Daniel Paul Schreber dans le monde anglophone, exposé de Tom Dalzel

Daniel Paul Schreber dans le monde anglophone

Les psychanalystes anglophones ont eu tendance Ă  se concentrer – positivement et nĂ©gativement – sur la composante accessoire de l’étiologie de la paranoĂŻa de Schreber selon Freud, une position fĂ©minine passive vis-Ă -vis de son pĂšre, et ce au dĂ©triment d’une composante plus spĂ©cifique, Ă  savoir une fixation de la libido au stade du narcissisme infantile. Ceux qui sont du cĂŽtĂ© de Freud, Maurits Katan et William G. Niederland, et ceux qui ont remis en question l’étiologie du texte de Freud sur Schreber, en particulier Ida Macalpine et Richard Hunter, d’une part, et Henry Zvi Lothane, d’autre part, se sont tous focalisĂ©s sur l’hypothĂšse freudienne d’un comportement homosexuel chez Schreber dirigĂ© vers son pĂšre.

 

Maurits Katan

Plus de trente ans aprĂšs l’apparition du texte de Freud sur Schreber, qui date de 1911, Maurits Katan – Juif hollandais forcĂ© d’émigrer aux États-Unis par l’invasion des Pays-Bas par les nazis – fut le premier de la communautĂ© des psychanalystes anglophones Ă  retrouver de l’intĂ©rĂȘt pour Schreber. À partir de 1949, il publia de nombreux articles dans lesquels il confirmait le point de vue de Freud que la peur de la castration poussait Schreber Ă  refouler sa position homosexuelle vis-Ă -vis son pĂšre (Katan, 1949 ; 1950a ; 1950b ; 1952 ; 1953 ; 1954 ; 1959 ; 1960 ; 1969 ; 1975 ; 1979). Mais dans la mesure oĂč il nĂ©glige l’importance de la fixation de la libido de Schreber au stade du narcissisme, il peut le considĂ©rer comme sujet Ă  la schizophrĂ©nie. Il serait aussi possible de soutenir que Katan accorde un rĂŽle trop central Ă  ce que les MĂ©moires (DenkwĂŒrdigkeiten) disent sur la masturbation. D’aprĂšs lui, Schreber n’avait besoin de l’idĂ©e dĂ©lirante de la fin du monde que tant qu’il n’était pas capable de gĂ©rer la tentation de se masturber en rĂ©ponse Ă  des fantasmes homosexuels (Katan, 1949, p. 66). Dans ses hallucinations, Schreber voit des Ăąmes mortes sous forme de « petits hommes » sur sa tĂȘte, et les Ă©voque accrochĂ©s aux Ă©toiles et pleuvant par centaines ou milliers (DW, 69-70 ; M, 84). Canetti interprĂ©ta cet intĂ©rĂȘt pour les Ă©toiles comme la volontĂ© de Schreber d’ĂȘtre soutenu par leur ordre et de trouver sa place (Canetti, p. 517). Pour Lacan, Schreber essayait effectivement de se situer, et sa paranoĂŻa lui permettait de rĂ©tablir sa position de persĂ©cutĂ© par tous. Selon Katan, les petits hommes Ă©taient en fait des spermatozoĂŻdes (Katan, 1950b, p. 33-34 ; Lacan, 1993, p. 211). Si les petits hommes qui pleuvent la nuit sont symboliques de pollutions nocturnes, Katan en dĂ©duit que c’est le danger de l’orgasme – qui menace de provoquer la castration – qui pousse Schreber Ă  se couper de la rĂ©alitĂ© (Katan, 1954, p. 126), notion que critique Lacan, puisque pour lui, la rĂ©alitĂ© en question est la rĂ©alitĂ© psychique qui se compose de signifiants, un lieu

oĂč il manque un signifiant clĂ© (Katan, 1950a, p. 175-76 ; Lacan, 1993, p. 204).

Si Schreber attribue sa premiĂšre maladie Ă  un surmenage, en consĂ©quence de sa candidature au Reichstag, Katan prĂ©tend que la concurrence avec les autres candidats Ă©veilla un dĂ©sir homosexuel, et que c’est son besoin de se protĂ©ger contre ce dĂ©sir qui Ă©puisa Schreber (Katan, 1953, p. 44-45 ; 51). Concernant la deuxiĂšme maladie de Schreber, Katan tient compte de ce que Freud appelle le climatĂšre de Schreber, mais se concentre sur le mariage sans enfants de ce dernier et sur sa nomination en tant que prĂ©sident de chambre Ă  la Cour d’appel (SenatsprĂ€sident). Comme Freud, il estime que le fait de ne pas avoir d’enfants ramĂšne Schreber Ă  un comportement fĂ©minin de l’enfance vis-Ă -vis de son pĂšre, via lequel il pourrait avoir des enfants (Freud, 1911a, p. 57-58). Mais, pour Katan, ce retour Ă  l’enfance fit perdre Ă  Schreber le complexe d’ƒdipe et dĂ©pouilla son Ego de sa protection la plus importante dans sa lutte pour garder contact avec la rĂ©alitĂ© (Katan, ibid., p. 46-49).

