L'Un qui parle, texte de Hubert Ricard

L’UN QUI PARLE

Généralités sur le Parménide

Le ParmĂ©nide de Platon est la rĂ©fĂ©rence philosophique essentielle du sĂ©minaire 
 ou pire. À propos de l’expression originale Yadl’Un que Lacan y introduit, on peut Ă©voquer une remarque du sĂ©minaire parallĂšle du Savoir du psychanalyste (1er juin) : Lacan dĂ©clare qu’« autour du Yadl’Un, il y a deux Ă©tapes », Ă  savoir le ParmĂ©nide et la ThĂ©orie des ensembles. Le dialogue de Platon est en effet la premiĂšre oeuvre de la philosophie centrĂ©e sur l’Un, et on a envie de dire la derniĂšre. Ni Aristote, ni Hegel, qui l’un et l’autre traitent assez substantiellement de l’Un, ne lui confĂšrent la place fondamentale qu’il a chez Platon ; la philosophie nĂ©o-platonicienne qui reprend le ParmĂ©nide et particuliĂšrement la premiĂšre hypothĂšse, le fait dans le cadre plus Ă©troit d’une thĂ©ologie nĂ©gative. Enfin, pour reprendre une remarque de Charles Melman, on ne saurait nĂ©gliger l’apport de Leibniz : la notion de monade, note Lacan dans le Compte rendu du SĂ©minaire 
 ou pire, pressentait l’Un autre que constitue l’aleph zĂ©ro de Cantor ; mais Leibniz n’a pas su, ajoute Lacan, « la dĂ©pĂȘtrer de l’ĂȘtre ». Ce que montre l’identification de la monade Ă  la substance, et l’affirmation de la Lettre Ă  Arnauld du 30 avril 1687 que « ce qui n’est pas vĂ©ritablement un ĂȘtre n’est pas non plus vĂ©ritablement un ĂȘtre », oĂč Leibniz reprend la convertibilitĂ© des transcendantaux de la scolastique, issue de la conception aristotĂ©licienne.

Le ParmĂ©nide fait partie des dialogues « scolaires » ou « mĂ©taphysiques » de Platon, qui suivent les grands dialogues Ă  mythes de la maturitĂ©. Contrairement Ă  ceux-ci, ces dialogues –avec le ParmĂ©nide je citerai le ThéétĂšte, Le Sophiste et le PhilĂšbe – sont purement conceptuels et ne prĂ©sentent guĂšre d’ornements littĂ©raires. La date probable du ParmĂ©nide est de 370-365 av JC, ce qui n’a d’intĂ©rĂȘt que si Platon a fait une plaisanterie sur le nom d’Aristote, arrivĂ© Ă  l’AcadĂ©mie en 367.

Ce rĂ©cit des entretiens de ParmĂ©nide, ZĂ©non (tous deux originaires d’ÉlĂ©e en Grande GrĂšce), du jeune Socrate et d’un jeune Aristote qui n’est Ă©videmment pas l’Aristote historique, censĂ© se passer vers 450, est une pure fiction de Platon. MĂȘme si Platon fait dire Ă  ParmĂ©nide que la premiĂšre hypothĂšse est la sienne, ce qui suggĂšre une reconstruction de la pensĂ©e de ParmĂ©nide Ă  partir de la notion d’Un, il reste que le poĂšme de ParmĂ©nide est centrĂ© sur l’Être et non sur l’Un, et qu’il serait absurde de chercher la pensĂ©e du ParmĂ©nide historique dans le dialogue de Platon .

La premiĂšre partie nous montre une polĂ©mique entre ZĂ©non – qui est censĂ© avoir prĂ©sentĂ© ses cĂ©lĂšbres arguments contre le mouvement, pour Ă©tayer la thĂšse de ParmĂ©nide que seul l’Être est, qu’il est immobile, un, homogĂšne, etc. et que le non-ĂȘtre n’est pas – et le jeune Socrate qui rĂ©plique en prĂ©sentant la thĂ©orie des IdĂ©es – autre Ă©lĂ©ment de fiction, puisque cette « thĂ©orie », selon le tĂ©moignage d’Aristote, appartient exclusivement Ă  Platon et non Ă  Socrate. Le sens fondamental de ce prĂ©lude est qu’il est possible pour une rĂ©alitĂ© d’ĂȘtre dite Ă  la fois semblable et dissemblable, une et multiple, pourvu que l’on distingue les phĂ©nomĂšnes des IdĂ©es auxquelles ils participent.

La deuxiĂšme partie du dialogue, considĂ©rĂ©e dans son ensemble, est une dĂ©molition apparente de l’hypothĂšse du jeune Socrate par ParmĂ©nide. ParmĂ©nide prĂ©sente des caractĂ©risations de l’eidos qui lui font perdre son unitĂ©, sa consistance, etc. À travers cette « rĂ©futation », il ne s’agit manifestement pas pour Platon de rejeter ou d’abandonner l’hypothĂšse des IdĂ©es, mais d’écarter les conceptions simplistes, trop matĂ©rielles ou trop imaginatives ou celles qui les sĂ©parent excessivement de la rĂ©alité ; Lacan Ă©voque la notion d’eidos dans le courant de la 7Ăšme leçon, mais pas dans la perspective aporĂ©tique de cette deuxiĂšme partie. Par contre la rĂ©fĂ©rence au maĂźtre et Ă  l’esclave se trouve Ă  la fin de cette partie du dialogue.

La troisiĂšme partie qui est constituĂ©e par l’examen de neuf hypothĂšses sur la nature de l’Un (to hen) et des autres (que l’Un) (talla, ta alla) est la plus longue et la plus dĂ©concertante. On peut la dire aporĂ©tique, puisque, Ă  la fin, le meneur du jeu ParmĂ©nide se contente d’en rĂ©capituler les rĂ©sultats contradictoires, ce qui lui donne une conclusion purement formelle. En outre, le jeune Aristote qui joue le rĂŽle du rĂ©pondant acquiesce passivement aux Ă©noncĂ©s de ParmĂ©nide ; ce qui est une des justifications de la remarque de Lacan selon laquelle c’est l’Un qui parle sous l’auspice du signifiant-maĂźtre.

Le sens de cet exercice est apparemment trĂšs modeste – ce qui contraste avec l’ambition du contenu de pensĂ©e. Il s’agit d’un entraĂźnement dialectique, d’une gymnastique intellectuelle – Platon emploie le verbe gumnadzĂŽ Ă  la forme moyenne, qui dĂ©signe non seulement le fait de s’entraĂźner physiquement mais aussi l’entraĂźnement intellectuel, le sens figurĂ© en grec Ă©tant d’usage plus encore qu’en français. AprĂšs avoir posĂ© par hypothĂšse que quelque chose est, et dĂ©veloppĂ© les consĂ©quences de la thĂšse, on refait la mĂȘme dĂ©marche avec l’hypothĂšse contraire selon laquelle la chose en question n’est pas. (Platon semble employer ici le verbe ĂȘtre au sens existentiel commun, celui de l’existence de fait, mais il y a bien sĂ»r une ambiguĂŻtĂ© de sens sur laquelle je vais revenir). Par dĂ©finition, un tel exercice n’est pas conclusif, mĂȘme s’il a une valeur heuristique. Il ne peut donc que dĂ©cevoir un lecteur qui attend des rĂ©ponses.

