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D'oĂč vient ce joli accent?, Virginia Hasenbalg. rencontre au Havre.


Journée du 27 avril 2019 à Le Havre
Etranges étrangers


D’oĂč vient ce joli accent ?
Virginia Hasenbalg


Etant donnĂ©e que ces journĂ©es sont centrĂ©es autour de la notion de l’étrange et de l’altĂ©ritĂ©, et que vous faites allusion Ă  cette trĂšs belle ville du Havre, je vais commencer en vous parlant d’une autre ville portuaire, qui est la ville d’oĂč je viens, et qui a Ă©tĂ© trĂšs marquĂ©e elle aussi par une immigration, celle du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle. Certes, c’est un autre type d’immigration. Il n’y a pas de doute que l’actuelle immigration pose beaucoup de questions, et que beaucoup d’elles restent malheureusement sans rĂ©ponse satisfaisante.
Alors, si vous le voulez bien, je partirai de mon expĂ©rience en espĂ©rant que cela puisse apporter un Ă©clairage, en tout cas, en ce qui concerne notre pratique d’analystes.
Il me semble important de souligner que la psychanalyse est une pratique, et qui en tant que telle, elle se concentre sur le positionnement de l’analyste dans la cure afin de mieux aider son patient Ă  creuser le chemin de son dĂ©sir.
Je vais donc vous dire deux mots sur une autre immigration, et les frontiùres qu’elle comporte.
***
Un énorme flux migratoire au début du 20Úme siÚcle a fait de la ville de Buenos Aires une sorte de tour de Babel inimaginable : on y entendait parler beaucoup de langues différentes.
L’affluence a Ă©tĂ© aussi dĂ©mesurĂ©e qu’hĂ©tĂ©rogĂšne. Six millions de personnes sont arrivĂ©es en l’espace de 30, 40 ans, venant de partout dans le monde bien qu’une bonne partie Ă©tait des Italiens. Cela fait que le Porteño, l’Argentin de Buenos Aires, parle avec un accent italien, il pose sa voix comme un chanteur d’Opera, et gesticule comme un napolitain. On dit qu’un Argentin est un italien qui parle espagnol, qui aimerait ĂȘtre un anglais et qui se comporte comme un français. C’est l’effet de l’immigration.
Peut ĂȘtre la marque la plus importante de cette masse migratoire au mille langues Ă©tait sa pauvretĂ©, c’était des gens d’origine trĂšs humble, et qui pour la plupart fuyait la famine en Europe. Ils se sont entassĂ©es dans des maisons appelĂ©es les conventillos, un mot qui rappelle encore aujourd’hui ce qu’a Ă©tĂ© Buenos Aires Ă  cette Ă©poque et dont autant la littĂ©rature que des images de l’époque font rĂ©fĂ©rence.
Si on ajoute Ă  cela la prostitution, vous aurez tous les Ă©lĂ©ments qui ont fait naĂźtre le tango
 A partir de ce mĂ©lange difficile Ă  imaginer, de ce monde bizarre qu’a pu ĂȘtre cette ville Ă  l’époque, Ă©merge une crĂ©ation culturelle qui deviendra le sceau de l’identitĂ© du porteño et a fortiori de l’Argentin. Cette musique est indĂ©niablement un trait identitaire, une marque indĂ©lĂ©bile qui ne s’efface jamais, comme s’il s’agissait d’un signifiant primordial.
Il faut dire que la caractĂ©ristique de cette immigration massive a Ă©tĂ© le fait d’ĂȘtre appelĂ©e par le gouvernement argentin lui-mĂȘme, et, tenez vous bien, non seulement pour peupler un pays si jeune, mais aussi pour blanchir la population, constituĂ©e en bonne partie par des descendants des Indiens qui peuplaient la rĂ©gion avant la conquĂȘte de l’AmĂ©rique par les Espagnols. C’est Ă©crit noir sur blanc, ou plutĂŽt blanc sur noir
 Ce projet de blanchir la population s’est avĂ©rĂ©, malgrĂ© tout, efficace. Si vous allez a Buenos Aires vous pourrez constater que la majoritĂ© de ses habitants sont blancs.
De surcroit, le tango aujourd’hui est un trait identitaire qui a crĂ©e une frontiĂšre, il a crĂ©e l’espace d’un « nous » indĂ©niable, nous les Argentins. Or, cette crĂ©ation ne faisait pas partie du projet des gouvernants de l’époque. Cela Ă©tĂ© quelque chose qui a Ă©mergĂ© d’une maniĂšre complĂštement inattendue, une rĂ©elle invention collective, mĂȘme si on discute encore aujourd’hui de ses vraies origines, puisque Ă  cette mixitĂ© surprenante s’ajoutent les descendants des esclaves et ce que l’on appelle les bas-fonds du port et ses bordels. Ce signifiant « bas-fonds » dĂ©signant quant Ă  lui, une autre limite. Comme un souvenir Ă©cran, il nomme quelque chose sur quoi on s’arrĂȘte, comme un arrĂȘt sur image. Une fois prononcĂ©, on ne va pas chercher plus loin, et on comprend que la suite concerne le sexuel.
Mais, est-ce que le trait du tango est vraiment suffisant pour constituer une identité ?
Il est certain que la musique touche au corps, et je suis persuadĂ©e que les neurosciences pourraient facilement dĂ©montrer qu’il y a un Ă©moi particulier lorsqu’on entend les accords qui nous ont bercĂ©s dans l’enfance. Et pourtant, malgrĂ© son originalitĂ©, malgrĂ© l’espace Ă  contour dĂ©fini qu’elle constitue, elle me paraĂźt insuffisante pour dĂ©finir l’identitĂ© symbolique d’un sujet.
Le lieu gĂ©ographique d’oĂč l’on vient est un lieu porteur d’une histoire locale qui est du coup le lieu oĂč notre histoire personnelle, familiale est immergĂ©e et s’entrelace. C’est aussi bien le lieu d’une langue forgĂ©e par l’usage de tous ceux qui la partagent et qui, Ă  ce titre, l’habitent. Parce qu’une langue, c’est aussi quelque chose que l’on habite. On y trouve les marques de dĂ©pĂŽts laissĂ©s par tous ceux qui, venant d’ailleurs, l’ont inflĂ©chie en y introduisant des signifiants nouveaux. L’argot de Buenos Aires, si prĂ©sent dans les paroles de tango, est rempli de termes italiens. Ce sont les traces dans la langue d’un mĂ©tissage linguistique. Ils sont incorporĂ©s dans le parler de tous.
Mais ceci constitue un discours social oĂč viennent s’insĂ©rer, s’entrelacer les discours familiaux , le discours qui transmet des valeurs, des croyances, des codes, des mythes propres Ă  chaque famille.

Ceci m’évoque une petite histoire. Il y a cinquantaine d’annĂ©es, un vieux mĂ©decin m’a fait part de son Ă©tonnement devant le fait que des patients mourants, mĂȘme dans le coma, poussaient un soupir de soulagement quand on les ramenaient Ă  la maison, pour mourir. Par l’odeur, par les voix familiĂšres, le sujet reconnaĂźt ainsi son Heim. Ce n’est pas peu dire.

De son cĂŽtĂ©, l’exile vous oblige Ă  dĂ©finir ce qu’il en est de ce Heim dont le sujet se « coupe ». Et on est amenĂ© souvent Ă  se demander si l’exilĂ© volontaire, quitte-il son pays, ou sa famille. Ceci est important en clinique, l’un pouvant devenir l’alibi de l’autre.

Le soupir, dans notre contexte, serait celui de retrouver un espace, qui au-delĂ  de la sphĂšre familiale, devient l’espace de lalangue de l’enfance, que j’écrirai en un mot, autant son ronron, que ses dĂ©bordements, dans mon cas, chaotiques et latino-tropicales. Chaque langue ma foi ayant sa tonalitĂ© !

Mais cette perception du lieu de « notre histoire » ne peut ĂȘtre objectivĂ© qu’à partir du moment oĂč l’on y retourne, en venant d’un lieu Autre, c’est-Ă -dire rĂ©gi autrement. L’objectivation n’est possible qu’à partir d’un lieu extĂ©rieur, un lieu Ă  partir duquel le sujet est amenĂ© Ă  se poser la question : D’oĂč viens tu ?

Cette extĂ©rioritĂ©, je vous la rend tangible et Ă©vidente avec l’exil, avec le changement de pays. Je suis toujours Ă©tonnĂ©e de constater la facilitĂ© avec laquelle ceux qui n’ont jamais quittĂ© le lieu oĂč ils sont nĂ©s ont tendance Ă  penser qu’ailleurs ça se passe pareil, qu’il y a les mĂȘmes difficultĂ©s. Et quand ils veulent croire que c’est diffĂ©rent, ils idĂ©alisent complĂštement ce qui serait un Autre lieu.


Et pourtant, la mĂȘme logique, la mĂȘme extĂ©rioritĂ© est Ă  trouver chez n’importe qui sur le divan de l’analyste.
Le « d’oĂč viens tu? » apparaĂźtra inĂ©luctablement comme la tĂȘte de chameau de Cazotte qui demande au sujet : Que veux tu?
Et lĂ , nous sommes de plein pied dans la topologie. Il est vrai que l’Argentine est Ă  13 000km. Cependant, la mĂȘme procĂ©dure sera Ă  appliquer pour celui qui est nĂ©e Ă  Paris mĂȘme. C’est en quelque sorte la mĂȘme distance, parce que c’est une distance qui en somme, ne se mesure pas. L’exil rend patent la trame de constitution d’un sujet, avec ses distances, la diffĂ©rence de langues, les traits culturels observables. Mais tout sujet soumis au travail analytique est amenĂ© Ă  porter un regard et un rĂ©flexion sur ce qu’il est devenu en nommant des choses qui pour lui allaient de soi. On peut dire aussi, en s’en dĂ©tachant.
Les rĂ©ponses possibles Ă  la question d’oĂč viens tu ? sont souvent en clinique l’alibi du sujet. Mon pays Ă©tait comme ceci, ma famille Ă©tait comme cela. On comprend, on saisit. Mais encore ?

Le sujet en analyse est amenĂ© Ă  faire un dĂ©tricotage, celui qui s’opĂšre sur le divan, pour dĂ©chiffrer comment le discours familial a transmis sans le savoir les principes colportĂ©s par les gĂ©nĂ©rations qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, ainsi que leurs symptĂŽmes, leurs propres indicibles, et insĂ©rĂ©s dans le lien social qui leur faisait place et rĂ©sonance. Le social oĂč s’inscrit le discours familiale du patient fait partie du symptĂŽme qui l’amĂšne, ici ou ailleurs. Et situer le symptĂŽme dans le bain de la culture qui l’a vu naĂźtre est toujours pertinent.

Lorsque vous vous exilez, disons, par choix subjectif, en pensant que vous avez la libertĂ© de voir comment les choses se passent ailleurs, vous ĂȘtes responsable du choix de traverser une frontiĂšre. A fortiori, traverser la porte du cabinet de l’analyste est un choix qui invite le sujet Ă  dĂ©mĂȘler son symptĂŽme comme autant de choix inconscients.

***

La lecture du texte de Freud sur l’Unheimlich va nous permettre d’avancer sur cette question. Certes, Freud rappelle que Heimlich renvoie, entre autres, Ă  la signification de « pays natal ». Mais le champ de significations de ce signifiant Heimlich est bien plus complexe qu’un lieu gĂ©ographique. C’est le seul texte de Freud oĂč il s’adonne Ă  un travail de linguiste aussi long et dĂ©taillĂ©, ce qui fait dire Ă  Lacan que Freud dĂ©montre lĂ  Ă  quel point l’ordre du signifiant Ă©tait au coeur de sa rĂ©flexion.
Encore une fois nous voyons en action la logique d’un topos , d’un lieu singulier, une logique qui dĂ©signe un espace qui peut paraĂźtre Ă  premiĂšre vue contradictoire. Quelles sont les frontiĂšres sĂ©mantiques d’un tel signifiant qui signifie une chose et son contraire ?
Freud associe avec ce terme des Ă©lĂ©ments qu’à premiĂšre vue peuvent paraĂźtre contradictoires : le familier aussi bien que l’étrangement inquiĂ©tant, l’espace oĂč nous sommes chez nous Ă  l’aise, aussi bien que l’émergence inattendue de l’angoisse.

Faisons une liste de situations évoquées par Freud, pour chercher ensuite la façon dont la lecture de Lacan réussira des années aprÚs à en faire un nombre réduit de facteurs en jeu.

- Nous avons Ă  faire Ă  la dimension du fantastique, oĂč le sentiment rassurant de la rĂ©alitĂ© bascule. On se laisse prendre par la main par l’auteur du texte, qui nous embarque dans une rĂ©alitĂ© rassurante, et d’une maniĂšre inattendue on se trouve dans une rĂ©alitĂ© menaçante et Ă©trange. Nous sommes dociles Ă  l’appel du poĂšte. Il peut dĂ©tourner nos sentiments d’un effet pour l’orienter vers un autre. L’auteur sait jouer sur les frontiĂšres non pas gĂ©ographiques mais proprement psychiques, oĂč l’étrange peut apparaĂźtre lĂ  oĂč l’on l’attendait le moins comme simple effet d’écriture. On a affaire ici au rapport Ă  un autre, l’écrivain, dont l’intention, le dĂ©sir nous dĂ©concerte, nous prend par surprise. Irruption donc inattendue du dĂ©sir d’un autre.
- Est Ă©voquĂ©e aussi toute la problĂ©matique du double, avec l’expĂ©rience Ă©trange du sujet qui est effrayĂ© par la dĂ©couverte soudaine d’une figure menaçante qui se rĂ©vĂšle ĂȘtre sa propre image dans un miroir. Ici le sujet se voit lui-mĂȘme comme un autre menaçant. Voici ce que dit Freud dans une note en bas de page sur la question du double: il ne fut pas peu effrayĂ© en reconnaissant dans la figure qu’il venait d’apercevoir son propre visage. La mĂȘme expĂ©rience est dĂ©crite ainsi : je m’aperçus, tout interdit, que l’intrus n’étais autre que ma propre image reflĂ©tĂ©e dans la glace. Voyons ici le surgissement d’un autre menaçant Ă  partir de notre propre image spĂ©culaire. L’image spĂ©culaire est par dĂ©finition rassurante, mais, sous certaines conditions, elle peut prendre ce caractĂšre effrayant.
- Puis, l’insistance de la rĂ©pĂ©tition, propre Ă  la deuxiĂšme topique, ici trĂšs singuliĂšre : Anecdote de Freud qui se perd dans une ville : Un jour oĂč, par un brĂ»lant aprĂšs-midi d'Ă©tĂ©, je parcourais les rues vides et inconnues d'une petite ville italienne, je tombai dans un quartier sur le caractĂšre duquel je ne pus pas rester longtemps en doute. Aux fenĂȘtres des petites maisons on ne voyait que des femmes fardĂ©es, et je m'empressai de quitter l'Ă©troite rue au plus proche tournant. Mais, aprĂšs avoir errĂ© quelque temps sans guide, je me retrouvai soudain dans la mĂȘme rue oĂč je commençai Ă  faire sensation et la hĂąte de mon Ă©loignement n'eut d'autre rĂ©sultat que de m'y faire revenir une troisiĂšme fois par un nouveau dĂ©tour. Remarquez ici la note humoristique de Freud : il veut quitter ce lieu marquĂ© par le sexuel. Et il n’y arrive pas, et qui plus est, « il commençait Ă  faire sensation ».
Il faut dire que cette traduction du texte freudien est incorrecte. J’ai demandĂ© Ă  notre collĂšgue, Patricia Kreissig. Ce qui Freud dit in der ich nun Aufsehen zu erregen begann, veut dire « à faire de sorte que tout le monde me regarde ». On voit ici encore, la dimension du regard que Lacan reprendra en compte plus tard comme axe de lecture de ce texte.
- Un autre exemple est celui de « l’Homme aux rats », qui voit son voeux de mort se rĂ©aliser. Le voeux de mort du vieillard qui le prive d’ĂȘtre dans la chambre contiguĂ« d’oĂč logeait une charmante garde malade. Ce fut pour l’homme aux rats un Ă©vĂ©nement Ă©trangement inquiĂ©tant, Son voeux semble magiquement se rĂ©aliser, comme s’il suffisait de souhaiter les choses pour qu’elles se rĂ©alisent. C’est une phase qui correspond Ă  l’animisme des primitifs, que chez aucun de nous elle n’ait pris fin sans laisser en nous des restes et des traces toujours capables de se rĂ©veiller. Autrement dit, il y a des choses qui relĂšvent des Ă©tapes originaires, primordiales du sujet qui ne sont pas dĂ©passĂ©es Ă  100%. Elles peuvent faire retour.


Freud rĂ©sume alors que l’Unheimlich n’est en rĂ©alitĂ© rien de nouveau, d’étranger, mais bien plutĂŽt quelque chose de familier, depuis toujours Ă  la vie psychique, et que le processus du refoulement a rendu autre.
Il introduit alors le refoulement pour dire que l’étrange a moins Ă  faire avec l’inconnu qu’avec ce que l’on sait depuis toujours mais on se refuse d’admettre. Ce serait la façon dont nous sommes dirigĂ©s par notre inconscient, celui qui rĂ©sulte des inscriptions et des interprĂ©tations du sujet dans son passĂ©.

On peut quitter un pays, une gĂ©ographie. Traverser une frontiĂšre. Mais en psychanalyse, le lieu du sujet est Ă  situer dans un espace qui transcende l’espace gĂ©ographique.
La rĂ©alitĂ© oĂč nous nous trouvons Ă  l’aise, dans l’intimitĂ© du foyer, rĂ©confortĂ©s dans le pays natal, - ce qui est la dĂ©finition mĂȘme du Heim - peut basculer vers l’Unheimlich, sans traverser le pas de la porte.

C’est pour faciliter la comprĂ©hension de cette idĂ©e de l’espace que Lacan va se servir de la topologie, Ă  laquelle il va se consacrer dans les derniers sĂ©minaires.
Certes, la topologie paraĂźt complexe. Mais je crois que c’est plutĂŽtt un terrain aride, qui gĂ©nĂšre rĂ©sistance Ă  cause de la mise de cĂŽtĂ© du souci de se faire comprendre. C’est une articulation thĂ©orique qui cherche Ă  dĂ©montrer son efficacitĂ© en faisant l’économie du sens. Le sens est notre Heim, on le partage comme on partage un repas de fĂȘtes. On est bercĂ©s par le sens. La topologie dans ce cas, est Unheimliche ! Dans le noeud borromĂ©en, le sens n’est qu’un aspect des choses; il est nĂ©cessaire, mais il n’est pas suffisant.

J’essaie ainsi de vous montrer que l’espace gĂ©ographique, l’espace familier de trois dimensions ne se prĂȘte pas Ă  imaginer ce qu'il en est de l’appareil psychique, pour employer le terme de Freud.
Il s’agit plutĂŽt d’imaginer un espace qui rendrait compte des effets de la parole et du langage marquĂ© par l’effet du refoulement qui nous constitue.
L’épilepsie, la folie, et j’ajoute volontiers la sexualitĂ© ou la haine sont des manifestations Ă©tranges de l’humain, qui se prĂ©sentent comme des forces obscures qui font irruption dans le calme du long fleuve tranquille.
A plus forte raison, un lapsus qui décoiffe, un acte manqué révélateur.

Tous les exemples du texte de Freud, aussi hĂ©tĂ©rogĂšnes qu’il puissent sembler, renvoient Ă  l’infantile.
Comme un moment oĂč les limites entre la rĂ©alitĂ© et l’imagination s’effacent. Avec l’ñge adulte on croit les avoir dĂ©passĂ© et pourtant

Les organes gĂ©nitaux fĂ©minins sont Ă©galement Ă©trangement inquiĂ©tants, nous dit Freud. Ceux qui travaillent sur le sĂ©minaire Ă  l’étude Ă  l’ALI, celui de la Relation d’Objet auront sans doute lu ce passage fort intĂ©ressant sur cet Unheimlich particulier, lorsque Lacan formule (je cite) la rĂ©sistance des sujets masculins Ă  admettre bel et bien effectivement que les sujets fĂ©minins sont vĂ©ritablement dĂ©pourvus de quelque chose 
 C’est Ă  ce niveau qui s’enracine une mĂ©connaissance souvent maintenue avec une tĂ©nacitĂ© qui influence toute la conception du monde du sujet, et tout spĂ©cialement sa conception des relations sociales
 Pourquoi ce quelque chose serait si difficile Ă  admettre
?

Il y a encore un autre aspect de la question. La troisiĂšme partie du texte de Freud dĂ©crit notre rapport aux auteurs littĂ©raires, lorsque nous nous abandonnons comme des enfants, somme toute, au rĂ©cit d’un auteur, en nous laissant bercer par un texte. On est embarquĂ©s dans la rĂ©alitĂ© qu’il nous prĂ©sente, et tout Ă  coup ça bascule dans l’inquiĂ©tant.
On vĂ©rifie encore que la bascule en question est quelque chose qui fait vaciller la rĂ©alitĂ©. Le Heim, serait donc l’appui assurĂ© d’une connaissance de la rĂ©alitĂ©, la rĂ©alitĂ© constituĂ©e de l’ñge adulte.

Mais aprĂšs tout, qu’est-ce que la rĂ©alitĂ© ?
Ne se constitue elle pas Ă  partir de ce leurre fantastique qui est l’image dans le miroir oĂč le moi va trouver ses assises ?
Mais ce monde rassurant se constitue aussi de la mise de cĂŽtĂ© d’élĂ©ments qui doivent rester cachĂ©s, comme le sexe, la haine ou la mort. Autrement dit, Ă  partir de ce que le noeud borromĂ©en nous oblige Ă  distinguer d’une façon nette, comme appartenant au registre du RĂ©el.

La lecture que Lacan fait de l’Unheimliche mĂ©rite toute notre attention. Dans le sĂ©minaire sur Le dĂ©sir et son interprĂ©tation, il affirme que l’Unheimliche ce n’est pas exactement l’irruption de l’inconscient mais qu’il est liĂ© Ă  une sorte de dĂ©sĂ©quilibre qui se produit dans le fantasme. Le fantasme Ă©tant ce qui soutient la rĂ©alitĂ©.
C’est dans le sĂ©minaire sur l’Angoisse que Lacan va longuement dĂ©velopper sa lecture de ce texte qu’il prĂ©sente comme la cheville indispensable pour aborder la question de l’Angoisse. Je ne peux que vous convier Ă  sa lecture en espĂ©rant qu’on puisse reprendre cette question complexe de la mise en place du fantasme.

En rĂ©sumĂ©, la topologie nous aide Ă  accepter des faits d’apparence paradoxale, comme celle de la distribution de lieux Ă  prendre en compte dans une cure. Et il en va ainsi aussi pour ce qu’il en est du temps. Les coordonnĂ©es du dĂ©sir sont inscrites chez un sujet dĂšs le dĂ©part, et resteront les mĂȘmes toute sa vie durant.
MĂȘme s’il vient d’un pays autre, il est rĂ©gi par les mĂȘmes lois de la parole que nous, Ă  condition d’envisager l’au-delĂ  de tout ce qui peut nous faire penser qu’il est Ă©tranger, comme sa langue, sa couleur de peau, ses croyances, sa nationalitĂ©, etc., et surtout Ă  condition que lui, il puisse se poser la question, d’oĂč je viens ?

 

Quelques rĂ©flexions psychanalytiques autour des dĂ©esses fĂ©minines de l’AntiquitĂ© Ă  nos jours Rencontre Ă  Morlaix, V Hasenbalg


Quelques rĂ©flexions psychanalytiques autour des dĂ©esses fĂ©minines de l’AntiquitĂ© Ă  nos jours
Rencontre Ă  Morlaix
le samedi 11 mai 2019

Je tiens tout d’abord Ă  remercier Bernadette CrĂ©ac’h de son invitation, qui me permet d’ĂȘtre ici avec vous aujourd’hui dans cette jolie ville de Morlaix, qui a elle aussi sa jolie dame de Barnenez certainement dĂ©ifiĂ©e elle aussi.
C’est en lisant mon livre De pythagore Ă  Lacan que Mme Creac’h a souhaitĂ© que je vienne. Il est certain que si nous avions appelĂ©e notre rencontre MathĂ©matiques et topologie lacaniennes on n’aurait pas suscitĂ© une folle envie de venir m’entendre ! Je le comprends.
Les mathĂ©matiques ça dĂ©courage, nĂ©anmoins elles sont utiles dans la pratique d’un analyste. Ce n’est pas pour rien que Lacan les a amplement utilisĂ©es Ă  la fin de son enseignement, Ă  un moment oĂč il se souciait de transmettre, comment dire, une sorte de quintessence, d’épure de sa thĂ©orie. Il avait besoin de transmettre l’essentiel, Ă©laguĂ© du sens souvent superflue, il voulait certainement se dĂ©barrasser de tout ce qui se prĂȘtait au malentendu. Vous savez peut ĂȘtre que la thĂ©orie de Freud a Ă©tĂ© adultĂ©rĂ©e, contrefaite lors de son passage dans la langue anglaise, s’éloignant ainsi de sa dĂ©couverte de l’inconscient. On lui faisait dire tout et son contraire, et cela est rendu possible Ă  cause de l’abondance de sens. Freud avait trop le souci de se faire comprendre.

Le contraire de cela, de ce foisonnement du sens, est l’idĂ©e d’une structure, d’un appareil psychique fait d’interrelations multiples, et subordonnĂ© au fait que l’ĂȘtre humain est un ĂȘtre parlant, plus exactement, un ĂȘtre parlĂ©. Cette dimension symbolique est essentielle, en tout cas pour un analyste, pour qu’il dĂ©chiffre le malheur de son patient Ă  partir de ce qu’il Ă©coute. Cette dimension symbolique de la parole nĂ©cessite pour fonctionner d’ĂȘtre tissĂ©e Ă  deux autres dimensions, celle du rĂ©el, qui est ce qui lui Ă©chappe, et celle de l’imaginaire qui dĂ©signe la prĂ©gnance des images et du sens.
C’est cela l’épure : un symbolique, un rĂ©el et un imaginaire. Trois Ă©lĂ©ments que Lacan pose d’une maniĂšre axiomatique comme Ă©tant les trois constituants d’une subjectivitĂ©. Chacun de ces Ă©lĂ©ments est nouĂ© aux deux autres, de maniĂšre telle que la libĂ©ration d’un libĂšre les deux qui restent. C’est le tissage du noeud borromĂ©en. Il apparait dans l’emblĂšme des trois familles des iles borromĂ©ennes, ainsi que dans des illustrations de la TrinitĂ© chrĂ©tienne.

Cette rĂ©duction du sens Ă  un tissage Ă  trois Ă©lĂ©ments est peut ĂȘtre pas facile Ă  admettre. C’est la raison pour laquelle qu’en abordant la question de la toute-puissance maternelle dans la figure dĂ©ifiĂ©e d’une femme je vais essayer de vous rendre sensibles Ă  la topologie.

J’évoquerai ainsi :
- l’existence d’un passage dans la constitution du sujet oĂč la mĂšre est perçue comme toute-puissante, ce qui serait le socle de la divinisation possible d’une femme
et aussi
- un autre passage, celui de l’invention du monothĂ©isme, que je met en rapport avec la loi du pĂšre qui viendrait dĂ©tacher le petit de l’homme d’une position d’otage vis Ă  vis de la dĂ©itĂ© maternelle. Remarquons que le monothĂ©isme apparaitrait d’une maniĂšre simultanĂ©e avec une autre invention qu’on peut concevoir aussi comme un « passage structurel », celui de l’invention de l’alphabet.

Autant le monothĂ©isme que l’écriture alphabĂ©tique nous invitent Ă  une sorte de dĂ©tachement. Celle du Dieu monothĂ©iste, nous invite Ă  nous dĂ©prendre de l’idolĂątrie et de l’adoration des femmes, celle de l’écriture implique la perte des objets du monde sensible. (Je dĂ©veloppe ceci dans mon livre, la perte du rapport avec le monde sensible Ă  partir du moment oĂč s’impose un certain rapport au symbolique)
L’apparition en mĂȘme temps de ces deux Ă©lĂ©ments fondamentaux en Occident me fait penser qu’ils sont en rapport.

Vous n’ĂȘtes pas sans savoir, et si vous ne le savez pas, je vais vous le raconter, que l’Ancien Testament est en lui mĂȘme une version tout Ă  fait nouvelle de mythes du Proche Orient Ă  son Ă©poque, quoique entiĂšrement revus et corrigĂ©s par l’effet radical de l’invention du monothĂ©isme.
J’ai dĂ©couvert cette thĂšse dans un ouvrage de Jean BottĂ©ro, un Ă©minent assyriologue, traducteur de L’EpopĂ©e de Gilgamesh.
Le livre de cet auteur qui articule le lien Ă©troit entre les textes de l’Ancienne MĂ©sopotamie et l’Ancien testament s’appelle, La naissance de Dieu.

C’est BottĂ©ro qui m’a fait connaĂźtre Ishtar, grande dĂ©esse mĂ©sopotamienne, que la Bible dĂ©crit comme la prostituĂ©e de Babylone. Il s’agit en rĂ©alitĂ© d’un culte Ă  une dĂ©esse trĂšs bien implantĂ©e en MĂ©sopotamie depuis les sumĂ©riens. Ses prĂȘtresses Ă©taient censĂ©es avoir un rapport sexuel rituel avec le roi ou figure politique pour garantir une bonne rĂ©colte. Pour Kramer, la liturgie consistait en une procession sur un grand lit, du roi et de la prĂȘtresse d’Ishtar
 HĂ©rodote aurait Ă©crit qu’en haut de la tour de Babel se trouvait le lit d’Ishtar. On pouvait lire cela Ă  l’Institut du Monde arabe, Ă  exposition sur la tour de Babel.

Par ailleurs et en lisant ce mĂȘme auteur mais avec mon bagage d’analyste bien sĂ»r, je suivais la trace du passage de l’écriture cunĂ©iforme Ă  l’écriture alphabĂ©tique. Gilgamesh (2200) est un texte Ă©crit en cunĂ©iforme et le Ancien Testament (600) en alphabĂ©tique. (Iliade : 750)

Qu’est-ce qui fait qu’un peuple, une rĂ©gion ou un petit enfant accĂšde Ă  la transformation des choses et du monde qu’impose la lecture et l’écriture ? Celles et ceux qui travaillent avec des petits enfants connaissent la question, qu’est-ce qui fait qu’un enfant puisse passer au CP, ou au contraire, ce qui fait qu’il soit maintenu en grande section de maternelle ?

Qu’est-ce qui fait qu’un homme de l’AntiquitĂ© ait pu se dĂ©barrasser des milliers de signes de l’écriture idĂ©ographique pour passer aux 23 signes d’un abĂ©cĂ©daire ?

On peut Ă©galement, en retournant la question, se demander qu’est-ce qu’il en Ă©tait des peuples colonisĂ©es en AmĂ©rique latine et ailleurs, lĂ  oĂč l’écriture alphabĂ©tique est arrivĂ©e comme une arme redoutable dĂ©truisant leur mode de croire et de parler - autrement dit, leur mode de jouissance, au nom d’une valeur universelle. Le culte Ă  la Pachamama persiste de nos jours dans les Hauts Plateaux andins, ancienne rĂ©gion dominĂ©e par les Incas. MalgrĂ© son association a la vierge Marie, le rituel demeure. Avant de boire, on verse la premiĂšre gorgĂ©e Ă  la terre.
La Pachamama est une autre dĂ©esse, fort sympathique d’ailleurs, conçue elle sous la forme d’une vieille dame qui marche en filant la laine, de lama, d’alpaga, ça va de soi. A en croire le guide du site archĂ©ologique de Tilcara, si vous ĂȘtes perdu et seul une soirĂ©e de brouillard sur les montagnes qui bordent le dĂ©sert de l’Altiplano, et vous croisez une vieille dame qui comme toutes les femmes marche en filant la laine, cela vous donne froid au dos. Elle tisse le fil de votre vie. C’est une prĂ©sence qui fait peur parce qu’elle vous rappelle la fragilitĂ© de votre existence.
Il s’agit certainement d’une production mythique qui noue Ă  sa façon le rĂ©el, l’imaginaire et le symbolique. Et qui rĂ©git en tant que telle une modalitĂ© de donner sens Ă  la vie en sociĂ©tĂ©.

Mais nous, nous avons a faire avec la lettre. La lettre est au coeur de l’enseignement de Lacan. Lapsus rĂȘves Ă©quivoques

Et Ă  partir de l’analyse on se demande quels sont les conditions pour qu’un sujet entre dans le monde du symbole Ă©crit ?
De plus, pour Lacan, « la lettre féminise ».
Je me suis dit qu’une voie d’accĂšs Ă  des rĂ©ponses possibles serait justement celle de l’invention de l’écriture.
Mais chaque rĂ©ponse s’ouvrait sur des centaines d’autres questions.
C’est comme l’histoire du papi qui conduisant sa voiture sur l’autoroute reçoit le coup de fil de sa femme l’avertissant qu’une voiture circule en contresens sur la mĂȘme autoroute, Ă  quoi le papi rĂ©pond, Une voiture, tu dis? ce sont des centaines !

Venons en donc Ă  ce qu’il y a de Primordial dans cette affaire. Ce qu’il y a d’archaĂŻque en tĂąchant d’ĂȘtre lacaniens. Je vous propose que les dĂ©esses que l’homme s’est crĂ©es tout au long de l’humanitĂ© Ă  nos jours, ce sont des figures qui proviennent de ce qui fut Ă  l’aube de la vie de chacun, le rapport primitif Ă  la mĂšre.
C’est la premiĂšre question que nous nous posons, celle de la maniĂšre dont est reprise la relation primordial de l’enfant Ă  la mĂšre, comme un moment de sa constitution subjective qui n’aurait pas Ă©tĂ© complĂštement dĂ©passĂ© ou symbolisĂ©. Comme quelque chose qui perdurerait en deçà ou au-delĂ  de l’incidence de la fonction du pĂšre, ou de sa mĂ©taphore qui est d’amener l’enfant au dĂ©tachement de cette figure archaĂŻque.

Freud pour sa part, dans le formidable ouvrage du « MoĂŻse et le monothĂ©isme » avance de façon trĂšs dialectique de quelle maniĂšre le christianisme implique d’un cĂŽtĂ© une avancĂ©e et de l’autre une rĂ©gression. RĂ©gression dans la mesure oĂč il reprend trois croyances « égyptiennes » dĂ©passĂ©es par le judaĂŻsme et qui sont : la croyance dans la vie aprĂšs la mort, l’idolĂątrie, et l’adoration d’une figure fĂ©minine. Mais c’est aussi une avancĂ©e parce qu’elle forge une issue nouvelle au meurtre du pĂšre.(Le fils se sacrifie pour nous)

Voyons alors comment Lacan amĂšne la question de la toute puissance maternelle, vĂ©ritable socle de cette croyance dans une figure tutĂ©laire fĂ©minine. C’est dans le sĂ©minaire de La Relation d’objet qu’il dĂ©ploie la question. Je vous propose alors un lecture rapide de la leçon 4 du 12 dĂ©cembre 1956 qui est la leçon oĂč Lacan dĂ©crit la mise en place de la mĂšre toute-puissante Ă  un moment prĂ©coce, archaĂŻque du sujet, avant mĂȘme qu’il puisse se distinguer en tant qu’un Moi.
Certes, je fais une extrapolation entre ce primordial de l’enfant, au temps de sa constitution subjective avec le primordial si l’on peut dire de l’humanitĂ©, parce que je pense que c’est pertinent dans la mesure oĂč cela peut Ă©clairer certains points oĂč le social et le subjectif se tissent ensemble. L’un ne va pas sans l’autre, comme vous le verrez plus loin.

Pour rĂ©sumer, on peut dire que quelque chose dĂ©marre avec le cri du nourrisson. Il instaure avec son cri un appel Ă  la mĂšre. L’appel et la rĂ©ponse ainsi induite met en place une alternance prĂ©sence - absence, vĂ©ritable Ă©bauche d’un systĂšme symbolique.
Il y a un objet rĂ©el, le sein ou le biberon, qui n’est pas nĂ©cessairement perçu par le bĂ©bĂ© comme un objet. Il instaure par contre une pĂ©riodicitĂ© avant que le sujet puisse distinguer ce qui deviendra plus tard le moi et le non-moi. Il n’y a pas encore de constitution de l’autre, pour le bĂ©bĂ©. Il y a pour lui l’alternance du Fort-Da. L’Autre est lĂ , mais l’enfant ne le perçois nĂ©cessairement pas. On peut aller jusqu’à dire que pour l’enfant, le sein est une partie de son corps propre.
La mĂšre est d’emblĂ©e situĂ©e par Lacan comme autre chose que l’objet rĂ©el primitif, le sein ou son succĂ©danĂ©e, biberon, tĂ©tine.

Un premier ordre symbolique donc se mettra en place Ă  partir du « couplage prĂ©sence-absence » articulĂ© prĂ©cocement par l’enfant. Il connote la premiĂšre constitution de l’agent de la frustration, nous dit Lacan. La scansion de cet appel nous donne l’amorce de l’ordre symbolique oĂč va s’articuler une relation rĂ©elle avec la relation symbolique. Ceci Ă  partir des sĂ©quences groupĂ©es des plus et des moins (il renvoie ici Ă  la Lettre volĂ©e) oĂč il y a virtuellement l’origine, la naissance, la possibilitĂ©, et la condition fondamentale de l’ordre symbolique. L’agent symbolique est lĂ  mais il n’est pas perçu.

« Un moment de virage a lieu quand cette relation primordiale Ă  l’objet rĂ©el s’ouvre vers une relation plus complexe, y introduisant une dialectique » , avance Lacan. Si la mĂšre ne rĂ©pond plus, elle sort de la structuration symbolique du Fort-Da (appelĂ©e quand absente, rejetĂ©e quand prĂ©sente, par une vocalise) pour devenir rĂ©elle. Nous l’avons dĂ©gagĂ©e de l’objet rĂ©el qui est l’objet de satisfaction de l’enfant. Elle ne rĂ©ponds plus qu’à son grĂ©. Elle devient ainsi en quelque sorte ce qui est l’amorce de la structuration de toute la rĂ©alitĂ© pour la suite. Elle devient une puissance. A partir du moment oĂč la mĂšre devient une puissance ce sera dorĂ©navant d’elle que va dĂ©pendre de la maniĂšre la plus manifestĂ©e l’accĂšs Ă  l’objet (jusque lĂ  ils Ă©taient simplement des objets de satisfaction qui marquaient l’alternance), avec, comme consĂ©quence, le changement de la nature mĂȘme de l’objet. Il va devenir un objet de don qui dĂ©pend de l’agent devenu rĂ©el de la puissance maternelle.
A partir de ce moment l’objet sera marquĂ© de la valeur de cette puissance qui peut ne pas rĂ©pondre. La position se renverse : la mĂšre est devenue rĂ©elle et l’objet devient symbolique.

Notez donc ici à l’ouvre le jeu des registres RSI.
A partir de ce moment l’objet aura deux ordres de propriĂ©tĂ©s satisfaisantes : d’une part, il satisfait un besoin, d’autre part, il symbolise la puissance favorable.

C’est ici qui s’articule ce qu’il en est, Ă  mon avis, d’une figure fĂ©minine dĂ©ifiĂ©e, puisque toute-puissante, dans toute la mesure oĂč elles reprĂ©sente une puissance favorable. C’est justement ce statut qui fait qu’un don quelconque satisfera le sujet, parce qu’il sera marquĂ© de sa grĂące. Le sujet pourra ĂȘtre comblĂ© par un rien, puisque ce rien correspond Ă  une symbolisation archaĂŻque que fait que ce don sera reçu comme la reconnaissance d’une instance aimable. Elle peut donner n’importe quoi. (pages 125, 126)
La mÚre incarne une puissance réelle qui peut combler le sujet avec un rien.

Mais ce rien ce n’est pas vraiment n’importe quoi. Ce rien est le rĂ©sultat d’une opĂ©ration symbolique. Ce qu’elle donne est un symbole, et tant que tel, il est frappĂ© de nĂ©gativitĂ©.
La relation primordiale rĂ©pond ou met en place un ordre symbolique primitif. En revanche, le don ne devient possible qu’à partir d’une notion d’absence mise en rapport avec un Autre. La prĂ©sence de l’objet dĂ©pende maintenant d’un autre. Ce n’est plus le Fort Da, ou l’alternance « automatique ».

ApparaĂźt ici l’absence possible de celui qui donne, et aussi sa volontĂ©, qui peut refuser le don. Le sujet sera amenĂ© Ă  subir ces consĂ©quences dans l’expĂ©rience de la frustration qui ne manquera pas de survenir dans la relation avec la mĂšre.
Ce passage de la mĂšre Ă  la rĂ©alitĂ© fait apparaĂźtre l’instance que le sujet ne percevait pas, et dont sa satisfaction dĂ©pendait dĂšs le dĂ©but. Cela oblige le bĂ©bĂ© Ă  percevoir que la prĂ©sence-absence de l’objet primordial dĂ©pend maintenant du bon vouloir de quelqu’un, de l’autre, de la mĂšre Ă  l’occasion. C’est ici que le registre des Ă©lĂ©ments en jeu se transforme.
A un premier temps, un objet réel ponctue le temps.
Ensuite, il y a perception de la mĂšre comme pouvant le frustrer. Le rĂ©el dirions nous, se dĂ©place vers l’agent qui le frustre, et du coup l’objet devient symbolique, il est le symbole du don qui lui vient de l’Autre.
Cette transformation explique l’idĂ©e de Melanie Klein qui pose la mĂšre Ă  ce moment-lĂ  comme un contenant qui contient tout, dans la mesure oĂč elle dĂ©tiendrait tout ce dont le sujet peut avoir besoin. Mais Lacan va relativiser cette vision de Melanie Klein en y introduisant le notion fondamentale de manque chez la mĂšre.

C’est important Ă  remarquer qu’ici l’enchainement logique du texte de la leçon, de la dĂ©monstration de Lacan dans ce sĂ©minaire, change. Ce n’est pas rien de changer le fil d’une idĂ©e qui va en se dĂ©ployant : Il reprend les choses Ă  partir d’un autre angle. Et ce n’est pas n’importe lequel.
Soulignons donc que c’est sur ce point oĂč la mĂšre toute-puissante devient un tout contenant tous les objets (si l’on reprend l’idĂ©e kleinienne), ceux qui satisfont le besoin, et les riens comme don.
Le nouveau dĂ©part dans la logique de Lacan dĂ©marre avec un paragraphe oĂč il cite Freud. Il revient Ă  ses sources.
Il y a quelque chose dans le monde des objets qui a une fonction paradoxalement dĂ©cisive, le phallus. Autrement dit, l’image du pĂ©nis en Ă©rection.

Si je dis changement du discours avec « l’introduction du phallus » c’est qu’il introduit lĂ  un Ă©lĂ©ment nouveau qui lui permet de faire le point sur la subjectivitĂ© de la mĂšre cette fois. La mĂšre en tant que femme.

Soulignons que depuis le début de cette leçon, Lacan parle du point de vue du bébé. Maintenant la perspective change. Il va expliquer ce qui se passe du cÎté de la mÚre, et, en simultanée.
Il a besoin d’introduire l’existence dans le discours social d’un objet imaginaire qui prend une importance dĂ©cisive chez « les membres de l’humanitĂ© auxquels il manque », la femme. L’homme du coup est ensuite dĂ©fini comme « celui qui peut s’assurer d’en avoir la rĂ©alitĂ© et qui assure comme licite, comme permis, l’usage ». Fin de citation.
En rĂ©alitĂ©, l’idĂ©e que la mĂšre puisse possĂ©der tous les objets, c’est une vision du cĂŽtĂ© bĂ©bĂ©. Ceci dit, on peut rester un bĂ©bĂ© toute sa vie

Mais la structure psychique, telle que Lacan nous apprend Ă  la concevoir, nĂ©cessite de tenir en compte ce qui se joue chez la mĂšre en tant que femme, en tant que porteuse d’un manque.
Le phallus en tant que manque permet de situer le rapport le plus Ă©troit de la relation d’une femme, la mĂšre, avec son enfant.
Elle n’a pas le phallus, mais elle a autre chose qui lui ressemble Ă©normĂ©ment, son bout de choux. C’est sa façon de l’avoir symboliquement comme un don qui lui vient d’un Autre


C'est ce qui amenait Melman Ă  se demander il y a des annĂ©es sur l’effet dans la constitution subjective d’un sujet si celui qui l’a en charge est un homme. Il est difficile d’imaginer qu’un homme puisse aimer son enfant de la mĂȘme façon qu’une femme. Il y a un creux pour accueillir un enfant qui est fĂ©minin. C’est Ă  partir de ce manque qu’elle aime.
Evidement, la question prend un tour de plus dans le social contemporain.
L’enfant devient Ă  son tour objet de satisfaction pour elle - il n’était pas question au dĂ©but de la leçon d’une quelconque satisfaction de la mĂšre. L’enfant calme plus ou moins bien son besoin du phallus Ă  elle.

Voici donc pour la mise en place du processus qui pourrait rendre compte de la figure de la déesse. Pleine de grùce, on lui prie le rien symbolique porteur de sa bonne volonté.
Vous connaissez la suite : le phallus comme signifiant se trouve dans le social, il est portĂ© par les discours qui entourent le bĂ©bĂ©, par la place qu’il occupe dans l’inconscient de sa mĂšre, ou dans le symbolique du pĂšre.

Or, ce phallus n’opĂšre comme symbole que parce qu’il est refoulĂ©. C’est un signifiant qui ordonne la parole, lui donne une direction Ă  partir de son refoulement. Un refoulĂ© primordial qui est Ă  l’oeuvre dans le texte de l’Ancien Testament, tout en reprenant beaucoup de mythes du Proche Orient, mais Ă  partir des consĂ©quences logiques d’un refoulement radical du sexuel, le sexuel que l’on constate, qui se manifeste dans tous les textes de la rĂ©gion qui ont prĂ©cĂ©dĂ© l’avĂšnement d’un Ă©crit monothĂ©iste.

La Bible est un texte essentiellement pudique par rapport, par exemple, au textes qui s’adressent au culte d’Ishtar oĂč les descriptions sont assez crues.

***

Pour finir, je dirai deux mots sur l’autre figure fĂ©minine dĂ©ifiĂ©e, Marie, que la religion chrĂ©tienne consacre comme sainte.
Je dois avouer que le commentaire de Lacan sur la mĂšre toute puissante, celle dont le don serait le rien marquĂ© de sa grĂące m’a tout de suite fait penser Ă  Marie. Mais un diffĂ©rence colossale sĂ©pare Ishtar de Marie Chez Marie c’est l’absolue chastetĂ© qui fait la force.
Mais je voudrais insister sur un point plus dĂ©licat. Au-delĂ  de sa puissance, la figure de Marie reprĂ©sente, sans qu’on y pense, ce qui peut arriver de plus horrible Ă  une femme : la mort de son enfant.
Certes, le rĂ©cit glorifie Jesus qui ressuscite et rejoint Dieu le pĂšre. Il nie la mort. Mais, de la mĂȘme maniĂšre que Lacan retourne son discours pour centrer les choses du cĂŽtĂ© de la subjectivitĂ© de la mĂšre, il y a dans le rĂ©cit religieux la description de la perte la plus horrible et insupportable dans la vie d’une femme.
C’est Ă  ce titre que j’évoquerai ici ce que Melman a dit un jour Ă  Reims. Etant la pire des choses qui peut arriver Ă  une femme, il arrive que ce fantasme envahisse la pensĂ©e d’une femme-mĂšre comme une stratĂ©gie inconsciente de trouver lĂ  un Ă©quivalent de la castration « aboutie » chez l’homme. Castration, qui de rĂšgle n’a pas lieu chez elle. Elle n’a rien Ă  perdre d’équivalent au phallus en jeu dans la castration chez l’homme, si ce n’est cet ersatz de phallus que peut ĂȘtre son enfant.
Ceci me fait penser que le culte Ă  Marie est un rĂ©cit, ou un mythe dans le sens oĂč un mythe cherche Ă  Ă©puiser les significations d’un Ă©nigme sans rĂ©ponse. Le culte de Marie est en rapport avec le manque chez la femme, ce qui la rend incomplĂšte, certes, mais aussi, ce qui permet d’articuler que l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas


Il y a quelque chose de l’amour maternel qui n’est concevable qu’à partir de son manque, du manque qui in fine est au coeur de notre identitĂ©.
Il est fort possible que les figures dĂ©ifiĂ©s soient la persistance dans le dĂ©ni de ce manque lĂ . La croyance dans une toute-puissance fĂ©minine nous rassurerait de son amour inconditionnel total et dĂ©finitif dans le mesure oĂč il ne peut ĂȘtre conçu que dans la mesure de sa dĂ©mesure. La fonction du pĂšre aurait comme fonction de nous dĂ©tacher de ce lien Ă  la mĂšre, en faisant de son amour Ă  lui quelque chose qui est conditionnĂ© Ă  l’assomption du dĂ©sir par le sujet.

