Sur "de Pythagore à Lacan", par Stany Mazurkiewicz, université de LiÚge
Â
suivi de Figures libres d'une lectrice
De Pythagore à Lacan, une histoire non officielle des mathématiques, de Virginia Hasenbalg-Corabianu
Une des conditions de la psychanalyse rĂ©side dans la capacitĂ© de celui ou celle qui sây confronte Ă se rĂ©approprier lâapport des prĂ©curseurs, ne serait-ce que pour se vacciner du dogmatisme. Ce petit livre, par son format poche, y fait songer de belle maniĂšre. Il cherche, est-il dit en avant-propos, « Ă montrer la façon dont sâopĂšre ce savoir qui se renouvelle sans cesse et qui nous surprend par son inventivitĂ©, celui de lâinconscient ». Cette « promenade dans une forĂȘt de nombres et de lettres avec Lacan et Cantor » revisite ce qui, dans ces moments de rupture Ă©pistĂ©mologique, parfois poussĂ©e aux rives de la folie et de la mort, en particulier autour des notions de nombres irrationnels, dâinfini actuel, de lâun et de lâensemble vide, a pu trouver Ă©cho dans le remaniement lacanien de lâapport freudien. Ses courts chapitres sont aussi une parfaite introduction aux (ou ÂrĂ©conciliation avec les) maths modernes et Ă la portĂ©e subversive dâavancĂ©es Âsuccessives, dans des querelles dâune violence inouĂŻe face Ă la religion.
Â
AprĂšs un premier trimestre catastrophique en mathĂ©matiques en classe de seconde (4/20 de moyenne), mon professeur Ă qui j'avais dĂ©clarĂ© un dĂ©finitif : "Je suis nul en maths" m'a interrogĂ© et envoyĂ© faire les exercices au tableau Ă chaque cours. Au second trimestre, j'avais une moyenne de 14 et en terminale, oĂč j'ai dĂ©couvert la thĂ©orie des ensembles et les probabilitĂ©s, j'avais le premier prix de mathĂ©matiques. Malheureusement, c'Ă©tait en 1968 et il n'y a pas eu de distribution des prix. C'est pas juste non ?
Je demande pardon Ă l'auteure de mĂȘler ainsi mes petites histoires Ă celle des mathĂ©matiques qu'elle nous propose Ă l'usage des psychanalystes mais câest quâelle prend le lecteur par la main, Ă lâinstar de ma charmante institutrice de CP, pour nous promener des grottes du palĂ©olithique Ă lâombre des pyramides et nous rappeler lâhistoire des nombres, ceux qui servent Ă compter les bonbons chez le marchand, puis ceux qui ne servent pas Ă compter : les irrationnels ainsi nommĂ©s pas seulement parce quâils sont bizarres mais parce quâils sont le rĂ©sultat dâun rapport impossible, une division qui nâen finit pas, imprĂ©visible, au grand dĂ©sespoir des pythagoriciens : â2, ça tombe pas juste... Pas plus dâharmonie dans lâunivers quâentre les sexes. Et puis Đ€, Ï,... qui ont servi Ă Lacan pour situer lâobjet a. Car lâauteure ne fait pas que nous guider dans une visite de la diagonale de Cantor, la suite de Fibonacci, lâinfini actuel, lâindĂ©cidabilitĂ© de Gödel, elle en montre la pertinence dans ce Ă quoi Ă affaire la psychanalyse et la sous-jacence dans les Ă©laborations et les formalisations de Lacan : le phallus, lâobjet a, la coupure, le discret du signifiant et le continu de lalangue et la nĂ©cessaire sortie de lâespace euclidien quâelles impliquent. Si bien que, si les psychanalystes se trouvent Ă©clairĂ©s dans leur frĂ©quentation de lâinconscient par les mathĂ©maticiens, Ă lâinverse, on peut penser que « les mathĂ©maticiens symbolisent Ă leur insu lâordre dont ils pĂątissent en tant que parlĂȘtres... » Echecs dramatiques compris, dont celui de Cantor avec lâhypothĂšse du continu : abominable problĂšme qui ouvre une brĂšche dans le champ mathĂ©matique, brĂšche que Gödel bordera dâun garde-fou avec la notion dâindĂ©cidabilitĂ©. Rappelons le projet du livre : « Au-delĂ de toutes les difficultĂ©s liĂ©es Ă la comprĂ©hension des mathĂ©matiques et de la psychanalyse lacanienne, ce livre a pour ambition de rendre possible leur tissage. » Pari risquĂ© et rĂ©ussi. Ballade Ă©clairante dans la forĂȘt des chiffres et des lettres Ă conseiller sans restriction aux psychanalystes lambda !