Mais l’extraordinaire ampleur du contenu contraste avec la minceur apparente de la portĂ©e mĂ©thodologique de l’exercice. Ce que Platon veut prĂ©senter c’est quelque chose comme un ensemble de tous les discours possibles au sujet de l’Un et des autres (talla), les plusieurs (ta polla) qui sont autres que l’Un (alla tou henos). Le vieux ParmĂ©nide lui mĂȘme manifeste sa crainte d’avoir Ă  « traverser Ă  la nage un si vaste et si rude ocĂ©an de discours »

Je donne ici l’articulation gĂ©nĂ©rale du texte en me rĂ©fĂ©rant au tableau de Mgr DiĂšs, traducteur et prĂ©sentateur du bilingue BudĂ©, un peu modifiĂ©.

Qu’en rĂ©sulte-t-il ?

Pour lui

Pour les autres que l’Un, les plusieurs

A Si l’Un est

1Ăšre hypothĂšse

5Ăšme hypothĂšse

B Si l’Un est

2Ăšme hypothĂšse

4Ăšme hypothĂšse

C Si l’Un est et n’est pas

3Ăšme hypothĂšse

D Si l’Un n’est pas (il est connu comme autre que les autres ; tout en n’étant pas, il est en relation avec les autres)

6Ăšme hypothĂšse

8Ăšme hypothĂšse

E Si l’Un n’est pas (absolument)

7Ăšme hypothĂšse

9Ăšme hypothĂšse


L’alternative fondamentale « L’Un est » ou « L’Un n’est pas » permet de distinguer deux groupes d’hypothĂšses (1,2,4,5) et (6,7,8,9) avec dans chacun quatre hypothĂšses, deux qui concernent les consĂ©quences pour l’Un et deux qui concernent les consĂ©quences pour les Autres. Reste enfin l’opposition, qui est peut-ĂȘtre la plus significative entre deux Ă©noncĂ©s qui sont apparemment de mĂȘme contenu sĂ©mantique, « l’Un est », par exemple pour les deux premiĂšres hypothĂšses, qui est peut-ĂȘtre le point le plus important de l’articulation.

Chaque hypothĂšse prĂ©sente une sĂ©rie de prĂ©dications possibles pour l’Un ou pour les autres La liste des prĂ©dicats, reste en gros la mĂȘme, mĂȘme si on trouve des variations ou des listes abrĂ©gĂ©es : plusieurs, figure, mouvement ou immobilitĂ©, identitĂ© (mĂȘmetĂ©) ou diffĂ©rence (altĂ©ritĂ©), similitude ou dissemblance, Ă©galitĂ© et inĂ©galitĂ© (avec grandeur et petitesse), enfin ĂȘtre Ă  nouveau (dans le cas de la 1Ăšre hypothĂšse) et cognoscibilitĂ©.

Dans le dĂ©tail, il n’y a pas toujours cohĂ©rence stricte entre les hypothĂšses qui sont censĂ©es se rĂ©pondre (par exemple 2 et 4), et en outre il y a une hypothĂšse qui trouble la construction, la 3Ăšme – « Si l’Un est et n’est pas » – , hypothĂšse qui d’ailleurs intĂ©resse particuliĂšrement Lacan.

Et je rappelle que ParmĂ©nide ne tire aucune conclusion, puisqu’il se contente de juxtaposer en fin de course les conclusions contradictoires.

Rien ne vaut les remarques de Lacan si l’on veut apprĂ©cier l’effet du ParmĂ©nide. « Exercice particuliĂšrement brillant » dit-il dans la leçon 6 sans pour cela en surestimer la difficulté : « il requiert les capacitĂ©s moyennes d’un dĂ©chiffreur de mots croisĂ©s » (SĂ©minaire II). Mais le brio intellectuel de Platon n’est pas en question. Ce qui par contre fait question c’est le sens de cette gymnastique. Certains penseurs jugent le texte finalement sans intĂ©rĂȘt – je crois que c’était le cas d’Alain. Comme le dit Lacan : « on vous dit qu’il n’y a pas grand chose Ă  en faire » Quelle portĂ©e donner au dĂ©roulement de ces hypothĂšses ?

Et d’abord, fait-il nĂ©anmoins sens pour Platon ? Oui sans doute. On peut noter qu’au dĂ©but de l’examen ParmĂ©nide assure qu’il commence par sa propre hypothĂšse, Ă  savoir « il est Un » (hen esti). Or on sait que le terme essentiel du poĂšme du ParmĂ©nide historique, n’est pas l’Un mais l’Être (to eon), auquel ParmĂ©nide, dans le mĂȘme mouvement que reprendra Platon, assigne une sĂ©rie de prĂ©dicats fondamentaux. Toutefois, parmi ces prĂ©dicats figurent au fragment VIII « unique » (mounogenes) au vers 4, et « un » (hen) au vers 6. Platon a ainsi lu dans le ParmĂ©nide historique le primat de l’Un et s’est donnĂ© le droit de le « traduire » en terme d’Un dans sa fiction, substituant l’Un Ă  l’Être. Platon procĂšderait Ă  une « dĂ©molition » de l’hypothĂšse prĂȘtĂ©e Ă  ParmĂ©nide, en montrant qu’elle est impraticable et aboutit au non-ĂȘtre de l’Un qui est justement le contraire de ce que soutient le ParmĂ©nide historique. Ce qu’on pourrait Ă©tayer par la rĂ©ponse nĂ©gative du jeune Aristote Ă  ParmĂ©nide lui demandant, Ă  la fin de l’examen de la 1Ăšre hypothĂšse, s’il est possible qu’il en soit ainsi de l’Un. Elle serait donc rejetĂ©e. Tout au contraire le nĂ©o-platonisme lui donnera la premiĂšre place, celle qui prĂ©sente le principe au delĂ  de toute dĂ©termination, en faisant le pilier de la thĂ©ologie nĂ©gative.

Lacan nous dit dans la leçon 6 Ă  propos du ParmĂ©nide : « faut le lire innocemment ». Appel Ă  traverser une Ă©rudition universitaire, trop souvent cantonnĂ©e dans la conjecture et le peu-de-sens – je pense Ă  l’édition de Brisson. Dans le sĂ©minaire Le Moi, il avait en outre assurĂ© qu’un commentaire psychanalytique du ParmĂ©nide serait utile. On peut penser que dans 
 ou pire il en a au moins tracĂ© les grandes lignes.

J’en viens tout de suite Ă  l’examen de la 1Ăšre hypothĂšse qui a le plus retenu l’attention de Lacan et de la 2Ăšme qui donne une interprĂ©tation toute diffĂ©rente de l’énoncĂ© de base « L’Un est »

Les deux premiĂšres hypothĂšses

Les deux premiĂšres hypothĂšses affirment l’une comme l’autre que l’Un est, mais bien sĂ»r en entendant l’expression diffĂ©remment. La premiĂšre hypothĂšse qui est sans doute la plus importante pour Lacan se formule  ei hen estin (« s’il est Un ») – variantes : ei hen estai hen (« si l’Un doit ĂȘtre Un ») ou ei hen hen (« si l’Un [est] un avec la pure et simple ellipse du verbe ĂȘtre »). C’est elle que Lacan traduit d’abord par « (si) c’est Un », puis plus loin dans le texte , et plus radicalement par « (si) Yad’lun ». Alors que la deuxiĂšme hypothĂšse hen ei esti , mettant en quelque sorte l’Un de cĂŽtĂ© avant la conjonction, permet d’insister sur le verbe ĂȘtre (esti) et doit ĂȘtre traduite par « si l’Un est ».

