Lecture de la TroisiĂšme (suite), par Jean Brini

Mathinées lacaniennes

Samedi 14 décembre 2013 : 9 h : Lecture de La TroisiÚme (suite)

Jean Brini : Virginia a des impĂ©ratifs familiaux qui ont fait qu’elle n’a pas pu venir ce matin, sans gravitĂ©, mais impĂ©ratifs quand mĂȘme. Et donc elle m’a demandĂ© de poursuivre avec vous la lecture de La TroisiĂšme. Je ferai ce que je pourrai, je n'ai pas prĂ©parĂ© spĂ©cialement l’affaire. Je vous propose donc qu’on continue, la seule question c’est que je ne suis pas tout Ă  fait sĂ»r du point oĂč nous nous sommes arrĂȘtĂ©s la derniĂšre fois.

Voilà, on en était à Kant (p. 10 dans la transcription du site ELP, p. 12 dans la version de Virginia avec le suivi de modifications).

Je voudrais reprendre aux 3 questions de Kant, c'est-à-dire les 3 questions que Jacques-Alain Miller avait posées à Lacan lors de l'entretien Télévision qui étaient :

«   que puis-je savoir, que m’est-il permis d'espĂ©rer [
] et que dois-je faire ? »

Il nous dit :

« C'est quand mĂȘme trĂšs curieux qu'on en soit lĂ . Non pas bien sĂ»r que je considĂšre que la foi, l'espĂ©rance et la charitĂ© soit les premiers symptĂŽmes Ă  mettre sur la sellette. Ce n'est pas de mauvais symptĂŽmes ».

Alors ça déjà je pose la question : ah bon, il y a des bons symptÎmes et il y a des mauvais symptÎmes. C'est quoi ça ? Je mets une petite interrogation en marge parce qu'il y aurait des symptÎmes à mettre sur la sellette, c'est-à-dire à interroger et puis il y aurait des bons symptÎmes auxquels il n'est pas besoin de toucher pour le moment, comme la foi, l'espérance et la charité. Voyez, il y a tout un monde de sous-entendus là-dedans, notamment que foi, espérance et charité sont des symptÎmes, que ce sont des pas trop mauvais symptÎmes, que nous avons à mettre dans notre travail certains symptÎmes sur la sellette ou non. Et bon, quand il dit ce n'est pas de mauvais symptÎmes :

« mais enfin ça entretient tout Ă  fait bien la nĂ©vrose universelle » 

Ah ! Il y a une nĂ©vrose universelle, tiens, voilĂ , intĂ©ressant ! Oui, nous le savons, c’est-Ă -dire que dans la psychanalyse on ne fait pas beaucoup de diffĂ©rence entre nĂ©vrosĂ©s et puis non- nĂ©vrosĂ©s, diffĂ©rencier les nĂ©vrosĂ©s des non-nĂ©vrosĂ©s, – je dis les non-nĂ©vrosĂ©s pour pas dire les normaux –, parce que c'est encore une autre affaire la normalitĂ©. Mais les nĂ©vrosĂ©s et les non-nĂ©vrosĂ©s, c'est une diffĂ©renciation qu'on trouve du cĂŽtĂ© de la psychiatrie, mais pas au sein de la psychanalyse. Donc la nĂ©vrose universelle, c'est un concept, enfin c'est un signifiant que nous pouvons lĂ©gitimement accepter, accueillir, mais c'est quand mĂȘme Ă©tonnant, parce que quand Lacan utilise le mot “universelle” il nous renvoie quand mĂȘme Ă  Aristote, c'est-Ă -dire aux propositions universelles : tout, tous les hommes sont nĂ©vrosĂ©s.


 : Est-ce que ça ne peut pas s'entendre comme tout nĂ©vrosĂ© parce qu'il parle ?

Jean Brini : Sans doute oui. La nĂ©vrose universelle serait le rĂ©sultat du fait que nous sommes contaminĂ©s par le langage et donc que nous parlons. Oui, mais ça signifie, comme il dit parlĂȘtre, c’est-Ă -dire celui qui est du fait qu'il parle, que ĂȘtre et ĂȘtre nĂ©vrosĂ©, bien on ne voit plus trĂšs bien pourquoi on les diffĂ©rencierait. Mais bon, en mĂȘme temps, cette histoire de l'ĂȘtre, Hubert Ricard n'est pas lĂ , sinon il nous Ă©clairerait certainement sur comment il faut l'entendre, dans ce contexte particulier. Bon enfin, je vous livre comme ça les points d'interrogation qui viennent quand on prend le texte pas Ă  pas, donc nĂ©vrose universelle :

«   ça entretient tout Ă  fait bien la nĂ©vrose universelle, c'est-Ă -dire qu'en fin de compte les choses n'aillent pas trop mal et qu'on soit tous soumis au principe de rĂ©alitĂ©, c'est-Ă -dire au fantasme. »

LĂ  encore, il y a une fausse Ă©vidence qui est, ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©, c’est, ce serait, d'aprĂšs ce qu’il nous dit, identique Ă  ĂȘtre soumis au fantasme. Dire que le fantasme, quand nous le renvoyons Ă  S barrĂ© poinçon petit a, c'est cette espĂšce de formule magique qui est : de la coupure signifiante, Ă©merge un sujet barrĂ©, divisĂ©, et il y a un reste, l'objet petit a, qui chute dans l'opĂ©ration, c'est l'acte de naissance du sujet. Or lĂ , c'est ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©. IntĂ©ressant, c’est-Ă -dire que si on n'est pas soumis au principe de rĂ©alitĂ©, est-ce qu'il y a encore un sujet, ou non ? L'Ă©quivalence “ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©â€ et “ĂȘtre soumis au fantasme”, en plus on est soumis, – supposĂ© peut-ĂȘtre ? – au fantasme. Enfin bon.

Et il conclut :

« Mais enfin l'Église quand mĂȘme est lĂ  qui veille
 »

Ah ! Donc on revient à foi, espérance et charité et, il rajoute ça :

« et une rationalisation dĂ©lirante comme celle de Kant, ça c'est quand mĂȘme ce qu'elle tamponne. »

Alors lĂ  il y a plein de choses mais il y a dĂ©jĂ  : ah bon ! Kant c'est une rationalisation dĂ©lirante aux yeux de Lacan ! Ça c'est un sujet de thĂšse. Est-ce une rationalisation dĂ©lirante ? en quoi ? pourquoi ? Parce que Kant, Ă  ma connaissance, n'a jamais eu de manifestation dĂ©lirante, enfin je ne connais pas suffisamment la biographie de Kant, mais qualifier ses Ɠuvres de rationalisation dĂ©lirante, c'est quand mĂȘme quelque chose ! Et puis en plus, il y a cette histoire de « tamponner », et lĂ , je reste coi, parce que qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire que l'Église tamponne ? Et que s'il y a une rationalisation dĂ©lirante qui est, comment dire, reconnue internationalement, qui prend une importance de thĂ©orie philosophique, comme l'affaire de Kant, qui dure depuis des siĂšcles, eh bien l'Église va tamponner ça. Ça a besoin d'ĂȘtre tamponnĂ©. Et lĂ  bon, l'image qui nous vient c’est quoi ? c'est le coton dans lequel on va
 Alors il y a le tampon tamponnĂ©, c'est-Ă -dire, mettre un amortisseur, c'est-Ă -dire mettre du coton autour pour que ça fasse pas trop d'Ă©clat ; et il y a aussi, comme vous dites, « je tamponne », c'est-Ă -dire je dis OK, imprimatur.