 

Sur l'amour. De la toute-puissance maternelle au manque dans l'Autre. Virginia Hasenbalg


Sur l’Amour
De la toute-puissance maternelle au manque dans l’Autre
Virginia Hasenbalg-Corabianu
Mathinée lacanienne du 6 avril 2019

Vous n’ĂȘtes pas sans savoir en tant que fidĂšles des MathinĂ©es lacaniennes, que depuis 10 ans nous travaillons sur les mathĂ©matiques et la psychanalyse, et que cela a Ă©tĂ© la source d’inspiration du livre « De Pythagore Ă  Lacan » que j’ai publiĂ© il y a trois ans. Ce livre correspond Ă  l’idĂ©e que je m’étais faite de l’outil mathĂ©matique nĂ©cessaire Ă  la comprĂ©hension de la psychanalyse lacanienne.
Mais la logique et l’outil mathĂ©matique ne sont pas lĂ  uniquement pour ĂȘtre dĂ©codĂ©s mais Ă©galement pour ĂȘtre mis Ă  profit dans la comprĂ©hension d’autres thĂšmes, comme celui par exemple, tenez vous bien, de l’amour, qui gagne Ă  ĂȘtre abordĂ© par le noeud borromĂ©en.
J’espĂšre que cela aiguisera votre curiositĂ©. La tache ne sera peut ĂȘtre pas facile. Mais on se donnera le temps nĂ©cessaire.

Mon point de dĂ©part, ce qui a dĂ©clenchĂ© cette quĂȘte, est un passage sur l’amour dans la leçon 12 du sĂ©minaire Ă  l’étude (Relation d’objet), passage qui est loin d’ĂȘtre univoque. Je vous dirai plus loin de quoi il est question.

En tout cas pour introduire cette question complexe, j’ai choisi ce titre « De la toute-puissance maternelle au manque dans l’Autre ». Il dĂ©signe ce que j’entends comme le franchissement dont il est question dans l’amour. Il s’agit aussi du passage que la psychanalyse rendrait possible pour celui qui s’y engage.

Ce sĂ©minaire nous met au travail sur des questions qui concernent ce que Lacan qualifie comme « primordial ». C’est le signifiant employĂ© Ă  cette Ă©poque de son enseignement pour dĂ©signer en quelque sorte le passage structurel d’une phase préƓdipienne vers l’Oedipe et la castration, et ses alĂ©as.

L’étape préƓdipienne porte la marque d’une aliĂ©nation Ă  l’Autre primordial, la mĂšre, et ceci selon les possibilitĂ©s offertes par les Ă©changes entre la mĂšre et l’enfant suivant la place occupĂ©e par le pĂ©nis et/ou le phallus.

J’aimerai rappeler Ă  ce propos les deux schĂ©mas des premiers leçons, schĂ©mas qui illustrent et rendent perceptibles en quelque sorte quelques invariants sur lesquels vont s’accommoder les possibilitĂ©s combinatoires dĂ©crites par Lacan.

L’un c’est le ternaire mĂšre, phallus et enfant dont il nous dira dans un deuxiĂšme temps que le pĂšre est chargĂ© d’en maintenir la distinction.

L’autre, le schĂ©ma L, avec lequel Lacan insiste sur le leurre Ă  l’oeuvre dans tout travail analytique qui se contente d’opĂ©rer sur l’axe imaginaire a-a’, mĂ©connaissant par lĂ  les lieux de l’Autre et du sujet reliĂ©s par le Symbolique lui-mĂȘme. Le Symbolique se voit ainsi voilĂ©, empĂȘchĂ© par l’effet de trappe propre Ă  l’imaginaire spĂ©culaire.

Je le rĂ©sumerai ainsi : Ă  partir d’une premiĂšre jubilation devant sa propre image unifiĂ© dans le miroir, le sujet Ă  venir reste attrapĂ© par cette image de lui-mĂȘme, qui, en dehors de lui-mĂȘme, devient apte et nĂ©cessairement prompte Ă  ĂȘtre occupĂ© par quelqu’un d’autre, celui qui se trouve en face de lui.
Rappelez vous le passage de Saint Augustin lorsqu’il dĂ©crit les sentiments douloureux de l’enfant face au petit frĂšre nourrisson occupant la place qu’il avait occupĂ© lui-mĂȘme auparavant dans les bras de sa mĂšre.

Cet autre devient du coup usurpateur, rival et dĂ©clencheur de l’agressivitĂ© que nous savons.
Mais il sera aussi Ă  la merci des sentiments amoureux dĂšs que le narcissisme mettra en place un jeu de sĂ©duction qui va opĂ©rer pour « faire croire » Ă  l’autre, au petit autre, que moi, ou lui est cet objet ou cette image qui a pu faire miroiter un jour, dans le passĂ© lointain, l’objet merveilleux d’une identification primordiale Ă  soi-mĂȘme.

La dimension leurrante de ce sentiment amoureux n’est pas Ă  dĂ©montrer.
Il est par contre intĂ©ressant de voir comment Lacan dĂ©plie une sĂ©rie de possibilitĂ©s de cette enjeu imaginaire en faisant entrer dans le jeu, toujours imaginaire et préƓdipien, la place et la fonction du phallus imaginaire.
Il est curieux de voir la description dĂ©taillĂ©e que fait Lacan sur la maniĂšre dont un homme et une femme peuvent se blottir l’un contre l’autre, laissant entendre par lĂ  que l’un ou l’autre serait celui qui est, ou celui qui a, ce qui complĂšterait l’autre. Et j’ajoute, en s’endormant.
Tout en Ă©tant clairement un enjeu imaginaire, c’est un tout petit peu surprenant cette dĂ©nonciation d’un enjeu imaginaire qui relĂšverait aussi, quand mĂȘme, Ă  mon avis, de la tendresse humaine. (ref)
Je dis cela en passant, parce que c’est Ă  rĂ©flĂ©chir, et je me dis que peut ĂȘtre Lacan Ă©tait jeune Ă  l’époque, et qu’il avait hĂąte de dĂ©noncer l’imaginaire dont il fallait se dĂ©barrasser par une symbolisation opportune qui mette en place le dĂ©sir. C’était aussi son arme contre les dĂ©rives de la pratique analytique de son Ă©poque, dont il ne nous Ă©pargne pas ni les dĂ©rives ni les bavures.
On le comprend. En ceci il n’a pas tort!
Il y a pourtant dans ce sĂ©minaire une question sur de l’amour qui me travaille et questionne, dans la mesure oĂč justement elle nĂ©cessite, Ă  mon avis, d’ĂȘtre Ă©tudiĂ©e et clarifiĂ©e. J’avais essayĂ© d’en dire un mot, d’aborder ce thĂšme au cartel de prĂ©paration, mais sans succĂšs. Alors je me suis remise au tango. J’ai fait donc un pas de cĂŽtĂ©, en relisant tout le sĂ©minaire, pour revoir comment Lacan articulait la toute-puissance maternelle au manque, comme condition de l’amour.
En grandes lignes, voilà le programme que je me propose à developper, avec votre bienveillance, j’espùre.

Il s’agit en fait d’un passage à la fin de la leçon 12 du 6 mars, pages 361 et 362 de notre derniùre version.
Je vais vous livrer une interprĂ©tation de ce passage tout de suite. Il est loin d’ ĂȘtre transparent et demeure assez incomprĂ©hensible, mĂ©ritant d’ĂȘtre travaillĂ©e.
AprÚs avoir longuement explicité la place de la fonction du pÚre dans cette leçon 12, Lacan dit à peu prÚs ceci:

 Dans toute la mesure oĂč, au-delĂ  de ce Ă  quoi le pĂšre rĂ©el autorise

Ce pùre fait rentrer la loi dans le choix objectal. Mais c’est au-delà de ce choix,

c’est au-delĂ  de ce choix qu’il y a toujours dans l’amour ce qui est visĂ©,
quelque chose est visé au-delà du choix objectal légal

c’est-Ă -dire non pas l’objet lĂ©gal, ni l’objet de satisfaction, mais l’ĂȘtre,
le signifiant « ĂȘtre » apparaĂźt Ă  trois ou quatre reprises effectivement pour dĂ©signer la mĂšre au-delĂ  de sa condition d’objet : Page 308 
la relation d’amour avec tout ce qu’elle implique par elle mĂȘme d’élaborĂ©, non pas au second degrĂ©, mais au troisiĂšme degrĂ©, n’implique pas seulement en face de soi un objet, mais un ĂȘtre. (Page 316) Je vous ai parlĂ© de la relation primitive Ă  la mĂšre, qui devient au mĂȘme moment un ĂȘtre rĂ©el
 la toute-puissance de cet ĂȘtre rĂ©el dont dĂ©pend, absolument et sans recours, le don ou le non-don


l’amour est quelque chose qui, dans un ĂȘtre, est aimĂ© au-delĂ  de ce qu’il est, c’est quelque chose qui en fin de compte, dans un ĂȘtre est ce qui lui manque, (23 janvier 57)

c’est-Ă -dire, l’objet saisi prĂ©cisĂ©ment dans ce qui lui manque.

Si, au-delĂ  de la mĂšre comme objet, il y a situer la mĂšre comme sujet, ce sujet frappĂ© par le manque relĂšverait de l’ĂȘtre

C’est pour cela que nous voyons ne jamais se confondre l’amour et l’union consacrĂ©e

L’union consacrĂ©e serait le mariage « institutionnalisé » selon le choix d’objet dictĂ© par la loi du pĂšre. A ne pas confondre avec l’amour.


 C’est la structure mĂȘme qui distingue la relation imaginaire primitive, celle par oĂč l’enfant est introduit Ă  cet au-delĂ  de la mĂšre, qui est ce que dĂ©jĂ  par sa mĂšre il expĂ©rimente de ce quelque chose par oĂč l’ĂȘtre humain est un ĂȘtre privĂ© et un ĂȘtre dĂ©laissé  C’est elle (la structure ?) qui fonde la distinction de cette expĂ©rience imaginaire et de l’expĂ©rience symbolique qui la normative mais uniquement par le truchement de la loi, et le fait que beaucoup de choses s’en conservent, qui ne nous permettent en aucun cas de parler de relation amoureuse comme relevant simplement de la relation d’objet. »

Voila ces phrases programmatiques
 Ce que j’entends : L’amour serait Ă  chercher au-delĂ  de la loi qui normative le rapport entre les hommes et les femmes. Quelque chose perdure de ce rapport primordial Ă  la mĂšre au-delĂ  de son efficace normativante et qui est colmatĂ© par les Ă©quations rĂ©solutives de l’Oedipe. Lacan ne dit pas ici « hors » de la loi, mais au-delĂ  de la loi, et en rapport avec quelque chose qui semble annoncer le manque Ă  ĂȘtre, d’une part, et le fait que, si l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas, c’est justement ce fait de structure qui rappelle que l’ĂȘtre humain, originairement est un ĂȘtre privĂ© et dĂ©laissĂ©. Une vĂ©ritĂ© de la structure ?

La question de l’amour est aussi bien Ă©voquĂ©e que noyĂ©e dans ce sĂ©minaire autour du manque chez la mĂšre. Lacan y revient Ă  quelques reprises sur le moment de rencontre avec la mĂšre manquante, atteinte dans sa puissance, somme toute, dĂ©sirante. Ces moments sont dĂ©crits comme une vĂ©ritable bascule subjective, ce qui n’est pas sans rapport avec l’expression classique de Freud quand il dit que la vĂ©ritable castration c’est la castration de la mĂšre, comme moment mythique crucial et structurant dans l’histoire du sujet. Autrement dit, il lui manque quelque chose. Ce qui chez Freud est dĂ©crit comme image du manque de pĂ©nis, sera repris par Lacan comme dĂ©faillance dans la puissance. Il manque quelque chose Ă  la mĂšre, ergo, elle est dĂ©sirante. Le manque est associĂ© par Lacan au dĂ©sir, chez la mĂšre, chez l’Autre. Elle n’est pas toute-puissante parce qu’elle ne se suffit pas Ă  elle mĂȘme. Voir ici la mĂšre mythique comme contenant de tous les objets, qui caractĂ©rise la thĂ©orie de la thĂ©orie de Melanie Klein. Alors que ce qui se dĂ©gage comme essentiel serait plutĂŽt son incomplĂ©tude. Et dire incomplĂ©tude ne laisserait-il pas laisser se profiler la « pas toute » ?

Permettez moi encore une digression sur l’enseignement de Lacan des annĂ©es plus tard : en revoyant sa thĂ©orie avec le noeud borromĂ©en il remet en place l’imaginaire par rapport Ă  l’amour. Non pas l’hainemoration, dont l’orthographe dit bien l’enjeu spĂ©culaire d’amour et de haine dans le rapport narcissique. Avec le noeud, il introduira l’imaginaire comme moyen (le rond moyen du noeud) dans l’amour. Cette notion mĂ©ritera qu’on s’y attelle un jour.
Si j’en parle c’est pour vĂ©rifier en quelque sorte l’axe qui semble se dĂ©gager, un fil de pensĂ©e dans ce sĂ©minaire Ă  l’étude.

Je sais que ce faisant je m’écarte de ce qui a toujours Ă©tĂ© ma mĂ©thode de lecture des sĂ©minaires, oĂč il m’a toujours semblĂ© nĂ©cessaire de suivre le dĂ©veloppement de la pensĂ©e de Lacan, comme une sorte de work in progress, sans m’avancer sur ce qu’il aurait dit plus tard.
Vous voyez, ici je fais exception et je vais voir dire pourquoi.

Je lis dans ce sĂ©minaire une sorte de colonne vertĂ©brale dans ce passage de la mĂšre toute-puissante, concept largement dĂ©veloppĂ© dans ces sĂ©minaires, Ă  celui bien plus tardif de manque dans l’Autre.

Je vous propose alors un lecture rapide de la leçon 4 du 12 dĂ©cembre, oĂč Lacan pose la mise en place de la mĂšre toute-puissante. Il est question de la pĂ©riode ou l’étape que Lacan appelle « primordiale », comme je vous le disais tout Ă  l’heure.
La difficultĂ© de cette articulation est son apparente Ă©tagement temporel. Ne perdons pas de vue qu’il s‘agit de moments structuraux et je vais essayer d’en dire quelques mots.
Vous verrez qu’à chaque moment il s’agit de saisir ce qu’il en est des consĂ©quences sur l’appareil psychique des fixations possibles.

Nous sommes dans une Ă©tape préƓdipienne, reconstruite dans l’aprĂšs-coup.

Pour résumer, on peut dire que tout démarre avec le cri du nourrisson. Il instaure avec son cri un appel à la mÚre, à celui en tout cas qui le prend en charge. (Soyons modernes)
L’appel et la rĂ©ponse ainsi induite met en place une alternance prĂ©sence -absence, vĂ©ritable Ă©bauche d’un systĂšme symbolique.
Il y a un objet rĂ©el, qui n’est pas nĂ©cessairement perçu par le bĂ©bĂ© comme un objet. Il instaure par contre une pĂ©riodicitĂ© avant que le sujet puisse distinguer ce qui deviendra plus tard le moi et le non-moi.
Il n’y a pas encore de constitution de l’autre, pour le bĂ©bĂ©. Mais l’Autre est lĂ .
La mĂšre est autre chose que l’objet rĂ©el primitif.
«  le couplage prĂ©sence absence est articulĂ© prĂ©cocement par l’enfant. Il connote la premiĂšre constitution de l’agent de la frustration. La scansion de cet appel nous donne l’amorce de l’ordre symbolique oĂč va s’articuler une relation rĂ©elle avec la relation symbolique. Ceci Ă  partir des sĂ©quences groupĂ©es des plus et des moins oĂč il y a virtuellement l’origine, la naissance, la possibilitĂ©, et la condition fondamentale de l’ordre symbolique. L’agent symbolique est lĂ  mais il n’est pas perçu.
« Un moment de virage a lieu quand cette relation primordiale Ă  l’objet rĂ©el s’ouvre vers une relation plus complexe, y introduisant une dialectique. Si la mĂšre ne rĂ©pond plus, elle sort de la structuration symbolique du Fort-Da (appelĂ©e quand absente, rejetĂ©e quand prĂ©sente, par une vocalise) pour devenir rĂ©elle. Nous l’avons dĂ©gagĂ©e de l’objet rĂ©el qui est l’objet de satisfaction de l’enfant. Elle ne rĂ©ponds plus qu’à son grĂ©. Elle devient quelque chose qui est l’amorce de la structuration de toute la rĂ©alitĂ© pour la suite. Elle devient une puissance. A partir du moment oĂč la mĂšre devient une puissance et ce sera dorĂ©navant d’elle que va dĂ©pendre de la maniĂšre la plus manifestĂ©e l’accĂšs Ă  l’objet (jusque lĂ  ils Ă©taient simplement des objets de satisfaction qui marquaient l’alternance). A partir de ce moment la nature de l’objet aussi va changer. Il va devenir objet de don qui dĂ©pend de l’objet qui est en fait l’agent rĂ©el qu’est devenue la puissance maternelle.
A partir de ce moment l’objet sera marquĂ© de la valeur de cette puissance qui peut ne pas rĂ©pondre. La position se renverse : la mĂšre est devenue rĂ©elle et l’objet devient symbolique.
A partir de ce moment l’objet aura deux ordres de propriĂ©tĂ©s satisfaisantes: d’une part, il satisfait un besoin, d’autre part, il symbolise la puissance favorable.
Il y aurait beaucoup de choses Ă  dire sur cette « puissance favorable » maternelle, ou plutĂŽt originaire
 dont un don, fut-ce de rien, comble le sujet en devenir


C’est la mùre qui est toute-puissante, ce n’est pas l’enfant. Lacan y insiste.
« C’est un moment dĂ©cisif. Le passage de la mĂšre Ă  la rĂ©alitĂ© Ă  partir d’une symbolisation tout Ă  fait archaĂŻque » (page 125) C’est le moment oĂč la mĂšre peut donner n’importe quoi.
Ce n’est pas de la toute-puissance de l’enfant qu’il s’agit. Ce qui est important ce sont les dĂ©ceptions, les carences touchant Ă  la toute-puissance maternelle. (126)
(on est loin de l’idĂ©e de traumatisme dĂ» Ă  la frustration
)
La mĂšre passe donc de la premiĂšre connotation prĂ©sence-absence Ă  quelque chose qui dĂ©tient tout ce dont le sujet peut avoir besoin (ou pas). Tous ce que la mĂšre dĂ©tient devient symbolique Ă  partir du moment oĂč cela dĂ©pend de sa puissance.

C’est Ă  remarquer qu’ici Lacan change de discours. Ce n’est pas rien de changer le fil d’une idĂ©e qui se dĂ©ploie. Il va reprendre les choses Ă  partir d’un autre angle. Et ce n’est pas n’importe lequel. Soulignons donc que c’est sur ce point oĂč la mĂšre toute-puissante devient un tout contenant tous les objets (si l’on reprend l’idĂ©e kleinienne), ceux dĂ©crits plus haut : ceux qui satisfont le besoin, et les riens qui sont le don.

Le nouveau dĂ©part dĂ©marre avec un paragraphe oĂč il cite Freud : il revient Ă  ses sources. Il y a quelque chose dans le monde des objets qui a une fonction paradoxalement dĂ©cisive, le phallus. Autrement dit, l’image du pĂ©nis en Ă©rection.

Je dis changement du discours avec « l’introduction du phallus » dans son discours. Il introduit lĂ  un Ă©lĂ©ment nouveau qui lui permet de faire le point sur la subjectivitĂ© de la mĂšre. La mĂšre en tant que femme. Curieux dĂ©placement. Lacan arrive Ă  la mise en place de la toute-puissance maternelle comme relevant d’un mĂ©canisme quasi automatique. Mais Ă  ce point il a besoin d’introduire l’existence dans le discours social de l’importance dĂ©cisive de cet objet imaginaire chez « les membres de l’humanitĂ© auxquels il manque », la femme. L’homme du coup est ensuite dĂ©fini comme celui qui peut s’assurer d’en avoir la rĂ©alitĂ© et qui assure comme licite, comme permis l’usage.
L’introduction du phallus ici permet de situer le rapport le plus Ă©troit de la relation d’une femme, la mĂšre avec son enfant.
L’enfant devient Ă  son tour objet de satisfaction pour elle - il n’était pas question au dĂ©but de la leçon d’une quelconque satisfaction de l’agent, la mĂšre. La mĂšre qui Ă©tait un objet pour le bĂ©bĂ©, puis un agent. Pour avancer il faut donc prendre en compte la mĂšre en tant que faisant partie de la moitiĂ© sexuĂ©e des membres de l’humanitĂ©, comme femme.
L’enfant calme plus ou moins bien ce besoin du phallus chez elle.
Ceci a des consĂ©quences. L’enfant peut se croire aimĂ© pour lui-mĂȘme. Mais ceci rĂ©sulte en quelque sorte d’une diplopie. L’image du phallus pour la mĂšre n’est pas complĂštement ramenĂ©e Ă  l’image de l’enfant. (Enfin, elle ne devrait pas, nuance Ă  ajouter par rapport au social contemporain !)
L’objet primordial tant dĂ©sirĂ© est doublĂ©
- par le besoin d’une saturation imaginaire et
- par ce qui peut y avoir comme relation rĂ©elle instinctuelle Ă  un niveau mythique avec l’enfant. Mais quelque chose reste irrĂ©ductible.

L’enfant en tant que rĂ©el symbolise l’image (voir ici le noeud tel qu’il se produit chez la mĂšre))
Il est important que l’enfant en tant que rĂ©el pour la mĂšre prenne la fonction symbolique de son besoin imaginaire Ă  elle.
Ces phrases sont certes complexes, voyez Ă  l’oeuvre dĂ©jĂ  une logique ternaire RSI. Et une sorte de retournement : L’ĂȘtre rĂ©el maintenant c’est l’enfant, mais il doit ĂȘtre symboliquement quelque chose qui rĂ©pond Ă  son besoin Ă  elle

(ce n’est plus le besoin propre Ă  l’enfant, il doit par ailleurs devenir lui-mĂȘme un symbole, un don
)

J’ajouterai qu’il aura sa place dans ce qui manque à sa mùre, mais il devra faire la part des choses.

Ayant posĂ© la place du phallus, Lacan revient ensuite Ă  la perspective Ă  partir de l’enfant, lĂ  oĂč il l’avait laissĂ©, face Ă  la toute-puissance maternelle, autrement dit, de la mĂšre comme rĂ©elle.
On bascule Ă  la mĂšre rĂ©elle, dont l’objet qu’elle peut donner devient symbolique, l’objet du don.

En ce moment, Lacan se pose quelques questions:
- A quel moment l’enfant accùde à la structure RSI telle qu’elle se produit chez la mùre ?
L’enfant devra assumer, symboliser la situation imaginaire et rĂ©elle de ce qu’est le phallus pour elle.
- A quel moment l’enfant peut-il se sentir dĂ©possĂ©dĂ© lui-mĂȘme de quelque chose qu’il exige de la mĂšre, en s’apercevant que ce n’est pas lui qui est aimĂ© mais quelque chose d’autre qui est une certaine image ?

Ceci comporte un difficultĂ© Ă  ne pas oublier : cette image phallique, l’enfant la rĂ©alise sur lui-mĂȘme, dans toute la dimension nĂ©cessaire du narcissisme. Il suffit de penser Ă  la fascination produite par l’enfant Ă©rigĂ© faisant ses premiers pas, pour ne donner qu’un exemple parmi d’autres de l’homo erectus.

La derniÚre question introduit la différence des sexes.

Récapitulons:
- au début: un archaïque primordial, absence-présence. Une suite de plus et de moins. Un premier symbolique
- Puis, se dĂ©tache un objet rĂ©el ou plutĂŽt l’ĂȘtre rĂ©el de la mĂšre qui occupait auparavant la place de l’agent symbolique pas nĂ©cessairement perçu en tant que tel.
- De ceci dĂ©coule, que l’objet rĂ©el du dĂ©part devient symbolique, l’objet de don.

Ici apparait le changement de discours, dans le sens oĂč Lacan introduit « les membres de l’humanité » qu’on peut entendre comme ce qui entoure ce qui jusqu’alors il prĂ©sentait comme une dyade mĂšre-enfant. Le phallus est prĂ©sent dans le lien social comme ce qui distribue sĂ©parĂ©ment les hommes et les femmes. Et de lĂ , l’apparition de la mĂšre comme femme, marquĂ©e dans sa subjectivitĂ© par le manque du phallus.

Lacan dĂ©crit alors en premier lieu le dĂ©roulement des choses dans la perspective de l’enfant. Puis, il introduit les coordonnĂ©es qui rĂ©gissent la subjectivitĂ© de la mĂšre comme femme, et par consĂ©quence, l’introduction du dĂ©sir chez la mĂšre, Ă  partir du manque.

La consĂ©quence logique de ce processus serait l’apparition du narcissisme pour le petit dans le « se croire aimé » dans une identification au phallus dĂ©sirĂ© par la mĂšre. Un Ă©preuve se prĂ©sente ici : ce qui est aimĂ© c’est quelque chose au-delĂ  de lui-mĂȘme, ce qui ni lui ni elle n’ont : la dĂ©possession. Ce n’est pas la possession de l’objet phallique rĂ©el. C’est le symbole qui en dĂ©coule qui a ses caractĂ©ristiques, comme l’ordre symbolique lui-mĂȘme, d’ĂȘtre dĂ©cevant.
Le caractĂšre dĂ©cevant du symbolique, Ă©voquĂ© par Lacan, qui renvoie au manque, n’est-il pas la « symbolisation » proposĂ©e par Lacan Ă  la castration de la mĂšre chez Freud ?


« Dans quelle mesure la notion que la mĂšre manque de ce phallus, que la mĂšre est dĂ©sirante tout court, c’est-Ă -dire atteinte dans sa puissance, est-elle quelque chose qui pour le sujet peut ĂȘtre, va ĂȘtre plus dĂ©cisif que tout ? »

Vous voyez que ce qui est plus dĂ©cisif que tout, nous dit Lacan, c’est la notion du manque chez la mĂšre, ce qui l’atteint dans la croyance qu’elle est toute-puissante.

Le cas de phobie de la petite fille qui s’ensuit reprend cette idĂ©e.
« C’est quand elle voit sa mĂšre sous une forme dĂ©bile, appuyĂ©e sur un baton, malade, fatiguĂ©e, qu’éclate la phobie. »
« Ce qui se pose comme antĂ©cĂ©dent de la phobie ce ne sont pas les frustrations, ni la perception de la diffĂ©rence des sexes, qu’en sais je. C’est en tant que la mĂšre, elle, manque le phallus qui a rendu la phobie nĂ©cessaire. »(page 133)
Le remariage de la mĂšre rééquilibre la situation : un Ă©lĂ©ment symbolique au-delĂ  de la puissance ou impuissance de la mĂšre, le pĂšre, Ă  proprement parler comme dĂ©gageant lui-mĂȘme de ses relations avec la mĂšre la notion de puissance permet Ă  l’enfant de traverser la crise grave oĂč elle Ă©tait entrĂ©e devant impuissance maternelle.

« Le pĂšre est lĂ , nous dit Lacan Ă  propos de cette fillette. Et il suffit Ă  maintenir entre les trois termes de la relation mĂšre-enfant-phallus, le schĂ©ma dont je vous parlais au dĂ©but, l’écart suffisant pour que le sujet n’ait Ă  donner de soi, Ă  y mettre du sien d’aucune façon, pour maintenir l’écart. » Pour qu’il n’ait pas Ă  payer de sa personne.

Ce paragraphe est une vrai fulgurance qui montre l’intuition qui mĂšnera Lacan des annĂ©es plus tard au noeud borromĂ©en.

Je pourrais m’arrĂȘter lĂ , mais curieusement Ă  la leçon suivante, du 19 dĂ©cembre, cette fonction du pĂšre sera mise Ă  l’épreuve, et l’homme, en quelque sorte sera amenĂ© Ă  se mouiller, dans le couple cette fois.
« La sortie de l’Oedipe constitue dans le plan symbolique une sorte de pacte, de droit au phallus. Une identification virile s’établit pour l’enfant, ce qui est au fondement d’une relation oedipienne normative. »

C’est en reprenant les deux types de relation Ă  l’objet de la thĂ©orie freudienne, relation narcissique et relation anaclitique, qu’il dĂ©crit les deux maniĂšres pour un homme de s’y prendre dans sa relation avec une femme.
Dans la relation narcissique, il a besoin d’aimer, mais mĂ©connaĂźt jusqu’à un certain point autre. Il aime l’image de lui-mĂȘme, il cherche son moi et il le trouve dans l’autre personne.
En revanche, la relation anaclitique s’étaye sur certaines modĂšles de la premiĂšre enfance. Elle implique pour l’homme une identification Ă  sa partenaire dans tout ce que ceci comporte de manque. Son phallus Ă  lui serait ainsi l’enjeu du don de sa part vis Ă  vis de l’assomption de la castration de sa mĂšre proposant ainsi une transcendance de la frustration ou du manque d’objet.

A ce moment du sĂ©minaire, la relation archaĂŻque est amenĂ©e Ă  disparaĂźtre sous l’effet de l’action du pĂšre. Autrement, la permanence de la relation imaginaire voue Ă  la perversion, aussi, et fut-elle transitoire, si dans le transfert l’analyste se situe lui-mĂȘme dans l’axe imaginaire.

Je reviens donc Ă  ma question.

Le 6 mars, Lacan revient-il sur l’efficacitĂ© de la fonction du pĂšre. Fonctionne-t-elle Ă  100%?

Ne voyons nous pas ici ce que nous apprenons dans l’enseignement de Melman que la pĂšre consacre une moitiĂ© de l’humanitĂ© dans son existence mais que pour l’autre, il ne peut que consacrer la maternitĂ© mais non pas la fĂ©minitĂ© ?

Le leçon 12 semble introduire la question du manque dans l’Autre, et on aimerai bien voir dans cet imaginaire originaire lĂ  ce qui relĂšverait de la J(A) dans le noeud borromĂ©en, au croisement de l’imaginaire et du symbolique, comme relevant du fĂ©minin. Par ailleurs, dans le sĂ©minaires proprement topologiques, l’amour sera associĂ© au rond de l’imaginaire comme moyen, moyen imaginaire de nouer le dĂ©sir (symbolique) et rĂ©el de la Jouissance


Mais ne perdons pas de vue la question de l’amour dans son rapport au primordial ainsi introduite.

La prochaine fois je vais vous proposer une lecture commentĂ©e des dĂ©bats entre Charles Melman et Marcel Gauchet, publiĂ©s sous le titre « La maladie d’amour ».

Le mythe un bouillon cube, présentation par Vincent Azoulay du livre "Sur la tortue et la lyre" de J Sheid er J Svenbro

Le mythe un bouillon cube, Vincent Azoulay
Sur la tortue et la lyre

A la suite de Claude LĂ©vi-Strauss, les « mythologues » se sont longtemps comportĂ©s en chasseurs-cueilleurs, recueillant patiemment toutes les versions d’un mĂȘme mythe afin d’en dĂ©gager les Ă©lĂ©ments invariants. Cette approche a eu l’immense mĂ©rite de rĂ©vĂ©ler l’existence d’une « pensĂ©e sauvage » – une maniĂšre logique d’apprĂ©hender le monde Ă  travers des couples d’opposĂ©s (cru/cuit, droite/gauche, sec/humide, haut/bas
). Toutefois, cette tradition structuraliste repose sur deux postulats discutables : d’une part, elle prĂ©suppose l’existence de rĂ©cits « mythiques » perçus comme tels par tout lecteur, dans le monde entier ; d’autre part, elle tend Ă  identifier le mythe Ă  l’histoire qui y est racontĂ©e.
Dans un ouvrage qui a fait date, L’Invention de la mythologie (Gallimard, 1986), Marcel Detienne avait dĂ©jĂ  montrĂ© que, loin d’ĂȘtre une catĂ©gorie universelle, la « mythologie » Ă©tait une invention moderne : le terme fut forgĂ© au XVIIIe siĂšcle pour isoler un certain nombre de rĂ©cits considĂ©rĂ©s comme fictifs, voire irrationnels – ceux que l’on qualifiait auparavant de « fables » –, de façon Ă  accentuer la diffĂ©rence entre les « mythes » paĂŻens, caractĂ©risĂ©s par leur faussetĂ©, et la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne, forcĂ©ment vĂ©ridique.
Dans un livre aussi original qu’inventif, Jesper Svenbro, ancien directeur de recherche au CNRS, et John Scheid, professeur au CollĂšge de France, s’attaquent au second pilier sur lequel reposent les analyses structuralistes des mythes : leur focalisation excessive sur la narration. Leur dĂ©monstration Ă©rudite repose sur deux partis pris : tout d’abord, plutĂŽt que d’analyser les mythes comme des produits finis – un systĂšme d’énoncĂ©s stabilisĂ©s –, il faut plutĂŽt s’attacher Ă  comprendre leur genĂšse ; ensuite, les mythes ne se fabriquent pas avec des idĂ©es, mais Ă  partir d’objets, de mots ou de noms, qui forment la condition prĂ©alable Ă  leur Ă©laboration.
Le nom du héros
Telle est en particulier la force des noms :...

L’accĂšs Ă  la totalitĂ© de l’article

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Traumatisme psychique, traumatisme réel, quels enjeux ?, exposé de Choula Emerich

 

                                                        Traumatisme psychique, traumatisme réel : quels enjeux ?

Choula Emerich

                                                                                                        Juin 2018

 

En guise d'ouverture de ces journĂ©es, il m'a semblĂ© opportun de repartir trĂšs succinctement de l'Ɠuvre de Freud avant de reprendre les avancĂ©es de Lacan et de Melman, pour finir, si possible, par une vignette clinique.

 

DÚs 1886, Freud est convaincu par l'écoute de ses patients, que c'est un traumatisme qui constitue l'étiologie de leur névrose.

Le traumatisme cause, dit-il, « une recrudescence d’excitation dans le SystĂšme Nerveux auquel celui-ci n’est pas capable de s’opposer de façon adĂ©quate par une rĂ©action motrice ».

 

Sa premiĂšre thĂ©orisation du traumatisme, l’amĂšne Ă  dĂ©duire que ce traumatisme serait causĂ© par une expĂ©rience sexuelle infantile, exercĂ©e par un adulte, le pĂšre, scĂšne qui tomberait sous le coup d’une amnĂ©sie.

C’est ce traumatisme refoulĂ© qui organiserait la structure de la nĂ©vrose et son traitement consisterait Ă  faire que le patient se remĂ©more la scĂšne traumatique inaugurale pour pouvoir lever ses symptĂŽmes.

 

Mais c'est dans son auto-analyse qu’il dĂ©couvrit l'importance de la sexualitĂ© infantile et son rapport Ă  l’amnĂ©sie qui recouvre toute cette pĂ©riode. C’est ce qui transforma sa comprĂ©hension du traumatisme.

Ce fut l’inauguration d'un tour de force de Freud : au bout de 10 ans de pratique, il abandonna dĂ©finitivement sa Neurotica, la rĂ©alitĂ© neurologique, au bĂ©nĂ©fice d’une autre rĂ©alitĂ©, efficiente pour la comprĂ©hension du traumatisme et de la nĂ©vrose, la rĂ©alitĂ© psychique.

 

Il comprit que l’évolution infantile s’étayait par la mise en place de fantasmes Ă©laborĂ©s par l’enfant durant ses diffĂ©rentes rĂ©actions aux pulsions qui l’assiĂ©geaient par le biais des objets partiels et de la jouissance qu’ils initiaient.

La sĂ©duction rĂ©elle, le traumatisme psychique et la nĂ©vrose se rĂ©vĂšlent donc ĂȘtre organisĂ©s par les mĂȘmes fantasmes conscients ou inconscients qui alimentent la vie psychique.

Quant aux traumatismes, ils se dĂ©ploient dans un temps second, dans un aprĂšs-coup, lorsque Ă  l’adolescence, la pulsion gĂ©nitale organise une autre comprĂ©hension de ce en quoi avait consistĂ© leur sexualitĂ© infantile refoulĂ©e.

 

Lacan spĂ©cifiera ce temps de l’aprĂšs coup, en reprenant que si Freud se faisait du trauma, Ă  cette pĂ©riode, une notion ambiguĂ«, il n’avait, par contre, jamais cĂ©dĂ© sur le fait de la datation du trauma, puisque pour Freud c’était Ă  cette sĂ©duction ou Ă  cette scĂšne inaugurale qu’il fallait remonter dans l’analyse, pour, par la levĂ©e du refoulement, reconstituer l’histoire du patient, analyser le traumatisme et lever le symptĂŽme.

C’est donc le souvenir, incomprĂ©hensible lors de son advenue, d’une premiĂšre expĂ©rience de jouissance, refoulĂ©e mais toujours lĂ , transformĂ©e en traumatisme dans l’aprĂšs-coup.

 

Cette nouvelle conception imposait une autre lecture du traumatisme, ne relevant pas forcĂ©ment d’une sĂ©duction subie rĂ©ellement : la scĂšne de sĂ©duction dans le rĂ©el fit droit aux Ă©lĂ©ments psychiques de l’organisation fantasmatique, devenus causes intĂ©rieures du traumatisme psychique.

Le traumatisme infantile devenait une rĂ©action Ă  la jouissance et aux fantasmes sexuels Inconscients et refoulĂ©s du sujet, et surtout, le traumatisme et la nĂ©vrose ne relĂšvent plus, pour Freud, d’une effraction dans le RĂ©el. 

Il arrĂȘta alors, dĂ©finitivement de pratiquer l’hypnose et la suggestion.

 

Il articulera ce concept de traumatisme, en soutenant « qu’il y a un noyau primitif, originel du trauma qui constitue les conditions du refoulement ».

Le choc du traumatisme, explique-t-il, provoquera son refoulement, et de ce fait, inaugurera l’Inconscient, cet autre lieu, ce champ nouveau, qui devient ainsi totalement hĂ©tĂ©rogĂšne Ă  tout ce qui pouvait le confondre avec le « pas encore conscient » de l’époque.

 

Freud, soutiendra alors que c’est un traumatisme qui fonde la nĂ©cessitĂ© structurale d’un refoulement initial constitutif de l’Inconscient, ce que Lacan reprendra trĂšs exactement, pour soutenir que, «  ce premier refoulement inaugural n’est rien de moins que le refoulement originaire, refoulement du Nom du PĂšre », qui instaure la dialectique du parlĂȘtre.

C'est la premiÚre élaboration du Traumatisme psychique par Freud entre 1900 et 1905.

 

J'en tire une conclusion :

Nous sommes en mesure de constater que ce que Freud appelle initialement, « traumatisme psychique », c'est l'Ă©vĂšnement qui advient dans ce moment fĂ©cond oĂč un enfant rassemble tous les Ă©mois sexuels infantiles, tous les objets partiels, en un fantasme, et oĂč dĂ©jĂ  s'articule la position d'un sujet dĂ©sirant bien qu'il n'ait pas les moyens de satisfaire le but de son dĂ©sir.

Temps oĂč l'enfant s'introduit locutoirement dans le langage, temps oĂč sa jouissance n'est plus seulement autoĂ©rotique, puisqu'il est dĂ©jĂ  vers l'autre, le semblable, qu'il prend pour objet de son dĂ©sir, la mĂšre.

C'est donc cette impossibilité d'une réalisation autre que sur le mode Imaginaire qui est vécue par le sujet comme traumatisme.

Loin d'ĂȘtre un traumatisme, ce temps me semble plutĂŽt un moment, oĂč le jeune sujet, pour qui l'Imaginaire est encore prĂ©valent, commence Ă  prendre un appui Symbolique, une consistance.

 

Le deuxiĂšme virage thĂ©orique fondamental de Freud pour le dĂ©cryptage du traumatisme, se fit entre 1915 et 1920, et s’inaugure par un Ă©crit : «  ConsidĂ©rations sur la guerre et sur la mort » oĂč Freud soutient que nous n’avons pas voulu reconnaĂźtre l’incidence de la mort, car, dans l’Inconscient, chacun de nous est persuadĂ© de son immortalitĂ©.

 

Pourtant, dans « l’Esquisse », Freud avait dĂ©montrĂ© que l’Inconscient est le siĂšge d’une mĂ©moire indestructible, structurante, qu’il est aussi le lieu d’un refoulement inaccessible dont il dit que nous ne savons rien sinon qu’il est antĂ©rieur Ă  la fonction particuliĂšre des processus psychiques de la conscience. 

Il en dĂ©duit que l’Inconscient et ses mĂ©canismes psychiques prĂ©valent sur ceux de la conscience et sur ses effets de mĂ©morisation ou de reconnaissance.

 

Lacan parle de cette « premiÚre mémoire » pour la différentier de la remémoration dans son commentaire sur la lettre volée.

Marc Darmon a donnĂ© de « l’Esquisse » une lecture topologique dans son article « Une chaĂźne signifiante Ă©lĂ©mentaire, la suite des alpha beta gamma delta », oĂč il nous dĂ©montre que l’opposition de deux phonĂšmes, suffit, pour inscrire la suite logique qui fondera le sujet de l’Inconscient.

Pour Freud, notre psychisme serait donc organisĂ©, dĂšs le dĂ©part, par l’Inconscient, contrairement Ă  ce qu'il avait jusque-lĂ  admis, et que seule la rĂ©alitĂ© psychique est la rĂ©alitĂ© dĂ©terminante pour un sujet.

 

Dans le mĂȘme temps, son dĂ©chiffrage des mĂ©canismes langagiers inconscients lui permettent de soutenir que ces mĂ©canismes symboliques rĂ©gissent, Ă  l’insu du sujet, sa vie psychique, tant affective que volontaire.

S’y adjoignent ses nouveaux documents cliniques sur les nĂ©vroses traumatiques, rassemblĂ©s durant la premiĂšre guerre mondiale,

Ces trois nouvelles modalitĂ©s d’exploration de la clinique seront les trois pĂŽles de rĂ©flexion et les temps forts de sa recherche qui va dĂ©boucher sur une rĂ©-articulation des enjeux de l’économie psychique et de la notion de traumatisme.

 

Il en dĂ©gage la suprĂ©matie de l’automatisme de la rĂ©pĂ©tition, qu’il isole dans la pulsion de mort, dont il reconnait la puissance et l’antĂ©rioritĂ©, sur celles des principes de plaisir et de rĂ©alitĂ© qui gouvernaient jusque-lĂ  sa premiĂšre topique. C’est ce concept qui deviendra le pivot du remaniement qu’il met en place en 1920, avec L’Au-delĂ  du principe de plaisir.

C’est dans ce temps que Freud confirme la distinction radicale entre deux traumatismes :

 

- Celui qui instaure pour un sujet, le refoulement et un lieu Autre.

Ce traumatisme se rĂ©fĂšre au sexuel et relĂšve de la thĂ©orie de la sĂ©duction, die VerfĂŒhrung, sĂ©duction conditionnant l’organisation de la nĂ©vrose du sujet.

C’est ce traumatisme qui se met en place par le biais d’un fantasme,

Nous pourrions dire que ce traumatisme est une formation de l’Inconscient.

Et c’est ce traumatisme que Charles Melman a nommĂ© « pseudo traumatisme », dans la  leçon inaugurale qu'il fit Ă  notre groupe de travail sur ce sujet.

Il existerait donc une diffĂ©rence entre le pseudo-traumatisme, formation de l’Inconscient et

- Un deuxiĂšme traumatisme qui lui, relĂšverait du rĂ©el de l’effraction, et de la compulsion de rĂ©pĂ©tition.

Freud expliquera la sidération du sujet pris dans la répétition de ce traumatisme réel, par un excÚs de Jouissance, jouissance par débordement que le Moi ne peut maitriser car ce traumatisme réel échappe à toute possibilité de représentation, de mise en mots.

Nous dirions avec Lacan que le sujet est alors confrontĂ© par une jouissance ineffable Ă  un RĂ©el brut, sans aucune mĂ©diation et sur lequel le sujet n’a aucune prise.

C’est pour Charles Melman, le traumatisme.

 

Cette distinction primordiale, entre le pseudo-traumatisme structural et le traumatisme réel, évÚnementiel, Freud les a distingués théoriquement mais sans que cela ait eu pour lui, une incidence sur la direction de ses cures.

 

Par ce changement de topique, qui consiste en une prise en compte de la puissance de la pulsion de mort, Freud tente d’expliquer pourquoi, dans les nĂ©vroses de guerre, le soldat est habitĂ© par le rĂ©el d’une compulsion de rĂ©pĂ©tition qui fait de lui, je n’ose pas dire un sujet dans la mesure oĂč il est coupĂ© de sa subjectivitĂ© dans ce temps, mais un homme qui, Ă©veillĂ©, rĂ©pĂšte en boucle et Ă  l’identique les Ă©pisodes morbides qu’il a vĂ©cus, et qui les revit sur le mĂȘme mode, dans des cauchemars quand il a rĂ©ussi Ă  s’endormir. Compulsion de rĂ©pĂ©tition d’oĂč toute subjectivitĂ© est exclue et ce dans une finalitĂ© qui s’avoue : la recherche de la mort.

 

Cela nous donne Ă  entendre que, dans le traumatisme rĂ©el, le patient est condamnĂ© Ă  rĂ©pĂ©ter Ă  l’identique ; sa vie devient un arrĂȘt sur image, et la compulsion de rĂ©pĂ©tition toute puissante conduit le sujet Ă  une impuissance Ă  dire, Ă  une sidĂ©ration, Ă  un Ă©quivalent de mort du sujet, dira Lacan.

Freud insiste encore, en 1932, pour distinguer le traumatisme psychique de l’effraction rĂ©elle, pour soutenir, que « le facteur traumatique ne peut ĂȘtre liquidĂ© selon la norme du Principe de Plaisir. Par le Principe de Plaisir, nous n’avons pas Ă©tĂ© assurĂ©s contre les dommages objectifs mais seulement contre un dommage de notre vie psychique ». 

Rajoutons que dans ce mĂȘme Ă©crit de 1932, Freud rĂ©interroge le concept d’Hilflogiskeit, qu’il avait mis en place en 1920, pour en faire le paradigme de cette mĂȘme angoisse par dĂ©bordement, chez l’adulte, angoisse qui serait Ă  l’Ɠuvre dans le traumatisme-effraction rĂ©elle et les nĂ©vroses narcissiques, soutient-il.

Loin donc d’ĂȘtre organisĂ©e par la prĂ©valence du Principe de Plaisir qui inaugura sa conceptualisation du traumatisme, la pulsion la plus archaĂŻque pousserait donc l’humain Ă  retourner Ă  l’inanimĂ© et toute vie Ă  rechercher la mort. 

ConfrontĂ© Ă  un traumatisme rĂ©el qu’il ne peut symboliser, un sujet s’abandonnerait Ă  la pulsion de mort. Pour lutter contre cette tentative de forcer au retour Ă  l’inanimĂ©, seules les « pulsions sexuelles, les pulsions de vie » affirme Freud, ont ce pouvoir.

Une question s'est imposée à moi : qu'en est-il de la jouissance du Sujet dans le traumatisme réel ?

Nous le voyons centrĂ© sur lui-mĂȘme, hors altĂ©ritĂ©, rien ni personne ne suscite son intĂ©rĂȘt.

Il est enfermé dans une jouissance qui prend son corps pour objet. Si la sexualité est devenue pour lui inexistante nous pouvons repérer que c'est dans la jouissance Autre qu'il s'est réfugié.

 

Quelle pratique avons-nous Ă  inventer car, cliniciens, nous entendons combien ces concepts freudiens, sans cesse remaniĂ©s, ont transformĂ© la conception du traumatisme et la direction de la cure, la sortant de la pratique de la stricte rĂ©pĂ©tition Ă  l’infini, pour mettre chaque analyste au travail d’avoir Ă  rĂ©interroger comment rendre possible, pour chaque patient, une autre lecture, de ce qui insiste, de ce qui se rĂ©pĂšte.

 

Si nous essayons de dĂ©finir en quoi la conception lacanienne diffĂšre de celle de Freud sur le traumatisme. Je crois que nous pouvons soutenir que pour Lacan, le traumatisme n’est pas accidentel, c’est un fait de structure.

 et puisque nous avons Ă©tudiĂ© les  Écrits Techniques, j’ai relevĂ© pour nous une lecture que Lacan nous  donne  du traumatisme : « un Ă©lĂ©ment traumatique est fondĂ© sur une image qui n’a jamais Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e. C’est lĂ  que se produisent les points, les trous, les points de fracture dans l’unification, la synthĂšse de l’histoire du sujet, ce en quoi tout entier il peut se regrouper dans les diffĂ©rentes dĂ©terminations symboliques qui font de lui un sujet ayant une histoire ».

Cette lecture du traumatisme insiste sur l’incidence d’un Ă©lĂ©ment Imaginaire, qui devient, faute d’avoir pu ĂȘtre intĂ©grĂ© dans l’histoire du sujet, et qui, du fait de cette extra-territorialitĂ©, devient un Ă©lĂ©ment RĂ©el qui n’a pu ĂȘtre SymbolisĂ©, d’oĂč son insistance dans la rĂ©pĂ©tition.

Lacan nous explique lĂ  la mise en place mĂȘme du mĂ©canisme de l’au-delĂ  du principe de plaisir sur lequel Freud butait thĂ©oriquement : la prise en compte du RĂ©el, le ressort de l'emprise de la rĂ©pĂ©tition dans le traumatisme rĂ©el.

 

Lacan, va reprendre l’avancĂ©e et la butĂ©e freudienne, pour les rĂ©interroger :

Le sujet, dit-il, est exposĂ© dĂšs sa naissance Ă  l’irruption du sexuel qui le dĂ©borde : il est soumis frontalement au dĂ©sir de l’autre rĂ©el, Ă  quoi il ne comprend rien.