L’idĂ©e d’ensemble de la 1Ăšre hypothĂšse, c’est la nĂ©gation de tout prĂ©dicat pour l’Un : non seulement l’Un n’est Ă©videmment pas plusieurs, mais n’ayant pas de parties, il ne saurait ĂȘtre tout ; il ne participe ni Ă  la limite ni Ă  la figure, il n’est dans aucun lieu ni en aucun temps. Et non seulement il n’est pas mĂȘme qu’un autre ou autre que soi – sans quoi il serait plusieurs – mais il n’est pas non plus autre qu’un autre, car il faudrait inclure la propriĂ©tĂ© d’altĂ©ritĂ© dans l’un, ni mĂȘme que soi, ce qui contrevient au principe d’identitĂ©, et le pose comme pure diffĂ©rence Ă  soi, dans l’exclusion radicale de tout prĂ©dicat - Ă©noncĂ© d’autant plus remarquable que c’est Platon qui a formulĂ© le premier, avant Aristote, le principe de contradiction (RĂ©publique IV 436b-437a).

On conçoit que de la mĂȘme façon similitude et dissemblance soient exclues de l’Un, de mĂȘme qu’égalitĂ© et inĂ©galitĂ© et de mĂȘme les relations temporelles.

A partir d’un sophisme manifeste qui situe l’Être (ousia) exclusivement dans le temps, on peut affirmer que l’Un ne participe aucunement Ă  l’Être, et qu’il n’est donc en aucune façon (oudamĂŽs ara esti to hen) – l’Un n’a pas assez d’ĂȘtre pour ĂȘtre Un – , et par consĂ©quent de façon gĂ©nĂ©rale que l’Un n’a rien « qui soit Ă  lui ou de lui », qu’il n’a aucune dĂ©termination.

Et donc il faut Ă©carter aussi toute nomination, opinion, connaissance ou sensation de l’Un ; il est ineffable et inconnaissable.

Bref nous avons affaire Ă  la pure diffĂ©rence que Lacan avait repĂ©rĂ© dans le trait unaire, et qu’il repĂšre ici dans le Un du S1. On peut citer Lacan « Que l’Un ne sache ĂȘtre comme ĂȘtre, voilĂ  qui est dans le ParmĂ©nide parfaitement dĂ©montré ».

Un mot sur l’énorme deuxiĂšme hypothĂšse que Lacan signale mais n’explore pas, pour faire ressortir le contraste avec la premiĂšre.

On pose une deuxiĂšme fois que l’Un est – comme on le fera encore dans les 5Ăšme et la 6Ăšme hypothĂšses relativement aux Autres – mais selon une nouvelle modalité : l’Un, s’il est, en insistant cette fois-ci sur l’ĂȘtre (hen ei estin). Autrement dit l’Être (ousia) de l’Un ne sera pas mĂȘme que l’Un ; dans l’expression « Un qui est » le « est » signifie autre chose que l’Un. On dira donc que l’Un participe Ă  l’Être.

Dans l’Un qui est, Un et Être ne sont pas les mĂȘmes, seule la rĂ©union des termes « Un qui est » peut ĂȘtre dit « mĂȘme », et il peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un tout, avec deux parties, l’un et l’ĂȘtre. Et Ă  son tour chacune de ces deux parties contient un et ĂȘtre : deux toujours s’engendre (indĂ©finiment). L’un sera donc multiplicitĂ© infinie (apeiron plĂšthos).

Mais l’Un en soi (auto to hen), tout en participant Ă  l’ĂȘtre reste bien un en tant que nous le concevons par la seule pensĂ©e, sans ce Ă  quoi nous le disons participer. Autre est donc son propre soi, autre son ĂȘtre : c’est donc l’Autre (to heteron) qui les diffĂ©rencie mutuellement. Ainsi l’Autre n’est ni mĂȘme que l’un, ni mĂȘme que l’ĂȘtre. Mais faute de le concevoir l’Autre Ă  la façon du Sophiste comme relation, la catastrophe va s’aggraver. On peut donc poser trois couples et partir de lĂ  pourra s’engendrer Ă  nouveau une multiplicitĂ© infinie avec tous les nombres. Ainsi l’Être se morcelle Ă  l’infini et l’Un avec lui ; et non seulement l’ « Un qui est » est morcelĂ©, mais aussi l’Un en soi, puisqu’il faut bien qu’il soit partout oĂč est l’Un qui est
 J’en resterai lĂ , mais il est tout Ă  fait clair que Platon rĂ©cuse bien l’idĂ©e que l’Un et l’Être soient deux termes symĂ©triques.

Revenons au commentaire de la 1Ăšre hypothĂšse. Dans hen estin, « estin » nous dit Lacan a manifestement une fonction de supplĂ©ance de ce qui ne s’accentue pas, comme en français le « il y a », et il propose alors les traductions « s’il y a Un » ou « s’il y a l’Un », formules qui prĂ©parent la formule fondamentale « Yadl’un ». Comment l’entendre ?

Le y’a dl’Un : Un unifiant, trait unaire, ou signifiant un ?

Évoquons d’emblĂ©e l’intĂ©rĂȘt de Lacan pour le terme Un qu’on peut ici opposer Ă  son attitude beaucoup plus distancĂ©e Ă  l’égard du terme Être. Dans le contexte platonicien l’Un et l’Être sont des « grands genres », des termes fondamentaux, Ă  partir desquels le dialecticien peut prĂ©tendre recomposer l’ensemble de la rĂ©alitĂ©, intelligible d’abord, et par voie de consĂ©quence, sensible. Le ParmĂ©nide, pour l’essentiel, porte sur l’Un, et Le Sophiste, probablement un peu postĂ©rieur, sur l’Être. Le premier de ces dialogues est aporĂ©tique, il aboutit Ă  une aporia, une impasse : aucune conclusion ne peut en ĂȘtre tirĂ©e – contrairement au second qui, en relation avec l’idĂ©e de l’Être, parvient Ă  poser l’ĂȘtre du Non-ĂȘtre comme Autre.

Or Lacan manifestement privilĂ©gie l’Un. C’est un terme essentiel Ă  l’articulation de la structure qu’il oppose Ă  l’Autre, alors qu’il rĂ©cuse toute ontologie – tout en se rĂ©fĂ©rant d’ailleurs sans cesse au terme Être, pour lequel il fournira dans Encore de multiples indications visant Ă  le rĂ©duire Ă  ses Ă©quivalents structuraux. Mais il n’y a aucune rĂ©duction pour l’Un : il dĂ©clare dans la 6Ăšme leçon du Savoir du Psychanalyste : « je fais de l’hĂ©nologie ». La question que l’on peut poser est donc : en quoi l’Un est-il un concept – une instance de la thĂ©orie psychanalytique ? C’est essentiel pour comprendre le sens de sa lecture du ParmĂ©nide.

ConsidĂ©rons d’abord comme un prĂ©alable la critique de l’Un unifiant ou englobant

ThĂšme bien connu mais essentiel chez Lacan de la critique de l’Un – Éros unifiant, prĂ©sentĂ© par le Banquet dans le discours d’Aristophane et repris par Freud comme Éros, reprĂ©sentation des pulsions de vie en opposition avec Thanatos.