Nancy, le 22 février 2017
Â
De Pythagore Ă Lacan et lâ « Au-delĂ du principe du plaisir »
Exposé à Marseille de Virginia Hasenbalg-Corabianu
le 17 mars 2016
Â
Mon livre est le rĂ©sultat dâun long mais amusant effort : dĂ©crire de la maniĂšre le plus simple possible quelques notions mathĂ©matiques qui sâavĂšrent trĂšs utiles pour la lecture de Lacan et pour la pratique analytique.
Il est aussi une réflexion faite en majorité lors des séances des Mathinées lacaniennes à Paris.
Â
Vous nâĂȘtes pas sans savoir quâune fois un livre paru, il est livrĂ© Ă lui-mĂȘme et que lâauteur reste sur les effets de ce quâil a Ă©crit, ce qui nâest pas nĂ©cessairement une fixation de ce qui a pu ĂȘtre tirĂ© au clair dans le travail dâĂ©criture mais plutĂŽt une relance des questions quâil a ouvert.
Â
Dans lâaprĂšs-coup, je peux dire que ce travail aboutit Ă un constat, celui de la façon dont les mathĂ©matiques rendent compte de lâinconscient. Cette dĂ©monstration, si on peut lâappeler ainsi, sâappuie sur la distinction entre le discret et le continu. Autrement dit, le discret comme ce qui est sĂ©parable et en tant que tel, mesurable, câest-Ă -dire, quâon peut compter, et le continu, comme ce qui se prĂ©sente dâun seul tenant. Imaginez deux verres, lâun rempli de sable, lâautre rempli dâeau. On peut concevoir que lâon puisse compter les grains de sable. Lâeau, par contre, se prĂ©sente dâun seul tenant.
Cette distinction est vieille comme le temps. Et elle a fait un saut en avant avec les travaux de Cantor de la fin du XIX et dĂ©but du XX, qui ont formalisĂ© des notions mathĂ©matiques qui, depuis Pythagore, restaient en quelque sorte dans lâombre.
Â
Une bonne premiĂšre partie de lâouvrage se veut pĂ©dagogique, et se donne le temps pour expliquer quelques notions mathĂ©matiques de base qui permettent de se faire une idĂ©e assez claire de ce que jâavance.
Ce qui nous intĂ©resse câest que cette distinction, le discret et le continu, nous permet dâimaginer ce quâest lâinconscient, et dâune façon qui semble ne pas contredire les articulations de Lacan des derniers sĂ©minaires.
Â
Les travaux de Cantor sâappuient sur les nombres irrationnels dont les propriĂ©tĂ©s mâont donnĂ© le plus du fil Ă retordre.
Rappelons nous que pour Pythagore le monde Ă©tait conçu comme Ă©tant construit avec les nombres rationnels, qui sont les nombres qui servent Ă compter. Il faut entendre par lĂ quâils relĂšvent du discret. Compter implique sĂ©paration et identification des entitĂ©s Ă compter. (Je vous dis en passant quâavec Cantor, ce sont les nombres eux-mĂȘmes qui deviennent des entitĂ©s sĂ©parĂ©s, il traite les nombres comme des objets).
