La restauration du pÚre chez James Joyce, exposé de Tom Dalzell

 

La restauration du pĂšre chez James Joyce

Tom Dalzell

Bonjour Ă  tous et merci pour m’avoir invitĂ© Ă  vous adresser la parole aujourd’hui. Le thĂšme de ma prĂ©sentation est : la restauration du pĂšre chez James Joyce, surtout dans Finnegans Wake.[1]

Le 16 juin 1975, ici Ă  Paris, Ă  l’occasion de l’ouverture du cinquiĂšme Symposium International sur James Joyce, Lacan a dit : « Lisez Finnegans Wake ». Il faisait rĂ©fĂ©rence aux jeux de mots rĂ©alisĂ©s par l’auteur dans ce livre, non seulement Ă  chaque ligne, mais Ă  chaque mot. Bien qu’il sache que le calembour Ă©tait dĂ©jĂ  assimilĂ© au mot-valise chez Lewis Carroll, il maintenait que personne n’avait jamais Ă©crit avec une telle plume.[2] Il entendait ceci en fonction de la jouissance de celui qui Ă©crivait, et pourtant, il rĂ©alisait aussi que le signifiant « fin » Ă©tait prĂ©sent dans le titre du livre – Finnegans Wake. Et alors que le Nom-du-PĂšre devait nouer le RĂ©el, le Symbolique, et l’Imaginaire, Lacan a promis, s’appuyant sur le texte de Joyce, d’introduire un nouvel et quatriĂšme Ă©lĂ©ment dans l’annĂ©e Ă  venir, le « sinthome », qui mettrait une limite, une fin, Ă  ce qu’il avait dĂ©couvert chez Joyce.

Si le roman Ulysses prĂ©sentait l’histoire mythologique d’une journĂ©e, le texte dĂ©dalĂ©en Finnegans Wake – que l’auteur avait Ă©crit pendant dix-sept annĂ©es comme un « Work in Progress », et que, vers la fin, il rĂ©digea de nuit – reprĂ©sente le dĂ©ploiement d’un drame nocturne et rĂȘveur. Joyce confia Ă  Jacques Mercanton qu’il utilisait de nombreux langages qu’il ne connaissait pas, afin de capturer l'Ă©tat de rĂȘve. Et il exprima l'espoir de voir sa fille Lucia guĂ©rie, une fois dĂ©barrassĂ©e de cette « nuit noire ».[3] Le rĂȘve en question, comme vous le savez, prend la forme du fleuve de Dublin, Anna Liffey, suivant son cours, son « riverrun », et retournant Ă  sa source dans le chapitre IV, qui correspond au ricorso de Vico, lorsque la nuit laisse place au jour, aprĂšs s’ĂȘtre mĂȘlĂ©e Ă  l’eau salĂ©e de la baie de Dublin.

En tant que tel, le texte prĂ©sente une sĂ©rie de dĂ©placements et de condensations oĂč les personnages vont et viennent, et se transforment en d’autres. Le conflit et l’inceste, l’histoire et le mythe, le crime et la sanction d’un certain Humphrey Chimpden Earwicker, « HCE », sont tous emportĂ©s, avant le rĂ©veil final du cauchemar. Les thĂšmes du sommeil et du rĂ©veil, de la mort et de la naissance, prennent leur Ă©lan Ă  partir des activitĂ©s centrales menĂ©es par le mari d’Anna Livia, HCE, mais, comme Katie Wales l’a affirmĂ©, HCE n’est pas seulement un personnage dans le sens conventionnel du mot. Il s’agit d’une ensemble de lettres, d’initiales, complĂ©tĂ©es par plus de soixante variations, Ă  commencer par le premier paragraphe du livre : « Howth Castle and Environs », « here comes everybody », « haveth childers everywhere » ; et cette rĂ©pĂ©tition constante renvoie aux cycles du fleuve.[4]

Le livre s’inspire de la rĂ©surrection de Tim Finnegan, un maçon New Yorkais-Irlandais, de la ballade « Tim Finnegan’s Wake » (avec apostrophe) : « Whack folthe dah, dance to your partner; Welt the Rure, yer trotters shake; Wasn’t it the truth I told you; Lots of fun at Finnegan’s wake ». Finn renvoie aussi au personnage lĂ©gendaire de Finn McCool, qui serait ressuscitĂ© d’entre les morts, comme le roi Arthur. Tim Finnegan est tombĂ© d’un escabaut, parce qu’il avait trop bu, et Joyce fait allusion Ă  cet Ă©pisode dans son texte avec les chutes d’Adam et Eve, Humpty Dumpty, de Charles Stewart Parnell, un  parlementaire qui Ă©tait pour le Home Rule, et qui dut son Ă©chec politique Ă  la relation qu’il entretenait avec Madame Kitty O’Shea, et puis, finalement, d’Earwicker lui-meme. Toutefois, aprĂšs que le whiskey se fut rĂ©pandu sur le dĂ©funt, alors que la veillĂ©e Ă©tait devenue une rixe bien arrosĂ©, Finnegan ressuscita, et la rĂ©surrection de Finnegan est reprise Ă  la fin du livre de Joyce, avec le retour du fleuve Ă  sa source, lorsque le rĂ©veil met un terme au rĂȘve.