De plus, il est confrontĂ© au dĂ©sir que cet autre rĂ©el entretient avec un grand Autre et avec le Phallus, ce qui est pour lui, une autre Ă©nigme, avec de surcroĂźt, une irruption de jouissance qui le dĂ©borde qu’il ne peut ni concevoir ni mettre en mots.

C'est l'écriture qu'il nous en donne dans le graphe du désir et de son interprétation.

 

L’enfant, dĂšs sa naissance, se trouve plongĂ© dans un bain symbolique oĂč le signifiant va le dĂ©terminer Ă  son insu Ă  une place et une fonction qu’il ne peut qu’accepter ou rĂ©cuser au pĂ©ril de son existence mĂȘme.

Pour le petit d’homme, le traumatisme creuse la place de son entrĂ©e dans le monde rĂ©el, dans un dispositif de langage, oĂč le sexuel organise son rapport au monde, et oĂč sa jouissance lui impose une place qu’il aura Ă  construire.

Le traumatisme dira-t-il est une fiction, une fixation de jouissance.

Mais la topologie va nous imposer une autre écriture.

 

C'est avec les trois registres RSI, qui s’ordonnent dans l’écriture d’un nƓud, que nous pouvons trouver un appui solide pour nous repĂ©rer dans ce qui fait pour un sujet son rapport au monde, et donc au traumatisme.

Avec l’écriture du nƓud borromĂ©en, et les trois consistances R.S.I. qui organisent la structure  des champs de la parole et du langage, Lacan rĂ©organise celle de la subjectivitĂ© selon un  modĂšle thĂ©orique diffĂ©rent de celui proposĂ© par Freud, qui la noue entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Comment cela change-t-il notre clinique ?

 

Pour Lacan, le traumatisme qu’il soit psychique ou effraction dans le rĂ©el, c’est le trou-matisme, joli nĂ©ologisme qu’il crĂ©a dans les Non-dupes errent. Le trauma, c’est un trou dans le Symbolique.

C’est de la rencontre du RĂ©el du sexuel impossible Ă  Symboliser, avec une Jouissance ineffable, asymbolisable, que s’organise, pour un sujet, un fantasme autour d’un noyau insaisissable, l’objet a, cause de son dĂ©sir.

Le fantasme est donc la trace de ce trou qu’opĂšre le RĂ©el dans le Symbolique et le traumatisme confronte le sujet, Ă  une absence de signification, structurale, Ă  un impossible Ă  dire.

Lacan soulignera encore dans les Non-dupes, « lĂ  oĂč y'a pas rapport sexuel, y'a troumatisme ».

Le traumatisme, pour Lacan, c’est la façon dont chaque parlĂȘtre s’ordonne dans un fantasme autour d’un noyau : l’objet a, cause d’un dĂ©sir qui le dĂ©place, pour une jouissance qui le dĂ©passe, et Ă  laquelle il ne comprend rien, et ce, dans une Ă©criture Ă  inventer : nƓud de trĂšfle, nƓud Ă  3 oĂč le R ferait nouage, ou nƓud Ă  4, oĂč le sinthome viendrait rĂ©parer un lapsus de nƓud et nouer borromĂ©ennement les 3 consistances R.S.I. qui ne feraient pas nƓud sans cela.

Charles Melman dans cette mĂȘme confĂ©rence inaugurale, nous a aussi proposĂ© l'Ă©criture d'un noeud Ă  3, R.S.I., oĂč le retournement du tore du RĂ©el emprisonnerait ceux de l’Imaginaire et du Symbolique, Ă  la maniĂšre d’une trique.

Cet impossible Ă  dire, en quoi consiste le traumatisme RĂ©el, Ch. Melman suggĂšre de le lever en amenant le patient Ă  reconstruire dans la cure, son monde imaginaire de la petite enfance, pour qu’il puisse accĂ©der, Ă  nouveau, Ă  un RĂ©el humanisĂ©.

Comme nous le propose Charles Melman il nous faudrait tenter une ouverture, en repartant de la petite enfance, de ce temps oĂč l'enfant est confrontĂ© au dĂ©sir du Nebenmensch, cet autre secourable, de ce temps qui est aussi pour lui celui de l'articulation de son fantasme sexuel infantile, celui qui ouvre Ă  une sexualitĂ© oĂč l'autre tient une place. Avec comme consĂ©quence de rĂ©introduire le patient Ă  une autre modalitĂ© de Jouissance que celle Ă  laquelle il est condamnĂ© dans le Traumatisme RĂ©el.

Le but de la cure consisterait, grùce à cette altérité reconquise, de ré-ouvrir les champs des lois de la parole et du langage, conditions nécessaires pour que le Sujet puisse à nouveau dans son quotidien vivre une relation à l'autre qui ne soit pas paranoïaque.

 

Alors, avec ces propositions qui pour moi, remanient la clinique, traiter le trou-matisme dans une cure, ne serait-ce pas, centrer notre écoute, dans une certaine visée ?

 

Si nous partons du nƓud Ă  3 R.S.I. proposĂ© par Ch. Melman, oĂč le RĂ©el emprisonne l’I et le S, dont J. Brini a Ă©crit le retournement, Ă©criture que je reprends Ă  mon compte puisqu'elle m'a permis d'entendre autrement une de mes patientes, nous devrions, dans une cure, pour sortir le patient d'un traumatisme rĂ©el, arriver Ă  opĂ©rer un retournement inverse au premier : l’Imaginaire et le Symbolique auraient Ă  repasser par le trou dans le tore du RĂ©el qui les avait emprisonnĂ©s, manƓuvre qui libĂ©rerait chaque consistance torique, pour les rendre Ă  nouveau autonomes  bien que nouĂ©es Ă  trois.

 

Mais, en attendant l’appui assurĂ© d’une Ă©criture du nƓud avant et aprĂšs le traumatisme rĂ©el,

je nous propose de tenter de mesurer, par notre Ă©coute, et par les scansions que cette Ă©coute peut nous permettre, de mesurer l’impact que le RĂ©el, le Symbolique et l’Imaginaire introduisent dans l’existence quotidienne de ce parlĂȘtre singulier, parole nouĂ©e par la singularitĂ© d’un fantasme, ou pas, et qui grĂące aux scansions de l’analyste, pourrait permettre au patient de pouvoir les repĂ©rer Ă  son tour, ces diffĂ©rents champs de la parole et du langage, pour qu’il puisse, lui aussi, s’en servir autrement, et pour qu’un dire puisse s’y ordonner, Ă  nouveau, pour lui.

 

Je peux vous l’illustrer d’une vignette clinique oĂč j’ai tentĂ© avec une de mes patientes de mettre cela en pratique en travaillant quand l’occasion s’en prĂ©sentait, par des coupures sur ses Ă©noncĂ©s oĂč une consistance Ă©tait par elle isolĂ©e, en les nommant parfois, par ex. « quel Imaginaire ! » ou, « ça insiste, hein ? « ...

Elle était venue en analyse avec un symptÎme qui la mettait en grande difficulté dans sa vie courante mais surtout dans sa profession.

Elle Ă©tait enseignante en terminale de lycĂ©e et elle ne pouvait regarder l’autre qu’au niveau du sexe.

J’ai commencĂ© aprĂšs un certain nombre de ses « c’est curieux » et un long temps d’analyse par arrĂȘter ses sĂ©ances lĂ -dessus, sans lui laisser finir sa phrase, jusqu’à ce qu’elle l’entende, et puis plus tard, elle a repĂ©rĂ© que ces « c’est curieux » la sortait de la plainte.

Puis elle a entendu le regard, et son incidence sur son symptĂŽme, sur le choix de son mĂ©tier, sur sa jouissance, jusqu’à ce que, dans une sĂ©ance, du RĂ©el Ă  son effroi, dans un dĂ©bordement, s’est parlĂ©, un retour du refoulĂ© qui s’est donnĂ© Ă  lire, la laissant atterrĂ©e : sa mĂšre violĂ©e sous ses yeux par un commando victorieux rentrant dans sa ville natale, elle-mĂȘme ĂągĂ©e de moins de 3 ans, cachĂ©e sous un escalier de la chambre oĂč cela se passait, son petit frĂšre Ă  ses cĂŽtĂ©s, petit frĂšre dĂ©cĂ©dĂ© rapidement aprĂšs cette scĂšne, Ă  cause d'une Ă©pidĂ©mie,

sa mĂšre avec qui jamais rien n’avait pu s’en dire, ni lĂ -dessus ni sur sa fĂ©minitĂ©, pas plus que sur le dĂ©cĂšs de son frĂšre, ou sur ce qu’elle nommait  jusque-lĂ  « son accident »  survenu Ă  3 ans, peu de temps aprĂšs l' Ă©vĂ©nement qui l'avait terrorisĂ©e, accident  restĂ© jusque-lĂ  incomprĂ©hensible pour elle.‹Alors qu’elle se promenait avec sa mĂšre, elle s’est, dit-elle, « arrachĂ©e de la main de sa mĂšre » pour se prĂ©cipiter sous les chenilles du char qui dĂ©filait en vainqueur dans la ville.

Elle avait échappé à la mort de justesse,

 

Son symptĂŽme Ă©tait tombĂ© depuis longtemps, mais le « c’est curieux » insiste et se rĂ©pĂšte dans les embarras de son existence.

J’en fais la lecture d’un RĂ©el encore trop prĂ©gnant mais qui s’est en partie au moins, mis en mots, par Ă -coups, Ă  force de dire et de silences et de reconstructions.

Mais, ça se parle, et cela se Symbolise, petit Ă  petit, et la laisse en paix souvent mais en travail analytique, toujours, nĂ©cessairement, comme si ce RĂ©el  " troumatique " Ă©tait abyssal mais ne l’empĂȘchait plus de mener sa vie plutĂŽt pas trop mal, elle est devenue enseignante dans une de nos toutes grandes Ă©coles parisiennes et, Ă©crivain, depuis quelques annĂ©es.

Serait-ce une tentative par le Symbolique, de tenter de maĂźtriser un tant soit peu ce RĂ©el par la lettre avec, toutefois pour elle un inconvĂ©nient majeur. Il semble qu’elle ait toujours nĂ©cessitĂ© Ă  ce que l’Autre que je reprĂ©sente et Ă  qui elle s'adresse soit RĂ©el sinon, elle se dĂ©prime rapidement, ce qui la maintient encore en analyse.

Est-ce dĂ» au fait que ce traumatisme ait Ă©tĂ© si prĂ©coce et qu’il n’est jamais Ă©tĂ© ni nommĂ© ni reconnu par sa mĂšre, sa mĂšre qui n'a pas eu d'autre recours, d'autre invention, que de faire un autre enfant trĂšs vite aprĂšs la guerre ?

 

Ou, serait-ce dĂ» au fait que c’est par l’analyse qu’elle a pu sortir de ce traumatisme et de ce deuil impossible Ă  Symboliser, le lieu de l’analyse ayant permis de rendre plus consistant ce Heim autrefois vacillant dont, adolescente et jeune femme, le lieu de l'analyse lui ayant permis de rendre plus consistant ce Heim autrefois vacillant, dont, adolescente elle avait souffert et l'avait contrainte Ă  changer de pays, de langue, de culture, et qui insistait dans ses « c'est curieux » moteur de la cure qui lui permettait, par sa rĂ©pĂ©tition, de rĂ©interroger son dire.

« C'est quand votre savoir vous apparaßt suffisant que vous pouvez vous détacher normalement de votre analyse » nous dit Lacan dans sa leçon d'ouverture du Séminaire Encore. Alors ?

 

Je nous propose une Ă©criture du nƓud oĂč le RĂ©el aurait emprisonnĂ© l'I et le S, et ce serait le temps de la cure qui lui aurait permis de retravailler ce qu’elle a vĂ©cu enfant sur le mode Imaginaire, sans que le Symbolique lui permette de s’en dĂ©gager avant sa cure.

 

Pour advenir aujourd’hui Ă  un nƓud oĂč le champ des trois types de jouissances sont dĂ©ployĂ©es et oĂč l'accĂšs Ă  la structure de son fantasme lui est aujourd'hui plus accessible, ce qui pourrait tĂ©moigner du fait qu’elle soit, au moins en partie, sortie de l’emprise de la cruditĂ© du tout RĂ©el .

 

 

Sur le livre de Fabrizio Gambini :« Dodici luoghi lacaniani della psicoanalisi », par Fulvio della Valle

Sur « Douze lieux lacaniens de la psychanalyse », texte de Fulvio della Valle

 Le livre de Fabrizio Gambini, « Dodici luoghi lacaniani della psicoanalisi », (2018), prĂ©sente une reformulation de certains thĂšmes majeurs de la thĂ©orie lacanienne, dans un propos oĂč s’entrelacent harmonieusement le rĂ©cit autobiographique (l'anecdote) et les considĂ©rations doctrinales (le traitĂ©). Parmi ces thĂšmes, nous pouvons retenir les articulations suivantes :

 

  1. Le symbolique

Lacan considĂšre le langage comme le trait distinctif de l'homme, ainsi sĂ©parĂ© de l'animal par un fossĂ© irrĂ©ductible, et il requalifie en termes de symbolique ou de signifiant ce que toute une tradition, philosophique et religieuse, rangeait sous la catĂ©gorie de l’esprit. L’esprit c’est le signifiant, le psychique ne peut ĂȘtre distinguĂ© du linguistique. Le phĂ©nomĂšne mental, – l'idĂ©e, la reprĂ©sentation – possĂšde un corps, une matĂ©rialité : le mot qui en est le support. D’oĂč le matĂ©rialisme du signifiant que Lacan revendique pour son compte.

Le langage n'est pas conçu par Lacan comme un produit de l’homme, mais comme une Ă©mergence difficilement datable qui l’affecte, et en deçà de laquelle on ne peut remonter, car tout ce qu’on peut en penser est tributaire de cette dimension dont il s'agit prĂ©cisĂ©ment de faire abstraction. Aussi le langage ne peut rejoindre le mĂ©canisme de sa genĂšse sans se prĂ©supposer indĂ©finiment lui-mĂȘme.

Ce qui caractĂ©rise le langage, contrairement Ă  l'idĂ©e premiĂšre ou intuitive qu’on peut s’en faire, c’est son aspect circulaire ou autorĂ©fĂ©rentiel. Le langage n'est pas une nomenclature d'objets oĂč les mots seraient des index, comme l’ont soulignĂ© Saussure et Wittgenstein, mais un systĂšme de relations diffĂ©rentielles, de combinaisons d'oppositions, oĂč chaque Ă©lĂ©ment ne prend son sens que de son rapport Ă  tous les autres. Aussi les mots ne font que se rĂ©fĂ©rer Ă  d’autres mots, au point de nous livrer Ă  une quĂȘte infinie de ce que serait l'objet de notre discours. Le mot n'est pas l’index de la chose, dans une sorte de correspondance biunivoque qui mettrait en relation les Ă©lĂ©ments de deux ensembles indĂ©pendants, le langage et la rĂ©alitĂ©, mais le mot produit la chose, en la soustrayant Ă  son indiffĂ©renciation dans le hic et nunc du tout en devenir. Le signifiant fait ĂȘtre, porte Ă  une condition d’existence, ce qu’il nomme.

C’est cette dissymĂ©trie entre le langage et la rĂ©alitĂ© que Lacan viserait, selon l’auteur, Ă  travers sa formule cĂ©lĂšbre : « Il n'y a pas de rapport sexuel ». Cette formule signifierait, au delĂ  de son sens restreint d'incommensurabilitĂ© entre les sexes, qu'il n'y a pas de copule, de connexion entre la parole et la chose, le signifiant et le signifiĂ©, le sujet et l’objet, contrairement Ă  ce qu’affirme la thĂšse hĂ©gĂ©lienne du savoir absolu, stipulant l'unitĂ© synthĂ©tique du concept et de la rĂ©alitĂ©. Le mot s'interpose entre l'homme et l'objet, induisant une sĂ©paration, une bĂ©ance infranchissable. Le mot ne parvient pas Ă  rejoindre la chose.

 

  1. L’objet (a)

De cet Ă©cart entre le mot et la chose rĂ©sulte le statut de l’objet (a). Celui-ci est le rĂ©sidu ou le reste de l’intersection entre le langage et le rĂ©el, le point glissant ou fuyant qui reconduit perpĂ©tuellement l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des deux registres. L'objet (a) est la cause du dĂ©sir, pas seulement comme objet de convoitise, mais aussi comme le « reste qui choit de toute opĂ©ration de concupiscence et qui rend la satisfaction, au fond, impossible ». L’objet (a) est ce solde de la visĂ©e dĂ©sirante qui sans cesse se dĂ©place et par lĂ  mĂȘme est toujours manquĂ©, le rien qui empĂȘche le dĂ©sir de se refermer, de se clore dans une satisfaction dĂ©finitive, en propulsant le sujet vers une itinĂ©rance sans rĂ©pit, et dont la prĂ©sence, dans son irreprĂ©sentabilitĂ©, se livre dans l'expĂ©rience de l'angoisse.

Le langage interpose une reprĂ©sentation entre le sujet et la chose, rompant l’unitĂ© originelle de l’organisme et de son milieu, de l'enfant et de la mĂšre, transformant le besoin en demande et en dĂ©sir, qu’il entraĂźne dans un dĂ©filĂ© de reprĂ©sentations substitutives, aussi bien mĂ©taphoriques (sein, excrĂ©ment, enfant, pĂ©nis, voix, regard) que mĂ©tonymiques (carriĂšre, nouvelle voiture, partenaire sexuel, argent, pouvoir, et ainsi de suite). L'objet de satisfaction est donc dĂ©finitivement mĂ©diĂ© par le langage, et il ne peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ© que par l'intermĂ©diaire d’une reprĂ©sentation, qui revĂȘt dans ce contexte le statut du fantasme.

Cette acception de l'objet (a) comme reste s’articule avec son caractĂšre d’objet pulsionnellement investi. La pulsion est dĂ©coupĂ©e par les orifices du corps (bouche, anus, urĂštre, Ɠil, oreille) Ă  travers lesquels elle se rapporte aux objets partiels correspondants (nourriture, excrĂ©ment, urine, regard, voix).

 

  1. La castration

La castration symbolique dĂ©signe la rencontre originaire de l'enfant et de l’interdit, dont la forme fondamentale est la loi de l'interdiction de l’inceste, qui induit la rupture de l'unitĂ© fusionnelle de l'enfant et de la mĂšre, et la mise en place de l'objet (a) comme objet perdu, cause d’un dĂ©sir entrainĂ© dans un processus de relance perpĂ©tuelle. L’interdit est une limite symbolique, formulĂ©e dans le champ de la parole, par opposition Ă  l'impossible, qui est une limite rencontrĂ©e dans le rĂ©el, sous la forme d’un heurt traumatique. L’interdit ou la prohibition, c'est-Ă -dire la forme de la loi, est Ă  l’origine la formulation d’un « non », dont l'agent est le pĂšre, porteur de la fonction phallique : le Nom-du-PĂšre.  Aussi le phallus symbolique vient dĂ©signer l'instrument, l'opĂ©rateur de l'interdiction, qui impose un ordre structurant pour l’enfant, permettant de tempĂ©rer la rencontre avec l'impossible, et de nouer le symbolique au rĂ©el. Telle est la fonction du pĂšre, qu’on retrouve au premier Ă©tage Ă  gauche du tableau de la sexuation (il existe un x tel que non phi de x), en tant que support d'une loi qui le transcende, et qui se transmet d'une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre. Et quand l'exercice de cette fonction phallique dĂ©faille, au moment de la structuration psychique de l'enfant, celui-ci est prĂ©disposĂ© Ă  devenir psychotique. Si cette symbolisation de la limite, induite par la rencontre avec le « non » paternel, – le Nom-du-PĂšre – n’est pas correctement mise en place dans l'organisation psychique de l'enfant, le rĂ©el et l’imaginaire se retrouvent en continuitĂ© l’un avec l'autre, en corrĂ©lation avec une forclusion du symbolique. Cette expression ne signifie pas que le psychotique n’a pas accĂšs au langage, ne parle pas, mais que la fonction interdictrice, dĂ©ployĂ©e dans le langage, et donc la dimension de la loi, dont le phallus est le symbole, n’a pas Ă©tĂ© opĂ©rante pour lui.

Plus gĂ©nĂ©ralement, lorsque le phallus symbolique, – c’est-Ă -dire ce partage entre une place d'oĂč l'autoritĂ© s'exerce et une place oĂč cette autoritĂ© est reçue, acceptĂ©e – n'est pas reconnu ou admis, comme dans le culte de l'Ă©galitĂ© et de la fraternitĂ© ou dans la rĂ©cusation de la figure paternelle – l’Un qui constitue l'exception – on s’expose au retour de ce phallus dans le rĂ©el, sous la forme de la matraque ou de l'objet de la perversion.

 

Conclusion

Nous avons privilĂ©giĂ© ces trois axes pour prĂ©senter livre de F. Gambini, qui aborde aussi d'autres thĂšmes, tels que l'identification, le thĂ©orĂšme des prisonniers, la lettre volĂ©e, les formules de la sexuation, la vĂ©ritĂ©, le Moi, la nĂ©vrose obsessionnelle, le trou, la religion ou l'amour. L’ouvrage se distingue par l’habiletĂ© avec laquelle il tresse, dans une belle unitĂ© organique, des reformulations originales particuliĂšrement Ă©clairantes des concepts lacaniens, et des notations autobiographiques, ayant trait aussi bien Ă  la vie privĂ©e qu'Ă  la pratique clinique de l'auteur.

29/06/2018

 

 

Un axe de lecture du Séminaire II. La nature du langage, exposé de Valentin Nusinovici

2017-2018 Mathinées lacaniennes

23 septembre 2017


Un axe de lecture du Séminaire II. La nature du langage

Exposé de Valentin Nusinovici


Virginia Hasenbalg-Corabianu – Ce matin nous avons demandĂ© Ă  notre ami Valentin Nusinovici de nous faire un retour du SĂ©minaire d’étĂ© sur le sĂ©minaire du Moi. Il a le choix de prendre les points qui lui ont semblĂ©, Ă  lui, les plus intĂ©ressants.
Je lui passe la parole.


Valentin Nusinovici –

L’axe que j’ai choisi, eh bien, ce n’est pas le moi, parce que la question du moi que ce soit sur le plan thĂ©orique ou technique, elle est quasiment rĂ©glĂ©e, mĂȘme avant ce sĂ©minaire. Lacan dit des tas de choses passionnantes mais ça ne bougera pas beaucoup. Ce qui m’intĂ©ressait le plus, c’est un axe qui traverse tout le travail de Lacan, c’est la nature du langage.
Dans la conférence sur la cybernétique, la cybernétique qui tient une place importante dans ce séminaire, Lacan dit que par elle il veut éclairer la nature du langage. Je commence, par citer Fonction et champ de la parole et du langage  qui est de deux ans avant, parce que beaucoup de questions sont posées là et on va voir comment elles seront travaillées.
Dans Fonction et champ
 , Lacan conseille d’approfondir la nature du langage et comment ? Ça peut Ă©tonner: en s’intĂ©ressant aux expĂ©riences d’association sur les nombres, cela ne va pas de soi.
On sait qu’en prenant au hasard, disons dans une intention de hasard, des nombres sur lesquels on fera diverses opĂ©rations, les rĂ©sultats obtenus, c’est ce que Freud a mis en Ă©vidence, peuvent montrer des coĂŻncidences frappantes avec les Ă©vĂšnements de la vie du sujet. Faut-il y voir un dĂ©terminisme ? Lacan commence par constater que ces nombres, je le cite : « s’avĂšrent symbolisants de l’histoire du sujet ». C’est-Ă -dire que des Ă©lĂ©ments de l’histoire, de l’anamnĂšse, de l’histoire telle qu’elle est racontĂ©e, prennent par ces nombres une valeur symbolique. Et c’est bien ça qui importe pour nous, ce n’est pas l’histoire du sujet en tant que telle, elle n’a guĂšre d’intĂ©rĂȘt, c’est l’historisation, Lacan a beaucoup insistĂ© sur ce terme dĂšs le sĂ©minaire I, c’est l’historisation qui se fait dans la psychanalyse, dans la cure, qui nous importe.
Il continue, je vais lire quelques lignes, c’est un peu difficile mais les termes qui sont lĂ  vont revenir tout au long de ce que je vais dire. Donc les nombres s’avĂšrent symbolisants de l’histoire du sujet, ces nombres sont ceux qui rĂ©sultent des opĂ©rations de coupure, des combinaisons qu’on a faites sur les nombres qui s’étaient prĂ©sentĂ©s « au hasard ». Lacan poursuit: « si on rĂ©fute qu’ils aient dĂ©terminĂ© la destinĂ©e, on admettra au moins que c’est dans l’ordre d’existence de leurs combinaisons - c’est-Ă -dire dans le langage concret qu’ils reprĂ©sentent - que rĂ©side tout ce que l’analyse rĂ©vĂšle au sujet de son inconscient ».
Vous voyez comme c’est rĂ©duit, Ă  suivre Lacan, ce que l’analyse rĂ©vĂšle au sujet de son inconscient, ce n’est pas ce qu’il ressent, ce qu’il aime
, non, c’est quelque chose de l’ordre d’existence de ces combinaisons. Les deux points importants, les termes Ă  retenir, ce sont : cet « ordre d’existence » (l’existence c’est ce qui surgit de ces combinaisons) et le fait que les nombres sont des reprĂ©sentants du langage concret c’est-Ă -dire du langage effectivement articulĂ©, du langage tel qu’il est parlĂ©. Autrement dit, Lacan ne parle pas seulement des mathĂ©matiques comme d’un langage, ce qui est assez banal, mais il lie fortement le langage mathĂ©matique au langage concret.
On voit tout de suite que si la psychanalyse doit devenir scientifique et c’est quand mĂȘme la grande question, le grand souci, pour Lacan dans ces annĂ©es-lĂ , le problĂšme, ça se lit aussi bien dans Fonction et champ que dans le sĂ©minaire II, est que cela ne pourrait se faire que par la voie d’une mathĂ©matisation. Nous savons que cela a Ă©tĂ© un Ă©chec, mais assez fĂ©cond dans son dĂ©veloppement.
Lacan propose dans Fonction et champ
 et dans la confĂ©rence CybernĂ©tique et psychanalyse une classification des sciences: d’une part les sciences exactes, avec la physique mathĂ©matisĂ©e comme chef de file et d’autre part les sciences conjecturales c’est-Ă -dire les sciences du calcul du hasard, puisqu’il y a un dĂ©terminisme du hasard, avec de ce cotĂ© la cybernĂ©tique qui peut inspirer la psychanalyse.
Dans Fonction et champ
  il dit que la linguistique est notre guide, ce qui retient son intĂ©rĂȘt c’est la mathĂ©matisation qu’opĂšre la linguistique sur les phonĂšmes qu’elle dĂ©crit en couple d’oppositions.
Il fait le rapprochement, c’est un point important, entre cette structure d’opposition des phonĂšmes et le Fort!Da!, qui est « la vocalisation de l’absence et de la prĂ©sence « oĂč Freud dĂ©signe, je cite : « les sources subjectives de la fonction symbolique ».
Dans le sĂ©minaire II, ce n’est pas la linguistique qui va servir de point d’appui, de source d’inspiration, c’est la cybernĂ©tique. Il ne sera plus question de sources subjectives de la fonction symbolique, ni comme il est dit dans  Fonction et champ
 de « la subjectivitĂ© crĂ©atrice ». Lacan va parler du sujet, non de la subjectivitĂ©. 
L’intĂ©rĂȘt pivotant vers la cybernĂ©tique, la fonction symbolique apparait n’avoir pas sa source dans la subjectivitĂ© (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne s’y manifeste pas, elle commande la subjectivitĂ©) mais ailleurs.

Ce qui l’intĂ©resse fondamentalement dans la cybernĂ©tique c’est son langage binaire, cette suite de 1 et de 0, qu’il assimile, lĂ  aussi, Ă  la succession prĂ©sence-absence. Mais Ă  la diffĂ©rence de la linguistique il s’agit lĂ  d’un langage non humain, d’un ordre symbolique sans racines dans l’imaginaire. C’est bien un langage, il y insiste, car il a une syntaxe: les rĂšgles qui fixent l’ordre des 1 et des 0, une syntaxe qui est celle de la logique des propositions. Cela produit un message qui tourne dans la machine et qui prend son sens quand on le coupe, comme le discours de l’analysant quand on le coupe au bon endroit, au bon moment. Il y a donc lĂ  un modĂšle possible de l’inconscient, de son insistance rĂ©pĂ©titive, un modĂšle de l’inconscient structurĂ© comme un langage, de l’inconscient relevant du logique pur.
Lacan parle d’un « langage primordial d’avant la dĂ©terminisme ». Il me semble, Jean Brini et Virginia Hasenbalg-Corabianu me donneront leur avis, qu’avec la suite des α, ÎČ, ÎŽ, Lacan construit un langage lequel implique une perte, ce qui introduit un dĂ©terminisme.

Ce qui ressort de ce sĂ©minaire c’est la distinction radicale entre un ordre symbolique non humain et l’ordre du vivant. Un dualisme est ainsi mis en place qui n'est pas celui de Freud dans l’Au-delĂ .. Lacan parle ici du vivant, du rĂ©el du vivant qu’on ne peut assimiler Ă  ce qu’il appellera rĂ©el d’une façon plus serrĂ©e, mais surtout de l’imaginaire du vivant. Dans l’Au-delĂ  du principe de plaisir Freud se rĂ©fĂšre Ă  la biologie pour parler de pulsion de vie et de pulsion de mort, pour Lacan cette rĂ©fĂ©rence ne vaut pas. Pour lui quand on parle de mort on reste dans l’imaginaire car la mort rĂ©elle est comme telle innommable, on va y revenir. Mais il y a aussi la mort symbolique, dans Fonction et champ
il dit: « le symbole est le meurtre de la Chose et cette mort constitue le sujet », cette mort soutient la vie. Le premier symbole c’est la sĂ©pulture.
Vous avez remarquĂ© qu’il ne parle jamais dans le sĂ©minaire II de pulsion de mort, mais d’instinct de mort, alors qu’il n’y a Ă©videmment pas d’instinct dans le registre symbolique, que les instincts appartiennent au registre du vivant. Le terme d’instinct de mort dit-il, dans Fonction et champ
est ironique, je ne sais pas ce que Freud en aurait pensĂ©.. Il dit dans le sĂ©minaire que le terme d’instinct de mort est « le masque de l’ordre symbolique ».

On a ainsi une opposition entre un ordre libidinal du cotĂ© duquel on trouve les pulsions et le moi et qui est rĂ©gi par le principe de plaisir et l’ordre symbolique qui est au-delĂ  du principe de plaisir. Bien sĂ»r vous savez que par la suite Lacan parlera de pulsion (et non d’instinct) de mort et qu’il opposera les pulsions et le moi, mais ce sera Ă  des moments oĂč les questions posĂ©es seront diffĂ©rentes, et donc ce qu’il dĂ©veloppera le sera aussi.

Laissons maintenant le langage artificiel pour dire quelques mots du symbole et du symbolisme dans le langage concret, on va passer au langage concret.
Dans Fonction et Champ
  et dans le sĂ©minaire II, on a souvent les termes de symbole, de symbolisme, de fonction symbolique
Essayons de voir les distinctions. Le point de dĂ©part c’est que tout objet peut prendre une valeur symbolique, que ce soit un objet matĂ©riel ou un objet imaginaire. N’oubliez pas que le moi aussi est un symbole, c’est dit plusieurs fois dans le sĂ©minaire, c’est un objet imaginaire qui dans le langage devient un symbole du sujet, un symbole fascinant, nous y croyons et il s’agit de s’en dĂ©prendre.
Mais, attention c’est lĂ  un point essentiel, ce qui constitue le symbolisme ce n’est pas le symbole, « c’est qu’on s’en serve [
] pour faire exister ce qui n’existe pas ».
Lacan parle de « marquer les six cĂŽtĂ©s d’un dé » et il dit : « à jouer avec ces symboles que sont les chiffres et faire rouler le dĂ©, Ă  partir de lĂ  quelque chose de nouveau surgit, le dĂ©sir
je ne dis mĂȘme pas le dĂ©sir humain car en fin de compte l’homme qui est celui qui joue avec ces dĂ©s est beaucoup plus prisonnier, captif de ce dĂ©sir ainsi mis en jeu qu’il n’en est l’origine « . 

Une citation de Fonction et Champ
 sur la mĂȘme question, trĂšs ramassĂ©e: « l’objet symbolique libĂ©rĂ© de son usage devient le mot, le mot libĂ©rĂ© de l’hic et nunc ». Tous les objets peuvent prendre une valeur symbolique mais c’est quand il est dĂ©collĂ© de son usage, qu’il n’est plus coincĂ© dans la dĂ©signation de l’ici et maintenant, dans l’objectivation, autrement dit quand il ne fonctionne plus que comme un symbole verbal, que l’objet devient le mot.
Avec le mot, disons plus prĂ©cisĂ©ment: le signifiant, ce n’est pas simplement la succession de la prĂ©sence et de l’absence qui entre en jeu, c’est leur simultanĂ©itĂ©, la prĂ©sence dans l’absence et inversement l’absence dans la prĂ©sence. C’est un point central.
La prĂ©sence dans l’absence c’est ce qu’il avait mis en acte si on peut dire, je ne suis pas sĂ»r qu’on puisse le refaire jamais, vous vous souvenez dans le sĂ©minaire I : « quand je dis: les Ă©lĂ©phants, les Ă©lĂ©phants sont là » ! c’est une performance, c’est le cas de le dire. La parole, sa parole pouvait Ă  ce moment-lĂ , dans ces conditions-lĂ , faire entendre, faire surgir plutĂŽt, la prĂ©sence dans l’absence.
Ce qui est intĂ©ressant c’est qu’on avait Ă  l’époque une distinction entre cette simultanĂ©itĂ© dans le langage parlĂ© et la simple succession dans le langage binaire, mais j’ai appris que l’ordinateur maintenant fait aussi bien, qu’avec l’ordinateur quantique on a une e simultanĂ©itĂ© des 1 et des 0, mais enfin on ne va pas faire parler l’ordinateur quantique.

Venons-en Ă  l’expĂ©rience de la parole, et d’abord Ă  ce qu’elle rencontre. Lacan y insiste dans Fonction et Champ
 et dans le sĂ©minaire II: il y a un» mur du langage ». Cela fait image pour signifier quoi ? que le langage s’oppose Ă  la parole, je cite « il s’oppose Ă  la parole, il amortit son effet, il entre en contradiction avec elle ». Il fait obstacle Ă  la dimension de l’AltĂ©ritĂ© avec un grand A, qui est propre Ă  la parole, quand elle est vraiment la parole, ce que Lacan appelait la parole pleine.
Dans Fonction et Champ
 il va jusqu’à parler de l’épaisseur du mur du langage. Qu’est-ce que c’est que cette Ă©paisseur ? Ce sont, disait-il, les kilogrammes de papier imprimĂ©, les kilomĂštres de sillons discographiques, les heures d’émissions radiophoniques, qui contribuent Ă  fixer l’usage des mots et, c’est le problĂšme, qui contribuent Ă  ramener le langage Ă  l’objectivation, au positivisme, Ă  un rĂ©alisme figĂ©. La psychanalyse n’y Ă©chappe pas bien sĂ»r. On a fĂ©tichisĂ© les mots de Freud, ceux de Lacan, on a imaginarisĂ© les topiques freudiennes.
C’est pourquoi Lacan n’a cessĂ© d’inventer de nouveaux termes, et Ă  chaque fois d’interroger, et de dĂ©placer leur sens, il n’y a pas chez lui de signifiĂ© fixe. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il fait de la thĂ©orie mais qu’il ne l’expose pas comme un objet, il ne se met pas en dans une position « mĂ©ta », il ne parle pas sur la thĂ©orie. Il ne fait pas que constater qu’il y a un mur du langage et l’expliquer, il ne se laisse pas arrĂȘter par ce mur, c’est une performance qui est vraiment
à part lui je ne sais pas qui peut faire ça.
Un participant - le poĂšte
V. Nusinovici – Le poĂšte, bien sĂ»r, vous avez raison de le dire, on va y revenir tout Ă  l’heure, le poĂšte ne se laisse pas arrĂȘter par le mur du langage, mais il n’en fait pas la thĂ©orie.
Lacan lui, pour ne pas exposer la thĂ©orie comme un objet, a une parole, disons poĂ©tique c’est-Ă -dire crĂ©ative. Et ça a toujours Ă©tĂ© la puissance, je ne sais pas si le terme de puissance convient lĂ , en tout cas la particularitĂ© de son enseignement. Je reviens Ă  Fonction et champ
, aprĂšs avoir parlĂ© de ces kilos de langage figĂ© il dit que c’est « l’aliĂ©nation la plus profonde du sujet de la civilisation scientifique ».
V. Hasenbalg – Là c’est le mur du langage.
V. Nusinovici – C’est le mur du langage.
 « la plus profonde aliĂ©nation du sujet de la civilisation scientifique ». on peut penser que dans une civilisation orale ou moins Ă©crite la question ne soit pas la mĂȘme mais enfin

V. Hasenbalg – C’est la question de la parole. Tu fais allusion Ă  la tradition orale. C’est cette dimension non fixĂ©e de la parole parce qu’elle n’a pas d’écriture.
V. Nusinovici – Oui. A l’inverse le mur du langage qui fait obstacle Ă  l’AltĂ©ritĂ© a comme effet l’objectivation de l’autre avec un petit a et celle du moi. Lacan dit: « la relation spĂ©culaire interfĂšre avec le mur du langage ». C’est trĂšs important. Et l’analyse des rĂ©sistances, puisque c’est elle qu’il a dans le collimateur dans ces annĂ©es-lĂ , l’analyse des rĂ©sistances s’inscrit dans la tendance Ă  l’objectivation, objectivation de l’objet du dĂ©sir, du mouvement inconscient, cela accroĂźt l’aliĂ©nation du sujet.
Et c’est pour cela que Lacan au dĂ©but du SĂ©minaire I, et il en parlait dĂ©jĂ  dans Fonction et champ
, Ă©voque le maĂźtre zen pour signifier que la coupure, la coupure hors sens que pratique le maitre zen, est moins aliĂ©nante pour le sujet que l’analyse des rĂ©sistances, mĂȘme si elle le dĂ©soriente, et justement parce qu’elle le dĂ©soriente.
Il y a une opposition entre le mur du langage et la nature du langage. Parler de mur du langage c’est une façon de dire la tendance Ă  la dĂ©naturation du langage, la dĂ©naturation de sa nature signifiante. On peut peut-ĂȘtre dire ça.
Il y a cinq ou six fois dans le sĂ©minaire II le terme ineffable. Lacan se moque de l’idĂ©e qu’il y aurait un « mystĂšre ineffable de l’expĂ©rience psychanalytique » et de la valorisation du vĂ©cu qui va avec, d’« un vĂ©cu ineffable Ă  la limite de l’expĂ©rience psychanalytique ». C’est l’idĂ©e qu’il y aurait une limite au langage. Une telle limite n’existe pas, Lacan dit Ă  la fin du sĂ©minaire que dĂšs que le langage existe, la question Ă©tant celle du nombre de signes nĂ©cessaires pour qu’il y ait langage, il est un univers concret, toutes les significations doivent y tenir leur place. Donc pas d’impuissance du langage - c’est ça l’ineffable que Lacan critique - mais un impossible, car tout n’est pas langage, contrairement Ă  ce que disait Dolto. Il y a de l’innommable, c’est-Ă -dire du rĂ©el au sens de Lacan. Il y a de l’innommable: la mort rĂ©elle, je le disais tout Ă  l’heure, l’objet du dĂ©sir, on y reviendra.
V. Hasenbalg – Innommable. Ineffable..
V. Nusinovici – Je vais prĂ©ciser sur l’ineffable, tu as raison de poser la question. Ce que Lacan critique c’est l’ineffable entendu comme un mystĂšre et valorisĂ© comme tel, l’idĂ©e que ça ne peut pas passer par le langage, que ça se passe ailleurs, dans le corps, dans le vĂ©cu, dans le ressenti.
Ce qu’il dit c’est qu’il y a des « dĂ©chirures dans le discours », « le sujet raconte et il y a des dĂ©chirures dans le texte du discours ». D’oĂč une autre tendance, inverse des tenants de l’ »ineffable », c’est la tendance Ă  raccorder les bouts: dites ce qu’il y a lĂ  oĂč vous bloquez, on va comprendre et donner son sens Ă  l’histoire.
Pour Lacan il n’y a ni Ă  raccorder les bouts de la dĂ©chirure ni Ă  l’inverse Ă  voir lĂ  de l’ineffable, il y a Ă  couper Ă  ce moment-lĂ . Pourquoi ? AprĂšs avoir parlĂ© des dĂ©chirures du discours, Lacan continue « il apparaĂźt dans le discours quelque chose comme irrationnel». Et il prĂ©cise: je ne vais pas vous faire entendre irrationnel au sens courant, je vous ferai entendre irrationnel comme en arithmĂ©tique, au sens du nombre irrationnel. Il avait commencĂ© le sĂ©minaire, vous le savez, en parlant du MĂ©non, de l’incommensurabilitĂ© de la diagonale et du cĂŽtĂ© du carrĂ©.
Il pointe donc le sens du mot irrationnel en arithmĂ©tique, cet irrationnel-lĂ  est prĂ©cieux.Il est curieux qu’il ne signale pas le sens du mot ineffable en arithmĂ©tique. Je ne sais pas s’il y pensait. On ne le trouve pas dans tous les dictionnaires, on le trouve dans le LittrĂ©: le nombre ineffable c’est justement le nombre irrationnel, le nombre incommensurable.
Il faut en venir Ă  ceci: qu’est-ce que ce sĂ©minaire apporte qui concerne plus directement la pratique ?
Du cĂŽtĂ© du moi d’abord, c’est-Ă -dire du cĂŽtĂ© de sa rĂ©sistance. Ça se rĂ©sume vite Ă  partir de ce que Lacan a dĂ©gagĂ©. Le point important c’est que, pour lui, la rĂ©sistance du moi n’est pas intrinsĂšque au moi comme chez Freud, elle est liĂ©e Ă  la relation imaginaire, Ă  la relation au petit autre. Et donc la consĂ©quence, la consĂ©quence technique, mais pas technique seulement, Ă©thique, se dĂ©duit de ceci c’est que, dit-il, la rĂ©sistance c’est vous qui la provoquez en Ă©tant situĂ© dans l’axe imaginaire. MĂȘme si l’autre vous ne le regardez pas, vous pouvez trĂšs bien ĂȘtre assis dans le fauteuil et ĂȘtre pris dans l’axe imaginaire. La rĂ©sistance vous la provoquez, dit Lacan, en imaginant qu’il faut une force pour vaincre la dite rĂ©sistance du moi, qui n’est en fait qu’une inertie. Vous connaissez sa formule: la seule rĂ©sistance c’est celle du psychanalyste et il doit tout faire pour l’annuler, sa cure est faite pour ça.
Du cĂŽtĂ© du langage et de la parole, on vient Ă  ce que vous pointiez tout Ă  l’heure. La pratique freudienne, dit Lacan, c’est une pratique poĂ©tique, c’est-Ă -dire crĂ©atrice, crĂ©atrice d’un sens qui va au-delĂ  de l’imaginaire.
Je vais citer un peu parce que c’est un passage qui m’a accrochĂ©, vous verrez, je crois qu’on a un peu tendance Ă  nĂ©gliger ce qu’il dit lĂ  pour retenir plutĂŽt ce qu’il a enseignĂ© ensuite sur la coupure et sur l’équivoque et qui est Ă©videmment essentiel. Il parle, c’est Ă  la page 332, d’apprendre Ă  l’analysant « à nommer, Ă  articuler, Ă  faire passer Ă  l’existence » ce dĂ©sir qui « est en-deçà de l’existence » et qui pour cette raison « insiste », insiste dans l’automatisme de rĂ©pĂ©tition.
Donc faire nommer, articuler, faire passer Ă  l’existence ce dĂ©sir qui est en-deçà de l’existence. Mais, c’est bien clair, il ne s’agit pas de nommer un objet du registre imaginaire, il ne s’agit pas d’objectivation dans cette nomination. Lacan insiste beaucoup sur ce point: l’objet du dĂ©sir ne peut ĂȘtre nommĂ©, il met au dĂ©fi de dire quel est l’objet du dĂ©sir de Freud dans la Traumdeutung. L’objet a nous l’avons appris ne peut ĂȘtre nommĂ©. Donc nommer, apprendre Ă  nommer, contre l’objectivation, contre le mur du langage, pour faire surgir ce dĂ©sir qui est en deçà de l’existence.
Ce n’est pas si Ă©vident cette nomination qui fait surgir un dĂ©sir. On retrouve dans ce mĂȘme passage ce sur quoi j’ai insistĂ©, Ă  savoir que le mot, et forcĂ©ment la nomination,« introduit la prĂ©sence comme telle et du mĂȘme coup creuse l’absence comme telle ». Vous voyez, avec le terme d’existence, il s’agit encore de la prĂ©sence sur fond d’absence, ou inversement. Dans cette mise en place, la prĂ©sence, l’existence, relĂšvent du symbolique, l’absence serait du cĂŽtĂ© du trou, du rĂ©el. C’est dĂ©jĂ  ce qui ressortait de sa comparaison des 0 et des 1 de la cybernĂ©tique avec ce qui se passe dans la cure.
Dans R.S.I. oĂč le questionnement n’est pas le mĂȘme, le trou sera du cĂŽtĂ© du symbolique et l’existence du cĂŽtĂ© du rĂ©el.
Toute existence, dit-il dans le mĂȘme passage, a en soi quelque chose de tellement improbable qu’on est dans l’interrogation perpĂ©tuelle sur sa rĂ©alitĂ©. Oui. Sans objectivation il y a de l’improbable, ça peut ĂȘtre dĂ©rangeant bien sĂ»r..
V. Hasenbalg – L’existence. Ce qui est improbable, c’est l’existant.
V. Nusinovici – Ce qu’il dit c’est que « toute existence a en soi quelque chose de tellement improbable qu’on est dans l’interrogation perpĂ©tuelle sur sa rĂ©alité ». Alors deux mots sur l’existence. C’est une catĂ©gorie philosophique, elle est distinguĂ©e de l’essence, de l’ĂȘtre. Philosophiquement l’existence est dite inobjective et contingente. Que Lacan n’oublie pas Ă  ce moment-lĂ  l’existence comme catĂ©gorie philosophique c’est Ă©vident, il y a ce passage oĂč il dit : « le sujet est affrontĂ© Ă  un quod qui cherche Ă  advenir ».
V. Hasenbalg – Quod ?
V. Nusinovici – Hubert Ricard est lĂ  et il me corrigera s’il le faut. L’essence c’est ce qui rĂ©pond Ă  la nature d’un ĂȘtre, c’est-Ă -dire Ă  la question : quid est, quoi ? quelle chose ? L’existence rĂ©pond au fait d’ĂȘtre. La question quod est c’est: relativement Ă  quoi ? ou pourquoi ? Relativement Ă  quoi implique une extĂ©rioritĂ©, d’oĂč l’écriture ex-istence. Heidegger lui Ă©crit ek-sistence.
Evoquer l’existence en mentionnant ce quod, qui renvoie aux scholastiques, Ă  Saint Thomas, c’est sans doute aussi une pique contre l’existentialisme et contre Sartre en particulier, chez qui les rapports entre l’essence et l’existence ne sont pas posĂ©s de la mĂȘme façon. Ici c’est une pique en douceur, mais depuis le stade du miroir ne manquent pas les attaques plus directes. Oui, bien sĂ»r Hubert ?
Hubert Ricard – Lacan Ă©crira « ex-sistence », il ne suivra pas Heidegger. Parce que c’est du latin que vient le mot, le prĂ©fixe c’est « ex », ça prendra Ă  ce moment-lĂ  avec la rĂ©fĂ©rence au nƓud un sens bien plus dĂ©terminĂ© qui sera liĂ© au rĂ©el. LĂ , il me semble qu’il reste dans la perspective scholastique oĂč l’existence est dĂ©finie, par exemple par Avicenne, dans la perspective de quelque chose, comme tu l’as trĂšs bien dit, de contingent.Mais c’est pas simplement le relatif l’existence des scholastiques, c’est le fait, et ils le disent comme ça d’ailleurs. VoilĂ . Mais c’est simplement pour prĂ©ciser.
V. Nusinovici – Merci, merci. Alors, la parole, la parole poĂ©tique, la parole crĂ©atrice. Vous savez, Lacan l’a dit plus tard - c’est dĂ©jĂ  lĂ  mais la phrase est postĂ©rieure - « la pensĂ©e analytique doit ĂȘtre crĂ©ationniste », il se rĂ©fĂšre Ă  la crĂ©ation ex nihilo. RĂ©fĂ©rence frĂ©quente chez lui, Ă  La GenĂšse, au verset 3, « Dieu dit : « Que la lumiĂšre soit ..et la lumiĂšre fĂ»t " ». Parfois, comme dans ce sĂ©minaire II et dans Fonction et champ.., cette rĂ©fĂ©rence est indirecte, elle passe par l’intermĂ©diaire du Prologue de Saint Jean: « Au commencement Ă©tait le verbe », que Lacan d’ailleurs prĂ©fĂšre citer en latin.
C’est ce qu’il fait dans la Leçon XXIII de ce sĂ©minaire, oĂč il assĂšne que dans In principio erat verbum, eh bien verbum c’est le langage ! Protestations dans la salle: verbum, on le sait bien, c’est la parole ! Et dans la premiĂšre partie de la derniĂšre leçon, il y a une controverse sur cette question. C'est trĂšs intĂ©ressant Ă  lire Ă  tous points de vue et c'est trĂšs vivant. C'est une disputatio avec un Monsieur X, un spĂ©cialiste qui doit connaĂźtre un peu son affaire, mais Lacan dit : allez, on va un peu juger son niveau !
Quelle est la question que Lacan lui pose ? On est quand mĂȘme stupĂ©fiĂ©, n’est-ce pas ? quand Lacan lui demande quel mot il pense que Saint Jean avait en tĂȘte, c’est-Ă -dire dans sa langue, l'aramĂ©en, ou dans l'hĂ©breu biblique dans lequel il baignait, et qu'il a traduit par logos. Lacan ne veut pas discuter de logos qui a une histoire philosophique chargĂ©e il s’en tient Ă  la traduction ultĂ©rieure : verbum.
Alors quel mot recouvre-t-il ce verbum ? Est-ce que c'est dabar ou est-ce que c'est memmra ? M. X :c’est dabar, sans aucun doute et Lacan : jamais de la vie ! C’est memmra !
Et ça bagarre sur le dabar ! Dans un petit dictionnaire biblique, dabar est traduit par: chose, parole, affaire, diffĂ©rend, rapport, nouvelle, ordre, occasion, tĂąche, besogne. C'est bien sĂ»r un signifiant, avec un grand champ sĂ©mantique. Lacan affirme que c’est un « impĂ©ratif incarné «,  je suppose qu’il pense aux Dix Commandements qui traduisent EssĂ©rĂšt Hadivrot (pluriel de dabar). En tout cas ce qui est clair c’est que pour lui dabar c’est le signifiant-maitre et qu’il ne veut pas que verbum reprenne dabar parce que pour lui le signifiant-maitre n’est pas Ȉ l’origine ».
Il dit aussi que « c'est la parole la plus caduque », ça a dĂ» leur paraĂźtre bizarre, nous on peut penser, puisqu’on connait la suite, qu’il indique que le signifiant-maitre ce n’est jamais qu’un semblant.
Memmra c'est de l'aramĂ©en, qui vient de l'hĂ©breu, d’un verbe amor qu’on traduit habituellement par dire (mais dans le petit dico c’est aussi parler, penser). Dans la GenĂšse Dieu dit, c'est vaiomer Elohim. M. X ne veut pas que verbum soit  memmra , memmra pour lui c’est la parole
Le plus Ă©tonnant c’est que Lacan dise: memmra c'est l'instinct de mort. Car dans ce que j’ai pu lire memmra est une parole et une parole crĂ©atrice, c’est le cas dans le Talmud. M.X dit que c’est »la parole chargĂ©e de vitalité ».
Comment expliquer la position de Lacan ? Il considĂšre, c'est ça qui est trĂšs intĂ©ressant, qu'il doit y avoir un « cadre » au Fiat Lux, Ă  la parole crĂ©atrice de Dieu, il le voit comme un « langage prĂ©alable », une sorte d’ »axiomatique », autrement dit il faut qu’il y ait un systĂšme symbolique en place pour que puisse Ă©merger une parole crĂ©atrice. Il s’appuie sur un auteur, Burnett, pour dire que verbum est memmra, je ne sais pas quel est l’argument de cet auteur, mais pour Lacan il est clair que memmra connote un systĂšme symbolique.
Vous pensez bien qu'il ne s'agit pas de Dieu, il s'agit de notre parole dans ce qu’elle peut avoir d’un tant soit peu crĂ©ateur. Quant au « commencement » il n’est pas Ă  entendre chronologiquement, mais logiquement.
V. Hasenbalg –
pas de signifiant maütre au commencement si je comprends bien.
V. Nusinovici – Il faut bien dire que nous le voyons ici d’autant mieux que nous connaissons la suite! Lacan insistera sur le fait que dans lalangue, le premier langage auquel nous ayons affaire, il n'y a pas de signifiant-maĂźtre, pas de signifiant-maĂźtre au dĂ©part. Donc la parole crĂ©atrice ne prend pas appui sur un signifiant maĂźtre.