Mais ces nombres eux-mĂȘmes gĂ©nĂšrent un autre type de nombres, les irrationnels, qui nâobĂ©issent pas aux mĂȘmes rĂšgles. Rien de plus simple pour les premiers gĂ©omĂštres que de tracer un carrĂ©. Mais si vous voulez calculer, obtenir la mesure exacte de la diagonale de ce carrĂ©, vous ne le pourrez pas. Il nây a pas de maniĂšre de le faire. Alors, bien sĂ»r, on doit le mesurer, et cela donne un nombre approximatif, jamais exacte. Mais suffisante pour les arpenteurs de lâAntiquitĂ©.
Pour Pythagore, les mathĂ©matiques Ă©taient la base dâun systĂšme qui devait rendre compte du monde comme un parfait emboitement des nombres. Et cela se vĂ©rifiait avec les rationnels. Et câest vrai que tout lâĂ©difice logico-mathĂ©matique est fait de rationnalitĂ©.
Mais les nombres rationnels produisent un reste, un rĂ©sidu, les irrationnels, un objet mathĂ©matique qui a dĂ©rangĂ© la logique, parce quâils introduisent des paradoxes. Or, ma surprise fut grande de voir que Lacan se sert de lâirrationnalitĂ© pour dĂ©crire lâobjet a. Il Ă©voque lâirrationalitĂ© de lâobjet a, de cet objet, disait-il, dont on nâa pas idĂ©e.
Le parallĂšle Ă©tait flagrant! Lâirrationnel est produit par les entiers naturels, mais il ne fait pas partie du mĂȘme ensemble, de la mĂȘme façon que lâobjet a est produit par le signifiant (câest ce qui choit entre deux signifiants) tout en nâappartenant pas Ă lâordre du signifiant.
Â
On est amenĂ© Ă se demander si Pythagore avait Ă©tĂ© confrontĂ© Ă un horrible pressentiment, celui de lâobjet a, dont vous savez que Lacan se rĂ©clamait lâinventeur. Et Ă juste titre.
Câest un fait que lâon rĂ©siste Ă lâobjet a. La place de lâagent dans le discours de lâanalyste est occupĂ© par cet objet dont la prĂ©sentification pousse Ă parler, pour sâen dĂ©fendre. Au delĂ de la rĂ©pĂ©tition Ă lâoeuvre dans la nĂ©vrose de transfert, lieu dâinsistance de la nĂ©vrose infantile, lâanalyste nâest que ça, et en tant que tel, destinĂ© Ă choir.
Â
Revenons au maths et aux irrationnels.
Je suis tentĂ© de vous en dire quelques mots, mais attention, ne vous dĂ©couragez pas. Jâai Ă©crit ce livre justement pour rendre ces propriĂ©tĂ©s trĂšs, trĂšs accessibles! Je serai donc trĂšs brĂšve sur ce point.
Vous vous souvenez des trois points suspensifs de Pi, ou de racine de 2. Or, ce nombre infini de dĂ©cimales « non prĂ©visibles ni pĂ©riodiques » est attachĂ© une autre propriĂ©tĂ© fondamentale : ils ne rĂ©sultent jamais dâune mise en rapport de deux nombres. A contrario, nâimporte quel numĂ©ro qui rĂ©sulte dâune fraction (une ratio), est un rationnel. Ratio voulant dire fraction, on conclut quâil y a des nombres qui rĂ©sultent des fractions, et dâautres que pas.
Â
Jâai mis trĂšs longtemps Ă tourner autour de ce postulat, jusquâau jour oĂč je suis tombĂ© sur lâexercice avec la suite de Fibonacci. Je la dĂ©cris pas Ă pas, pour partager avec des collĂšgues et des lecteurs le cĂŽtĂ© lumineux de cette affaire.