Dans SĂ©minaire XXIII. Le sinthome, pendant sa leçon du 13 janvier 1976,  Lacan affirme que le pĂšre de Joyce Ă©tait un pĂšre indigne, un pĂšre « carent », c’est-Ă -dire un pĂšre dĂ©ficient. En fait, la ballade « Tim Finnegan’s Wake » Ă©tait une des favorites de son pĂšre. Selon Gordon Bowker, l’auteur de la nouvelle biographie de Joyce, seul le fils de John Joyce aurait pu Ă©crire le livre Finnegans Wake. Si la place de son pĂšre n’avait Ă©tĂ© si grande dans sa vie, il n’aurait jamais pu imaginer et crĂ©er les personnages d’Earwicker et de sa famille, Anna Livia, Issy, et Shem et Shaun. Bowker corrobore en cela l’avis de Louis Gillet, selon qui, la relation particuliĂšre, unissant ce pĂšre et ce fils, Ă©tait un Ă©lĂ©ment central dans la vie de Joyce, le fondement de son travail.[5] Bien sĂ»r, la question que nous devons nous poser est : Ă©tait-il un pĂšre, John Joyce? A-t-il accompli son devoir paternel ? A-t-il montrĂ© Ă  Joyce la « consubstantialitĂ© du pĂšre et du fils », comme l’a exprimĂ© Charles Melman ?

Le mot sinthome inclut le mot anglais « sin », pĂ©chĂ©, le pĂ©chĂ© originel, la premiĂšre faute, la Chute. Mais, comme l’affirme Lacan dans le SĂ©minaire VIII, il n’y a  nul besoin de remonter Ă  Adam pour donner du sens au dĂ©sir d’un sujet ; trois gĂ©nĂ©rations suffisent. Le grand-pĂšre de Joyce, James Augustine Joyce, est nĂ© Ă  Cork en 1826. Il Ă©tait maquignon et il avait perdu beaucoup d’argent dans les jeux de hasard. Quand il avait dĂ» mettre la clĂ© sous la porte, il Ă©tait devenu inspecteur de fiacres.[6]

Son fils, John Stanislaus Joyce, le pĂšre de Joyce, est nĂ© en 1849. Il a fait un bref passage au Saint Colman’s College, dans la ville de Fermoy, en County Cork – une Ă©cole dirigĂ©e par des prĂȘtres – mĂȘme si plus tard, il est devenu anti-clĂ©rical. John Joyce Ă©tait un bon chanteur Ă  l’école et il adorait non seulement de grands airs d’opĂ©ra, mais aussi les ballades irlandaises, une passion qu’il a transmis Ă  son fils James, avec celle des promenades dans Dublin. À l’universitĂ©, le Queen’s College Cork, John s’adonna au sport, et Ă  la boisson, et il chantait souvent des chansons humoristiques lors de concerts, dont « Tim Finnegan’s Wake ».[7]

