Mathinées lacaniennes
Sur l'amour chrétien par Jorge Cacho. Conclusion juin 2010
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Mathinées Lacaniennes, 19 juin 2010.
Table ronde avec débat animé par Jorge Cacho
Henri Cesbron Lavau : Nous allons dĂ©marrer notre table ronde. Personnellement, jâai un point Ă lâinfini qui est un peu rapprochĂ©, câest quâĂ midi je dois partir.
Ă la demande dâun certain nombre, a Ă©tĂ© mise en place la possibilitĂ© de se rĂ©unir pour faire de la topologie, sous forme dâun groupe, dont lâesprit est de fonctionner Ă lâimage de ce quâest un cartel. Alors pour avoir participĂ© Ă de nombreux cartels, je peux vous dire mon expĂ©rience. Câest que dans un petit groupe, il y en a souvent « un » en trop, il y a celui dont on aimerait quâil ne soit pas lĂ ... [Jean PĂ©rin : En gĂ©nĂ©ral, câest moi !] (Rires !). Bon ! Jean se propose Ă cette fonction... Ă cette question-lĂ , Lacan a rĂ©pondu â au moment oĂč les cartels ont Ă©tĂ© mis en place â, par le plus-un. Le plus-un, câest celui dont lâacceptation par le groupe fait quâil y a une possibilitĂ© pour le groupe de se mettre au travail, et un travail qui nâest pas uniquement dâĂ©change de savoir, mais qui est de saisir cette possibilitĂ© dâen faire quelque chose dans le champ analytique. Alors si je parlais de lâun-en-trop, câĂ©tait simplement quelques fois lâexpĂ©rience que jâai pu avoir, et ce nâest pas en rapport avec ce que je vais dire lĂ maintenant.
Nous avons demandĂ© Ă Nicole Mercier â nous la remercions dâavoir acceptĂ© â dâĂȘtre pour ce groupe, le plus-un. Dans un groupe de topologie, câest autant ce quâon arrive Ă faire, que ce quâon nâarrive pas Ă faire, qui est le point du travail, câest aussi bien ce que lâautre arrive ou nâarrive pas Ă faire qui offre cette possibilitĂ© de travail. Le groupe se rĂ©unit donc avec Nicole Mercier ; Virginia, tu vas y aller quelques fois ?
V. H. : Oui, Nicole mâa conviĂ©e, je serai des vĂŽtres la prochaine fois.
H.C.L : Jâencourage vivement ce travail, voyez avec Nicole ce qui en est possible.
Table ronde
Virginia Hasenbalg : En parlant avec Jorge, on a voulu mettre lâaccent sur les questions que nous posent ce SĂ©minaire, difficile bien sĂ»r, et dont on ne peut pas parler avec beaucoup dâaisance.
Alors... jâai deux, trois questions, je vais commencer par la premiĂšre. Je passerai aprĂšs la parole Ă Jorge, et si on a le temps, je dĂ©velopperai le reste. Je ferai un aveu, lâaveu de la rĂ©sistance que provoque, chez moi, ce SĂ©minaire. On a parlĂ© de dix ans de formation, moi ça fait trente ans que je lis Lacan, et plus le temps passe, plus je me rends compte quâil y a dans le rapport au savoir qui dĂ©coule des SĂ©minaires de Lacan, un certain type de rĂ©sistance, trĂšs particuliĂšre, une difficultĂ© Ă se mettre dans le travail de lecture et Ă rentrer dans son Ă©tude. Si je parle de cette rĂ©sistance au savoir, câest ma façon de comprendre ce que Lacan dit du je nâen veux rien savoir. Et il dit quelque part : « quand vous vous arriverez Ă ce je nâen veux rien savoir â le sien de Lacan â, vous allez pouvoir me quitter si vous ĂȘtes lâun de mes analysants ». Alors je vais essayer de vous dire ce que jâentends par lĂ et voir si ça vous parle aussi.
Pour moi, Lacan dans ce savoir-lĂ , Ă©voque ce quâil en est de se rapprocher de la vĂ©ritĂ©, avec le savoir. Et plus on avance dans le savoir, plus on avance... â c'est l'image des cercles concentriques de la rĂ©sistance chez Freud â plus on sâapproche de la vĂ©ritĂ© avec le savoir, plus on rĂ©siste, et câest ça qui fait pour moi, un point, une question.
Alors quâest-ce que câest que cette vĂ©rité ? Je dirai : câest la vĂ©ritĂ© du non rapport. Pour moi câest simplement, Ă premiĂšre vue, le fait quâun homme et une femme, mĂȘme sâils sont en couple, mĂȘme sâil y a du dĂ©sir, et mĂȘme sâil y a de lâamour, ils sont chacun dans leur propre film personnel, Ă leur place dans un discours et dans des places qui ne sont pas symĂ©triques.
Il y a lĂ une dissymĂ©trie fonciĂšre dans les places Ă occuper, le prototype Ă©tant ces positions masculines et fĂ©minines, mais cela se joue aussi dans le rapport aux autres, il y a toujours cette altĂ©ritĂ© fonciĂšre qui nous sĂ©pare. Alors cette vĂ©ritĂ© du non rapport, si on veut aller un peu plus loin que cette description imaginaire, je me lâexplique avec ce que dit Melman, avec cette distinction qui pour moi est fondamentale et qui mâĂ©claire beaucoup dans la lecture de ce SĂ©minaire, câest cette distinction quâil fait entre la structure et lâĆdipe. Il dit lâĆdipe, câest une façon de se dĂ©fendre de la structure. Il Ă©tait question de fiction tout Ă lâheure, quelquâun a parlĂ© de la fiction. Melman parle de l'Oedipe comme Ă©tant une fiction â, mais câest une fiction nĂ©cessaire, indispensable, celle en fin de compte, de lâopĂ©rateur phallique, du phallus, c'est-Ă -dire cette nĂ©cessitĂ©, pour nous qui sommes des occidentaux, monothĂ©istes, parce quâil faut faire la distinction, marquĂ©s donc par la lettre, et par la lettre alphabĂ©tique, on est structurĂ©, on est pris dans cette organisation qui est lâĆdipe et qui est une façon de nous dĂ©fendre de la structure.
Ce sont des choses que Melman aborde dans le sĂ©minaire du Refoulement et dĂ©terminisme des nĂ©vroses, je vous convie fortement Ă le lire, parce que â de quoi sâagit-il ? â de pouvoir saisir Ă travers cette fiction, nĂ©cessaire, car si on nâest pas dans la fiction nĂ©cessaire du phallus, on est dans le mythe individuel du nĂ©vrosĂ©. Et lĂ , on est dans la revendication, et on nâen sort plus, car on est lĂ Ă expliquer la souffrance au travers de traumatismes singuliers, personnels, uniques et originaux, alors que nous savons que nous sommes tous, en derniĂšre instance, marquĂ©s par ce traumatisme fondamental, câest-Ă -dire la façon dont le trou, le manque, la perte sâarticulent autour de ce signifiant phallique ou de cette fonction phallique, qui est le centre du schĂ©ma de la sexuation. Je ne sais pas si vous me suivez dans ce que je dis, mais il me semble important dâavoir ce repĂšre pour pouvoir peut-ĂȘtre, comprendre ou sentir quelque chose, de ce que Lacan dit, par exemple par rapport au fĂ©minin, « âlaâ femme est pas-toute, parce quâil y a toujours quelque chose en elle qui Ă©chappe au discours », toujours quelque chose en elle qui Ă©chappe donc Ă la fonction phallique. La femme qu'il dĂ©crit comme "exclue de la nature des choses qui est la nature des mots". Alors vous savez que toute la question du symbolique, du signifiant, câest dâintroduire une nĂ©gativisation du monde sensible, du monde des choses, de la substance, de la matiĂšre, Ă partir du moment oĂč on est dans le langage, tout ce qui est monde naturel de lâordre physique, de ce qui est palpable, doit sâĂ©vanouir, doit ĂȘtre nĂ©gativé ; plutĂŽt, ce monde sensible, ce qui est palpable, dĂ©coule de cet effet du signifiant. Alors ce que Lacan nous dit, câest que la femme est exclue de la nature des choses qui est la nature des mots, que quelque chose en elle Ă©chappe au discours.