Il y a tout de mĂȘme un fondement Ă  cette reprĂ©sentation, c’est le corps au sens biologique, le corps vivant, que l’on trouve comme unitĂ© rĂ©elle dans la nature – contrairement aux pierres et aux nuages. Il y a une consistance propre au vivant, « ça tient ensemble », et c’est proprement ce qui donne sens et rĂ©fĂ©rence Ă  la notion d’individu – qui n’a Ă©videmment rien Ă  voir avec celle de sujet, effet de l’intervention subversive du signifiant. Le problĂšme est que Freud, au moment mĂȘme oĂč il fait la dĂ©couverte capitale de la rĂ©pĂ©tition, en reste Ă  des reprĂ©sentations philosophiques oĂč prĂ©vaut l’imaginaire totalisant alors que la dyade d’Éros et de Thanatos doit ĂȘtre soutenue logiquement par celle de l’Un et du pas-un, du ZĂ©ro, que traduira le haut du tableau de la sexuation.

Freud s’était rĂ©fĂ©rĂ© au discours d’Aristophane, Ă  « la bĂȘte Ă  deux dos » coupĂ©e en deux par Zeus et dont les moitiĂ©s vont ensuite chercher Ă  se recoller : exemple de tentative – elles sont innombrables – d’énoncer le rapport sexuel.

Mais on ne doit pas oublier que Lacan a fait rĂ©fĂ©rence au Banquet dans la perspective du transfert, qui justement dĂ©cale la relation duelle . En outre Platon n’a jamais endossĂ© la thĂšse d’Aristophane : c’est Diotime qui est en quelque sorte son porte-parole Ă  l’intĂ©rieur du discours de Socrate. On peut voir dans le texte de Platon – mĂȘme si Lacan ne se rĂ©fĂšre pas Ă  ce passage – qu’elle dĂ©savoue Aristophane en 205d-e : « ce n’est pas la moitiĂ© de nous-mĂȘme que nous cherchons dans l’amour, ce n’est pas non plus le tout, le holon (sous entendu de nous-mĂȘme), mais le Bien. » Autrement dit l’amour n’est pas une simple relation duelle, il suppose une instance tierce, le Bien ou le Beau. Le Banquet prĂ©sente d’ailleurs la premiĂšre thĂ©orie consistante de la sublimation (corps – Ăąmes – vertus – sciences, avant le Beau en soi). L’Aphrodite uranienne, celle de l’amour intellectuel ou platonique, cela veut dire que l’aimĂ© – je cite Lacan- « on n’y touche pas ». Et il ajoute : « Ce n’est pas prĂ©cisĂ©ment dire que ce soit l’Un qui rĂšgne sur l’Éros. »

Comment Ă©viter alors la rĂ©fĂ©rence au trait unaire, prĂ©sentĂ© longuement par Lacan dans le sĂ©minaire de L’Identification. Je ne vais qu’évoquer cette grande difficultĂ©. L’Un du trait unaire y est prĂ©sentĂ© comme marquant le sujet comme -1, insituable dans sa diffĂ©rence radicale, Un qui donne toute sa rĂ©alitĂ© Ă  l’IdĂ©al, tout en constituant tout ce qu’il y a de rĂ©el dans le symbolique. Or manifestement Lacan, dans l’élaboration qu’il a poursuivie, avec notamment la rĂ©fĂ©rence Ă  Peirce qui prĂ©cise l’opĂ©ration d’exclusion et de fondation propre Ă  l’Un, puis la mise en place logique de la fonction phallique, est amenĂ© Ă  dĂ©placer le rĂŽle fondateur de l’Un du trait unaire liĂ© Ă  la rĂ©pĂ©tition, distinguant celui-ci du S1 qui porte dĂ©sormais le poids d’une articulation plus complexe. C’est pourquoi il propose un adjectif nouveau, « unien », et distingue explicitement l’Un du « Yadl’un » de l’un de rĂ©pĂ©tition, liĂ© au trait unaire. Il dira au dĂ©but de la leçon 9 : « Le trait unaire n’a rien Ă  faire avec le Yadl’un que j’essaie de serrer cette annĂ©e » [
] « la rĂ©pĂ©tition ne fonde aucun tous ni n’identifie rien parce que tautologiquement il ne peut y en avoir de premiĂšre ». Et il dit un peu plus loin que le trait unaire est seulement une marque symbolique qui fait support pour une identification imaginaire.

Comment entendre cette rĂ©fĂ©rence au S1 ? Si on quitte le dispositif du dialogue platonicien qui prĂŽne la sublimation pour celui de la cure analytique, l’un de l’union ou de la fusion ne rĂšgne pas davantage, mais il est intĂ©ressant de voir que Lacan en traduit en termes d’Un le dispositif : «  y introduire l’Un comme analyste qu’on est » c’est bien ce que Lacan indiquait de la position de l’analyste dans le quadrangle de L’Acte analytique au dĂ©but de la cure : repĂšre pour l’analysant mais non pas simple position idĂ©ale, mais susceptible de se voir reprocher de n’ĂȘtre qu’ « un Un entre autres ». Mais si ces autres sont invoquĂ©s, par exemple dans le cadre de rivalitĂ©s imaginaires, l’effet du transfert – dont l’analysant n’est pas conscient –, c’est que de ces autres il n’a rien Ă  faire, puisqu’il n’a Ă  faire qu’avec l’analyste : « avec vous l’analyste, il voudrait ĂȘtre le seul pour que ça fasse deux ». On retrouve ici l’union de l’Éros dans sa valeur de leurre. Mais il ne sait pas que ce dont il s’agit (dans la cure), c’est qu’il s’aperçoive que deux, c’est cet Un qu’il se croit, (non seulement ĂȘtre bouffi de l’imaginaire du Moi, mais le faux ĂȘtre du Je oĂč il s’imagine maĂźtre de son ĂȘtre) : il s’agit qu’il se divise – division du sujet, que L’Acte analytique traduisait par l’opĂ©ration vĂ©ritĂ©, sorte de parcours qui du sujet installĂ© dans son faux ĂȘtre lui fait rĂ©aliser quelque chose d’une pensĂ©e qui comporte le je ne suis pas. Deux par consĂ©quent qui n’a rien d’imaginaire, puisque c’est celui du S1 et du S2, un deux oĂč les deux termes sont sĂ©parĂ©s par la bĂ©ance du sujet. Notons que le Un que produit le discours analytique, effet, semble-t-il, de l’interprĂ©tation, est prĂ©cisĂ©ment cet Un du « Yadl’un », s’est-Ă -dire le S1 que produit le discours analytique – je cite la fin de la leçon 6 du Savoir du psychanalyste – « l’Un comme un seul, l’Un en tant que, quelle que soit quelque diffĂ©rence qui existe, toutes les diffĂ©rences qui existent, toutes les diffĂ©rences se valent, il n’y en a qu’une, c’est la diffĂ©rence. »

On trouve en ce cas dans cette prĂ©sentation de l’Un comme terme-clĂ© de l’articulation de la cure la justification de l’usage du terme « hĂ©nologie », la rĂ©flexion sur le ParmĂ©nide n’étant pas sĂ©parable de l’articulation de la cure.

L’Un qui parle

J’en viens Ă  la formule de « l’Un qui parle » qui permet de centrer davantage la lecture que Lacan fait du ParmĂ©nide

C’est bien d’abord dans un dialogue parlĂ© qu’il est question de l’Un ; on connaĂźt les rĂ©serves de Lacan sur la notion de dialogue et la critique souvent formulĂ©e Ă  l’égard du dialogue platonicien : que le MaĂźtre s’y dĂ©guise.