Il prĂ©tend que Schreber employa la nouvelle concurrence avec d’autres candidats pour le poste de SenatsprĂ€sident comme moyen de dĂ©fense contre son homosexualitĂ©. Mais dĂšs lors que cette concurrence prit fin, son Ego perdit tout moyen de dĂ©fense. Katan comprend ainsi Schreber comme l’une des personnes considĂ©rĂ©es par Freud comme ayant Ă©tĂ© dĂ©truites par le succĂšs (Freud, 1916d, p. 316-31 ; Katan, ibid., p. 46 ; 1975, p. 360). Katan suggĂšre que c’est dans cet Ă©tat de faiblesse que l’Ego de Schreber fut assailli, par surprise, par l’idĂ©e selon laquelle il serait beau de devenir une femme soumise Ă  l’accouplement. Concernant les Ă©vĂ©nements ultĂ©rieurs survenus Ă  Dresde, tandis que Schreber prĂ©tendait ĂȘtre Ă©puisĂ© par le travail, Katan comprend la situation comme une recrudescence de concurrence, cette fois avec ses nouveaux collĂšgues. Pour Katan, les insomnies de Schreber et sa tentative de suicide constituaient sa seule dĂ©fense contre ses pulsions homosexuelles. Il est donc d’accord avec Freud pour dire que la femme de Schreber le protĂ©geait de l’attirance qu’il aurait pu avoir pour d’autres hommes aprĂšs son retour Ă  la clinique.

Pour tout ce qui prĂ©cĂšde, Katan se positionne du cĂŽtĂ© de Freud, pour autant qu’il comprend la cause immĂ©diate de la maladie de Schreber comme une peur de la castration due au dĂ©sir homosexuel qui, Ă  son tour, reposait sur une position fĂ©minine antĂ©rieure vis-Ă -vis de son pĂšre. Il accorde une grande importance Ă  l’accusation de masturbation faite Ă  Schreber, et la castration qui l’effraie tant, pour Katan, est davantage la consĂ©quence de cette masturbation que quoi que ce soit d’autre impliquĂ© par la position fĂ©minine de Schreber Ă©voquĂ©e dans le texte de Freud.

C’est ce lien entre homosexualitĂ© et castration qui distingue Katan d’une autre figure amĂ©ricaine majeure qui se dĂ©clare du cĂŽtĂ© de Freud, Ă  savoir le psychanalyste William G. Niederland, qui commença Ă  Ă©crire sur Schreber Ă  la fin des annĂ©es 1950.

 

William G. Niederland

D’aprĂšs Freud, Flechsig jouait le rĂŽle de substitut du frĂšre de Schreber, tandis que Dieu Ă©tait la rĂ©apparition d’un personnage plus important, Ă  savoir le pĂšre de Schreber, envers qui il faisait preuve d’un attachement homosexuel passif. Pour Freud, c’est parce que Moritz Schreber Ă©tait un personnage important que cette figure du pĂšre a pu ĂȘtre transfigurĂ©e en Dieu. Freud souligne que Moritz Ă©tait un Ă©minent mĂ©decin, et il suppose qu’il Ă©tait un excellent pĂšre (Freud, 1911a, p. 51-52 ; 78). Mais Freud n’avait pas accĂšs aux dossiers de patients de Schreber, qui rĂ©vĂšlent les « pulsions de meurtre » de Moritz, et il semble que Freud n’ait pas non plus examinĂ© les Ă©crits de Moritz sur la gymnastique de chambre mĂ©dicale.

Mais William G. Niederland les a cependant Ă©tudiĂ©s, aprĂšs leur dĂ©couverte et leur publication par Franz Baumeyer. Ses recherches l’ont conduit Ă  dĂ©duire qu’à l’adolescence, le pĂšre de Schreber Ă©tait un jeune homme plutĂŽt perturbĂ©. Niederland remarque notamment que l’un des livres de Moritz contenait une Ă©tude de cas intitulĂ©e GestĂ€ndniss eines wahnsinnig Gewesenen (Confessions d’un ancien fou) et semĂ©e d’allusions Ă  des accĂšs de mĂ©lancolie, des idĂ©es morbides et des pulsions de meurtre. Selon Niederland, il s’agirait d’un document autobiographique (Niederland, 1960, p. 494).