Cependant, ayant ratĂ© les examens de deuxiĂšme annĂ©e, il quitta l’universitĂ© sans diplĂŽme. AprĂšs avoir travaillĂ© comme comptable, il devint secrĂ©taire dans une distillerie qui fit faillite. Il travaillait alors comme secrĂ©taire auprĂšs de l’United Liberal Club, et il commença Ă  s’impliquer dans la politique ; selon les rumeurs, il Ă©tait mĂȘme en train d'obtenir un siĂšge au parlement. Mais il se retrouva bientĂŽt sans travail, et il eut la chance d’ĂȘtre nommĂ© percepteur Ă  Dublin, malgrĂ© les accusations de dĂ©tournement de fonds portĂ©es contre lui[8]. AprĂšs la chute du politicien Parnell, John commenca Ă  boire davantage. Lorsque la plupart de ses collĂšgues furent mis Ă  la retraite, sa fortune s’effondra violemment. DĂ©pensier, il s’endetta, et la famille fut vite contrainte de mener une vie de gitans, dĂ©mĂ©nageant la nuit d’une adresse Ă  l’autre afin d’éviter de payer les factures. John Ă©tait devenu – comme le disait le frĂšre cadet de Joyce, Stanislaus – un mĂ©decin ratĂ©, et un acteur, chanteur et secrĂ©taire commercial ratĂ©s.[9] Tandis que Stanislaus dĂ©testait son pĂšre ouvertement, James ne rendait pas les Ă©checs de son pĂšre responsables du dĂ©clin de la fortune familiale, et de sa sortie de l’école prestigieuse jĂ©suite, Clongowes, pour Belvedere. Dans une lettre Ă  Harriet Shaw Weaver, sa bienfaitrice, il rejetait la faute sur la sociĂ©tĂ© irlandaise paralysĂ©e.[10] D’autre part, dans l’histoire « Grace », dans Dubliners, Joyce dĂ©crivait son pĂšre comme un ivrogne terrible. Lorsque John mourut en 1932, Joyce confia Ă  Harriet que, pĂ©cheur lui aussi, il aimait encore le vieil homme, qui lui avait lĂ©guĂ© un mode de vie licencieux et extravagant, la source de son talent.[11] La priĂšre Ă  la fin de A Portrait of the Artist as a Young Man s’adresse Ă  son pĂšre : « Old father, old artificer, stand me now and ever in good stead ». Cependant, dans Ulysses, il ne trouvera pas le pĂšre qu’il recherche, car, selon Lacan, il « en avait soupé » ; il en avait eu assez ; il ne voulait plus de pĂšre.[12] Ce n’est donc pas par hasard que, malgrĂ© le remords qu’il Ă©prouvait de ne pas avoir rendu visite Ă  son pĂšre durant vingt ans, Joyce ne se rendit pas Ă  ses funĂ©railles.

Quel effet a-t-il eu ce pĂšre, ce mĂ©decin ratĂ©, cet acteur, chanteur et secrĂ©taire commercial ratĂ©s, ce « pĂšre carent », sur son fils ? Dans Portrait of the Artist, Simon Dedalus, le pĂšre de Stephen, confie que son pĂšre avait Ă©tĂ© davantage un frĂšre qu’un pĂšre pour lui. Et lorsque Simon et Stephen visitent l’amphithéùtre d’anatomie de l’école de mĂ©decine de Cork, Ă  la recherche d’initiales qu’y avait un jour gravĂ© Simon, Stephen y dĂ©couvre le mot « fƓtus », ni plus ni moins, une dĂ©couverte qui lui coupa le souffle. Selon le texte, il Ă©tait choquĂ© de trouver dans le monde extĂ©rieur une trace de ce qu’il avait jusqu’alors considĂ©rĂ© comme « a brutish and individual malady of his own mind ».[13] FƓtus, pas nĂ©, pas nommĂ©. D’oĂč la remarque de Flavia Goian,[14] que la volontĂ© de Joyce, de voir son Ɠuvre survivre dans les universitĂ©s pour trois cents ans, signifiait son envie d’ĂȘtre connu, qu’il cherchait la renommĂ©, Ă  ĂȘtre re-nommĂ©. Pour Lacan, Joyce essayait de pallier un manque : ce que son pĂšre ne lui avait pas donnĂ©. Mais ce n’était pas une question de savoir universitaire, malgrĂ© ce que Lacan a dit: que le pĂšre de Joyce ne lui avait rien appris.

Qu’est-ce que John Joyce n’avait pas appris Ă  son fils ? Ou plutĂŽt, qu’est-ce qu’il ne lui avait pas transmis ? Dans le SĂ©minaire XXIII, Lacan affirme qu’on n’aurait pu prendre un moins bon dĂ©part que Joyce.[15] Il explique que l’organe masculin n’était pas suffisant pour l’engendrer comme un fils, et, puisque son organe Ă©tait de toute façon un peu veule, son art a compensĂ© ses portĂ©es phalliques et restaurĂ© son nƓud afin de combler la Chute. Selon Lacan, le problĂšme chez Joyce, c’est que la trinitĂ© RĂ©el- Symbolique-Imaginaire n’est pas convenablement nouĂ©e. Dans le sujet nĂ©vrosĂ©, le Nom-du-PĂšre constitue un Ă©lĂ©ment, qui tient les trois ensemble. Mais, comme vous le savez, dans Portrait of the Artist, Stephen est passĂ© Ă  tabac et il ne rĂ©agit pas. Ce n’est pas simplement parce que sa relation au corps est fautive, mais, selon Lacan, parce que son Imaginaire n’est pas nouĂ© au RĂ©el et au Symbolique. C’est pourquoi un quatriĂšme rond est nĂ©cessaire, afin de compenser le vide laissĂ© par son pĂšre dĂ©ficient : un sinthome, qui peut rĂ©parer le pĂ©chĂ© originel du pĂšre, qu’était un pĂ©chĂ© d’omission.