Bon voilà ce que j'avais à dire pour cette question de ce dernier paragraphe qu'on avait déjà vu la derniÚre fois. Alors ensuite il continue :

« J'ai pris cet exemple, comme ça, pour ne pas m'empĂȘtrer dans ce que j'avais commencĂ© d'abord pour vous donner comme jeu, comme exemple, de ce qu'il faut pour traiter un symptĂŽme, quand j'ai dit que l'interprĂ©tation, ça doit toujours ĂȘtre, comme on l'a dit, Dieu merci, ici et pas plus tard qu'hier, Ă  savoir Tostain, le ready-made, Marcel Duchamp, qu'au moins vous en entendiez quelque chose, l'essentiel qu'il y a dans le jeu de mots, c’est lĂ  que doit viser notre interprĂ©tation pour n'ĂȘtre pas celle qui nourrit le symptĂŽme de sens. »

Alors lĂ , je demande de l'aide, Tostain, Marcel Duchamp, j'ai tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  Virginia hier soir, elle n'en sait rien, elle ne sait pas ce que ça vient faire ici, donc si vous avez quelque Ă©clairage Ă  me donner, Tostain c'est probablement un psychanalyste qui est intervenu la veille mais qui a parlĂ© de ready-made, qu'est-ce que ça vient faire ici ? En tant que l'interprĂ©tation ça devrait ĂȘtre du ready-made, du tout prĂȘt, du tout fait, et du prĂȘt Ă  porter. Et puis, Marcel Duchamp, que je ne connais que de nom, que vient-il faire lĂ -dedans ? Je ne sais pas. Alors



 : Le ready-made, c'est Duchamp.

Jean Brini : Alors expliquez-moi parce que justement je ne connais pas Duchamp justement. Je sais que c'est un artiste cĂ©lĂšbre mais
 alors, qu’est-ce qu’il a
 ?


 : ... de Dada, le ready-made c'est l’urinoir de Duchamp, c’est ces objets manufacturĂ©s qu'il Ă©rige en Ɠuvre d'art, en manifestation
 qu’il conçoit comme une crĂ©ation de sa part, c’est le regard qui crĂ©e
, ce que fait Duchamp Ă  partir d’un objet industriel, cet urinoir qu'il montre et qu’il prend comme Ɠuvre d’art.

Jean Brini : Alors c'est intĂ©ressant parce qu’il dit l'interprĂ©tation ça doit ĂȘtre comme ça !


 : c'est un petit peu plus que ça parce que le vrai nom du ready-made tel que Duchamp l'appelle, c'est le ready-made aidĂ©, et donc il explique Duchamp que c'est prendre de la production industrielle un objet et du fait que lui artiste l'Ă©rige en Ɠuvre d'art, ça devient une Ɠuvre d'art donc ça change, ça en modifie la perception.

Jean Brini : D'accord. C'est-Ă -dire que quand je fais une interprĂ©tation, du fait que c'est moi sujet supposĂ© savoir qui la fais, elle peut ĂȘtre d'une banalitĂ© Ă©pouvantable, ça peut ĂȘtre un mot complĂštement sans relief, du fait que c'est dit par telle personne Ă  tel moment, ça prend un relief spĂ©cial. C'est comme ça qu'on peut entendre cette phrase, c’est-Ă -dire



 : 
 et que de par le du sujet supposĂ© savoir que ça ait valeur d'interprĂ©tation aussi, si on reprend ce qu'il dit Duchamp, c’est-Ă -dire qu’il faut que ça soit lui qui dĂ©cide que.

Jean Brini : C'est celui qui est en face de l'Ɠuvre qui va consentir ou non à ce que ce soit



 : 
 non, il y a aussi l'artiste qui dĂ©cide «  je dĂ©cide que ça, ça va ĂȘtre une Ɠuvre »


 : C'est le premier qui a pris un objet usuel pour en faire une Ɠuvre.

Jean Brini : D'accord


 : ou bien est-ce que c'est parce que c'est déjà dans la parole de l'analysant, c'est du matériel
 il semble, qui est déjà là, enfin...

Jean Brini : VoilĂ  ! Alors ça revient Ă , ça renvoie Ă  l'affaire comme quoi l'interprĂ©tation c'est « citation et Ă©nigme », je ne sais plus dans quel sĂ©minaire mais c'est une chose que j'ai retenue, que Martine Lerude Ă  l'Ă©poque avait attirĂ© notre attention sur ce fait que Lacan nous donnait comme indication, comme dĂ©finition presque, de l'interprĂ©tation – « citation et Ă©nigme ». Donc la citation, ça voudrait dire que c'est ready-made parce que c'est dans le matĂ©riel comme dit Freud que nous a livrĂ© le patient. On l'extrait, on en fait choix pour l'Ă©riger en. Donc c'est ce qui en fait une Ă©nigme aussi.

Alors il y a aussi cette chose-lĂ  c'est qu'il s'agit de ne pas nourrir le symptĂŽme de sens et en mĂȘme temps, Ă  la mĂȘme Ă©poque en 1975, il nous dit, je ne sais plus dans quelle intervention, Ă  la Grande-Motte je crois : le comble du sens c'est l'Ă©nigme. Donc il y a quelque chose d'un petit peu nouĂ© entre Ă©nigme, sens, interprĂ©tation et ready-made. Parce que s'il s'agit de ne pas nourrir le symptĂŽme de sens, si l'interprĂ©tation c'est citation et Ă©nigme, que citation c'est ready-made parce que c'est prĂ©levĂ© dans le matĂ©riel que fournit l'analysant...

