Les versants masculin et féminin de la limite, par Henri Cesbron Lavau

Versants masculin et féminin de la limite
ConfĂ©rence d’Henri Cesbron-Lavau


Cette question de limite est la notion fondamentale sur laquelle Lacan va s’appuyer pour poser un certain nombre de questions, question du rapport homme-femme, mais aussi qu’on va retrouver dans un certain nombre de structures, et on pourrait articuler des Ă©lĂ©ments aussi bien du cĂŽtĂ© de l’hystĂ©rique que du cĂŽtĂ© de l’obsessionnel, qui ont chacun leur abord de la limite. Pour nous limiter, ce que je propose, c’est que nous allons nous appuyer essentiellement sur la premiĂšre leçon du sĂ©minaire Encore.
Encore, donc, ce sĂ©minaire 20, de 72 – 73, qui est un sĂ©minaire dans lequel Lacan dĂ©veloppe les formules de la sexuation, et dont la premiĂšre leçon est extrĂȘmement riche. Avant de l’aborder, ce n’est peut-ĂȘtre pas d’une lecture rĂ©cente pour un certain nombre d’entre vous, je voudrais pointer quelques Ă©lĂ©ments de transcription, comme ça, quand vous reviendrez au texte, vous pourrez lire un texte qui soit correct.
Alors, j’ai travaillĂ© d’une part Ă  partir de l’édition du Seuil, qui est l’édition dite officielle, d’un texte qui est interne Ă  l’ALI, et Ă©galement en Ă©coutant la leçon. Alors, dans ce qu’on entend, deux points – il faudra que vous corrigiez, si vous voulez vous conformer Ă  ce qu’on entend. – le lien, c’est : http://ubu.com . Il y a deux leçons du sĂ©minaire Encore, dont la premiĂšre, et puis un certain nombre d’enregistrements.
Alors c’est assez intĂ©ressant, quand mĂȘme, pour Ă©valuer ce que vaut une transcription, de repĂ©rer
 Donc ça commence par une petite introduction, un prologue, qui n’est pas en rapport direct avec le sĂ©minaire, de trois paragraphes. La premiĂšre phrase, c’est :
Il m’est arrivĂ© de ne pas publier l’Ethique de la psychanalyse, en ce temps-lĂ , c’était une forme, chez moi, de la politesse.
Dans l’édition du Seuil, il y a Ă©crit : 
c’était chez moi une forme de la politesse. Vous allez me dire, ce n’est pas fondamental, mais enfin, ce n’est pas ce qu’il a dit : une forme, chez moi, de la politesse.
Il y a aussi les phrases, les passages qui sont un peu sautés, un petit peu plus loin, puisque dans ce prologue, Lacan interroge : pourquoi son séminaire, hein !?  Et il dit :
Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement Ă©tait de l’ordre du « je n’en veux rien savoir ». C’est sans doute ce qui avec le temps, fait qu’encore je suis lĂ , et que vous aussi vous ĂȘtes lĂ , je m’en Ă©tonne toujours encore. Ce qui depuis quelques temps me favorise, c’est qu’il y a aussi chez vous, dans la grande masse de ceux qui sont lĂ , un « je n’en veux rien savoir ».
C’est ce qu’il y a dans l’édition du Seuil.
Et Lacan dit : un mĂȘme, virgule, en apparence un mĂȘme « je n’en veux rien savoir ».
Bon, ça permet de mieux comprendre ce qui est aprĂšs : Seulement tout est lĂ  : est-ce bien le mĂȘme ?

Alors plus important, Ă  mon avis : Lacan dit :
Je ne peux ĂȘtre ici qu’en position d’analysant de mon « je n’en veux rien savoir. D’ici que vous atteigniez le mĂȘme, il y aura une paye.
Et la phrase suivante dans l’édition du Seuil est celle-ci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement quand le vĂŽtre « je n’en veux rien savoir » vous apparaĂźt suffisant, que vous pouvez, si vous ĂȘtes de mes analysants, vous dĂ©tacher normalement de votre analyse.
C’est ce qui est dans l’édition du Seuil. Ce qu’a dit Lacan, c’est ceci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement que, quand le votre vous apparaĂźt suffisant,  vous pouvez, si vous ĂȘtes de mes analysants, vous pouvez, normalement, vous dĂ©tacher de votre analyse.
Alors j’insiste, ce qui est dans le Seuil, c’est : vous pouvez vous dĂ©tacher normalement de votre analyse,
Et ce que Lacan a dit, c’est : vous pouvez, normalement, vous dĂ©tacher de votre analyse.

