Les épiphanies de Joyce, conférence d'Esther Tellermann
Les épiphanies de Joyce
Esther Tellermann
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Comme celle dâAntonin Artaud, lâĆuvre de Joyce joue de lâillisible. Aux limites du hors sens, de la dĂ©sarticulation de la langue, le poĂšte crĂ©e une langue nouvelle, lui donne un autre usage.
Artaud dans les Ćuvres ultimes que sont  SuppĂŽts et Suppliciations(1) de 1947 et  les Cahiers dâIvry (2) (ensemble de plus de deux mille pages de cahiers, de dessins composĂ©s dans la Maison de santĂ© dâIvry de 1947 Ă 1948), Joyce dans son « Finniganâs Wake ».
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Se donner ici un corps Ă©crit nâa rien dâune pratique surrĂ©aliste, cadavres exquis ou associations libres. Câest faire affleurer lalangue, ce qui ne cesse de sâĂ©crire, câest aller dans les deux cas, lĂ oĂč seul le pervers se risque, selon le parallĂšle que fait Lacan entre perversion et sublimation dans son SĂ©minaire LâĂthique. Câest aller auâdelĂ du centre de la vacuole figurant le principe de plaisir, de la limite oĂč sâarrĂȘte la jouissance, mais Ă y laisser parler le babil qui nous constitue, la lettre et son irruption, Ă tĂ©moigner de cette transgression par une Ćuvre âque nous ne cesserons de commenter... De cette expĂ©rience, les Ăpiphanies de Joyce semblent donner des restes comme câest son procĂšs quâArtaud dĂ©voile, dans sa violence.
Notre fascination tient sans doute Ă cet espace « au-delà  » oĂč nous promĂšne ces deux Ćuvres mais un « au-delà  » qui va devenir Ă partir, Ă cause de Joyce, « sinthome » dans lâĂ©laboration de Lacan : lĂ oĂč le symptĂŽme de Joyce nâaccroche rien de son inconscient, son Ă©criture en fait la structure mĂȘme de lâhomme⊠Zone de lâentre-deuxâmorts, disait Lacan dans lâĂthique, espace du tragique, de la cure, espace dans lequel se meut le psychotique, Ă situer entre la mort que chacun appelle (dans la rĂ©pĂ©tition, le symptĂŽme) et celle de lâextinction radicale de la race sans reste mĂ©moriel.
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Câest lĂ lâexpĂ©rience dâArtaud et ses glossolalies, celle dâune pure jouissance de la lettre et de son irruption, dans une quĂȘte recommencĂ©e de faire barrage Ă la nĂ©antisation subjective en se crĂ©ant un corps dâĂ©criture. Mais est-ce comme lâindique Charles Melman dans sa lecture dâAntonin Artaud, pour apurer le langage du UN, de son sens sexuel, afin dâĂ©radiquer lâexistence de cet objet qui nous divise, de lâexpulser de la langue, faire de cette derniĂšre un terrain nettoyĂ© de toute Ă©rotisation de la lettre ? Pourrions-nous ajouter de tout amour, de toute signification amoureuse, pour nous laisser en son Ă©crit un cri oĂč sâentend « lâextinction du sujet dans son appel ultime », ce texte ultime, lalangue Ă laquelle chacun de nous a affaire, avant que la sexualitĂ© vienne le corrompre ? De cette Ćuvre nettoyĂ©e de toute reprĂ©sentation, nous ne sortons pas indemne...
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Lâunivers joycien si nous y entrons par le biais de «Portrait de lâartiste en jeune homme », Ćuvre de jeunesse, ouvre lui au monde de lâamour, un monde fĂ©minin pour autant quâil « outrepasse lâhumain » Ă la maniĂšre du « Paradis » de Dante, dans une matiĂšre sonore, verbale, phonĂ©matique, syntaxique, qui va venir faire apparaĂźtre lâobjet du dĂ©sir, prĂ©sentifier la chose perdue. PortĂ©e par la signification amoureuse la nouvelle langue joycienne semble ne cesser dâĂ©crire La Femme, incarnĂ©e plus tard en Molly, sa jouissance, son Ă©piphanie.