Si Lacan affirme que le pĂšre de Joyce ne lui a rien appris, qu’était-il censĂ© donc lui enseigner ?  On en a une idĂ©e, grĂące au pĂšre de Schreber, cet Ă©ducateur allemand renommĂ©, qui, selon les dossiers mĂ©dicaux de Schreber, a fait l’expĂ©rience d’idĂ©es compulsives et d’impulsions meurtriĂšres. Selon Charles Melman, le pĂšre de Schreber ne savait pas ce que signifiait le Nom-du-PĂšre. Il ne cherchait pas l’autoritĂ© auprĂšs du pĂšre dĂ©cĂ©dĂ©, mais de lui-mĂȘme, en tant qu’éducateur, comme celui qui transmet un savoir plutĂŽt qu’une connaissance dont l’enfant a besoin.[16] Schreber a perçu son pĂšre Ă©ducateur, et a forclos le Nom-du-PĂšre.

Le pĂšre de Joyce ne lui a rien appris, sauf peut-ĂȘtre Ă  chanter des chansons populaires. Charles Melman, qui connaĂźt trĂšs bien les Irlandais, et qui nous a aidĂ© beaucoup, croit que les Irlandais savent trĂšs bien, dans leur chair, ce que veut dire le Nom-du-PĂšre. Ils savent, que le Nom-du-PĂšre est un nom, un signifiant, et que, Ă  cause du manque de ce signifiant, les Irlandais ne pourraient pas ĂȘtre reconnus dans le rĂ©el ; que cela Ă©masculait leurs hommes et dĂ©shonorait leurs femmes ; et que, peut-ĂȘtre plus fondamentalement, que cela les obligeait Ă  abandonner leur langue originale, l’irlandais.[17] Le pĂšre de Joyce, John Joyce, voulait le Home Rule pour l’Irlande, mais il a acceptĂ© cette situation. Le recensement de 1901, rĂ©alisĂ© par lui en tant que chef de la maison au « number 8 Royal Terrace, Clontarf », au cĂŽtĂ© nord de Dublin, indique que seuls ses fils, James et Stanislaus, pouvaient comprendre la langue irlandaise.[18] La langue irlandaise avait beaucoup souffert Ă  cause de la grande famine. Mais elle Ă©tait dĂ©jĂ  proscrite dans les Ă©coles maternelles, qui ont Ă©tĂ© créées dans les annĂ©es 1830, et les enfants, surpris Ă  l’utiliser, Ă©taient battus par les enseignants. Dans Portrait of the Artist, Stephen affirme : « Mes ancĂȘtres ont reniĂ© leur langue pour en adopter une autre
. Ils se sont laissĂ©s assujettir par une poignĂ©e d’étrangers. Crois-tu que je vais payer, de ma vie et de ma personne, les dettes qu’ils ont contractĂ©es ? ».[19] Mais en rĂ©alitĂ©, Joyce payait ces dettes.

À la naissance de Joyce en 1882, l’Irlande Ă©tait un pays qui vivait dans l’ombre d’un autre, un Ă©tranger parlant une langue Ă©trangĂšre, qui avait supplantĂ© la langue native. Selon Bowker, en renversant la « langue anglaise intrusive », Joyce voulait Ă©tablir l’Irlande sur la carte littĂ©raire. Joyce, il est vrai, tenait Ă  s’affranchir de l’emprise des Anglais, dont il empruntait la langue pour Ă©crire, mais pas pour penser. D’oĂč cette affirmation Ă  Stefan Zweig, lorsqu’il Ă©tait en exil Ă  ZĂŒrich : « Je ne puis pas m’exprimer en anglais sans m’enfermer du mĂȘme coup dans une tradition ».[20] Dans Finnegans Wake, il attaque la langue anglaise. Il n’écrit pas en anglais, mais en ce que Charles Melman a appelĂ© « le Joycien ».[21] Mais Joyce n’est pas un William Butler Yeats. Il n’est pas facile de catĂ©goriser Joyce comme adhĂ©rent au « Celtic Revival » qui revendiquait, parmi d’autres choses, la restauration de la langue irlandaise. Il a essayĂ© d’amĂ©liorer sa connaissance de la langue, mais l’a abandonnĂ© trĂšs vite. Mais surtout, Joyce n’essayait pas d’établir l’Irlande sur la carte. Il essayait de s’y trouver une place pour lui-mĂȘme, en tant que sujet, aprĂšs le mauvais dĂ©part que sa vie avait pris.