Il y a lĂ donc quelque chose que Lacan semble nous dire sur le fĂ©minin, comme Ă©tant en extĂ©rioritĂ© par rapport au symbolique, c'est-Ă -dire comme relevant du RĂ©el, puisque de cette extĂ©rioritĂ© on ne peut rien dire. Avec le savoir on essaye de la border, on essaye de voir quelles sont les limites que le savoir peut cerner, mais câest une extĂ©rioritĂ© dont on ne peut rien dire, et pour cause parce que câest extĂ©rieur au signifiant. Câest un hors langage. Câest un petit peu ça que je visais, lĂ , je triche un petit peu, parce que ce hors langage, dans le SĂ©minaire, il va venir plus tard : par rapport Ă la jouissance phallique, il y a la jouissance Autre comme Ă©tant un hors langage. Alors, ce rĂ©el concernant ce fĂ©minin ou ce cĂŽtĂ© droit du schĂ©ma de la sexuation, Lacan va le dĂ©finir comme Ă©tant de lâordre de la jouissance. Câest-Ă -dire cette jouissance de lâAutre, du grand Autre incarnĂ© par une femme au travers de son corps. Vous me direz si⊠â je fais un raccourci lĂ , une simplification de ce que dit Lacan, câest ma lecture, mais justement une jouissance que Lacan dĂ©finit comme Ă©tant au-delĂ de la jouissance phallique. Il y a une exigence logique Ă dire que cet Autre lĂ nâest pas quelquâun, câest lĂ la difficultĂ© de la condition fĂ©minine, nâest pas quelquâun, puisque pour ĂȘtre, pour reprendre la dimension de lâĂȘtre quâon a tant travaillĂ© les fois prĂ©cĂ©dentes, pour ĂȘtre quelquâun, il faut sâinscrire dans le symbolique. On est en train lĂ dâessayer de cerner quelque chose qui serait dans une extĂ©rioritĂ© par rapport au Symbolique. Il y a donc vous voyez tout ceci, tout un commentaire du dernier paragraphe de la premiĂšre leçon, dans ce sĂ©minaire oĂč Lacan, câest la fameuse phrase : « La jouissance de lâAutre â du corps de lâautre qui Le symbolise, nâest pas le signe de lâamour [...] Il nâest pas le signe et câest nĂ©anmoins la seule rĂ©ponse »[1]. Le compliquĂ©, câest que la rĂ©ponse est dĂ©jĂ donnĂ©e au niveau de lâamour.
Je vous convie Ă relire ces phrases comme Ă©tant Ă mon avis la reprise par Lacan, de ce fameux texte de Freud sur le ravalement de la vie amoureuse, chez Freud câest simple, lĂ oĂč lâhomme dĂ©sire, il ne peut pas aimer, lĂ oĂč il aime, il ne peut pas dĂ©sirer, ... comme Ă©tant une problĂ©matique proprement Ćdipienne. Il me semble que Lacan reprend ça, parce quâil va parler de cette jouissance, cette jouissance de lâAutre comme Ă©tant la seule rĂ©ponse, dans le registre de lâamour, mais il va bien faire la distinction entre ce qui relĂšve de lâamour, et ce qui relĂšve du dĂ©sir et de la jouissance. Il va dire lâamour câest une passion qui peut-ĂȘtre lâignorance de ses dĂ©sirs, vous voyez, en sĂ©parant les choses. Je situe lĂ ce que je disais au dĂ©part sur le non rapport sexuel, sur la distinction entre lâĆdipe et la structure, telle que Lacan nous lâamĂšne, je crois que la dimension de lâamour, de la demande dâamour se situe au niveau Ćdipien comme Ă©tant une fiction indispensable, nĂ©cessaire, fondatrice et apaisante, mais que la question de la jouissance, du dĂ©sir qui la conditionne, est peut-ĂȘtre Ă situer dans quelque chose qui se trouve au-delĂ de lâĆdipe, parce que lâĆdipe est justement ce qui vient empĂȘcher le nouage possible entre lâamour et le dĂ©sir, entre lâamour et la jouissance sexuelle.
Je vais mâarrĂȘter lĂ , câest ça ma question. Si vous avez des questions, des remarques, Jorge peut-ĂȘtre ?
Jorge Cacho : Moi je trouve quâil y a beaucoup de questions. Cette difficultĂ© effectivement, par laquelle tu as commencĂ©, c'est-Ă -dire la rĂ©sistance, - encore que Lacan distingue, dâun cĂŽtĂ© lâignorance comme rĂ©sistance et de lâautre cĂŽtĂ© lâignorance comme passion; ce nâest pas pareil, la passion de lâignorance. Le statut de la passion est un statut particulier puisque, et câest la question quâen tâĂ©coutant, je me suis posĂ©e : est-ce que, si nous prenons la voie de lâignorance comme passion, pas seulement comme rĂ©sistance, encore quâon peut supposer que la passion est une rĂ©sistance, mais ce qui est vrai de la passion dâun point de vue clinique, prenez nâimporte quel dĂ©lire passionnel, câest que du fait que la passion nâest pas dialectisable, elle fait apparaĂźtre la vĂ©ritĂ© sous un mode qui nâest pas celui oĂč elle devrait apparaĂźtre gĂ©nĂ©ralement chez nous : c'est-Ă -dire mi-dite. LĂ , elle apparaĂźt toute.
Câest impossible de ne pas la reconnaĂźtre. Et elle apparaĂźt toute, puisquâil est impossible de la dialectiser. VoilĂ des choses qui, chez Lacan, sont trĂšs subtiles, et cliniquement je pense assez importantes, ce rapport entre savoir et vĂ©ritĂ©, qui dans lâĂ©criture des discours apparaĂźt comme impossible â le rapport entre eux. C'est-Ă -dire que lĂ oĂč il nây a dâautre vĂ©ritĂ© du savoir que lâinsu, câest ça la vĂ©ritĂ© du savoir inconscient. De toute façon, câest un rapport au savoir, puisque câest un rapport au savoir en tant que âinsuâ ; mais est impliquĂ© dans le signifiant âinsuâ : le savoir comme nĂ©gativĂ©. Si nous revenons Ă ce que nous voulons reprendre, dans le rĂȘve par exemple, la question de lâombilic, câest un savoir, mais câest un savoir impossible, un savoir interdit. VoilĂ une des questions que je me posais en tâĂ©coutant : cette rĂ©sistance au savoir, est-ce que câest de lâordre de la rĂ©sistance, est-ce de lâordre de la passion, est-ce que câest de lâordre dâun rĂ©el ? â cette rĂ©sistance a affaire au rĂ©el dâun savoir insu en tant que tel.
V. H. : En tâĂ©coutant Jorge, me vient le mathĂšme du discours analytique,
J. C. VoilĂ , tout Ă fait.
V. H. Je me retenais pour ne pas lâĂ©crire...
J. C. Oui, mais vas-y !
V. H. ... oĂč justement le savoir, il est Ă la place de la vĂ©ritĂ© pour soutenir...
J. C. Oui, mais en tant que non su...
V.H. ...
J. C. Il est sous la barre.
V. H. Il est sous la barre, mais en tant quâanalyste, je crois quâon est convoquĂ© lĂ ...
J. C. Sûrement.
V.H .... mais il y a dans le SĂ©minaire une remarque de Lacan qui parle de la position analytique comme Ă©tant le support de ce savoir, pour que le âpetit aâ puisse tenir dans le dispositif analytique. Alors, je sais que je suis passionnĂ©e, Jorge, mais je ne sais pas si câest la passion de lâignorance ?!
Intervenant : Dans le discours psychanalytique, Lacan nous dit que la position juste du âpetit aâ, comme semblant, câest dâinterroger la vĂ©ritĂ© comme du savoir, ce quâelle nâest pas.
J. C. : Oui parce que sinon nous sommes... je crois quâil y a une tendance dans certains courants psychanalytiques, surtout peut-ĂȘtre bien de la psychanalyse freudienne, mais mĂȘme, une certaine tendance Ă lâintĂ©rieur du lacanisme, Ă penser que la vĂ©ritĂ© peut ĂȘtre dĂ©voilĂ©e. Et câest trĂšs moderne, câest-Ă -dire que le sujet peut ĂȘtre dĂ©voilĂ©...,
V. H. : La transparence et le signifiant sont lĂ dans le discours social
J.C. ... mais ça rĂ©pond Ă une logique. Nous pouvons la critiquer mais il faut la fonder, sur quoi elle se fonde ? Cette idĂ©e que le savoir ne serait pas que lâidĂ©al du savoir, et ça on le voit bien dans le dispositif de lâenseignement par exemple, jâai eu la chance dâenseigner pendant des annĂ©es et de voir comment ça sâest transformĂ©, câest passionnant, lâintroduction de ce savoir liĂ© au conductisme, câest-Ă -dire que lĂ nous avons affaire Ă un supposĂ© savoir â pas celui de Lacan â mais un savoir supposĂ© en tant que nĂ©cessaire Ă dĂ©voiler dans son essence, dans son fondement mĂȘme, avec le mĂ©nage que ça suppose...
H.C. L. : Est-ce que tu le situes du cÎté du Discours Universitaire, alors ?