Pierre CoĂ«rchon (PC) : 
 c'est-Ă -dire que lĂ  il y a un effet de nomination d'un entretien dans l'interprĂ©tation d'un effet de nomination, c'est-Ă -dire : «  c'est une Ɠuvre ». [Jean Brini : domination ?] nomination [JB : Ah ! nomination, d’accord.] il y a un entretien, dans l’acte de nomination, du sujet supposĂ© en tant que le pĂšre comme nommĂ© et le pĂšre comme nommant. C'est-Ă -dire il y a le 4e qui est, donc dans ce que critique Lacan, moi il me semble, le 4e est maintenu dans ce ready-made ? Il y a toujours le 4e de la nomination qui est maintenu, « c'est une Ɠuvre ». Alors que justement l'enjeu de l'interprĂ©tation analytique mĂȘme si ce que l'analyste a Ă  soutenir c'est cette position de sujet supposĂ© au savoir, c'est quand mĂȘme justement de ne pas boucher, de ne pas combler cette interrogation ouverte sur l'Ă©nigme de l'Ă©nonciation et de la laisser en place. Tandis que lĂ , quelque part, on a un effet, d'assurance ou de rĂ©assurance, enfin qui est toujours rĂ©fĂ©rĂ© au religieux quelque part. C'est pareil, Ă  mon avis quand il met en parallĂšle Kant et l'Église, je me demande s'il n'est pas en train de faire une raillerie lĂ , pour mettre en Ă©vidence le cĂŽtĂ© religieux chez Kant et l’effet concurrentiel qu'il pourrait y avoir entre Kant et l'Église. VoilĂ . Je me posais cette question-lĂ , moi.

Jean Brini : C'est certainement prĂ©sent dans ce qu'il nous livre. Enfin bon, on peut rester avec cette
, on n'a pas forcĂ©ment des rĂ©ponses Ă  apporter. Mais lĂ  il y a une sĂ©rie de pistes liĂ©es Ă  cette phrase qui est quand mĂȘme assez impressionnante.

Alors, il continue
 Ah oui ! Je voudrais faire une remarque : je ne sais pas sur quel texte vous travaillez. Je travaille moi sur le texte que Virginia et Monique de Lagontrie ont mis en place. Et il y a quelque chose qui est tout Ă  fait
, et qui est absent des autres textes, c’est les « ouais ». Vous avez fort justement mis en relief, en allant Ă  la ligne, parce qu’on a l’impression que le texte de Lacan, l’énonciation de Lacan, est ponctuĂ©(e) par des « ouais ». Vraiment il fait
, alors je ne sais pas quelle est la durĂ©e matĂ©rielle du silence qui entoure le « ouais », mais en tout cas, il y a vraiment un « à la ligne » oĂč on a l’impression qu’il s’absente, qu’il rĂ©flĂ©chit et puis qu’il va revenir. LĂ , on n’en a pas eus encore, mais vous allez voir et si vous regardez le texte, parce que ça a Ă©tĂ© trĂšs bien mis en relief par la transcription, et tout d’un coup ça m’a sautĂ© aux yeux que c’est comme si ça voulait dire : point, Ă  la ligne, nouveau paragraphe. Quelque chose comme ça. Il y a une scansion. Et qui a Ă©tĂ© complĂštement enlevĂ©e de la transcription officielle, parce qu’effectivement, ça fait pas
, ça fait pas bien quoi.

Donc lĂ  il continue et il dit :

« Et puis je vais tout vous avouer, pourquoi pas ? »

Extraordinaire, avouer, passe encore ! mais « tout » ?

« Ce truc-lĂ , ce glissement de la foi, l'espĂ©rance et la charitĂ© vers la foire – je dis ça parce qu'il y a eu quelqu'un hier soir Ă  la confĂ©rence de presse Ă  trouver que j'allais un peu fort sur ce sujet de la foi et de la foire. C'est un de mes rĂȘves, Ă  moi. J'ai quand mĂȘme bien le droit, tout comme Freud, de vous faire part de mes rĂȘves. Contrairement Ă  ceux de Freud, ils ne sont pas inspirĂ©s par le dĂ©sir de dormir, c'est plutĂŽt le dĂ©sir de rĂ©veil moi qui m'agite. Mais enfin c'est particulier. »

Bon, tout ce paragraphe, on peut le considérer comme une espÚce d'aparté, de petit commentaire, je vous dis ça, et puis on va y revenir, et d'ailleurs ça se termine par :

«  Ouais. »

Alors c'est quoi cette histoire que le rĂȘve de Lacan, qui est le rĂ©veil, qui est de se rĂ©veiller, alors ça c'est trĂšs curieux cette histoire de rĂ©veil, parce que « rĂ©veil » on trouve ça
 Ă  peu prĂšs dans tous les enseignements mystiques il est question de rĂ©veil, il est question de l'affaire que nous dormons dans notre vie quotidienne et que, eh bien il y aurait des opĂ©rations mentales Ă  faire pour accĂ©der enfin Ă  l'Éveil, avec une majuscule de prĂ©fĂ©rence. Vous avez ça Ă  peu prĂšs Ă  tous les coins de rue, dans les enseignements dits Ă©sotĂ©riques, mystiques ou tout ça. Tout d'un coup Lacan nous parle de « moi ce qui m'intĂ©resse c'est l'Éveil ». Et l’Éveil, c'est quoi ? C'est par un rĂȘve, alors un rĂȘve qui m'Ă©veillerait dĂ©jĂ  – en gĂ©nĂ©ral les rĂȘves qui nous rĂ©veillent, c'est les cauchemars. Donc lui il parle de rĂȘve, et un rĂȘve ça serait quoi, ça serait qu'on glisserait de la foi vers la foire. Alors je ne sais pas ce que Lacan entend par foire, mais ce qu'il y a de sĂ»r c'est que ça a une rĂ©sonance un peu subversive, que nous serions dans un ronron, un ronron comme on dit, un ronron ensommeillĂ© et qu’il y aurait Ă  souhaiter, y aurait Ă  rĂȘver
 Alors il y a aussi une ambiguĂŻtĂ©, il dit « C'est un de mes rĂȘves » mais bien entendu quand il le dit comme ça, on a l'impression que c'est un de mes rĂȘves, Ă  moi, c'est-Ă -dire un de mes rĂȘves, comme quand on dit je rĂȘve d'aller un jour Ă  Venise, c'est-Ă -dire un rĂȘve au sens de vƓu. VoilĂ . Alors que quand on parle des rĂȘves de Freud, c'est le rĂȘve de l'injection Ă  Irma, c'est le rĂȘve de la monographie botanique, c'est-Ă -dire des "vrais rĂȘves", c'est-Ă -dire Lacan joue trĂšs explicitement sur l'ambiguĂŻtĂ© du mot rĂȘve, sur l'Ă©quivoque du mot rĂȘve.


 : est-ce qu'on ne peut pas entendre foire comme quelque chose qui foire ? qui rate ?

Jean Brini : Oui, ce n'est pas forcĂ©ment la foire du TrĂŽne ! Je ne sais pas, mais de toute façon rĂȘver que ça foire, c'est pareil, en quoi est-ce que ça me rĂ©veillerait quand ça foire ? Ça reste Ă  l'Ă©tat de question

Pierre CoĂ«rchon : Le mot d'esprit, il intĂšgre l'impossible, lĂ , il laisse entendre l’impossible. Dans "foirer", l'impossible il est intĂ©grĂ© quelque part. Il y a quelque chose de la foi qui chute, qui trouve son point d'arrĂȘt et qui intĂšgre l'impossible et puis il y a cette notion de grande foire gĂ©nĂ©rale dans laquelle on baigne, enfin, dans l'Ă©quivoque qu'il manie en acte il y a une rĂ©duction du symptĂŽme, de fait, dans la foi, dans le religieux.