Voici donc deux mots sur cette construction : on produit une sĂ©rie de nombres rationnels qui se rapprocheront de plus en plus dâun autre nombre quâil ne rejoignent jamais, un irrationnel. Ce nombre extravagant, câest comme ça que Lacan lâappelait, sâĂ©crit avec une lettre qui va reprĂ©senter par son Ă©criture un nombre avec une quantitĂ© infinie de dĂ©cimales imprĂ©visibles. Vous Ă©crivez phi, et le tour est jouĂ©. De la mĂȘme façon, vous Ă©crivez objet a. Ainsi, les mathĂ©matiques permettent dâimaginer ce qui sort de lâimaginaire. Imaginer ce quâon ne peut pas attraper avec le sens. Imaginer le RĂ©el, ça vous permet dâen admettre lâexistence.
Â
Extrapolons les choses, pour en venir Ă la constitution de lâappareil psychique Ă partir de ce que peut entendre un nouveau nĂ©, la lalangue en un seul mot, qui lâentoure, la parole articulĂ©e de ceux qui lâaccueillent et qui peut ĂȘtre une douce musique, ou pas. En tout cas, le sens vient aprĂšs. Ce quâil entend sâinscrit comme un flot continu. Il provient du discret, mais il sâinscrit comme continu.
Â
Il y a dans les maths un haut degrĂ© dâabstraction qui nous permet de nous dĂ©placer au-delĂ ou en deçà du sens des mots, et cela Lacan lâavait aperçu quand il a commencĂ© Ă se servir de la topologie, qui est une branche des mathĂ©matiques.
Â
Alors, donc, quâest-ce que lâinconscient? La rĂ©ponse qui est apparue avec ce travail est que lâinconscient est lâinscription de la chaĂźne sonore entendue lors de la mise en place de lâappareil psychique.
Â
Cette chaĂźne sonore provient donc de lâarticulation langagiĂšre de ceux qui entourent le bĂ©bĂ©, elle est faite de tout ce quâil entend. Mais lâenfant lâinscrit, je dirai, Ă lâĂ©tat brut. Ensuite, dans un temps ultĂ©rieur, quand il sâapproprie le langage et le sens des mots, ou plus exactement des signifiants dans leur polysĂ©mie, il va faire la dĂ©coupe, la sĂ©paration des Ă©lĂ©ments dans lâĂ©toffe continue qui sâest inscrit Ă partir de la lalangue maternelle.
Â
Cette chaĂźne sonore mise Ă nu serait ce sur quoi Lacan insiste dans sa lecture de Joyce, Ă ce dĂ©tail prĂšs que Joyce en fait une Ă©criture, fort particuliĂšre dâailleurs⊠Le dernier chapitre du livre reprend briĂšvement le travail de groupe que nous avons menĂ© dans un « atelier » au MathinĂ©es.
Nous avons essayĂ© de traduire un morceau de Finnegans Wake, Ă partir de la lecture faite par Joyce lui-mĂȘme et de lâextrait Ă©crit du texte lu. Les participants de lâatelier venaient dâhorizons divers : deux collĂšgues de Dublin, des germanophones, des connaisseurs du grec et du latin, des thĂ©ologiens⊠Le rĂ©sultat fut surprenant: Ă partir dâun texte qui paraissait complĂštement hors sens, il est devenue Ă©vident que Joyce transcrivait la « chaĂźne sonore » du papotages des lavandiĂšres au bord du fleuve Liffey, onomatopĂ©es et accent irlandais inclus !
Â
Lacan avance dans son séminaire que ce qui fait Joyce est ce qui se ressemble le plus de notre pratique. Son écriture met en relief et dévoile la force et la pertinence des équivoques.
Â
La lalangue maternelle est Ă lâorigine dâune inscription premiĂšre. Ce qui est Ă souligner en clinique ce sont les difficultĂ©s Ă©ventuelles de la mĂšre et de lâentourage proche pour lâarticuler parfois ce mammanais afin quâil serve pour faire appel Ă la parole chez le petit. Mise en acte de la voix donc, dans la musicalitĂ© dâune parole dont lâimportance est moins le sens que lâinterpellation, lâappel Ă une « jaculation ». Que le sujet se « prononce ».
