Pourquoi Cantor?, texte de Virginia Hasenbalg



Pourquoi Cantor ?



Et pourquoi Lacan parle-t-il du drame subjectif de ce savant hors pair ?

Quelle est la signification d’une vie passĂ©e Ă  redĂ©finir l’infini, Ă  remettre en cause la place jusque-lĂ  rĂ©servĂ©e Ă  Dieu seul ? Tout ceci pour finir Ă  l’asile psychiatrique, dans la ferveur chrĂ©tienne, contestant la place du Saint-Esprit dans la conception de JĂ©sus, et proposant sa thĂ©orie personnelle sur l’identitĂ© du vrai pĂšre de JĂ©sus*.

Ce qui peut intĂ©resser les psychanalystes c’est qu’il ait mathĂ©matisĂ© l’infini en acte que Lacan emploie pour dĂ©crire les propriĂ©tĂ©s du signifiant. Le signifiant c’est ce quelque chose qui, Ă  entrer dans le rĂ©el, y introduit le hors de mesure, ce que certains ont appelĂ© l’infini actuel (Lacan, 5/1/66). Ce « hors de mesure » propre Ă  l’infini actuel est en opposition avec l’ancrage dans le monde sensible propre Ă  l’autre infini, l’infini potentiel. Il s’avĂšre donc utile pour notre travail clinique de les diffĂ©rencier. Tout nĂ©vrosĂ© se dĂ©fend des effets du signifiant, refusant de prendre acte de sa condition de parlĂȘtre, selon le nĂ©ologisme de Lacan.

La logique nĂ©vrotique est donc sous-tendue par l’infini potentiel, ce qui rend centrale dans la pratique la question du jeu avec la limite. Cette logique est Ă  l’oeuvre aussi bien dans la boulimie, que dans la toxicomanie, l’alcoolisme, ou l’hystĂ©rie. En fait, lĂ  oĂč manque ou se trouve recusĂ© ce qui fait coupure Ă  ce qui se prĂ©sente comme une jouissance Ă  volontĂ©. Comme si le sujet tenait un pari d’une jouissance infinie, non bornĂ©e et dont l’objet est bien rĂ©el : nourriture, drogue, alcool ou partenaire. Cette jouissance Autre, le terme est de Lacan, se diffĂ©rentie de la jouissance phallique, ordonnĂ©e symboliquement : le phallus n’est pas un simple organe mais plutĂŽt un symbole qui inscrit une perte originaire.

En effet, la jouissance phallique et le dĂ©sir ne relĂšvent pas de la logique de l’infini potentiel. Bien que le chiffrage de chaque sujet soit singulier, ce qui renvoie Ă  une infinitĂ© de variables, le dĂ©sir, lui, est organisĂ© selon la finitude imposĂ©e par le symbole phallique. C’est lui qui permet que l’on se retrouve dans un espace, celui de la parole et du langage, qui nous est commun parce que nous partageons le mĂȘme rĂ©fĂ©rent.



La nĂ©vrose obsessionnelle est tout autant concernĂ©e par la logique de l’infini potentiel que les autres nĂ©vroses. Le refus de cĂ©der l’objet, celui qu’il croit ĂȘtre lui-mĂȘme pour sa mĂšre, met l’obsessionnel en porte-Ă -faux dans son rapport Ă  l’objet.  Perdre la mĂšre ce n’est que renoncer Ă  ĂȘtre ce qu’elle imagine qu’il est, l’objet qui la comble. Cela lui permet de continuer Ă  mĂ©connaĂźtre l’incomplĂ©tude du lieu de l’Autre, en tant que donnĂ©e structurelle. Il ne consent donc pas Ă  la coupure qu’a imposĂ©e l’opĂ©ration symbolisante de la castration, celle qui met en place la fonction de l’altĂ©ritĂ© des mots, des sexes, des places. C’est Ă  cause de cet hĂ©tĂ©ros en souffrance que l’objet sera maintenu Ă  distance. L’inatteignable propre Ă  l’infini potentiel se met en place « par dĂ©faut ».

Dans la description de l’obsessionnel**, Melman utilise la distinction entre l’infini potentiel et l’infini actuel :

Avec l’infini potentiel, on ne peut jamais ĂȘtre sĂ»r : oui, non, et peut ĂȘtre, c’est l’une des figures du dilemme obsessionnel. Avec l’infini potentiel, on est effectivement livrĂ© au doute... alors qu’avec l’infini actuel qu’organise la coupure du dĂ©sir, eh bien lĂ , il faut bien nous faire Ă  ce que la rĂ©alitĂ© a laquelle nous avons affaire, ce semblant, ce peu de rĂ©alitĂ©, c’est nĂ©anmoins la vraie et que de ça nous ne pouvons pas douter mĂȘme Ă©videmment si elle est insatisfaisante, c’est-Ă -dire si elle n’est que de l’ordre du semblant.

Ces deux infinis dĂ©finissent donc deux types de rapport Ă  l’objet, un inatteignable par mise Ă  distance et un inatteignable par coupure, propre Ă  l’ordre du signifiant, qui rend le rĂ©el apte Ă  la jouissance sexuelle, selon l’heureuse expression de Charles Melman.

Nous voyons comment autant Lacan que Melman se servent de l’infini actuel pour affirmer que le sujet a consenti aux effets de son entrĂ©e dans l’ordre du signifiant : le pĂ©nis « absent » chez la mĂšre devient symbole dans la chaĂźne parlĂ©e. Autrement dit, son absence le renvoie Ă  sa prĂ©sence assurĂ©e en tant que signifiant de la loi et du dĂ©sir, grĂące Ă  l’opĂ©ration du Nom du pĂšre.

Mais quel rapport y a-t-il donc entre l’infini actuel et l’infini potentiel ?

Si nous partons de l’hypothĂšse que l’infini actuel est une symbolisation de l’infini potentiel, comment expliquer que celui qui lui a donnĂ© consistance en le mathĂ©matisant, soit devenu fou ?  Faut-il que l’infini actuel reste sacrĂ© pour ne pas perdre la corde ?

Une remarque de Lacan peut donner une piste : le 1/12/1965 : Rien ne dit que son destin (celui de Cantor) s’inscrive dans le mythe d’Oedipe.  Autrement dit, a-t-il escamotĂ© dans son travail la fonction du pĂšre, propre Ă  l’ƒdipe, dans la mise en place de sa coupure ?  S’est-il affranchi du pĂšre mais sans savoir s’en servir, pour paraphraser Lacan ?

Mais, n’y a-t-il pas lĂ  une opĂ©ration qui est au coeur mĂȘme de l’avĂšnement du discours scientifique ?



*Opuscule Ă©crit par Cantor, Ex oriente lux, publiĂ© par Erik Porge dans l’ouvrage qu’il a consacrĂ© au mathĂ©maticien:La thĂ©orie Bacon-Shakespeare, le drame subjectif d’un savant, Ed. Grec (distribuĂ© par ErĂšs), 1996.

** Leçon 8 du séminaire sur la névrose obsessionnelle.