L’approche du cas Schreber par Niederland, qui repose sur un certain « noyau de vĂ©rité », l’a conduit Ă  attirer l’attention sur des similitudes qu’il a trouvĂ©es entre les appareils orthopĂ©diques inventĂ©s par Moritz et les persĂ©cutions physiques dans les idĂ©es pathologiques de son fils. Par exemple, la sensation de compression de la poitrine ressentie par Schreber sous l’effet de miracles divins correspond, selon Niederland, aux instruments de son pĂšre dĂ©nommĂ©s Geradehalter – instrument fixĂ© Ă  la poitrine et Ă  une table pour obliger un enfant Ă  se tenir droit – et Bettriemen – appareil placĂ© sur la poitrine pour faire dormir un enfant sur le dos (Niederland, 1959a, p. 157-58).

De mĂȘme, il a retrouvĂ© l’appareil de serrage de la tĂȘte qui, selon Schreber, lui comprimait la tĂȘte, dans le Kopfhalter de son pĂšre en forme de casque (Niederland, 1959b, p. 395). Pour Niederland, les sangles, courroies et autres moyens mĂ©caniques de contention inventĂ©s par Moritz pour les enfants trouvent leur origine dans la propre pathologie du pĂšre de Schreber (Niederland, 1959a, p. 161).

De plus, il voit un lien entre les rĂ©fĂ©rences au « systĂšme d’écriture » de Dieu dans les DenkwĂŒrdigkeiten et le fait que Moritz encourage les parents Ă  utiliser un tableau noir pour noter la mauvaise conduite de leurs enfants chaque mois afin de dĂ©terminer une punition ou des compliments. Et de mĂȘme, il met en relation les « ùmes Ă©prouvĂ©es » (geprĂŒfte Seelen) avec l’habitude de Moritz d’examiner physiquement ses enfants (Niederland, 1960, p. 497-98).

Ainsi, si Freud a une image positive du pĂšre de Schreber, Niederland le voit plutĂŽt de maniĂšre nĂ©gative, et maintient que la philanthropie de Moritz ne lui servait qu’à occulter son sadisme. Il estime que Moritz Schreber Ă©tait un homme malade (Niederland, 1959b, p. 386 ; 1960, p. 493 ; 1974, p. 109).

Toutefois, par solidaritĂ© pour Freud, Niederland ne va pas jusqu’à avancer que les idĂ©es pĂ©dagogiques sadiques de Moritz Ă©taient Ă  l’origine du dĂ©lire de son fils, malgrĂ© ses conclusions. Si les dĂ©couvertes de Niederland suggĂšrent une autre figure que l’« excellent pĂšre » dont parle Freud, il reste du cĂŽtĂ© de ce dernier en s’attachant Ă  la composante d’homosexualitĂ© dans l’étiologie freudienne figurant dans le texte sur Schreber.

Du point de vue de Niederland, Schreber rĂ©foula sa position fĂ©minine vis-Ă -vis de son pĂšre, aspect qui opĂ©ra une sorte de retour lorsqu’il dut exercer un rĂŽle masculin en tant que candidat au Reichstag, puis lorsqu’il devint une figure paternelle comme un prĂ©sident Ă  la Cour d’appel de Dresde (Niederland, 1951, p. 582-83). Quand il fut exigĂ© Ă  Schreber d’exercer un rĂŽle masculin, sa position fĂ©minine par rapport Ă  son pĂšre fit irruption dans sa conscience, ce qui dĂ©clencha sa maladie.

Les recherches de Niederland ont exercĂ© une grande influence. Elles amenĂšrent par exemple l’anti-psychiatre amĂ©ricain Morton Schatzman, dans les annĂ©es 1970, Ă  s’intĂ©resser aussi Ă  l’élĂ©ment d’homosexualitĂ© dans l’étiologie de Freud. Mais Schatzman critique Niederland, car selon lui, il serait plus cohĂ©rent de conclure que le dĂ©lire de persĂ©cution de Schreber Ă©tait dĂ» Ă  la persĂ©cution rĂ©elle dont il faisait l’objet par son pĂšre, plutĂŽt qu’à la refoulement de son homosexualitĂ© (Schatzman, 1973, p. 109-11).

En tirant les conclusions logiques du sadisme de Moritz, Schatzmann soutient que les miracles divins des DenkwĂŒrdigkeiten Ă©taient tous des rĂ©pĂ©titions du comportement sadique de Moritz en rapport avec le corps de son fils.