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DiffĂ©rence radicale de ces deux Ćuvres donc, orientĂ©es cependant vers le dit du mĂȘme objet, pour autant que lâune nous en prĂ©sentifie lâhorreur, lâautre lâextase, la beautĂ©. VoilĂ les deux faces de lâobjet, de « lâachose freudienne », pour autant quâelle intĂ©resse le psychanalyste.
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Remarquons au passage lâinutilitĂ© de toute psychobiographie, de toute psychanalyse appliquĂ©e pour approcher la littĂ©rature. Lâapproche du « cas » Artaud ou Joyce ne nous serait dâaucun secours pour approcher lâĆuvre, plutĂŽt lâĆuvre peut Ă©clairer le discours psychanalytique si nous suivons Lacan dans ses interrogations sur Joyce Ă partir de 1975.
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Lacan aborde ces questions dans une Conférence donnée dans le grand amphithéùtre de la Sorbonne le 16 juin 1975 (3), dans « Joyce le symptÎme  » (4) dans les leçons de son Séminaire Le Sinthome du 18 novembre 1975 et du 20 janvier 1976.(5)
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Joyce incarnerait le symptĂŽme, en tant quâil est symptĂŽme pur, câest-Ă -dire quâil nâaccroche rien de lâĂ©quivoque mais nous Ă©meut par sa joy, son rapport Ă la jouissance de la langue.
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Câest entre 1901 et 1904 que lâĂ©crivain compose un ensemble appelĂ© Ăpiphanies (6) qui compte parmi ses premiers textes de prose. Cet ensemble de quarante courts fragments est fait le plus souvent de bribes de dialogues. InsĂ©rĂ©s dans les Ćuvres ultĂ©rieures que sont Stephen le hĂ©ros, Portrait de lâartiste en jeune homme et Ulysse, ces Ă©piphanies ne furent jamais publiĂ©es comme telles du vivant de lâauteur malgrĂ© le dĂ©sir parfois exprimĂ© dans sa correspondance Ă Stanislaus, et lâassurance quâelles assureraient pour la postĂ©ritĂ© son gĂ©nie. Jacques Aubert dans les notes qui accompagnent leur collection et traduction en français indique leur statut particulier : leur importance dans lâesthĂ©tique joycienne, comme leur caractĂšre ambigu de nâavoir jamais Ă©tĂ© rassemblĂ©es comme telles par Joyce mais reprises, remaniĂ©es(7). A lire donc une Ă une, ici comme dans leur contextualisation ultĂ©rieure.
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Lisons donc lâĂ©piphanie XXIII (8) nous interrogeant de savoir sâil sâagit de la danse de David devant lâArche de lâAlliance comme le fait Jacques Aubert, ou du rapport de lâexpĂ©rience mystique au corps, stase, traversĂ©e de la forme par le sens , sens sacrĂ© qui va dire lâĂ©clat au-delĂ , la claritas. Selon saint Thomas dâAquin, le resplendissement du Beau, comme clĂ© de voĂ»te de son esthĂ©tique.
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La claritas comme manifestation spirituelle correspond selon Saint Thomas Ă la troisiĂšme qualitĂ© du Beau. Reprise par Joyce, elle rĂ©vĂ©lerait la « quidditĂ© de lâobjet », son essence, ce qui fait quâelle est ce quâelle est. Ainsi dit Stephen Ă Cranly, dans Stephen le hĂ©ros : « Tu sais ce que dit Thomas dâAquin : la beautĂ© requiert trois choses : intĂ©gritĂ©, symĂ©trie, rayonnement. Je dĂ©velopperai quelque jour cette formule sous forme de traitĂ©. Observe le comportement de ton esprit Ă toi en prĂ©sence dâun objet hypothĂ©tiquement beau. Pour apprĂ©hender cet objet, ton esprit divise lâunivers entier en deux parts : lâobjet et le vide qui nâest pas lâobjet. Pour lâapprĂ©hender, tu sĂ©pares nĂ©cessairement cet objet de tout le reste et tu perçois alors que câest une chose intĂ©grale, une chose. Tu reconnais son intĂ©gritĂ©. »(9)
Voici la premiĂšre qualitĂ© du Beau, selon Saint Thomas, reprise par Joyce, oĂč nous entendons que pour saisir la Chose en sa beautĂ©, câest son vide, le vide de la chose qui est lĂ saisi..