Avec lâapparition du langage articulĂ© dans toute sa portĂ©e symbolique - que Freud dĂ©crit brillamment avec le Fort-Da - va sâinscrire la perte ou lâabsence dâun objet primordial dont la quĂȘte future marquera le destin du sujet. Lâobjet choit avec lâarticulation de la parole et du signifiant. Et le sujet aussiâŠ
Il y a une note en bas de page dans le passage sur le Fort-Da (dans lâ Au-delĂ du principe du plaisir) qui rĂ©sume la façon dont câest le sujet aussi qui choit, barrĂ© par lâarticulation signifiante :
Â
Cette interprĂ©tation fut pleinement confirmĂ©e par une observation ultĂ©rieure. Un jour oĂč sa mĂšre avait Ă©tĂ© absente pendant des longues heures, elle fut saluĂ©e Ă son retour par le message BĂ©bĂ© o-o-o-o, qui parut dâabord inintelligible. Mais on ne tarda pas Ă sâapercevoir que lâenfant avait trouvĂ© pendant sa longue solitude un moyen de se faire disparaĂźtre lui mĂȘme. Il avait dĂ©couvert son image dans un miroir qui nâatteignait pas tout Ă fait le sol et sâĂ©tait ensuite accroupi de sorte que son image dans le miroir Ă©tait « partie ».
S. Freud, Essais de psychanalyse, Petite bibliothĂšque Payot
Â
Revenons Ă lalangue.
LâĂ©quivocitĂ©, comme une sorte dâau-delĂ ou en deçà du sens, est le propre de cette lalangue, et on la retrouve au coeur de notre travail dâanalystes.
Dans la cure, lâĂ©quivoque renverrai Ă ce primordial du sujet, comme lieu de sa vĂ©ritĂ©.
Jâen donne quelques exemples dans mon livre Ă cause de la dimension du Witz quâils introduisent dans le lien social. Un lapsus, une homonymie dans le discours courant suffit Ă y ouvrir, dans lâacte mĂȘme de lâĂ©nonciation, un champ inattendu et pourtant toujours lĂ , celui de lâinconscient. De mĂȘme, la cure analytique dĂ©montre Ă qui veut le voir, quâil suffit dâune petite accroche dans la parole pour dĂ©signer quelque chose qui, depuis le refoulĂ©, insiste.
Je dirais que lâinconscient est immĂ©morial, quelque chose dont « dont l'origine est trop lointaine pour que l'on puisse s'en souvenir, qui se perd dans la nuit des temps ». Dans lâAu-delĂ , Freud dĂ©crit lâexistence de souvenirs qui nâont jamais Ă©tĂ© conscients.
Le dictionnaire nous dit aussi : qui manque de mĂ©moire. Rappelons nous les articulations essentielles de Freud sur la rĂ©pĂ©tition et la remĂ©moration. Ce dont on ne peut pas se souvenir on le rĂ©pĂšte dans le transfert. Câest ce que Freud appelle la nĂ©vrose de transfert. Pas dâautre moyen de symboliser, dit il, pour assumer les enjeux cruciaux du passĂ© infantile, quâen les rĂ©pĂ©tant sans sâen apercevoir, sans en ĂȘtre conscients, bien sĂ»r, dans la relation transfĂ©rentielle. Il y a ici lâidĂ©e de quelque chose qui sâinscrit mais dont la trace nâaccĂšde pas Ă la conscience, tout en ayant un effet qui dĂ©termine une rĂ©pĂ©tition, et qui explique quâĂ la fin de cet ouvrage il soit amenĂ© Ă poser une partie inconsciente du Moi.
Cette rĂ©pĂ©tition, dans ce quâelle a de dĂ©moniaque, contredit, Ă partir des annĂ©es 20, la primautĂ© du principe du plaisir, ce qui veut dire que en dernier lieu, dans lâinconscient il ne peut pas y avoir une promesse dâune rĂ©solution complĂšte du refoulĂ©. Il y a un reste. Et Freud Ă©voque un rĂ©sidu, qui insistera dans la cure comme « manque » quâon ne peut pas rĂ©soudre.