Mais tout cela amĂšne Ă  se concentrer sur ce que Lacan appelle « les coordonnĂ©es environnementales du pĂšre ». Pour Lacan, la cause de la maladie de Schreber Ă©tait la Verwerfung, la forclusion, le rejet radical d’un signifiant, le signifiant du pĂšre, plutĂŽt que le type d’homme qu’était son pĂšre.

 

Ida Macalpine et Richard Hunter

En Angleterre, en 1955, Ida Macalpine et son fils Richard A. Hunter publiĂšrent leur traduction en anglais des MĂ©moires de Schreber. Si Lacan a tendance Ă  ne faire rĂ©fĂ©rence qu’à Macalpine, son fils et elle-mĂȘme, bien que nĂ©s en Allemagne, devinrent des figures majeures de la psychiatrie britannique du vingtiĂšme siĂšcle (Porter, 1994). Faisant partie de ceux qui ne soutiennent pas Freud, ils sont Ă  l’origine d’une critique trĂšs influente de l’interprĂ©tation du cas Schreber par Freud, et sont Ă©galement des interlocuteurs importants pour Lacan.

Macalpine et Hunter contestent le point de vue de Niederland, selon lequel l’obligation pour Schreber d’adopter une position masculine – dans sa candidature au Reichstag et dans son rĂŽle de SenatsprĂ€sident – fut l’élĂ©ment dĂ©clencheur de sa maladie. Ils rejettent l’idĂ©e de l’absence de toute responsabilitĂ© masculine de Schreber que cette opinion implique avant ce moment. Selon eux, il est plus probable qu’il ait Ă©tĂ© promu Ă  une telle haute fonction en raison, justement, de sa capacitĂ© Ă  exercer des responsabilitĂ©s (Macalpine & Hunter, M., p. 376 ; 1953, p. 335).

Et surtout, ils remettent en question la relation Ă©tablie par Freud entre l’homosexualitĂ© chez Schreber et la menace de castration, et se demandent si l’homosexualitĂ© avait quoi que ce soit Ă  voir avec la maladie de Schreber. Comme Eugen Bleuler et Lacan, ils reconnaissent que l’homosexualitĂ© joue un rĂŽle dans la symptomatologie du cas, mais ils doutent que ce qu’ils appellent Ă©galement la « schizophrĂ©nie » de Schreber lui soit imputable, d’un point de vue Ă©tiologique ou phĂ©nomĂ©nologique (Bleuler, 1912, p. 347 ; Lacan, 1993, p. 61 ; 105-06 ; Macalpine & Hunter, M., p. 10 ; 24 ; 371-72).

 

À leur façon, Macalpine et Hunter se concentrent sur le moment homosexuel de l’étiologie de Freud. Ils estiment que la relation que Freud Ă©tablit entre l’homosexualitĂ© et la castration repose davantage sur ses propres thĂ©oriques que sur la vĂ©ritable matiĂšre du cas. Pour eux, ce que Schreber appela son Entmannung – qu’ils traduisent par « éviration », plutĂŽt que castration – Ă©tait un fantasme prĂ©-Ɠdipien de transformation en femme capable de procrĂ©er, ce qui n’a aucun rapport avec une menace de castration ou des dĂ©sirs homosexuels passifs. La transformation de Schreber en femme ne constituait pas une castration, ni Ă  titre de punition pour ses dĂ©sirs homosexuels, ni comme un moyen de les assouvir. À leur avis, l’objet de cette Ă©viration Ă©tait plutĂŽt de le rendre capable de porter des enfants. Tandis que la castration impliquerait une « stĂ©rilisation », ils soutiennent que l’émasculation de Schreber Ă©tait synonyme de sa transformation en une femme fĂ©conde (Macalpine & Hunter, M., p. 389-90).

Lacan, quant Ă  lui, remarque dans leur traduction en anglais la mention que Flechsig « me donna l’espoir de me dĂ©livrer de ma maladie grĂące Ă  un sommeil fĂ©cond » (Macalpine & Hunter, M., p. 39). En anglais, dĂ©livrer signifie aussi : accoucher. Mais, en rĂ©alitĂ©, Schreber n’utilise pas le verbe « dĂ©livrer » ; il omet le verbe, ce qui fait dire Ă  Lacan que Madame Macalpine, comme il l’appelle dans D’une question prĂ©liminaire, cherche trop Ă  prouver sa thĂšse. En d’autres termes, elle veut trouver son thĂšme de la procrĂ©ation dans le texte de Schreber. Il le dĂ©crit en ces mots : « quelle dut ĂȘtre sa joie en trouvant que le texte Ă©tait si conforme Ă  ses souhaits » (Lacan, 1966a, p. 545; 2002e, p. 212). Par ailleurs, il convient aussi de se demander s’il Ă©tait lĂ©gitime que Lacan traduit lui-mĂȘme le « long» (ausgiebig) sommeil  par  « fĂ©cond ».