J. C. : Tout Ă fait, le Discours Universitaire est en train de ne plus exister Ă mon avis.
V. H. : En tant que discours...
J.C. : En tant que discours, par lâinvasion du « savoir », entre guillemets, conductiste, rĂ©flexologique en fait, pavlovien. Regardez les institutions qui avant Ă©taient supposĂ©es enseigner la psychanalyse Ă lâUniversitĂ©, câest en train de..., je croyais que Censier Ă©tait encore un des piliers ! mais lâautre jour jâai eu lâoccasion de rencontrer â jâai fait partie de cette universitĂ© comme collaborateur et Ă lâĂ©poque câĂ©tait le discours non seulement analytique, mais lacanien mĂȘme qui prĂ©dominait â, des ex-collĂšgues, qui Ă©taient dĂ©primĂ©s, parce quâils subissaient, disaient-ils, la disparition de ce discours; cela produisait des effets dĂ©pressifs. On pourrait dire quâils nâĂ©taient pas suffisamment courageux, mais il arrive un moment oĂč...
V. H. Il nây a pas de place pour le sujet dans ce type de dispositif !
J.C. Alors voilĂ une des formes de passion de lâignorance qui est Ă mon avis tout Ă fait diffĂ©rente de ce que Lacan appelle « la passion de lâignorance ».
H. C. L. : Ce savoir-lĂ , tu lâappelles conductiste, ou cognitif, câest ça ?
J. C. : C'est-Ă -dire que câest lĂ oĂč prĂ©domine ce savoir qui consiste Ă adapter le sujet, Ă faire du sujet une sorte de⊠exactement la formule classique de la rĂ©flexologie : « la rĂ©ponse est fonction de la stimulation » ! Câest ça le sujet. Le sujet, câest la rĂ©ponse... Il suffit de le stimuler comme vous voulez, ça produira un sujet diffĂ©rent. Lâenseignement, câest une forme de stimulation dans cette idĂ©ologie, ce que les enfants subissent actuellement.
Intervenant : Dans la mesure oĂč on nâest pas tous inscrits dans un fantasme, qui est dĂ©terminĂ©, enfin, chacun le sien, mais qui est en quelque sorte fixe, mĂȘme sâil est Ă©volutif, cette fonction, ça va produire forcĂ©ment un symptĂŽme, parce que ça va aller Ă lâencontre du fantasme de ce cas.
J. C. : Oui, mais ces symptĂŽmes seront traitĂ©s selon cette idĂ©ologie. Câest le traitement de la thĂ©rapie conductiste. Alors quâest-ce que ça vous donne ça ?
Intervenant : Oui alors la question câest : quâest-ce qui se passe au bout ?
Thierry Florentin: Pourquoi dites-vous âconductisteâ, Jorge ? parce que câest trĂšs intĂ©ressant ce terme-lĂ .
J. C. : Oui, parce que on lâa appelĂ© comme ça ? Vous lâappelez autrement ?
V. H. : Comportementaliste.
T. F. : « Conductiste », câest un terme que je ne connaissais pas..
V. H. : Câest un hispanisme, mais qui est en effet trĂšs pertinent.
J. C. : Oui, câest la thĂ©orie pavlovienne, dont la formule est trĂšs simple et trĂšs efficace, puisque ça a Ă voir â non pas au sujet â, mais Ă quelquâun dont la conduite, le mode de se conduire doit rĂ©pondre Ă cette formule. Ăa ne sâadresse pas Ă un sujet, ça sâadresse Ă une maniĂšre de se conduire qui est statuĂ©e, donc ça sâadresse aux masses, nous connaissons, câest le fonctionnement massif de ces formules.
H. C. L. : Et ça sâadresse, câest justement ce qui est caractĂ©ristique, aux autres, et que ces thĂ©ories sont menĂ©es par des personnes qui ne sâinterrogent pas en quoi elles sont elles-mĂȘmes conduites. Elles sâexcluent de la thĂ©orie, cette thĂ©orie est pour les autres et lĂ il y a la tonalitĂ© des Ă©changes, quelque chose de trĂšs diffĂ©rent entre ce champ qui va Ă©crire pour les autres, câest-Ă -dire en Ă©tant hors champ soi-mĂȘme. LâexpĂ©rimentateur est hors champ. Et puis le travail et notamment, grĂące Ă la topologie de Lacan que nous faisons, dans laquelle lâanalyste nâest pas hors champ. Il est bien dedans, ce qui fait quâil est trĂšs difficile dâailleurs de faire thĂ©orie dans la psychanalyse. Il faut des hommes exceptionnels pour pouvoir arriver Ă thĂ©oriser quelque chose dans lequel ils sont eux-mĂȘmes pris. Et thĂ©oriser dâune façon qui en rende compte.
J. C. : Câest trĂšs important dâĂ©voquer cette question, parce que câest un nouveau mode de rĂ©sistance... [Tout-Ă -fait.], qui est trĂšs difficile Ă manier.
Intervenant : Cela a Ă©tĂ© lâobjet du week-end passĂ©, dans lâassociation, la question a Ă©tĂ© largement Ă©voquĂ©e, de la mĂȘme maniĂšre que vous, mais moins rassemblĂ©e que votre approche, mais ça Ă©tĂ© dit de la mĂȘme maniĂšre et ce que vient de dire Henri aussiâŠ
Jean PĂ©rin : Câest curieux, parce que Pavlov...
J. C. : Non, dâabord je ne veux pas que ça se dĂ©voile, enfin... mais je lâai prĂ©sentĂ© comme la rĂ©sistance dans la modernitĂ©, mais pas pour faire maintenant un discours sur...
V. H. : Je voudrais ajouter quelque chose, parce que ce qui Ă mon avis dĂ©coule de ce quâon peut interprĂ©ter de cette modalitĂ© que tu dĂ©cris, câest la prĂ©tention dâune exhaustivitĂ© du savoir, comme si le savoir pouvait vraiment venir Ă bout de la vĂ©ritĂ©, la faire disparaĂźtre en tant que telle. Alors que ce lieu de la vĂ©ritĂ©..., je tâĂ©coutais et je pensais Ă ce quâavait dit Henri ce matin, par rapport Ă cet oubli nĂ©cessaire que comporte lâadvenue de la lettre. Comment dans la lettre il y a un passage quâon doit laisser de cĂŽtĂ©... et jâai envie de situer lĂ un moment de vĂ©ritĂ© quâon ne peut pas avoir tout le temps prĂ©sent Ă lâesprit. On rentre dans la lettre, on opĂšre avec des lettres, on symbolise avec des lettres, mais la lettre a une histoire que tu as bien dĂ©crite, parce que tu lâas dĂ©crite comme Ă©tant de lâordre dâun temps logique et pas dâune historicitĂ©, dans le temps, avec le passage Ă vide nĂ©cessaire pour qu'elle advienne.
Je crois que si Lacan insiste dans les derniers sĂ©minaires sur les mathĂ©matiques, câest parce que les mathĂ©matiques, en dĂ©montrant lâimpossible, Ă partir du jeu de lettres elles-mĂȘmes, vont servir Ă Lacan pour donner au rĂ©el un statut qui va rendre possible le nouage. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Je pense Ă la façon dont les mathĂ©matiques dĂ©montrent lâincomplĂ©tude: Cantor, Gödel, etc. Câest lĂ oĂč Lacan va sâappuyer pour dire : du rĂ©el il y a. Il y a un rĂ©el, il est dĂ©montrĂ© ce rĂ©el comme ce qui redonne sa place Ă cette vĂ©ritĂ© dont on ne veut rien savoir.
H. C. L. : Ce qui est paradoxal, câest que le savoir aujourdâhui, les savoirs, nous apprennent plutĂŽt lâĂ©tendue de notre ignorance. Quand on pense quâon ne connaĂźt de lâunivers que, je ne sais plus si câest 15%, enfin câest quand mĂȘme, Ă©tonnant de continuer Ă fonctionner dans le champ de la connaissance avec cette idĂ©e de tout couvrir aujourdâhui. Et il est probable que cette approche conductiste apparaĂźtra dans les gĂ©nĂ©rations futures comme lâobscurantisme de notre Ă©poque.
J. C. : Câest vrai quâon nâest plus dans lâunivers des LumiĂšres, lâAufklĂ€rung, ni de lâhumanisme. On Ă©crit beaucoup sur le post-humanisme, qui a Ă voir avec. Lacan Ă©tait un homme de lâAufklĂ€rung.
Intervenant : Une remarque, on a dit tout Ă lâheure : « il y a plusieurs rĂ©els » et moi je suis choquĂ© par votre assertion que le modĂ©lisme suffirait Ă prouver lâincomplĂ©tude, il nâen prouve quâune, câest lâincomplĂ©tude de tout systĂšme formel syntaxique ; mais lâincomplĂ©tude sĂ©mantique, câest celle quâon vit avec notre corps, qui est une deuxiĂšme incomplĂ©tude, câest le mystĂšre du corps parlant, câest le fait que le signifiant nous marque, et donc celle-lĂ , elle nâest pas accessible Ă la dĂ©monstration mathĂ©matique, et on peut faire tous les thĂ©orĂšmes quâon veut, on nâarrivera jamais Ă cette perte que reprĂ©sente lâobjet a, une fois quâil nous a quittĂ©s.