La suite des α, ÎČ, ÎŽ c’est, il me semble, Virginia Hasenbalg et Jean Brini me diront s’ils sont d’accord, une axiomatique; elle met en place un impossible, que Lacan nomme par analogie avec l’alchimie, le caput mortuum du signifiant, autrement dit un trou. La crĂ©ation se fait Ă  partir de ce trou, ex nihilo comme dit l’Ecriture. La parole crĂ©atrice prend son autoritĂ© de ce trou.

Quelle passion chez Lacan pour chercher une confirmation biblique Ă  sa thĂšse ! Je suppose que c'est au moins en partie l’influence de KoyrĂ© qui a dit, je ne sais oĂč, mais je cite Lacan dans L'Objet de la psychanalyse, que « c’est la pensĂ©e judaĂŻque qui a frayĂ© la voie Ă  la science «. 

Avant de passer Ă  la deuxiĂšme partie de la leçon, au schĂ©ma L, il dit ceci qui a du paraitre bien Ă©nigmatique : je vais ĂȘtre relaps, c’est-Ă -dire je vais rechuter dans l’hĂ©rĂ©sie. Ce qui est piquant c’est que par le mot memmra a dĂ©signĂ© une hypostase de Dieu, intermĂ©diaire entre Lui et les crĂ©atures, et cette innovation a Ă©tĂ© jugĂ© hĂ©rĂ©tique. M. X ne le dit pas, Lacan le savait-il ? Vous savez que l'hĂ©rĂ©sie il la dĂ©finira, dans Le Sinthome, comme le choix d’une voie pour atteindre la vĂ©ritĂ©, se disant lui-mĂȘme hĂ©rĂ©tique.

Le schĂ©ma L c’est trĂšs important. Lacan dit qu’il rĂ©sume les premiers paragraphes du chapitre 3 de l’ Au-delĂ  du principe de plaisir ».

Dans ces premiers paragraphes, Freud Ă©voque les modifications qui ont Ă©tĂ© apportĂ©es Ă  la conduite de la cure depuis le dĂ©but de la psychanalyse, en fonction des rĂ©sultats obtenus, disons plutĂŽt en fonction des obstacles rencontrĂ©s. On commence par deviner l'inconscient dans l’interprĂ©tation, puis on cherche Ă  obtenir confirmation par le souvenir mais on bute sur les rĂ©sistances. Le patient, dit Freud, est obligĂ© de rĂ©pĂ©ter, de reproduire, les expĂ©riences vĂ©cues, au lieu de les remĂ©morer, ces expĂ©riences, qui sont oedipiennes, il les reproduit dans le transfert. C’est, dit Lacan, un rĂ©sidu.

Le schĂ©ma L n’est pas un rĂ©sumĂ© de Freud, il sĂ©pare, pour des raisons de structure, ce qui chez Freud est mĂȘlĂ©.
PremiĂšrement il distingue la rĂ©pĂ©tition de la reproduction de l'expĂ©rience vĂ©cue. L’inconscient, Freud le dit dans l’Au-delĂ , n’offre aucune rĂ©sistance, Lacan dit qu’il manifeste une insistance symbolique, c’est ça la rĂ©pĂ©tition pour Lacan: l’insistance symbolique, elle se fait sur l'axe symbolique: de A Ă  S. Elle rencontre la rĂ©sistance de l’axe imaginaire qui va de m Ă  a.
La reproduction de l’expĂ©rience vĂ©cue il me semble qu’elle se situe sur l’axe imaginaire: de m Ă  a. Quant Ă  la remĂ©moration qui implique les deux registres du symbolique et de l’imaginaire Lacan dit qu’elle s’intĂšgrera dans le moi.
DeuxiĂšmement il sĂ©pare la rĂ©pĂ©tition du transfert, celui-ci va de m Ă  A. Cette distinction est trĂšs importante, car seule le rĂ©pĂ©tition, il le dira explicitement plus tard, s’interprĂšte. On ne peut soutenir le transfert, ce qui implique d’ĂȘtre situĂ© en position d’objet (objet a), en sortir pour interprĂ©ter ce transfert et y revenir.
Le schéma L ouvre de nouvelles perspectives dans la conduite de la cure au-delà de la butée décrite par Freud.
La visĂ©e de la cure c’est la rĂ©alisation du sujet. Il y a deux pĂŽles, un symbolique et un rĂ©el. Au pĂŽle symbolique est Ă©crite la lettre S. S c’est le sujet qui est Ă  rĂ©aliser, c’est aussi le Es freudien ce qui Ă©voque le wo Es war, le sujet qui doit advenir, et c’est aussi le symbole, c’est-Ă -dire le moyen de cette rĂ©alisation.
Le pĂŽle rĂ©el est en A, A c’est l’Autre si radicalement Autre qu’il est, dit Lacan, rĂ©el. Il y a bien plus en ce lieu que le refoulĂ© individuel, il y a un « immense message », ce qui a Ă©tĂ© dit, ce qui circule, est en A et Ă  partir de lĂ  insiste.
Qu’est-ce que la rĂ©alisation du sujet ? Ce n’est pas la rĂ©alisation d'un symbole, bien sĂ»r. De symbole du sujet il y en a dĂ©jĂ  un et qui fascine: c’est le moi.
Entre le rĂ©el et le symbolique il y a une « tension ». S’agirait-il de l’attĂ©nuer ? Pas du tout. Il s’agit, je vais le dire dans les termes que Lacan a employĂ©s ensuite, de rĂ©aliser la division du sujet entre le symbolique et le rĂ©el, autrement dit entre S1 et S2.
M. X a parlĂ© de memmra comme d’une sub-stance (j’ai dit tout Ă  l’heure hypostase, c’est la mĂȘme chose) Lacan reprend ça en grec avec le mot hypokeimenon, dont il se servira plus tard pour qualifier le sujet qui est dans les dessous, seulement reprĂ©sentĂ© par S1 pour S2.
Qu’est-ce qui va diviser le sujet ? une parole crĂ©atrice, qu’elle soit Ă©mise par lui ou par l’analyste, elle aura fonction de S1.
P. CoĂ«rchon – S1 c'est le produit dans l'Ă©criture du discours analytique.
V. Nusinovici – Vous avez raison Pierre. Dans L'Envers il va dire : le psychanalyste doit apporter un supplĂ©ment au savoir inconscient de l'analysant qui est en S2 en place de vĂ©ritĂ©, ce supplĂ©ment c’est S1. Il dira d'autres choses sur l'immixtion signifiante.
Jacques Roussille – Oui mais c'est un S1 qui est sĂ©parĂ© de la chaĂźne signifiante, donc il dira qu'il s'est gourĂ© Ă  ne pas le disjoindre, en 1973.
V. Nusinovici – Oui. Vous avez raison de le rappeler.
A la fin il parlait d'un signifiant maitre qui serait moins bĂȘte mais du coup plus impuissant.
On peut noter que concernant l’évolution du moi, il est plutĂŽt optimiste dans cette leçon XXV, il parle mĂȘme de la possibilitĂ© d’une harmonie du moi avec l’Autre ! Il ne dira plus des choses comme ça.
Est-ce qu'il n'y aura plus de butĂ©e dans la perspective ouverte par ce schĂ©ma ? Mais si il y en aura une, et nous voyons oĂč elle sera: dans le transfert qui va de m Ă  grand A parce qu'il y aura accrochage au Nom-du-PĂšre qui est dans le grand Autre. Le rĂ©sidu, le « reste » comme dira ensuite Lacan, c’est le petit a. UltĂ©rieurement il dira que l'analyse doit commencer par tourner autour du petit a pour ne pas devoir tourner indĂ©finiment dans un cercle, s’enliser dans la nĂ©vrose de transfert. Sa mĂ©thode sera donc la mĂȘme, penser la cure Ă  partir du reste. Quand il dit cela , dans l’Angoisse, il est lancĂ© dans la topologie des surfaces oĂč l’objet a est dĂ©coupĂ©.
Je vais dire encore quelques mots Ă  partir de ce que m’a dit un analysant. Quand vous ĂȘtes travaillĂ© par un truc, je ne sais pas si c’est votre expĂ©rience, il y a quelqu'un sur le divan qui vous dit quelque chose qui va soutenir votre travail. Lacan disait : vous sortez de mon sĂ©minaire et vous allez entendre chez les patients ce que j'ai dit.
Ce qui me travaillait, c'Ă©tait la nomination comme parole crĂ©atrice, qui est aussi bien celle de l'analysant, vous lui apprenez Ă  nommer, que celle de l’analyste.
[coupure du cas, 9 minutes]

 

 


V. Hasenbalg – Merci beaucoup Valentin. C'est vraiment trĂšs plaisant de te suivre dans ces dĂ©veloppements qui sont certes complexes... tu as fait un travail formidable pour nous transmettre toute la complexitĂ© de ce sĂ©minaire et comment on voit chez Lacan dĂ©jĂ  au dĂ©marrage des choses qu'on sait qu'elles vont continuer Ă  le travailler, quoi.
V. Nusinovici – La nature du langage, ça sera la question de toute sa vie. C'Ă©tait aussi la question de Saussure.
Jean Brini – Tu nous as montrĂ© la maniĂšre dont un dire pouvait illustrer un dit. C'est-Ă -dire ce que tu disais de Lacan et de son enseignement au dĂ©but de ton exposĂ©.
H. Ricard – Juste deux petites remarques.
La premiĂšre concerne la rĂ©flexion de KoyrĂ© que je n'ai pas retrouvĂ©e moi non plus – et qui est paradoxale parce qu'en rĂ©alitĂ© la culture juive n'a pas tellement apprĂ©ciĂ© la naissance de la science. Il y a mĂȘme le bouquin de Luzzatto, Le Philosophe et le Cabaliste, qui prĂ©tend d'ailleurs qu'au dĂ©but du dix-huitiĂšme, Spinoza Ă©tant Ă  part, parce que lui il avait rompu avec le judaĂŻsme
donc la question c'est de revenir Ă  l'idĂ©e de CrĂ©ation, Ă  condition de ne pas faire intervenir la GenĂšse, parce que la vraie naissance de l'idĂ©e de CrĂ©ation c'est dans le second livre des MacchabĂ©es, c'est expliquĂ© de la maniĂšre la plus claire, ce que c'est qu'une crĂ©ation ex nihilo effectivement (livre qui n'est pas dans le canon juif, qui est dans le canon chrĂ©tien, mais enfin c'est un texte juif qui date du second siĂšcle avant J.-C.).
La deuxiÚme remarque concerne le terme « axiome ».
Est-ce qu'il y a un axiome de Lacan ? Question idiote. Mais je fais exprĂšs de la poser parce qu'il y a quand mĂȘme un passage oĂč il le suggĂšre, oĂč il dit que c'est l'identification du parlĂȘtre, enfin de l'ĂȘtre qui a un inconscient avec le sujet du signifiant. Donc on retrouve l'Ă©noncĂ©, le signifiant reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant, qui lui ne le reprĂ©sente pas
 enfin ça c’est aprĂšs, et Ă  mon sens ça va dans le sens de ce que tu dis.
V. Nusinovici – Je te remercie.

Transcription : Brigitte Le Pivert, Élisabeth Olla-La selve, Monique de Lagontrie
Relecture : Monique de Lagontrie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de la leçon 10 du séminaire sur les psychoses par Virginia Hasenbalg

Virginia Hasenbalg – Je vais vous commenter la leçon X, Ă  partir d’une version qui est sur la page de l’A.L.I pour les membres, version qui a Ă©tĂ© reprise certainement par plusieurs collĂšgues, dont J.-P. Beaumont.

J’ai deux points qui me posent question, je les dirai aprĂšs avoir prĂ©sentĂ© la leçon.

Nicole Anquetil –  Enfin avant Beaumont, Michel Jeanvoine et moi-mĂȘme y Ă©tions passĂ©s...

Virginia Hasenbalg – Oui c’est le travail d’un certain nombre de collùgues


 

Nombre de locutions qui nous semblent tout Ă  fait naturelles aujourd’hui pourraient ĂȘrre assimilĂ©es aux ritournelles et sĂ©rinages qui caractĂ©risent le langage de Schreber.

Lacan donne comme exemple l’expression « le mot me manque », forgĂ© par les prĂ©cieuses, [Dictionnaire des prĂ©cieuses] et passĂ© depuis dans le langage courant.

Il y a d’autres expressions comme « les commoditĂ©s de la conversation », pour dire fauteuil  (c’est un exemple que donne Lacan) ou « subir le contrecoup des plaisirs lĂ©gitimes », le contrecoup des plaisirs lĂ©gitimes, pour accoucher. [Rires] Ce sont d’autres exemples donc de Somaize qui n’ont pas eu le mĂȘme destin que « le mot me manque. » « On dit une chose, on entend une autre ».

Je vais reprendre un petit paragraphe de la leçon prĂ©cĂ©dente pour bien dĂ©marrer : « Le langage joue entiĂšrement dans l’ambigĂŒitĂ©, c’est-Ă -dire que la plupart du temps vous ne savez rien de ce que vous dites ». C’est Ă©tonnant que Lacan le dise dĂ©jĂ  lĂ , il va le dire tout au long de son enseignement. « C’est-Ă -dire que dans votre interlocution la plus courante le langage a une valeur purement fictive, vous prĂȘtez Ă  l’autre le sentiment que vous ĂȘtes bien toujours lĂ , c’est-Ă -dire que vous ĂȘtes capable de donner la rĂ©ponse qu’on attend, qui n’a aucun rapport avec quoi que ce soit de possible Ă  approfondir. Les neuf-dixiĂšmes du langage et des discours effectivement tenus, sont Ă  ce titre des discours complĂštement fictifs.» Il faut partir de lĂ , me semble-t-il, pour comprendre de quoi il s’agit chez Schreber et entendre ce qu’il en est par exemple du « non-sens », le fameux Unsinn, qui avait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  travaillĂ© dans la leçon IX, pour voir comment ça joue, cette expression, dans ses relations avec ses interlocuteurs imaginaires, dit Lacan.  On reviendra sur le Unsinn un petit plus loin.

Cette fiction du nĂ©vrosĂ©, et qu’on peut certainement supposer absente chez le paranoĂŻaque, c’est une question. Serait-elle Ă  mettre en rapport avec la menace constante d’ĂȘtre liegen lassen, d’ĂȘtre laissĂ© sur plan, d’ĂȘtre dĂ©laissĂ©, ignorĂ©, et qui est clairement dĂ©crite comme marquante, bien remarquĂ©e au dĂ©but de sa maladie, et on peut se poser la question, dĂ©jĂ  marquĂ©e par une certaine fĂ©minisation ? Que l’interlocuteur qui vous donne le change, j’entends ça comme ça, d’une façon fictive, veut dire qu’il puisse foutre le camp inopinĂ©ment. C’est comme ça que j’entends en tout cas avec le liegen lassen,

Hubert Ricard – LaissĂ© sur plan, laissĂ© en plan, non ?

Virginia Hasenbalg – En plan, pardon.

J’avais trouvĂ© « ĂȘtre dĂ©laissé », et aprĂšs Lacan va dire « laisser gĂ©sir » plus en avant dans le sĂ©minaire. 

Venons-en Ă  la leçon X : Lacan souligne l’importance de prendre au sĂ©rieux le dĂ©lire, de ne pas le rĂ©cuser. Parce qu’il y va de l’inconscient et de l’organisation du langage. Certes on peut ĂȘtre choquĂ© par « des affirmations pĂ©remptoires contraires Ă  ce qu’on est habituĂ© Ă  retenir comme l’ordre normal de la causalitĂ©. On peut aussi ĂȘtre arrĂȘtĂ© devant la dimension de l’ineffable ou de l’irrĂ©ductible.

On peut aussi ĂȘtre déçu du fait que l’on n’a affaire qu’à la partie terminale du dĂ©lire, l’initiale venant reprĂ©senter on ne sait quelle perte ineffable du matĂ©riel de recherche.»

Tout le long de la leçon Lacan va Ă©voquer tout ce qui peut « justifier » que l’on rĂ©cuse ou qu’on se refuse Ă  travailler le dĂ©lire.

Ce qui est Ă  retenir Ă  mon avis, c’est que, pour se repĂ©rer dans le dĂ©lire, ce n’est pas la signification qu’on doit privilĂ©gier, mais le signifiant. C’est la raison pour laquelle il revient sur les prĂ©cieuses avec d’autres exemples de Somaize [qui a Ă©crit vers 1660-70 le dictionnaire] que celui du « mot me manque ».

Elles illustrent en effet, celles que je vais vous citer, qu’elles nous semblent tout Ă  fait naturelles aujourd’hui, comme par exemple : « il est brouillĂ© avec untel », ou « jouer Ă  coup sĂ»r », ou « il s’est embarquĂ© dans une mauvaise affaire », etc. On perçoit aisĂ©ment qu’il est question d’expressions qui sont rentrĂ©es dans la langue et qui en font partie. Et, si elles nous semblent aujourd’hui naturelles, elles ne l’étaient pas au temps des prĂ©cieuses


« Il ne faut pas pour autant penser qu’il s’agit lĂ  d’une apprĂ©hension simple du rĂ©el ; bien loin de lĂ  : elles supposent toutes plus ou moins une longue Ă©laboration dans laquelle des implications, des possibilitĂ©s de rĂ©duction du rĂ©el sont prises, [
] nous pourrions appeler un certain progrĂšs mĂ©taphysique » qui opĂšre par l’usage des mots par les gens.  J’ajoute ici, par le signifiant lui-mĂȘme, parce que c’est ce qu’il dira plus loin.

Autrement dit, si le dĂ©lire surprend parce qu’il ne respecte pas la signification partagĂ©e, c’est qu’il faut le prendre au niveau du signifiant. Autrement dit, avec une logique analytique.

« Nous n’avons pas, nous psychanalystes, une idĂ©e aussi sĂ»re que celle que chacun a de son bon Ă©quilibre, pour ne pas comprendre le dernier ressort de tout cela, Ă  savoir que le sujet normal, c’est quelqu’un qui trĂšs essentiellement se met dans la position de ne pas prendre au sĂ©rieux la plus grande part de son discours intĂ©rieur. [
]

« ce qui fait la premiĂšre diffĂ©rence entre vous et l’aliĂ©nĂ©, c’est que pour beaucoup, l’aliĂ©nĂ© incarne, sans mĂȘme qu’il se le dise, lĂ  oĂč ça nous conduirait si nous commencions Ă  prendre les choses, qui pourtant se formulent en nous sous forme de questions, Ă  les prendre au sĂ©rieux. »

L’aliĂ©nĂ© donc nous enseigne sur la relation du sujet au langage.

« L’inconscient est dans son fond structurĂ©, tramĂ©, chaĂźnĂ© de langage. » C’est bien dĂ©jĂ  tramĂ© et chaĂźnĂ©. « C’est-Ă -dire que le signifiant, non seulement y joue un aussi grand rĂŽle que le signifiĂ©, mais il y joue le rĂŽle fondamental, car ce qui caractĂ©rise le langage c’est le systĂšme du signifiant, [
] » dont le rapport au signifiĂ© « est loin d’ĂȘtre [
] biunivoque. Le signifiĂ© [
] ce ne sont pas les choses toutes brutes », ou naturelles, et « la signification c’est le discours humain en tant qu’il renvoie toujours Ă  une autre signification, [
] »

Il en vient alors au schéma de deux flots de de Saussure.

 

 

 

Et dans son commentaire, Lacan dira que :

[A] reprĂ©sente le flux de la signification du discours pour autant que cette signification soutienne un discours dans son ensemble, d’un bout Ă  l’autre.

[B] c’est le discours, ce que nous entendons.

C’est-Ă -dire qu’il nous donne bien le fait qu’il y a dĂ©jĂ  une certaine part d’arbitraire dans le dĂ©coupage d’une phrase entre ses diffĂ©rents Ă©lĂ©ments. Certes ici quand il commente le schĂ©ma de de Saussure, il va parler de signification et de discours mais il va revenir aprĂšs sur la sĂ©paration entre signifiant et signifiĂ© qui sont loin d’avoir un rapport biunivoque.

Il va continuer en disant : « ce qui permettra le dĂ©coupage du signifiant, ce sera une certaine corrĂ©lation entre les deux, c’est-Ă -dire le moment oĂč l’on peut dĂ©couper en mĂȘme temps le signifiant et le signifiĂ©, quelque chose qui fasse intervenir en mĂȘme temps une pause, une unitĂ©. »

Et il ajoute, en rĂ©fĂ©rence aux prĂ©cieuses, que « dans le sens diachronique, c’est-Ă -dire avec le temps, il se produit des glissements. » Des expressions qui nous semblaient bizarres entrent dans la langue et deviennent naturelles. » Je reprends ce que j’ai dit au dĂ©part. Certaines rentrent, d’autres pas. Celle d’accoucher n’est pas rentrĂ©e mais celle « le mot me manque » ou « se brouiller avec quelqu’un », elles sont rentrĂ©es et deviennent naturelles. « Le systĂšme en Ă©volution des significations humaines se dĂ©place et modifie le contenu des signifiants, c’est-Ă -dire que le signifiant prend des emplois diffĂ©rents et nouveaux. [
] sous les mĂȘmes signifiants.  Au cours des Ăąges, il y a ces glissements de signification qui prouvent qu’on ne peut pas Ă©tablir cette correspondance biunivoque entre les deux systĂšmes. »

Autrement dit, Lacan se sert des prĂ©cieuses pour dĂ©montrer qu’il n’y a pas donc cette correspondance biunivoque entre le signifiant et le signifiĂ© et c’est par ce biais-lĂ  qu’il faut entendre, nous dit-il, les ritournelles et serinages de Schreber.

« L’essentiel c’est que le systĂšme du signifiant, c’est-Ă -dire, le fait qu’il existe une langue avec un certain nombre d’unitĂ©s individualisables, a certaines particularitĂ©s qui le spĂ©cifie dans chaque langue. [
] Les emplois des mots sont diffĂ©rents, autrement dit les locutions avec lesquelles ils se groupent, que tout cela existe dĂ©jĂ , c’est quelque chose qui dĂšs l’origine conditionne jusque dans sa trame la plus originelle ce qui se passe dans l’inconscient. Si l’inconscient est tel que Freud nous l’a dĂ©peint, un calembour en lui-mĂȘme peut ĂȘtre la cheville essentielle qui soutient un symptĂŽme, [
] » Il dit ça tout au long de sa vie. « [
] il n’y a pas d’autre sens Ă  donner au terme de surdĂ©termination, [
] »

Si le symptĂŽme est l’expression d’un compromis lors d’une situation de conflit, l’analyse sera amenĂ©e Ă  rechercher le conflit en cause. Or, nous dit Lacan, pour qu’il y ait symptĂŽme, il faut une duplicitĂ©, c’est-Ă -dire, qu’il faut qu’il y ait au moins deux conflits en cause. C’est trĂšs intĂ©ressant, Ă©coutez bien : un conflit actuel et un conflit ancien. Le conflit ancien c’est du matĂ©riel conservĂ© dans l’inconscient au titre de signifiants virtuels, en puissance, pour ĂȘtre pris dans le signifiĂ© du conflit actuel et lui servir de langage, c’est-Ă -dire de symptĂŽme. 

Ce mode de pensĂ©e analytique est applicable Ă  Schreber si l’on considĂšre son compromis purement verbal Ă  l’état terminal, oĂč il nous explique son systĂšme du monde aprĂšs des annĂ©es d’épreuves extrĂȘmement pĂ©nibles. Il repense son passĂ© et il arrive, Ă  peu prĂšs, Ă  resituer, Ă  restituer.

Autrement dit, l’organisation signifiante qu’il couche dans son Ă©crit permet d’affirmer que l’ordonnance du dĂ©lire peut ĂȘtre conçue dans une solidaritĂ© de ses Ă©lĂ©ments du dĂ©but jusqu’à la fin du dĂ©lire. Il y a une ordonnance finale du dĂ©lire qui nous indique quels sont les Ă©lĂ©ments primaires qui Ă©taient en jeu au dĂ©part.

En rĂ©sumĂ©, l’analyse de ce dĂ©lire livre le rapport fondamental du sujet au registre dans lequel s’organisent toutes les manifestations de l’inconscient. Et peut-ĂȘtre mĂȘme nous pouvons voir la relation du sujet Ă  l’ordre constitutif de la rĂ©alitĂ© humaine, le symbolique. Autrement dit, comment le sujet se situe par rapport au symbolique en tant qu’ordre originel et distinct que ceux du rĂ©el et de l’imaginaire.

Un dĂ©lire est Ă  juger d’abord comme champ de signification, ayant organisĂ© un certain signifiant. J’ai lu dans les deux versions que j’avais Ă  ma disposition : ayant organisĂ© ou ayant Ă©tĂ© organisĂ©. Chez un nĂ©vrosĂ©, on dirait peut-ĂȘtre : ayant Ă©tĂ© organisĂ© par un signifiant. LĂ , le texte dit : le dĂ©lire organise un certain signifiant. C’est pourquoi un bon psy, dit Lacan, est celui qui donne du temps pour laisser parler le sujet. 

Ceci étant posé, nous arrivons à une série de questions dans la deuxiÚme partie de la leçon, questions que Lacan va se poser.

PremiĂšrement, celle du non-sens, le Unsinn, qui serait le courant principal des voix qui sont le fait de diffĂ©rentes entitĂ©s qu’il appelle les royaumes de Dieu. La pluralitĂ© de ces agents pose un problĂšme, car elle n’est pas conçue par le sujet comme une autonomie. Peut-ĂȘtre pourrez vous m’éclairer lĂ -dessus parce qu’aprĂšs Lacan va dire que tous ces agents vont ĂȘtre logĂ©s, ordonnĂ©s Ă  partir du Un de Dieu, Einheit, justement ?

La divinitĂ© et ses diffĂ©rents supports livrent un discours chuchotĂ© que le texte nomme discontinu mais qui est tout le temps lĂ . Le sujet peut le couvrir par ses activitĂ©s et ses propres discours, mais ce discours est toujours prĂȘt Ă  reprendre la mĂȘme sonoritĂ©, celle de quelque chose qui est au milieu de ses phrases. 

Puis, question suivante : quel est ce discours ? Pour le sujet c’est quelque chose qui a un rapport avec ce que nous supposons ĂȘtre le discours continu, « qui mĂ©morise » ou « qui sonorise  » (selon les versions) pour tout sujet sa conduite Ă  chaque instant. J’entends par lĂ  une allusion Ă  de ClĂ©rambault sur les commentaires des actes, l’écho de la pensĂ©e, qui doublent en quelque sorte la vie du sujet, et « qui est une hypothĂšse supposĂ©e, dit Lacan, de la structure et trame de l’inconscient », ce discours continu qui mĂ©morise ou sonorise pour tout sujet sa conduite.

Lacan va donner l’exemple d’un patient qui, dans une circonstance particuliĂšre, va sortir le mot traumatisme, un signifiant qui a un sens particulier pour lui et Lacan va ainsi Ă©voquer l’émergence de ce discours dans une autre portĂ©e musicale par rapport Ă  la conduite du sujet. 

Dieu, ce quelque chose qui parle dans ce registre de l’Unsinn se manifeste clairement. Pour cela, il faut considĂ©rer sĂ©parĂ©ment le sujet qui parle et celui qui Ă©crit.  Lacan les distingue mais pas sans rapport : Le sujet qui parle dit : Aller Unsinn hebt sich auf. Tout non-sens est hebt auf. Lacan le traduit comme : se soulĂšve, s’annule, se transpose. Et on a affaire ici Ă  l’Aufhebung dont je vous redonne une dĂ©finition, que vous connaissez :

Aufhebung : dĂ©passement d’une contradiction dialectique oĂč les Ă©lĂ©ments opposĂ©s sont Ă  la fois affirmĂ©s et Ă©liminĂ©s et ainsi maintenus, non hypostasiĂ©s, dans une synthĂšse conciliatrice.

« Par aufheben nous entendons d'abord la mĂȘme chose que par hinwegrĂ€umen (abroger), negieren (nier), et nous disons en consĂ©quence, par exemple, qu'une loi, une disposition, etc. sont aufgehoben (abrogĂ©es). Mais, en outre, aufheben signifie aussi la mĂȘme chose que aufbewahren (conserver), et nous disons en ce sens, que quelque chose est bien wohl aufgehoben (bien conservĂ©).

Et puis citation de Hegel lui-mĂȘme :

« Cette ambiguĂŻtĂ© dans l'usage de la langue, suivant laquelle le mĂȘme mot a une signification nĂ©gative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l'on ne peut absolument pas faire Ă  la langue le reproche de prĂȘter Ă  confusion, mais on a Ă  reconnaĂźtre ici l'esprit spĂ©culatif de notre langue, qui va au-delĂ  du simple ou bien-ou bien propre Ă  l'entendement. » 

Martine Bercovici – Ça c’est le concept philosophique. Parce que lĂ , c’est le mot courant allemand, qui veut dire « laisser tomber » chez Schreber, c’est le langage courant plutĂŽt, non?

Virginia Hasenbalg – Non, non, il ne faut pas confondre

Martine Bercovici – Chez Schreber, c’est plutĂŽt l’allemand courant, que le concept philosophique « laisser tomber ».

Hubert Ricard – Il n’y a pas contradiction, il y a dĂ©passement, on laisse tomber ce qui est dĂ©passĂ©, c’est cohĂ©rent.

Virginia Hasenbalg – Terme fort riche et complexe, dit Lacan. Aller Unsinn hebt sich auf est une affirmation que le sujet nous donne comme Ă©tant Ă  l’écart de tout ce qui est dit dans le registre de ce qu’il entend, la chose qui lui est adressĂ©e par son interlocuteur comme permanent. Ce sont des contradictions qui s’articulent. Ce n’est donc pas un discours vide de sens. 

Et Ă  ce moment-lĂ  Lacan va dire qu’on pourrait aborder le sens de ce discours. Mais il se reprend, il s’arrĂȘte et il nous dit, Voyons le caractĂšre significatif de la suspension de sens, les voix laissent attendre et mĂȘme n’achĂšvent pas leurs phrases, c’est un procĂ©dĂ© d’évocation, de la signification.

Il parle alors du cas, « je viens de chez le charcutier », « truie » en rĂ©ponse, de l’importance de la voix allusive qui vise indirectement le sujet. Cet exemple, dit-il, nous permet de voir le rapport entre le sujet qui parle concrĂštement, qui soutient son discours, qui soutient le discours et, d’autre part, « le sujet inconscient qui est lĂ  littĂ©ralement dans ce discours mĂȘme hallucinatoire. » Dans sa structure mĂȘme, dit Lacan. Cette phrase - vous me direz ce que vous en pensez - dans sa structure mĂȘme est essentiellement visĂ© non seulement pas « un au-delĂ  puisque justement l’Autre manque dans le dĂ©lire, mais un en-deçà, si on peut dire, une espĂšce d’au-delĂ  intĂ©rieur. » Lacan interrompt ici son dĂ©veloppement encore ; il dit « c’est aller trop vite » marque une pause, il dit « il faut prendre son temps ». Il reprend ainsi ce qu’il en est de ce discours intĂ©rieur, comme Ă©tant ce dont on ne veut rien savoir et aussi ce que l’aliĂ©nĂ© incarne.

Et il passe Ă  une autre question : Y a-t-il un interlocuteur ? Oui et dans son fond il est unique, c’est le Einheit. Le dĂ©lire du sujet c’est un mode de rapport du sujet avec l’ensemble du langage, cette unitĂ© il l’a ressent dans Dieu, celui qui tient le discours malgrĂ© la pluralitĂ© de ces agents secondaires - c’était la question de dĂ©part. Il y a une unitĂ© malgrĂ© la pluralitĂ© de ces agents secondaires. Schreber a passĂ© son enfance dans une famille oĂč il n’était pas question de religion et ceci devient pour lui la preuve de ce qu’il Ă©prouve. C’est l’existence de Dieu, parce qu’il en a fait, il en fait l’expĂ©rience. Il dit « ce n’est pas son expĂ©rience qui est la garantie de Dieu, c’est Dieu qui est la garantie de son expĂ©rience. »

Et ce Dieu, qu’est-il ? Il est prĂ©sence. Quelle est la fonction de cette prĂ©sence ? Il dira qu’en tout cas ce n’est pas un Dieu providentiel. Il y a un trĂšs beau passage sur la providence. Oui, il est magnifique, magnifique. Il est d’une grande beautĂ©. Je vous le lirai si on avait le temps. Pour Schreber, Dieu n’est pas un Dieu providentiel, ce n’est pas un Dieu qui rĂ©compense, qui rĂ©munĂšre, ce qui est essentiel par ailleurs au fonctionnement de l’inconscient. Chez Schreber, il est question ici d’une Ă©rotomanie divine qui n’est pas Ă  prendre dans le registre du Surmoi, nous dit Lacan.

Quelles sont les modes de relation de Schreber Ă  lui ? Dieu n’arrĂȘtait pas de parler pour ne rien dire, son mode de prĂ©sence est celui-lĂ , en jaspinant sans cesse depuis le dĂ©but par ces divers reprĂ©sentants, mĂȘme avant que Dieu ne se soit pas encore dĂ©voilĂ© et en commençant par Flechsig.

DĂšs le dĂ©part il est question du liegen lassen. Ce terme permet de concevoir une continuitĂ© entre les premiers interlocuteurs et le dernier. Mais avec le Dieu dernier tout se rĂ©sume avec une installation mĂ©galomaniaque de Schreber. La menace du dĂ©but dans une sorte de viol, menaçant sa virilitĂ© serait Ă  l’origine du dĂ©lire pour Freud, une menace rĂ©voltante, douloureuse et pĂ©nible. Et la prĂ©sence de Dieu dans un mode de relation voluptueuse Ă  lui comme aboutissement, oĂč Dieu est censĂ© avoir une satisfaction plus forte que le sujet.

La menace au fond Ă©tant d’ĂȘtre liegen lassen, d’ĂȘtre laissĂ© en plan, c’est ce qui est Ă  Ă©viter Ă  tout prix. L’ambivalence a un caractĂšre insupportable puisque c’est par cela qu’il maintient une relation Ă  une structure dont l’abolition serait absolument intolĂ©rable, c’est-Ă -dire le retour Ă  l’état initial de liegen lassen dĂ©crit comme retrait de la prĂ©sence divine.

DerniĂšre question : comment se prĂ©sentait-il Ă  lui ? Il est dans une double relation Ă  lui, sĂ©parĂ©e, distincte et pourtant jamais disjointe, d’un cĂŽtĂ© un dialogue, de l’autre un rapport Ă©rotique.

Le dialogue est caractĂ©risĂ© par le fait que Dieu ne comprend rien Ă  rien de ce qui est proprement humain. Dieu lui pose des questions que Schreber dĂ©crit comme des piĂšges. « Comment peut-on arriver Ă  concevoir que Dieu soit tel qu’il ne comprenne vraiment rien au besoin humain, comment peut-on ĂȘtre aussi bĂȘte ? Croire par exemple que si Dieu cesse Ă  un instant de penser, et si j’entre dans ce nĂ©ant dont la prĂ©sence divine n’attend que l’apparition pour se retirer dĂ©finitivement, comment peut-on croire que, parce que je cesse de penser Ă  quelque chose, que je sois devenu complĂštement idiot et en mĂȘme temps, que je sois retombĂ© et mĂȘme que je sois retombĂ© dans le nĂ©ant. Mais je vais lui faire voir. Chaque fois que cela risque de se produire, je me remets Ă  une occupation intelligente et Ă  manifester ma prĂ©sence. » Et alors, il dĂ©veloppe et commente : « comment peut-il malgrĂ© ses mille expĂ©riences croire qu’il suffirait d’un instant oĂč je me relĂąche, pour que le but soit obtenu ? »

Pour conclure, Lacan nous dira « ce Dieu est inĂ©ducable, il ne connaĂźt les choses que de surface, de l’intĂ©rieur il ne connaĂźt rien, mais un jour, tout ce qui est intĂ©rieur sera progressivement passĂ© Ă  l’extĂ©rieur par une totalisation. Il va l’intĂ©grer par l’intermĂ©diaire des Ăąmes qui rentrent au sein de Dieu. » Voici donc le rapport dĂ©rangĂ©, dit Lacan, entre le sujet et quelque chose qui intĂ©resse le fonctionnement total du langage, l’ordre symbolique et le discours comme tel. VoilĂ . Il y a beaucoup de points qui sont Ă  Ă©clairer sĂ»rement par d’autres passages.

Nicole Anquetil – Je voulais revenir sur une prĂ©cision du dĂ©but, ce que Lacan dit du discours d’un dĂ©lirant. Tu as bien dit qu’il fallait laisser parler parce que c’était les signifiants propres du patient et que tous ces Ă©lĂ©ments propres du patient avaient quelque chose Ă  voir avec tout ce que le patient a constituĂ© et ce qu’il a pĂȘchĂ© dans le langage, c’est-Ă -dire ce qui lui vient de l’Autre. C’est quand-mĂȘme lĂ  qu’il est question de xĂ©nopathie du langage. Cela lui vient de l’Autre, ce sont des Ă©lĂ©ments qu’il a inscrit dans son inconscient et qui le font dĂ©lirer car il n’est plus dans cet ancrage du symbolique.

Virginia Hasenbalg – LĂ  c’est intĂ©ressant parce que Lacan dit que c’est du symbolique, lĂ  il introduit le symbolique.

Pierre CoĂ«rchon – Totalement symbolique. Symbolique en tant que total.

Nicole Anquetil – Et en mĂȘme temps le dĂ©lire est Ă  cĂŽtĂ© du symbolique.

Virginia. Hasenbalg – Cela dĂ©pend de ce qu’on entend par symbolique.

Nicole Anquetil – Il est Ă  cĂŽtĂ© du symbolique dans l’ensemble mais dans les Ă©lĂ©ments qui constituent le symbolique de ce discours, il y a des Ă©lĂ©ments symboliques chez le patient qu’il ressort comme cela sans finalement qu’ils soient comprĂ©hensibles pour celui qui l’écoute. Lacan a dit quelque part qu’un psychotique il faut le laisser parler et surtout ne pas le comprendre. 

Virginia Hasenbalg – C’est ce qu’il dit en effet.

Valentin Nusinovici – Sauf qu’il dit pareil pour le nĂ©vrosé 

Pierre CoĂ«rchon – Je ne suis pas d’accord parce que Lacan s’attache Ă  suivre le jeu de la signification prĂ©cisĂ©ment dans le discours de Schreber. Il est trĂšs attachĂ© au jeu d’articulation de la signification et du signifiant spĂ©cifiquement chez Schreber en tant qu’effectivement ça articule une signification totalement nouvelle pour nous, qui nous est, pour nous nĂ©vrosĂ©, impossible d’articuler. C’est Ă  ce point ultime oĂč est Schreber que Schreber nous indique quelque chose d’extrĂȘmement pointu sur la structure du langage que nous-mĂȘmes, nous ne pouvons pas savoir. Schreber est pris directement dedans et nous, on ne peut rien en savoir. Lacan suit, fait confiance et prend au sĂ©rieux toute l’articulation schrebĂ©rienne en tant qu’elle vient dire de façon ouverte, et non couverte – comme dira Lacan dans la leçon suivante – la structure de base qui conditionne notre prĂ©existence au langage, et d’une façon ultime que nous ne pourrons jamais atteindre en tant que nĂ©vrosĂ©.

Nicole Anquetil – Oui, c’est ce qu’il en est de la structure, tu as tout Ă  fait raison. Mais je parle de la signification, des significations qui sont propres lĂ  au patient. C’est deux choses diffĂ©rentes. Mais ce qui s’impose quand mĂȘme Ă  Schreber c’est de devoir dĂ©biter un certain nombre de signifiants qui l’ont construit, qui ont Ă©maillĂ© sa vie. Et s’il se dit un martyr de l’inconscient, c’est que c’est trĂšs douloureux parce que finalement, c’est quasiment incommunicable, c’est-Ă -dire c’est cette suite qui n’est pas Ă  entendre comme des significations parce qu’on se mettrait aussi Ă  dĂ©lirer sur les significations Ă  en tirer mais ça Ă©claire la structure.

Pierre CoĂ«rchon – Dans la leçon suivante Lacan prĂ©cise la dĂ©finition de la signification : structurellement une signification pour Lacan est une signification en tant qu’elle exclut tout indice de connotation de signes, c’est-Ă -dire, c’est une signification qui renvoie toujours Ă  une autre signification. Et pour Schreber aussi.

Nicole Anquetil – Oui, bien sĂ»r mais le sens de ses liens entre les significations de Schreber nous Ă©chappe en fait.

Pierre CoĂ«rchon – La structure est diffĂ©rente et en mĂȘme temps elle nous concerne.

Nicole Anquetil – Bien sĂ»r elle nous concerne puisque nous sommes tous pris dans le langage. Elle nous concerne. DerriĂšre le langage, il y a l’ĂȘtre.

Virginia Hasenbalg – Ce qui est surprenant c’est que Lacan semblerait dire dans cette leçon que le psychotique incarne ce que nous, nous ne voulons pas savoir. S’il insiste sur le signifiant c’est parce qu’avec le signifiant il y a une matĂ©rialitĂ©. Ce sont ces signifiants qui permettent de dire Ă  Lacan du dĂ©but Ă  la fin qu’il va tisser cette trame avec les mĂȘmes signifiants et c’est le signifiant qui lui permet de voir cette construction. Ne nous arrĂȘtons pas tellement Ă  la signification mais au tissage des signifiants. C’est lĂ  que le dĂ©lirant nous apprendra des choses que nous ne voulons pas savoir.

Nicole Anquetil – Il nous apprendra des choses sur la structure.

Virginia Hasenbalg – Sur la structure.

Valentin Nusinovici – Qu’est-ce qu’il nous apprend sur la structure ?

Michel Jeanvoine – Ce que je vais dire dĂ©passe un peu ce chapitre. Ce qu’il nous apprend, de maniĂšre absolument manifeste, c’est ce que n’a de cesse de dire Schreber, c’est que pour lui il s’agit d’un dualisme, pour lui, le monde qui s’impose Ă  lui c’est l’ordre vĂ©ritablement du signifiant, qui n’est pas symbolisĂ© pour lui, qui le commande directement. Avec le signifiant, je crois qu’il y a peut-ĂȘtre une ambiguĂŻtĂ© dans l’usage que nous avons du signifiant. Si l’on prend pour objectif ce petit point de repĂšre en disant « le signifiant n’est jamais identique Ă  lui-mĂȘme » on voit bien comment ce Dieu qui le commande, Schreber fait absolument l’expĂ©rience que ce Dieu justement qui est pourtant Un n’est pas identique Ă  lui-mĂȘme, puisqu’il se donne Ă  se prĂ©senter dans des instances qui sont en conflit entre elles. Schreber a affaire Ă  cette espĂšce de difficultĂ© oĂč il a affaire Ă  des instances qui le commandent, dont il est fait, dont il a Ă  se supporter, qui sont en conflit avec elles-mĂȘmes. Cela, c’est exactement l’ordre signifiant. Le signifiant n’est pas identique Ă  lui-mĂȘme.

Virginia Hasenbalg – Il est toujours Ă©quivoque.

Michel Jeanvoine – Il est toujours Ă©quivoque. Et c’est avec cette difficultĂ©-lĂ , qu’il a Ă  se soutenir, Ă  se construire. Heureusement en tant que nĂ©vrosĂ© nous ne voulons rien savoir de cette affaire-lĂ  parce que l’on ne cesse de penser de l’identique Ă  soi-mĂȘme.

Virginia Hasenbalg – La façon dont il parle lĂ  du fait de se prĂ©senter devant l’autre comme Ă©tant celui qui peut tenir la discussion
 C’est d’une fiction qu’il va figurer les places. C’est quand mĂȘme fort.

Michel Jeanvoine – D’oĂč les caractĂ©ristiques de ce lieu schrebĂ©rien que tu as bien relevĂ©es, que Dieu ne connaĂźt rien des choses en profondeur, il ne s’intĂ©resse qu’à la surface, que tout ce qui est mondialisant comporte une contradiction en soi, que mĂȘme les voix Ă©voquent effectivement la question du manque, etc. C’est-Ă -dire que tout renvoie Ă  l’énigme Un, Une, qui le commande, et c’est un lieu Ă©nigmatique, proprement vide et Ă©nigmatique.

Virginia Hasenbalg – La question que tu soulĂšves est centrale. Que penses-tu de cet interlocuteur intĂ©rieur ? Il n’y a pas d’autre du sujet inconscient.

Michel Jeanvoine – Pourquoi intĂ©rieur ?

Virginia Hasenbalg – Mais il n’y a pas d’Autre dans le dĂ©lire, c’est la façon dont Lacan l’amĂšne, ce sont des voix intĂ©rieures, c’est un discours intĂ©rieur c’est lui qui les commande cet interlocuteur intĂ©rieur, parce qu’il dit « il n’y a pas d’Autre » 

Thierry Florentin – Le sujet inconscient.

Virginia Hasenbalg – C’est le sujet inconscient. Mais il dit : « il n’y a pas d’Autre dans le dĂ©lire ».