Le credo platonicien, c’est qu’en opposition au discours brillant et tout d’une piĂšce du sophiste qui veut l’emporter sur son adversaire, le dialecticien se contente d’interroger le rĂ©pondant, pour que celui-ci reconnaisse les exigences de l’instance tierce du Logos qui sont empreintes dans son Ăąme. Cette position de Socrate dialecticien face par exemple Ă  l’esclave du MĂ©non permet de situer le S2 du Savoir Ă  la place de l’agent. Mais on sait qu’alors c’est le S1 qui est Ă  la place de la vĂ©ritĂ©. De toute façon, il n’y a pas la moindre illusion Ă  se faire sur le « dialogue », puisque les discours de Lacan nous montrent qu’il n’y a jamais symĂ©trie dans la position des sujets, puis qu’il n’y a jamais qu’un seul $ dans l’écriture d’un discours.

En outre, dans la derniĂšre partie du dialogue la rĂ©plique du jeune Aristote se rĂ©duit Ă  de simples expressions d’approbation que Lacan a complaisamment relevĂ©es dans le texte grec.

Ce qui n’empĂȘche pas, nous dit Lacan, la vĂ©ritĂ© humaine du dialogue platonicien pris de façon gĂ©nĂ©rale, et on sait qu’il oppose Platon aux autres grands philosophes, Ă  cause de son souci particulier de la vĂ©ritĂ© Ă  travers la rĂ©fĂ©rence au savoir.

La relation de parole est particuliĂšrement illustrĂ©e par la formule, Ă©videmment absente du texte de Platon, selon laquelle c’est « l’Un qui parle ». Dire que c’est l’Un qui prend la parole, c’est Ă©voquer explicitement le discours du MaĂźtre, oĂč le S1 est Ă  la place de l’agent. Lacan dira dans la leçon 12 : « Celui qui commande, [
] ce qui commande, c’est l’Un » et dans la leçon 6 du Savoir du Psychanalyste, Lacan nous parle de l’empire du « d’lun » « puisqu’il est assurĂ©ment le signifiant-maĂźtre » (p.100). En somme la derniĂšre partie du ParmĂ©nide, oĂč la rĂ©ponse Ă  l’interrogation est rĂ©duite Ă  quasiment rien, nous donne la vĂ©ritĂ© du discours du MaĂźtre.

En relation avec cette « lecture » de Lacan, qui donne sens au Parménide à partir du discours analytique, je reprends quelques formules parallÚles de la 10Úme leçon du Séminaire.

« L’Un, lui il ne pense pas, il ne pense pas : donc je suis ». C’est le signifiant pur, tout bĂȘte, et prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e de l’ĂȘtre du sujet vient obturer le manque qui accompagne nĂ©cessairement le Un. La force de la premiĂšre hypothĂšse et de l’aporie de la relation Un-Être dans le ParmĂ©nide est de rĂ©cuser tout rapport Ă  l’Être. Je rappelle que dans le schĂ©ma du quadrangle, Lacan n’en restait pas Ă  l’ĂȘtre bouffi de l’Imaginaire propre au Moi, mais posait le faux ĂȘtre du Je. On a lĂ  sans doute la clĂ© de l’expression « Je ne pense pas ».

« L’Un, ça se pense pas, mĂȘme tout seul, mais ça dit quelque chose, c’est mĂȘme ça qui le distingue  ». Si l’hĂ©nologie est une affaire sĂ©rieuse, ce qui est l’avis de Lacan, ce que l’Un dit dĂ©jĂ  dans le ParmĂ©nide, c’est son articulation conceptuelle pour ne pas dire logique, ou plutĂŽt l’impossibilitĂ© de cette articulation avec les autres concepts, ceux qui font dyade.

« Il n’a pas attendu mĂȘme la logique ». Avant Aristote « l’Un avait dĂ©jĂ  parlĂ©, et pas pour ne rien dire. Il dit ce qu’il a Ă  dire dans le ParmĂ©nide. C’est l’Un qui se dit. » (dans cette articulation impossible).

Enfin, comme il ne faut pas oublier que l’Un parle – en relation avec le propos, le dire de Platon – en visant Ă  ĂȘtre vrai, il en rĂ©sulte affolement chez ceux qui font la cuisine du savoir : la rĂ©cusation de l’Être, ou encore l’absurde accumulation des conclusions contradictoires qui termine le dialogue, ça casse le verre Ă  dents
. Un propos inassimilable, que seul Hegel, qui admirait le ParmĂ©nide me semble avoir tentĂ© d’avaler en Ă©crivant sa Grande Logique, qui met en jeu les mĂȘmes termes primitifs, dans une construction grandiose et plus complexe encore, mais dont la premiĂšre hypothĂšse du ParmĂ©nide semble rĂ©cuser la possibilitĂ©, en promouvant une diffĂ©rence radicale qui Ă©chappe Ă  la possibilitĂ© de la penser.

Concluons sur ce point : avec la formule « l’Un qui parle » ou qui se dit, on a ici un exemple trĂšs significatif de ce que la lecture d’un texte, faite Ă  partir d’un autre discours – en l’occurrence le discours analytique – peut lui confĂ©rer en terme de sens. Le ParmĂ©nide comme le De Deo de Spinoza, ont toujours Ă©tĂ© jugĂ©s Ă©nigmatiques en tant que la complexitĂ© de leur articulation conceptuelle contrastait avec le « peu de sens » qu’on pouvait leur assigner : aporie pour rien ou Dieu acĂ©phale. Les lectures de Lacan, « l’Un qui parle », ou pour le dieu de Spinoza « Autre Chose » et « Chose autre que le Tout », sont des exemples remarquable de ses lectures des grands philosophes, oĂč il conjoint au repĂ©rage des articulations structurales le renouvellement du sens des discours anciens ou mĂȘme quelque chose comme la rĂ©solution de leurs Ă©nigmes.

Le yadl’Un et l’ek-sistence – La 3ùme hypothùse

Quel est dĂšs lors le pas de Lacan par rapport Ă  l’Un de la premiĂšre hypothĂšse? Sans doute rend-il hommage Ă  Platon : « Son Un n’a rien Ă  faire avec ce qui englobe. » Il dit aussi que chez Platon il est remarquable que « l’Un ne sache ĂȘtre comme ĂȘtre ». Mais le Yadl’Un lui donne l’occasion d’une remarque dĂ©cisive : « [
] c’est sur le fond de l’indĂ©terminĂ© que surgit ce que dĂ©signe, pointe Ă  proprement parler le “il y a” » ; “yen a” donc, c’est sur fond de quelque chose qui n’a pas de forme. C’est cette Ă©mergence qui permet d’accrocher la fonction de l’existence pour complĂ©ter cette lecture du ParmĂ©nide,qui se trouve Ă  la fin de la 7Ăšme leçon.

Lacan se rĂ©fĂšre alors Ă  la troisiĂšme hypothĂšse qui se prĂ©sente comme asymĂ©trique par rapport aux autres, puisque son point de dĂ©part est que « l’Un est et n’est pas Ă  la fois. »

Je fais tout de suite une remarque prĂ©liminaire sur la notion d’existence avant d’aborder cette notion

Tout d’abord on sait que la distinction des deux sens de l’ĂȘtre que sont l’essence et l’existence, sous la forme claire d’une opposition de substantifs, est absente de la philosophie antique. On la fait gĂ©nĂ©ralement remonter au grand philosophe persan Ibn Sina (Avicenne) qui Ă©crivait au dĂ©but du XIĂšme siĂšcle. On trouve en effet cette distinction - les termes arabes sont “essence” ou “nature” (haqiqa), “existence” (al-wujud) - explicitement affirmĂ©e au livre I ch. 5 de la MĂ©taphysique du Shifa (“guĂ©rison”), p.108 du tome I de la traduction Anawati. Toutefois on ne peut pas dire qu’elle soit absente de la philosophie grecque classique, mĂȘme si elle n’est pas thĂ©matisĂ©e de façon aussi explicite. Aristote oppose dans les Seconds Analytiques la question ei esti (« est-il ?», « y a-t-il ?») Ă  portĂ©e existentielle, et la question de l’essence, ti esti. Le PhĂ©don quand il pose les idĂ©es ne l’ignore pas et le ParmĂ©nide lui-mĂȘme donne Ă  la position ou Ă  la non-position de l’Un une portĂ©e existentielle. Mais il ne s’agit que d’une existence de fait. Et de mĂȘme Avicenne dĂ©finit l’existence par l’affirmation.