La conversation esthĂ©tique se poursuit dans les rues de Dublin Ă propos de la deuxiĂšme et la troisiĂšme qualitĂ© du Beau selon Saint Thomas, la deuxiĂšme Ă©tant lâĂ©quilibre, la symĂ©trie de lâobjet.
« Claritas câest quidditas » (10) dit Stephen. Joyce, thĂ©oricien, donne par le truchement de son personnage sa propre dĂ©finition de lâĂ©piphanieâŠ
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Par la troisiĂšme qualitĂ© du beau , lâobjet apparaĂźt dans sa chosĂ©itĂ© , son caractĂšre de chose mais qui en fait Ă la fois un particulier et un gĂ©nĂ©ral, une chose et « la »  chose , son essence - qui ne rĂ©side en rien dâautre que son ĂȘtre de chose- non plus sa partie utilitaire, le vĂȘtement de son apparence, mais ce qui fera pour Heidegger le « Kunstart ».En terme heideggĂ©rien , lâĂȘtre lĂ de la chose , son essence qui ne rĂ©side en rien dâautre que son ĂȘtre de chose, va nous apparaĂźtre au-delĂ du souci, de la prĂ©occupation, de sa technĂš comme de sa temporalitĂ© Ă venir.
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Autre chose vient lĂ apparaĂźtre, non plus la res, mais aliquid, tout ce qui nâest pas rien, ce qui est susceptible d'ĂȘtre pensĂ©, sa prĂ©sence plus que ses propriĂ©tĂ©s. OĂč nous entendons un rĂ©el inapprĂ©hendable, le rĂ©el de la chose mais dans ce que le langage en saisit, le rĂ©el en tant que son irreprĂ©sentable vient tout Ă coup Ă ĂȘtre reprĂ©sentĂ© dans un moment dâextase - la rencontre dans le regard du dehors et du dedans- moment dâune symbolisation aussi lumineuse que fugitive. Moment de coupure oĂč le rĂ©el emprunte au symbolique et oĂč le symbolique emprunte au rĂ©el.
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VoilĂ lâĂ©piphanie et câest pourquoi nous pourrions dire aprĂšs Lacan que toute lâĂ©criture de Joyce est Ă©piphanie. Câest dire que le sujet y est pris. Il est pris par cette jouissance qui fait la fascination quâexerce lâĂ©criture de Joyce. Ca mouille dit Lacan. Lâamour Joyce nâest pas passion, cette passion -Artaud comme autre face de lâobjet.
VoilĂ qui nous emporte dans la cogitation de lâĆuvre dâart qui a menĂ© Heidegger dans ses ConfĂ©rences sur lâorigine de lâArt et son analyse des souliers de Van Gogh : « Une paire de soulier et pourtant ». Ceci veut dire lâangoisse de sa naissance imminente, lâangoisse attachĂ©e Ă lâĆuvre dâart : Kunstwerh âŠCe moment oĂč le rapport Ă autrui vient Ă disparaĂźtre, pour laisser place Ă la singularisation, lâindividuation de lâobjet, peut ĂȘtre rapprochĂ© de lâĂ©piphanie, lâapparition de la chose freudienne, soudain accrochĂ©e dans un trou de la reprĂ©sentation, mais oĂč lâartiste vient en dire, en Ă©crire, en peindre quelque chose.
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LâĆuvre dâart serait-elle en ce sens « sinthome » ? Un bout de rĂ©el qui vient Ă ĂȘtre symbolisĂ©, hors corps, hors de toute imaginarisation possible ? Jouissance Autre dĂšs lors mais qui dâĂȘtre Ă©crite fait Nom du pĂšre.