Macalpine et Hunter associent leur fantasme prĂ©-Ɠdipien Ă  un symbolisme hĂ©liolithique ancien, idĂ©e Ă  laquelle Lacan donne un certain crĂ©dit. Alors que le texte de Freud considĂšre le soleil comme un symbole sublimĂ© du pĂšre, ils soutiennent que le soleil de Schreber Ă©tait Ă  la fois masculin et fĂ©minin, soit ambisexuel. Ils trouvent ce point Ă©tayĂ© par le fait que le soleil soit fĂ©minin dans un certain nombre de langues, mais aussi par l’opinion d’Abraham selon laquelle la bisexualitĂ© du soleil apparaĂźt dans le cas Schreber (Abraham, 1914 ; Macalpine & Hunter, M, p. 378).

La raison pour laquelle ils insistent sur ce point est que, si le soleil n’était pas pour Schreber un symbole paternel, les dĂ©ductions de Freud concernant le refoulement de l’homosexualitĂ© vis-Ă -vis de son pĂšre seraient remises en cause. Pour eux, loin de reprĂ©senter le pĂšre de Schreber, le soleil reflĂ©tait la propre ambisexualitĂ© de Schreber et sa confusion relative Ă  son sexe, qu’ils estiment typiques de la schizophrĂ©nie.

 

D’aprĂšs Macalpine et Hunter, lorsque Freud prĂ©suppose que le soleil est un symbole paternel, il ne comprend pas que Schreber Ă©tait prĂ©occupĂ© par la procrĂ©ation au sens primitif prĂ©-sexuel. En s’appuyant sur Elliot Smith (Elliot Smith, 1929), ils rappellent que les croyances primitives prĂ©-phalliques donnĂšrent lieu Ă  un culte hĂ©liolithique de dieux soleil qui possĂ©daient la substance vitale, c’est-Ă -dire l’ñme, envoyĂ©e sur terre au moment de la naissance et restituĂ©e au moment de la mort. La culture hĂ©liolithique est nĂ©e de l’association des dieux soleil et des dieux ciel, d’une part, en tant que donneurs de substance vitale ou d’ñme, et de l’humanitĂ© provenant de pierres, d’autre part. Selon la croyance, des oiseaux volant en toute libertĂ© transportaient la substance vitale entre le ciel et la terre, idĂ©e que Macalpine et Hunter rapprochent des oiseaux de Schreber transportant d’anciens ĂȘtres humains (DW, p. 248 ; M, p. 189 ; Macalpine & Hunter, ibid., p. 379). Pour Lacan, les oiseaux de Schreber sont des signifiants et, au lieu des transporteurs de substance vitale, ils lui rappellent les oiseaux qu’un magicien tire d’un trou dans sa manche ou sa veste, rĂ©fĂ©rence au trou dans le Symbolique de Schreber. Macalpine et Hunter avancent que, si Freud pense que les oiseaux devaient ĂȘtre des filles, c’est parce qu’il n’avait pas compris que la psychose de Schreber tournait autour de l’origine de la vie dans ce sens hĂ©liolithique primitif. Et le « meurtre d’ñme » de Schreber revenait Ă  une perte de la substance vitale donnĂ©e aux ĂȘtres humains par le dieu soleil pour la procrĂ©ation.

D’aprĂšs ces psychiatres britanniques, les symptĂŽmes hypocondriaques de Schreber Ă©taient Ă©galement l’expression d’un fantasme de procrĂ©ation primitif et prĂ©-gĂ©nital. Alors que Freud relie les idĂ©es hypocondriaques de Schreber aux craintes des onanistes, ils affirment que les fantasmes de procrĂ©ation primitifs et prĂ©-phalliques pourraient s’exprimer par des symptĂŽmes hypocondriaques, comme dans la coutume hĂ©liolithique de la couvade. Leur argument est que cela est possible en l’absence de toute libido homosexuelle (ibid., p. 379-80 ; 395; 405). Ils remarquent la familiaritĂ© de Schreber avec le mythe prĂ©-sexuel de Deucalion et Pyrrha (DW, p. 53 ; M, p. 73), qui jetĂšrent derriĂšre eux des pierres symbolisant des os pour crĂ©er des hommes et des femmes. Ils vont mĂȘme jusqu’à se demander si le dĂ©lire hypocondriaque de Schreber Ă©tait plus grave Ă  l’asile car le nom de l’asile, Sonnenstein (littĂ©ralement « soleil-pierre ») suggĂšre leur thĂšme hĂ©liolithique, le soleil Ă©tant celui qui donne la vie et la pierre symbolisant l’enfant.