Autre intervenant : Mais ce qui est intĂ©ressant quand on lit Gödel mais ça mĂ©rite quâon prenne beaucoup de temps, on voit quâil Ă©tait sur cette mĂȘme longueur dâonde. Il est parti justement de Hilbert pour arriver Ă quelque chose dâautre, ça lui a dâailleurs coĂ»tĂ© beaucoup de choses, beaucoup de temps et beaucoup dâinimitiĂ©. Je crois quâil Ă©tait sur la mĂȘme brĂšche que nous, si on veut bien le lire mais câest assez compliquĂ©.
J. C. : Oh, câest intĂ©ressant le fait quâil y ait une incomplĂ©tude Ă diffĂ©rents degrĂ©s.
V. H. : Il y a deux théorÚmes.
Intervenant : Ce nâest pas rien que deux thĂ©orĂšmes, câest toute sa recherche aprĂšs quâil ait Ă©tabli son thĂ©orĂšme de lâincomplĂ©tude, il nâa pas cessĂ© de chercher autre chose et câest dans le mĂȘme sens que Freud et Lacan.
J. C. : Sâil y a dâautres questions Ă partir de ce que Virginia nous a apportĂ©.
V. H. : Tu nâas pas dit tes questions, jâai Ă©tĂ© trop bavarde encore une fois...
J. C. : Non, non, câest trĂšs important, comme position.
Pour ma part, câest trĂšs simple, ma question, je vais vous dire, je vais essayer de vous dire ce qui mâa intĂ©ressĂ© et comment jâai essayĂ© â jâallais dire « de progresser » mais jâai peut-ĂȘtre « rĂ©gressé » ! peu importe Ă la limite â, dâavancer. Câest une question que jâavais posĂ©e Ă la premiĂšre rĂ©union que nous avons eue ensemble. Il me semble que ce SĂ©minaire, parmi les questions fondamentales pose bien sĂ»r celle de lâĂȘtre, qui a Ă©tĂ© souvent abordĂ©e dans ce groupe par mes collĂšgues et amis, et puis la question de lâamour, que tu as Ă©voquĂ©e, et qui est dâune Ă©norme complexitĂ© dans ce sĂ©minaire. Je voudrais dire quelque chose lĂ -dessus â en mâappuyant sur tout ce que Lacan, dans ce sĂ©minaire, dit sur lâamour et, aprĂšs, jâessaierai de vous dire pourquoi Lacan aborde lâamour de cette maniĂšre. Quelle est la raison finalement ?
Câest que, dĂšs les premiĂšres pages câest-Ă -dire les pages 14, 56, 64 etc., il y a des choses fondamentales quâil va reprendre par la suite. Par exemple : La jouissance Autre, que tu as Ă©voquĂ©e Ă la fin de ton propos, la jouissance Autre nâest pas un signe de lâamour, il ne dit pas : ce nâest pas le signe de lâamour. Ce nâest pas un signe de lâamour. Autrement dit, il y en a plusieurs signes de lâamour. Et ça, câest trĂšs important. Pourquoi ? Parce que pour Freud, il nây a quâun signe de lâamour, qui est lâamour en tant que narcissique, il nây en a pas dâautres. Lacan, dâabord, met en relation, Ă nous de voir â tu lâas Ă©voquĂ© mais nâa pas pu le traiter â, la relation entre jouissance et amour. Il ne dit pas quâil nây en ait pas, une relation, il dit que lâamour ce nâest pas un signe, pardon..., que la jouissance nâest pas un signe de lâamour. Mais il les met en relation â jouissance et amour â, choses qui chez Freud avaient Ă©tĂ© radicalement sĂ©parĂ©es. La jouissance sexuelle et lâamour, comme il le dit dĂšs le dĂ©but, autrement dit dĂšs les Trois essais, sont deux courants qui doivent se diviser. Et cliniquement ça apparaĂźt de telle maniĂšre que la vĂ©ritĂ© saute aux yeux : chez lâobsessionnel, pour qui cette division, ce nâest pas une division ; ça nâa jamais â semble-t-il â Ă©tĂ© uni ! Les deux courants nâont jamais eu un point de connexion. On pourrait aussi lâentendre comme ça, Ă la diffĂ©rence dâautres nĂ©vroses.
Donc, câest la question permanente de Lacan dâinsister sur le fait que lâamour est un signe ; et il le dit, non seulement que la jouissance nâest pas le signe de lâamour, mais aprĂšs, sur lâamour, il dit quâil est un signe. Mais est-ce que ce nâest quâun signe ? Câest la question que nous pouvons nous poser. Et surtout, quel signe est-il ? Il est le signe de quoi lâamour ? Est-ce quâil est le signe de ce lien â comme Freud lâa toujours soutenu et affirmĂ© â est-ce quâil est le signe dâune modalitĂ© relationnelle Ă autrui qui est basĂ©e, fondĂ©e sur le narcissisme ? Autrement dit : lâautre en tant que mon double, celui sur lequel jâinvestis parce quâil me reprĂ©sente dans ce quâil y aurait dâidĂ©al chez moi, dâidĂ©al du moi?
Vous voyez bien comment Freud, dans la question du narcissisme, fait jouer les trois instances, la division du Moi entre le moi proprement dit, lâidĂ©al du moi et le moi-idĂ©al, qui pour lui avaient le mĂȘme statut narcissique, alors que Lacan â comme nous le savons, dĂšs les premiers SĂ©minaires â va distinguer radicalement lâidĂ©al du moi et le moi idĂ©al, comme appartenant Ă deux registres hĂ©tĂ©rogĂšnes : le Symbolique et lâImaginaire. Lacan revient sur cette question, sur cette insistance comme quoi lâamour est un signe. Mais un signe de quoi ? Eh bien continuons, parce que câest la question que je me posais. Dâabord : lâamour est un signe, mais de quoi ? et deuxiĂšmement : est-ce quâil nâest quâun signe ? Ăa me semblait un peu court (rires) et je vous dirai pourquoi, plus tard.
Câest que Lacan a toujours Ă©tabli la distinction entre signe et signifiant. Et pour la premiĂšre fois dans son enseignement, que je sache, câest la premiĂšre fois que dans ce SĂ©minaire il va subvertir le statut du signe, Ă partir de quoi ? Ă partir de lâexemple de la thĂ©orie du signe la plus classique, celle des StoĂŻciens, dont un des multiples exemples est celui-ci, que vous connaissez tous : Il nây a pas de fumĂ©e sans feu. Autrement dit, la fumĂ©e est le signe du feu. Sâil y a de la fumĂ©e, câest quâil y a du feu ? Et Lacan va complĂštement subvertir cette dĂ©finition et il va dire : sâil y a de la fumĂ©e, câest quâil y a un fumeur. Autrement dit : il y a un sujet. DâoĂč la transformation du statut du signe, et donc de lâamour, puisque lâamour câest un signe. Câest un signe, qui vise quoi ? Ce que vise le signe, c'est-Ă -dire le sujet. Enfin, câest lâarticulation sur laquelle on reviendra aprĂšs, si vous le voulez bien.
Intervenant : Pourquoi ?
Jorge Cacho : Parce que câest complexe, on ne peut pas lĂ en discuter. Il y a aussi..., câest madame Lemaire qui est lĂ , qui a fait ce travail considĂ©rable sur la Logique de Port-Royal [2], travail tout Ă fait intĂ©ressant, que je vous recommande, oĂč apparaĂźt dans cette thĂ©orie de Port-Royal le statut du signe, mais en tant que disjonction de deux substances, la substance pensante â la division cartĂ©sienne â, la pensĂ©e et lâĂ©tendue. On est dans cette conception du signe, telle que Maryvonne a trĂšs bien dĂ©veloppĂ© son texte, et on voit bien que lĂ le signe est liĂ©, non Ă lâĂ©criture, Ă la trace, mais Ă la substance. Câest ce que fera Lacan, câest justement dĂ©barrasser le signe de toute substance. Câest pourquoi Lacan fait appel Ă la thĂ©orie des signes de Port-Royal en tant quâelle relĂšve dâune conception substantialiste du signe, qui est strictement, je ne dirai pas opposĂ©e, mais strictement hĂ©tĂ©rogĂšne Ă la conception, Ă la maniĂšre dont Lacan aborde le signe c'est-Ă -dire en tant que signe dâun sujet, pas dâune substance. Alors que le sujet est dĂ©fini par Lacan, y compris dans le SĂ©minaire Encore, comme celui qui est reprĂ©sentĂ© par un signifiant, pas par un signe, auprĂšs dâun autre signifiant. Je ne fais que relever la complexitĂ© de cette Ă©laboration de Lacan dans ce sĂ©minaire, câest pourquoi il est difficile de suivre, si on essaie de cerner les choses de prĂšs. Et il y a Ă©normĂ©ment de choses Ă dire. Il affirme et câest un point qui me semble fondamental, que lâamour, en tant que signe, implique une nouvelle dĂ©finition du signe, au fait quâil fait signe de quelquâun, dâun sujet, en tant quâek-sistence, ce nâest pas en tant quâil est, quâil participe de lâĂȘtre, mais en tant quâil ek-siste.