Joyce, Ă©tait-il psychotique ? Si tel fut le cas, il n’était pas un Schreber. Ida Macalpine et Richard Hunter pouvaient dire, qu’ils avaient rencontrĂ© de nombreux Schrebers depuis qu’ils avaient traduit son DenkwĂŒrdigkeiten. Mais, aprĂšs Lacan, il n’y a pas de « tous psychotiques », et Joyce n’était pas un autre Schreber. Chez Schreber, le rond de l’Imaginaire Ă©tait Ă  l’avant-plan – ce qui lui permettait de continuer Ă  avancer si loin avant sa maladie. En termes de nƓuds, le RĂ©el a glissĂ© une fois sur et sous l’Imaginaire de Schreber, de sorte que le Symbolique en Ă©tait dĂ©tachĂ©. Comme l’a expliquĂ© Marc Darmon, qui comprend ces choses beaucoup mieux que moi, cela signifie que, chez Schreber, le Symbolique disparut, en mĂȘme temps que la jouissance phallique et le sens, ne laissant que « la jouissance Autre ».[22] Au contraire chez Joyce, c’est l’Imaginaire qui est dĂ©tachĂ©, comme l’indique l’incident dans Portrait of the Artist. Par consĂ©quent, Joyce n’était pas dans la mĂȘme situation que Schreber. Cependant, dans le SĂ©minaire XXIII, Lacan parle d’une « forclusion » chez Joyce, une Verwerfung de fait, Verwerfung Ă©tant le mĂ©canisme de psychose dans le SĂ©minaire III et la « Question prĂ©liminaire ».[23] Bien que Lacan semble laisser en suspens la question de la folie de Joyce, l’usage du mot Verwerfung indique une structure psychotique latente, mĂȘme si la psychose de Joyce ne fut pas prĂ©cipitĂ©e. Cependant, le fait qu’il parle de Verwerfung de fait, une forclusion de facto, une Verwerfung en pratique, rend Joyce diffĂ©rent de Schreber. Non pas que Joyce ait lui-mĂȘme rejetĂ© le Nom-du-PĂšre. Ceci a Ă©tĂ© exclu de sa rĂ©alitĂ© psychique Ă  cause du pĂ©chĂ© de son pĂšre, et du pĂšre de son pĂšre.

NĂ©anmoins, Carl Gustav Jung, qui, comme son patron, Eugen Bleuler, considĂ©rait que Schreber souffrait de schizophrĂ©nie, a diagnostiquĂ© cette pathologie non seulement chez la fille de Joyce, Lucia, mais aussi comme latente en Joyce lui-mĂȘme. AprĂšs avoir passĂ© une semaine en septembre 1934 au Burghölzli, l’hĂŽpital de Bleuler Ă  ZĂŒrich appelĂ© par Joyce : « Zurich’s Bedlam », Lucia avait Ă©tĂ© mutĂ©e Ă  la clinique privĂ©e Ă  KĂŒsnacht, oĂč travaillait Jung. Mais Joyce lui-mĂȘme Ă©tait hostile Ă  la psychanalyse ; il appelait Jung et Freud : « Tweedledum et Tweedledee ». Et Jung, faisant rĂ©fĂ©rence Ă  la fille et au pĂšre, s’est plus tard exprimĂ© en ces termes :

« Si vous connaissez un peu ma thĂ©orie de l’anima, Joyce et sa fille en sont un exemple classique. Nul doute qu’elle ait Ă©tĂ© sa « femme inspiratrice », ce qui explique la dĂ©nĂ©gation opiniĂątre qu’il a opposĂ©e Ă  un mandat d’internement psychiatrique pour elle. Sa propre anima (de Joyce), c’est-Ă -dire sa psychĂ© inconsciente, Ă©tait si indissolublement identifiĂ©e Ă  elle, qu’accepter une telle attestation aurait signifiĂ© aussi reconnaĂźtre sa propre psychose latente. C’est pourquoi on comprendra la raison pour laquelle il ne pouvait pas cĂ©der. Son style â€čpsychologiqueâ€ș est sans aucun doute schizophrĂšne, Ă  ceci prĂšs, il est vrai, que le patient ordinaire n’y peut rien s’il parle et pense comme cela, alors que Joyce voulait consciemment ce style et lui a donnĂ© forme avec toute sa force crĂ©atrice. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi il n’a pas franchi lui-mĂȘme la limite. Mais sa fille l’a franchie, parce qu’elle n’était pas comme son pĂšre un gĂ©nie, mais seulement une victime de cette maladie ».[24]