C’est quand mĂȘme pas du tout pareil. Comme s’il y avait une norme
 Bon.  VoilĂ  quelques petits points, mais ça, c’est pour dire, quand on lit
 et alors il y a une faute, aussi qui a Ă©tĂ© corrigĂ©e dans la version de l’ALI, qui est un peu plus loin, page 14 :
Rien de plus compact qu’une faille, s’il est bien clair que l’intersection de tout ce qui s’y ferme Ă©tant admise comme existante sur un nombre infini d’ensembles, il en rĂ©sulte que l’intersection implique ce nombre fini.
Dans le Seuil, il y a écrit « ce nombre infini », ce qui ne veut rien dire.

Alors il y en a une autre, et ça, la faute existe aussi dans le texte  – il faudra qu’on le signale – de l’ALI, mais elle est plutĂŽt amusante, puisque Lacan rappelle qu’un juriste s’est inquiĂ©tĂ© du fait que Lacan venait Ă  la facultĂ© de Droit, donner son cours. Vous savez c’est une Ă©poque oĂč il avait Ă©tĂ© 
,  il ne donnait plus [son sĂ©minaire ] Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure, et il le donnait Ă  la Fac de Droit, prĂšs du PanthĂ©on, Paris I,  et alors lĂ , Ă  propos de ce juriste, aprĂšs avoir rappelĂ© l’existence des codes , du code civil, du code pĂ©nal et de bien d’autres, et que le langage se tient lĂ , dit Lacan, c’est Ă  part, et que l’ĂȘtre parlant, ce qu’on appelle les hommes, il a affaire Ă  ça, tel que ça s’est constituĂ© au cours des Ăąges, la phrase est la suivante :
Alors commencez par vous supposer au lit, bien sĂ»r il faut qu’à son endroit je m’en excuse – je m’en excuse auprĂšs du juriste –
En fait, ce n’est pas ça qu’a dit, Lacan, c’est :
Ă  commencer par le supposer au lit, bien sĂ»r il faut qu’à son endroit je m’en excuse .

C’est le juriste que est au lit, il n’est pas dans un lit de justice, mais dans un lit de plein emploi, comme dit Lacan. Mais c’est Ă©tonnant comment il y a une rĂ©sistance 
 d’abord il l’a dit pas trĂšs fort, c’est : Ă  le supposer au lit, il faut qu’à son endroit je m’en excuse
 Bon, ceci Ă©tant, ces petites corrections Ă©tant faites, ce que je nous propose, c’est d’articuler les principaux passages de cette sĂ©ance, qui est extrĂȘmement riche, et qui introduit, aborde un certain nombre de notions importantes.

La question qui est posĂ©e, c’est la question de la jouissance, et de ce qui, son statut, en quelque sorte, alors puisqu’il est Ă  la Fac de Droit, il parle de l’usufruit, qui en un seul mot, rĂ©sume l’emploi de l’outil et de la jouissance qu’on en a, la jouissance est un terme juridique, aussi, Ă  savoir la diffĂ©rence qu’il y a de l’outil 
 qu’il y a de l’utile Ă  la jouissance. Alors est-ce que dans le Seuil on a bien outil, vous le retrouvez, c’est dans la page 10, au milieu 