Jean Brini : De la foi en tant que symptĂŽme ?

PC : Oui. [JB : D'accord] c'est-à-dire qu'il fait chuter le symptÎme en maniant l'équivoque dans le cadre de son enseignement

Jean Brini : C'est-Ă -dire qu'il nous donne un exemple de ce qu'il vient de dire.

PC : C'est ça, il acte, il pratique ce qu'il dit.

Jean Brini : Il nous donne une illustration in vivo de ce dont il vient de parler. C'est-Ă -dire le jeu de mots qui n'alimente pas trop le symptĂŽme, qui ne nourrit pas le symptĂŽme de sens. VoilĂ .

PC : Voilà, donc qui laisse l'énigme ouverte.

Jean Brini : Donc voilà. C'est-à-dire que cette foire ou ce foireux ou ce foiré, eh bien on reste avec ce
 voilà. Et alors ?

Elsa Caruelle (EC) : En mĂȘme temps, c'est pas la premiĂšre fois que Lacan parle de rĂ©veil, il me semble que c'est dans R.S.I. juste aprĂšs avoir parlĂ© d'HĂ©raclite. Il dit quelque chose autour d'une question de bateau, y a une sorte de bateau et il parle de son (inaudible28’09) Et ça me fait aussi penser que Melman a Ă©crit un article il y a pas mal d'annĂ©es qui est je crois « la vie est un songe » oĂč il dit quand mĂȘme qu'en rĂšgle gĂ©nĂ©rale on dort effectivement, on dort parce qu'on est endormi par notre fantasme, en fait c'est ça. Et moi ça ne me paraĂźt pas anodin que Lacan il amĂšne cette histoire de rĂ©veil en faisant allusion Ă  la question d'HĂ©raclite et du tonnerre etc., qui en fait ayant parlĂ© de la question du fantasme juste avant quand mĂȘme hein ?

Jean Brini : Oui, tout Ă  fait. Et du fantasme et de tamponner.

EC : Et en plus du cÎté de, ça serait la seule réalité à laquelle on aurait accÚs, ce serait celle du fantasme, c'est celle qui nous fait dormir quoi, qui nous endort.

Jean Brini : Et qui parle aussi dans cette pĂ©riode-lĂ  du bref instant de luciditĂ© au moment oĂč je me rĂ©veille le matin et puis ensuite je plonge dans le sommeil habituel qu'on appelle veille

EC. : Peut-ĂȘtre aussi, parce que vous parliez d'Ă©veil, foi/foire, le r-e lĂ , et puis le Ă©veil/rĂ©veil, on a aussi


Jean Brini : Ah oui, oui on peut aller jusqu'Ă  la lettre. Et d'ailleurs :

« Ouais.

Enfin ce signifiant-unité, c'est capital. »

Voyez, on attrape la logique de ce qu'il raconte et du coup dans la suite du texte, on s'aperçoit qu'on n'a pas trop foiré finalement. Donc le signifiant-unité. C'est capital. Alors c'est quoi ce signifiant-unité ? On y reviendra.

« C’est capital, mais ce qu'il y a de sensible c'est que sans ça, c'est manifeste, que le matĂ©rialisme moderne lui-mĂȘme, on peut ĂȘtre sĂ»r qu’il ne serait pas nĂ©, si depuis longtemps ça ne tracassait les hommes, et si dans ce tracas, la seule chose qui montrait ĂȘtre Ă  leur portĂ©e, c'Ă©tait toujours la lettre quand Aristote comme n'importe qui enfin se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il faut toujours une sĂ©rie de lettres, rhĂŽ, gamma, tau, exactement comme nous. Il n’y a d’ailleurs rien qui donne d'abord l'idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, au sens oĂč tout Ă  l'heure je crois que je l'Ă©voquais, du grain de sable – c'est peut-ĂȘtre aussi dans un de ces trucs que j'ai sautĂ©, peu importe – l'idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, l'idĂ©e dont j'ai dit que cela ne pouvait que se compter, et rien ne nous arrĂȘte dans ce genre
 Si nombreux qu'ils soient les grains de sable – il y a dĂ©jĂ  un ArchimĂšde qui l’a dit – si nombreux qu'ils soient, on arrivera toujours Ă  les calibrer. Mais tout ceci ne nous vient qu'Ă  partir de quelque chose qui n'a pas de meilleur support que la lettre. Mais ça veut dire aussi (je donnerai quelques indications aprĂšs, je voudrais aller jusqu'au bout du paragraphe, c'est-Ă -dire jusqu'au prochain « ouais ») parce qu'il n'y a pas de lettres sans de lalangue. C'est mĂȘme le problĂšme, comment est-ce que lalangue, ça peut se prĂ©cipiter dans la lettre ? On n’a jamais fait rien de bien sĂ©rieux sur l'Ă©criture. Mais ça vaut quand mĂȘme la peine, parce que c'est lĂ  tout Ă  fait un joint.

Ouais. »

Bon !


 : Moi, dans la version officielle, j’ai non pas « cela ne pouvait que se compter » mais « cela ne pouvait pas se compter », la version de l'Ali.

JB : Ce point-lĂ  n’est pas soulignĂ©.

(La derniĂšre relecture de La TroisiĂšme, qui devait remplacer la prĂ©cĂ©dente, n'est pas encore disponible dans le site des MathinĂ©es lacaniennes, Jean Brini dit qu’il a la version avec les corrections en bleu.)


 : c'est complĂ©tĂ© par ce qu’a dit ArchimĂšde dans la suite "si nombreux qu'ils soient, on arrivera toujours Ă  les calibrer"

JB : Oui, oui, oui. D'ailleurs Ă  ce propos-lĂ , c'est trĂšs marrant, parce que dans ce que je me prĂ©parais Ă  vous prĂ©senter dans la suite, c'est-Ă -dire pour l'atelier de topologie, ArchimĂšde a fait une estimation du nombre de grains de sable qui pourrait ĂȘtre contenu dans la sphĂšre des fixes. Et pour ça, il a introduit une notation, il faut que je la retrouve, voilĂ , alors je ne connais pas l'expression en grec mais la traduction en français ça donne :

« une myriade de myriades d'unités, du myriade de myriadiÚme ordre, de la myriade de myriadiÚme période ».

VoilĂ  l'expression et il paraĂźt que ça prend 7 mots grecs pour le dire. Et ça si on le traduit, sachant qu’une myriade[1] c'est 10 000, que donc une « myriade de myriade[2] c’est 10 puissance 8 », eh bien ça donne au total « 10 puissance 8 . 10 puissance 16 ».

left(left(10^8right)^{left(10^8right)}right)^{left(10^8right)}=10^{8cdot 10^{16}}

période

ordre

unités

C'est-à-dire 1, suivi de 8 « puissance 16 zéros ». C'est-à-dire en milliards ça donne : un 1 suivi de 80 millions de milliards de zéros !!!