Thierry Florentin – Mais pourquoi « intĂ©rieur » ? Il parle d’un « au-delĂ  intĂ©rieur » 

Pierre CoĂ«rchon – C’est la façon dont il le dĂ©finit

Virginia Hasenbalg – C’est la façon dont Lacan l’amĂšne, dans sa structure mĂȘme


Pierre CoĂ«rchon – C’est un discours interne

Virginia Hasenbalg – Oui c’est lui qui les commande, si vous partez de la question du lieu qui les commande.

Valentin Nusinovici – Comment on peut le traduire que l’Autre manque dans le dĂ©lire ? Il faut trouver une autre façon de le dire, parce qu’il n’est pas d’altĂ©rité ?...

Pierre CoĂ«rchon – Parce que l’Autre est Ă©tranger, et puis voilĂ , il n’y a pas d’altĂ©ritĂ©.

Valentin Nusinovici – Il faut mettre le mot d’altĂ©ritĂ© sinon altĂ©ritĂ© symbolique


Virginia Hasenbalg – Il dit qu’il est un « en-deçà dans sa structure mĂȘme, qui est essentiellement visé  »

Valentin Nusinovici – Parce qu’il y a un Autre, on ne peut pas dire, un sacrĂ© Autre mĂȘme ! Mais il n’a pas ce que nous appelons l’altĂ©ritĂ©.

Pierre CoĂ«rchon & Virginia Hasenbalg – Il est Ă©tranger.

Pierre CoĂ«rchon – D’oĂč le dualisme que tu Ă©voques, je pense


Thierry Florentin – Oui il faut Ă©voquer le dualisme, on en parle rarement du dualisme, on n’ose pas prononcer ce mot, mais tout le texte de Schreber ne parle que du dualisme, la question du dualisme, pourquoi un dualisme ? Et quel rapport entre le dualisme et la question du trois ? Sinon justement Schreber qui vient faire le trois, qui se trouve justement faisant le trois dans ce dualisme, son statut, en voulant restaurer les stabilitĂ©s justement perdues de ce Un !

Virginia Hasenbalg – Je me permets de relire «  dans sa structure mĂȘme est essentiellement visĂ© non pas un au-delĂ  puisque l’Autre manque dans le dĂ©lire mais un en-deçà, une espĂšce d’au-delĂ  intĂ©rieur » : c’est Lacan. Et il venait d’évoquer « je viens de chez le charcutier » et toc « truie » qui revient.

Pierre CoĂ«rchon – Ce qu’on ne veut pas savoir en tant que nĂ©vrosĂ©, c’est qu’on est parlĂ©, c’est lĂ  oĂč on est parlĂ©, je pense que c’est ça qui est dit lĂ .

Valentin Nusinovici – Et comment vous comprenez « juger le dĂ©lire comme un champ de significations ayant organisĂ© un certain signifiant », alors qu’on a l’impression qu’on nous aurait Ă©crit le contraire on aurait mieux compris ?

Pierre CoĂ«rchon – Parce que la structure de la signification, il la prĂ©sente ici dĂ©jĂ  comme une topologie, elle est dĂ©jĂ  inscrite dans une topologie

Valentin Nusinovici – C’est elle qui organise le signifiant ?

Pierre CoĂ«rchon – Non, il la distingue du signifiant. Dans la leçon suivante, il va parler du signifiant, il va parler du signifiant dans le rĂ©el.

Valentin Nusinovici – Oui bien sĂ»r, lĂ  on s’y retrouvera.

Nicole Anquetil – LĂ  il y a toutes les prĂ©mices de la topologie

Tous – Oui

Thierry Florentin – Et justement alors, moi je voudrais te poser une question un peu marginale qui ne m’était pas apparue quand je l’avais lu, c’est la question du temps que tu as soulevĂ©e tout au long de ton exposĂ©. C'est-Ă -dire : d’oĂč ça vient cet aspect baroque lĂ  chez les schizophrĂšnes ? Tu sais, cette prĂ©ciositĂ© dans la langue.

Virginia Hasenbalg – La prĂ©ciositĂ© c’est une rĂ©fĂ©rence aux PrĂ©cieuses ridicules.

Thierry Florentin – Bien sĂ»r, d’accord, Ă©videmment, mais comment expliques-tu que dans la psychose on ait des patients pour lesquels, effectivement, le signifiant n’a pas glissĂ© dans le temps, c'est-Ă -dire qu’ils utilisent des termes dĂ©suets, d’une dĂ©suĂ©tude, tu vois ?

Virginia Hasenbalg – Oui
 et ta question ?

Thierry Florentin – C’est ma question : d’oĂč ça vient ? Et Ă©galement il en reparle Ă  propos de la paranoĂŻa quand il parle de ses annĂ©es trĂšs anciennes. C'est-Ă -dire qu’est-ce qui fait que le temps ne passe pas ? Qu’est-ce qui fait qu’un type


Virginia Hasenbalg – Il parle du temps de la paranoĂŻa, mais ce que j’ai compris – je ne sais pas si c’est ce qu’on est amenĂ© Ă  comprendre ici – sur le temps, c’est que ce sont les signifiants qui peuvent donner une idĂ©e de l’ordonnancement, d’une construction au dĂ©but – Ce sont les signifiants qui vont faire que Lacan rĂ©ponde Ă  ceux qui pensent « ah, c’est dommage, on n’a pas les Ă©crits sur les dĂ©buts ! : « Non, il n’y a pas une perte de ces temps fondateurs ».

Tu vois le déroulement de son élaboration ?

Thierry Florentin – Elle est là la topologie !

Virginia Hasenbalg – Dans le signifiant on trouve le dĂ©but, on peut construire cette continuitĂ© Ă  partir d’une hypothĂšse de travail qui est celle de l’inconscient, pas de la signification. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de signification au dĂ©but si ce n’est ce sentiment d’ĂȘtre envahi, violĂ© d’une façon trĂšs douloureuse : position fĂ©minine plutĂŽt pas drĂŽle du tout ! Est-ce que je rĂ©ponds Ă  ta question ?

Thierry Florentin – Non pas du tout !

Virginia Hasenbalg – Puisque le temps y apparaüt aussi, la question du temps apparaüt aussi


Thierry Florentin – Effectivement, ce qui est important c’est que, dans cette leçon, il y a la question du temps et de l’espace et qu’en effet la topologie est dĂ©jĂ  lĂ , c’est le plus important. Mais non, ma question c’est effectivement – il en parle lĂ  – qu’est-ce qui fait qu’un type est capable de venir te dĂ©caniller vingt ans, trente ans aprĂšs un pseudo incident. Le temps n’a pas passĂ© ? En Page 195 « nous savons aussi analyser et reconnaĂźtre sur le fait que le paranoĂŻaque, Ă  mesure qu’il avance, reprojette rĂ©troactivement, repense son passĂ© et va jusque dans des annĂ©es trĂšs anciennes voir l’origine des persĂ©cutions, des complots dont il est l’objet. » Ça, c’est quand mĂȘme assez Ă©nigmatique.

Virginia Hasenbalg – Il dit « comme un passĂ© infini »

Thierry Florentin – Absolument. C’est quand mĂȘme assez Ă©nigmatique. VoilĂ  c’était ça, tu m’as fait penser Ă  tout ça.

Virginia Hasenbalg – Tu fais bien de le souligner, c’est un passage important sur le temps.

Thierry Florentin – Mais je crois que, oui, la question de l’espace et du temps est dans cette leçon, elle est tout au long du sĂ©minaire, la topologie est lĂ .

Nicole Anquetil – Pour ces histoires d’expressions-lĂ , l’histoire des prĂ©cieuses, c’est quelque chose qui se fait aussi constamment dans la langue. Par exemple si je te dis « je la kiffe grave », tout le monde comprend ce que c’est. Et c’est exactement du mĂȘme domaine, ça ne provient pas de la mĂȘme source mais c’est la vivacitĂ© de la langue. La langue est quelque chose qui est vivant, constamment.

Virginia Hasenbalg – Je l’ai cherchĂ© dans « La TroisiĂšme » mais ce n’était peut-ĂȘtre pas la bonne rĂ©fĂ©rence, oĂč Lacan dit « la langue est le reflet de l’usage inconscient de ceux qui la parlent et la font Ă©voluer » 

Nicole Anquetil – « de l’usage conscient » 


Virginia Hasenbalg – Non, « inconscient » !

Pierre CoĂ«rchon – Ce sont des formulations qui soutiennent la signification.

Virginia Hasenbalg – C’est le Lacan de la fin, tu vois, qui reprend la mĂȘme chose.

Pierre CoĂ«rchon – Il y a des inventions


Nicole Anquetil – Il y a des inventions sans arrĂȘt, non pas dans la structure mais dans la langue.

Thierry Florentin – Dans quel texte il parle de « motĂ©rialité » pour la premiĂšre fois Lacan ?

Pierre CoĂ«rchon – C’est dans l’Insu, vers la fin ?

Virginia Hasenbalg – Il est temps de passer la parole Ă  Pierre CoĂ«rchon.

Sur la Verneinung, exposé de Virginia Hasenbalg

Sur la Verneinung

Il y a des textes de Freud que j’affectionne en particulier, ceux qui me semblent « fondateurs », et dont j’ai le sentiment de n’avoir pas fini d’en faire le tour.
Rappelez vous, on a consacrĂ© un peu de temps Ă  L’au-dela du principe du plaisir, et pourtant, je suis restĂ©e sur ma faim en ce qui concerne la pulsion de mort. La Verneinung, qui en est postĂ©rieur, reprend la question. Je m’y suis attelĂ©e avec difficultĂ©.
Ceci me rappelle la maniĂšre dont la neurologie Ă©tait enseignĂ©e Ă  l’Ecole de MĂ©decine, il y a trĂšs longtemps et trĂšs loin d’ici. Autant en anatomie, qu’en histologie et physiologie on laissait la neuro pour la fin, et la fin de l’annĂ©e arrivait sans qu’on y consacre tout le temps qui mĂ©ritait ce domaine si important.
Il n’y a pas que la paresse, ou la difficultĂ©. On a droit aussi Ă  rĂ©sister Ă  concevoir correctement ce qu’il en est de la pulsion de mort dont je vais essayer de vous dire un mot.

Situons d’abord ce texte:
La Verneinung date de 1925 et il a été traduit, à en croire la version du coq Héron, au moins 17 fois

Il est prĂ©sentĂ© par Jean Hyppolite au sĂ©minaire de Lacan. Cette prĂ©sentation ainsi qu’une introduction et une rĂ©ponse de Lacan lui-mĂȘme ont Ă©tĂ© publiĂ©s dans les Ecrits.
Lacan souligne la pertinence du commentaire d’Hyppolite ainsi que celle, bien sĂ»r, du texte lui mĂȘme de la Verneinung dont il se sert pour revenir au principes freudiens renouvelĂ©s par la deuxiĂšme topique.
Il y a une dérive dans la façon de concevoir la psychanalyse qui ne tenait pas compte, avant Lacan, de la coupure introduite par Freud avec la deuxiÚme topique.

« La rĂ©sistance, disait Freud avant l’élaboration de la nouvelle topique, est essentiellement un phĂ©nomĂšne du Moi », a dit Lacan.

Rappelons nous que la deuxiĂšme topique introduit des Ă©lĂ©ments nouveaux pour concevoir ce qu’il en est de la rĂ©sistance. Ce n’est plus le principe du plaisir qui rĂ©git l’appareil psychique, mais l’automatisme de rĂ©pĂ©tition, le refoulĂ© insiste en cherchant la voie d’une symbolisation, et c’est cette insistance que nous avons Ă  repĂ©rer.
(Plus on s’approche de ce qui est refoulĂ©, plus on rĂ©siste)
Le personnage principal ce n’est plus un Moi qui rĂ©siste mais un Inconscient qui insiste et qui est donc Ă  lire entre les lignes.

On peut dire en passant que l’évolution de la sociĂ©tĂ© actuelle semble en quelque sorte renouveler ce que Lacan dĂ©nonçait dĂ©jĂ  dans son introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung. On ne peut pas dĂ©finir la subjectivitĂ© Ă  partir de l’axe imaginaire a’-a. Et nous savons que toute dĂ©finition du sujet Ă  partir de l’étude du comportement Ă©vacue l’existence de l’inconscient.

Voyez dans cette conception de l’analyse un positionnement de l’analyste dans un face Ă  face imaginaire. On rĂ©duit le sujet au Moi qui est dit rĂ©sister, se dĂ©fendre de la vĂ©ritĂ© que le soi disant analyste pense incarner. Et Lacan ne manquera pas de faire allusion Ă  la thĂ©orie de la guerre de Clausewitz.
L’analyste qui se place dans le dit axe, ne peut que fixer la fin de la cure que par l’incorporation de son Moi. (voyez ici l’allusion à la Verneinung, dans l’incorporation du bon objet)

Il s’agit, Ă  mon avis de saisir que ce face Ă  face ne peut qu’aboutir Ă  l’agressivitĂ©, il est bordĂ© par l’agressivitĂ© propre Ă  la spĂ©cularitĂ© : l’autre a pris ma place.
Une phrase de Lacan mĂ©rite ici d’ĂȘtre rappelĂ©e:

Aux confins oĂč la parole se dĂ©met, commence le domaine de la violence, et elle y rĂšgne dĂ©jĂ  mĂȘme sans qu’on la provoque.

Il y a donc des confins oĂč la parole se dĂ©met, oĂč elle quitte ses fonctions.

Quels sont ces confins oĂč elle quitte ses fonctions, oĂč elle n’opĂšre plus, est-ce un endroit Ă  situer en dehors de la symbolisation?
Rappelons encore que quand le pacte symbolique qui rĂ©git notre rapport Ă  l’autre dĂ©faille, inexorablement c’est le rapport de force qui prĂ©vaut.

C’est le rĂšgne de la violence, ou pour reprendre le terme en question dans la pulsion de mort, la pulsion de destruction qui n’est identifiable que lorsqu’elle se prĂ©sente isolĂ©e du principe du plaisir. Rappelez vous de la difficultĂ© d’isoler ce qu’il en Ă©tait de la pulsion de mort dans l’Au delĂ  du principe du plaisir, puisqu’à chaque fois il y a avait une dĂ©monstration logique que la destruction, ou faire du mal pouvait aussi apporter un plus de plaisir. Et que la seule façon d’isoler la pulsion de mort Ă©tait dans son dĂ©sintrication avec la pulsion de vie, i.e. la psychose.

Or, dans la Verneinung, la pulsion de destruction serait nĂ©cessaire Ă  une symbolisation que j’appellerai libĂ©ratrice. Voici ce que dit Freud : l’étude du jugement nous ouvre peut-ĂȘtre pour la premiĂšre fois Ă  l’intelligence de l’existence d’une fonction intellectuelle Ă  partir des motions pulsionnelles primaires. Le juger est la suite appropriĂ©e de ce qui, Ă  l’origine a rĂ©sultĂ© du principe de plaisir : l’inclusion dans le moi ou l’exclusion hors du moi. L’affirmation - en tant que remplaçant de l’unification - fait partie de l’Eros, la dĂ©nĂ©gation - suite de l’expulsion - fait partie de la pulsion de destruction. L’accomplissement de la fonction de jugement est rendue possible du seul fait que la crĂ©ation du symbole de nĂ©gation a permis au penser un premier degrĂ© d’indĂ©pendance Ă  l’égard des succĂšs du refoulement et, par lĂ  aussi, de la contrainte du principe du plaisir. (Paragraphe 8, avant dernier)

Revenons donc Ă  la pulsion de mort qui devient identifiable lors du dĂ©mĂȘlage des pulsions sexuelles et pulsions de mort, produit par le retrait des composantes libidinales. Un endroit donc hors sexe? Hors reprĂ©sentation, hors signifiant?
Le lieu d’un rĂ©el hors symbolisation, un lieu oĂč la parole se dĂ©met ?
Lacan nous dira: un rĂ©el retranchĂ© d’une symbolisation primordiale, y est dĂ©jĂ .
Mais que Lacan ne manquera d’évoquer son intersection avec le symbolique
 Peut ĂȘtre mĂȘme ce qui permet d’isoler comme un vide, page 392 E. Il semble bien que ce soit la bĂ©ance d’un vide qui constitue le premier pas de ton son mouvement dialectique.

Bon. Revenons à l’axe imaginaire

Je crois que l’enseignement de Lacan ne cesse d’insister sur la nĂ©cessitĂ© d’ajouter ce qu’il en est de ces lieux de l’Autre et du sujet, pour aborder ce qu’il en est d’une structure subjective. Le sujet Ă  situer au delĂ  de son Moi, dĂ©terminĂ© par des signifiants refoulĂ©s dans l’inconscient dont l’accĂšs est croisĂ© par le jeu des miroirs imaginaires


Il ne s’agit pas d’un Moi fort, mais d’un Moi aliĂ©nĂ© dans ses captations imaginaires, un Moi de la mĂ©connaissance qui le caractĂ©rise, et qui ne peut que se constituer dans un mouvement d’aliĂ©nation progressive.

Le moi dont nous parlons est absolument impossible Ă  distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap, dit Lacan.

Si l’on ne conçoit pas ce qui se trouve au-delà de cet axe imaginaire, le rapport au semblable risque de devenir un rapport de force.

La question de la mort, de la pulsion de mort est déjà présente dans le cas Signorelli.
Lors d’une discussion avec un collĂšgue qui Ă©voque que la vie n’a pas de sens sans la sexualitĂ©, Freud se trouve embarrassĂ© : ce propos rĂ©veille en lui un sentiment de culpabilitĂ© provoquĂ© par le suicide d’un patient impuissant. Cette mort entre en rĂ©sonance comme la preuve mĂȘme de la vĂ©ritĂ© de cet Ă©noncĂ©. Cet embarras produit un refoulement sous la forme d’un oubli de nom propre. Il bloque l’accĂšs pour Freud au signifiant Signorelli, auteur d’un tableau qui se prĂ©sente Ă  son esprit mais qu’il n’arrive pas a nommer. (Rappelons que le rapprochement de la mort et de la sexualitĂ© constitue le sujet mĂȘme des fresques de Signorelli Ă  Orvieto). La particule Signor rappelle Ă  juste titre la mort comme maĂźtre absolu.

Certes, Lacan et Freud soulignent que ce signifiant manquant Ă©tait refoulĂ©, renvoyant Ă  son existence dans l’inconscient, pouvant ĂȘtre conçu, imaginĂ© comme Ă©tant mĂȘme son interlocuteur.

Lorsqu’il Ă©tait question de la relation de l’homme et du mĂ©decin Ă  la mort, soit au maĂźtre absolu, Herr, signor, Freud avait littĂ©ralement abandonnĂ© en son partenaire, retranchĂ© donc de soi, la moitiĂ© brisĂ©e de l’épĂ©e de la parole. (De la mĂȘme façon qu’en tant qu’analystes on est porteur des lettres en souffrance de nos patients. On est le dĂ©potoir des signifiants refoulĂ©s). (vous allez croire que c’est ma mĂšre
)

La parole ici se dĂ©met ? Oui, mais pour se retrouver au lieu de l’Autre, fait de refoulement. On pourrait dire, ce n’est pas perdu. C’est une absence faite de prĂ©sence. Il n’en dispose pas, mais il sait qu’il est quelque part.
Il n’est pas à sa place, pourrait on dire en rappelant la privation.

Or, Lacan avancera plus loin : la parole ici retranchĂ©e, pouvait elle ne pas s’éteindre devant l’ĂȘtre pour la mort?
Elle est retranchĂ©e, certes, mais elle renvoie au lieu de l’Autre.

Mais il y a un retranchement qu’on peut situer mythiquement Ă  l’origine, avec le Lust Ich primitif. C’est l’Ausstossung de ce qui est mauvais, de ce qui ne reçoit pas la Bejahung. Ce retranchement renvoie Ă  la constitution d’un lieu qui restera en dehors de la reprĂ©sentation. Cette Ausstossung constitue donc un lieu en dehors, le rĂ©el que Lacan dĂ©crit comme le lieu mĂȘme de l’hallucination du doigt coupĂ©, produit par la Verwerfung de la castration.
Comme vous le voyez, c’est different. Le dehors du refoulement reste symbolique. Celui de la Verwerfung, renvoie ou constitue mĂȘme un rĂ©el.

(Permettez moi de dire en passant que le mot Verwerfung en tant que tel n’est pas dans le texte de la Verneinung, mais on trouve quand mĂȘme celui de von sich werfen, jeter de soi.) (page 14 coq hĂ©ron)

Le retranchement dans Signorelli se joue dans le rapport Ă  l’Autre, lieu constituĂ© par ce qui a reçu la bĂ©nĂ©diction de la Bejahung.

Ce qui est rentrĂ© dans la reprĂ©sentation a le privilĂšge de bĂ©nĂ©ficier d’une fonction dialectique.
C’est incroyable le nombre de fois oĂč il est question de dialectique autant chez Hyppolite que chez Lacan. C’est pas Ă©tonnant, puisque Freud parle l’Aufhebung, mot allemand qui designe ce qu'il en est de la dialectique, pour parler d’une levĂ©e du refoulement permis par la dĂ©nĂ©gation.
Les traducteurs ont du mal Ă  traduire ce terme. La Aufhebung du refoulement
 La suppression ? La conservation? PlutĂŽt la dialectique qui fait que le signifiant est lĂ  sans y ĂȘtre. Pas conscient, il est chez L’Autre 


D’un autre cĂŽtĂ©, Lacan nous dit que la mort nous apporte la question de ce qui nie le discours, la question est de savoir si ce n’est pas elle qui y introduit la nĂ©gation. Ici, la mort entrerai en jeu, je suppose, avec l’Ausstossung originaire, ce qui ne peut pas ĂȘtre reprĂ©sentĂ©, ou ce qui plutĂŽt Ă  l’origine n’est pas rentrĂ© dans la reprĂ©sentation.
Ce serait un processus antĂ©rieur logiquement Ă  l’opĂ©ration induite par la Bejahung qui met en place le reprĂ©sentation.

Car la nĂ©gativitĂ© du discours en tant qu’elle y fait ĂȘtre ce qui n’est pas, nous renvoie Ă  la question de savoir ce que le non-ĂȘtre, qui se manifeste dans l’ordre symbolique, doit Ă  la rĂ©alitĂ© de la mort.

gloups.

Il y aurait donc deux façons d’imaginer le RĂ©el.
Le sexe, qui donnera consistance au refoulement mĂȘme, il produit du sens, le fait prolifĂ©rer, sans qu’on puisse atteindre le concept qui le dĂ©finisse.
Et la mort, dont on ne peut certes pas dire grand chose.
Il y a des annĂ©es, Melman parlait de la diffĂ©rence entre un enfant Ă©levĂ© par ses parents et ses grand-parents. Et il ajoutait que le rĂ©fĂ©rent que enfant percevait dans le discours de parents Ă©tait sexuel, le phallus qui oriente le sens sexuel de la chaĂźne. Mais ce qui demeure rĂ©fĂ©rent dans la chaine du discours chez les grand-parents, ce rĂ©fĂ©rent, ce dont on parle sans le nommer c’est un autre rĂ©el, la mort. Deux rĂ©els donc.

Une amie chùre atteinte d’un maladie grave.
Je me demande comment l’accompagner, dans ce type de situation oĂč je sais quelle sait que je sais qu’elle va mourir.
Pendant un certain temps je me suis repĂ©rĂ© Ă  partir d’une phrase de Lacan qui dit que la mort n’est que possible.
Par ailleurs se dire que la maladie ou la vieillesse imposent des prioritĂ©s pour le dĂ©part est un faux calcul : ce n’est pas parce que l’autre est vieux ou malade qu’on est sĂ»r qu’il partira le premier.
Mais quand le final approche, qui apparait l’agonie, qui veut dire combat, avec ce maütre absolu qu’est la mort, quoi faire?
Alors je lui ai posĂ© la question. On peut accompagner quelqu’un en silence, bien sĂ»r. Mais je lui ai demandĂ©, veux tu que je te parle?
Et elle m’a dit, oui, s’il te plait, parle.
Je ne sais pas si vous ĂȘtes sensibles a cela comme moi je l’ai Ă©tĂ©.
mais ça a Ă©tĂ© comme si elle me disait de reculer les confins, de ne pas laisser la parole se dĂ©mettre. Que tant qu’il avait de la parole, il y a fait de la vie.

C’est ainsi en tout cas, avec cette histoire, que je pense qu’on peux concevoir ce qu'il en est de la pulsion de mort comme ce qui nie le discours, et qui du coup, serait apte à une symbolisation fondamentale de ce qui n’existe pas, comme revers de ce qui existe.

Il y aurait donc dans ce temps originel, un rejet de ce qui est mauvais et une incorporation de ce qui est bon, condition pour la représentation.

Ce qui est mauvais au dĂ©part restera un extĂ©rieur, rĂ©el Ă  ce dĂ©tail prĂšs que lorsque ce qui est ainsi rejetĂ© est la castration ce sera de ce lieu mĂȘme, hors reprĂ©sentation, que fera « retour » hors signifiant, et d’une façon hallucinĂ©, une image de la castration, qui laissera le sujet dans l’horreur.
Mais ce mĂȘme mĂ©canisme est celui qui, Ă©tablissant le lieu de ce rĂ©el, pourra ĂȘtre tissĂ© au symbolique dans une relation dialectique qui permet le jeu du refoulĂ©e supprimĂ© et conservĂ© dĂ©crit comme l’Aufhebung.

Remarque sur l'hypothĂšse du continu, texte de Fulvio della Valle

Remarque sur l’hypothùse du continu, texte de Fulvio della Valle

 

 Il m’a semblĂ©, en un premier temps, qu’il existait deux prĂ©sentations dissemblables ou divergentes de l’hypothĂšse du continu, un flottement qui m’a laissĂ© dans l’embarras, avant de parvenir Ă  la conclusion qu’il s’agissait de deux aspects de cette hypothĂšse, articulĂ©s entre eux bien qu’irrĂ©ductiblement distincts.

Les sources principales de ce texte sont : L’ĂȘtre et l’évĂ©nement d’Alain Badiou, ThĂ©orie des ensembles de Jean-Louis Krivine et De Pythagore Ă  Lacan de Virginia Hasenbalg-Corabianu.

 

Ordinal et cardinal

Cantor, l’inventeur de la thĂ©orie mathĂ©matique des ensembles, a confĂ©rĂ© une sorte d’unitĂ© et de consistance propre Ă  l’infini actuel, en caractĂ©risant comme un ensemble dĂ©terminĂ©, notĂ© ω0 (omĂ©ga zĂ©ro), la sĂ©rie infinie des entiers naturels, considĂ©rĂ©e traditionnellement comme formant un infini simplement potentiel, une suite de nombres pouvant ĂȘtre prolongĂ©e indĂ©finiment. Plus prĂ©cisĂ©ment, les nombres naturels ne sont qu’une espĂšce d’ordinaux, Cantor ayant forgĂ© la notion d’ordinal, soit d’ensemble pur, pouvant ĂȘtre construit Ă  partir des compositions de l’ensemble vide avec lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire abstraction faite de la nature des Ă©lĂ©ments, pour ne retenir que la relation d’ordre entre ceux-ci – relation dĂ©finie par les propriĂ©tĂ©s de rĂ©flexivitĂ©, d’antisymĂ©trie et de transitivitĂ© – dont un exemple particuliĂšrement intuitif est la relation « ĂȘtre infĂ©rieur ou Ă©gal à ».

            Un cardinal est un ordinal qui n’est pas en bijection avec un ordinal plus petit que lui, ce qui correspond intuitivement Ă  l’idĂ©e de nombre d’élĂ©ments. Cantor a baptisĂ© ڐ0 (aleph zĂ©ro) le cardinal, soit le nombre d’élĂ©ments, du premier ordinal limite, l’infini actuel, ω0.

 

            ÉlĂ©ment et partie

            On distingue les Ă©lĂ©ments et les parties d’un ensemble. Un Ă©lĂ©ment est ce qui appartient Ă  un ensemble, une partie est un sous-ensemble, c’est-Ă -dire un regroupement des Ă©lĂ©ments d’un ensemble. L’ensemble de ces regroupements ou sous-ensembles, l’ensemble des parties d’un ensemble E, est notĂ© P(E), et ses Ă©lĂ©ments sont les parties de l’ensemble initial E.

            Cantor a dĂ©montrĂ© que le cardinal de l’ensemble des parties d’un ensemble, notĂ© │P(E)│, est toujours plus grand que celui de l’ensemble initial, │E│.

            Pour les ensembles finis, le cardinal de l’ensemble des parties d’un ensemble correspond Ă  2n, oĂč n dĂ©signe le cardinal (le nombre d’élĂ©ments) de l’ensemble de dĂ©part. La diffĂ©rence de grandeur, ou de taille, est donc entiĂšrement mesurable pour les ensembles finis.

            Les choses se compliquent lorsqu’on passe aux ensembles infinis, puisqu’on ne sait plus comment mesurer cette diffĂ©rence de grandeur Ă  cette Ă©chelle. Étant donnĂ© que │P(E)│est toujours plus grand que │E│,│P(ڐ0)│sera nĂ©cessairement plus grand que│ ڐ0│. Il y a donc un infini plus grand que l’infini actuel, ڐ0, et on le notera ڐ1, (aleph un). De mĂȘme, le cardinal de P(ڐ1) sera nĂ©cessairement plus grand que le cardinal de ڐ1, et on le notera ڐ2, et ainsi de suite. Il y a donc une infinitĂ© d’infinis distincts, la suite des alephs, appelĂ©s nombres transfinis ou transfinis cantoriens.

 

            Le dénombrable et le continu

            Cantor a Ă©tabli, Ă  travers le cĂ©lĂšbre argument de la diagonale, que l’ensemble infini des nombres rĂ©els, appelĂ© continu, est plus grand que l’ensemble infini des entiers naturels, appelĂ© dĂ©nombrable. Sans entrer dans le dĂ©tail du procĂ©dĂ© dĂ©monstratif, Ă©voquons briĂšvement qu’on ne peut pas Ă©tablir une correspondance terme Ă  terme, une bijection, entre les nombres entiers et les nombres rĂ©els, il y aura toujours un nombre rĂ©el qui « échappera » Ă  cet appariement. L’infini continu est donc distinct de, ou plus grand que, l’infini dĂ©nombrable.

 

            Les deux présentations

            J’en viens maintenant aux deux prĂ©sentations de l’hypothĂšse du continu – fameuse  proposition que Cantor n’est parvenu ni Ă  dĂ©montrer ni Ă  rĂ©futer – hypothĂšse dont a rĂ©pĂ©tĂ© inlassablement, pour en souligner l’importance, qu’elle Ă©tait en tĂȘte de la fameuse liste, proposĂ©e par Hilbert en 1900, des 23 problĂšmes majeurs que devaient affronter les mathĂ©maticiens du XXe siĂšcle.

 

  1. L’hypothĂšse du continu reviendrait Ă  affirmer qu’il n’y a pas de cardinalitĂ© infinie intermĂ©diaire entre l’infini dĂ©nombrable, ڐ0, et l’infini continu, ڐ1. Autrement dit le cardinal de l’ensemble des nombres rĂ©els est celui qui vient immĂ©diatement aprĂšs – qui succĂšde au – cardinal de l’ensemble des entiers naturels.

 

  1. L’hypothĂšse du continu reviendrait Ă  poser que le cardinal de l’ensemble des parties de ڐ0 est Ă©gal Ă  ڐ1. Et de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, (hypothĂšse dite du continu gĂ©nĂ©ralisĂ©), que le cardinal de l’ensemble des parties d’un aleph quelconque, P(ŚÎ±) est Ă©gal au cardinal successeur de cet aleph, ŚÎ±+1.

 

On voit la diffĂ©rence entre les deux prĂ©sentations. La premiĂšre ne fait pas intervenir la question du passage Ă  l’ensemble des parties, avec les problĂšmes spĂ©cifiques qu’elle pose sur le terrain des ensembles infinis. La seconde fait plutĂŽt ressortir le lien entre ڐ0 et ڐ1 en postulant que le continu peut ĂȘtre obtenu ou « dĂ©rivé » du dĂ©nombrable, Ă  travers l’opĂ©ration du passage Ă  l’ensemble des parties, et plus gĂ©nĂ©ralement que le cardinal de l’ensemble des parties d’un ensemble infini est Ă©gal au cardinal de l’ensemble infini qui lui succĂšde immĂ©diatement dans la suite des alephs.

Or il y a bien un lien entre les deux présentations.

Le lien entre les deux prĂ©sentations rĂ©siderait dans l’affirmation qu’il n’y a pas de cardinal intermĂ©diaire entre un aleph et l’ensemble de ses parties.

Mentionnons pour conclure le thĂ©orĂšme de Easton (1970) qui affirme que le cardinal de l’ensemble des parties de ڐ0 peut ĂȘtre n’importe que cardinal supĂ©rieur Ă  celui-ci, par exemple ڐ326. La dĂ©termination de ce cardinal devient donc l’objet d’une dĂ©cision, ce qui fait ressortir, au niveau des enchaĂźnements les plus formels et de la plus haute abstraction mathĂ©matique, la position d’une subjectivitĂ©, – aspect du discours mathĂ©matique auquel la psychanalyse lacanienne accorde la plus grande importance.

10 /07/17.

 

 

Daniel Paul Schreber dans le monde anglophone, exposé de Tom Dalzel

Daniel Paul Schreber dans le monde anglophone

Les psychanalystes anglophones ont eu tendance Ă  se concentrer – positivement et nĂ©gativement – sur la composante accessoire de l’étiologie de la paranoĂŻa de Schreber selon Freud, une position fĂ©minine passive vis-Ă -vis de son pĂšre, et ce au dĂ©triment d’une composante plus spĂ©cifique, Ă  savoir une fixation de la libido au stade du narcissisme infantile. Ceux qui sont du cĂŽtĂ© de Freud, Maurits Katan et William G. Niederland, et ceux qui ont remis en question l’étiologie du texte de Freud sur Schreber, en particulier Ida Macalpine et Richard Hunter, d’une part, et Henry Zvi Lothane, d’autre part, se sont tous focalisĂ©s sur l’hypothĂšse freudienne d’un comportement homosexuel chez Schreber dirigĂ© vers son pĂšre.

 

Maurits Katan

Plus de trente ans aprĂšs l’apparition du texte de Freud sur Schreber, qui date de 1911, Maurits Katan – Juif hollandais forcĂ© d’émigrer aux États-Unis par l’invasion des Pays-Bas par les nazis – fut le premier de la communautĂ© des psychanalystes anglophones Ă  retrouver de l’intĂ©rĂȘt pour Schreber. À partir de 1949, il publia de nombreux articles dans lesquels il confirmait le point de vue de Freud que la peur de la castration poussait Schreber Ă  refouler sa position homosexuelle vis-Ă -vis son pĂšre (Katan, 1949 ; 1950a ; 1950b ; 1952 ; 1953 ; 1954 ; 1959 ; 1960 ; 1969 ; 1975 ; 1979). Mais dans la mesure oĂč il nĂ©glige l’importance de la fixation de la libido de Schreber au stade du narcissisme, il peut le considĂ©rer comme sujet Ă  la schizophrĂ©nie. Il serait aussi possible de soutenir que Katan accorde un rĂŽle trop central Ă  ce que les MĂ©moires (DenkwĂŒrdigkeiten) disent sur la masturbation. D’aprĂšs lui, Schreber n’avait besoin de l’idĂ©e dĂ©lirante de la fin du monde que tant qu’il n’était pas capable de gĂ©rer la tentation de se masturber en rĂ©ponse Ă  des fantasmes homosexuels (Katan, 1949, p. 66). Dans ses hallucinations, Schreber voit des Ăąmes mortes sous forme de « petits hommes » sur sa tĂȘte, et les Ă©voque accrochĂ©s aux Ă©toiles et pleuvant par centaines ou milliers (DW, 69-70 ; M, 84). Canetti interprĂ©ta cet intĂ©rĂȘt pour les Ă©toiles comme la volontĂ© de Schreber d’ĂȘtre soutenu par leur ordre et de trouver sa place (Canetti, p. 517). Pour Lacan, Schreber essayait effectivement de se situer, et sa paranoĂŻa lui permettait de rĂ©tablir sa position de persĂ©cutĂ© par tous. Selon Katan, les petits hommes Ă©taient en fait des spermatozoĂŻdes (Katan, 1950b, p. 33-34 ; Lacan, 1993, p. 211). Si les petits hommes qui pleuvent la nuit sont symboliques de pollutions nocturnes, Katan en dĂ©duit que c’est le danger de l’orgasme – qui menace de provoquer la castration – qui pousse Schreber Ă  se couper de la rĂ©alitĂ© (Katan, 1954, p. 126), notion que critique Lacan, puisque pour lui, la rĂ©alitĂ© en question est la rĂ©alitĂ© psychique qui se compose de signifiants, un lieu

oĂč il manque un signifiant clĂ© (Katan, 1950a, p. 175-76 ; Lacan, 1993, p. 204).

Si Schreber attribue sa premiĂšre maladie Ă  un surmenage, en consĂ©quence de sa candidature au Reichstag, Katan prĂ©tend que la concurrence avec les autres candidats Ă©veilla un dĂ©sir homosexuel, et que c’est son besoin de se protĂ©ger contre ce dĂ©sir qui Ă©puisa Schreber (Katan, 1953, p. 44-45 ; 51). Concernant la deuxiĂšme maladie de Schreber, Katan tient compte de ce que Freud appelle le climatĂšre de Schreber, mais se concentre sur le mariage sans enfants de ce dernier et sur sa nomination en tant que prĂ©sident de chambre Ă  la Cour d’appel (SenatsprĂ€sident). Comme Freud, il estime que le fait de ne pas avoir d’enfants ramĂšne Schreber Ă  un comportement fĂ©minin de l’enfance vis-Ă -vis de son pĂšre, via lequel il pourrait avoir des enfants (Freud, 1911a, p. 57-58). Mais, pour Katan, ce retour Ă  l’enfance fit perdre Ă  Schreber le complexe d’ƒdipe et dĂ©pouilla son Ego de sa protection la plus importante dans sa lutte pour garder contact avec la rĂ©alitĂ© (Katan, ibid., p. 46-49).

Il prĂ©tend que Schreber employa la nouvelle concurrence avec d’autres candidats pour le poste de SenatsprĂ€sident comme moyen de dĂ©fense contre son homosexualitĂ©. Mais dĂšs lors que cette concurrence prit fin, son Ego perdit tout moyen de dĂ©fense. Katan comprend ainsi Schreber comme l’une des personnes considĂ©rĂ©es par Freud comme ayant Ă©tĂ© dĂ©truites par le succĂšs (Freud, 1916d, p. 316-31 ; Katan, ibid., p. 46 ; 1975, p. 360). Katan suggĂšre que c’est dans cet Ă©tat de faiblesse que l’Ego de Schreber fut assailli, par surprise, par l’idĂ©e selon laquelle il serait beau de devenir une femme soumise Ă  l’accouplement. Concernant les Ă©vĂ©nements ultĂ©rieurs survenus Ă  Dresde, tandis que Schreber prĂ©tendait ĂȘtre Ă©puisĂ© par le travail, Katan comprend la situation comme une recrudescence de concurrence, cette fois avec ses nouveaux collĂšgues. Pour Katan, les insomnies de Schreber et sa tentative de suicide constituaient sa seule dĂ©fense contre ses pulsions homosexuelles. Il est donc d’accord avec Freud pour dire que la femme de Schreber le protĂ©geait de l’attirance qu’il aurait pu avoir pour d’autres hommes aprĂšs son retour Ă  la clinique.

Pour tout ce qui prĂ©cĂšde, Katan se positionne du cĂŽtĂ© de Freud, pour autant qu’il comprend la cause immĂ©diate de la maladie de Schreber comme une peur de la castration due au dĂ©sir homosexuel qui, Ă  son tour, reposait sur une position fĂ©minine antĂ©rieure vis-Ă -vis de son pĂšre. Il accorde une grande importance Ă  l’accusation de masturbation faite Ă  Schreber, et la castration qui l’effraie tant, pour Katan, est davantage la consĂ©quence de cette masturbation que quoi que ce soit d’autre impliquĂ© par la position fĂ©minine de Schreber Ă©voquĂ©e dans le texte de Freud.

C’est ce lien entre homosexualitĂ© et castration qui distingue Katan d’une autre figure amĂ©ricaine majeure qui se dĂ©clare du cĂŽtĂ© de Freud, Ă  savoir le psychanalyste William G. Niederland, qui commença Ă  Ă©crire sur Schreber Ă  la fin des annĂ©es 1950.

 

William G. Niederland

D’aprĂšs Freud, Flechsig jouait le rĂŽle de substitut du frĂšre de Schreber, tandis que Dieu Ă©tait la rĂ©apparition d’un personnage plus important, Ă  savoir le pĂšre de Schreber, envers qui il faisait preuve d’un attachement homosexuel passif. Pour Freud, c’est parce que Moritz Schreber Ă©tait un personnage important que cette figure du pĂšre a pu ĂȘtre transfigurĂ©e en Dieu. Freud souligne que Moritz Ă©tait un Ă©minent mĂ©decin, et il suppose qu’il Ă©tait un excellent pĂšre (Freud, 1911a, p. 51-52 ; 78). Mais Freud n’avait pas accĂšs aux dossiers de patients de Schreber, qui rĂ©vĂšlent les « pulsions de meurtre » de Moritz, et il semble que Freud n’ait pas non plus examinĂ© les Ă©crits de Moritz sur la gymnastique de chambre mĂ©dicale.

Mais William G. Niederland les a cependant Ă©tudiĂ©s, aprĂšs leur dĂ©couverte et leur publication par Franz Baumeyer. Ses recherches l’ont conduit Ă  dĂ©duire qu’à l’adolescence, le pĂšre de Schreber Ă©tait un jeune homme plutĂŽt perturbĂ©. Niederland remarque notamment que l’un des livres de Moritz contenait une Ă©tude de cas intitulĂ©e GestĂ€ndniss eines wahnsinnig Gewesenen (Confessions d’un ancien fou) et semĂ©e d’allusions Ă  des accĂšs de mĂ©lancolie, des idĂ©es morbides et des pulsions de meurtre. Selon Niederland, il s’agirait d’un document autobiographique (Niederland, 1960, p. 494).

L’approche du cas Schreber par Niederland, qui repose sur un certain « noyau de vĂ©rité », l’a conduit Ă  attirer l’attention sur des similitudes qu’il a trouvĂ©es entre les appareils orthopĂ©diques inventĂ©s par Moritz et les persĂ©cutions physiques dans les idĂ©es pathologiques de son fils. Par exemple, la sensation de compression de la poitrine ressentie par Schreber sous l’effet de miracles divins correspond, selon Niederland, aux instruments de son pĂšre dĂ©nommĂ©s Geradehalter – instrument fixĂ© Ă  la poitrine et Ă  une table pour obliger un enfant Ă  se tenir droit – et Bettriemen – appareil placĂ© sur la poitrine pour faire dormir un enfant sur le dos (Niederland, 1959a, p. 157-58).

De mĂȘme, il a retrouvĂ© l’appareil de serrage de la tĂȘte qui, selon Schreber, lui comprimait la tĂȘte, dans le Kopfhalter de son pĂšre en forme de casque (Niederland, 1959b, p. 395). Pour Niederland, les sangles, courroies et autres moyens mĂ©caniques de contention inventĂ©s par Moritz pour les enfants trouvent leur origine dans la propre pathologie du pĂšre de Schreber (Niederland, 1959a, p. 161).

De plus, il voit un lien entre les rĂ©fĂ©rences au « systĂšme d’écriture » de Dieu dans les DenkwĂŒrdigkeiten et le fait que Moritz encourage les parents Ă  utiliser un tableau noir pour noter la mauvaise conduite de leurs enfants chaque mois afin de dĂ©terminer une punition ou des compliments. Et de mĂȘme, il met en relation les « ùmes Ă©prouvĂ©es » (geprĂŒfte Seelen) avec l’habitude de Moritz d’examiner physiquement ses enfants (Niederland, 1960, p. 497-98).

Ainsi, si Freud a une image positive du pĂšre de Schreber, Niederland le voit plutĂŽt de maniĂšre nĂ©gative, et maintient que la philanthropie de Moritz ne lui servait qu’à occulter son sadisme. Il estime que Moritz Schreber Ă©tait un homme malade (Niederland, 1959b, p. 386 ; 1960, p. 493 ; 1974, p. 109).

Toutefois, par solidaritĂ© pour Freud, Niederland ne va pas jusqu’à avancer que les idĂ©es pĂ©dagogiques sadiques de Moritz Ă©taient Ă  l’origine du dĂ©lire de son fils, malgrĂ© ses conclusions. Si les dĂ©couvertes de Niederland suggĂšrent une autre figure que l’« excellent pĂšre » dont parle Freud, il reste du cĂŽtĂ© de ce dernier en s’attachant Ă  la composante d’homosexualitĂ© dans l’étiologie freudienne figurant dans le texte sur Schreber.

Du point de vue de Niederland, Schreber rĂ©foula sa position fĂ©minine vis-Ă -vis de son pĂšre, aspect qui opĂ©ra une sorte de retour lorsqu’il dut exercer un rĂŽle masculin en tant que candidat au Reichstag, puis lorsqu’il devint une figure paternelle comme un prĂ©sident Ă  la Cour d’appel de Dresde (Niederland, 1951, p. 582-83). Quand il fut exigĂ© Ă  Schreber d’exercer un rĂŽle masculin, sa position fĂ©minine par rapport Ă  son pĂšre fit irruption dans sa conscience, ce qui dĂ©clencha sa maladie.

Les recherches de Niederland ont exercĂ© une grande influence. Elles amenĂšrent par exemple l’anti-psychiatre amĂ©ricain Morton Schatzman, dans les annĂ©es 1970, Ă  s’intĂ©resser aussi Ă  l’élĂ©ment d’homosexualitĂ© dans l’étiologie de Freud. Mais Schatzman critique Niederland, car selon lui, il serait plus cohĂ©rent de conclure que le dĂ©lire de persĂ©cution de Schreber Ă©tait dĂ» Ă  la persĂ©cution rĂ©elle dont il faisait l’objet par son pĂšre, plutĂŽt qu’à la refoulement de son homosexualitĂ© (Schatzman, 1973, p. 109-11).

En tirant les conclusions logiques du sadisme de Moritz, Schatzmann soutient que les miracles divins des DenkwĂŒrdigkeiten Ă©taient tous des rĂ©pĂ©titions du comportement sadique de Moritz en rapport avec le corps de son fils.

Mais tout cela amĂšne Ă  se concentrer sur ce que Lacan appelle « les coordonnĂ©es environnementales du pĂšre ». Pour Lacan, la cause de la maladie de Schreber Ă©tait la Verwerfung, la forclusion, le rejet radical d’un signifiant, le signifiant du pĂšre, plutĂŽt que le type d’homme qu’était son pĂšre.

 

Ida Macalpine et Richard Hunter

En Angleterre, en 1955, Ida Macalpine et son fils Richard A. Hunter publiĂšrent leur traduction en anglais des MĂ©moires de Schreber. Si Lacan a tendance Ă  ne faire rĂ©fĂ©rence qu’à Macalpine, son fils et elle-mĂȘme, bien que nĂ©s en Allemagne, devinrent des figures majeures de la psychiatrie britannique du vingtiĂšme siĂšcle (Porter, 1994). Faisant partie de ceux qui ne soutiennent pas Freud, ils sont Ă  l’origine d’une critique trĂšs influente de l’interprĂ©tation du cas Schreber par Freud, et sont Ă©galement des interlocuteurs importants pour Lacan.

Macalpine et Hunter contestent le point de vue de Niederland, selon lequel l’obligation pour Schreber d’adopter une position masculine – dans sa candidature au Reichstag et dans son rĂŽle de SenatsprĂ€sident – fut l’élĂ©ment dĂ©clencheur de sa maladie. Ils rejettent l’idĂ©e de l’absence de toute responsabilitĂ© masculine de Schreber que cette opinion implique avant ce moment. Selon eux, il est plus probable qu’il ait Ă©tĂ© promu Ă  une telle haute fonction en raison, justement, de sa capacitĂ© Ă  exercer des responsabilitĂ©s (Macalpine & Hunter, M., p. 376 ; 1953, p. 335).

Et surtout, ils remettent en question la relation Ă©tablie par Freud entre l’homosexualitĂ© chez Schreber et la menace de castration, et se demandent si l’homosexualitĂ© avait quoi que ce soit Ă  voir avec la maladie de Schreber. Comme Eugen Bleuler et Lacan, ils reconnaissent que l’homosexualitĂ© joue un rĂŽle dans la symptomatologie du cas, mais ils doutent que ce qu’ils appellent Ă©galement la « schizophrĂ©nie » de Schreber lui soit imputable, d’un point de vue Ă©tiologique ou phĂ©nomĂ©nologique (Bleuler, 1912, p. 347 ; Lacan, 1993, p. 61 ; 105-06 ; Macalpine & Hunter, M., p. 10 ; 24 ; 371-72).