Alors je m’attendais Ă  ce que ça ne soit pas dans l’édition du Seuil, Ă  savoir :
la diffĂ©rence qu’il y a de l’utile Ă  la jouissance,
ce n’est pas exactement ce que dit Lacan. LĂ , c’est dans l’édition de l’ALI  Ă  savoir :
la diffĂ©rence qu’il y a de l’outil, virgule, qu’il y a de l’utile Ă  la jouissance,
donc il joue là sur outil et utile, et d’ailleurs il va reprendre un petit peu plus loin la question de l’utile et de l’outil.
Alors l’outil, hein c’est quelque chose qui est survalorisĂ©, nous dit Lacan : le respect prodigieux que grĂące au langage, l’ĂȘtre parlant a pour le moyen. C’est un peu ce qui ferait qu’on pourrait surĂ©valuer les mathĂ©matiques comme outil, pour comprendre Lacan par exemple. C'est-Ă -dire que le langage pourrait nous amener Ă  surĂ©valuer l’outil.
Dans le sĂ©minaire Le moment de conclure, Lacan termine en disant que le langage est un mauvais outil. C’est quelque chose 
 et alors quand Lacan vous dit quelque chose comme ça, c’est qu’il y a anguille sous roche, gĂ©nĂ©ralement. C'est-Ă -dire que c’est tellement un mauvais outil qu’en fait, ça n’est pas un outil - c’est quelque chose qui est dit dans certains courants de linguistique, peut-ĂȘtre Jakobson - puisque c’est le langage mĂȘme qui nous permet 
 qui nous fait exister comme sujet. Ce n’est pas un outil. Et d’en faire un outil 
 puisque ce langage, Ă  partir du moment oĂč on le considĂ©rerait comme un outil, eh bien, on parlerait depuis une position qui serait d’ĂȘtre dans un mĂ©talangage, une explication par le langage du langage. Et comme le dit Lacan, il n’y a pas de mĂ©talangage. On y reste, on y est dedans, ou on ex-siste au langage.
Donc l’outil survalorisĂ© par le langage qui, du fait qu’il est lui-mĂȘme un mauvais outil, nous amĂšne Ă  avoir des difficultĂ©s Ă  articuler la question de la jouissance et la question de l’amour. L’amour fait signe, et il est toujours rĂ©ciproque, dit Lacan
 mais pas la jouissance. La jouissance ne fait pas signe, ou alors, c’est dans des structures perverses. La jouissance du corps de l’Autre, qui est, dit Lacan, ni nĂ©cessaire ni suffisante.

Ce qui distingue, je dirais, le chemin de la jouissance par rapport Ă  celui de l’amour, c’est que l’amour veut faire Un – tout Ă  l’heure, ou a parlĂ© du un du comptage et du un signifiant – lĂ  il y a le Un, Ă©crit avec un U majuscule, qui fonde Un comme une entitĂ©, une consistance.
Eh bien, ce Un avec un U majuscule, n’est pas celui du mathĂ©maticien, n’est pas celui du signifiant, et c’est pourquoi, pour ĂȘtre au plus prĂšs du signifiant, et de l’analyse, Lacan est allĂ© chercher chez Frege qui n’utilise pas le Un en tant qu’entitĂ© avec un U majuscule. Pour l’analyse, pour nous, eh bien, ça se passe du cĂŽtĂ© du signifiant, du cĂŽtĂ© des objets, et 
.
Y compris avec la question de l’amour dont il nous donne un exemple avec la perruche de Picasso, en nous disant que la perruche de Picasso, elle Ă©tait amoureuse de Picasso, puisqu’elle lui mordillait le vĂȘtement et que c’est l’essentiel d’un homme, d’ailleurs, c’est son accoutrement, et qu’un homme, c’est des habits en promenade, bien sĂ»r, ce pro ça promet la mĂ©nade, dit Lacan, c'est-Ă -dire qu’on est quitte. Donc la perruche s’identifiait Ă  Picasso habillĂ©.
L’impuissance de l’amour, quoi qu’il soit rĂ©ciproque, tient Ă  cette ignorance d’ĂȘtre l’amour, d’ĂȘtre le dĂ©sir d’ĂȘtre Un. Et Ă  ce propos, il nous parle des ravages que cela peut produire.
La jouissance du corps de l’Autre, c’est en principe moins ravageant. Pourquoi ? Parce que ça n’est pas pris dans cette question du sens. C’est quelque chose qui se prĂ©sente lĂ , ni nĂ©cessaire ni suffisant, et qui n’est pas arrĂȘtĂ© par le sens. C'est-Ă -dire si Ă  propos de la jouissance on introduisait la question du sens, eh bien c’est ce que Lacan se met Ă  Ă©crire Ă  ce moment-lĂ  : J’ouis-sens. Mais cette j’ouis-sens, elle est sans sens. Elle a cette propriĂ©tĂ© d’ĂȘtre phallique. D’ĂȘtre phallique, c'est-Ă -dire que ce dont l’homme jouit, ça n’est pas du corps de la femme, du corps de l’Autre, mais c’est de son sexe, et c’est ce qui fait qu’il se trouve, dans sa jouissance, je dirais mĂȘme au cƓur de sa jouissance, il se trouve castrĂ© de ce fait, puisque son sexe en quelque sort l’arrĂȘte, c’est la limite.
Alors sur le versant fĂ©minin, eh bien le sexe, nous dit Lacan, n’y prend de place qu’en rĂ©ponse Ă  la jouissance du corps. Il y a donc lĂ  un mouvement d’une cĂŽtĂ© homme – d’Achille, appelons-le – et un mouvement du cĂŽtĂ© femme – mettez lĂ  l’animal que vous voulez  –  je ne pense pas Ă  la tortue. Eh bien qu’il n’y ait pas de rapport, c’est quelque chose qui dĂ©jĂ  s’entend, du fait que la jouissance est phallique, que l’homme jouisse de son sexe, et la femme de son corps.
Mais ce n’est pas une affaire d’organe. C’est quelque chose qui se situe pour l’humain, parce qu’il parle, dans le fait mĂȘme qu’il parle. Et c’est ça qui est, je dirais, au cƓur de cette articulation que Lacan nous fait de la jouissance. Il nous dit :
c’est dans cet espace, espace de la jouissance