Ce qui intĂ©resse Lacan, en relation avec ce surgissement de l’Un, « existence sur fond d’inexistence », c’est un autre sens du terme existence qui a reçu sa pleine dĂ©termination dans la mathĂ©matique – mais paradoxalement je pense qu’il y en a quelque Ă©cho dans Heidegger. De cette existence on peut dire que c’est celle de l’Un du ParmĂ©nide. Mais Lacan va trouver son bien dans la 3Ăšme hypothĂšse celle qui Ă©nonce que « l’Un est et n’est pas », avec la notion de l’exaiphnĂšs, de l’instantanĂ©.

La 3Ăšme hypothĂšse combine les deux premiĂšres et leurs conclusions nĂ©gative ou positive, l’Un n’est pas et l’Un est, avec – c’est ce qui lui donne sens – la participation au temps dĂ©jĂ  examinĂ©e dans la deuxiĂšme hypothĂšse : celle- ci avait proposĂ© une analyse du « maintenant » (nun), moment positif oĂč un phĂ©nomĂšne du devenir participe Ă  l’Un ou Ă  toute autre dĂ©termination. Dans le « maintenant » vaut le principe de contradiction selon lequel un ĂȘtre ne peut en mĂȘme temps possĂ©der une dĂ©termination et la dĂ©termination contraire. Mais il faut aussi rendre compte du changement, du passage d’une dĂ©termination Ă  la dĂ©termination contraire. Donc si on pose que l’Un participe au temps, entre le moment oĂč il est et celui oĂč il n’est pas, il faudra poser un moment intermĂ©diaire, oĂč il assume ou quitte l’ĂȘtre, naĂźt ou pĂ©rit. Et c’est gĂ©nĂ©ralisable Ă  toute espĂšce de contraires, notamment Ă  « mû » et « immobile » sur lequel porte le dĂ©tail de l’analyse. Quand donc l’Un change-t-il ? Dans cette Ă©trange chose qu’est l’ InstantanĂ© (to exaiphnĂšs), point de dĂ©part de deux changements inverses et hors de tout temps.

L’étymologie d’exaiphnĂšs est problĂ©matique : le Bailly ne remonte pas plus haut que le terme aiphnĂšs qui veut dire “soudain”, “subitement” (cf. le terme voisin aipsa). Et ex dĂ©note l’idĂ©e de sortie, de surgissement. Bien que l’analyse de Platon concerne le temps, ce n’est pas l’aspect temporel qui intĂ©resse Lacan, c’est plutĂŽt le surgissement logique de l’Un. Et c’est Ă  ce point qu’on doit se rĂ©fĂ©rer Ă  l’idĂ©e d’existence, tout Ă  fait distincte de l’idĂ©e d’ĂȘtre et mĂȘme en un sens opposĂ©e Ă  elle. Je reprends donc ce que j’ai esquissĂ© tout Ă  l’heure.

Si est dĂ©montrĂ© dans le ParmĂ©nide que l’Un ne sache ĂȘtre comme ĂȘtreÊtre, c’est au sens oĂč les articulations logiques que Platon introduit dans le champ de la pensĂ©e – en visant la constitution d’une Ă©pistĂšmĂš, disons d’un savoir – rendent problĂ©matique la compatibilitĂ© de l’Être et de l’Un. « L’Un n’a mĂȘme pas assez d’ĂȘtre pour ĂȘtre Un ». C’est de lĂ  nous dit Lacan qu’est sortie la fonction de l’existence. Si la 1Ăšre hypothĂšse aboutit aux mĂȘmes conclusions que les hypothĂšses nĂ©gatives (6 et7) – l’Un n’est pas – ça n’empĂȘche pas cet Un de poser sa question, puisqu’il est lĂ  au moins en tant qu’il existe. Je cite Lacan « l’existence dĂ©jĂ , dĂšs sa premiĂšre Ă©mergence, s’amorce tout de suite, s’énonce de son inexistence corrĂ©lative. Il n’y a pas d’existence sinon sur fond d’inexistence et inversement. Ex-sistere, ne tenir son soutien que d’un dehors qui n’est pas, c’est bien lĂ  ce dont il s’agit dans l’Un ».

Lacan fait prĂ©cĂ©der son propos sur l’exaiphnĂšs d’une remarque sur Aristote qui concerne les propositions particuliĂšres (en particulier la particuliĂšre nĂ©gative qui, chez Aristote, ne s’énonce pas « quelque 
 ne 
 pas », mais « pas tout » (ou pas)) : leur distinction d’avec les universelles suffit Ă  assurer l’existence ou la non existence (de fait) des propriĂ©tĂ©s qu’elles dĂ©signent. Il y a lĂ  une corrĂ©lation qui ne va pas jusqu’à l’émergence de l’existence logique puisque Aristote implique l’existence dans l’universelle. Mais Platon, lui, avait dĂ©jĂ  serrĂ© dans la 3Ăšme hypothĂšse du ParmĂ©nide le point d’émergence de l’Un dans l’InstantanĂ©, dans un cadre temporel que Lacan ne juge pas essentiel Ă  l’affaire. « L’Un donc ici (dans la 3Ăšme hypothĂšse) prĂ©cisĂ©ment semble se perdre et porter Ă  son comble ce qu’il en est de l’existence, jusqu’à confiner Ă  l’existence comme telle, en tant que surgissant du plus difficile Ă  atteindre, du plus fuyant dans l’énonçable. » Chez Platon, toutefois, on ne peut identifier ce lieu de surgissement Ă  ce que Lacan appelle inexistence, puisqu’il a une consistance relative, Ă©tant l’in(dĂ©)fini (apeiron) que Platon appelle aussi dyade indĂ©finie (duas aoristos).

Et Lacan – toujours Ă  la fin de cette 7Ăšme leçon va chercher confirmation de sa lecture de l’exaiphnĂšs platonicien dans la dĂ©finition qu’Aristote donne de l’exaiphnĂšs au livre iv de la Physique 222b 14-15 – qu’il reprend : quelque chose qui surgit dans un temps qui ne peut pas ĂȘtre senti (en anaisthĂštĂŽ khronĂŽ) du fait de sa petitesse (dia mikrotĂšta). Et ce quelque chose, c’est to ekstan que Carteron traduit fort inexactement par “modification”. Ce terme est un participe employĂ© substantivement qui vient du verbe existĂšmi, dont Lacan semble douter qu’il existe en grec – mais il se reprendra dans une leçon ultĂ©rieure du Savoir du Psychanalyste. En fait, il existe bien mais avec un sens actif, “dĂ©placer”, “transporter”, et aussi “mettre hors de soi”, mais on le trouve justement avec le sens de la voie moyenne Ă  l’aoriste (passĂ© indĂ©fini, simple) second (forme irrĂ©guliĂšre de l’aoriste). Le participe aoriste to ekstan signifie donc “ce qui s’éloigne de
”, “ce qui s’écarte en laissant la place”. Lacan traduit en accentuant les choses « ce qui n’existe qu’à n’ĂȘtre pas ». C’est donc bien dans le ParmĂ©nide et dans ce passage de la Physique d’Aristote que l’on peut saisir l’émergence de la fonction de l’existence telle que Lacan l’entend, et dont je rappelle qu’elle est d’abord dans 
 ou pire le propre de l’Un.