V. H. : Câest Ă la page ?
Jorge Cacho : Ă la page 96. Il ne le dit pas exactement comme ça. Et il dit encore autre chose, câest que lâamour est signe, non seulement signe, pp.55-6, lâamour est signe pointĂ© de ce quâon change de raison, et puis il parlera en essayant de dĂ©velopper cette question de la raison. Il sâagit de quelle raison ? Ce nâest pas la raison aristotĂ©licienne bien sĂ»r, puisque la raison aristotĂ©licienne est liĂ©e strictement Ă la question de lâĂȘtre. Câest donc un signe pointĂ© de ce quâon change de raison, autrement dit, il affirmera ça un peu plus loin, câest quâon change de discours. Câest le changement de discours dont lâamour est signe. Et je rajoute, en suivant Lacan, je ne fais que suivre ce quâil dit, et je vous donne les pages, câest que câest un signe de changement de discours, alors que tout changement de discours, dit-il, dans ces pages, tout changement de discours est, produit, disons, et permet lâĂ©mergence, nâimporte quel discours Ă©merge Ă partir du discours analytique. Câest lâanalytique qui fait que les autres discours Ă©mergent. Donc si lâamour est le signe du changement de discours, on peut nĂ©cessairement, logiquement, considĂ©rer que lâamour est interne au discours analytique.
Alors, oĂč il est inscrit dans ce discours ? Parce que pour Freud, lâamour est lâĂ©quivalent de lâanalyse. Lâanalyse, câest le transfert. Pour Freud, il nây a pas dâautre dĂ©finition de lâanalyse. Lâanalyse, câest lâanalyse du transfert. Et le transfert, câest quoi ? Le transfert, câest lâamour. Non seulement le transfert, câest lâamour, mais le transfert, dit Lacan, câest le seul vrai amour.
Autrement dit, lâamour du transfert â pas un autre amour â est celui qui a le rapport le plus Ă©troit Ă la vĂ©ritĂ©, chose que tu as posĂ©e. Pourquoi ? Nous pouvons nous poser la question â ce serait un dĂ©bat aujourdâhui. Câest une question qui me semble importante â en quoi lâamour a ce lien au Discours Analytique ? Et est-ce quâil est dans une des quatre places, est-ce quâil se dĂ©place dâun lieu Ă lâautre ? Quoi quâil en soit, nous savons par Freud â et Lacan ne lâa pas dĂ©menti â que lâamour du transfert, pas nâimporte quel amour, est le vrai amour, autrement dit celui qui dit la vĂ©ritĂ© sur lâamour. Lacan disait, au dĂ©but de son enseignement, de lâamour de transfert, quâil Ă©tait dâun cĂŽtĂ© la plus grande rĂ©sistance â tu en as parlĂ© â, que câĂ©tait une rĂ©sistance pour lâanalyse, et en mĂȘme temps que câĂ©tait le moteur de lâanalyse, donc quâil fallait le soutenir, dâune maniĂšre dosĂ©e et selon la situation du patient bien sĂ»r.
Lacan ne dĂ©finit pas le transfert par lâamour, Lacan dĂ©finit le transfert par le savoir supposĂ© auâŠ
Virginia Hasenbalg : Dans le graphe du dĂ©sir, il va situer les deux chaĂźnes signifiantes, et il va situer le transfert comme Ă©tant une demande dâamour...
J. C.. : Comme demande, ce qui est autre chose ...
V.H. : ... demande dâamour, quâil faut accueillir
Jorge Cacho : Demande dâamour. Il y a lâamour, mais la demande dâamour, câest ce qui rĂ©vĂšle justement, dans lâanalyse, dans lâamour du transfert, disons, la vĂ©ritĂ© de lâamour, câest-Ă -dire quâelle nâa pas de limite parce que lâamour demande⊠il nây a pas de frontiĂšre Ă lâamour ; lâamour demande lâamour. Et pourquoi lâamour demande lâamour ? Parce quâil y a ce lien entre lâamour du transfert, selon Freud, et cette question de lâunien. Le Un comme unien. Autrement dit, cette tendance de lâamour Ă faire Un avec lâautre, Ă©tant donnĂ© quâil y a lĂ un impossible du rapport, eh bien, lâamour demande toujours lâamour.
Câest donc lâamour comme signe du changement de discours et que donc dans ce changement de discours, il y a toujours quelque Ă©mergence du discours analytique. Vous trouvez ça Ă la page 56 .Et donc nous pouvons lĂ©gitimement mettre en relief le lien particulier de lâamour avec le discours analytique. Je ne sais pas comment. Ce serait Ă voir.
Un autre point qui me semble important et que jâai dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, câest que lâamour, comme dit Lacan vise â il dit des choses qui sont apparemment assez contradictoires, et que jâessaierai de voir un peu â il dit que lâamour vise le sujet mais avant, Ă la page 96, avant, dans une autre page que je retrouverai, jâespĂšre, il dit que lâamour vise lâĂȘtre. Alors, est-ce quâon peut supposer quâil vise lâĂȘtre du sujet ? Et cliniquement, cela ne me semble pas incohĂ©rent, parce que nous voyons par exemple lâidentitĂ© chez des patients, lâidentitĂ© entre aimer et capturer, par exemple. Autrement dit, arriver Ă ce noyau quâil y aurait dans lâautre et qui le constitue comme tel. Câest ce qui apparaĂźt trĂšs bien dans le SĂ©minaire sur le Transfert, dans la derniĂšre sĂ©ance, dans ce dialogue tragique entre Socrate et Alcibiade, oĂč Socrate dit Ă Alcibiade : « Mais, Ă©coute, tu te trompes, ce nâest pas moi qui ai cet objet, cet ĂȘtre, cet agalma. » Cet ĂȘtre, nous pouvons penser, qui fait que lâautre soit si merveilleux, qui le constitue, qui le tient, ce nâest pas moi qui lâai, câest lâautre. Donc, il y a ce rapport entre  le signe de lâamour vise le sujet et vise lâĂȘtre. Lacan va dire Ă un certain moment, lĂ , câest encore autre chose, que la haine aussi vise lâĂȘtre. Donc, est-ce que nous sommes dans le dispositif freudien de considĂ©rer que la haine et lâamour sont ambivalents, câest-Ă -dire quâon passe de lâun Ă lâautre ? Lacan laisse entendre ça quand il fait lâĂ©criture de hainamoration, sans coupure... Il nây a pas dâamour sans haine. Si ce nâest que dans ce lien de la haine Ă lâĂȘtre, Lacan va faire la diffĂ©rence entre le rapport de la haine Ă lâĂȘtre et le rapport de lâamour Ă lâĂȘtre, en disant la chose suivante : dâabord, il fait une sorte dâhomophonie entre ĂȘtre et haĂŻr : il est/il hait (au tableau). Il fait cette homophonie pour continuer Ă dire que lâamour, Ă diffĂ©rencier maintenant le rapport de lâamour et de la haine, lâamour, dit-il, prĂ©tend atteindre lâĂȘtre ; il prĂ©tend, mais ce quâil nâatteint, ce nâest que le semblant dâĂȘtre. Donc dans lâamour, nous avons affaire au semblant, pas Ă lâĂȘtre. Ăa me semble un point clinique vraiment Ă relever. Tu parlais de fiction, nous avons le sentiment souvent que lâamour et le semblant collent ensemble, je ne sais pas comment, mais chacun Ă sa maniĂšre. Il y aurait beaucoup de chosesâŠ
Je vais finir par un petit commentaire, parce que Lacan en parle deux fois dans son enseignement, dans le sĂ©minaire sur les Psychoses, autrement dit lĂ oĂč lâamour apparaĂźt comme passion, et cette passion de lâamour a toujours passionnĂ© Lacan, puisque câest comme ça quâil a commencĂ© sa thĂšse : AimĂ©e. Dâabord, il lâa appelĂ©e AimĂ©e, puis, c'est un dĂ©lire Ă©rotomaniaque, un dĂ©lire oĂč lâamour apparaĂźt dans sa vĂ©ritĂ©. Il en parle dans ce sĂ©minaire, dans la sĂ©ance du 16 novembre 1960 et dans le SĂ©minaire Encore, dans lâĂ©dition de lâAssociation page70, il parle de plusieurs auteurs chrĂ©tiens. Et pourquoi ? Nous pourrons nous poser la question. Il parle dâabord du PĂšre jĂ©suite Pierre Rousselot qui avait Ă©crit cette histoire du problĂšme de lâamour au Moyen-Ăge â ce magnifique ouvrage â oĂč il divise, selon la thĂ©orie ancienne, lâamour physique et lâamour extatique dont parle Lacan. Page 70, aux Ă©ditions du Seuil. Il parle de Pierre Rousselot, il parle aussi dâautres que je ne veux pas nommer, faute de temps, et il parle de ce livre qui a eu tant de succĂšs, Eros et AgapĂȘ, qui vient dâĂȘtre rééditĂ© aux Ă©ditions du Cerf, câest un joyau de la littĂ©rature sur ce problĂšme. Lacan dans le SĂ©minaire Encore indique comment ce livre de Nygren, qui Ă©tait un protestant â câĂ©tait un thĂ©ologien protestant â il divise, il oppose Eros et AgapĂȘ.