En bref, pour Macalpine et Hunter, le fantasme prĂ©-Ɠdipien de Schreber de transformation en une femme fĂ©conde devint son dĂ©lire fondamental. Cependant, les arguments de Freud sur l’homosexualitĂ© ne peuvent expliquer ce dĂ©lire, ni d’un point de vue causal, ni d’un point de vue phĂ©nomĂ©nologique. D’ailleurs, ils soutiennent que la psychothĂ©rapie qui suit l’interprĂ©tation freudienne communĂ©ment acceptĂ©e de dĂ©sirs homosexuels passifs et inconscients aggrave le cas des patients, avant de conclure que la maladie de Schreber n’est pas Ă  l’origine une consĂ©quence de son homosexualitĂ© (Macalpine & Hunter, ibid., p. 23-24; 410).

Mais, encore une fois, cela revient Ă  se concentrer sur le moment accessoire de l’étiologie de Freud et Ă  ignorer ce qu’il dit sur les dispositions spĂ©cifiques Ă  la schizophrĂ©nie et Ă  la paranoĂŻa, les fixations, respectivement, aux stades auto-Ă©rotique et du narcissisme.

 

Zvi Lothane

Et enfin, si Macalpine et Hunter furent les premiers Ă  remettre en question l’étiologie homosexuelle de Freud concernant la maladie de Schreber – qu’ils considĂšrent ĂȘtre de la schizophrĂ©nie plutĂŽt que de la paranoĂŻa – le psychiatre et psychanalyste amĂ©ricain Henry Zvi Lothane a non seulement contestĂ© cette composante de l’étiologie de Freud, mais a aussi dĂ©fendu l’affirmation de Schreber, qui prĂ©tendait ne pas ĂȘtre paranoĂŻaque. Lothane estime qu’il n’y a pas de contradiction entre son propre fort attachement Ă  Freud et sa critique de l’interprĂ©tation freudienne de Schreber. Mais il pense que le texte de Freud reprĂ©sente une psychanalyse ahistorique et appliquĂ©e, qui repose sur des formules dynamiques prĂ©existantes, et que celle-ci illustre la façon dont les fictions interprĂ©tatives peuvent ĂȘtre converties en faits historiques (Lothane, 2005, p. 142-45 ; 2008, p. 61). D’oĂč le projet de Lothane de libĂ©rer Schreber de la paranoĂŻa et de l’homosexualitĂ© que Freud lui attribue. Il prĂ©fĂšre se laisser guider par ce qu’il appelle « la vĂ©ritĂ© de Schreber », plutĂŽt que de s’inspirer de ce qui n’est, selon lui, que « la mythologie, la mythomanie et le dĂ©lire de Freud » (Lothane, 1998, p. 12 ; 2008, p. 64).

Pour Lothane, Schreber n’était ni paranoĂŻaque, ni schizophrĂšne. Tandis qu’Uwe Peters prĂ©tendait que la maladie de Schreber Ă©tait une psychose Ă©motionnelle, plus prĂ©cisĂ©ment une psychose d’angoisse de Wernicke (Peters, 1998), Lothane diagnostique une dĂ©pression (Lothane, 2008, p. 79 ; 86). D’aprĂšs lui, Schreber souffrait Ă  l’origine d’une dĂ©pression nĂ©vrotique, puis d’une dĂ©pression psychotique (Lothane, 1992, p. 33 ; 38 ; 44 ; 46 ; 48-50 ; 54 ; 89-90 ; 389-90 ; 432-33 ; 460-61 ; 1998, p. 13). Il pense que Schreber a traversĂ© trois pĂ©riodes de dĂ©pression : d’abord en rĂ©ponse Ă  son Ă©chec lors des Ă©lections au Reichstag, puis lorsque sa femme accoucha d’un fils mort-nĂ©, moment oĂč il fut transfĂ©rĂ© Ă  Dresde, et enfin aprĂšs le dĂ©cĂšs de sa mĂšre et l’attaque d’apoplexie de sa femme.