Bien Ă©videmment, le poids de papier nĂ©cessaire pour l'Ă©crire est supĂ©rieur Ă  la masse de l'univers, donc c'est mĂȘme pas la peine d'en parler. Donc ArchimĂšde avait dĂ©jĂ  introduit une notation, et vous voyez bien, on en parlera tout Ă  l'heure, Lacan est parfaitement au fait du fait que ArchimĂšde a introduit cette notation pour calibrer, pour calibrer, si nombreux que soient les grains de sable, on arrivera toujours Ă  les calibrer. Calibrer n'est pas compter. Et ça c'est trĂšs important et Lacan est parfaitement au courant de cela.

Marcelo Gryner (MG) : Je crois que la difficultĂ© dans ce passage-lĂ , c'est bien parce que il dit que dans lalangue c'est difficile donc de faire le dĂ©coupage, sauf de la lettre, la seule chose qu'on peut dĂ©couper dans lalangue c'est la lettre, parce que sinon il y a de l'homophonie parfois, de l'Ă©quivoque ; avec le texte de Joyce, vous pouvez dĂ©couper Ă  des endroits diffĂ©rents certains passages parce que ce sont pas des mots tels qu'on les trouve dans le dictionnaire, mais au niveau de la lettre il y a un dĂ©coupage, c'est pour ça je vous demande, est-ce que vous pourriez nous dire ce passage oĂč il dit justement les rapports entre lalangue et la lettre parce que la lettre est le seul Ă©lĂ©ment vraiment discret, le seul Ă©lĂ©ment vraiment discontinu dans lalangue
(inaudible 31’56)

Jean Brini : On dĂ©borde sur ce que je voulais vous proposer dans la suite. Mais je vais quand mĂȘme essayer de retrouver la citation parce que ce que vous dites est extraordinairement liĂ© Ă  la question du continu. Il s'agit d'une citation de Hermann Weyl qui a Ă©crit un bouquin sur le continu au dĂ©but du XXe siĂšcle et qui contestait le fait que le continu puisse ĂȘtre apprĂ©hendĂ© Ă  partir de ses Ă©lĂ©ments, c'est-Ă -dire que considĂ©rer les nombres rĂ©els par exemple mais aussi bien lalangue comme une collection d'Ă©lĂ©ments c'est-Ă -dire de considĂ©rer lalangue comme quelque chose qui se dĂ©coupe en lettres et


MG : 
 chez Saussure dĂ©jĂ , comment il dit : je la prends et je l'apprends (du verbe apprendre), on voit bien que mĂȘme dans ces sons-lĂ , on peut le dĂ©couper de deux maniĂšres complĂštement diffĂ©rentes.

JB : Oui justement, Weyl va beaucoup plus loin que cela. Il dit, il souligne Ă  un autre endroit que la reconstruction mathĂ©matique du continu Ă  partir d'unitĂ©s indivisibles – il appelle ça la conception atomique –, il dit : il y a des lettres, ça veut dire il y a des atomes


X : C’est la conception de DĂ©mocrite. [JB : Hein ?] C'est DĂ©mocrite.

JB : 
 la conception de l'atome c'est-Ă -dire ce qui ne peut ĂȘtre divisĂ©, au dĂ©but du paragraphe Lacan nous parle du signifiant-unitĂ©. Il ne parle pas d'atome au sens de non, a-tome c'est ce qui ne peut pas ĂȘtre coupĂ©, il ne parle pas de ça mais il parle quand mĂȘme du signifiant-unitĂ©. Sa question, c'est toujours la mĂȘme, comment ça se fait qu'il y a de l'Un, et comment ça se goupille cette affaire ? Alors, Hermann Weyl dit :

« La reconstruction mathĂ©matique du continu Ă  partir d'unitĂ©s indivisibles, sĂ©lectionne dans la bouillie fluante du continu, en quelque sorte, un tas : individuel. Le continu est Ă©miettĂ© en Ă©lĂ©ments isolĂ©s et le fait de couler les unes dans les autres, qui est la caractĂ©ristique de toutes ses parties, – de couler les unes dans les autres, c'est-Ă -dire par exemple je l'apprends/ je la prends –, est remplacĂ© par certaines relations conceptuelles qui reposent sur le plus grand plus petit entre ses Ă©lĂ©ments isolĂ©s »,

ça c'est la contestation par Hermann Weyl de la conception d’un continu conçu comme une collection d’élĂ©ments : pour lui le continu n'a pas d'Ă©lĂ©ments mais qui n'a que des parties ; et en fait je pose la question parce qu'on a dĂ©jĂ  parlĂ© de cela la derniĂšre fois : quel imaginaire pourrait ĂȘtre reliĂ© Ă  ça ? Eh bien c'est trĂšs simple, c'est la goutte. Est-ce que, quand j'isole une goutte dans mon verre d'eau, je peux la sortir la goutte, je peux prendre un compte-gouttes, je peux aspirer un peu d'eau et puis j'aurais des gouttes mais puis-je considĂ©rer que mon verre d'eau est une collection de gouttes ? Ben non. Puisque quand je remets ma goutte dans l'eau, elle se (comme on dit) dissout, elle disparaĂźt. Et mĂȘme si c'est une goutte d'encre que je rajoute Ă  mon verre d'eau, eh bien pour la rĂ©cupĂ©rer, ça va ĂȘtre coton, une fois que je l'aurai mise dans le verre d'eau. C’est-Ă -dire, voilĂ , une image du continu, c'est-Ă -dire de ce qui n'a que des parties mais qui n'a pas d'Ă©lĂ©ment. Alors bien entendu, la physique moderne rĂ©cupĂšre cette affaire, en disant oui mais il y a les molĂ©cules d'eau. Et les molĂ©cules d'eau prĂ©cisĂ©ment c’est des individus que je peux compter, voir Avogadro et Cie. Je peux dire que dans mon verre d'eau, il y a quelque chose comme 10 « puissance 22 molĂ©cules ». Les molĂ©cules oĂč si je me mĂȘle de les diviser, ce ne sera plus de l’eau, je change la nature, si je me mĂȘle de casser la molĂ©cule d'eau c'est-Ă -dire que je fais quelque chose comme un changement, mĂȘme pas un changement d'Ă©tat, pire, un changement de matĂ©riel. On peut dire qu'il y a une espĂšce de balance entre le continu et le discret, dans la physique, mais dans lalangue aussi, et Lacan, lĂ  encore c’est Ă©tonnant puisqu'il utilise une mĂ©taphore d'origine chimique puisqu'il dit que la lettre est un prĂ©cipitĂ©, hein, un prĂ©cipitĂ© !