c'est-Ă -dire que la jouissance est inscrite dans un espace un espace topologique
c’est dans cet espace, espace de la jouissance, prendre quelque chose de bornĂ© et de fermĂ©.

Je dirais, qu’à Ă©crire cela comme ça, il est dans la plus pure tradition de la topologie mathĂ©matique qui est d’écrire, et non pas de reprĂ©senter un imaginaire de la jouissance.
Donc dans cet espace, prendre quelque chose de bornĂ© et de fermĂ©, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie : si nous guide ce que dans quelque chose que vous verrez paraĂźtre en pointe de mon discours de l’annĂ©e derniĂšre, je crois dĂ©montrer la stricte Ă©quivalence de topologie et de structure.

Alors ce quelque chose que vous verrez paraĂźtre c’est quasi-certainement le texte de l’Etourdit. Parce que Lacan nous parle lĂ  en novembre, le 25 novembre 72, l’Etourdit, il l’a Ă©crit pendant l’étĂ© 72, et c’est paru dans Scilicet en mars 73. Et ça commence par ces quelques phrases :
Je pars de miettes, certes pas philosophiques, puisque c’est de mon sĂ©minaire de cette annĂ©e Ă  Paris I, qu’elles font relief.
Alors des miettes certes pas philosophiques, ça rejoint tout Ă  fait une question trĂšs intĂ©ressante que quelqu’un m’a posĂ©e tout Ă  l’heure, sur le un, justement, le un de l’identification de la philosophie, qui est un un, pour ce que je peux en entendre, qui est articulĂ© sur l’essence, l’identitĂ© comme fait d’essence. Or les miettes, ici, eh bien ce sont les signifiants. Et c’est quelque chose qu’on va retrouver, d’ailleurs, dans toute cette leçon, c’est que Lacan va tirer les choses du cĂŽtĂ© de ces miettes, du cĂŽtĂ© du signifiant, de maniĂšres Ă  ne pas rester dans une approche qui serait de consistance.
Donc l’amour du cĂŽtĂ© du Un avec un U majuscule, c'est-Ă -dire du cĂŽtĂ© d’une consistance, et puis la jouissance ni nĂ©cessaire ni suffisante, qui vient lĂ  dans une bĂ©ance, et dans un non-rapport. Pour articuler cette bĂ©ance, Lacan avance le terme de compacitĂ©.
Alors pour aller vite, les points que nous avons vus entre 0 et 1 sur la droite des rĂ©els, eh bien ces points qui sont en nombre infini, qui sont aussi rapprochĂ©s les uns de autres que possible et qui donc vont constituer chacun des limites confĂšrent Ă  cette droite la propriĂ©tĂ© d’ĂȘtre compacte. Alors c’est un peu paradoxal de dire : rien de plus compact qu’une faille.