Quâest-ce que câest, Eros et AgapĂȘ ? C'est trĂšs complexe. Je crains de dire des choses trĂšs bĂȘtes. Ce nâest pas pour ne pas dire des choses trĂšs bĂȘtes, mais des choses qui rĂ©duisent lâĂ©criture de ce texte qui est formidable et dâune articulation merveilleuse, dâune rigueur⊠Il oppose ces deux amours, puisque lâAgapĂȘ, câest aussi une forme dâamour, et nous verrons pourquoi Lacan sâest fondĂ© sur cet AgapĂȘ. La diffĂ©rence entre les deux, câest que l' Eros, dont Lacan a parlĂ© tout au long du SĂ©minaire du Transfert, en commentant le Banquet de Platon, oĂč il distingue, comme Platon dâailleurs, la position, dans lâamour, de lâamant et de lâaimĂ©, de lâĂ©romenos, qui est lâaimĂ©, et de lâĂ©rastĂšs, qui est lâaimant...
Eh bien, il y a donc, Ă lâintĂ©rieur de lâamour, cette double position, et le transfert selon Lacan dans le SĂ©minaire sur le Transfert consiste dans la subversion de la position, autrement dit de faire que lâaimĂ© devient aimant. Câest le cas dâAlcibiade. Ce changement de place signifie que celui Ă qui, dans le couple, sâadresse lâamour, reprĂ©sente â on y cherche â ce qui manque Ă lâaimant. LâaimĂ© reprĂ©sente, et tu en as parlĂ©, ce qui vient Ă combler ce manque, ce trou, si nous voulons revenir Ă ce que Henri nous a dit ce matin. Lâaimant sâadresse Ă lâaimĂ©, en tant quâil est le lieu oĂč son trou peut ĂȘtre, sinon rempli, du moins couvert. Câest une des fonctions essentielles dans lâanalyse de la place de lâanalyste, et dans le traitement de cette demande de combler ce trou qui est structural, mais dont il reprĂ©sente lâobjet. Et câest pourquoi, dans le discours analytique, lâobjet a est Ă la place de lâagent...
Augustin, je termine avec cette remarque, qui est citĂ© souvent comme vous le savez par Lacan, dâune maniĂšre beaucoup plus prĂ©cise dans le SĂ©minaire Encore, Augustin a voulu, comme toujours, par son intelligence orientale, et par sa connaissance de la tradition ancienne, grĂ©co-latine, a voulu faire quelque chose, ce quâon appelle une synthĂšse â il Ă©tait hĂ©gĂ©lien avant Hegel ! â entre justement ces deux amours, lâamour de Eros, autrement dit la recherche dâun bien qui me manque, donc un amour Ă©goĂŻste, que je cherche pour bĂ©nĂ©ficier de ce qui me manque, donc un amour centrĂ© sur lâego, et qui, dans la tradition mĂ©diĂ©vale sâappelait, et que Lacan cite dâailleurs, lâamour⊠- il fait la diffĂ©rence comme câĂ©tait Ă lâĂ©poque divisĂ©, entre lâamour extatique et lâamour physique. Lâamour physique, câest cet amour qui cherche le bĂ©nĂ©fice du sujet, la phusis, la nature. Et lâamour extatique, câĂ©tait lâamour divin, supposĂ© ĂȘtre absolument gratuit. Dans lâamour divin, on ne cherche que lâamour de lâAutre, mais en tant quâobjectif, pas en tant que subjectif, ce nâest pas pour bĂ©nĂ©ficier de quoi que ce soit... Câest parce que lâAutre mâaime, que je lâaime. Autrement dit, dans la tradition extatique, lâamour vient de lâAutre, c'est ce qui intĂ©resse Lacan, cela ne vient pas de mon semblable ; ça vient de lâAutre. Et donc il y a une toute une autre dimension que purement imaginaire. Câest du tout Autre, quâon appelle Dieu, comme on dit.
Virginia Hasenbalg : Tu as dĂ©veloppĂ© lâEros, Ă©rastĂšs, Ă©romenos, et puis lâAgapĂȘ, tu as dit que câĂ©tait une forme dâamour...
Jorge Cacho : Câest une forme dâamour. LâAgapĂȘ, câest la traduction chrĂ©tienne de lâamour de Dieu. Câest un amour gratuit, mais gratuit au double sens : câest-Ă -dire que la crĂ©ature est aimĂ©e par le CrĂ©ateur, câest comme ça quâon les appelait Ă lâĂ©poque dans la tradition chrĂ©tienne, dans les trois monothĂ©ismes : Dieu est CrĂ©ateur. Câest le rapport du CrĂ©ateur Ă la crĂ©ature, pas parce quâelle est aimable, mais parce quâelle est crĂ©ature. Câest par le statut du sujet. Il peut ĂȘtre bon, mauvais, tout ce quâon voudra, dans la tradition chrĂ©tienne, et ça, câest la grande diffĂ©rence avec la tradition hĂ©braĂŻque. Câest la subversion, parce que dans la tradition hĂ©braĂŻque, lâamour du CrĂ©ateur Ă sa crĂ©ature est fondĂ© sur la loi : câest dans la mesure oĂč la crĂ©ature obĂ©it Ă la loi divineâŠ
V. H. : Il paye un prix, alors que ce que tu nous dis de lâamour chrĂ©tien, câest quâil est gratuit.
J. C. : Oui, câest ça la grande diffĂ©rence.
V. H. : Est-ce que tu ne vois pas lĂ quand mĂȘme â câest mon intuition â une distinction entre lâamour maternel et lâamour paternel ?
J. C. : On peut. SĂ»rement, ce nâest pas lâamour du Nom-du-PĂšre.
V. H. : Parce que lâamour gratuit : tu es aimĂ© parce que tu es crĂ©ature ; aucun effort Ă faire !
J. C. : VoilĂ Â ! Câest surtout dans la tradition protestante.
V. H. : Quâest-ce quâils disent les protestants ?
J. C. : Justement, ce que je viens de dire. Câest-Ă -dire que lâamour est pure gratuitĂ©. Quâil nây a aucun rapport. Parce que dans la tradition catholique, câest un peu diffĂ©rent : pour que lâamour soit mĂ©ritĂ©, il faut les Ćuvres. Il nây a pas dâamour sans Ćuvres.
V. H. : Ce nâest pas si gratuit que çaâŠ
J. C. : Ce nâest pas si gratuit que ça.
V. H. : Tu peux lâacheter un peu !
Jorge Cacho : Non, attends ! Ce nâest pas que tu peux racheter quoi que ce soit, puisque de toute façon, tes Ćuvres sont des Ćuvres qui sont soutenues, inspirĂ©es par lâamour de Dieu.
Pourquoi Lacan sây intĂ©resse ? Je dis un mot sur la doctrine synthĂ©tique dâAugustin, puisque lâamour Ă©prouvĂ© pour Dieu, dans sa doctrine sur lâamour, quâil appelle Caritas, la charitĂ©, il va traduire en latin le terme AgapĂȘ, il lâappelle Caritas. Câest la maniĂšre de traduire dâAugustin ; câest une question vĂ©ritable, mais nous nâavons pas le temps â dans lâamour Ă©prouvĂ© pour Dieu, dans la Caritas, pas en tant que prĂ©tention dâacquĂ©rir un bien personnel, ce nâest pas du cĂŽtĂ© de uti. Lacan divisera le uti et le frui chez Augustin, vous vous rappelez ? Non? Il en parle pourtant dans Encore. Oui, uti et frui.