StĂ©phane Renard (SR) : Alors si on prend votre exemple chimique, Ă  partir des molĂ©cules d'eau, c'est la contiguitĂ© des molĂ©cules qui fait le continuum, et Ă  ce moment-lĂ  la continuité 

JB : 
 la continuité ou la contiguïté ?

SR : La contiguïté. [JB : Je suis d'accord] Et à ce moment-là on se retrouve avec la structure de l'inconscient et des lettres qui sont contiguës les unes aux autres en formant continuité, continuum et donc avec lalangue.

JB : Alors les lettres sont-elles des gouttes ou sont-elles des molécules ? C'est ça la question qu'on peut se poser. Si c'est des gouttes, ça veut dire que c'est un découpage fluctuant qu'on peut en permanence rediluer et réordonner autrement, si c'est des molécules elles sont, j'allais dire objectivement isolables, sauf que jamais personne a jamais vu une molécule d'eau, c'est une construction.

SR : Encore qu’on peut le prendre dans l'autre sens, c'est-Ă -dire que les lettres Ă©tant contiguĂ«s, la contiguĂŻtĂ© des lettres dans l'inconscient, c'est ce sur quoi on revient tout le temps, donc la contiguĂŻtĂ© Ă  l'intĂ©rieur de l'inconscient peut dĂ©terminer ce qu'il en est de lalangue et d'une continuitĂ© sans chercher Ă  savoir si on focalise la lettre en Ă©tant dans une structure, disons molĂ©culaire, ou dans une structure d'Ă©lĂ©ments, en gardant la lettre pour ce qu'elle est, c'est-Ă -dire l'Ă©lĂ©ment le plus rĂ©el qui soit et dont la contiguĂŻtĂ©, dont la somme des
, d’ailleurs on ajoute quelque chose, on complique un tout petit peu, mais dont la contiguĂŻtĂ© permet de dĂ©finir ce qui serait lalangue et ce qui serait l'inconscient. C’est-Ă -dire en fait la question c'est la question de la contiguĂŻtĂ© de la lettre.

JB : Alors la question de la contiguĂŻtĂ© de la lettre, lĂ  encore il y a toute une Ă©quipe qui travaille lĂ -dessus depuis 20 ans, et notamment
, je ne sais plus quel est le nom de cette Ă©quipe mais je crois que c'est Ă  Normale sup’ oĂč ils travaillent sur la question de la mĂ©rĂ©ologie, la science des voisinages. Je veux dire que le mot, quand je dis « ces 2 piĂšces sont contiguĂ«s » dans un appartement ou dans un immeuble, on va dire parce qu'elles ont une cloison commune, mais la cloison fait partie de quelle piĂšce ? Et c'est lĂ  que les ennuis commencent. C'est-Ă -dire que dire que deux lettres sont contiguĂ«s dans l'inconscient signifie qu'on les a dĂ©jĂ  sĂ©parĂ©es, en tant que lettres, et c'est trĂšs exactement ce que dit Hermann Weyl, quand il dit « on a remplacĂ© la bougie fluante du continu par un tas d'Ă©lĂ©ments – un tas, Ă©ventuellement non dĂ©nombrable hein, ça n’empĂȘche, mais un tas Ă©lĂ©ments – dans lesquels on tente de reconstituer la bouillie fluante avec des relations « plus petit, plus grand ». Il me semble que ce que vous proposiez pour lalangue, Ă  propos de la contiguĂŻtĂ© des lettres, c'est trĂšs exactement ça. Pour pouvoir dire ces 2 lettres sont contiguĂ«s, il faut dĂ©jĂ  les avoir diffĂ©renciĂ©es. Et le continu prĂ©cisĂ©ment pour Hermann Weyl, c'est « on ne peut pas les diffĂ©rencier »

Lenoir : À l'Ă©poque de Weyl, au dĂ©but du 20e, fin 19e, il y avait 2 courants en physique qui s'opposaient trĂšs violemment, c'est l'Ă©nergĂ©tisme et c'Ă©tait l'atomisme. Donc il y avait des courants tout Ă  fait officiels qui prĂ©tendaient qu'il n'y avait pas de parties insĂ©cables, qu'il n'y avait pas d'atomes [JB : Tout Ă  fait, oui ?] jusqu'Ă  ce qu'on arrive Ă  isoler l'atome mais ça Ă©tĂ© relancĂ© par la dĂ©composition de l'atome en diffĂ©rents quarks etc. etc. ce qui fait que cette question de l'Ă©nergĂ©tisme oĂč il n'y aurait pas de matiĂšre et puis les succĂ©danĂ©s qu'on peut retrouver maintenant dans la thĂ©orie des cordes, la chose n'est toujours pas rĂ©solue [JB : absolument] est-ce qu'il y a des grains de matiĂšre, est-ce qu'il y a des grains, des particules isolables ou des petits morceaux isolables ou est-ce qu'il y a quelque chose d'un continuum ? La question n'est toujours pas clairement rĂ©solue.

Jean Brini : Ce qui est tout Ă  fait extraordinaire c'est que Lacan ne prononce jamais le mot continu et il me semble que ce n'est pas par hasard, c'est-Ă -dire que quand il parle de lalangue on a trĂšs envie de dire que la lettre c'est un dĂ©coupage et que la lettre c'est du discret que lalangue c'est du continu etc. on a trĂšs envie de faire ça et Lacan ne va jamais jusque-lĂ . C'est tout prĂšs. Parce qu'un prĂ©cipitĂ© par exemple, un prĂ©cipitĂ© ce n'est pas des grains. Quand on fait une rĂ©action chimique de prĂ©cipitation, il n'y a pas des grains qui tombent au fond. Il y a juste quelque chose qui est un changement d'Ă©tat, il y a du solide qui apparaĂźt dans le liquide. Mais le solide n'est pas du tout organisĂ© en grains. Donc la lettre dans ce cas-lĂ , elle n'est pas strictement discrĂšte, bien qu'elle ne puisse apparaĂźtre que, alors lĂ  je prends un terme de Weyl, dans la bouillie de lalangue. Mais on peut aussi se poser la question, c'est que lalangue elle-mĂȘme n'est pas une bouillie complĂšte, en ce sens que lalangue anglaise et lalangue française, ce n'est pas la mĂȘme. Donc dĂ©jĂ  dans lalangue il y a quelque chose qui ressemble Ă  une structure sans en ĂȘtre une. VoilĂ , on n'a pas forcĂ©ment des rĂ©ponses.

... : Est-ce que ce n'est pas la clé de l'équivoque ?

PC : Quand mĂȘme, lĂ , il ne faut peut-ĂȘtre pas oublier Ă  cet endroit, enfin la dimension mĂ©tonymique aussi du terme prĂ©cipitĂ©.

JB : Le terme métonymie n'apparaßt pas là, enfin dans ce paragraphe-là.