V.H : Pardon, la dĂ©finition dit que c’est l’infini des ouverts.
HCL : L’infinitĂ© des points ! ce n’est pas 
 la dĂ©finition, on aura l’occasion d’y revenir. Mais retenons simplement comme effet de cette compacitĂ© que en tout point, il y a un point qui fait limite, pour la sĂ©rie des points qui sont autour.
Mais en rĂ©alitĂ©, enfin en rĂ©alitĂ© 
 ça dĂ©pend ce que veut dire ce terme rĂ©alitĂ© ici, on pourra voir que cette droite de l’infini, cette droite entre 0 et 1, elle est remplie de trous. Non seulement il y a une infinitĂ© de points, mais en fait, il y a des trous, partout !
V.H. C'est-Ă -dire on peut supposer un trou entre deux points ?
HCL Entre deux points il y a toujours des trous, absolument.
Xxx Mais c’est infini aussi, ce trou ?
HCL : Et c’est infini, absolument. On montrera mĂȘme, puisqu’il y a des nombres qu’on dit rationnels, c'est-Ă -dire rapports de deux entiers, et des nombres qu’on dit irrationnels, qui ne sont pas le rapport de deux entiers,  par exemple, divisez-le par 2 pour qu’il soit entre 0 et 1, donc on montre qu’entre deux rationnels, il y a toujours un irrationnel, et entre deux irrationnels, il y a toujours un rationnel.
V.H. Henri, ce que tu dis lĂ , est-ce que ça rend compte de cette petite phrase qui pour moi est Ă©nigmatique, page 13, Ă  propos du paradoxe de ZĂ©non, Lacan dit Ă  propos d’Achille et de la tortue : C’est de lĂ  que se dĂ©finit un nombre quel qu’il soit, s’il est rĂ©el. Un nombre a une limite, et c’est dans cette mesure qu’il est infini.
HCL : Oui, c’est comme ça que 
 Je me suis demandĂ© d’ailleurs s’il avait dit un nombre a une limite, ou un nombre est une limite. Faudrait qu’on réécoute Ă  cet endroit lĂ , je crois qu’il dit un nombre a une limite, mais j’aurais prĂ©fĂ©rĂ©, du point de vue mathĂ©matique, qu’il ait dit un nombre est une limite parce que voilĂ , c’est une des constructions possible des nombres de les construire par des limites.
V.H. Lorsqu’il dit nombre s’il est rĂ©el, est-ce qu’il dĂ©signe ici les nombres entre 0 et 1, Ă  ton avis ?
HCL : Oui. RĂ©el est Ă  prendre ici au sens large, c'est-Ă -dire incluant bien sĂ»r les rationnels. Tous les nombres rĂ©els. Si tu veux, en un mot, on montre que – on aura l’occasion d’y revenir – c’est que si je prends ici une sĂ©quence de nombres qui sont rationnels, les rapports 3/5, 5/8, etc., hein bon, des nombres qui sont rationnels, ils vont s’approcher toujours avec cette idĂ©e de œ puis œ, puis œ, hein, de plus en plus d’un point et que ce point vers lequel ils vont se rapprocher qui est une limite, eh bien cette limite, elle n’est pas forcĂ©ment rationnelle, elle n’est pas forcĂ©ment le rapport de deux entiers. Si par exemple je mets ici le terme   ou 0,7 
quelque chose, eh bien je pourrai m’en approcher autant que je veux par des rationnels, je ne pourrai jamais atteindre ce nombre lĂ . Il n’est pas rationnel.
V.H. D’accord, Alors ce nombre là, est-ce qu’il est un des trous dont tu parlais tout à l’heure ?
HCL On pourrait l’espĂ©rer, mais non ! parce que entre deux irrationnels 