Sans passer par la rĂ©vĂ©lation mystique, un exemple peut en ĂȘtre trouvĂ© dans notre psychopathologie quotidienne. Pensons Ă lâaura dont nous revĂȘtons la vendeuse dâun produit de luxe que nous convoitons, leur prĂȘtant la mĂȘme Ă©rotisation. Pensez Ă cette mĂȘme femme, passant dans la rue un jour et que nous reconnaissons Ă peine. Elle est venue au moment de lâimpossibilitĂ© de l âacquisition de lâobjet convoitĂ©, ou de la transgression de cet impossible, incarner la Chose en sa jouissance, lâessence de lâobjet qui manque pour assurer votre plĂ©nitudeâŠ
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Ce petit dĂ©tour a son importance dans lâapproche de ce que Joyce nomme Ă©piphanie. Des bribes de dialogues, des Ă©pisodes banals deviennent Ă©piphanies dans une individuation qui les porte Ă hauteur de leur essence. Lâuniversel dâune structure vient lĂ sâincarner dans une prĂ©sence singuliĂšre. De cela Lord Chandos tĂ©moigne dans le texte de Hugo Von Hofmannsthal(11). Dans une lettre fictive il explique pourquoi il renonce Ă toute activitĂ© littĂ©raire. Ayant fait soudain lâexpĂ©rience du pur prĂ©sent, il a perçu choses, objets hors de tout contexte, dans leur existence brute. « VoilĂ oĂč toute langue usuelle dĂ©faille Ă dire ».VoilĂ oĂč il faudrait pour faire parler les choses muettes inventer une nouvelle langue âŠLâĂ©piphanie passe de son versant dâextase Ă celui de lâangoisse dans lâinstant dâapparition de la quidditĂ© de la Chose freudienne oĂč sâabolit sa distanciation, sa reprĂ©sentation, dans la perte de la limite du corps qui la perçoit.
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Quant aux Ă©piphanies de Joyce rassemblĂ©es et traduites par Jacques Aubert, elles frappent par le caractĂšre lacunaire de ces bribes de conversations mais aussi lâĂ©vocation, prĂ©gnante, lancinante dâun « Elle », « un ĂȘtre quâil nâa jamais vu, cette jeune fille qui lâentoure de ses bras sans penser Ă mal, offrant son amour simple, gĂ©nĂ©reux, elle qui entend son Ăąme et lui rĂ©pond, il ne sait comment. ».
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Ăpiphanie II : prĂ©sence et absence dâelle.
Ăpiphanie III : « bien des fois elle monte sur ma marche et puis redescend, entre nos phrases, et une ou deux fois, elle reste prĂšs de moi, oubliant de redescendre et puis redescend. Laissons faire, laissons faireâŠÂ »(12) Viens une Ă©vocation Ă©trange, ceinture, bas noirs, plaisir, oĂč la lecture accroche une Ă©rotique.
Ăpiphanie V : apparition dans lâencadrement dâune fenĂȘtre dâune tĂȘte de mort, un singe, une crĂ©ature attirĂ©e par le feu : Mary Ellen, Elisa, Jim ?
Ăpiphanie VI : apparition de formes confuses dans les herbes, « mi-homme mi-chĂšvre »..
Epiphanie VII : « Je vous salue Sainte reine, MĂšre de MisĂ©ricorde, notre vie, notre douceur et notre espoir ! »Plus loin : « et oh, le beau soleil qui luit dans lâavenue et, oh, le soleil qui luit dans mon cĆur ! »(13)
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Quarante Ă©piphanies pas si triviales que les pense Catherine Millot dans son article (14) mais trĂšs Ă©nigmatiques, prĂšs de ne rien dire Ă personne car il ne sâagit pas de paroles mais dâĂ©criture..
Bouts de rĂ©cit, fragments de dialogues, de scĂšnes Ă©tranges, se donnent dĂ©jĂ avant les romans comme symptĂŽme, jouissance pure de lâĂ©criture. A nous dây glisser, et câest lĂ la force, le gĂ©nie de Joyce, une signification.