 

À leur façon, Macalpine et Hunter se concentrent sur le moment homosexuel de l’étiologie de Freud. Ils estiment que la relation que Freud Ă©tablit entre l’homosexualitĂ© et la castration repose davantage sur ses propres thĂ©oriques que sur la vĂ©ritable matiĂšre du cas. Pour eux, ce que Schreber appela son Entmannung – qu’ils traduisent par « éviration », plutĂŽt que castration – Ă©tait un fantasme prĂ©-Ɠdipien de transformation en femme capable de procrĂ©er, ce qui n’a aucun rapport avec une menace de castration ou des dĂ©sirs homosexuels passifs. La transformation de Schreber en femme ne constituait pas une castration, ni Ă  titre de punition pour ses dĂ©sirs homosexuels, ni comme un moyen de les assouvir. À leur avis, l’objet de cette Ă©viration Ă©tait plutĂŽt de le rendre capable de porter des enfants. Tandis que la castration impliquerait une « stĂ©rilisation », ils soutiennent que l’émasculation de Schreber Ă©tait synonyme de sa transformation en une femme fĂ©conde (Macalpine & Hunter, M., p. 389-90).

Lacan, quant Ă  lui, remarque dans leur traduction en anglais la mention que Flechsig « me donna l’espoir de me dĂ©livrer de ma maladie grĂące Ă  un sommeil fĂ©cond » (Macalpine & Hunter, M., p. 39). En anglais, dĂ©livrer signifie aussi : accoucher. Mais, en rĂ©alitĂ©, Schreber n’utilise pas le verbe « dĂ©livrer » ; il omet le verbe, ce qui fait dire Ă  Lacan que Madame Macalpine, comme il l’appelle dans D’une question prĂ©liminaire, cherche trop Ă  prouver sa thĂšse. En d’autres termes, elle veut trouver son thĂšme de la procrĂ©ation dans le texte de Schreber. Il le dĂ©crit en ces mots : « quelle dut ĂȘtre sa joie en trouvant que le texte Ă©tait si conforme Ă  ses souhaits » (Lacan, 1966a, p. 545; 2002e, p. 212). Par ailleurs, il convient aussi de se demander s’il Ă©tait lĂ©gitime que Lacan traduit lui-mĂȘme le « long» (ausgiebig) sommeil  par  « fĂ©cond ».

Macalpine et Hunter associent leur fantasme prĂ©-Ɠdipien Ă  un symbolisme hĂ©liolithique ancien, idĂ©e Ă  laquelle Lacan donne un certain crĂ©dit. Alors que le texte de Freud considĂšre le soleil comme un symbole sublimĂ© du pĂšre, ils soutiennent que le soleil de Schreber Ă©tait Ă  la fois masculin et fĂ©minin, soit ambisexuel. Ils trouvent ce point Ă©tayĂ© par le fait que le soleil soit fĂ©minin dans un certain nombre de langues, mais aussi par l’opinion d’Abraham selon laquelle la bisexualitĂ© du soleil apparaĂźt dans le cas Schreber (Abraham, 1914 ; Macalpine & Hunter, M, p. 378).

La raison pour laquelle ils insistent sur ce point est que, si le soleil n’était pas pour Schreber un symbole paternel, les dĂ©ductions de Freud concernant le refoulement de l’homosexualitĂ© vis-Ă -vis de son pĂšre seraient remises en cause. Pour eux, loin de reprĂ©senter le pĂšre de Schreber, le soleil reflĂ©tait la propre ambisexualitĂ© de Schreber et sa confusion relative Ă  son sexe, qu’ils estiment typiques de la schizophrĂ©nie.

 

D’aprĂšs Macalpine et Hunter, lorsque Freud prĂ©suppose que le soleil est un symbole paternel, il ne comprend pas que Schreber Ă©tait prĂ©occupĂ© par la procrĂ©ation au sens primitif prĂ©-sexuel. En s’appuyant sur Elliot Smith (Elliot Smith, 1929), ils rappellent que les croyances primitives prĂ©-phalliques donnĂšrent lieu Ă  un culte hĂ©liolithique de dieux soleil qui possĂ©daient la substance vitale, c’est-Ă -dire l’ñme, envoyĂ©e sur terre au moment de la naissance et restituĂ©e au moment de la mort. La culture hĂ©liolithique est nĂ©e de l’association des dieux soleil et des dieux ciel, d’une part, en tant que donneurs de substance vitale ou d’ñme, et de l’humanitĂ© provenant de pierres, d’autre part. Selon la croyance, des oiseaux volant en toute libertĂ© transportaient la substance vitale entre le ciel et la terre, idĂ©e que Macalpine et Hunter rapprochent des oiseaux de Schreber transportant d’anciens ĂȘtres humains (DW, p. 248 ; M, p. 189 ; Macalpine & Hunter, ibid., p. 379). Pour Lacan, les oiseaux de Schreber sont des signifiants et, au lieu des transporteurs de substance vitale, ils lui rappellent les oiseaux qu’un magicien tire d’un trou dans sa manche ou sa veste, rĂ©fĂ©rence au trou dans le Symbolique de Schreber. Macalpine et Hunter avancent que, si Freud pense que les oiseaux devaient ĂȘtre des filles, c’est parce qu’il n’avait pas compris que la psychose de Schreber tournait autour de l’origine de la vie dans ce sens hĂ©liolithique primitif. Et le « meurtre d’ñme » de Schreber revenait Ă  une perte de la substance vitale donnĂ©e aux ĂȘtres humains par le dieu soleil pour la procrĂ©ation.

D’aprĂšs ces psychiatres britanniques, les symptĂŽmes hypocondriaques de Schreber Ă©taient Ă©galement l’expression d’un fantasme de procrĂ©ation primitif et prĂ©-gĂ©nital. Alors que Freud relie les idĂ©es hypocondriaques de Schreber aux craintes des onanistes, ils affirment que les fantasmes de procrĂ©ation primitifs et prĂ©-phalliques pourraient s’exprimer par des symptĂŽmes hypocondriaques, comme dans la coutume hĂ©liolithique de la couvade. Leur argument est que cela est possible en l’absence de toute libido homosexuelle (ibid., p. 379-80 ; 395; 405). Ils remarquent la familiaritĂ© de Schreber avec le mythe prĂ©-sexuel de Deucalion et Pyrrha (DW, p. 53 ; M, p. 73), qui jetĂšrent derriĂšre eux des pierres symbolisant des os pour crĂ©er des hommes et des femmes. Ils vont mĂȘme jusqu’à se demander si le dĂ©lire hypocondriaque de Schreber Ă©tait plus grave Ă  l’asile car le nom de l’asile, Sonnenstein (littĂ©ralement « soleil-pierre ») suggĂšre leur thĂšme hĂ©liolithique, le soleil Ă©tant celui qui donne la vie et la pierre symbolisant l’enfant.

En bref, pour Macalpine et Hunter, le fantasme prĂ©-Ɠdipien de Schreber de transformation en une femme fĂ©conde devint son dĂ©lire fondamental. Cependant, les arguments de Freud sur l’homosexualitĂ© ne peuvent expliquer ce dĂ©lire, ni d’un point de vue causal, ni d’un point de vue phĂ©nomĂ©nologique. D’ailleurs, ils soutiennent que la psychothĂ©rapie qui suit l’interprĂ©tation freudienne communĂ©ment acceptĂ©e de dĂ©sirs homosexuels passifs et inconscients aggrave le cas des patients, avant de conclure que la maladie de Schreber n’est pas Ă  l’origine une consĂ©quence de son homosexualitĂ© (Macalpine & Hunter, ibid., p. 23-24; 410).

Mais, encore une fois, cela revient Ă  se concentrer sur le moment accessoire de l’étiologie de Freud et Ă  ignorer ce qu’il dit sur les dispositions spĂ©cifiques Ă  la schizophrĂ©nie et Ă  la paranoĂŻa, les fixations, respectivement, aux stades auto-Ă©rotique et du narcissisme.

 

Zvi Lothane

Et enfin, si Macalpine et Hunter furent les premiers Ă  remettre en question l’étiologie homosexuelle de Freud concernant la maladie de Schreber – qu’ils considĂšrent ĂȘtre de la schizophrĂ©nie plutĂŽt que de la paranoĂŻa – le psychiatre et psychanalyste amĂ©ricain Henry Zvi Lothane a non seulement contestĂ© cette composante de l’étiologie de Freud, mais a aussi dĂ©fendu l’affirmation de Schreber, qui prĂ©tendait ne pas ĂȘtre paranoĂŻaque. Lothane estime qu’il n’y a pas de contradiction entre son propre fort attachement Ă  Freud et sa critique de l’interprĂ©tation freudienne de Schreber. Mais il pense que le texte de Freud reprĂ©sente une psychanalyse ahistorique et appliquĂ©e, qui repose sur des formules dynamiques prĂ©existantes, et que celle-ci illustre la façon dont les fictions interprĂ©tatives peuvent ĂȘtre converties en faits historiques (Lothane, 2005, p. 142-45 ; 2008, p. 61). D’oĂč le projet de Lothane de libĂ©rer Schreber de la paranoĂŻa et de l’homosexualitĂ© que Freud lui attribue. Il prĂ©fĂšre se laisser guider par ce qu’il appelle « la vĂ©ritĂ© de Schreber », plutĂŽt que de s’inspirer de ce qui n’est, selon lui, que « la mythologie, la mythomanie et le dĂ©lire de Freud » (Lothane, 1998, p. 12 ; 2008, p. 64).

Pour Lothane, Schreber n’était ni paranoĂŻaque, ni schizophrĂšne. Tandis qu’Uwe Peters prĂ©tendait que la maladie de Schreber Ă©tait une psychose Ă©motionnelle, plus prĂ©cisĂ©ment une psychose d’angoisse de Wernicke (Peters, 1998), Lothane diagnostique une dĂ©pression (Lothane, 2008, p. 79 ; 86). D’aprĂšs lui, Schreber souffrait Ă  l’origine d’une dĂ©pression nĂ©vrotique, puis d’une dĂ©pression psychotique (Lothane, 1992, p. 33 ; 38 ; 44 ; 46 ; 48-50 ; 54 ; 89-90 ; 389-90 ; 432-33 ; 460-61 ; 1998, p. 13). Il pense que Schreber a traversĂ© trois pĂ©riodes de dĂ©pression : d’abord en rĂ©ponse Ă  son Ă©chec lors des Ă©lections au Reichstag, puis lorsque sa femme accoucha d’un fils mort-nĂ©, moment oĂč il fut transfĂ©rĂ© Ă  Dresde, et enfin aprĂšs le dĂ©cĂšs de sa mĂšre et l’attaque d’apoplexie de sa femme.

 

D’aprĂšs Lothane, la deuxiĂšme maladie de Schreber Ă©tait une forme de dĂ©pression grave. S’appuyant sur les dossiers personnels dĂ©couverts par Daniel Devreese (Devreese, 1986, p. 176-257), Lothane soutient que la femme de Schreber avait collaborĂ© avec les systĂšmes psychiatrique et juridique Ă  l’encontre de son mari, en connaissance de cause ou non, et ce pour des raisons financiĂšres. Il indique que lors du deuxiĂšme sĂ©jour de Schreber dans la clinique de Flechsig, Werner, prĂ©sident de l’Oberlandesgericht de Dresde, avait recommandĂ©, Ă  partir du dossier psychiatrique du Dr Weber, que Schreber soit temporairement suspendu de ses fonctions, car il Ă©tait mentalement incapable de gĂ©rer ses affaires (ibid., p. 220-22). Et il ajoute que le MinistĂšre de la Justice eut recours Ă  un deuxiĂšme rapport de Weber (Lothane, 1992, p. 57 ; 292) pour le suspendre dĂ©finitivement. Pour Lothane, cette collaboration entre les systĂšmes psychiatrique et juridique donna de bonnes raisons Ă  Schreber de se sentir Ă©virĂ©.

Lothane maintient que Freud avait eu tort de suivre le diagnostic de paranoĂŻa Ă©mis par Weber. Selon lui, si Freud n’a pas identifiĂ© la dĂ©pression de Schreber, c’est parce qu’il n’avait pas encore pris conscience de la dĂ©pression et de la mĂ©lancolie. Selon lui, Schreber avait hĂ©ritĂ© de ses parents une prĂ©disposition Ă  la dĂ©pression. Et un autre dĂ©tail intĂ©ressant est que Lothane traduit le titre du texte Ă©crit par le pĂšre de Schreber et dĂ©couvert par Niederland, GestĂ€ndniss eines wahnsinnig Gewesenen, par : « Confession d’un ancien mĂ©lancolique », et non : « Confessions d’un ancien fou » (Lothane, ibid., p. 447 ; 16 ; 115-16 ; 139 ; 329).

Il est vrai qu’au cours de son deuxiĂšme sĂ©jour Ă  la clinique de Flechsig Ă  Leipzig, Schreber Ă©voqua les jours interminablement tristes (unendlich traurig) (DW, p. 40 ; M, p. 66). Mais Schreber ne dit pas, comme l’affirme Lothane, qu’il « passait ses jours
 dans une mĂ©lancolie interminable » (Lothane, ibid., p. 47). Schreber Ă©voqua dans ce mĂȘme contexte la dĂ©pression nerveuse (Nervendepression), et une inscription datant du 21 novembre 1893 dans son dossier de la clinique universitaire de Leipzig confirme qu’il Ă©tait « de trĂšs mauvaise humeur » (KG, p. [27]). Mais le choix de Lothane de dĂ©crire la maladie de Schreber comme une dĂ©pression psychotique ne tient pas compte de toutes les donnĂ©es, notamment des troubles du langage, des hallucinations et des dĂ©lires. Il accuse Freud d’une eisegĂšse qui « interprĂšte » l’éviration de Schreber comme une angoisse de castration. Mais il est tout aussi naturel de se demander si Lothane n’a pas lui-mĂȘme « interprĂ©té » le cas Ă  la lumiĂšre de sa propre thĂ©orie de la dĂ©pression.

Si Lothane estime que Freud n’accorde pas suffisamment d’importance Ă  l’expĂ©rience rĂ©elle de Schreber Ă  l’asile et Ă  son internement contre sa volontĂ©, il critique surtout chez Freud son interprĂ©tation du cas en termes de castration et d’homosexualitĂ©. Pour Lothane, le fait que Schreber cultive la fĂ©minitĂ© n’était pas liĂ© Ă  l’angoisse de la castration ni Ă  l’homosexualitĂ©, mais Ă  une identification avec sa mĂšre et avec sa femme (Lothane, 2005, p. 143). Il remet en question l’assimilation freudienne du transvestisme Ă  l’émasculation, et l’incapacitĂ© de Freud Ă  les envisager en dehors de la question de l’homosexualitĂ© ou d’un phĂ©nomĂšne de dĂ©lire. Il soutient que selon le « metamorphosis sexualis paranoica » de Krafft-Ebing, la troisiĂšme phase de l’identification fĂ©minine n’est pas psychotique (Krafft-Ebing, 1893, p. 202 ; Lothane, 1992, p. 327 ; 363). Mais en rĂ©alitĂ©, Krafft-Ebing comprit cette mĂ©tamorphose comme un processus, la premiĂšre phase constituant un pas vers la dĂ©gĂ©nĂ©rescence psychosexuelle, et la troisiĂšme phase, la phase invoquĂ©e par Lothane, comme une Ă©tape transitoire vers le dĂ©lire, le dĂ©lire du changement de sexe (Krafft-Ebing, 1903b, p. 213 ; 221 ; 235).

En bref, Lothane n’est pas non plus d’accord avec l’hypothĂšse freudienne de la fĂ©mininitĂ© de Schreber. Il admet cependant que ce que Freud manque avec son interprĂ©tation homosexuelle est compensĂ© par son idĂ©e rĂ©volutionnaire du dĂ©lire comme tentative de reconstruction (Lothane, 2005, p. 146). Mais, pour lui, Schreber Ă©tait un homme hĂ©tĂ©rosexuel prĂ©sentant ce qu’il appelle curieusement des « conflits hĂ©tĂ©rosexuels se manifestant par des fantasmes transsexuels et du transvestisme » (Lothane, ibid., p. 338-39). NĂ©anmoins, encore une fois, ce que nous trouvons chez Lothane est une concentration sur la composante homosexuelle de l’étiologie de Freud, et ce sans rĂ©fĂ©rence Ă  la fixation au stade du narcissisme.

 

Conclusion

Pour conclure, les psychanalystes anglophones ont eu tendance Ă  se concentrer – positivement et nĂ©gativement – sur la position homosexuelle passive et antĂ©rieure chez Schreber envers son pĂšre, plutĂŽt que sur la fixation de la libido au stade du narcissisme, facteur dĂ©cisif pour diagnostiquer la paranoĂŻa au lieu de la schizophrĂ©nie, une distinction qui implique diffĂ©rentes approches en termes de traitement, comme nous l’apprend le NƓud borromĂ©een. Katan associe la question de l’homosexualitĂ© Ă  la peur de la castration, mais comme punition pour la masturbation, Ă  la place de l’offense au narcissisme de Schreber Ă©voquĂ©e dans le texte de Freud. Niederland se focalise sur l’élĂ©ment de l’homosexualitĂ© pour exprimer sa solidaritĂ© avec Freud, malgrĂ© son opinion sur le pĂšre de Schreber entiĂšrement opposĂ©e Ă  celle de Freud. Macalpine et Hunter remettent en question l’homosexualitĂ© en tant que cause. Ils lui prĂ©fĂšrent une Ă©tiologie prĂ©-Ɠdipienne, mais au lieu de la fixation au stade du narcissisme infantile comme chez Freud, ils dĂ©fendent la thĂšse d’un fantasme de procrĂ©ation prĂ©-gĂ©nital, qu’ils relient Ă  un symbolisme hĂ©liolithique. S’ils ont raison de prĂ©tendre, comme Lacan, que l’homosexualitĂ© est davantage un symptĂŽme qu’une cause, un fantasme de procrĂ©ation prĂ©-Ɠdipien aurait cependant du mal Ă  provoquer une psychose. Et Lothane a dĂ©fendu Schreber en affirmant qu’il n’était pas paranoĂŻaque ni schizophrĂšne mais qu’il souffrait de dĂ©pression. S’opposant Ă©galement Ă  Freud, il a aussi rejetĂ© la composante homosexuelle de l’étiologie freudienne, et il ne tient pas non plus compte de l’hypothĂšse de Freud concernant une fixation de la libido au stade du narcissisme.

Somme toute, on peut donc affirmer que l’étiologie de Freud dans le texte sur Schreber datant de 1911 n’a pas Ă©tĂ© entiĂšrement acceptĂ©e par la communautĂ© des psychanalystes anglophones, mĂȘme par ceux qui prĂ©tendent se positionner du cĂŽtĂ© de Freud et de son interprĂ©tation du cas Schreber. Lacan, de plus en plus connu dans le monde anglophone, fait figure d’exception, puisque il adhĂšre non seulement Ă  l’association freudienne entre la castration et le pĂšre, bien qu’il les mette en relation dans une dialectique symbolique – la forclusion du signifiant du Nom-du-pĂšre – au lieu de la dialectique imaginaire de Freud, Ă  savoir la perte de l’intĂ©gritĂ© du corps de Schreber dans sa relation avec son pĂšre, mais Lacan comprend Ă©galement le monde psychotique de Schreber comme son incapacitĂ© Ă  dĂ©passer le narcissisme du stade du miroir. D’oĂč les relations de Schreber avec les « ombres d’hommes bĂąclĂ©s Ă  la six-quatre-deux », avec Flechsig, et mĂȘme avec Dieu, rĂ©duit Ă  un petit autre, et d’oĂč son comportement face au miroir, oĂč il se pare de rubans et d’accessoires fĂ©minins, et les remarques de Schreber sur lui-mĂȘme comme « cadavre lĂ©preux conduisant un autre cadavre lĂ©preux », la description d’une rĂ©duite, come Lacan l’exprime, Ă  la confrontation Ă  son double psychique.

Répétition, savoir et vérité, texte de Fulvio della Valle

Répétition, savoir et vérité, texte de Fulvio della Valle

 

 Lors du SĂ©minaire d’étĂ©, nous avons entendu un exposĂ© trĂšs intĂ©ressant sur Kierkegaard et la rĂ©pĂ©tition. J’ai Ă©tĂ© nĂ©anmoins Ă©tonnĂ© que cet exposĂ©, ouvertement consacrĂ© Ă  un reprĂ©sentant de la tradition philosophique, ne fasse aucune mention du traitement de ce thĂšme que propose un autre philosophe, Gilles Deleuze, dans son ouvrage classique « DiffĂ©rence et RĂ©pĂ©tition ».

Pour le dire de maniĂšre trĂšs synthĂ©tique, Deleuze propose de reconnaĂźtre, Ă  cĂŽtĂ© de la rĂ©pĂ©tition du mĂȘme ou de l'identique, une rĂ©pĂ©tition plus profonde, la rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence, et voit dans cette derniĂšre la matrice ultime de la vie et de la pensĂ©e. Cette idĂ©e traverse l'histoire de la philosophie d’HĂ©raclite Ă  Bergson et Whitehead, en passant par Hegel, Nietzsche, et quelques autres. Il s'agit de considĂ©rer qu'une thĂ©orie doit moins viser la recherche d'invariants ou de vĂ©ritĂ©s fixes, que l'invention ou la crĂ©ation de nouvelles idĂ©es, en phase avec ce mouvement de novation perpĂ©tuelle qui caractĂ©rise l'ĂȘtre et la vie. La rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence c'est le mouvement de l'histoire de la pensĂ©e comme succession de nouvelles crĂ©ations d'idĂ©es et non comme approche progressive d'une vĂ©ritĂ© immuable et dĂ©finitive. C'est donc la conception du caractĂšre fixe ou invariant de la vĂ©ritĂ© qui est abandonnĂ©e.

Bien que Hegel propose une conception similaire, il faut néanmoins mentionner une différence entre les deux auteurs.

Hegel affirme bien que le vrai et le faux ne sont pas comme les deux faces d’une piĂšce de monnaie, c’est-Ă -dire ne sont pas deux dĂ©terminations figĂ©es qui s’excluent mutuellement, mais deux aspects ou moments d’un mouvement de la pensĂ©e qui s'affine et se prĂ©cise en tempĂ©rant une affirmation initiale par les critiques et les contre-exemples qu'on peut lui adresser, qui Ă  leur tour vont ĂȘtre nuancĂ©s, enrichis et complĂ©tĂ©s par des critiques et des contre-exemples ultĂ©rieurs. La pensĂ©e procĂšde ainsi selon un mouvement dialectique qui progresse d'une position Ă  sa nĂ©gation, puis Ă  la nĂ©gation de cette nĂ©gation, mouvement que Hegel qualifie de spĂ©culatif ou positivement rationnel, ce que rĂ©sume la formule : identitĂ© de l'identitĂ© et de la non-identitĂ© (ou de la diffĂ©rence). Ce processus dialectique, dont la contradiction est le moteur, est commun Ă  l'ĂȘtre et Ă  la pensĂ©e. (Je ne rentre pas dans la question de l’Aufhebung). Notons au passage que la triade : ThĂšse, AntithĂšse, SynthĂšse, lieu commun qui prĂ©tend rĂ©sumer la dialectique hĂ©gĂ©lienne, et que Lacan reprend, n’est pas inexacte, Ă  condition de lui faire correspondre les termes appropriĂ©s : ThĂšse (position, identitĂ©), AntithĂšse (nĂ©gation, non-identitĂ©), SynthĂšse (nĂ©gation de la nĂ©gation, identitĂ© de l'identitĂ© et de la non-identitĂ©).

On voit bien que, dans ce contexte, la vĂ©ritĂ© n'est pas une dĂ©termination fixe et dĂ©finitive, mais un processus qui ne cesse d'ĂȘtre relancĂ© par l'Ă©preuve de la critique, ou travail du nĂ©gatif, dont la contradiction et l'opposition sont les opĂ©rateurs. (D'oĂč les rĂ©serves de Hegel Ă  l’égard des mathĂ©matiques, entiĂšrement fondĂ©es sur la non-contradiction, que je ne dĂ©veloppe pas ici.) Il y a bien une rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence, c'est-Ă -dire une Ă©volution perpĂ©tuelle de la pensĂ©e, dĂ©barrassĂ©e d'un idĂ©al de fixitĂ© ou d’invariance, mais c'est plutĂŽt une rĂ©pĂ©tition de la critique ou de la contradiction, qui ne fait avancer la pensĂ©e que par des contre-pieds successifs.

La rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence, telle que la conçoit Deleuze, en rĂ©fĂ©rence Ă  Nietzsche et Bergson, se veut plus profonde et plus large. Ce qui a vocation Ă  se rĂ©pĂ©ter c'est un nouveau frayage, une nouvelle invention, une nouvelle crĂ©ation, qui n'est pas nĂ©cessairement une critique, une rĂ©futation ou une contestation d'une articulation antĂ©rieure. Il s'agit simplement d’une construction nouvelle, diffĂ©rente ou autre, qui n'est pas animĂ©e par la nĂ©gation de ce Ă  quoi elle succĂšde. C'est donc une rĂ©pĂ©tition non-dialectique de la diffĂ©rence, dĂ©lestĂ©e de tout esprit de contradiction. Ce mouvement de diffĂ©renciation perpĂ©tuelle, non-dialectique, s'applique Ă  toutes les formes de la vie et de la pensĂ©e (art, science, philosophie), et se trouve rĂ©sumĂ© par les formules : « Penser autrement » et « Non pas une idĂ©e juste, juste une idĂ©e ».

Cette novation radicale serait la marque caractĂ©ristique de toute Ɠuvre importante, quel que soit son domaine, prise dans sa racine dynamique, en deçà du rĂ©sultat figĂ© auquel elle aboutit, lequel se prĂȘte Ă  une scolastique ou un acadĂ©misme.

Mentionnons que cette répétition de la différence n'est pas sans rappeler la distinction lacanienne entre savoir et vérité, qu'on peut d'ailleurs entendre de deux maniÚres, non nécessairement exclusives.

Selon l'une d'elles, le savoir serait une construction gĂ©nĂ©rale (qui subsume plusieurs cas) et objective (qui porte sur une donnĂ©e pouvant ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e de l'extĂ©rieur), tandis que la vĂ©ritĂ© serait une dĂ©termination singuliĂšre (qui concerne un seul ĂȘtre, pris dans son unicitĂ©), subjective (qui concerne un sujet, c'est-Ă -dire un ĂȘtre parlant, saisi dans une relation inter-signifiante) et insue (qui relĂšve de l'Ă©mergence d'une formation de l'inconscient : rĂȘve, lapsus, symptĂŽme, etc.) Cette interprĂ©tation a l'avantage de mettre l'accent sur la subjectivitĂ©, les formations de l'inconscient et la singularitĂ© concrĂšte du cas, qui constituent le champ spĂ©cifique de la psychanalyse, d'oĂč provient la distinction.

Selon l'autre, le savoir, appelĂ© aussi « savoir constitué », est l'ensemble des Ă©laborations dĂ©jĂ  produites, dĂ©jĂ  advenues, quelle que soit leur pertinence, et la vĂ©ritĂ© est ce qui vient dĂ©placer ou dĂ©complĂ©ter, relancer ou refondre ce bloc bien assurĂ© ou solidement installĂ©, - que l'on songe aux rĂ©volutions scientifiques, (ou changements de paradigme, coupures Ă©pistĂ©mologiques), aux avant-gardes artistiques, et ainsi de suite. La vĂ©ritĂ© est ce qui fait trou dans le savoir, Ă  l’instar du rĂ©el, qui fait trou dans la reprĂ©sentation (dans la rĂ©alitĂ©).

On voit donc, pour conclure, le rapport entre la rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence (Deleuze) et la distinction entre savoir et vĂ©ritĂ© (Lacan). Dans les deux cas, il s'agit de pointer la variance inlassable qui affecte la pensĂ©e et le sujet - effet du signifiant, sans consistance autre que son glissement perpĂ©tuel d'un signifiant Ă  un autre, - et d'empĂȘcher la philosophie et la psychanalyse, et plus gĂ©nĂ©ralement l'existence, de se fixer, se pĂ©trifier ou se refermer dans un systĂšme de repĂšres assurĂ©s et dĂ©finitifs, aussi pertinents soient-ils.

 

04/09/2017

A propos de l'Image et le Double, texte de Fulvio della Valle

 

À propos de l'Image et le Double, texte de Fulvio della Valle

 

            Le livre de Stéphane Thibierge, « L'image et le double. La fonction speculaire en pathologie », s'attache à présenter certains aspects fondamentaux de la théorie lacanienne de la représentation, à partir d'une analyse détaillée du processus de la reconnaissance spéculaire, éclairée a contrario par l'étude des dysfonctionnements pathologiques de cette reconnaissance.

            Ces perturbations, ou pathologies de l'image du corps, peuvent se subdiviser en deux groupes, qualifiĂ©s tous deux de modes de dĂ©composition de l'image spĂ©culaire. D’une part, l’atteinte de la forme de l'image, selon la modalitĂ© d’une dissociation des Ă©lĂ©ments de l'image du corps, comme on l'observe par exemple dans des pathologies telles que le signe du miroir chez le schizophrĂšne ou les troubles de la reconnaissance dans la dĂ©mence sĂ©nile, oĂč le malade guette dans le miroir les indices d'une dĂ©sagrĂ©gation en cours de son image. D'autre part, le dĂ©doublement, que l'on trouve par exemple dans le phĂ©nomĂšne du compagnon imaginaire chez l'enfant, qui n'est pas nĂ©cessairement pathologique, dans l’hĂ©autoscopie, ou plus couramment lorsqu'on prend pour quelqu'un d'autre la personne qu'on voit dans un reflet de nous-mĂȘme.

            À la dĂ©composition de l'image s’ajoute, dans certaines pathologies, la dissociation de l'image et du nom. Qu'il s’agisse d'une image sans nom, comme dans le syndrome de Capgras, oĂč le malade ne voit dans ses proches que des sosies de ceux-ci qui usurpent leur identitĂ©, mais il ne connaĂźt pas le nom vĂ©ritable de chacun de ces sosies, il ne peut assigner un nom Ă  chacune de ces images, perturbation appelĂ©e « agnosie d'identification ». Ou qu'il s’agisse d’un nom sans image, comme dans le syndrome de FrĂ©goli, oĂč la malade considĂšre que c'est une seule et mĂȘme personne, (dans le cas princeps l'actrice Robine), qui revĂȘt les apparences des tous les individus que la malade croise ; il y a donc un seul nom, Robine, pour les diffĂ©rentes images des semblables qu'elle perçoit.

            Ces pathologies illustrent par contraste les processus Ă  l’Ɠuvre dans la mise en place de la reconnaissance de soi dans le miroir. Cette mise en place requiert l'intervention conjointe de trois Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes : l'objet a, le langage et l'image spĂ©culaire. Cette articulation, ce nouage, n'est pas une synthĂšse.

 

            L'objet a.

            L'objet a est caractĂ©risĂ© par l'auteur comme le rĂ©el premier du corps, le corps rĂ©el, le corps de l'enfant en tant qu'indĂ©fini, morcelĂ© et pulsionnel, – comme morcellement pulsionnel premier. C'est le bouquet de fleurs rĂ©elles dans le schĂ©ma optique, que Lacan caractĂ©rise comme une diversitĂ© non liĂ©e, qui n’acquiert d'unitĂ© que par l’entremise de l’encolure du vase imaginaire. Cette diversitĂ© non liĂ©e, cette inconsistance ou dĂ©liaison premiĂšre renvoie aux aspects gĂ©nĂ©raux de la prĂ©-maturation de la naissance chez l’homme : insuffisance rĂ©elle, impuissance ou incoordination motrice et posturale, discordance des pulsions, division.

            Cette caractĂ©risation est mise en rapport avec le concept freudien de « la chose », (das ding), comme matiĂšre mythique et initiale du sujet. Initiale, en tant que rĂ©el premier du corps, mythique car une fois nommĂ©e, dĂ©terminĂ©e par l'opĂ©ration du langage, elle perd sa puretĂ© d'origine, et ne peut plus ĂȘtre reconstituĂ©e aprĂšs-coup que comme l'au-delĂ  indĂ©terminable de la mĂ©diation symbolique.

            Notons que cet Ă©tat premier du corps comme anarchie pulsionnelle se retrouve parfois dans le rĂȘve sous la figuration de membres disjoints.

            La chose freudienne se situe, en outre, en deçà de la distinction du moi et du non-moi. C’est un Ă©tat d'indistinction entre l'intĂ©rieur et l'extĂ©rieur, le dedans et le dehors.

            Inconsistance, déliaison, indistinction.

            Plus prĂ©cisĂ©ment l'objet a doit ĂȘtre dĂ©fini comme le point de recoupement entre ce rĂ©el morcelĂ© et sa prise dans le discours de la mĂšre. Le corps de l'enfant est dĂšs le dĂ©part plongĂ© dans le bain de langage que reprĂ©sente le discours de la mĂšre, le lieu de l’Autre. DĂšs lors, l'objet a se dĂ©finit comme le reste, irrĂ©ductible et insaisissable, de cette intersection entre le corps rĂ©el et l'articulation symbolique.

 

            Le langage.

            Le deuxiĂšme registre qui intervient dans la mise en place de la reconnaissance spĂ©culaire est le langage. Cette intervention est qualifiĂ©e de refoulement, neutralisation, Ă©lision de l’objet a, du corps rĂ©el de l'enfant, sous le trait ou le sceau du symbole. Cette incidence du langage est prĂ©sentĂ©e par le biais de quatre Ă©lĂ©ments, qui peuvent en dĂ©finitive ĂȘtre regroupĂ©s sous le premier d’entre eux, pour des raisons logiques qui apparaĂźtront aisĂ©ment.

            La premiĂšre rubrique est l'IdĂ©al du moi, figurĂ© dans la partie droite du schĂ©ma optique en tant qu'espace virtuel. L’IdĂ©al du moi correspond Ă  l'ensemble des premiers signifiants, des traits symboliques primordiaux, par lesquels la mĂšre dĂ©signe, se rapporte Ă  l'enfant dans son discours. Son concept est liĂ© Ă  certaines considĂ©rations de Daniel Lagache, affirmant qu'avant d'exister pour lui-mĂȘme, l’enfant est reprĂ©sentĂ© par et pour l’Autre, sous la forme d’un pĂŽle d'attentes, de projets et d’attributs. Exemple d'attributs : sa place dans la lignĂ©e, son prĂ©nom, son sexe, son Ă©tat civil. L’IdĂ©al du moi est donc une pluralitĂ©, un groupe d'Ă©lĂ©ments symboliques, une constellation d’insignes, par lesquels l'enfant est introduit, insĂ©rĂ© dans le champ du langage. Cet ensemble d'attributs peut ĂȘtre rangĂ© sous la dĂ©nomination unique de marque symbolique.

            Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment symbolique qui entre en jeu dans la mise en place de la phase du miroir est le nom propre. Il dĂ©signe une place vide, la place du sujet, du futur locuteur que va devenir l’enfant, l’instance qui met en circulation la parole dans l'Ă©change verbal. Il a pour caractĂ©ristique principale de n’avoir pas de signification, sinon marginale et secondaire au regard de sa fonction propre, qui est d’instancier dans le discours la place logique d'un locuteur singulier. Le nom propre indexe un sujet singulier sans prĂ©senter des dĂ©terminations de celui-ci et Ă  ce titre il l'Ă©lide dans l'opĂ©ration mĂȘme par laquelle il l’inscrit dans le discours.

            L'absence de signification du nom propre permet aussi de comprendre, selon l’un de ses aspects, pourquoi il est il est le fondement de la mĂ©taphore. En effet, une mĂ©taphore est la substitution d'un signifiant Ă  un autre signifiant, ce qui suppose que l'on puisse dĂ©tacher celui-ci de sa signification – premiĂšre, littĂ©rale ou originaire, – pour le rattacher Ă  une autre signification, virtuellement n'importe laquelle.

            La troisiĂšme catĂ©gorie est le trait unaire. Il dĂ©signe la forme pure de l'unitĂ© que vĂ©hicule tout signifiant en tant que tel. C’est le caractĂšre discret du signifiant en tant qu'il apporte ou instaure la dimension de l'unitĂ© – de la coupure, – dans le rĂ©el.

            On voit Ă  ce stade pourquoi le nom propre et le trait unaire peuvent ĂȘtre rĂ©unis sous le prĂ©dicat de l’IdĂ©al du moi. Celui-ci dĂ©signe l'ensemble des signifiants, des insignes, qui inscrivent l'enfant dans l’ordre du discours. Le nom propre comme signifiant unique, privilĂ©giĂ©, exceptionnel, en est donc un Ă©lĂ©ment. Et le trait unaire, comme forme pure du caractĂšre discret mis en jeu par n'importe quel signifiant, est ce qui confĂšre son unitĂ© aussi bien au nom propre comme signifiant d'exception, qu'Ă  l’IdĂ©al du moi comme marque symbolique qui regroupe les attributs du sujet.

            Il faut enfin mentionner le phallus comme ce qui sexualise cette marque symbolique en tant que marque du manque, permettant de tempĂ©rer la conjonction premiĂšre du corps de l’enfant et du lieu de l’Autre, en ouvrant une brĂšche dans l’ordre de la demande, ordre caractĂ©ristique du rapport primordial entre l'enfant et la mĂšre.

 

            L'image spéculaire.

            L'incidence du symbole sur l'objet a va se projeter sur l'image dans le miroir, inscrivant ou plaquant sur celle-ci un certain nombre de caractĂšres qui vont permettre l'identification spĂ©culaire, et, sur la base de celle-ci, l'organisation et la structuration de la perception en gĂ©nĂ©ral, du champ des objets du monde, qualifiĂ©s de ce fait par Lacan d'anthropomorphiques, voire d’egomorphiques, en lien avec la connaissance paranoĂŻaque. Par le biais du langage, l’enfant, qui n'est pas encore un locuteur, va reconnaĂźtre dans son reflet spĂ©culaire les prĂ©dicats de l'unitĂ©, de la permanence, de la forme, de la totalitĂ©, de l'identitĂ©, de la substantialitĂ©, au travers desquels il va formater son morcellement primitif. L'Ă©preuve du miroir est donc la premiĂšre expĂ©rience de liaison et de mise en forme par laquelle le sujet va installer dans une prĂ©sence aux contours bien dĂ©finis l’inconsistance originaire de son corps rĂ©el. L'image spĂ©culaire recouvre la place vide instaurĂ©e par le nom propre, qui procĂšde de l'oblitĂ©ration de l'objet a sous la marque du symbole. À ce titre l'image masque ou habille, au bout du compte, l'objet a lui-mĂȘme. Dans le stade du miroir, se livre l’expĂ©rience ou l’apprĂ©hension initiale des caractĂšres fondamentaux qui configurent toute reprĂ©sentation possible, soit le champ de la rĂ©alitĂ©. Sous la catĂ©gorie de l’Imaginaire, il faut donc placer la chaĂźne d'Ă©quivalence suivante : image = percept = champ de la reconnaissance = rĂ©alitĂ© = ordre du sensible en gĂ©nĂ©ral = sens = conscience = intentionnalitĂ© = intuition.

 

            Conclusion.

            Le livre de StĂ©phane Thibierge fait ressortir dans sa richesse et sa complexitĂ© la thĂ©orie lacanienne de la fonction spĂ©culaire. L'originalitĂ© de cette doctrine rĂ©side notamment dans la dĂ©rivation psychogĂ©nĂ©tique du champ de la rĂ©alitĂ©, du registre de la reprĂ©sentation, Ă  partir de l'expĂ©rience originaire de la reconnaissance de soi dans le miroir, – geste, Ă  ma connaissance, totalement inĂ©dit dans l'histoire des thĂ©ories philosophiques de la reprĂ©sentation, et, Ă  vrai dire, peu exploitĂ© depuis. La perception, la connaissance, l'objectivitĂ©, sont organisĂ©es et structurĂ©es par les caractĂšres mis en place lors du moment primordial de l'identification spĂ©culaire.  Les objets de l'expĂ©rience, de la connaissance, du monde, sont mis en forme et construits Ă  partir des coordonnĂ©es qui ont Ă©tĂ© configurĂ©es au moment de l'Ă©preuve spĂ©culaire. D'oĂč l'aspect de leurre, d'illusion, d'erreur qui affecte le champ de la reprĂ©sentation au regard du rĂ©el, inassignable et inconsistant, qui se rĂ©flĂ©chit en celle-ci.

            Ces considĂ©rations nous offrent une voie d'entrĂ©e, parmi bien d'autres, Ă  cette distinction Ă©trange que propose Lacan entre le rĂ©el et la rĂ©alitĂ©. Le rĂ©el serait le nom donnĂ© Ă  cette matĂ©rialitĂ© brute, immĂ©diate et originaire, chaotique ou inorganisĂ©e, Ă  jamais oblitĂ©rĂ©e, pour l'ĂȘtre parlant, par la mĂ©diation du langage. Par opposition Ă  la rĂ©alitĂ©, qui correspondrait au registre de la consistance, de la liaison et de l'homogĂ©nĂ©itĂ©, par lesquelles l'articulation de l'image et de la parole, le sens, tamponne et recouvre cette inconsistance primordiale. Le rĂ©el est ce qui vient dĂ©faire les liens, les regroupements qui organisent la consistance des reprĂ©sentations, il nomme une irruption d'inconsistance dans le registre de l'intentionnalitĂ©, ce qui toujours, inĂ©luctablement, inlassablement vient dĂ©sagrĂ©ger, battre en brĂšche, rebattre les cartes de tout savoir constituĂ©, de la dimension mĂȘme du comprĂ©hensible.

26/09/2016.

 

À propos de l'image et le Double, texte de Fulvio della Valle

À propos de l'Image et le Double

Fulvio della Valle

Le livre de Stéphane Thibierge, « L'image et le double. La fonction speculaire en pathologie », s'attache à présenter certains aspects fondamentaux de la théorie lacanienne de la représentation, à partir d'une analyse détaillée du processus de la reconnaissance spéculaire, éclairée a contrario par l'étude des dysfonctionnements pathologiques de cette reconnaissance.

Ces perturbations, ou pathologies de l'image du corps, peuvent se subdiviser en deux groupes, qualifiĂ©s tous deux de modes de dĂ©composition de l'image spĂ©culaire. D’une part, l’atteinte de la forme de l'image, selon la modalitĂ© d’une dissociation des Ă©lĂ©ments de l'image du corps, comme on l'observe par exemple dans des pathologies telles que le signe du miroir chez le schizophrĂšne ou les troubles de la reconnaissance dans la dĂ©mence sĂ©nile, oĂč le malade guette dans le miroir les indices d'une dĂ©sagrĂ©gation en cours de son image. D'autre part, le dĂ©doublement, que l'on trouve par exemple dans le phĂ©nomĂšne du compagnon imaginaire chez l'enfant, qui n'est pas nĂ©cessairement pathologique, dans l’hĂ©autoscopie, ou plus couramment lorsqu'on prend pour quelqu'un d'autre la personne qu'on voit dans un reflet de nous-mĂȘme.

À la dĂ©composition de l'image s’ajoute, dans certaines pathologies, la dissociation de l'image et du nom. Qu'il s’agisse d'une image sans nom, comme dans le syndrome de Capgras, oĂč le malade ne voit dans ses proches que des sosies de ceux-ci qui usurpent leur identitĂ©, mais il ne connaĂźt pas le nom vĂ©ritable de chacun de ces sosies, il ne peut assigner un nom Ă  chacune de ces images, perturbation appelĂ©e « agnosie d'identification ». Ou qu'il s’agisse d’un nom sans image, comme dans le syndrome de FrĂ©goli, oĂč la malade considĂšre que c'est une seule et mĂȘme personne, (dans le cas princeps l'actrice Robine), qui revĂȘt les apparences des tous les individus que la malade croise ; il y a donc un seul nom, Robine, pour les diffĂ©rentes images des semblables qu'elle perçoit.

Ces pathologies illustrent par contraste les processus Ă  l’Ɠuvre dans la mise en place de la reconnaissance de soi dans le miroir. Cette mise en place requiert l'intervention conjointe de trois Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes : l'objet a, le langage et l'image spĂ©culaire. Cette articulation, ce nouage, n'est pas une synthĂšse.

 

L'objet a.

L'objet a est caractĂ©risĂ© par l'auteur comme le rĂ©el premier du corps, le corps rĂ©el, le corps de l'enfant en tant qu'indĂ©fini, morcelĂ© et pulsionnel, – comme morcellement pulsionnel premier. C'est le bouquet de fleurs rĂ©elles dans le schĂ©ma optique, que Lacan caractĂ©rise comme une diversitĂ© non liĂ©e, qui n’acquiert d'unitĂ© que par l’entremise de l’encolure du vase imaginaire. Cette diversitĂ© non liĂ©e, cette inconsistance ou dĂ©liaison premiĂšre renvoie aux aspects gĂ©nĂ©raux de la prĂ©-maturation de la naissance chez l’homme : insuffisance rĂ©elle, impuissance ou incoordination motrice et posturale, discordance des pulsions, division.

Cette caractĂ©risation est mise en rapport avec le concept freudien de « la chose », (das ding), comme matiĂšre mythique et initiale du sujet. Initiale, en tant que rĂ©el premier du corps, mythique car une fois nommĂ©e, dĂ©terminĂ©e par l'opĂ©ration du langage, elle perd sa puretĂ© d'origine, et ne peut plus ĂȘtre reconstituĂ©e aprĂšs-coup que comme l'au-delĂ  indĂ©terminable de la mĂ©diation symbolique.

Notons que cet Ă©tat premier du corps comme anarchie pulsionnelle se retrouve parfois dans le rĂȘve sous la figuration de membres disjoints.

La chose freudienne se situe, en outre, en deçà de la distinction du moi et du non-moi. C’est un Ă©tat d'indistinction entre l'intĂ©rieur et l'extĂ©rieur, le dedans et le dehors.

Inconsistance, déliaison, indistinction.

Plus prĂ©cisĂ©ment l'objet a doit ĂȘtre dĂ©fini comme le point de recoupement entre ce rĂ©el morcelĂ© et sa prise dans le discours de la mĂšre. Le corps de l'enfant est dĂšs le dĂ©part plongĂ© dans le bain de langage que reprĂ©sente le discours de la mĂšre, le lieu de l’Autre. DĂšs lors, l'objet a se dĂ©finit comme le reste, irrĂ©ductible et insaisissable, de cette intersection entre le corps rĂ©el et l'articulation symbolique.

 

Le langage.

Le deuxiĂšme registre qui intervient dans la mise en place de la reconnaissance spĂ©culaire est le langage. Cette intervention est qualifiĂ©e de refoulement, neutralisation, Ă©lision de l’objet a, du corps rĂ©el de l'enfant, sous le trait ou le sceau du symbole. Cette incidence du langage est prĂ©sentĂ©e par le biais de quatre Ă©lĂ©ments, qui peuvent en dĂ©finitive ĂȘtre regroupĂ©s sous le premier d’entre eux, pour des raisons logiques qui apparaĂźtront aisĂ©ment.

La premiĂšre rubrique est l'IdĂ©al du moi, figurĂ© dans la partie droite du schĂ©ma optique en tant qu'espace virtuel. L’IdĂ©al du moi correspond Ă  l'ensemble des premiers signifiants, des traits symboliques primordiaux, par lesquels la mĂšre dĂ©signe, se rapporte Ă  l'enfant dans son discours. Son concept est liĂ© Ă  certaines considĂ©rations de Daniel Lagache, affirmant qu'avant d'exister pour lui-mĂȘme, l’enfant est reprĂ©sentĂ© par et pour l’Autre, sous la forme d’un pĂŽle d'attentes, de projets et d’attributs. Exemple d'attributs : sa place dans la lignĂ©e, son prĂ©nom, son sexe, son Ă©tat civil. L’IdĂ©al du moi est donc une pluralitĂ©, un groupe d'Ă©lĂ©ments symboliques, une constellation d’insignes, par lesquels l'enfant est introduit, insĂ©rĂ© dans le champ du langage. Cet ensemble d'attributs peut ĂȘtre rangĂ© sous la dĂ©nomination unique de marque symbolique.

Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment symbolique qui entre en jeu dans la mise en place de la phase du miroir est le nom propre. Il dĂ©signe une place vide, la place du sujet, du futur locuteur que va devenir l’enfant, l’instance qui met en circulation la parole dans l'Ă©change verbal. Il a pour caractĂ©ristique principale de n’avoir pas de signification, sinon marginale et secondaire au regard de sa fonction propre, qui est d’instancier dans le discours la place logique d'un locuteur singulier. Le nom propre indexe un sujet singulier sans prĂ©senter des dĂ©terminations de celui-ci et Ă  ce titre il l'Ă©lide dans l'opĂ©ration mĂȘme par laquelle il l’inscrit dans le discours.

L'absence de signification du nom propre permet aussi de comprendre, selon l’un de ses aspects, pourquoi il est il est le fondement de la mĂ©taphore. En effet, une mĂ©taphore est la substitution d'un signifiant Ă  un autre signifiant, ce qui suppose que l'on puisse dĂ©tacher celui-ci de sa signification – premiĂšre, littĂ©rale ou originaire, – pour le rattacher Ă  une autre signification, virtuellement n'importe laquelle.

La troisiĂšme catĂ©gorie est le trait unaire. Il dĂ©signe la forme pure de l'unitĂ© que vĂ©hicule tout signifiant en tant que tel. C’est le caractĂšre discret du signifiant en tant qu'il apporte ou instaure la dimension de l'unitĂ© – de la coupure, – dans le rĂ©el.