V.H.  est un irrationnel
HCL C’est un irrationnel, eh bien il y a forcĂ©ment un rationnel 
 ça veut dire qu’il y a de l’espace entre les deux. Donc les trous qu’il y a entre les points de la droite sont lĂ , en infinitĂ©. Alors c’est un objet trĂšs spĂ©cial, trĂšs particulier. Et pourtant prĂ©sent toujours. Ce qui fait qu’entre 0 et 1 on a toute une sĂ©rie de points, aussi loin qu’on aille il y a des trous, et que ces trous, mĂȘme si je les remplis, il y aura toujours 
 J’ai un nombre ici, un nombre lĂ , donc il y a un trou entre les deux, eh bien j’en mets un ici au milieu, je me retrouve avec la mĂȘme disposition : j’ai un trou, j’en mets un entre les deux, un autre trou, j’en mets un entre les deux, 
 ce n’est jamais rempli, en quelque sorte.
V.H. Henri, est-ce qu’il y aurait un rapport entre ce que tu dis lĂ  : « entre deux irrationnels il y a toujours un rationnel »,  et ce que tu as dit tout Ă  l’heure sur les ouverts et les fermĂ©s ? Est-ce que c’est superposable : entre deux ouverts il y a toujours un fermĂ© ou est-ce que c’est un rapprochement hĂątif , Est-ce que c’est en rapport ?
HCL : Non, parce qu’on utilise les ouverts pour Ă©tablir ceci. Il n’y a pas d’équivalent. Il faut qu’on introduise une notion de classement des ouverts, et Ă  ce moment lĂ , il y aura un trou qui sera entre les deux, mais un trou qui est irrĂ©ductible, on appelle ça d’ailleurs d’un nom qui nous intĂ©resse, ça s’appelle une coupure. C’est Dedekind qui a construit les nombres rĂ©els par les coupures justement. Les coupures dans les irrationnels.
V.H. Le classement des ouverts ?
HCL Oui, le classement des ouverts. Les ouverts d’une topologie des rationnels sur la droite. Mais on aura l’occasion de dĂ©velopper ça.
Ce qu’on peut en retenir lĂ , c’est que cette compacitĂ© mĂȘme, eh bien la faille est au cƓur de cette compacitĂ© 
 et que l’impossibilitĂ© du rapport sexuel comme tel, c’est que la jouissance en tant que sexuelle, elle est phallique. C'est-Ă -dire qu’elle ne se rapporte pas Ă  l’Autre, au grand Autre, comme tel. En d’autres termes, chacun est dans son erre. Y compris Ă  propos du mythe de Don Juan, dont Lacan nous dit que c’est un mythe essentiellement fĂ©minin.
Xxx : Question sur le bas de la page 14  à propos du complément de la compacité.
HCL : Alors ce n’est pas le complĂ©ment que sens mathĂ©matique. C’est ce qui s’en suit. Cette compacitĂ© et ce qui s’en suit c’est ce qui est bien connu sous le nom de thĂ©orĂšme de Borel-Lebesgue, qui est que sur un espace fermĂ©, fini, si ce segment est recouvert par une infinitĂ© d’ouverts, donc des ouverts, on l’a vu tout Ă  l’heure, j’en ai une infinitĂ©, ils sont lĂ , ils peuvent trĂšs bien se chevaucher, si je puis dire, c'est-Ă -dire avoir quelque chose ici, lĂ , de lĂ , ici, et, une infinitĂ©, puisqu’on a une infinitĂ© de points de dĂ©part, une infinitĂ© de points d’arrivĂ©e, Ă  condition que tout le segment soit couvert, c’est Ă  dire que quelque soit le point, il y ait au moins un ouvert auquel il appartienne. Je prends un point ici, il est dans cet ouvert lĂ , je prends un point ici, il est dans cet ouvert-ci, et aussi dans celui lĂ .
Donc tout point d’ici est dans un ouvert. Le thĂ©orĂšme de Borel-Lebesgue nous dit que cette infinitĂ© d’ouverts 
 de cette infinitĂ© d’ouverts, on peut extraire un nombre fini d’ouverts qui recouvrent tout le segment. On peut toujours en extraire un nombre fini.
Qu’est-ce qui est Ă  entendre ici ? C’est un peu la mĂȘme chose que l’articulation de la faille et du compact. Le compact, ça irait vers quelque chose qui serait plutĂŽt fini, c’est d’ailleurs bien dĂ©terminĂ© , le nombre d’élĂ©ments qu’il contient, qui vient borner le sens, puis la faille, cette ouverture, c’est le bord jamais atteint.
Il me semble que dans cette leçon, ce que Lacan interroge, c’est la question de l’infini, en tant qu’objet de structure pour une femme. Qu’est-ce que l’infini pour une femme ? c'est-à-dire que l’infini borne. C’est une borne.
XXX : C’est Ă©trange