PC : Mais le temps, la question du temps, parce que la prĂ©cipitation dans le jeu de l'Ă©quivoque c'est aussi, il l'utilise d'ailleurs souvent comme ça : se hĂąter / la fonction de la hĂąte / la prĂ©cipitation aussi dans la hĂąte, [JB : Ah bien je n'y avais pas pensĂ© Ă  celle-lĂ  ! La prĂ©cipitation pour moi c'Ă©tait un prĂ©cipitĂ© chimique mais que ce soit la prĂ©cipitation temporelle de la hĂąte, ça c'est
, ah voyez !], avec ces signifiants-lĂ , avec le questionnement permanent de l'articulation au temps aussi, de Lacan, il me semble qu'on ne peut pas non plus dĂ©gager, on ne peut pas seulement ĂȘtre
, partir sur la dimension imaginaire de la mĂ©taphore, enfin. Il y a aussi la mĂ©tonymie qui s'articule Ă  ce moment-lĂ  dans le jeu de l'Ă©quivoque

EC : Ce serait intĂ©ressant de se dire que dans le mĂȘme mot il puisse y avoir Ă  la fois mĂ©taphore et mĂ©tonymie, que ces 2 processus-lĂ  soient prĂ©sents.

PC : VoilĂ . Dans le nouage et sur son cĂŽtĂ© Ă©crit, mĂȘme s'il ne le dit pas comme ça il y a quand mĂȘme aussi l'articulation mĂ©tonymique en mĂȘme temps que la mĂ©taphore.

EC : Ça fait penser Ă  comment il Ă©crit l'instance de la lettre oĂč ces 2 processus il les met en Ɠuvre dans son Ă©criture mĂȘme en fait c'est [JB : Oui] Moi, j'avais une question, sur les lettres proprement dit, c'est toujours la lettre, « Aristote comme n'importe qui enfin se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il faut toujours une sĂ©rie de lettres, rhĂŽ, gamma, tau » et moi je me suis dit il y en a 3, et pensant Ă  La lettre volĂ©e, je me suis dit pourquoi il n'y en a pas 4 ?

JB : je n'ai pas... Ah ! Si, si, si. C'est tout simplement parce que lĂ  oĂč Aristote introduit des lettres, c'est dans le syllogisme, donc il y a homme, il y a mortel, il y a Socrate. Il y en a 3. Tous les A sont B, tous les B sont C, donc tous les A sont C.

Lenoir : Dans la transcription que j'ai, c'est : rhĂŽ, sigma, iota. R.S.I., qui nous parlent plus.

JB : Ah oui !

M de L : Ce n'est pas ça qui est dit dans l’enregistrement, c'est rhî, gamma, tau.

JB : Vous persistez sur le fait qu'il dit rhĂŽ, gamma, tau. [Oui] D'accord.

Je ne me souviens plus des lettres qu'emploie Aristote, je pense que c'est dans Les Premiers analytiques, quand il introduit des lettres, il me semble, comme il cite Aristote Ă  la ligne prĂ©cĂ©dente, comme Aristote quand il se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il lui faut toujours une sĂ©rie de lettres, il me semble que la rĂ©fĂ©rence c'est ça, est aux Premiers analytiques, et du coup, c'est pour ça qu'il y en a 3. Je ne vois pas d'autres possibilitĂ©s mais bon. Enfin voyez, la question Ă  laquelle on n'a pas accĂšs plus loin, c'est-Ă -dire, bon lĂ  maintenant on est obligĂ©, comment dire, de se retourner vers les gens qui rĂ©flĂ©chissent Ă  ça depuis des siĂšcles, c'est la question entre le discret le continu et la question de lalangue, les signifiants, les lettres. VoilĂ . Sachant que dans le cas particulier ce qu'il dit c'est quand mĂȘme important, c'est, bon, pour pouvoir dire, tel ensemble, je ne sais pas, par exemple l'ensemble des jours de la semaine a 7 Ă©lĂ©ments, il faut au prĂ©alable que nous ayons dĂ©jĂ  accĂšs Ă  la lettre. Eh bien pour ça, il faut au prĂ©alable que nous ayons accĂšs Ă  la lettre, non pas Ă  des lettres mais Ă  la notion de lettre.

PC : mais c'est pour ça que la partie pour le tout, ça, ça vient bien articuler la question mĂ©tonymique, mĂȘme s'il ne le situe pas expressĂ©ment Ă  cet endroit-lĂ , nous nĂŽtre symptĂŽme justement, mais c'est ça l'enjeu de l'Ă©criture c'est peut-ĂȘtre qu'elle raccroche du cĂŽtĂ© de la mĂ©tonymie parce que notre symptĂŽme du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore c'est de partir sur le dĂ©filĂ© des mĂ©taphores et des images, de la physique et de la chimie. Mais justement dans ce qu'il articule de la question de l'Ă©criture, il y a quelque chose qui rabat logiquement sur la dimension mĂ©tonymique et sur l'Ă©criture mĂȘme parce que c'est du nƓud dont il nous parle et c'est de l'Ă©criture du nouage aussi, le joint dont il parle avec la lettre c'est aussi la question du (?48’42) de l'objet, enfin c'est tout ça dont il nous parle.

JB : Est-ce que tu serais d'accord pour dire que, j'essaie de retrouver c'est dans La science et la vĂ©ritĂ©, oĂč il y a la vĂ©ritĂ© comme cause et il y a les 4 causes d’Aristote et la psychanalyse serait du cĂŽtĂ© de la vĂ©ritĂ© comme cause matĂ©rielle, est-ce que tu serais d'accord pour dire que la mĂ©tonymie serait du cĂŽtĂ© de la cause matĂ©rielle, c'est-Ă -dire de quelque chose qu'il appelle la matĂ©rialitĂ© stupide du signifiant par opposition Ă  ce qui serait du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore avec un dĂ©ploiement imaginaire. Est-ce que tu serais d'accord pour dire ça ? que la cause matĂ©rielle serait du cĂŽtĂ© de la mĂ©tonymie, plutĂŽt.

PC : Oui, du cÎté de la substance un peu.

JB : VoilĂ . Ce que Freud disait Ă  sa façon quand il Ă©crivait Ă  Fliess "bon, il faut que je retourne au garde-manger", et ce qu'il appelait le garde-manger, c'est-Ă -dire l'armoire Ă  provisions, c'Ă©tait les rĂȘves, l'inconscient, dans lequel il allait puiser ce qu’il appelait du matĂ©riel, du matĂ©riel au sens de matĂ©riau. Et lĂ  encore matĂ©riau, Ă  nouveau, pour que je puisse aller le chercher, m'en emparer en tant que sujet il faut qu'il soit prĂ©cipitĂ© en lettres, parce que de lalangue je ne peux rien m'emparer, au sens d'une jouissance juridique, je peux en jouir, j'ai la jouissance de cet appartement, j'ai la jouissance de cette lettre et donc je peux aller chercher cette lettre en tant que matĂ©riel, dans l'inconscient, dans l'armoire Ă  provisions. Enfin bon c'est comme ça que je le voyais. On a encore 5 minutes.