On voit Ă  ce stade pourquoi le nom propre et le trait unaire peuvent ĂȘtre rĂ©unis sous le prĂ©dicat de l’IdĂ©al du moi. Celui-ci dĂ©signe l'ensemble des signifiants, des insignes, qui inscrivent l'enfant dans l’ordre du discours. Le nom propre comme signifiant unique, privilĂ©giĂ©, exceptionnel, en est donc un Ă©lĂ©ment. Et le trait unaire, comme forme pure du caractĂšre discret mis en jeu par n'importe quel signifiant, est ce qui confĂšre son unitĂ© aussi bien au nom propre comme signifiant d'exception, qu'Ă  l’IdĂ©al du moi comme marque symbolique qui regroupe les attributs du sujet.

Il faut enfin mentionner le phallus comme ce qui sexualise cette marque symbolique en tant que marque du manque, permettant de tempĂ©rer la conjonction premiĂšre du corps de l’enfant et du lieu de l’Autre, en ouvrant une brĂšche dans l’ordre de la demande, ordre caractĂ©ristique du rapport primordial entre l'enfant et la mĂšre.

 

L'image spéculaire.

L'incidence du symbole sur l'objet a va se projeter sur l'image dans le miroir, inscrivant ou plaquant sur celle-ci un certain nombre de caractĂšres qui vont permettre l'identification spĂ©culaire, et, sur la base de celle-ci, l'organisation et la structuration de la perception en gĂ©nĂ©ral, du champ des objets du monde, qualifiĂ©s de ce fait par Lacan d'anthropomorphiques, voire d’egomorphiques, en lien avec la connaissance paranoĂŻaque. Par le biais du langage, l’enfant, qui n'est pas encore un locuteur, va reconnaĂźtre dans son reflet spĂ©culaire les prĂ©dicats de l'unitĂ©, de la permanence, de la forme, de la totalitĂ©, de l'identitĂ©, de la substantialitĂ©, au travers desquels il va formater son morcellement primitif. L'Ă©preuve du miroir est donc la premiĂšre expĂ©rience de liaison et de mise en forme par laquelle le sujet va installer dans une prĂ©sence aux contours bien dĂ©finis l’inconsistance originaire de son corps rĂ©el. L'image spĂ©culaire recouvre la place vide instaurĂ©e par le nom propre, qui procĂšde de l'oblitĂ©ration de l'objet a sous la marque du symbole. À ce titre l'image masque ou habille, au bout du compte, l'objet a lui-mĂȘme. Dans le stade du miroir, se livre l’expĂ©rience ou l’apprĂ©hension initiale des caractĂšres fondamentaux qui configurent toute reprĂ©sentation possible, soit le champ de la rĂ©alitĂ©. Sous la catĂ©gorie de l’Imaginaire, il faut donc placer la chaĂźne d'Ă©quivalence suivante : image = percept = champ de la reconnaissance = rĂ©alitĂ© = ordre du sensible en gĂ©nĂ©ral = sens = conscience = intentionnalitĂ© = intuition.

Conclusion.

Le livre de StĂ©phane Thibierge fait ressortir dans sa richesse et sa complexitĂ© la thĂ©orie lacanienne de la fonction spĂ©culaire. L'originalitĂ© de cette doctrine rĂ©side notamment dans la dĂ©rivation psychogĂ©nĂ©tique du champ de la rĂ©alitĂ©, du registre de la reprĂ©sentation, Ă  partir de l'expĂ©rience originaire de la reconnaissance de soi dans le miroir, – geste, Ă  ma connaissance, totalement inĂ©dit dans l'histoire des thĂ©ories philosophiques de la reprĂ©sentation, et, Ă  vrai dire, peu exploitĂ© depuis. La perception, la connaissance, l'objectivitĂ©, sont organisĂ©es et structurĂ©es par les caractĂšres mis en place lors du moment primordial de l'identification spĂ©culaire.  Les objets de l'expĂ©rience, de la connaissance, du monde, sont mis en forme et construits Ă  partir des coordonnĂ©es qui ont Ă©tĂ© configurĂ©es au moment de l'Ă©preuve spĂ©culaire. D'oĂč l'aspect de leurre, d'illusion, d'erreur qui affecte le champ de la reprĂ©sentation au regard du rĂ©el, inassignable et inconsistant, qui se rĂ©flĂ©chit en celle-ci.

Ces considĂ©rations nous offrent une voie d'entrĂ©e, parmi bien d'autres, Ă  cette distinction Ă©trange que propose Lacan entre le rĂ©el et la rĂ©alitĂ©. Le rĂ©el serait le nom donnĂ© Ă  cette matĂ©rialitĂ© brute, immĂ©diate et originaire, chaotique ou inorganisĂ©e, Ă  jamais oblitĂ©rĂ©e, pour l'ĂȘtre parlant, par la mĂ©diation du langage. Par opposition Ă  la rĂ©alitĂ©, qui correspondrait au registre de la consistance, de la liaison et de l'homogĂ©nĂ©itĂ©, par lesquelles l'articulation de l'image et de la parole, le sens, tamponne et recouvre cette inconsistance primordiale. Le rĂ©el est ce qui vient dĂ©faire les liens, les regroupements qui organisent la consistance des reprĂ©sentations, il nomme une irruption d'inconsistance dans le registre de l'intentionnalitĂ©, ce qui toujours, inĂ©luctablement, inlassablement vient dĂ©sagrĂ©ger, battre en brĂšche, rebattre les cartes de tout savoir constituĂ©, de la dimension mĂȘme du comprĂ©hensible.

26/09/2016.

 

Amusons nous Ă  tirer sur la corde, Norbert Bon

Amusons nous Ă  tirer sur la corde !

Norbert Bon

Ce sĂ©minaire d'Ă©tĂ©, ainsi que les journĂ©es sur le thĂšme : "En quoi la topologie oriente-t-elle notre clinique ?" ont donc Ă©tĂ© particuliĂšrement instructives. Notamment en ce que, au-delĂ  de la pirouette verbale dont nous avons coutume de faire malicieusement usage aprĂšs Lacan, en rĂ©pondant Ă  la question :"le nƓud, Ă  quoi ca sert ? ça serre...", finalement le nƓud ça sert... Ă  s'orienter dans la clinique. Et si beaucoup d'entre nous font de la topologie sans le savoir, tout de mĂȘme, Ă  se servir du nƓud, ça s'erre un peu moins ! Pourtant, il me semble que les ronds de ficelle, s'ils ont l'intĂ©rĂȘt de nous permettre d'expĂ©rimenter la butĂ©e sur le rĂ©el, constituent aussi un point de butĂ©e pour la pensĂ©e. Ils supposent une structure stable et inerte, dĂ©finitivement installĂ©e, avec les difficultĂ©s qui s'ensuivent pour rendre compte de l'opĂ©ration analytique, coupure et couture notamment, pour lesquelles nous n'avons ni ciseaux, ni fil, ni aiguille : uniquement la parole, dont le fil n'est pas homogĂšne Ă  la ficelle. La tresse, Ă  cet Ă©gard, lĂšve certaines difficultĂ©s, mais pas toutes, en supposant un nƓud, non pas fermĂ© mais toujours se tressant. On se reprĂ©sente alors plus facilement, sur ce tressage, la parole opĂ©rant au bon moment pour, par exemple, rectifier un passage dessus-dessous fautif.

 

La dynamique des nƓuds

On peut toutefois aller au-delĂ , c'est le propos de cette petite contribution. Il y a un champ que nous ne prenons pas en compte dans nos Ă©laborations gĂ©omĂ©triques des nƓuds, celui de leur dynamique que des physiciens cherchent Ă  modĂ©liser et dont Azar Kalatbari (1) rend compte dans un rĂ©cent article. Ils s'intĂ©ressent notamment Ă  la rigiditĂ© des fils et aux frottements entre eux. En effet, dĂšs lors que l'on n'a plus affaire Ă  une boucle mais Ă  une tresse, ce n'est plus seulement la rigiditĂ© du fil qui est Ă  prendre en considĂ©ration mais les forces de friction qui augmentent dans des proportions non linĂ©aires : "il suffit d'augmenter d'une petite boucle la configuration d'un nƓud pour que le systĂšme devienne beaucoup plus solide". L'auteur rappelle le nƓud d'amarrage : un tour mort et deux demi-clefs sur une bite, qui, de mĂ©moire de marin, n'a jamais lĂąchĂ©. Nous pourrions rĂ©flĂ©chir Ă  cette possibilitĂ© que l'un ou l'autre des ronds R S I puisse ĂȘtre redoublĂ©, voire plus. Par exemple, lorsque nous reprenons un Ă©noncĂ© Ă©quivoque et que l'analysant, plutĂŽt que d'en entendre le double sens possible, le referme sur son univocitĂ© en redoublant d'explication sur ce qu'il a voulu dire (et pas autre chose !), est-ce qu'il ne fait pas un tour supplĂ©mentaire sur I pour en augmenter la rĂ©sistance ? Ou un entortillement sur tout ou partie du rond, Ă  la maniĂšre d'un fil de tĂ©lĂ©phone ? Idem, lorsque l'hystĂ©rique renforce le rĂ©el de son symptĂŽme Ă  l'aide du discours de la science (fibromyalgies, maladies auto-immunes...) pour maintenir la "dĂ©liaison" d'avec le signifiĂ© sexuel refoulĂ© en I.

Cette dynamique nous permet, de plus, de reconsidĂ©rer la matĂ©rialitĂ© des brins en jeu puisque c'est prĂ©cisĂ©ment ce que fait l'ADN en se sur enroulant sur elle-mĂȘme lorsqu'elle se trouve dans des conditions difficiles susceptibles de la dĂ©grader (par exemple chez des bactĂ©ries vivant dans des sources volcaniques Ă  trĂšs haute tempĂ©rature). Et, non seulement la nature fait ainsi des nƓuds (parfois de trĂšs beaux nƓuds de trĂšfle !) mais elle nous enseigne comment couper et rabouter : depuis plusieurs dĂ©cennies dĂ©jĂ  ont Ă©tĂ© dĂ©couvertes ces enzymes baptisĂ©es "topo-isomĂ©rases" qui contrĂŽlent l'enroulement et la torsion des deux brins de l'ADN et qui savent comment couper un brin pour permettre Ă  l'autre de passer Ă  travers la coupure puis rabouter le premier. OpĂ©ration qui permet de dĂ©mĂȘler des nƓuds et d'ajouter ou enlever des super tours de l'ADN, notamment dans les processus de rĂ©plication, transcription et recombinaison. Dans la derniĂšre dĂ©cennie, ces dĂ©couvertes ont fait l'objet de recherches pharmaceutiques pour mettre au point des molĂ©cules bloquant l'action des ces enzymes pour freiner la duplication de bactĂ©ries pathogĂšnes ou de cellules cancĂ©reuses. (2)

 

Un modĂšle Ă  suivre ?

Si, comme le dit Lacan, le nƓud n'est pas un modĂšle mais la structure psychique mĂȘme, est-ce pousser l'hĂ©rĂ©sie trop loin que de penser que sa prĂ©sentation sous des formes autres que de ficelles, telles que des chaĂźnes d'information Ă©lectriques ou biochimiques, pourrait ĂȘtre plus affine avec la matĂ©rialitĂ© de la parole et du langage ? (3) Non pour rabattre le psychique sur le neuronal comme le font les thĂ©ories cognitives mais pour tenter de mieux s'orienter dans la clinique. A l'instar de Freud dans la seconde partie de son Entwurf, Ă  propos d'Emma dont le symptĂŽme (ne pas pouvoir aller seule dans un magasin) rĂ©sulte de "faux nouages" (falsche VernĂŒpfungen). Faux nouages entre une scĂšne 2, Ă  12 ans -les commis d'un magasin riant d'elle, Ă  propos de sa robe (Kleid), suppose-t-elle, et une scĂšne 1, Ă  8 ans, remĂ©morĂ©e dans l'analyse -un Ă©picier la pinçant au niveau des organes gĂ©nitaux Ă  travers les vĂȘtements (Kleider) et riant lui aussi. Le symbole "VĂȘtements" (Kleider) s'Ă©tant substituĂ© Ă  la chose refoulĂ©e ("l'attentat sexuel") "qui n'est devenu un trauma qu'aprĂšs coup" (nachtrĂ€glich) du fait que la pubertĂ© est intervenue. (4) Le rĂ©el de la scĂšne 1, nouĂ© au signifiant "Kleider", se trouve soudain, dans la scĂšne 2 nouĂ© Ă  une reprĂ©sentation sexuelle, jusque lĂ  dĂ©liĂ©e. Effet de sens imaginaire qui produit le symptĂŽme, on retrouvera le mĂȘme nouage pour la scĂšne primitive de "L'homme aux loups". Le "nachtrĂ€glich" ouvre ainsi une fenĂȘtre sur le passĂ©, d'oĂč il peut ĂȘtre vu comme actualisĂ© dans la scĂšne 2, avec la connotation sexuelle qui n'Ă©tait pas prĂ©sente dans la scĂšne 1. Et, ouvrir ainsi les cordes du temps a, si l'on en croit JosĂ© Carlos Somoza (5), toujours un effet traumatique !

 

Comment rendre compte de ce que l'analyste opĂšre Ă  la fois dans et hors du nƓud mais aussi sur un passĂ© actualisĂ© dans le prĂ©sent ? Lacan n'a pas connu les thĂ©ories des cordes (6) dont le succĂšs est trop rĂ©cent mais il en aurait peut ĂȘtre fait son miel : un multivers Ă  9, 10, 11, 25 dimensions ! D'autant plus qu'en raison des innombrables variables d'ajustement possibles en fonction de l'observation, elles sont, comme la psychanalyse, vĂ©rifiables mais pas rĂ©futables !

 

 

Notes

1 Khalatbari A., 2016, "La dynamique des nƓuds", Sciences et avenir, 832, juin 2016, p. 53-55.

2 Et, plus récemment, la mise au point de "ciseaux moléculaires", le Crispr-cas9, qui peut laisser augurer du meilleur comme du pire dans le domaine du forçage génétique.  C. F., Charpentier E., "CRISPR-Cas 9, l'outil qui révolutionne la génétique", Pour la Science, no 456, octobre 2015.

3 D'ailleurs, depuis quelques années, dans nos journées d'études ce sont les présentations informatiques qui tiennent la corde.

4 Freud S., 1895, Esquisse d'une psychologie, Ă©rĂšs 2011. Il semble pourtant que Freud rate une partie du nouage en le faisant reposer sur la contigĂŒitĂ© spatiale sexe/vĂȘtements, sans entendre la contiguĂŻtĂ© signifiante Kleid = vĂȘtement fĂ©minin/ Klein = petit, dont Freud relĂšvera dans un texte ultĂ©rieur qu'il dĂ©signe le clitoris (le petit pĂ©nis) qui a probablement Ă©tĂ© "pincĂ©" par l'Ă©picier et qui prĂȘte Ă  rire. On peut en trouver la confirmation dans le fait qu'il lui suffit d'ĂȘtre accompagnĂ©e par un "petit enfant" (klein Kind) pour pouvoir se rendre en sĂ©curitĂ© dans les magasins.

5 Somoza J. C., 2006, La théorie des cordes, Actes Sud, 2007.

6 Susskind L., 2005, Le paysage cosmique, Gallimard, folio essais, 2007.

 

Nancy, 12 septembre 2016

Sommes-nous des anthropophages modernes? conférence d'Angela jesuino

Sommes-nous des anthropophages modernes ?

Angela Jesuino

ConfĂ©rence Ă  la Maison de l’AmĂ©rique latine

4 janvier 2012

L’anthropophage, en ce qu’il nous offre Ă  cerner la diffĂ©rence entre incorporation et dĂ©voration,

nous permet-il de nous interroger sur la clinique contemporaine dans ses fondements ?

Nous partirons de l’anthropophagie culturelle brĂ©silienne et de la question qu’elle pose quant Ă  l’identification,

pour penser ce que serait le rapport « moderne » du sujet au signifiant.

Le thÚme choisi cette année a pu surprendre.

Donc je vais commencer en essayant d’apporter quelques prĂ©cisions par rapport Ă  notre visĂ©e.

De quelle anthropophagie parlons-nous ? Quand nous parlons de l’extension du domaine de l’anthropophagie, qu’est-ce que cela sous-tend ? De quoi voulons-nous parler?

Dans l’argument nous avons insistĂ© sur l’intĂ©rĂȘt renouvelĂ© que l’anthropophagie suscite aujourd’hui, intĂ©rĂȘt qui dĂ©passe le domaine de l’anthropologie et englobe aussi bien l’art contemporain que la philosophie dans une rĂ©appropriation du concept de dĂ©voration cher Ă  LĂ©vi-Strauss. Nous pensions alors par exemple, Ă  l’exposition « Tous cannibales » Ă  la Maison Rouge l’hiver dernier, immense succĂšs du public Ă  Paris et Ă  Berlin, Ă  l’accueil trĂšs favorable en France du livre MĂ©taphysiques cannibales Ă©crit par Eduardo Viveiros de Castro - un anthropologue brĂ©silien - mais on n’avait pas pu anticiper sur ce qu’une chaine de TL hollandaise a cru bon offrir Ă  son public quelques jours avant NoĂ«l : les deux prĂ©sentateurs de l’émission aprĂšs avoir fait prĂ©lever des morceaux de leur propre chair ont fait une dĂ©gustation de chair humaine en direct devant un public mĂ©dusé !

Vous voyez bien qu’entre l’anthropophagie ritualisĂ©e des peuples dits primitifs, le retour du thĂšme de la dĂ©voration cannibale dans l’art contemporain et le passage Ă  l’acte cannibale Ă  des fins mĂ©diatiques, nous ne sommes pas dans le mĂȘme registre.

En ce que me concerne et quand j’ai proposĂ© ce titre Ă  nos collĂšgues du cartel Qu’est-ce qu’on mange ? Extension du domaine de l’anthropophagie, j’avais comme projet mettre au travail une distinction pas facile Ă  opĂ©rer en psychanalyse ( si elle existe!) entre dĂ©voration et incorporation. Mon hypothĂšse Ă©tant que cet intĂ©rĂȘt accru pour l’anthropophagie dans les arts et la philosophie par exemple, Ă©tait Ă  lire comme une mise en avant de la dĂ©voration en dĂ©triment de l’incorporation dans la modernitĂ©. C’est une hypothĂšse que je vais essayer de dĂ©ployer ici avec cette question en prime : est-ce que nous sommes dans une conjoncture oĂč la distinction classique entre d’un cĂŽtĂ© la dĂ©voration de l’objet et de l’autre, l’incorporation du signifiant reste Ă  l’ordre du jour ? Ou bien l’anthropophagie non ritualisĂ©e, sortie du contexte du lien social qui la codifiait nous rĂ©serve-t-elle des surprises ? Et si surprise il y a, de quelle cĂŽtĂ© viendrait-elle ? OĂč est passĂ©e la mĂ©taphore qui, dans l’anthropophagie rituelle, rendait compte du rapport Ă  l’altĂ©rité ?

Il faut prĂ©ciser d’emblĂ©e que mon intĂ©rĂȘt pour l’anthropophagie, qui ne date pas d’aujourd’hui comme certains d’entre vous les savent, vient de l’anthropophagie dite « culturelle » brĂ©silienne et de ce que je lui suppose comme abord structural de notre subjectivitĂ© et de notre lien social.

Mais aujourd’hui je voulais faire un pas de plus.

Ce que l’anthropophagie culturelle brĂ©silienne rend compte Ă  mon sens c’est d’un rapport au signifiant qui ne passerait pas par l’opĂ©ration d’incorporation du signifiant mais par sa dĂ©voration avec des consĂ©quences cliniques qui serait Ă  dĂ©cliner. PrĂŽner la dĂ©voration Ă  la place de l’incorporation du signifiant a des consĂ©quences dans le processus d’identification du sujet bien sĂ»r, mais bien au-delĂ  de ça, dans le rapport du sujet au signifiant lui-mĂȘme. L’idĂ©e est que le rapport du sujet au langage se trouverait de ce fait modifiĂ©. Et par la mĂȘme occasion sa relation Ă  l’identification, au corps, Ă  la nomination et Ă  la filiation.

Si je vous dĂ©voile d’entrĂ©e de jeu mes hypothĂšses de travail c’est pour essayer de vous rendre sensible Ă  l’intĂ©rĂȘt que cette question peut avoir pour les psychanalystes - mais peut-ĂȘtre pas seulement - et aussi pour expliciter d’emblĂ©e un des paris qui nous a servi d’ouverture Ă  ce cycle Ă  savoir que l’anthropophagie, si on la prend du cĂŽtĂ© de la dĂ©voration signifiante, peut nous dĂ©boucher les oreilles en ce qui concerne la clinique contemporaine dans ces fondements et pas seulement dans sa phĂ©nomĂ©nologie.

Ceci Ă©tant posĂ©, vous pourriez lĂ©gitimement me demander : d’oĂč je sors de telles hypothĂšses fortes de travail ? Je vais essayer de les Ă©tayer en travaillant ce soir avec vous Ă  partir de trois fils qui ont guidĂ© ma rĂ©flexion dans une lecture qui se veut transversale, qui se veut de l’ordre d’un tissage et que je vous annonce de façon programmatique.

1) La description des rituels anthropophages des indiens brĂ©siliens rapportĂ©s par des voyageurs Ă©trangers notamment au 16Ăšme siĂšcle pour repĂ©rer ce qu’il en Ă©tait pour eux de la dĂ©voration de l’objet et de l’incorporation signifiante.

2) Comment Oswald de Andrade Ă  partir des descriptions de ces rituels a construit son anthropophagie culturelle oĂč la dĂ©voration a pris toute la place et a servi de pierre d’angle pour toute sa thĂ©orisation ultĂ©rieure : une philosophie de la dĂ©voration qui a dĂ©bouchĂ©e sur le retour du matriarcat technicisĂ©e et sur une utopie prĂ©sidĂ©e par l’homme ludens.

3) Ce que Freud et Lacan chacun Ă  sa façon ont pu nous enseigner sur la dĂ©voration et l’incorporation et les consĂ©quences que nous pouvons tirer de cet enseignement pour lire notre clinque actuelle.

Donc vous l’avez compris, je vais essayer de parler ici de l’anthropophagie autrement que comme le retour d’un fantasme archaĂŻque relevant seulement du registre de l’oralitĂ©. Je vais essayer d’interroger l’anthropophagie en faisant le pari qu’elle peut relever d’un traitement spĂ©cifique du signifiant. Quel rapport l’anthropophage en mangeant la chair de l’autre peut avoir avec le signifiant ? Qu’est-ce qu’il incorpore, qu’est-ce qu’il dĂ©vore ?

Que nous dit Hans Staden - ce voyageur allemand qui a Ă©tĂ© capturĂ© par une tribu indigĂšne brĂ©silienne et qui a rĂ©ussi Ă  s’échapper et dont le rĂ©cit a fait le tour du monde de l’époque - sur les rituels anthropophages de ces indigĂšnes qui ne faisaient la guerre qu'avec la seule finalitĂ© de capturer de prisonniers et non pas pour acquĂ©rir des nouveaux territoires? Que peut-il nous dire de ce cannibalisme systĂ©matique, puisque tous les prisonniers Ă©taient tuĂ©s, puis mangĂ©s selon un rite théùtrale invariable, aprĂšs un temps de captivitĂ© plus au moins long?

« Quand le prisonniers arrivent au village, les femmes et les enfants les accablent de coups; (...) Ensuite les sauvages les attachent fortement afin qu'ils ne puissent pas s'Ă©chapper; puis ils les mettent sous la garde d'une femme qui vit avec eux. Si cette femme devient grosse, ils Ă©lĂšvent l'enfant; et quand l'envie leur prend, ils le tuent et le mangent. Ils nourrissent bien leur prisonnier. Au bout d'un certain temps, ils font leur prĂ©paratifs (...) Lorsque tout est prĂ©parĂ©, ils arrĂȘtent le jour du massacre, ils invitent les habitants des autres villages Ă  assister Ă  la fĂȘte (...) Quand les hĂŽtes arrivent (...) le chef les salue, en disant : « Venez nous aider Ă  dĂ©vorer notre ennemi »[1]

S'en suit un rituel fort long et complexe fait des danses, chants, beuveries, prĂ©paration des corps des tous les participants et aussi prĂ©paration de la massue qui servira Ă  l'exĂ©cution. Au moment venu «Le principal chef s'avance alors, prend (la massue) et la passe une fois entre les jambes de l'exĂ©cuteur, ce qu'ils regardent comme un honneur. Celui-ci la reprend, s'approche du prisonnier et lui dit : « Me voici! Je viens pour te tuer; car les tiens ont tuĂ© et dĂ©vorĂ© un grand nombre des miens» Le prisonnier lui rĂ©pond : « Quand je serai mort, mes amis me vengeront » Au mĂȘme instant, l'exĂ©cuteur lui assĂšne sur la tĂȘte un coup qui fait jaillir la cervelle. Les femmes s'emparent alors du corps, le traĂźnent auprĂšs du feu, lui grattent la peau pour la blanchir et lui mettent un bĂąton dans le derriĂšre pour qui rien ne s'en Ă©chappe »[2]

Staden décrit alors en détail le dépeçage et le partage du corps fait par les hommes et le traitement réservé aux entrailles qui reste l'affaire des femmes et des enfants, qui sont quant à eux chargés de manger les restes. Il conclut en disant : « AussitÎt que tout est terminé, chacun prend son morceau pour retourner chez lui »[3]

Un seul homme ne participe pas Ă  l’agape rituelle : le meurtrier. Juste aprĂšs l’exĂ©cution il est tenu de vomir, puis de jeĂ»ner pendant une lune (l'Ă©quivalent d'un mois), il doit porter le deuil de la victime et modifier son nom. C’est le traitement rĂ©servĂ© au meurtrier qui va maintenant nous intĂ©resser :

« L’exĂ©cuteur ajoute un nom au sien, et le chef lui trace une ligne sur le bras avec la dent d'un animal sauvage. Quand la plaie est refermĂ©e, la marque se voit toujours, et ils regardent cette cicatrice comme un signe d'honneur »[4]

Jean de LĂ©ry, dans son Histoire d’un voyage faite en la terre du BrĂ©sil publiĂ© en 1578, nous en donne une description plus dĂ©taillĂ©e :

«Quant Ă  celui ou ceux qui ont commis ces meurtres, rĂ©putant Ă  cela grand gloire et honneur , dĂšs le mĂȘme jour qu'ils auront fait le coup, se retirant Ă  part, ils se feront non seulement inciser jusqu'au sang la poitrine, les bras, les cuisses, les gras de jambes et autres parties du corps, mais aussi, afin que cela paraisse toute leur vie, ils frottent ces taillades de certaines mixtions et poudre noir qui ne se peut jamais effacer; tellement que tant plus qu'ils sont ainsi dĂ©chiquetĂ©s, tant plus connaĂźt-on qu'ils ont beaucoup tuĂ© de prisonniers et par consĂ©quent sont estimĂ©s plus vaillants par les autres »[5]

Hans Staden lui mĂȘme revient sur cette question de la nomination lors d'un autre passage :

« La plus grande gloire chez ces Indiens est d'avoir pris et tué un ennemi; et ils ont l'habitude de se donner autant de noms qu'ils en ont tué. Ceux qui en portent un grand nombre sont regardés comme les principaux de la nation »[6]

Ce lien entre meurtre et nom est aussi mentionné par Thévet dans son ouvrage de 1585 :

« Un point ai-je à rappeler, à savoir que les Toupinambaux, Toupinenquin, Touaja et autres, qui sont issus d'entre eux, ont cette loi touchant le meurtre de leurs ennemis que sitÎt qu'ils en ont tué un, ils prennent un nom nouveau, et pour ce ne laissent-ils pas de retenir le leur propre, qu'ils ont eu auparavant de ceux qu'ils ont tué . Que si d'aucun n'en a point tué, et qu'il ne fasse que commencer en ce métier, il change le nom qu'il avait en enfance, au nom qu'il lui agrée. Et est une maxime inviolable entre eux qu'ils prennent autant de noms, qu'ils tuent de leurs ennemis. Or celui qui a le plus de noms, est le plus brave, prisé et réputé, d'avoir mis à mort le plus d'ennemis ... »[7]

Pourquoi je vous raconte tout cela? Pour faire valoir dans ce rituel, une espĂšce de dichotomie: il y a celui qui tue et ceux qui mangent.

CĂŽtĂ© tribu, cĂŽtĂ© mangeurs, la place rĂ©servĂ© Ă  l’ennemi est celle d'un objet Ă  ĂȘtre dĂ©vorĂ© entiĂšrement, objet de haine et de vengeance, objet Ă  qui on souhaite tout le mal mais qui va ĂȘtre dĂ©vorĂ© jusqu’aux entrailles sans qu’on ne laisse aucun reste. Ce qui est dĂ©vorĂ© c’est ce qu’on haĂŻt mais dont on savoure la chair et la graisse, dont on boit le sang, rituel maintes fois rĂ©pĂ©tĂ© jusqu’à la prochaine guerre, la prochaine prise, la prochaine vengeance. DĂ©voration donc dans le rĂ©el de la chair de ce que je haĂŻs mais que je mange et dont je ne crache rien. Ici il n’y a pas de mĂ©taphore, je mange rĂ©ellement l’autre. CĂŽtĂ© mangeurs, il faut croire, pas d’autre consĂ©quence que la digestion et la relance de la logique guerriĂšre.

D’autre part, du cĂŽtĂ© de celui qui tue, il est assignĂ© au jeĂ»ne, il ne dĂ©vore rien. Son acte meurtrier a des consĂ©quences qu’il assume individuellement et qui lui assurent gloire et pouvoir. L’inscription de cet acte se fait dans un double registre : sur son corps, par la scarification et dans le registre de la nomination par le rajout d'un nom. Pouvons-nous soutenir - vu la trace symbolique indĂ©niable laissĂ©e Ă  la fois sur le corps de ces peuples sans Ă©criture que dans le rajout du nom - qu’il s’agit ici d’une opĂ©ration d'incorporation ? Je suis tentĂ© de le penser mĂȘme s'il faut attirer votre attention sur deux aspects importants de cette incorporation: d'une part nous sommes ici dans le registre du multiple : autant de noms que d’ennemis tuĂ©s, et d'autre part ce qui est incorporĂ©e est de l'ordre de l'altĂ©ritĂ© radicale, forme de vengeance qui Ă©tait pour eux, il faut le savoir, l’expression suprĂȘme de la justice.

De toute Ă©vidence, l’opĂ©ration mise en place cĂŽtĂ© mangeurs et cĂŽtĂ© tueur ne semble pas ĂȘtre la mĂȘme ni avoir les mĂȘmes consĂ©quences, mĂȘme si nous pouvons penser que ces deux places - celle du tueur et celle du mangeur - sont sĂ»rement indissociables et que lĂ  du coup, il ne peut pas y avoir l’un sans l’autre.

Ce qui est trĂšs intĂ©ressant et je pense que vous y ĂȘtes sensibles c’est que dans ce rituel divisĂ© comme cela entre dĂ©voration de l’objet d’un cĂŽtĂ©, incorporation du signifiant de l’autre, nous retrouvons ce que nous pourrions appeler les deux Ă©tapes de la thĂ©orie de l’identification en psychanalyse.

Cependant je voudrais attirer votre attention sur quelque chose qui m’a sautĂ© aux yeux en relisant justement ce texte magistrale de Freud qui est Totem et Tabou : le repas totĂ©mique cher Ă  Freud ce n’est pas la mĂȘme chose, ce n’est pas du mĂȘme ordre que ce que l’anthropophagie rituelle brĂ©silienne en tout cas, met en avant : nous on mange l’autre et pas le pĂšre.

En effet, dans le monothĂ©isme notamment chrĂ©tien comme nous rappelait Cl. Landman « ceci est mon corps » de l’eucharistie, peut ĂȘtre l’horizon mystique et mĂ©taphorique de la matĂ©rialitĂ© de l’incorporation. Mais en ce qui nous concerne, nos ancĂȘtres ont mangĂ© de la chair humaine sans aucune mĂ©taphore et ce n’était pas celle du pĂšre, de l’ancĂȘtre commun, mais celle de l’ennemi, de l’étranger. Cela suffit-il pour changer la donne ? Ou il faut supposer qu’ils Ă©taient parfaitement au clair avec un autre texte magistral de Freud : MoĂŻse et le monothĂ©isme oĂč il soutient la thĂšse que le pĂšre dans l’autre est Ă©tranger ?

Si on est un petit peu sĂ©rieux il me semble qu’il faut tenir compte de ces diffĂ©rences importantes entre le repas totĂ©mique et le repas anthropophage.

Cela d’ailleurs n’a pas Ă©chappĂ© me semble-t-il Ă  Oswald de Andrade qui, dans son manifeste de 28, s’est attaquĂ© de front au texte de Freud lui-mĂȘme ;

***

Je prends lĂ  mon deuxiĂšme fil car la question qui se pose Ă  nous maintenant est celle de savoir ce qu’Oswald de Andrade en a fait de ce rituel anthropophage. Il a fait une marque de la culture brĂ©silienne. Il en a fait le manifeste Anthropophage. Le contexte ici est important : il s'agit de dĂ©fendre un art national. Le manifeste antĂ©rieur, celui de la PoĂ©sie Pau Brasil - qui est un manifeste sur la langue elle-mĂȘme : « la langue sans archaĂŻsmes, sans Ă©rudition. La contribution millionnaire de toutes les erreurs. Comme nous parlons. Comme nous sommes » - annonçait dĂ©jĂ  le programme : dĂ©finir le national et l’étranger et nous donner un mode d’emploi.

Autrement dit, comment faire avec ce qui nous vient de l’Autre justement ?

Le mode d’emploi qui semble valoir est assez simple et il se trouve dans le Manifeste Anthropophage : absorber toujours et directement le tabou. L'anthropophagie y est mise en avant comme seul lien social et unique loi du monde.

« Anthropophagie. Absorption de l'ennemi sacré. Pour le transformer en totem. L'humaine aventure. La terrestre finalité. Seuls les pures élites ont su réaliser l'anthropophagie charnelle qui porte en elle la plus haute compréhension de la vie et se joue de tous les maux identifiés par Freud, les maux évangélistes. Ce qui se produit ce n'est pas une sublimation de l'instinct sexuel. C'est l'échelle thermométrique de l'instinct anthropophage »

Vous voyez l’attaque directe, le refus catĂ©gorique du texte de Freud dans ce qui justement pourrait venir faire incorporation et ses consĂ©quences. Il est en effet trĂšs explicite : « l’indien ne dĂ©vore pas par gourmandise mais dans un acte symbolique et magique oĂč se trouve toute sa comprĂ©hension de la vie et de l’homme. Il s’agit simplement de la transformation du Tabou en Totem, autrement dit de la limite et de la nĂ©gation en Ă©lĂ©ment favorable. Vivre c’est totĂ©miser ou violer le tabou »

Dans ce contexte il ne me semble pas abusif de souligner ici le choix d'Oswald de Andrade en lisant Staden : il a privilĂ©giĂ© le cĂŽtĂ© mangeurs du rituel anthropophage et donc ce qui relĂšve avant tout de la dĂ©voration. J’ai envie de dire que l’Uncorporation est laissĂ©e aux indiens et nous brĂ©siliens nous avons rĂ©cupĂ©rĂ©e la dĂ©voration en hĂ©ritage. Vous voyez que l'enjeu est de taille : essayer de prĂ©ciser l'opĂ©ration psychique qui sert de soubassement Ă  l'anthropophagie culturelle brĂ©silienne Ă©levĂ©e au rang de marque de notre culture et bien sĂ»r aussi de notre subjectivitĂ©.

Mais comme j’essaie de faire entendre l’anthropophagie d’Oswald de Andrade ne se rĂ©duit pas Ă  un manifeste d’affirmation de la littĂ©rature nationale comme pense certains.

En 1950, Oswald de Andrade reprend l’idĂ©e de l’Anthropophagie mais cette fois-ci pour l’ériger en Weltanschaung et Ă©crit La Crise de la Philosophie Messianique oĂč il annonce – ce sont ces mots – la faillite du rĂ©gime paternel. Pour lui aussi, le monde se divise en deux hĂ©misphĂšres culturels : Matriarcat et Patriarcat. Il nous averti qu’il y a une radicale opposition des concepts qui dĂ©bouche sur une radicale opposition de conduites.

Retrouvons-nous ici le partage entre incorporation et dévoration?

De quoi s’agit-il ? Le Patriarcat selon lui recouvre le monde de l’homme civilisĂ©, de culture messianique, basĂ© sur un tripode : le fils de droit paternel, la propriĂ©tĂ© privĂ©e du sol et un Etat de classes. A cela il oppose le Matriarcat, le monde de l’homme primitif, de culture anthropophage avec un autre tripode : le fils de droit maternel, la propriĂ©tĂ© collective du sol et un Etat sans classes ou l’absence d’Etat.

Dans une dĂ©marche qui prend en compte la dialectique, Oswald de Andrade nous donne la « formulation essentielle de l’homme comme problĂ©matique et comme rĂ©alité »  qu’il dĂ©veloppe comme il se doit, en trois temps :

« une thĂšse : l’homme naturel,

une antithĂšse : l’homme civilisĂ©,

et une synthĂšse : l’homme naturel technicisé »

AprĂšs avoir constatĂ© l’échec de l’identification par incorporation et affirmĂ© que « la vie est

dĂ©voration » Oswalde de Andrade nous annonce le retour du Matriarcat mais pas n’importe lequel. Il rĂ©intĂšgre la vie primitive dans la civilisation et propose la sociĂ©tĂ© matriarcale de l’ñge des machines. Le matriarcat c’est donc un retour, mais marquĂ© par un progrĂšs : il s’agit maintenant de l’homme primitif technicisĂ©, de la barbarie technicisĂ©e, oĂč toute la place est faite au progrĂšs de la sociĂ©tĂ© industrielle avec les avancĂ©es de la technique. Le progrĂšs et la technique vont permettre quoi ? Le retour de l’oisivetĂ© et sa dĂ©mocratisation. Et c’est avec ce signifiant lĂ  qu’Andrade va tisser le fil de son utopie sociale fruit donc de la faillite du pĂšre, du retour du matriarcat avec sa culture anthropophage et du progrĂšs de la technique.

Ecoutons quelques extraits de l’Utopie oswaldiana qui peut nous laisser rĂȘveur sur l’actualitĂ©

de ses propos :

« Dans le monde hyper technicisĂ© qui s’annonce, lorsque les derniĂšres barriĂšres du

Patriarcat seront tombĂ©es, l’homme pourra gaver sa paresse innĂ©e, mĂšre de la fantaisie, de

l’invention et de l’amour. AprĂšs le Faber, le Viator et le Sapiens va prĂ©valoir alors l’homme

ludens. Dans l’attente sereine de la dĂ©voration de la planĂšte par l’impĂ©ratif de sa destinĂ©e

cosmique »

« La masse dĂ©mocratique qui monte cherche Ă  rĂ©aliser ici bas l’oisivetĂ© promise par les

religions dans le royaume du ciel et nous assistons Ă  une dĂ©mocratisation de l’oisivetĂ© et de

la culture ». « Toute l’humanitĂ© marche vers l’oisivetĂ©. Le BrĂ©sil a Ă©tĂ© seulement l’horizon

utopique de l’oisivetĂ©. Mais il l’a Ă©tĂ© de façon splendide »

Dans des entretiens encore plus tardifs qui datent d’un peu avant sa mort en 54, Andrade

ne lĂąche rien, prĂŽne une philosophie de la dĂ©voration et lance : « Nous les brĂ©siliens nous offrons la clef que le monde cherche aveuglement : l’Anthropophagie »

La philosophie de la dĂ©voration implique une conception matriarcale d’un monde sans Dieu

oĂč  la dĂ©voration porte en soi l’immanence du danger. Il n’y a pas, contrairement Ă  une conception patriarcale et messianique, une transcendance du danger et une possible intervention divine et dĂ©finitive. L’anthropophage se voit de ce fait livrĂ© Ă  la peur ancestral face Ă  la vie qui est dĂ©voration pure.

Cela nous permet maintenant de mieux dĂ©finir l’anthropophage selon Oswald de Andrade :

Il est celui qui n’incorpore rien, encore moins de point fixe, qui vit dans un monde rĂ©git par la « philosophie de la dĂ©voration », fils du progrĂšs technique qui lui ouvre la porte de l’oisivetĂ© et de la construction d’un homme ludens, c'est-Ă -dire le parfait citoyen du matriarcat technicisĂ©.

En refusant Totem et Tabou, il refuse le patriarcat et ce qui s’en dĂ©duit. Il refuse la morale chrĂ©tienne et sa culpabilitĂ©. Il met en place la philosophie de la dĂ©voration, mot clĂ© du matriarcat et de l’utopie oswaldienne  prĂ©sidĂ©e par l’homme ludens.

Pourquoi je vous amĂšne aussi loin dans la pensĂ©e d’Oswald de Andrade?

Pour Ă©tayer ma thĂšse de dĂ©part : ce qui est en jeu dans l’anthropophagie c’est le rapport au signifiant voire sa transmission. Quand Andrade met la dĂ©voration comme pierre angulaire du matriarcat de quoi nous parle-t-il ? Sinon d’une autre forme de transmission du signifiant ? Car nous savons que dans le matriarcat justement la transmission du phallus, pour ĂȘtre explicite, se fait par une voie spĂ©cifique, diffĂ©rente de celle Ă©tablie dans le patriarcat qui suppose lui, l’Uncorporation.

***

Prenons maintenant le troisiĂšme fil, celui de ce que nous enseigne la psychanalyse sur la dĂ©voration et l’incorporation. Ce n’est pas tout Ă  fait Ă©vident d’en faire la diffĂ©rence d’emblĂ©e.

Comment la psychanalyse parle de la dévoration ?

Je vais retenir chez Freud quelques citations tout au long de son Ɠuvre pour vous signaler comment dans le texte freudien les termes de dĂ©voration, incorporation et identification semblent imbriquĂ©s sans qu’on puisse vraiment les diffĂ©rencier. La dĂ©voration de l’objet vaut incorporation et sert de prototype Ă  l’identification:

1905 in Trois essais  sur la vie sexuelle:

« Une premiĂšre organisation sexuelle prĂ©gĂ©nitale de cette sorte est l’organisation orale ou, si l’on veut, cannibalique. L’activitĂ© sexuelle n’y est pas encore sĂ©parĂ©e de l’ingestion de nourriture, les opposĂ©s ne sont pas encore diffĂ©renciĂ©s en elles. L’objet de l’une de ces activitĂ©s est aussi celui de l’autre, le but sexuel consiste en l’incorporation de l’objet, prototype de ce qui jouera plus tard, en tant qu’identification, un rĂŽle psychique tellement significatif »

1913 in Totem e Tabou :

«  et par l’acte de le dĂ©vorer ils rĂ©alisaient l’identification avec lui, chacun d’entre eux acquĂ©rant ainsi une partie de sa force »

1915 in Pulsion et destins de la pulsion :

« Nous reconnaissons le stade d’incorporation ou de dĂ©voration comme Ă©tant la premiĂšre de ces finalitĂ©s – un type d’amour qui est compatible avec l’abolition de l’existence sĂ©parĂ©e de l’objet et qui donc peut ĂȘtre dĂ©crite comme ambivalente »

1938 in Moise et le monothéisme :

« Nous pouvons comprendre le cannibalisme comme une tentative d’assurer une identification avec lui (le pĂšre), par l’incorporation d’un morceau de lui »

.

Que nous dit Lacan notamment dans la leçon du 05 juin 1957 de son sĂ©minaire La relation d’objet ?

« (la castration maternelle) nous la voyons dans la situation primitive en tant qu’elle implique pour l’enfant la possibilitĂ© de la dĂ©voration et de la morsure »

« il y a une antĂ©rioritĂ© de la castration maternelle, la castration paternelle en est un substitut qui n’est pas moins terrible peut-ĂȘtre mais qui est certainement plus favorable parce que lui est susceptible de dĂ©veloppement, au lieu que dans l’autre cas pour ce qui est de l’engloutissement et de la dĂ©voration par la mĂšre, c’est sans issue de dĂ©veloppement »

« C’est trĂšs prĂ©cisĂ©ment entre ces deux termes - un oĂč il y a un dĂ©veloppement dialectique possible ,une rivalitĂ© avec le pĂšre, un meurtre du pĂšre possible, que le complexe de castration est fĂ©cond dans l’ƒdipe, au lieu qu’il ne l’est pas du cĂŽtĂ© de la mĂšre, pour une simple raison, c’est qu’il est tout Ă  fait impossible d’évider de la mĂšre parce qu’elle n’a rien qu’on puisse lui Ă©vider.

Puis dans son sĂ©minaire sur l’Identification :

« L’identification de la premiĂšre espĂšce celle singuliĂšrement ambivalente se fait sur le fond de l’image de la dĂ©voration assimilante »

Chez Lacan donc la dĂ©voration semble se situer dans un premier temps du cĂŽtĂ© de la castration maternelle, cĂŽtĂ© oĂč le sujet ne trouve aucune issue dialectique. Cela alimente les fantasmes de dĂ©voration par la mĂšre et son corollaire, la possibilitĂ© pour l’enfant de mordre, de dĂ©vorer.

Par ailleurs ce n’est pas dans le sĂ©minaire sur l’identification que Lacan abordera la question dĂ©licate du premier type d’identification avancĂ©e par Freud : l’identification primordiale au pĂšre. Il sera dons beaucoup plus prĂ©cis dans la leçon du 03 mars 65 de son sĂ©minaire sur Les problĂšmes cruciaux pour la psychanalyse oĂč, si j’ose dire, il prend le problĂšme de l’incorporation Ă  bras le corps.

Sans revenir sur les citations elles mĂȘme, on peut s’appuyer sur le texte de Lacan pour avancer que du repas totĂ©mique Ă  l’Uncorporation, la psychanalyse s’est servi du mythe cannibale pour rendre compte - selon Freud – du rapport au pĂšre, de l’identification primordiale, de l’origine de l’idĂ©al du moi, de la morale et de la religion et - selon Lacan- de la prise du sujet dans le langage.

Dans un cas comme dans l’autre, cette identification primordiale au pĂšre ou cette mise en place du Un dans l’Autre ou encore cette mise en place de la batterie minimale des signifiants, S1 et S2 d’oĂč Lacan va dĂ©duire l’écriture du sujet divisĂ© et de l’objet a, la logique du fantasme et la dialectique du dĂ©sir, est le dĂ©part nĂ©cessaire Ă  toute autre identification Ă  venir, y compris sexuelle.

Nous savons aussi, que cette incorporation primordiale, cette prise du signifiant dans le corps, in-corpore, est ce qui forge le corps que nous avons et la distribution de jouissance qui lui revient. Nous savons aussi que c’est de lĂ  que peut nous venir un pĂšre d’oĂč nous pouvons nous rĂ©clamer pour Ă©tablir une filiation et faire valoir une nomination.

Que se passe-t-il si on dĂ©vore le Un au lieu de l’incorporer comme c’est mon hypothĂšse ici ? Il faut souligner que cette dĂ©voration du signifiant dont je suis partie pour faire cette lecture de l’anthropophagie, n’est Ă©crite nulle part, ni chez Freud, ni chez Lacan et mĂȘme pas chez Andrade. Cette hypothĂšse est donc le rĂ©sultat du tressage de ces trois fils de dĂ©part mais pas seulement.

Je pense surtout pouvoir la dĂ©duire actuellement de la clinique subjective et social pas seulement au BrĂ©sil, mĂȘme si cela reste paradigmatique pour moi.

Quelles seraient les consĂ©quences de cette mise en avant, de cette prĂ©valence de la dĂ©voration ? Quelles seraient les consĂ©quences si l’anthropophage accomplit son rĂȘve de rĂ©ussir une incorporation sans aucune consĂ©quence symbolique  comme nous l’indiquait Charles Melman dĂ©jĂ  en 1989 ?

Comment ces conséquences se déclinent-t-elles ?

Dans les affres de l’identification : s’il est vrai que nous dĂ©vorons pour refuser l’incorporation, pour refuser l’identification, la soumission au signifiant, la soumission au Un, le prix Ă  payer est celui d’ĂȘtre multiple.

Lorsqu'on est multiple, qui est la thĂšse que j’ai dĂ©jĂ  dĂ©fendu ailleurs, lorsqu'on on ne se rĂ©fĂšre pas au Un du comptage justement, quel rapport pouvons-nous avoir avec l’altĂ©rité ? Que dire d'autre que l'altĂ©ritĂ© justement nous la dĂ©vorons? Quel rapport pouvons-nous avoir avec l’étranger ? D’ailleurs qui viendrait faire figure d'Ă©tranger si moi-mĂȘme je suis mutant ? Si je peux changer de sexe, de corps, d’identité ? Si je me meus dans un espace oĂč la jouissance du corps tend Ă  effacer le trait, si je viens d’une culture oĂč le carnaval - pour citer encore une fois Oswald de Andrade - est la « manifestation religieuse de la race » ? Si je me meus dans un espace oĂč c’est le prĂ©nom qui me prĂ©sente, c’est-Ă -dire mes insignes imaginaires ? L’identification sexuelle n’échappe Ă©videmment pas Ă  cette logique : lĂ  aussi nous sommes multiples, bisexuelles, aptes au travestissement et plus si affinitĂ©s.

Dans la prévalence du corps dans la culture et son traitement :

Force est de constater que le corps a une place prĂ©gnante dans la culture, au point qu’on pourrait parler d’un « corps Ă  tout faire. » Pourquoi une telle place ?