Platon était-il lacanien ?

Le discours de Platon philosophe vise sans doute Ă  ĂȘtre vrai, mais on peut dire qu’en mĂȘme temps il procĂšde Ă  un certain serrage du rĂ©el de ce qui nous fait parler, autrement dit de l’Un.

C’est lĂ  un complĂ©ment essentiel pour entendre la lecture de Lacan et il amĂšne celui-ci Ă  prĂ©ciser le rapport qui existe entre le vrai ParmĂ©nide, le ParmĂ©nide historique, et Platon, en revenant en particulier pour Platon sur la notion d’eidos.

Quel est donc le pas de ParmĂ©nide, tel que Lacan le situe ? Le projet de la pensĂ©e prĂ©socratique, c’est en somme de savoir ce qu’il en est du RĂ©el. Et on sait que les rĂ©ponses les plus diverses ont Ă©tĂ© donnĂ©es par les prĂ©dĂ©cesseurs de ParmĂ©nide, l’eau pour ThalĂšs, l’air pour AnaximĂšne, etc
 ParmĂ©nide dit, lui, « l’Être » (plus exactement « l’étant » (eon)), facteur commun de toute la substance dont il s’agissait. Être se dit de toute rĂ©alitĂ©, et ce n’est pas un simple attribut. Toutes les diffĂ©rences sont illusoires aux yeux de la dĂ©esse du PoĂšme, et se rĂ©sorbent dans l’Être un, achevĂ©, compact, semblable Ă  une sphĂšre, etc.

Mais Lacan ne dit pas « Être », il dit « ĂȘtre dicible ». ParmĂ©nide n’est pas rĂ©aliste au sens oĂč le sera Platon. La dĂ©esse Ă©nonce que ĂȘtre et connaĂźtre c’est la mĂȘme chose ; elle dit en somme : « tu ne pourras pas dire autrement ». On peut entendre que ParmĂ©nide en reste Ă  l’énoncĂ©, au dit explicite. C’est pourquoi Lacan pourra dire dans le sĂ©minaire Encore l’annĂ©e suivante que ParmĂ©nide avait tort et HĂ©raclite raison. Ce dernier Ă©voque l’énonciation et non seulement l’énoncĂ©, et l’articulation signifiante, disant dans le fr 93 (Diels) de l’oracle « il n’avoue ni ne cache, il signifie ».

En quoi consiste Ă  son tour le pas de Platon ? On sait qu’il dĂ©testait HĂ©raclite, et qu’au contraire, mĂȘme s’il le critique, il rend hommage Ă  ParmĂ©nide. Il exige un Ă©noncĂ© consistant, et, comme je l’ai notĂ© plus haut c’est lui qui, avant Aristote, a le premier Ă©noncĂ© le principe de contradiction. Mais son originalitĂ© tient Ă  ce qu’il introduit dans le discours philosophique l’articulation du Logos, en prenant pour rĂ©fĂ©rence la dĂ©duction mathĂ©matique, alors qu’HĂ©raclite semble en ĂȘtre restĂ© Ă  l’aphorisme oĂč s’énonce l’identitĂ© et l’unitĂ© des contraires et ParmĂ©nide Ă  la tautologie. Or la rĂ©fĂ©rence Ă  l’articulation logique ne va pas de soi, dĂšs qu’on prĂ©tend la fonder sur un principe tel que l’IdĂ©e. Qu’est-ce que l’IdĂ©e, ce Ă  quoi nous devons remonter ?

C’est lĂ  que se manifeste la complexitĂ© de la pensĂ©e platonicienne. Justement, dans le ParmĂ©nide, le jeune Socrate ne parvient pas Ă  rĂ©pondre aux objections de ParmĂ©nide sur l’hypothĂšse des IdĂ©es, ce qui est une façon pour Platon de suggĂ©rer ce qui fait difficultĂ© dans la notion d’IdĂ©e. Comme le dit Lacan « le pas de Platon, c’est de montrer que dĂšs qu’on essaie de dire de façon articulĂ©e ce qui se dessine, la structure – c’était bien le propos de Platon – ce qui se dessine fait difficulté ». Et, ajoute Lacan, « le rĂ©el, c’est dans cette voie qu’il faut le chercher ». Autrement dit, je continue de citer Lacan, « l’eidos, l’idĂ©e – Lacan conteste la traduction du terme platonicien par “forme”, qui est la traduction du terme eidos chez Aristote – est quelque chose qui dĂ©jĂ  nous promet le serrage, le cernage de ce qui fait bĂ©ance dans le dire ». Je traduis : loin d’ĂȘtre comme chez Aristote ce qui fixe et dĂ©limite la substance pour un individu, l’IdĂ©e platonicienne correspond au moment oĂč le nous (l’intelligence, l’équivalent de l’intuition rationnelle) dĂ©bouche sur le RĂ©el, sur une bĂ©ance qui se manifeste dans la tentative de fixation du principe.

Peut-on en rester au symbolique pour l’IdĂ©e ? Sans doute on peut dire que dans le PhĂ©don les IdĂ©es sont des concepts purs, indĂ©composables, identiques Ă  eux mĂȘmes, mais l’étape suivante de la recherche de Platon, c’est la participation horizontale et la constitution de ces IdĂ©es Ă  partir des grands genres que sont l’Être, le MĂȘme, l’Autre ou l’Un. Et quand nous remontons vers le principe nous ne nous contentons pas d’un systĂšme clos et achevĂ© – ce qu’on fait presque tous les autres grand philosophes. La Lettre VII parlera d’un surgissement du pragma, de la « Chose mĂȘme ». Il y a manifestement une faille, une bĂ©ance dans le symbolique, et un appel Ă  ce qu’il faut bien identifier comme RĂ©el. Et Ă  la mĂȘme place, au terme de l’ascension dialectique, cet imaginaire que les premiĂšres Ă©tapes de la dĂ©marche du philosophe avaient Ă©cartĂ©, nous le voyons revenir dans un usage mĂ©taphorique : pensons Ă  l’image du soleil et Ă  la caverne dans la RĂ©publique. C’est grĂące Ă  lui que le principe, l’IdĂ©e des IdĂ©es nous est suggĂ©rĂ©.

Ce que dira Lacan de l’IdĂ©e dans RSI va dans ce sens. « L’eidos c’est quand mĂȘme un trĂšs bon terme grec pour traduire ce que j’appelle l’imaginaire
 parce que ça veut dire l’image. » Une image qui surgit Ă  la place du RĂ©el qu’elle masque et auquel on peut la nouer. Lacan prĂ©cise que l’IdĂ©e faisait pour Platon « la consistance du RĂ©el ».