HCL : Oui, c’est Ă©trange, D’ailleurs il utilise l’étrange, l’ĂȘtre ange, puisque j’avais donnĂ© comme titre le versant masculin et le versant fĂ©minin de la limite, eh bien l’infini peut ĂȘtre articulĂ© comme ce qui borne, ce qui fait limite du cĂŽtĂ© fĂ©minin. C'est-Ă -dire que le tout, qui est ce qui est appelĂ© du cĂŽtĂ© fĂ©minin, ce qui est appelĂ© d’une façon structurale, c'est-Ă -dire au point de mettre de cĂŽtĂ©, de considĂ©rer comme non-valable, non-vrai, ce qui viendrait du RĂ©el parce que justement, ça n’est pas tout. Ca n’est pas tout !
Eh bien le tout, paradoxalement, ça peut s’entendre comme une limite, un des bords de la structure du cĂŽtĂ© fĂ©minin. Je dirais mĂȘme ce qui vient inĂ©luctablement y creuser une faille. Parce que le tout est d’avoir cette insistance structurale, du tout, c’est pas de tout repos, hein, c’est plutĂŽt fatigant. Mais c’est comme ça.
Alors , vous allez me dire, et du cĂŽtĂ© masculin ? Eh bien suivons la topologie. Du cĂŽtĂ© masculin, c’est le vide. C’est le vide !
Du cĂŽtĂ© fĂ©minin, l’ouvert, l’ouvert qui n’est jamais tout, qui est manquĂ©, et du cĂŽtĂ© masculin, le fermĂ©, mais si bien fermĂ©, hein, que lorsqu’il s’agit d’un masculin normal, c'est-Ă -dire obsessionnel, eh bien il va avoir toute une approche de cette bordure, et le moteur – et c’est ça qui est Ă©tonnant dans le parcours d’une cure – le moteur de cette avancĂ©e, eh bien, c’est le vide ! En fait, il n’y a rien. Y a rien, mais il y a quelque chose qui avance de façon trĂšs rĂ©guliĂšre, trĂšs mathĂ©matique, trĂšs organisĂ©e, puisqu’il s’agit de la mĂȘme maniĂšre que du cĂŽtĂ© du tout, de refuser qu’il y ait du manque, et de refuser tout simplement la position de sujet, de sujet barrĂ©. Alors d’un cĂŽtĂ©, on va le barrer, on va, disons, ne pas accepter sa barre, en mettant en place 
 en le dĂ©logeant chaque fois qu’il s’y prĂ©sente par cette catĂ©gorie du tout, et de l’autre cĂŽtĂ©, on ne va jamais l’accepter, parce que le vrai, c’est ce qui serait en fait le vide.
Alors ce qui fait difficultĂ©, lĂ , aussi bien le tout que le vide, c’est prĂ©cisĂ©ment d’en faire une substance, une consistance. Tant que l’on reste dans ce 
 cette consistance, eh bien je dirais, on n’est pas lacanien. Dans l’Etourdit – c’est la page 34, dans Scilicet – Lacan nous dit :
Ma topologie n’est pas d’une substance Ă  poser au-delĂ  du RĂ©el, ce dont une pratique se motive. Elle n’est pas thĂ©orie. Elle n’est pas thĂ©orie, mais elle doit rendre compte de ce que, coupures du discours  - au pluriel -  il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Donc la topologie doit rendre compte de ce que coupures du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Je pense que vous ĂȘtes tous sensibles Ă  la construction de cette phrase. C’est une phrase difficile Ă  comprendre. Parce qu’elle apparaĂźt sans sujet. On ne sait pas oĂč est le sujet.
La topologie doit rendre compte de ce que coupure du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure du discours qu’il accueille d’origine. C'est-Ă -dire que tel que je peux le lire, le discours de l’analyse est en mesure de produire des coupures qui modifient la structure mĂȘme de ce discours.
V.H. : Est-ce qu’on pourrait pas 
[ Passage peu audible] page 15 quand il dit : cette exigence de l’Un, c’est de l’Autre qu’elle sort. Et c’est lĂ  qu’il dit: c’est l’exigence de l’infinitude. N’y a-t-il pas lĂ  une coupure du discours si c’est vrai que dans le discours philosophique, et dans notre langage implicite en quelque sorte, on confondrait l’Un et l’ĂȘtre. Et lĂ , il a une façon de trancher, de sĂ©parer l’Un de l’ĂȘtre, en disant que l’exigence de l’Un qui nous vient de l’Autre, et l’exigence de l’ĂȘtre rattachĂ©e Ă  l’infinitude. VoilĂ  un exemple de coupure du discours qui modifie complĂštement l’espace dans lequel on est.
HCL : Je voudrais bien comprendre. Non, non, mais, si, si, je pense que 
 tu peux redire parce que je pensais rebondir là-dessus.
V.H. : Pour le dire autrement, quand tu disais tout Ă  l’heure que le tout, du cĂŽtĂ© fĂ©minin, peut faire faille, je ne sais pas comment tu l’as montrĂ© mais est-ce que ça n’est pas justement du fait que cette exigence du tout, c'est-Ă -dire du Un, telle qu’elle se prĂ©sente chez une femme, cette exigence du tout, en rĂ©alitĂ©, vient de l’Autre, ne vient pas d’elle, c’est Ă  dire que cette exigence du tout, elle est liĂ©e Ă  son rapport au langage, Ă  son rapport au phallus, elle se prĂ©sente comme une exigence totalitaire qui dĂ©pend d’elle mĂȘme, qui s’impose Ă  elle. Dans la clinique, c’est ça qu’on voit.
C’est comme ça que je comprendrais ton affirmation : le tout peut faire faille en ce sens que cette exigence du tout chez une femme, elle ne vient pas d’elle, elle vient de l’Autre.
HCL : Tout Ă  fait !
V.H. : C'est-Ă -dire que cette faille, en fait, vient de son rapport au phallus.
Je pense aussi, pour nuancer ce que tu dis, ce que dit Henri peut aussi ĂȘtre rapportĂ© au discours de l’hystĂ©rique, c'est-Ă -dire que le discours de l’hystĂ©rique, en tant qu’elle s’adresse au maĂźtre, pour qu’il rende compte, elle veut que le maĂźtre rende compte de cette dimension de l’ĂȘtre
 je n’ai pas la citation exacte de Lacan, c’est dans radiophonie je crois,
 Chose que le maĂźtre ne peut pas, et je crois que dans l’articulation des quatre discours, cette adresse au maĂźtre est un des moteurs de ce qui fait tourner les quatre Ă©lĂ©ments des quatre discours. Je ne peux pas en dire plus, mais on voit comment l’hystĂ©rique s’adresse au maĂźtre, elle est dans la revendication adressĂ©e au pĂšre
 elle est dans une adresse Ă  un pĂšre imaginaire qui serait ce tout, ce qui la met en difficultĂ© pour reconnaĂźtre quoi que ce soit de la difficultĂ© d’un homme dans son rapport Ă  lui Ă  la structure, hein puisqu’il est dans cette quĂȘte de ce tout qui me semble trĂšs bien explicitĂ©e dans ce que dit Henri. Qu’est ce qui suscite ce rapport d’une femme au tout ? Est-ce son rapport au langage, ou est-ce que c’est son rapport, le rapport Ă  celui auquel elle s’adresse ? C’est la difficultĂ© Ă  cerner ce qu’il en est du grand Autre : est-ce que c’est le langage en soi, ou est-ce que c’est celui auquel on s’adresse ? On est dĂ©jĂ  dans la topologie.
HCL : Dans l’Etourdit, il note ceci, en disant :
l’Univers n’est pas ailleurs que dans la cause du dĂ©sir – C’est page 30 – l’universel non plus. C’est de lĂ  que procĂšde l’exclusion du RĂ©el, de ce RĂ©el qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ceci du fait qu’un animal a stabitat. Stabitat qu’est le langage que d’labiter, – l’avantage c’est que c’est Ă©crit, donc ce n’est pas une transcription, l’étourdit, c’est du texte Ă©crit – que d’labiter, c’est aussi bien ce qui pour son corps fait organe.