V. H. : Oui, oui, uti et frui, câest dans la premiĂšre leçon.
Jorge Cacho : Câest que lâamour de Dieu, pour Augustin, la Caritas, ce nâest pas un amour en tant quâil prĂ©tend acquĂ©rir un bien personnel, ce nâest pas une utilisation de lâAutre pour acquĂ©rir un bien personnel mais câest un amour sans cupiditas. Lâamour de lâuti, câest un amour avec cupiditas, avec la recherche dâun bien personnel ; ça, câest lâamour physique. Comme ils disent, les objets du monde, câest un amour mondain, et câest un amour temporel. Lâamour de la Caritas ne vise pas autre chose que lâamour de Dieu dans sa pure gratuitĂ©. Câest lâinterprĂ©tation de Nygren. Je crois quâil exagĂšre. Je ne vais pas⊠je nâai pas eu le temps⊠je ne sais pas si ça vous intĂ©resse spĂ©cialement.
Un intervenant : Plotin en parle comme ça aussi.
Jorge Cacho : Plotin. Plotin, câest la question du Un, câest liĂ© Ă lâamour, mais comme dĂ©passement de la question de lâĂȘtre. Pourquoi Lacan aborde ces questions ? Câest parce quâen effet, dans lâanalyse, nous avons affaire Ă une autre Ă©rotique que celle qui a Ă©tĂ© introduite par Freud, qui fait de lâamour un phĂ©nomĂšne exclusivement, strictement imaginaire. Lacan veut aborder lâamour par dâautres corrĂ©lations, ne serait-ce que lâaspect symbolique de lâamour, en tant quâil sâadresse Ă lâAutre, en tant que grand Autre, et surtout par la maniĂšre dont lâamour dans la tradition chrĂ©tienne â ce qui lâintĂ©resse â est au cĆur, dans son union, dans son intrication avec la jouissance, de la conception mystique de lâamour. Et câest pourquoi il cite plusieurs mystiques : Jean de la Croix, dâAvila et puis cette mystique hollandaise dont le nom est trĂšs difficile Ă prononcer [Hadewijch dâAnvers] mais sur qui notre collĂšgue Hubert Ricard a Ă©crit un article remarquable dans la revue La CĂ©libataire, dans le numĂ©ro sur lâidentitĂ© chrĂ©tienne. Il a Ă©crit un article sur cette mystique.
C'est-Ă -dire que Lacan Ă©labore dĂ©jĂ dans lâEthique, dans la sĂ©ance du 26 XII 59, une Ă©rotique qui est diffĂ©rente. Une Ă©rotique qui a affaire Ă cette liaison entre la jouissance et lâamour, parce que la mystique est le lieu oĂč sâexprime, sâĂ©crit, parce que câest surtout des Ă©critures ; les mystiques parlaient. Les textes par exemple de Bernard, saint Bernard, que Lacan cite dans Encore, câest les commentaires que Bernard avait dâabord prononcĂ©s devant ses moines.
V. H. : Ăa a rapport aux confesseurs, mâas-tu dit, les confesseurs les faisaient Ă©crire.
Jorge Cacho : Oui, mais ça passait dâabord par la parole. Donc câĂ©tait quelque chose quâils arrivaient Ă dire. Quelque chose. Câest ce lieu â et je crois que câest ça qui passionne Lacan â la mystique, pas la mystique en elle-mĂȘme, câest parce que dans ce lieu apparaĂźt la liaison entre lâamour et la jouissance. Ils ne sont pas sĂ©parĂ©s, câest-Ă -dire que les mystiques â et ils le disent â jouissent dâaimer. Et ils essaient dâexpliquer : plus ils aiment, pas plus ils sont aimĂ©s, parce quâils se sentent complĂštement indignes, ils se sentent tous dĂ©chets.
V. H. : Comme les décharites, de déchariter, déchets
Jorge Cacho. : Ce que Lacan dit. Câest en tant que dĂ©chets quâils sont aimĂ©s ! Et ils sont le lieu oĂč cet amour de lâAutre vient les brĂ»ler. La brĂ»lure de lâamour. Le feu, et toutes les mĂ©taphores quâils utilisent, le feu de lâamour. VoilĂ un peu ce qui me semble la complexitĂ© de la question de lâamour. Je ne parle pas encore de la question de YadâlâUn qui est strictement liĂ©e.
VoilĂ un peu comment Lacan, dans le SĂ©minaire Encore, dans lâensemble du sĂ©minaire du dĂ©but Ă la fin, parcourt cette question dâune maniĂšre extrĂȘmement complexe, et pourquoi il sâintĂ©resse Ă la mystique, et surtout pourquoi il lâaborde de cette maniĂšre dont je viens dâĂ©voquer certains traits. Câest parce que Lacan fait du transfert autre chose quâun amour comme projection narcissique sur lâanalyste.
VoilĂ un peu ce que je peux vous apporter de ce qui a Ă©tĂ© mon travail jusquâĂ maintenant avec mes collĂšgues, parce que, heureusement, nous avons un cartel qui fonctionne Ă mon goĂ»t trĂšs bien, un cartel, comme ça sâappelle, qui nous fait travailler les uns et les autres chacun selon son propre truc et sa propre recherche. VoilĂ ce que je voulais vous dire.
V. H. : Je ne sais pas sâil y a des questions. Y a-t-il des questions ?
Jean PĂ©rin : Jâavais une question. Quand tu parles de lâamour, chez les HĂ©breux, et de la loi, ça mâa beaucoup intĂ©ressĂ© â [J. C.. : Mais sĂ»rement.] â Bien sĂ»r, tu nâas pas exploitĂ© la comparaison avec le Dieu chrĂ©tien â [Mais bien sĂ»r, câest tout autre chose] â Il semblerait que lâamour y tienne lieu de la loi, si je comprends bien.
Jorge Cacho : Câest plutĂŽt que lâAutre..., câest le statut de lâAutre, câest lâAutre de la Loi. Dans la tradition hĂ©braĂŻque â ce que je peux connaĂźtre ; vous pouvez me dire, sâil y a parmi vous des gens qui connaissent mieux que moi â ce lieu de lâAutre est le lieu de la Loi, mĂȘme si, dans la tradition â je ne sais pas Ă dire vrai, parce que malheureusement je ne connais pas cette langue â mais les Ăcritures, les commandements sont au futur : tu ne tueras point. Donc ça laisse, disons, une marge. Ce nâest pas : tu ne tues pas.
J. P. : Chez nous câest Ă lâindicatif prĂ©sent.
J. C. : Câest Ă lâindicatif ou Ă lâinfinitif ? Ne pas tuer. Il y a diffĂ©rentes maniĂšres, le futur aussi : tu ne tueras point. Mais quoi quâil en soit, ce qui nâest pas rien, dans lâamour de la Loi, câest le lieu de lâĂ©nonciation de la Loi et donc le sujet a affaire Ă la Loi. Donc on pourrait penser quâon pourrait ĂȘtre dans cette tradition sans pour autant ĂȘtre religieux au sens de la relation Ă Dieu, de la relation intime comme elle apparaĂźt dans le christianisme, ce qui est son problĂšme fondamental. Câest-Ă -dire quâil a affaire Ă un Un, Ă un Autre qui est habitĂ© par un sujet. Donc câest cette impossibilité ; comme lâamour demande lâamour, câest impossible de satisfaire cet Autre, qui ek-siste, et donc vous ne pouvez jamais payer votre dette. Alors, comme vous ne pouvez pas la payer, vous pouvez dire : je ne peux pas la payer, je mâen fous, que ce soit un autre qui la paye ; de toute façon, je serai pardonnĂ© et aimĂ©, je ne suis pas aimĂ© parce que je paie, mais parce que je suis ; câest une diffĂ©rence Ă©thique trĂšs profonde.
Jean PĂ©rin : Lâamour est le lieu de la Loi, câest la loi de lâamour.
Jorge Cacho : Une derniĂšre remarque : câest une Ă©thique radicalement diffĂ©rente. Ce qui fait que, comment dire, dans la tradition du monothĂ©isme chrĂ©tien, dans ses diffĂ©rentes versions, il y en a trois : la catholique, la protestante, et lâorthodoxe. Il y a des diffĂ©rences trĂšs importantes, je viens dâen remarquer une : la pure gratuitĂ© sans Ćuvres, qui nâest pas la tradition catholique. Quoi quâil en soit, dans cette tradition, le sujet est dans une position de demande permanente de lâamour, puisque, comme lâAutre est nĂ©cessairement insatisfait, puisquâil nây a pas de lois qui dĂ©terminent quelles sont les conditions de lâamour, câest un amour sans conditions. Et on voit bien, dâune maniĂšre extrĂȘme dans la position mystique, comment les mystiques dĂ©voilent la structure chrĂ©tienne dans son fondement, câest-Ă -dire de dĂ©chet. VoilĂ quelques remarques sur la diffĂ©rence⊠Il y aurait beaucoup de choses Ă approfondir⊠mais il me semble que je ne dis pas de choses trop erronĂ©es.