Pour conclure sur ce point, je pense que si Platon a pensĂ© ou conçu l’Un rĂ©el dans la premiĂšre hypothĂšse du ParmĂ©nide, il l’a finalement rejetĂ© et dĂ©niĂ©. Je m’appuie sur ce que Charles Melman fait remarquer dans son texte sur le PhĂ©don, que la pensĂ©e platonicienne reste une pensĂ©e de type circulaire. Sans doute, doit-on on Ă©voquer l’émergence de l’instance tierce, de la fonction du grand Autre dans Le Banquet – que d’ailleurs note Lacan Ă  propos de L’Amour-sublimation – « touche pas ». Mais il s’agit d’un Autre qui justement se rĂ©duit Ă  la fonction d’un Un idĂ©al. Et en ce sens, il n’y a pas dans Platon ce que Charles Melman appelle la « cĂ©sure du Nom-du-PĂšre ».

Pour la circularitĂ© on peut Ă©voquer l’articulation gĂ©nĂ©rale que nous propose la RĂ©publique : tout part de l’Un-Bien qui donne essence et existence de fait Ă  toutes choses, les IdĂ©es comme les phĂ©nomĂšnes, et, comme le montre l’exigence Ă©thique, tout y retourne, en tout cas les Ăąmes qui doivent rĂ©aliser en elles et dans leur conduite la Justice et le Bien. Et le TimĂ©e fait surgir Ă  nouveau le dispositif circulaire, avec le dĂ©miurge providentiel.

Sans doute Platon Ă©tait-il lacanien dans la mesure oĂč la notion d’IdĂ©e implique la prise en compte du RĂ©el, comme le montre aussi d’ailleurs le dispositif de la nomination que Lacan articule dans RSI. Mais il a seulement pensĂ© l’Un rĂ©el comme point-limite de son articulation ; disons mĂȘme jusqu’au point oĂč il s’exclut du Savoir qu’il fonde : il n’a pas articulĂ© cet Un rĂ©el Ă  sa construction, il l’a plutĂŽt exorcisĂ©. La suite de sa dĂ©marche dans le ParmĂ©nide le montre : la 1Ăšre hypothĂšse est bel et bien rejetĂ©e : pour penser la hiĂ©rarchie cosmique, “l’excĂšs” de transcendance de l’Un par rapport Ă  l’Être, qui l’empĂȘche de participer Ă  l’articulation symbolique, ne vaut pas mieux que l’égalitĂ© de traitement de l’Un et de L’Être de la 2Ăšme hypothĂšse qui multiplie Ă  l’infini les entitĂ©s et interdit de les agrĂ©ger en unitĂ©s consistantes. Au point de vue de l’Un, la “bonne” hypothĂšse, serait entre les deux. Mais le blanc que laisse Platon n’en est pas moins cernĂ© par la 4Ăšme hypothĂšse, qui examine la consĂ©quence de « l’Un est » pour les Autres dans la perspective de la participation Ă  l’Un, et qui est, comme en jugent la plupart des commentateurs, conforme Ă  l’enseignement positif de Platon ; elle est en effet proche malgrĂ© les diffĂ©rences de terminologie du texte du PhilĂšbe (Ă  partir de 23c) sur les genres de l’ĂȘtre. Dans la mĂȘme direction, la thĂ©orie des nombres idĂ©aux nous montre un Un purement symbolique qui institue la mesure et la limite dans la dyade indĂ©finie. Et finalement fait tenir le dispositif en y restant inclus.

COMPLÉMENTS

Je terminerai en évoquant deux points complémentaires.

1) La sixiĂšme hypothĂšse

Le premier est un passage du dĂ©but de la 6Ăšme leçon p. 82 oĂč Lacan fait rĂ©fĂ©rence Ă  la 6Ăšme hypothĂšse (il fait un lapsus et dit 7Ăšme). C’est la question de la nĂ©gation dĂ©terminĂ©e. Si l’Un n’est pas s’oppose Ă  la formule contraire « le Non-Un n’est pas », cela a un sens de distinguer des nĂ©gations de pensĂ©es dĂ©terminĂ©es. Sans doute ce qui est niĂ© n’existe pas, mais en mĂȘme temps je peux connaĂźtre, dit Platon, l’Un qui est niĂ©, ainsi que le mettre en relation puisque en tant qu’un j’énonce qu’il est diffĂ©rent des autres. Et Lacan de se rĂ©fĂ©rer alors Ă  l’écriture S de grand A barrĂ© qui peut sembler une illustration de ce que nous prĂ©sente la 6Ăšme hypothĂšse.

Seulement il y a un mot qui ne figure pas dans l’hypothĂšse platonicienne, c’est le terme â€œĂ©crit”. Rien d’étonnant Ă  cela si on se souvient que de tous les philosophes il est le plus grand ennemi de l’écriture, ainsi que le montre le cĂ©lĂšbre passage du PhĂšdre 274-275. Comme l’écriture du ZĂ©ro fait exister ou inexister le rien, l’écriture S de grand A barrĂ©, dit Lacan « écrit quelque chose sur l’Autre [
] et en tant que terme de la relation, qui de s’évanouir, de ne pas exister, devient le lieu oĂč elle s’écrit ». On voit qu’avec l’écriture Lacan a un instrument qui rĂ©sout fort bien ce qui pourrait ĂȘtre une des grandes difficultĂ©s de la philosophie quand elle s’attache Ă  « penser » le Non-ĂȘtre absolu ou le Rien .

2) Le Maütre et l’Esclave

Le deuxiĂšme point concerne l’exemple du MaĂźtre et de l’Esclave qui se trouve dans la deuxiĂšme partie du ParmĂ©nide (133d-134a). Ce n’est pas tant le contenu de la relation qu’envisage Platon, comme le fera Hegel, que la rĂ©partition de la relation en deux rĂ©gions de la rĂ©alitĂ© absolument distinctes, les rĂ©alitĂ©s de lĂ -haut, en soi – le lieu intelligible -, et celle de chez nous, c’est-Ă -dire des phĂ©nomĂšnes et du sensible. Et ParmĂ©nide fait gober au jeune Socrate leur stricte sĂ©paration.

Lacan est manifestement interloquĂ© par ce passage. Pourquoi Platon Ă©carte-t-il toute relation entre les deux lieux ? N’est-ce pas lĂ  une occasion manquĂ©e pour illustrer la participation, le metekhein ? Étonnement parfaitement lĂ©gitime, mais Platon est en fait moins dĂ©bile que Lacan ne le croit. Si on se rĂ©fĂšre au livre, Ă  mon sens indĂ©passable, de Victor Goldschmidt sur la mĂ©thode platonicienne (Les dialogues de Platon), en fait ParmĂ©nide ne cesse dans cette partie de tendre des piĂšges au jeune Socrate. C’est une hypothĂšse que Platon ne prend pas Ă  son compte : il pense mĂȘme exactement le contraire, Ă  savoir que l’IdĂ©e est cause de l’ĂȘtre du sensible, des propriĂ©tĂ©s des choses, par l’intermĂ©diaire de la participation. La conclusion de Lacan « Jamais l’esclave n’est esclave que de l’essence du MaĂźtre.
 et quant au MaĂźtre, s’il n’y avait pas S2, le savoir de l’esclave, qu’est-ce qu’il en ferait ?» se comprend fort bien du fait de la remarque incidente que l’essence, Lacan prĂ©fĂšre l’écrire S1. Autrement dit, l’articulation signifiante, le symbolique est immanent Ă  la rĂ©alitĂ©, et sans cette articulation, il n’y aurait mĂȘme pas de rĂ©alitĂ©. Mais la « transcendance » platonicienne est tempĂ©rĂ©e par l’action de « cause formelle » de l’IdĂ©e, ce qui fait qu’en rĂ©alitĂ© sur ce point, malgrĂ© l’apparence, Platon et Lacan sont Ă  peu prĂšs d’accord.

Hubert Ricard