La raison que donne Jung au refus obstinĂ© de Joyce d’accepter la folie de Lucia est bien expliquĂ©e par Richard Ellmann, le biographe de Joyce : Joyce se sentait responsable de l’état de Lucia ; il pensait que son esprit Ă©tait pareil au sien, et il se refusa Ă  tout diagnostic qui ne promettait pas un rĂ©sultat optimiste.[25] Roberto Harari a liĂ© cela au filioque,[26] le dogme occidental qui apparaĂźt dans Finnegans Wake, dans le sens oĂč les troubles de Lucia procĂšdent ex patre et filio, du pĂšre et du fils, de son grand-pĂšre, John Joyce, et de son pĂšre, James. L’entĂȘtement de Joyce Ă  dĂ©fendre Lucia, plutĂŽt que Ă  essayer de trouver une solution, et son discours sur sa tĂ©lĂ©pathie – le mĂȘme discours que Lacan trouve  chez Joyce lui-mĂȘme, et comprend en fonction d’un discours imposĂ© – sont interprĂ©tĂ©s par Lacan non seulement comme une dĂ©faillance de Joyce en tant que pĂšre, mais aussi d’ĂȘtre en raison de l’échec de son propre pĂšre.[27]

Il me semble que Joyce aurait souffert de la schizophrĂ©nie (pas la paranoĂŻa) sans son sinthome. Schreber qui Ă©tait paranoĂŻaque, avait son Imaginaire ; il avait ses relations imaginaires depuis le stade du miroir. Mais Joyce, n’avait pas d’Imaginaire unifiant. Sans son sinthome, il n’y aurait eu rien que la fragmentation qu’on trouve dans la schizophrĂ©nie. Mais comment se fait-il donc que la psychose de Joyce n’ait pas Ă©tĂ© prĂ©cipitĂ©e, comme l’exprimait Jung ? Lacan affirme dans le SĂ©minaire XXIII « qu’il n’y a pas trace dans toute son Ɠuvre de quelque chose qui ressemble un nƓud borromĂ©en ». Il reconnaĂźt toutefois que le texte de Joyce est fait tout Ă  fait comme un tel nƓud. Il pense mĂȘme que le manque de rĂ©fĂ©rence explicite « est plutĂŽt un signe d’authenticité ».[28] En d’autres mots, Finnegans Wake suit la structure du nƓud borromĂ©en. Lacan savait que les symboles du cercle et de la croix apparaissent partout dans Finnegans Wake. Et, comme il le disait au dĂ©but du Symposium international en 1975, « certains d’entre vous savent, que c’est avec ce cercle et cette croix que je dessine le nƓud borromĂ©en ».[29]

Clive Hart a rendue claire l’importance accordĂ©e par Joyce au cercle et Ă  la croix, vu l’utilisation qu’il fait du symbole du mandala, un cercle croisĂ©, dans le manuscrit pour le passage de Finnegans Wake qui traite des motifs des cercles.[30] C’est pourquoi, dans la liste des symboles qu’il confia Ă  Harriet pour expliquer les personnages principaux, un cercle aurait Ă©tĂ© plus appropriĂ© qu’un carrĂ©, avec lequel il dĂ©signait le titre inconnu du livre.[31] Lacan connaissait bien sĂ»r le livre Structure and Motif in Finnegans Wake de Hart. L’auteur y dĂ©montre la structure cyclique du texte, d’aprĂšs Vico. Dans les sections I, II, et III, qui correspondent aux trois cycles de Vico : naissance, mariage, et mort, il y a quatre cycles de quatre chapitres, qui culminent dans la section IV.[32] Par ailleurs, les personnages du livre eux-mĂȘmes suivent des chemins circulaires : Earwicker pĂ©dale autour du jardin d’Eden ; Anna se tourne dans la courbe du fleuve; et les jumeaux Shaun et Shem naviguent tout autour du globe. Shaun voyage de l’Est vers l’Ouest, tandis que Shem avance du Nord vers le Sud, et leurs cercles respectifs se rejoignent Ă  Dublin et en Australie, deux cotĂ©s opposĂ©s du globe.[33]

Par ailleurs, des croix apparaissent frĂ©quemment, et elles reproduisent les deux croix centrales créées par les intersections des orbites de Shem et Shaun. La croix des Quatre vieux hommes, un quincunx – le cinquiĂšme point reprĂ©sentant l’ñne qui les porte, comme l’ñne, avec le signe de la croix sur le dos, qui transporta JĂ©sus Ă  JĂ©rusalem – en est un exemple saillant. Le mot « quincunx » renvoie Ă  la page Tunc du Livre de Kells, the Book of Kells, le livre des Évangiles produit par les moines irlandais Ă  la fin du VIIIe siĂšcle. Dans les illustrations du livre, les lignes formant les lettres s’entrelacent entre elles. La page Tunc doit son nom Ă  la version Vulgate de l’évangile de St. Matthieu abordant la crucifixion et une crux decussata – « Tunc crucifixerant Christum cum eo duos latrones (alors ils crucifiĂšrent avec lui, le Christ, deux voleurs » : Matthieu 27: 38). Dans Finnegans Wake, la sĂ©rie de signifiants « Pitchcap and triangle, noose and tinctunc » renvoie respectivement Ă  Shaun, Ă  Anna Livia Plurabelle, aux Douze, et aux Quatre.[34] Mais le « tinctunc » associĂ© aux Quatre, est clairement un jeu de mot avec « quincunx ». De plus, Hart et Atherton reconnaissent tous les deux que Joyce renvoie Ă  la page Tunc pour identifier la  « chute » du Christ sur la croix, non seulement avec la chute d’Adam, mais aussi la chute de Dieu le PĂšre.[35] Ce qui nous ramĂšne au sinthome utilisĂ© par Joyce pour compenser la chute de son pĂšre, John Joyce.