 

D’aprĂšs Lothane, la deuxiĂšme maladie de Schreber Ă©tait une forme de dĂ©pression grave. S’appuyant sur les dossiers personnels dĂ©couverts par Daniel Devreese (Devreese, 1986, p. 176-257), Lothane soutient que la femme de Schreber avait collaborĂ© avec les systĂšmes psychiatrique et juridique Ă  l’encontre de son mari, en connaissance de cause ou non, et ce pour des raisons financiĂšres. Il indique que lors du deuxiĂšme sĂ©jour de Schreber dans la clinique de Flechsig, Werner, prĂ©sident de l’Oberlandesgericht de Dresde, avait recommandĂ©, Ă  partir du dossier psychiatrique du Dr Weber, que Schreber soit temporairement suspendu de ses fonctions, car il Ă©tait mentalement incapable de gĂ©rer ses affaires (ibid., p. 220-22). Et il ajoute que le MinistĂšre de la Justice eut recours Ă  un deuxiĂšme rapport de Weber (Lothane, 1992, p. 57 ; 292) pour le suspendre dĂ©finitivement. Pour Lothane, cette collaboration entre les systĂšmes psychiatrique et juridique donna de bonnes raisons Ă  Schreber de se sentir Ă©virĂ©.

Lothane maintient que Freud avait eu tort de suivre le diagnostic de paranoĂŻa Ă©mis par Weber. Selon lui, si Freud n’a pas identifiĂ© la dĂ©pression de Schreber, c’est parce qu’il n’avait pas encore pris conscience de la dĂ©pression et de la mĂ©lancolie. Selon lui, Schreber avait hĂ©ritĂ© de ses parents une prĂ©disposition Ă  la dĂ©pression. Et un autre dĂ©tail intĂ©ressant est que Lothane traduit le titre du texte Ă©crit par le pĂšre de Schreber et dĂ©couvert par Niederland, GestĂ€ndniss eines wahnsinnig Gewesenen, par : « Confession d’un ancien mĂ©lancolique », et non : « Confessions d’un ancien fou » (Lothane, ibid., p. 447 ; 16 ; 115-16 ; 139 ; 329).

Il est vrai qu’au cours de son deuxiĂšme sĂ©jour Ă  la clinique de Flechsig Ă  Leipzig, Schreber Ă©voqua les jours interminablement tristes (unendlich traurig) (DW, p. 40 ; M, p. 66). Mais Schreber ne dit pas, comme l’affirme Lothane, qu’il « passait ses jours
 dans une mĂ©lancolie interminable » (Lothane, ibid., p. 47). Schreber Ă©voqua dans ce mĂȘme contexte la dĂ©pression nerveuse (Nervendepression), et une inscription datant du 21 novembre 1893 dans son dossier de la clinique universitaire de Leipzig confirme qu’il Ă©tait « de trĂšs mauvaise humeur » (KG, p. [27]). Mais le choix de Lothane de dĂ©crire la maladie de Schreber comme une dĂ©pression psychotique ne tient pas compte de toutes les donnĂ©es, notamment des troubles du langage, des hallucinations et des dĂ©lires. Il accuse Freud d’une eisegĂšse qui « interprĂšte » l’éviration de Schreber comme une angoisse de castration. Mais il est tout aussi naturel de se demander si Lothane n’a pas lui-mĂȘme « interprĂ©té » le cas Ă  la lumiĂšre de sa propre thĂ©orie de la dĂ©pression.

Si Lothane estime que Freud n’accorde pas suffisamment d’importance Ă  l’expĂ©rience rĂ©elle de Schreber Ă  l’asile et Ă  son internement contre sa volontĂ©, il critique surtout chez Freud son interprĂ©tation du cas en termes de castration et d’homosexualitĂ©. Pour Lothane, le fait que Schreber cultive la fĂ©minitĂ© n’était pas liĂ© Ă  l’angoisse de la castration ni Ă  l’homosexualitĂ©, mais Ă  une identification avec sa mĂšre et avec sa femme (Lothane, 2005, p. 143). Il remet en question l’assimilation freudienne du transvestisme Ă  l’émasculation, et l’incapacitĂ© de Freud Ă  les envisager en dehors de la question de l’homosexualitĂ© ou d’un phĂ©nomĂšne de dĂ©lire. Il soutient que selon le « metamorphosis sexualis paranoica » de Krafft-Ebing, la troisiĂšme phase de l’identification fĂ©minine n’est pas psychotique (Krafft-Ebing, 1893, p. 202 ; Lothane, 1992, p. 327 ; 363). Mais en rĂ©alitĂ©, Krafft-Ebing comprit cette mĂ©tamorphose comme un processus, la premiĂšre phase constituant un pas vers la dĂ©gĂ©nĂ©rescence psychosexuelle, et la troisiĂšme phase, la phase invoquĂ©e par Lothane, comme une Ă©tape transitoire vers le dĂ©lire, le dĂ©lire du changement de sexe (Krafft-Ebing, 1903b, p. 213 ; 221 ; 235).