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Car le texte de Joyce Ă ceci de commun avec celui de Dante, quâil est un texte amoureux, une poĂ©sie amoureuse, et câest lâamour ici, lâamour de la langue, qui glisse dans son chiffrage, cette jouissance pure de lâĂ©criture, une signification induite par lâamour, en tant que ce dernier Ă©rotise la langue, produit une chute : trou dans la syntaxe, dans le rĂ©cit, chute de lettre qui ne permet pas lâimaginaire mais fait passer au sinthome :ce quâil y a de plus singulier en un sujet dâĂȘtre rĂ©duit Ă une structure dans son apprĂ©hension ici du Beau, de son Ă©piphanie, lĂ oĂč ça mouilleâŠ(« et, oh le beau soleil qui luit dans lâavenue, et oh, le soleil qui luit dans mon cĆur ! »
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Tout en Joyce « épiphanise », dialogues banals entrecoupĂ©s, sans sens, un animal arctique qui parle (Ă©piphanie XVI) les Ă©toiles, le trouâŠ.« Le trou que nous avons tous ici, elle montre » (Ă©piphanie XIX).
« Quâ câest beau » sâexclame Lacan dans sa confĂ©rence : Joyce vit de lâĂȘtre, il vide lâĂȘtre de lâobjet a. Joyce, câest Nora quâil Ă©crit, MollyâŠ
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« Par Ă©piphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle se traduisant par la vulgaritĂ© de la parole ou du geste, ou bien par quelque phrase mĂ©morable de lâesprit mĂȘme »dit le narrateur de  Stephen le hĂ©ros.
Les Ă©piphanies valaient pour Joyce comme expĂ©rience inaugurale sur laquelle il fondait la certitude de sa vocation. LâĂ©piphanie, manifestation spirituelle oĂč apparaĂźt lâobjet du dĂ©sir, pourrait ĂȘtre la mĂ©taphore de lâensemble de lâĂ©criture de Joyce oĂč le sujet va rejouer son nom, renouer lâImaginaire au RĂ©el et au Symbolique, se faire un nom..
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Fragments, petits poĂšmes en prose pourraient bien ĂȘtre ici une poĂ©tique au fondement de lâĆuvre entiĂšre.. Ainsi LâĂ©piphanie XXII reprise au chapitre XXII de Stephen le hĂ©ros maintient lâambiguĂŻtĂ© entre scĂšne rĂ©elle ou imaginaire quand elle ne pourrait ĂȘtre que pur plaisir de son apparition dans lâĂ©criture.
Les scĂšnes ne sont pas hors sens comme le pense Catherine Millot mais leur caractĂšre Ă©nigmatique tient Ă leur statut poĂ©tique. Elles ne sont hors sens que pour autant que le poĂšme dans son semblant de hors sens appelle la signification, appelle « lâAutre ». Nervalienne, rimbaldienne, les Ă©piphanies XXVI et XXVII se tendent dans leur fulgurance vers lâattente dâune vision, dâun son qui Ă leur acmĂ© les ferait disparaĂźtre : jeune fille qui danse, Ă©chappe, son qui fend la nuit, devient lumiĂšreâŠ
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LâĂ©criture joycienne fait croire Ă une Ă©criture fĂ©minine, oui sâil y avait une ce serait celle-lĂ , car câest celle de lâamour, de la jouissance autre qui nous fait croire Ă la beautĂ©, au rapport sexuel rĂ©ussi. Quelque chose y brille comme les sabots du cheval dans lâĂ©piphanie XXVII. Le poĂšme est correspondance, du son, de la lumiĂšre, accroche dans ses trous, un bout de rĂ©el, lâinsensĂ© de lâamour.
Il est illuminations, claritas, un rĂ©el soudain irradiĂ© dâune puissance hallucinatoire par sa mise en mots. Mais il faudra y inclure le regard, la lecture de lâAutre, qui donne une signification amoureuse Ă cet insensĂ©..
Et câest lĂ lâhumanitĂ© de Joyce de mettre en son Ă©criture le trou oĂč nous aurons Ă nous laisser prendre, Ă ne cesser de jaspiner..
Ăpiphanie XXIV : « Son bras se pose un instant sur mes genoux puis se retire, et ses yeux lâont rĂ©vĂ©lĂ©e secrĂšte, vigilante, un jardin clos-en un instant. » (15)
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Instant dâinfinie douceur oĂč se donne le sens de ce qui est Ă jamais perdu, « un jardin clos », Ă©den lointain et proche qui se dit dans le corps, mouvement du bras, caresse, Ă©moi de lâinstant dĂ©jĂ Ă©teint qui se fait regard. RĂ©vĂ©lation du mystĂšre de la jouissance en sa liturgie dans une lalangue dĂ©bordant le langage .Une lalalangue « secrĂšte, vigilante » dĂ©bordant en un instant « le jardin clos ». VoilĂ oĂč le sens jouitâŠOĂč lâesthĂ©tique joycienne ne cesse de sâĂ©crire, « grappes de diamants », « exhalaison de terres noires », « blanc rosaire des heures ».