Comme nous avons vu, le mot « sinthome » comprend le signifiant anglais « sin » (pĂ©chĂ©), et Lacan fait le lien avec le pĂ©chĂ© originel, la premiĂšre faute, de la doctrine chrĂ©tienne.[36] Dans l’Ɠuvre de Joyce, la faute en question, le pĂ©chĂ© en question est celui du pĂšre. Son pĂšre carent, John Joyce, a suivi la mĂȘme chute qu’Adam et Ève, et le sinthome de Joyce, sans la ptoma, sans la chute, compense l’erreur de son pĂšre. Dans le nƓud borromĂ©en, qui noue le RĂ©el, le Symbolique et l’Imaginaire, et donc doit limiter la jouissance, et rĂ©guler le sens, la sĂ©quence pour chaque rond est au-dessus, puis en dessous, et encore au-dessus, et en dessous. Par exemple, le RĂ©el passe sur le Symbolique, sous l’Imaginaire, et encore sur le Symbolique, et puis sous l’Imaginaire. C’est Ă  dire, le RĂ©el doit surmonter le Symbolique deux fois. Mais, dans le cas de Joyce, le RĂ©el ne surmonte le Symbolique qu’une seule fois.[37] Le RĂ©el et le Symbolique sont liĂ©s, mais pas nouĂ©s. C’est pourquoi les lignes de Finnegans Wake s’écoulent avec jouissance. Mais, puisque le Symbolique n’est surmontĂ© par le RĂ©el qu’une seule fois, l’Imaginaire est complĂštement dĂ©tachĂ©. Il n’est pas nouĂ© au RĂ©el et au Symbolique, comme nous l’avons vu dans la relation au corps de Stephen dans Portrait of the Artist.[38] En outre, le sens tombe aussi, et donc, dans Finnegans Wake, on trouve un constant glissement de sens. Peut-ĂȘtre les fables des Mookse (reprĂ©sentĂ©s par Shaun) et des Gripes (reprĂ©sentĂ©s par Shem) font allusion Ă  ce lapsus de nƓud. Ils relatent les conflits thĂ©ologiques entre les Églises occidentales et orientales.[39] Joyce expliqua dans une lettre adressĂ©e Ă  Frank Budgen, que tous les mots sont russes ou grecs pour les trois dogmes principaux qui sĂ©parent Shem de Shaun. Lorsqu’il obtient A et B,  C s’en va ; et lorsqu’il a C et A,  il perd le B, ou selon les termes de Joyce, « il lĂąche B » (en Anglais : « looses », au lieu de « loses »).[40]

Qu’est-ce qui pallie ce lapsus de nƓud chez Joyce, ce manque de nƓud borromĂ©en ? Selon Lacan, Joyce se sauve en introduisant un quatriĂšme rond par son Ă©criture. Son artifice est un remĂšde, une compensation Ă  un pĂšre qui n’a pas Ă©tĂ© un pĂšre, Ă  un pĂšre qui ne lui a rien appris, Ă  la rĂ©signation paternelle qui causa en lui la « Verwerfung de fait ».[41] La crĂ©ation d’un nouveau rond, pour rĂ©soudre l’erreur de son nƓud subjectif, permet Ă  Joyce d’achever sa propre rĂ©demption.[42] Son ego, en passant sur et sous, sur et sous, sur le Symbolique deux fois, et sous le RĂ©el deux fois, corrige le nƓud qui ne se nouait pas Ă  la façon borromĂ©enne.[43] Il noue le RĂ©el et le Symbolique d’une telle façon, que l’Imaginaire aussi devient bien nouĂ©. C’est-Ă -dire qu’il restaure la fonction paternelle pour Joyce, aprĂšs son pĂšre l’avait laissĂ© tomber.

Voilà ce que je voulais dire aujourd’hui à propos de la restauration du pùre chez James Joyce. Merci pour votre attention.