Â
Je tiens Ă vous lire ce passage oĂč Freud dĂ©crit dâune maniĂšre particuliĂšrement Ă©clairante ce dont il sâagit:
Â
La floraison prĂ©coce de la vie sexuelle infantile est destinĂ©e au dĂ©clin parce que les dĂ©sirs y sont incompatibles avec la rĂ©alitĂ© et parce que lâenfant nâa pas atteint un stade de dĂ©veloppement suffisant. Elle trouve sa fin dans les circonstances les plus pĂ©nibles, au milieu de sentiments profondĂ©ment douloureux. La perte dâamour et lâĂ©chec portent au sentiment dâestime de soi un prĂ©judice durable qui reste comme cicatrice narcissiqueâŠ
(âŠ)
La recherche sexuelle, qui se voit assigner des limites par le dĂ©veloppement corporel de lâenfant, nâaboutit pas Ă une conclusion satisfaisante ; dâoĂč plus tard cette plainte : je ne puis rien mener Ă bien, rien ne peut me rĂ©ussir. Le lien de tendresse qui attachait lâenfant, surtout au parent de sexe opposĂ©, a succombĂ© Ă la dĂ©ception, Ă lâattente vaine de la satisfaction, Ă la jalousie que suscite la naissance dâun nouvel enfant, cette preuve sans Ă©quivoque de lâinfidĂ©litĂ© de lâaimĂ© ou de lâaimĂ©e ; sa propre tentative, menĂ©e avec un sĂ©rieux vraiment tragique, pour crĂ©er lui-mĂȘme un enfant, Ă©choue de façon humiliante ; la diminution de sa part de tendresse, les exigences croissantes de lâĂ©ducation, les paroles sĂ©vĂšres et, Ă lâoccasion, une punition lui rĂ©vĂšlent finalement toute lâampleur du dĂ©dain qui est devenu son lot.
On retrouve rĂ©guliĂšrement ici un petit nombre de modes typiques selon lesquels se termine lâamour qui caractĂ©rise cette pĂ©riode.
Voici que, dans le transfert, les nĂ©vrosĂ©s rĂ©pĂštent et font revivre avec beaucoup dâhabilitĂ© toutes ces circonstances non dĂ©sirĂ©es et toutes ces situations affectives douloureuses. Ils aspirent Ă interrompre la cure alors quâelle est inachevĂ©e, ils savent se procurer Ă nouveau lâimpression dâatre dĂ©daignĂ©s, contraindre le mĂ©decin Ă leur parler durement et Ă les traiter froidement, ils trouvent Ă leur jalousie les objets appropriĂ©s, ils remplacent lâenfant jadis ardemment dĂ©sirĂ© par le projet ou la promesse dâun important cadeau le plus souvent aussi peu rĂ©el que celui-ci. Rien dans tout cela qui ait pu autrefois produire du plaisir.
S. Freud, Essais de psychanalyse, Petite bibliothĂšque Payot
Â
Â
Il sâagit dâun manque que Lacan dĂ©crira avec prĂ©cision dans le SĂ©minaire sur la Relation dâObjet, comme relation au manque dâobjet, dĂ©clinĂ©e comme privation, frustration et castration. Il le dĂ©signera plus tard comme un troumatisme qui renvoie au refoulĂ© primordial, qui en soi nâa pas de sens, comme la chaĂźne sonore entendue au dĂ©part. Et par rapport Ă cela, ce que la analyse propose, je le dirai ainsi, câest que le sujet consente Ă se ranger sous la banniĂšre de la logique phallique qui rĂ©sulte de la castration. Le trou câest le trou laissĂ© par un objet perdu, dont lâabsence lui assure ainsi une inscription symbolique Ă tout jamais permettant la mise en place du fantasme. Avec le noeud borromĂ©en, Lacan va plus loin et autrement. Lâobjet devient coinçable par la consistance dâun nouage singulier.
Â
Â
Â
Â
Â
Â
Â