En bref, Lothane n’est pas non plus d’accord avec l’hypothĂšse freudienne de la fĂ©mininitĂ© de Schreber. Il admet cependant que ce que Freud manque avec son interprĂ©tation homosexuelle est compensĂ© par son idĂ©e rĂ©volutionnaire du dĂ©lire comme tentative de reconstruction (Lothane, 2005, p. 146). Mais, pour lui, Schreber Ă©tait un homme hĂ©tĂ©rosexuel prĂ©sentant ce qu’il appelle curieusement des « conflits hĂ©tĂ©rosexuels se manifestant par des fantasmes transsexuels et du transvestisme » (Lothane, ibid., p. 338-39). NĂ©anmoins, encore une fois, ce que nous trouvons chez Lothane est une concentration sur la composante homosexuelle de l’étiologie de Freud, et ce sans rĂ©fĂ©rence Ă  la fixation au stade du narcissisme.

 

Conclusion

Pour conclure, les psychanalystes anglophones ont eu tendance Ă  se concentrer – positivement et nĂ©gativement – sur la position homosexuelle passive et antĂ©rieure chez Schreber envers son pĂšre, plutĂŽt que sur la fixation de la libido au stade du narcissisme, facteur dĂ©cisif pour diagnostiquer la paranoĂŻa au lieu de la schizophrĂ©nie, une distinction qui implique diffĂ©rentes approches en termes de traitement, comme nous l’apprend le NƓud borromĂ©een. Katan associe la question de l’homosexualitĂ© Ă  la peur de la castration, mais comme punition pour la masturbation, Ă  la place de l’offense au narcissisme de Schreber Ă©voquĂ©e dans le texte de Freud. Niederland se focalise sur l’élĂ©ment de l’homosexualitĂ© pour exprimer sa solidaritĂ© avec Freud, malgrĂ© son opinion sur le pĂšre de Schreber entiĂšrement opposĂ©e Ă  celle de Freud. Macalpine et Hunter remettent en question l’homosexualitĂ© en tant que cause. Ils lui prĂ©fĂšrent une Ă©tiologie prĂ©-Ɠdipienne, mais au lieu de la fixation au stade du narcissisme infantile comme chez Freud, ils dĂ©fendent la thĂšse d’un fantasme de procrĂ©ation prĂ©-gĂ©nital, qu’ils relient Ă  un symbolisme hĂ©liolithique. S’ils ont raison de prĂ©tendre, comme Lacan, que l’homosexualitĂ© est davantage un symptĂŽme qu’une cause, un fantasme de procrĂ©ation prĂ©-Ɠdipien aurait cependant du mal Ă  provoquer une psychose. Et Lothane a dĂ©fendu Schreber en affirmant qu’il n’était pas paranoĂŻaque ni schizophrĂšne mais qu’il souffrait de dĂ©pression. S’opposant Ă©galement Ă  Freud, il a aussi rejetĂ© la composante homosexuelle de l’étiologie freudienne, et il ne tient pas non plus compte de l’hypothĂšse de Freud concernant une fixation de la libido au stade du narcissisme.

Somme toute, on peut donc affirmer que l’étiologie de Freud dans le texte sur Schreber datant de 1911 n’a pas Ă©tĂ© entiĂšrement acceptĂ©e par la communautĂ© des psychanalystes anglophones, mĂȘme par ceux qui prĂ©tendent se positionner du cĂŽtĂ© de Freud et de son interprĂ©tation du cas Schreber. Lacan, de plus en plus connu dans le monde anglophone, fait figure d’exception, puisque il adhĂšre non seulement Ă  l’association freudienne entre la castration et le pĂšre, bien qu’il les mette en relation dans une dialectique symbolique – la forclusion du signifiant du Nom-du-pĂšre – au lieu de la dialectique imaginaire de Freud, Ă  savoir la perte de l’intĂ©gritĂ© du corps de Schreber dans sa relation avec son pĂšre, mais Lacan comprend Ă©galement le monde psychotique de Schreber comme son incapacitĂ© Ă  dĂ©passer le narcissisme du stade du miroir. D’oĂč les relations de Schreber avec les « ombres d’hommes bĂąclĂ©s Ă  la six-quatre-deux », avec Flechsig, et mĂȘme avec Dieu, rĂ©duit Ă  un petit autre, et d’oĂč son comportement face au miroir, oĂč il se pare de rubans et d’accessoires fĂ©minins, et les remarques de Schreber sur lui-mĂȘme comme « cadavre lĂ©preux conduisant un autre cadavre lĂ©preux », la description d’une rĂ©duite, come Lacan l’exprime, Ă  la confrontation Ă  son double psychique.