« Ouais.

Donc que le signifiant soit posĂ© par moi comme reprĂ©sentant un sujet auprĂšs d'un autre signifiant, c'est la fonction qui s'avĂšre de ceci, comme quelqu'un aussi l'a remarquĂ© tout Ă  l'heure, faisant quelque sorte frayage Ă  ce que je puis vous dire, c'est la fonction qui ne s'avĂšre qu'au dĂ©chiffrage qui est tel, que nĂ©cessairement c'est au chiffre qu'on retourne, et que c'est ça le seul exorcisme dont soit capable la psychanalyse, c'est que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait que le symptĂŽme, c'est quelque chose qui avant tout ne cesse pas de s'Ă©crire du rĂ©el, et qu'aller Ă  l'apprivoiser jusqu'au point oĂč le langage en puisse faire Ă©quivoque, c'est lĂ  par quoi le terrain est gagnĂ© qui sĂ©pare le symptĂŽme de ce que je vais vous montrer sur mes petits dessins, sans que le symptĂŽme se rĂ©duise Ă  la jouissance phallique. »

Ça fait beaucoup de choses, c'est une seule phrase, je n'ai pas pu m'arrĂȘter avant parce que c'est une seule phrase mais quand mĂȘme, il me semble que ce paragraphe-lĂ  entre deux "Ouais", il sera nĂ©cessaire d'y revenir, en ce sens que le dĂ©chiffrage, dit-il, alors lĂ , bon, reprĂ©senter un sujet pour un autre signifiant c'est une fonction qui s'avĂšre, et vous entendez la vĂ©ritĂ©, qui s'avĂšre, c'est-Ă -dire qu'une fonction pourrait ĂȘtre parfaitement imaginaire, illusoire ; elle s'avĂšre en ce sens qu'elle est vĂ©rifiable, quand il utilise le mot "avĂšre" il renvoie Ă  la vĂ©ritĂ© de sa formule. « C'est la fonction qui ne s'avĂšre qu'au dĂ©chiffrage qui est tel, que nĂ©cessairement c'est au chiffre qu'on retourne », et ça c'est quelque chose qui est tout Ă  fait connectĂ© Ă  la dĂ©marche de Freud dans Le mot d'esprit, en ce sens que, le mot d'esprit est divisĂ© en 2 parties, partie analytique et partie synthĂ©tique, ensuite il y a la partie thĂ©orique. L'analytique, c'est quoi ? C'est : je veux savoir qu'est-ce que c'est un mot d'esprit, qu'est-ce que fait qu'un mot d'esprit en est un ? Pour faire ça, je vais procĂ©der Ă  la dĂ©composition de ce mot d’esprit, jusqu'Ă  ce que ça n'en soit plus un. Je vais l'expliciter, je vais mettre Ă  plat, "famillionnaire", je vais regarder la technique, regardez l'intention. Je vais tout mettre Ă  plat jusqu'Ă  ce que ma mise Ă  plat fasse disparaĂźtre le caractĂšre de mot esprit. Et quand ça aura disparu, j'aurai peut-ĂȘtre rĂ©ussi Ă  attraper ce qui fait le mot d'esprit. Ça c'est la partie analytique, c'est-Ă -dire le dĂ©chiffrage, le dĂ©-chiffrage, parce que le point de dĂ©part c'est quand mĂȘme qu'un mot d'esprit, comme un rĂȘve, comme un lapsus, c'est d'abord chiffrĂ©. ChiffrĂ©, il faut l'entendre au sens cryptographique hein ! C’est-Ă -dire, chiffrĂ©, au sens oĂč il y a un code, il y a une mĂ©canique, et une combinatoire qui a organisĂ© la chose d'une matiĂšre littĂ©rale, une combinatoire littĂ©rale qui va organiser les choses, cette combinatoire littĂ©rale il faut que je la dĂ©chiffre pour arriver Ă  faire valoir ce qui du mot d'esprit en fait un.

Mais ensuite, ensuite il y a la partie synthĂ©tique, c’est-Ă -dire la question : quel est le moteur du mot d'esprit ? Comment est-ce que ça se chiffre ? Qu'est-ce qui est Ă  l'Ɠuvre dans ce qu'il faut bien appeler un acte, qu'est-ce qui est Ă  l'Ɠuvre dans ce qu'il faut bien appeler "je fais un mot d'esprit" , il y a quelqu'un qui s'engage. Et c'est lĂ  que s'avĂšre que le signifiant est ce qui reprĂ©sente un sujet, et c’est lĂ  qu'on aperçoit le sujet. Ce n'est pas dans le dĂ©chiffrage qui n'est rien d'autre qu'une mĂ©canique combinatoire qu'on met au jour, qui dĂ©truit le mot d'esprit, il le dit lui-mĂȘme, quand j'explicite le mot d'esprit, quand je le mets Ă  plat, je ne sais plus quel est le terme exact qu'il utilise, mais il y a un aspect de dissociation, de dĂ©faire, de dĂ©nouer, dans l'espoir que dans le cours de ce dĂ©nouage j'aperçoive la quintessence. Mais ensuite, le signifiant c'est ce qui reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant, le sujet, il est lĂ , non pas au moment du dĂ©chiffrage, mais au moment du chiffrage. C'est ce sujet-lĂ  qui m'intĂ©resse, celui par lequel jaillit le famillionnaire. Quelle idĂ©e gĂ©niale ! C'est pas sidĂ©ration et lumiĂšre parce que ça c'est la tierce personne, la sidĂ©ration et la lumiĂšre c'est celui qui entend le mot d'esprit, qui dit c'est quoi qui me raconte ? Ah bien oui, d'accord ! Et rire.

Mais celui qui chiffre c'est encore autre chose. Et c'est ce sujet-lĂ  qui est notre sujet, le sujet de l'inconscient. VoilĂ  une premiĂšre chose de la maniĂšre dont je l'entends, en ce sens qu'il dit c'est pour ça qu'il dit que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, et le chiffre c'est ce qui fait le symptĂŽme. Alors ensuite, je vais m'arrĂȘter lĂ  parce qu'il est 10 heures, il y a l'autre partie qui concerne le nƓud, « c'est que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait le symptĂŽme, c'est quelque chose qui est avant tout ne cesse pas de s'Ă©crire du rĂ©el ». Alors lĂ  on va avoir vous savez le schĂ©ma avec les cornes et oĂč on voit que le symptĂŽme dans le schĂ©ma de La TroisiĂšme, c'est ce qui, du rĂ©el, vient s'inscrire dans le champ du symbolique. On s'arrĂȘte et ensuite atelier de topologie, analyse non standard. Ça existe l'analyse non standard. Ça n'a rien Ă  voir avec l'analyse.

Transcription : M. de Lagontrie

Relecture : Jean Brini

0 false 21 18 pt 18 pt 0 0 false false false



[1] myriade (104) = 10 000

[2] une myriade de myriades, soit