Et donc, pour terminer, justement, cette question qu’on a abordĂ©e, c’est la question d’ĂȘtre, qui est centrale, eh bien dans la suite de ce qu’il a articulĂ© dans ce sĂ©minaire, Lacan termine justement sur la question de l’ĂȘtre, en disant que ĂȘtre, eh bien ça n’est jamais que couper, c'est-Ă -dire que c’est le fait de se refuser au prĂ©dicat,  de dire « l’homme est », par exemple, sans dire quoi. Que l’indication par lĂ  nous est donnĂ©e de ce qui de l’ĂȘtre, est Ă©troitement reliĂ© prĂ©cisĂ©ment Ă  cette section du prĂ©dicat c'est-Ă -dire que la question de l’ĂȘtre est tout de suite renvoyĂ©e Ă  la question de la castration, et tirĂ©e du cĂŽtĂ© de l’avoir. L’avoir, cette propriĂ©tĂ©, quelle qu’elle soit. Rien, en somme ne peut ĂȘtre dit sinon par ces dĂ©tours en impasse, par ces dĂ©monstrations d’impossibilitĂ© logique, oĂč aucun prĂ©dicat ne suffit. Et que ce qui est de l’ĂȘtre d’un ĂȘtre qui se proposerait comme absolu, n’est jamais que la fracture, la cassure, l’interruption, de la formule ĂȘtre sexuĂ©, en tant que l’ĂȘtre sexuĂ© est intĂ©ressĂ© dans la jouissance.
Donc je crois que dans cette leçon, ce que j’essayais de donner Ă  lire, c’est un travail qui est fait pour nous dĂ©partir de ce que 
 du versant de la consistance, du versant de l’ĂȘtre, pour nous faire travailler dans ce qui nous interroge en permanence, qui est le langage, par le jeu des signifiants, qui produit ces catĂ©gories, comme le tout ou le vide, et que ça n’est pas en en faisant des consistances qu’on va avancer dans l’analyse, mais beaucoup plus en les prenant comme des signifiants, et, ces signifiants en les prenant pour leur valeur opĂ©ratoire dans la structure
VoilĂ