V. H. : Merci beaucoup Jorge, ce que tu nos apportes câest fabuleux. Pour moi, tu Ă©claires, tu me permets en tout cas, de dĂ©placer un prĂ©jugĂ©, qui sâest basĂ© sur ce que dit Freud, quand il dit que la religion chrĂ©tienne est une rĂ©gression par rapport Ă la religion juive, par rapport Ă cet Autre. Je vais le dire en termes lacaniens. Le Grand Autre pour un juif serait paternel ; pour un chrĂ©tien, il serait maternel. On se dit : Ah, ah, la loi, le Nom-du-PĂšre c'est bien, l'amour maternel, pas bon. Mais tout dâun coup, si on part de cette distinction, qui pour moi est importante, entre la structure et lâĆdipe et que lâĆdipe, câest ce qui vient nouer quelque chose qui au dĂ©part se prĂ©sente comme sĂ©parĂ©, Il y a un premier temps logique, câest le temps de lâamour de la mĂšre ; parce que si tu nâes pas adoptĂ© par ta mĂšre...
Il y a une opĂ©rativitĂ© symbolique de lâamour dâune mĂšre lorsqu'elle adopte son bĂ©bĂ© quand il arrive au monde. Il y a lĂ peut-ĂȘtre lĂ un temps logique, que nos collĂšgues qui s'occupent des enfants rappellent souvent.
Je reviens Ă ce que dit Melman, les trois temps de la cure. Le nĂ©vrosĂ© arrive avec son mythe individuel. Chacun a ses traumatismes prĂ©fĂ©rĂ©s, adorĂ©s, qui vont expliquer toute son existence. On passe tous par lĂ . Puis nĂ©cessairement, il entre dans lâĆdipe comme Ă©tant le lieu commun, la souffrance commune, de la frappe du symbolique qui nous marque tous de la mĂȘme façon. Le troisiĂšme temps, Melman le dit clairement, lâau-delĂ de lâĆdipe, câest le temps de lâobjet a, câest-Ă -dire le dĂ©chet dont tu parles. Avec ce dĂ©chet, on revient Ă cette structure, câest-Ă -dire, quâon arrive au monde, on est cette espĂšce dâobjet Ă adopter par les parents, par les figures paternelles. En tout cas, parole de grand-mĂšre, quand on voit un petit bĂ©bĂ© qui vient de naĂźtre, on perçoit quâil y a lĂ un temps pour que se mette en place lâentrĂ©e de "ce" qui vient de naĂźtre dans la subjectivitĂ©. Cette entrĂ©e dans la subjectivitĂ© nâest possible quâĂ partir de lâamour quâil va recevoir de ceux qui lâentourent.
Un intervenant : Je voulais savoir si ça vous avait frappĂ© quâil y ait, je crois, un hapax, chez Lacan, qui dit Ă un moment  le sujet de la jouissance et donc quand on parle du signe du fumeur, câest le fumeur en tant que sujet jouissant. Lâamour vise en partie cette jouissance indicible de lâAutre, câest-Ă -dire que ce nâest pas le sujet du signifiant, câest le sujet en tant quâil est mĂ» par une jouissance inconsciente, indicible, inaccessible, qui est infra-ombilic si lâon peut dire.
N. D. : Je remercie beaucoup Jorge, parce quâĂ partir de son travail, il y a des questions qui sâouvrent et dans lesquelles on peut sâorienter. On peut dĂ©jĂ un peu sâorienter, par exemple dans la question du rapport entre lâamour, la jouissance et le savoir. Par exemple. Mais je crois que, sur la question de lâamour et du sujet, enfin⊠câest assez Ă©nigmatique ce que nous dit Lacan : il nous parle de ce fumeur, du signe dâun fumeur comme Ă©tant un effet intermĂ©diaire⊠Câest curieux comme expression. Alors Ă©videmment on peut lâinterprĂ©ter de diffĂ©rentes façons. Si on lâinterprĂšte comme sujet jouissant, ça a des consĂ©quences, certainement, mais câest une lecture, quand mĂȘme ! Lâexpression mĂȘme de Lacan est plus retenue que ça.
J. C. : Ce sont des questions dâune grande complexitĂ©. Il parle beaucoup du signe comme effet et du sujet comme effet. Le sujet est un effet du signifiant, pas un effet du signe. Mais il y a un lien entre lâamour qui est un signe et le sujet. Donc il y a lĂ , voyez, une triangulation entre ces trois termes. Câest-Ă -dire, finalement, quâest-ce qui nous intĂ©resse dans cette affaire? câest que, dans notre travail sur Lacan â et câest ça qui fait que je suis passionnĂ© par Lacan, pour ce quâil a fait, pour ce quâil a travaillĂ© â câest quâil nous permet la dialectisation du fait quâil y en a toujours au moins trois. Si nous voulons rĂ©duire Ă des dĂ©finitions, câest la maniĂšre, la rĂ©sistance la plus idiote Ă ce que Lacan nous empĂȘche, par son Ă©criture, de faire. Câest-Ă -dire que nous sommes devant un dispositif, trĂšs complexe, oĂč il y a des choses qui sont nouĂ©es et que nous devons isoler, en tant que nouĂ©es, mais nous ne pouvons pas dĂ©nouer au sens de les sĂ©parer, parce quâalors lĂ , câest une catastrophe.
Et je crois que si Lacan⊠la difficultĂ© de la continuitĂ© de lâenseignement de Lacan tient beaucoup à ça⊠aujourdâhui, la connaissance, câest quoi ? La connaissance entre deux : entre 0 et 1, donc toute dialectisation devient impossible⊠Si Lacan, dĂšs le premier sĂ©minaire jusquâau dernier â et Denise en est tĂ©moin, je suis intervenu au CollĂšge, justement, pour faire valoir quelque chose qui est trĂšs lourd, et je comprends la rĂ©fĂ©rence de Lacan Ă Hegel â du premier sĂ©minaire jusquâau dernier, il nây a pas un sĂ©minaire oĂč il nâen parle pas â câest parce que justement chez Hegel, il y a cette question de la dialectique. Autrement dit, il y a trois temps, toujours trois, autrement câest impossible. Il faut passer par ce nouage de trois. Je crois que sans cet enseignement qui nous sert beaucoup Ă aborder Lacan..., avec la difficultĂ© Ă©norme que le texte prĂ©sente, ne serait-ce que par la culture quâimpliquent tous ses textes.
V. H. : Jorge, tu disais : on ne peut pas dĂ©nouer parce que ce serait la catastrophe. Jâaimerais lĂ -dessusâŠ
J. C. : On peut nouer autrement.
V. H. : On ne peut pas dĂ©nouer parce que câest dĂ©jĂ nouĂ©. Que ce soit Ă deux, Ă trois, Ă quatre. On a affaire au nĆud puisquâon parle, quâon est dĂ©jĂ dans le discours, etc. Mais je reviens lĂ -dessus. Il me semble que, quand Melman pose la structure, comme un temps logique, sur lequel va venir sâappliquer lâĆdipe, comme Ă©tant un mythe, mais un mythe fondateur, il part de la dĂ©finition de ce qui serait un rapport originaire, au dĂ©part, du symbolique avec le rĂ©el. Et câest lĂ oĂč est Ă poser la question du trou dont on a parlĂ© aujourdâhui. Je ne sais pas si on peut dire quâon part de ce moment constitutif oĂč ça prend, le nĆud, des conditions pour que ça prenne. Et si je reviens lĂ -dessus, câest simplement pour insister sur cette dimension de lâamour. Je crois que câest lâamour qui est lâopĂ©rateur du nouage. .
J. C. : Nous avons affaire Ă deux amours, chez Lacan au moins : lâamour fondĂ© sur le Nom-du-PĂšre et le nouvel amour comme il lâappelle, fondĂ© sur autre chose. Sâil dit nouvel amour, alors quâest-ce que câest quâun nouvel amour ? Tout le monde le souhaiterait ! Ce nâest pas un amour rĂ©pĂ©tition du prĂ©cĂ©dent comme nous faisons systĂ©matiquement : quand on aime, câest toujours⊠câest un nouvel amour, un nouveau statut de lâamour. Câest quoi, ça ?
Bon, nous allons arrĂȘter ces discours pour ne pas tomber amoureux⊠à nouveau.
Transcription : Brigitte Le Pivert ; relecture : Monique de Lagontrie
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[1] J. Lacan, Encore, A.L.I., 2009, le 21 novembre 1972, p. 14.
[2] Son texte est dans la page web des Mathinées lacaniennes.
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