LâĂ©vocation joycienne est surgissement de la grĂące, fiançailles infinies, suspens infini de lâapnĂ©e,  « sabots qui brillent comme des diamants parmi la nuit lourde, se hĂątant par delĂ les marais gris, silencieux vers quel terme de leur course quel cĆur portant quel message ? »
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VoilĂ ce qui nous Ă©meut ce non sens tendu vers un sens neuf. Joyce, le pauvre hĂ©rĂ©tique joue les sinthomadaquin, fait claritas, splendeur de lâĂȘtre dâun objet, dâun personnage, dâun geste, dâun son, claritas du mot qui surgit, signifiant qui vient Ă©pingler un rĂ©el innommable : celui de lâĂ©treinte, dâune origine dĂ©robĂ©e.
« Tout peut-ĂȘtre Ă©piphanie dit Joyce, mĂȘme lâhorloge de service du port, aprĂšs tout nâest que an item in the Catalogue of Dublin street furnitures  ».
Tout objet peut-ĂȘtre transfigurĂ© par la grĂące de lâaffleurement de lalangue en tant quâelle parle le sujet, quâelle noue au langage la parentĂ©.
Au croisement de lalangue et du langage viendra ce sens nouveau donnĂ© par lâĂ©crit joycien, qui Ă©lit la rencontre de lâobjet, puis le porte Ă son essence, son vide, son rĂ©el soudain rempli dâune incandescence, celle mĂȘme du mot qui illumine sa pure bĂ©ance .Voici La Femme, le Vorstelungrepresentanz, signifiant du manque, « images de rois fabuleux, enchĂąssĂ©es dans la pierre », « bras blancs des routes, leurs promesses dâĂ©treintes serrĂ©es ».
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PrĂ©sence, mouvement de lâindicible, dans le mouvement des reins des femmes , des jeunes filles silencieuses affairĂ©es dans le bruissement de leur robe, toujours au bord oĂč leur parfum pourrait basculer dans la douce odeur des langes, quand de la nuit des autels sombres des cathĂ©drales, surgit lâinstant oĂč le verbe se fait chair -la prĂ©sence pure de lalangue - portĂ©e Ă lâincandescence de la signature joycienne.
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Esther Tellermann
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NOTES
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(1) Antonin Artaud, SuppÎts et suppliciations, éd. Evelyne Grossman, coll. Poésie Gallimard, 2006
(2) Cahiers dâIvry, Ă©ditĂ©s par Evelyne Grossman, fĂ©vrier 1947-mars1948, t.1, t.2, Gallimard 2011
(3) « Joyce le SymptÎme I », in Joyce avec Lacan, BibliothÚque des Analytica, sous la direction de Jacques Aubert, Navarin, 1987, pp.20-28
(4) in Joyce et Paris, Presses universitaires de Lille et éd. du CNRS, 1979
(5) Jacques Lacan, Le sinthome, ed. de lâALI, pp.5-18 et pp.61-83
(6) James Joyce,  Ăpiphanies, in Ćuvres I, Ă©dition Ă©tablie par Jacques Aubert, BibliothĂšque de la PlĂ©iade, Ă©d. Gallimard, 1982
(7) Ibid, pp.96-97
(8) James Joyce, Stephen le Héros, Ibid, chap.XXIV, p.513
(10) Ibid, p.513
(11) Hugo Von Hofmannsthal, Lettre Ă Lord Chandos et autres textes sur la poĂ©sie, traduction de lâallemand par Albert Kohn et Jean-Claude Schneider, collection PoĂ©sie/Gallimard, Gallimard , 1992
(12) Ăpiphanies, ibid, pp.88-89
(13) Ibid,P.90
(14) Catherine Millot, « Ăpiphanies », in Joyce avec Lacan, ibid, pp.87-94
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(15) James Joyce, Ăpiphanies, ibid, p.97