[1] Joyce, The Restored Finnegans Wake. Eds. Danis Rose, John O’Hanlon, London: Penguin Classics 2012.

[2] Lacan, « Joyce le symptÎme I » dans Jacques Aubert (ed.), Joyce avec Lacan (Paris: Navarin, 1987) 21-29 à 25.

[3] Mercanton dans Willard Potts (ed.), Portraits of the Artist in Exile (Dublin: Wolfhound, 1979) 213-214.

[4] Wales, The Language of James Joyce (London: Macmillan, 1992) 141-143.

[5] Bowker, James Joyce. A Biography (London: Weidenfeld & Nicolson, 2011) 427-28; Gillet dans Potts, op. cit., 189.

[6] John Wyse Jackson, Peter Costello, John Stanislaus Joyce (London: Fourth Estate, 1997) 28.

[7] Bowker, op. cit., 14.

[8] Ibid., 29.

[9] Stanislaus Joyce, My Brother’s Keeper (London: Faber and Faber, 1958) 29.

[10] Joyce, Letters of James Joyce I. Ed. Stuart Gilbert (New York: Viking, 1952) 312.

[11] ibid.

[12] Lacan, Le Sinthome. SĂ©minaire 1975-1976. Leçon IV (13 janvier 1976). (Paris: Éditions de l’Association lacanienne internationale, 2012) 77.

[13] Joyce, A Portrait of the Artist as a Young Man (London: Knopf, 1991) 109.

[14] Goian, “L'Ă©criture de Joyce est-elle borromĂ©enne ? Le cercle et la croix (I)”,  4 Ă  http://www.freud-lacan.com/Data/pdf/L_ecriture_de_Joyce_est_elle_borromeenne_I_.pdf

[15] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon I (18 novembre 1975) 22.

[16] Melman, “Inside and Outside in the Case of President Schreber”, The Letter. Irish Journal for Lacanian Psychoanalysis 48 (2011) 1-7 à 6.

[17] Melman, “Schreber’s Lack of Lack”, The Letter 40 (2009) 83-91 à 83.

[18] http://www.census.nationalarchives.ie/pages/1901/Dublin/Clontarf_West/Royal_Terrace/1271356/

[19] Joyce, Portrait of the Artist, 220.

[20] Zweig, The World of Yesterday (New York: Viking, 1943) 225.

[21] Melman, “Comment les trois peuvent-ils tenir ensemble?”, Le Trimestre Psychanalytique 2 (1992) 165-178 à 172.

[22] Darmon, Essais sur la topologie Lacanienne (Paris: Éditions de l’Association lacanienne internationale, 2004) 372.

[23] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon VI (10 février 1976) 128.

[24] Patricia Hutchins, James Joyce’s World (London: Methuen, 1957) 184-185.

[25] Ellmann, Selected Letters of James Joyce (New York: Viking, 1975) 263.

[26] Harari, How James Joyce made his Name. A Reading of the Final Lacan (New York: Other, 2002) 195-196.

[27] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon VII (17 février 1976) 133-134; Le Séminaire. Livre III 1955-56. Les Psychoses (Paris: Seuil, 1981) 284.

[28] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-76. Leçon XI (11 mai 1976) 197.

[29] Lacan, “Joyce le symptîme I”, 28.

[30] Joyce, Finnegans Wake, I.6, question 9; Hart, Structure and Motif in Finnegans Wake (London: Faber and Faber, 1962) 110.

[31] Joyce, Letters of James Joyce I. Ed. Stuart Gilbert (New York: Viking, 1957) 213.

[32] Hart, op cit., 46-52.

[33] Ibid., 117.

[34] Joyce, The Restored Finnegans Wake, 216.

[35] James S. Atherton, The Books at the Wake (Carbondale: Southern Illinois University Press, 2009) 30-31; Hart, op. cit., 140-141.

[36] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon I (18 novembre 1975) 19.

[37] Lacan, RSI. SĂ©minaire 1974-1975. Leçon III (14 janvier 1975); Le Sinthome. SĂ©minaire 1975-76. Leçon 11 (11 mai 1976) 196; 199; Melman, “Comment les trois peuvent-ils tenir ensemble?”, 171.

[38] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-76. Leçon XI (11 mai 1976) 192-193.

[39] Joyce, The Restored Finnegans Wake, 121f.

[40] Ellmann, Selected Letters of James Joyce, 367; Budgen, James Joyce and the Making of 'Ulysses' and other Writings (Oxford: Oxford University Press, 1972) 351.

[41] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-76. Leçon VI (10 février 1976) 128.

[42] Ibid. Leçon VII (17 février 1976) 136.

[43] Ibid. Leçon XI (11 mai 1976) 196.

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