Peut-ĂȘtre faudrait-il avancer que c’est le corps qui nous fait tenir dans la mesure oĂč il se proposerait, dans sa jouissance, comme seul point fixe dont le sujet peut se prĂ©valoir. Cela peut se lire cliniquement non seulement dans le cĂŽtĂ© festif du corps au BrĂ©sil mais aussi dans des manifestations massives d’angoisse quand le corps est mis en question dans son image ou dans sa chair.

Pourquoi insister sur cette dimension du corps dans sa jouissance  au détriment du trait identificatoire ?

Si nous dĂ©vorons du Un au lieu de l’Un-corporer, quel serait le statut de ce corps ? Un corps pas tout phallique ? Pas tout colonisé  par le Un ? Pas tout corpsifié ? Un corps plus « libre » Ă  l’égard de cet Un ? Corps du coup livrĂ© sans retenu Ă  une forme de jouissance Autre ?

Cela pourrait ĂȘtre une piste pour expliquer le traitement du corps au BrĂ©sil :

-Ă  la fois corvĂ©able Ă  merci dans la chirurgie esthĂ©tique, rĂ©pondant aux dĂ©rives identitaires, corps plastique au service d’une image Ă  parfaire sans aucune butĂ©e,  pris dans un court-circuit pulsionnel.

- Ă  la fois, lieu oĂč on donne Ă  « lire », oĂč on vient inscrire ( ?) la filiation, la nomination et la descendance.

Dans la problĂ©matique de la filiation toujours Ă  vĂ©rifier, Ă  rĂ©inventer. Un appel incessant au religieux vient tĂ©moigner de l’espoir que nous gardons d’acquĂ©rir enfin la filiation qui convient toujours sous le mĂȘme modĂšle : nouvelle nomination en langue Ă©trangĂšre de prĂ©fĂ©rence, nouvelle famille spirituelle, nouveaux ancĂȘtres, avec Ă  la clef la possibilitĂ© de voir son corps possĂ©dĂ© par la divinitĂ© elle-mĂȘme. Que ce soit du cĂŽtĂ© des religions afro-brĂ©siliennes avec la transe, du cĂŽtĂ© du pentecĂŽtisme Ă  la brĂ©silienne avec le parler en langues et l’exorcisme pour tous, ou plus rĂ©cent et surprenant encore, du cĂŽtĂ© de l’adhĂ©sion des brĂ©siliens Ă  l’islam, le schĂ©ma se rĂ©pĂšte.

Dans le type de nomination : Quel type de nomination prĂ©side Ă  cette filiation toujours en construction comme notre identitĂ© mĂȘme? A dĂ©faut de l’incorporation, la nomination resterait-elle encore une prĂ©rogative du pĂšre? Qui nomme alors ? Nomination plutĂŽt signifiĂ©e de la place du maĂźtre rĂ©el qui ne suppose pas la mise en place du Un justement. Quel statut pour cette nomination alors ? Nomination toujours symbolique ou plutĂŽt imaginaire comme tĂ©moigne son caractĂšre mouvant et instable ?

On peut se demander pourquoi cette tentative constante de nouer le rĂ©el par l’imaginaire Ă  l’Ɠuvre dans la dĂ©voration, dans la filiation et dans la nomination.

Mais au fond, avons-nous le choix s’il est vrai que nous dĂ©vorons le signifiant ? A « choisir » la dĂ©voration avons-nous quelque chose d’autre Ă  nous mettre sous la dent que la dimension imaginaire ?

Question subsidiaire à dĂ©velopper: c’est un choix collectif celui de dĂ©vorer et non pas d’incorporer ? Comment est-il dĂ©terminé ?

Le corps aurait-il encore ici aussi toute sa place confirmant sa vocation à tout faire ? ConfÚre les tatouages qui viennent marquer (?), inscrire (?) le nom propre ou la descendance sur les avant bras, le dos et les chevilles comme un ornement en plus.

***

Avant de conclure tout Ă  fait j’aimerais revenir Ă  notre pari du dĂ©part en ce qui concerne la clinique contemporaine. Il me semble avoir compris que si nouvelle Ă©conomie psychique il y a, c’est bien celle qui inaugure un nouveau rapport au Un avec son cortĂšge de consĂ©quences. Seulement dans les AmĂ©riques ce nouveau rapport au Un a Ă©tĂ© mis en place dans des conditions historiques et Ă©conomiques donnĂ©es et nous pouvons penser que d’emblĂ©e RSI s’est Ă©crit autrement. Ce n’est pas le cas en Europe oĂč c’est le discours de la science et de l’économie libĂ©rale qui vient dĂ©tricoter ce que le Nom du PĂšre avait nouĂ©e.

Peut-ĂȘtre pouvons-nous faire l’hypothĂšse qu’u BrĂ©sil on dĂ©vore pour faire face Ă  ce rĂ©el multiple qui est le nĂŽtre, ce rĂ©el qui ne se met pas en place avec le Un comptable de l’Uncorporation. Il faut croire que l’imaginaire dans sa plasticité est plus apte Ă  faire avec ce rĂ©el multiple qui nous constitue.

Mais il est vrai que si nous voulons Ă©largir le dĂ©bat, il faut soutenir que si nous sommes des anthropophages modernes, c’est parce qu’aujourd’hui nous pouvons dĂ©vorer tranquillement, sans incorporer, qu’on soit brĂ©silien ou hollandais.

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[1]Staden, H., Nus, féroces et anthropophages, Paris, Métaillé, 1979, p.209-211

[2]Ibid, p.215-216

[3]Ibid, p.217

[4] Ibid, p.217-218

[5]De Léry, J. Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, autrement dite Amérique, Lausanne, BibliothÚque

Romane, 1972, p.181

[6]Ibid, p.197

[7]Thévet A., Histoire d'André Thévet d'Angoumoisin...de deux voyages par lui faicts aux Indes autrales et occidentales ...1585; Manuscrit BN de Paris, fragments transcrits in appendice in Nus, féroces et anthropofhages, p.244

La responsabilité du sujet, conférence de Bernard Vandermersch

Mathinées Lacaniennes

samedi 11 janvier 2014

La responsabilité du sujet

Bernard Vandermersch

Virginia Hasenbalg-Corabianu : Ai- je besoin de présenter Bernard Vandermersch?

Bernard est tout d'abord un ami. Il a Ă©tĂ© par ailleurs prĂ©sident de l'ALI et co-auteur avec Roland Chemama du Dictionnaire de Psychanalyse, ouvrage de rĂ©fĂ©rence pour nous tous. Il fait des sĂ©minaires Ă  Montpellier et Ă  Lille transmettant l’enseignement de Lacan...

Nous sommes trùs heureux de l’accueillir ce matin.

Bernard Vandermersch : Je suis trĂšs Ă©mu et un peu accablĂ© en mĂȘme temps parce que le propos que je souhaite tenir avec vous rejoint beaucoup des questions que vous avez soulevĂ©es ce matin : le continu et le discontinu. Je suis impressionnĂ© aussi par ce que Melman a Ă©crit pour le sĂ©minaire d’hiver qui se base aussi sur ce bipĂŽle : continu/ discontinu... Je vais vous en lire le premier paragraphe :

« L’inconscient n’est pas l’inspirateur du mot d’esprit, il en est l’étoffe mĂȘme
 La discipline inventĂ©e par Freud eut sans doute connu un meilleur sort, s’il avait acceptĂ© d’en identifier le matĂ©riel. Mais la rĂ©sistance est toujours lĂ , refusant d’admettre la dominance dans l’organisation de l’inconscient » - de quoi ? - non pas du verbe [in principio erat verbum] mais de son dĂ©chet, la lettre. » [L’inconscient, sa nature, ce n’est pas du signifiant ; le signifiant quand il est refoulĂ©, c’est de la lettre. Ça, ça colle Ă  mon avis.] « Et donc dans la foulĂ©e, de la puissance, non pas du discontinu
 » [c’est Ă  dire du signifiant] «  avec Ă  la clĂ©, la castration pour lui donner du sens et l’amour pour la pĂ©renniser,
 » [parce que l’amour se porte toujours vers ce qui est castrĂ©, il faut bien boucher le trou. L’amour se porte lĂ . L’amour est une dĂ©fense contre le dĂ©sir parce que le dĂ©sir c’est ce qui ampute l’image.] « 
mais du continu, dont la puissance dispense du sacrifice comme du mentor ».

V.H.C. : Ce n’est pas le signifiant, la castration, l’amour. C’est des dĂ©chets, la lettre.

B.V. : C’est le dĂ©chet, la lettre associĂ©e ici au continu, ce dont la jouissance dispense du sacrifice comme du mentor.

V.H.C : Une jouissance qui dispense du sacrifice ?

B.V. : Oui, parce qu’on est dans le continu. Le continu est associĂ© Ă  l’idĂ©e de « pas de perte », du moins comme je l’entends. Parce qu’avant il Ă©tait question de castration. La castration liĂ©e Ă  la coupure du 1, le 1 faisant coupure. Enfin ça me surprend un petit peu, parce que spontanĂ©ment j’aurais plutĂŽt tendance Ă  voir dans le signifiant, en dehors du S1, quelque chose de connexe, qui colle, en tant qu’il est diffĂ©rence pure et dans la lettre plutĂŽt quelque chose de discontinu, dans la mesure oĂč la lettre, au moins pour une part de sa fonction, est de l’identique Ă  soi (et donc du discontinu)
 Par exemple dans le retour de l’oubli du nom Signorelli par Freud, on voit que des lettres se sont dĂ©tachĂ©es comme des Ă©lĂ©ments discrets pour se re-combiner autrement, produire d’autres mots : Botticelli, Boltraffio, etc. qui ne valent que d’ĂȘtre diffĂ©rents d’autres signifiants et ne se dĂ©tacher que ponctuellement d’un continu. Alors que les lettres me semblent ĂȘtre des Ă©lĂ©ments distincts, sĂ©parĂ©s, « pulvĂ©risĂ©s », enfin des grains de sable
 Il y a lĂ  quelque chose qui me fait difficultĂ© dans la façon dont Charles Melman prend les choses.

Bon, enfin, cette question de continu et discontinu, m’a toujours tracassĂ© - disons assez tĂŽt - car je ne suis pas « prĂ©coce » comme le petit garçon de tout Ă  l’heure.

Ce que j’essayais de comprendre, c’est comment l’idĂ©e que l’on se fait du sujet se traduit spatialement. Parce que nous pensons et « La psychĂ© est Ă©tendue, n’en sait rien » dit Freud. Cette phrase est extraordinaire. Je ne sais pas quand il a Ă©crit ça, ça a Ă©tĂ© recueilli dans des cahiers de notes qui ont Ă©tĂ© publiĂ©s en 41, peut-ĂȘtre qu’on le sait plus prĂ©cisĂ©ment. Enfin, Ă©crire « La psychĂ© est Ă©tendue, n’en sait rien » c’est Ă©videmment une prise de position. La question est de savoir d e quel type d’espace il s’agit.

Ma question est donc : comment l’idĂ©e que l’on se fait du sujet (mot que Freud n’utilise pas) induit celle qu’on va se faire de sa responsabilitĂ© ? Et du mĂȘme coup de celle de l’analyste, en tant qu’il a en charge la question du sujet. C’est un vaste programme, ce n’est pas facile d’en dire quelque chose. DĂ©jĂ  on peut voir que dans le mot de re-sponsabilitĂ©, il y a le rĂ© de la rĂ©pĂ©tition et « sponsabilité » qui vient de spondeo, c’est re- spondeo.

Jean Perin : Res, la Chose.

B.V. : Oui, mais lĂ , on joue de l’équivoque. On peut en effet couper autrement comme le fait Jean, qui est assez astucieux, et on peut entendre res, la chose et pondus, le poids, (de pendo pendre, peser) et alors lĂ  on est dans le poids de la Chose. C’est une façon d’entendre autre chose en dĂ©coupant autrement. De mĂȘme qu’on peut dĂ©couper la vĂ©ritĂ© en a letheia : l’oubli de l’oubli ou bien de couper aprĂšs alĂ©, alĂ©theia : ça fait l’errance des dieux.

V.H.C : Alors l’étymologie de la responsabilitĂ© ?

B.V. : L’étymologie officielle, et non pas celle de Jean, c’est re-spondeo. Spondeo c’est s’engager. Le sponsor, c’est le garant des promesses, sponsus, sponsa ce sont les fiancĂ©s d’oĂč les Ă©poux.

V.H.C : Donc, c’est l’engagement de nouveau.

B.V. : C’est ça. Ça consiste Ă  prendre une femme, et l’emmener avec soi. Ducere uxorem : j’emmĂšne ma femme, je lui mets le voile sur la tĂȘte. Nuptiae, les noces: je lui mets le voile sur la tĂȘte, nubo, - ne croyez pas que le voile soit une spĂ©cialitĂ© musulmane, c’est une histoire romaine - et je l’embarque. Et mĂȘme je la rapte ! Puisque pour fonder Rome, il a bien fallu chercher des femmes chez les Sabines.

Dans La science et la vĂ©ritĂ© (1966) qu’est-ce que je lis ?

« De notre position de sujet nous sommes toujours responsables ».

Dans le Sinthome, leçon 4 du 13 janvier 1976, donc 10 ans aprĂšs La science et la vĂ©ritĂ© Lacan dit « On n’est responsable que dans la mesure de son savoir- faire. Qu’est-ce que c’est que le savoir-faire ? Disons que c’est l’art, l’artifice, ce qui donne Ă  l’art, Ă  l’art dont on est capable, une valeur remarquable. Remarquable en quoi puisque il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour opĂ©rer le jugement dernier ? » Qu’est-ce qui va, vous dire que c’est remarquable ? Qu’est-ce qui vous dit que Braque, c’est mieux ou moins bien que Picasso ? Il n’y a pas de jugement dernier. Vous voyez que c’est une allusion au mĂ©talangage, Ă  la position de l’Autre de l’Autre. Il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour opĂ©rer le jugement dernier. Jugement dernier ce n’est pas anodin non plus. C’est celui aussi de la fresque de Signorelli, oĂč Signorelli s’est reprĂ©sentĂ©, oĂč Freud voit Signorelli, mais il en perd le nom.

Et tout ça parce que Freud voulait passer pour un mĂ©decin qui maĂźtrisait son affaire, en refoulant la mort d’un patient qui s’était justement suicidĂ© parce qu’il Ă©tait impuissant. Qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre veut dire qu’il y a quelque chose dont nous ne pouvons pas jouir. C’est rĂ©servĂ© Ă  Dieu cette jouissance.

Alors « Appelons ça la jouissance de Dieu, avec le sens inclus lĂ -dedans de jouissance sexuelle
 ».

Qu’est-ce c’est que cette histoire ? Qu’est-ce qui Ă©tait interdit Ă  l’homme ? C’était le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, ce n’était pas seulement un jugement esthĂ©tique, un jugement Ă©thique aussi.

V.H.C : Attends, tu fais allusion Ă  des choses que l’on est sensĂ© suivre entre les lignes, moi je me suis perdue un petit peu.

B.V. : Non, il n’y a pas d’Autre de l’Autre.

V.H.C : On n'est donc responsable que de son savoir faire.

B.V. : Que dans la mesure de son savoir-faire. Ça, c’est l’énoncĂ© premier.

V.H.C : C’est-Ă -dire que si tu n’as pas ce savoir-faire, et que tu fais quand mĂȘme, tu n’en es pas responsable ?

B.V. : Non, tu as toujours un savoir-faire, la question c’est que tu n’es responsable que dans la mesure de ce savoir-faire-là. C’est ça que ça veut dire. Ça ne veut pas dire qu’il y en a qui ont un savoir-faire et d’autres qui n’en n’ont pas.

V.H.C : Ça veut dire qu’ils sont diffĂ©rents, comme Braque et Picasso?

B.V. : Oui, ou moi, qui dessine trĂšs bien, mais enfin quand mĂȘme!

J.P : On ne serait pas responsable de ce qu’on n'a pas fait?

B.V. : De ce qu’on ne sait pas faire. Mais attention, on n’est responsable que dans la mesure, c’est la parabole des talents. 1, 2, 5 talents. Sauf que celui qui n’en avait reçu qu’un ne l’a pas fait fructifier.

« Appelons ça la jouissance de Dieu. L’image qu’on se fait de Dieu implique-t-elle ou non qu’il jouisse de ce qu’il a commis, en admettant qu’il ex-siste? »

Alors ça c’est une question qui occupe certains d’entre vous et pas d’autres.

« 
Y rĂ©pondre qu’il [Dieu] n’ex-siste pas tranche la question, en nous rendant la charge d’une pensĂ©e dont l’essence est de s’insĂ©rer dans cette rĂ©alitĂ© - premiĂšre approximation du mot rĂ©el qui a un autre sens dans mon vocabulaire - dans cette rĂ©alitĂ© limitĂ©e qui s’atteste de l’ex-sistence, Ă©crite de la mĂȘme façon : ex, trait d’union, s, de l’ex-sistence du sexe ».

Donc, c’est toujours cette idĂ©e que le non savoir, la rĂ©alitĂ© limitĂ©e, le RĂ©el en question c’est toujours ce qui s’atteste par l’ex-sistence du sexe, c’est-Ă -dire le non rapport sexuel. C’est lĂ  oĂč Lacan situe la dimension de RĂ©el.

C’est d’ailleurs une question que je vous pose, pourquoi ça ne lui suffit pas de poser le RĂ©el dans l’aporie de l’origine par exemple ? L’aporie de l’origine, c’est-Ă -dire, comment articuler quelque chose avec le rien, le nĂ©ant d’avant.
 L’aporie logique la plus Ă©vidente, c’est celle de l’origine. Ça suffit pour poser la question du pĂšre. Mais Lacan ne pose pas spĂ©cifiquement la question de l’origine sur le mode d’une aporie logique, il la situe sur un mode logique mais au niveau du rapport sexuel. A partir, donc dĂ©jĂ , d’une certaine conception du langage, de la coupure dans l’ensemble du langage en deux ensembles tels qu’il n’y a pas moyen d’établir un rapport entre ces deux ensembles quant Ă  la façon dont ces ensembles jouissent, quoique Ă  partir de la mĂȘme coupure. En fin j’essaie lĂ  de dire les choses un peu vite...

Je vais encore lire deux passages de ce sĂ©minaire. Mais lisant cela, Ă©videmment, ça me rappelle « La science et la vĂ©ritĂ© » (SĂ©minaire de 1965-1966 le 1 dĂ©cembre 1965) oĂč Lacan disait : « De notre position de sujet nous sommes toujours responsables. » Au dĂ©but quand je le lisais, je rĂ©pĂ©tais toujours : « De notre position de sujet nous sommes tous responsables. » Alors que ce n’est pas ça : c’est toujours responsable ».

Ça me fait poser la question de savoir si Lacan, Ă  dix ans d’intervalle, n’évolue pas dans sa question de la responsabilitĂ© du sujet.

DeuxiĂšme question, est-ce que cette variation, cette Ă©volution dans la responsabilitĂ© du sujet ne dĂ©pendrait pas de l’appareil topologique dans lequel il inscrit son travail Ă  ce moment lĂ  ? Et notamment la question de la castration


J. Perin : Bernard, ce que tu apportes lĂ  est vraiment fondamental et intĂ©ressant. Pour aller vite, Ă  l’époque de ce que disait Lacan Ă  peu prĂšs ou avant aussi, il y avait dans la pensĂ©e française, quelque chose, une opposition, on va dire, une polaritĂ©, entre le savoir-faire et le savoir ĂȘtre. Et ce que Lacan Ă©limine, c’est prĂ©cisĂ©ment l’ĂȘtre. Est-ce que tu serais d’accord ?

B.V. : Tout Ă  fait d’accord, tout Ă  fait d’accord, parce que tu sais aussi que justement il y avait des analystes Ă  l’Institut qui disaient que l’analyste travaille avec son ĂȘtre.

J.P. : Voilà. On était en pleine ontologie complÚtement baroque.

B.V. : Ce qui n’est pas Ă  balayer Ă  cent pour cent. C’est Ă  dire que l’analyste travaille avec l’ĂȘtre supposĂ© que lui confĂšre le patient. Avec cette dissociation, entre l’idĂ©al de l’accomplissement de l’ĂȘtre que mon analyste incarne ou qu'il n’incarne pas d’ailleurs, et puis l’objet cause de dĂ©sir qui est un dĂ©chet, mais il ne faut pas non plus dramatiser la notion de dĂ©chet dans cette affaire, elle ne prend un accent dramatique que dans certains cas. DĂ©chet veut seulement dire ce qui reste de la symbolisation. Tout ne peut ĂȘtre dit, tout ne peut ĂȘtre imaginĂ© : il y a un reste. Ce reste est fondamental pour assurer un lieu d’ex-sistence du sujet. Car si tout est dit, comme certains scientifiques le voudraient, si tout est imaginĂ©, il n’y a plus de place pour une hypothĂšse, pour un manque, pour une Ă©nonciation.

Dans la mĂȘme leçon 4 du Sinthome, Lacan prĂ©cise : « Il est clair que l’ébauche mĂȘme de ce qu’on appelle la pensĂ©e, tout ce qui fait sens dĂšs que ça montre le bout de son nez, comporte une rĂ©fĂ©rence, une gravitation Ă  l’acte sexuel, si peu Ă©vident que soit cet acte. »

C’est-Ă -dire que, bizarrement, nous nous servons comme support de la pensĂ©e de ce qui serait une intuition de l’acte sexuel.

Adam connut Eve, et Ă  partir de lĂ , on pense que la pensĂ©e, le travail de la pensĂ©e pĂ©nĂštre le rĂ©el, que la forme pĂ©nĂštre la matiĂšre, autrement dit nous nous servons d’une reprĂ©sentation de l’acte sexuel pour penser la pensĂ©e, alors que ce qui est justement impensable c’est prĂ©cisĂ©ment le rapport sexuel.

Maintenant on rĂ©pĂšte ça assez facilement mais il faudrait essayer de comprendre pourquoi, pour Lacan, le rapport sexuel est-il quelque chose d’aussi rĂ©el.

Il dit encore ceci :

« Ceci implique au grĂ© de la pensĂ©e », donc si nous pensons ça, « qu’il n’y a de responsabilitĂ©, en ce sens oĂč responsabilitĂ© ça veut dire non-rĂ©ponse, ou rĂ©ponse Ă  cĂŽtĂ©... ».

Le travail que nous faisons avec les analysants se base sur ceci,

« qu'il n’y a de responsabilitĂ© que sexuelle, ce dont tout le monde, enfin de compte, a le sentiment ».

Je pourrais prendre le cas d’une dame que j’ai vu hier Ă  la prĂ©sentation de malade de Gonesse, qui situe trĂšs clairement son refus de s’engager dans une relation avec un homme. Elle a eu beaucoup d’hommes mais au moment oĂč l’un d’eux lui propose de vivre ensemble, elle ne veut pas. Et la question s’est posĂ©e de savoir si c’était un refus d’engagement pour des raisons, comment dire, d’économie psychique, de nĂ©gocier la castration au mieux, ou si c’est une incapacitĂ© structurale Ă  rĂ©pondre d’un engagement, c’est-Ă -dire que quelque chose vienne chez elle rĂ©pondre pour le sujet. La responsabilitĂ©, ce n’est pas trĂšs simple. Du sujet on dit qu’il est responsable, mais le sujet c’est une pure hypothĂšse. Il faut bien que quelque chose rĂ©ponde pour lui. C’est pourquoi l’idĂ©e du fantasme est si importante. C’est-Ă -dire que la question de l’objet, c’est-Ă -dire un quantum de jouissance, du discontinu quand mĂȘme, je ne sais pas comment il faut le dire, en tout cas, quelque chose qui est retranchĂ© d’un total, d’un moi total, quelque chose qui est retranchĂ© de cette maĂźtrise, vienne rĂ©pondre lĂ  oĂč le sujet doit s’engager. C’est-Ă -dire qu’il y a une perte, et d’ailleurs tout le monde a le sentiment que s’engager veut dire toujours quelque chose Ă  perdre, sauf qu’on croit que ce qu’on perd, ce sont toutes les autres occasions. Mais ce n’est pas ça l’enjeu.

- V.H.C. : Il y aurait donc une responsabilité du sujet homme et responsabilité du sujet femme ? Est-ce que la sexuation impliquerait une dissymétrie au niveau de la responsabilité ?

B.V. : Elle implique une dissymétrie au regard du sexuel.

Je vais essayer lĂ  de rĂ©pĂ©ter ce que Melman dit. Vous savez c’est toujours trĂšs difficile de savoir si les connaissances que nous avons emmagasinĂ©es ont acquis la valeur d’un savoir qui guide sa propre existence, ou si ça reste des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures sur lesquelles on s’appuie pour penser.

PlĂ»t au ciel que tous les lacaniens soient lacaniens! Enfin, il semble que la responsabilitĂ© Ă  l’égard du sexuel pour une femme consiste quelque part Ă  lĂącher quelque chose sur son propre fantasme pour accepter de servir, pour une part, au fantasme de l’homme. Le prix Ă  payer pour elle ne sera pas tellement de « s’offrir », comme elle le dit parfois, mais plutĂŽt de rencontrer la castration de l’homme. C’est-Ă -dire que ce qui la fait fuir, c’est que cet homme est tout aussi castrĂ©, et bien plus, puisque lui, il Ă©prouve directement le fonctionnement de la chose, que la volontĂ© de maĂźtrise narcissique du cĂŽtĂ© homme est bien la premiĂšre cause de l’impuissance sexuelle. Avant une « vraie » rencontre elle peut vivre dans la frustration un peu idĂ©alisĂ©e : il y en a qui l’ont, pas moi. Ce qui est d’ailleurs remarquable, c’est qu’aujourd’hui tous les programmes psychothĂ©rapiques vont dans le sens de l’acquisition d’une maĂźtrise narcissique! Je crois que les sexologues ont un avenir assez radieux...

Il y a d’autre part ce que rappelle la parution du livre DĂ©sir et responsabilitĂ© de l’analyste face Ă  la clinique actuelle, qui est un livre paru chez Eres sous la direction de Jean-Pierre Lebrun qui montre que la question de la responsabilitĂ© de l’analyste c’est tout de mĂȘme quelque chose qui commence Ă  nous tarauder. Je pense que ça tient au fait qu’on sent qu’on traverse, progressivement, une phase un peu nouvelle, c’est que les grands noms de l’analyse, les associations qui ont Ă©tĂ© construites au moment de la mort de Lacan ont pris un certain Ăąge, et l'on sent bien qu’il y a une responsabilitĂ© qui se fait plus pressante, qu’on ne peut pas toujours dire : « Je fais comme Lacan a dit, comme Melman a dit, etc » Il faut que moi aussi, je dise. Et ça, chacun commence Ă  le sentir d’une certaine façon,


 On ne peut pas toujours s’abriter derriùre la bonne parole!

Il y a aussi le sĂ©minaire que j’anime avec Roland et Christiane qu'on a appelĂ© cette annĂ©e Comment ne pas empĂȘcher un analysant de faire son analyse ? J'y Ă©voquais plusieurs idĂ©es, et notamment celle qu’on pouvait se faire de la cure. Soit qu’on la mĂšne, la cure, avec l’idĂ©e que mener ça vient de minari : menacer. C'est-Ă -dire le troupeau que l’on fait avancer Ă  la menace, Ă  la baguette avec des chiens qui mordillent les mollets comme cela. Soit qu’on la conduise, du verbe ducere, dux : le chef, ducere uxorem : amener l’épouse chez soi.

Alors que Lacan parle de la direction de la cure, on emploie souvent l’expression conduire la cure. Conduire et diriger semblent synonymes mais, si on passe Ă  la forme rĂ©flĂ©chie : je me conduis, n’a plus grand-chose Ă  voir avec je me dirige. La direction de la cure? L’étymologie de di-rection, c’est rego dont le substantif est rex, le roi. Mais le roi romain n’est pas ce qu’on croit. Le roi en latin, c’est plutĂŽt un prĂȘtre. C’est celui qui trace en lignes droites les fondations du temple et qui trace aussi les frontiĂšres. Regere fines.

J.P. : A l’époque de la royautĂ©.

B.V. : A l’époque de la royautĂ©. AprĂšs, il n’y avait plus de roi. Reste VercingĂ©torix puisque c’est l’équivalent celtique du rex, le rix. ParticularitĂ© Ă©trange, le mot roi, cette racine n’existe qu’aux deux extrĂ©mitĂ©s du monde indoeuropĂ©en.

Rego, rex, rectus, diriger, direction, la droite, etc. tout cela Ă©voque la direction. L’analyste doit donner la direction. Cette direction, est-ce que c’est une gravitation (naturelle)? La gravitation, nous l’avons vue tout Ă  l’heure comme gravitation vers l’acte sexuel, spontanĂ©ment.

Ma question Ă©tait et est toujours : Quelles sont les reprĂ©sentations qui agissent, malgrĂ© nous, subrepticement, sous la thĂ©orie que nous professons ? Celle de la direction de la cure etc. Par exemple, l’idĂ©e d’une force de gravitation ferait penser qu’une fois la cure engagĂ©e, cette gravitation conduirait la cure Ă  son terme Ă  condition que l’analyste dĂ©blaie un peu devant elle pour que le courant puisse passer.

Est-ce qu’au contraire c’est une gravitation contre laquelle il faudrait lutter, une sorte de travail sisyphĂ©en contre la pesanteur ?

Une autre idĂ©e serait de conduire, conducere, la cure. Il y a des analystes qui prennent le patient Ă  bras le corps. Bref toutes ces choses ont une incidence et en fait on en parle assez peu. Vous me direz que c’est une question Ă  traiter en contrĂŽle, que c’est Ă  son contrĂŽleur qu'il faut aller parler de ça.

Evidemment, ce qui mĂšne la cure c’est ce qui est sa condition et qu’on appelle le transfert. Lequel va droit dans le mur, si on n’y apporte pas un minimum de cor-rection. Toujours ce « reg ». C’est quoi le correctif ? Lacan nous le dit : « Si le transfert est ce qui Ă©carte la demande de la pulsion,...»

Pourquoi le transfert Ă©carte-t-il la demande de la pulsion ? Parce que la demande est une demande d’amour et elle s’adresse Ă  l’idĂ©al. C’est une demande d’ĂȘtre idĂ©al et adressĂ©e Ă  l’idĂ©al. Le transfert se rĂšgle sur l’idĂ©al.

« le dĂ©sir de l’analyste, lui, est ce qui ramĂšne la demande Ă  la pulsion. Par cette voie, il isole le petit a, il le met Ă  la plus grande distance possible du grand I que lui, l’analyste est appelĂ© par le sujet Ă  incarner. C’est de cette idĂ©alisation que l’analyste a Ă  dĂ©choir pour ĂȘtre le support de l’objet petit a sĂ©parateur dans la mesure oĂč son dĂ©sir, lui l’analyste, lui permet, dans une hypnose Ă  l’envers, d’incarner lui l’hypnotisĂ© ».

Evidemment, il doit se taire, mais j'ai du mal Ă  voir sur quoi l’analyste s’auto-hypnotise ! Sur l’objet petit a qu’il est lui-mĂȘme ? Enfin ça ne m’est pas trĂšs clair.

V.H. : Tu peux répéter la phrase?

B.V. : « Dans la mesure oĂč son dĂ©sir, lui l’analyste, lui permet, dans une hypnose Ă  l’envers, d’incarner lui l’hypnotisĂ© ». C’est une formule un peu
 Je ne sais pas, elle a rarement Ă©tĂ© commentĂ©e. Il s’explique un petit peu sur ce dĂ©sir: « DĂ©sir d’obtenir la diffĂ©rence absolue » C’est-Ă -dire rĂ©duire la diffĂ©rence Ă  ce qu’elle a d’absolu, indĂ©pendamment de toute signification, de tout sens. « Celle qui intervient quand, confrontĂ©e au signifiant primordial, le sujet vient pour la premiĂšre fois en position de s’y assujettir.» C’est-Ă -dire qu’il y a lĂ  quelque chose d’un peu mythique quand mĂȘme, d’un retour Ă  l’origine du signifiant premier qui aurait « aphanisé » le sujet, avant qu’il ne renaisse de sa disparition en constituant son dĂ©sir Ă  partir du dĂ©sir de l’Autre et de cet objet petit a.

J.P. : Mais assujettir, c’est quand mĂȘme une des phases du sujet : L’assujettir

B.V. : Le sujet est assujetti.

J.P. : Il n’est pas vraiment libre. On va dire comme cela.

B.V. : Oui, il n’a pas vraiment le choix parce que, ou ça passe par la parole, ou il reste Ă©tranger au langage et donc il n’y a pas d’humanisation possible.

V.H.C : Sa libertĂ© c’est une libertĂ© engagĂ©e.

B.V : VoilĂ  ! Donc, dĂ©sir de l’analyste de se faire support de l’objet cause du dĂ©sir de l’analysant pour que se rĂ©vĂšle au sujet le rĂŽle de son fantasme, de son histoire aussi, dans son effort de combler le trou de l’origine. Mais Lacan, lui, ne le situe pas tout Ă  fait lĂ . Il le situe plutĂŽt au niveau du non rapport sexuel, comblement de la faille du sujet.

V.H.C : Mais pas Ă  l’époque de ce texte ?

B.V : Non, mais le non-rapport sexuel a toujours été chez Lacan le réel, la faille essentielle


Enfin, il faudrait qu’on en discute, d’ailleurs si vous avez des idĂ©es immĂ©diatement vous pouvez le dire... Pourquoi le rĂ©el chez Lacan est-il toujours situĂ© du cĂŽtĂ© du sexuel, plutĂŽt que de l’aporie de l’origine, par exemple ? Autrement dit, pour lui, le sexuel c’est l’absence de sens, lĂ  oĂč le sens dĂ©faille. Ce n’est pas un sens. Quand nous disons « ça donne un sens sexuel », c’est plutĂŽt l’ab-sence. Et c’est vrai que le petit humain reste dans une sorte de bĂȘtise Ă  l’égard du sexuel, qu’il faut tout lui dire, et quand on lui dit, il ne comprend pas. Ce qui ne l’empĂȘche pas d’ailleurs de se lancer dedans.

C’est donc un dĂ©sir trĂšs paradoxal, ce dĂ©sir de l’analyste et d’autant plus Ă©nigmatique, qu’il ne peut s’appuyer sur aucun fantasme spĂ©cifique. Et qu’il ne viserait aucune jouissance spĂ©cifique. Pas mĂȘme la jouissance masochique car alors ce serait se faire l’objet petit a pour de vrai et non en soutenir le « semblant ». Si l’analyste tombe lĂ -dedans, ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon pour lui non plus. Mais ça arrive. Je veux dire que ça arrive qu’un analyste se fasse maltraiter par ses patients, qu’il en jouisse. Il faut bien dire, ce n’est pas ça l’analyse.

Je me suis permis de dire que le dĂ©sir de l’analyste est un dĂ©sir qui n’a pas de bataillon propre.

V.H.C : Bataillon ?

B.V : Oui. « Le Vatican, combien de divisions ? » disait Staline. Le dĂ©sir de l’analyste n’a pas de bataillon propre, il n’a que des mercenaires. Je veux dire que c’est toujours avec d’autres dĂ©sirs que nous soutenons le dĂ©sir de l’analyste. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de correction permanente de la direction
.

V.H.C : Correction ?

B.V : Oui, oui, ce n’est pas forcĂ©ment donner des claques une correction...

V.H.C : Tu parles du transfert de travail ?

B.V : Oui, entre autres. C’est pourquoi ce n’est pas mal de parler de ce qu’on fait de temps en temps pour voir si ce que nous faisons, qui n’est jamais « ce qu’il faut faire », parce que s’’il y a un savoir-faire, il n’y a pas de mode d’emploi...

On ne peut pas diriger la cure comme on suit une recette de cuisine. Il n’y a peut-ĂȘtre pas de savoir-faire spĂ©cifiquement analytique, mais nous avons d’autres savoir-faire. Nous nous servons de ces autres savoir-faire pour essayer de tenir cette place qui, encore une fois, est paradoxale puisque le dĂ©sir de l’analyste Ă  la tenir serait celui d’obtenir, dit Lacan, la diffĂ©rence absolue ? Quel dĂ©sir chercherait cela? Je ne sais pas si c’est aussi bizarre que ça. Mais enfin. Qui cherche la dĂ©ception du sens ? Quand nous avons fini un roman, on est plutĂŽt déçu, on aurait prĂ©fĂ©rĂ© quelque fois que la solution ne vienne pas, qu’elle reste en suspens


Dans les derniers sĂ©minaires, en tout cas, il semble se produire une sorte de dĂ©-sidĂ©ration du dĂ©sir de l’analyste chez Lacan, au profit justement, de cette affaire de savoir-faire. Il y a d’ailleurs dans les derniers sĂ©minaires des choses un peu Ă©tranges, quand, Ă  un moment, il Ă©voque le « truc » que certains auraient pour guĂ©rir le symptĂŽme.

L’idĂ©e de ce dont je voulais vous entretenir aujourd’hui, c’est que mĂȘme la diffĂ©rence entre les positions Ă©thiques sur le sujet et sur la cure repose implicitement sur des topologies diffĂ©rentes. C’est dire que la topologie n’est pas superfĂ©tatoire dans cette affaire et d’abord parce que, le sachant ou non, nous avons une topologie implicite. Celle de Freud dans ces notes publiĂ©es en 1941 dit : « Bien sĂ»r, il se peut que la spatialitĂ© soit la projection de l’extension de l’appareil psychique ». Vous voyez ? C’est quasiment ce que dit Lacan, en moins osĂ© quand mĂȘme, quand Lacan dit que ce n’est pas si intuitif que ça si nous pensons l’espace en trois dimensions, que c’est Ă  cause des trois dimensions qui soutiennent le sujet.

Quand on regarde les dessins d’enfants, les premiers dessins d’enfants, on voit bien qu’ils ne sont nullement dĂ©terminĂ©s par la ressemblance de quelque objet. On pourrait s’étonner que l’enfant ne dessine pas ce qu’il voit. Il dessine des « trucs ». Puis, petit Ă  petit, il se plie Ă  une certaine ressemblance. Mais mĂȘme alors, les choses qu’il dessine en s’obligeant Ă  la ressemblance, c’est Ă  une ressemblance spĂ©culaire et fantasmatique. Enfin bref.

Freud Ă©crit dans ses notes : « Il se peut donc que la spatialitĂ© soit la projection de l’extension de l’appareil psychique. Vraisemblablement, aucune autre dĂ©rivation au lieu des conditions a priori de l’appareil psychique selon Kant. La psychĂ© est Ă©tendue, n’en sait rien. »

Comme tu le faisais remarquer, Freud a Ă©tĂ© encore plus loin, puisqu’il dit « Nous avons dit que la conscience est la surface de l’appareil psychique
 » Mais la surface lĂ , est conçue quasiment comme une membrane qui entoure l’Ɠuf. L’important, pour Freud ce n’est pas la surface
 enfin la surface est importante, mais le plus important pour lui, c’est le Ça, le contenu. Comment dit-il ça ? :

« Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un ĂȘtre de surface, mais il est lui-mĂȘme la projection d’une surface. Si on cherche une analogie anatomique, le mieux est de l’identifier avec l’homoncule cĂ©rĂ©bral des anatomistes qui se trouve dans le cortex cĂ©rĂ©bral, la tĂȘte en bas et les pieds en haut, regardant vers l’arriĂšre et, on le sait, portant Ă  gauche la zone du langage. »

C’est lĂ  oĂč Freud laisse place Ă  une topographie. Non pas qu’il dise que c’est ça, ce n’est qu’une analogie, mais enfin on voit que sa formation de neurologue l’amĂšne malgrĂ© lui Ă  identifier les lieux psychiques Ă  des lieux du corps. Je vous rappelle le schĂ©ma que vous connaissez, c’est celui qui se trouve dans Le Moi et le Ça. Alors, on voit que le Moi ce n’est pas seulement la membrane, c'est une partie qui est posĂ©e comme cela sur le « Ça », il en est une diffĂ©rentiation.

Il y a une autre reprĂ©sentation de cet Ɠuf dans Les nouvelles confĂ©rences sur la psychanalyse, sur la personnalitĂ© psychique. Vous voyez, c’est un autre schĂ©ma qui ressemble fort au premier, sauf qu’il n’y met pas la zone acoustique lĂ  et pour le reste c’est Ă  peu prĂšs pareil. Il y rajoute le surmoi. Mais il y a toujours la perception, c’est-Ă -dire, ce schĂ©ma reprĂ©sente l’appareil psychique comme un corps plongĂ© dans un monde extĂ©rieur. Alors que pour Lacan c’est tout autre chose, puisque le monde extĂ©rieur n’est autre que la continuation : la rĂ©alitĂ© et le Moi, c’est du mĂȘme tonneau. Ce qui Ă©videment engendre une conception de la cure tout Ă  fait diffĂ©rente. Puisque il ne s’agit pas de rĂ©gler nos problĂšmes avec le monde, conçu comme extĂ©rieur. Il s’agit de rĂ©gler le problĂšme que nous avons avec la cause de notre dĂ©sir, les dĂ©fenses que nous avons Ă©laborĂ©es Ă  cet Ă©gard, ce qui va Ă©videment modifier le monde extĂ©rieur, mais comme par hasard, il va apparaĂźtre dans les bons cas, un peu moins hostile, un peu moins nuisible, un peu moins obstaculant, si je puis reprendre ce terme


Ces diffĂ©rences de topologie ont des consĂ©quences. Il rĂ©sulte de cette topologie d’Ɠuf, en quelque sorte, oĂč le Moi n’est qu’une diffĂ©renciation du Ça au contact du monde extĂ©rieur, que l’éthique qui va s’imposer Ă  Freud, c’est Wo Es war, soll Ich werden : LĂ  oĂč c’était [le Ça], Je dois advenir. Mais le contexte fait que l’on entend le Es et le Ich et le Ich qui est posĂ© sur le Ça doit donc pĂ©nĂ©trer dans le Ça
 Et ça a produit cette traduction que vous connaissez : « Le Moi doit dĂ©loger le Ça. » Alors Ă©videment, ce n’est pas ce que dit Freud, mais enfin, c’est quand mĂȘme liĂ© Ă  l’idĂ©ologie de l’époque, puisqu’il en parle comme d’une tĂąche civilisatrice, comme l’assĂšchement du Zuydersee. Freud lui-mĂȘme confiait Ă  Fliess ceci d'Ă©tonnant - aujourd’hui je fais beaucoup de citations ! - Il dit dans la lettre du 1er fĂ©vrier 1900 Ă  Fliess :

« En effet je ne suis absolument pas un homme de science, un observateur, un expĂ©rimentateur, un penseur. Je ne suis pas du tout ça. Je ne suis rien d’autre qu’un conquistador de tempĂ©rament, un aventurier -si tu veux le traduire ainsi - avec la curiositĂ©, l’audace et la tĂ©nacitĂ© de cette sorte d’homme. »

V.H.C : Oh! C’est surprenant !

B.V : C’est surprenant, mais on dit Ă  son copain ce qu’on ne dit pas Ă  son analyste. Et donc, je crois que c’est utile pour saisir le dĂ©sir du premier analyste. Voyez lĂ  ce que je dis qu’il n’y a pas de dĂ©sir propre, qu’il n’y a pas de bataillon propre au dĂ©sir de l’analyste, mais qu'il y a des mercenaires. Eh bien, je crois que Freud effectivement, a toujours Ă©tĂ© beaucoup plus un conquistador. Cette histoire de conquistador, de reconquĂ©rir - et notamment cette humiliation dont il avait hĂ©ritĂ© puisque son pĂšre avait Ă©tĂ© humiliĂ© - et tout cela a jouĂ© Ă©normĂ©ment dans sa façon de conduire les cures. C’est important cette reconquĂȘte d’une dignitĂ©, du nom.

J.P : Du Nom, du nomen Ă  refaire valoir universellement.

B.V : Enfin, il va de soi que Freud est quand mĂȘme quelqu'un dont le gĂ©nie n'a guĂšre Ă©tĂ© surpassĂ©, et il a vu trĂšs vite qu’il y avait une limite Ă  cette reconquĂȘte du Es : l’UrverdrĂ€ngung, qui n’est pas pour autant chez lui articulĂ© comme un impossible logique, parce que pour lui l’UrverdrĂ€ngung est liĂ© toujours Ă  un refus, Ă  un rejet par le Moi d’un reprĂ©sentant pulsionnel, mais qui est Ă  la fois universel

V.H.C : Rejet par le Moi tu dis ?

B.V : Oui, rejet, euh
 refus pardon, refus. Le représentant de la pulsion se voit refusé par le Moi et à partir de là, fixé définitivement. Il faudrait retrouver les termes précis.

X ? : Il l'attribue au Moi ?

B.V : C’est ça ! C’est le Moi. Je pense qu’il l’aurait corrigĂ© s’il avait aprĂšs tout repris ce qu’il avait pensĂ©... Cela dit avec Lacan ce n’est certainement pas le sujet qui refuse


J.P : Oui, mais on peut jouer sur les mots Moi et Je...

B.V : On peut jouer sur les deux mots, mais lĂ , ce n’est sĂ»rement pas le sujet qui est Ă  l’origine de l’UrverdrĂ€ngung, puisque c’est au contraire l’UrverdrĂ€ngung qui permet qu’il y ait du sujet. Car si Ă©videment tout Ă©tait dit, il n’y aurait plus rien Ă  dire et il n’y aurait pas de sujet.

« Le moi doit dĂ©loger le ça », je pense que c’est une mauvaise interprĂ©tation. Mais enfin l’idĂ©e de conquistador, elle est bien chez Freud, quand mĂȘme, et il y a chez Freud une autre illusion - lui qui a pourtant dĂ©noncĂ© l’illusion de la religion - c’est quand il dit Ă  propose de l’éthique de la cure : « la relation analytique repose sur l’amour de la vĂ©ritĂ©, c’est-Ă -dire sur la reconnaissance de la rĂ©alitĂ© et qu’elle exclut tout Schein [on a traduit ce terme par faux semblant mais je crois que c’est tout simplement semblant. Ça peut vouloir dire aussi illusion] et toute duperie. »

V.H.C : Tu rĂ©pĂštes s’il te plait.

B.V : Il ne faudra pas oublier, dit Freud dans « Analyse avec fin et sans fin », que les analystes sont loin d’avoir atteint le degrĂ© de normalitĂ© auquel ils voudraient voir accĂ©der leurs patients. Mais il y a un moment oĂč il devient moins lucide, c’est Ă  la fin : « C’est donc Ă  bon escient qu’on exigera de l’analyste comme une part de ce qui atteste de sa qualification, un assez haut degrĂ© de normalitĂ© [ regardez-vous les uns les autres ] et de rectitude psychique.

A cela s’ajoute qu’il a, en outre, besoin d’une certaine supĂ©rioritĂ© pour agir sur le patient comme modĂšle dans certaines situations analytiques, et comme maĂźtre dans d’autres. » Oui, Ă©coutez bien, vous ĂȘtes tous d’accord avec ce qu’il dit. Je suis dĂ©solĂ©. Vous professez le contraire, mais vous pensez ça.

« Enfin il ne faut pas oublier que la relation analytique est fondĂ©e sur l’amour de la vĂ©ritĂ©, (Wahrheitsliebe) c’est-Ă -dire la reconnaissance (Erkennen), de la rĂ©alitĂ© ( RealitĂ€t), et qu’elle exclut tout faux semblant, Schein et tout leurre. »

Pour Lacan, « le rĂ©el se trouve dans les embrouilles du vrai », c’est-Ă -dire que ce que pense Freud, que l’amour de la vĂ©ritĂ© conduirait Ă  la reconnaissance de la rĂ©alitĂ©, eh bien, c’est une illusion. Que l’amour de la vĂ©ritĂ© ça pousse bien plutĂŽt vers des choses assez dĂ©sagrĂ©ables et notamment d’y croire Ă  la vĂ©ritĂ©. Et Ă  croire que la vĂ©ritĂ© pourrait ĂȘtre dite toute. Et vous savez que Freud est allĂ© quelquefois pousser un peu loin dans ce domaine, puisque, quand il a voulu titiller l’homme aux loups pour qu’il dise : est-ce que c’est bien vrai que vous avez eu ce rĂȘve Ă  tel moment ? Est- ce bien pour la premiĂšre fois, Ă  l’ñge d’un an et demi, ou Ă  deux ans ? Je ne sais plus exactement. Il coince l’homme aux loups lĂ  qui devient par lĂ -mĂȘme le garant, lui, de tout l’édifice de la psychanalyse.

Qu’est-ce qui se passe Ă  ce moment-lĂ  ? J’évoquais tout Ă  l’heure les passages Ă  l’acte et les acting out. Il aurait fallu rajouter les phĂ©nomĂšnes psychosomatiques, ou Ă©ventuellement le dĂ©lire. Ce qui apparaĂźt, c’est un trou. Un trou sur le nez. « LĂ  oĂč tu cherches la clĂ© de voĂ»te de ton systĂšme, c’est un trou ». Evidemment, c’est facile dans l’aprĂšs-coup, nous l’interprĂ©tons comme cela parce que ça nous arrange, mais il est clair que pour l’homme aux loups, c’était totalement impensĂ©.

Donc, pour Lacan, le rĂ©el se trouve dans les embrouilles du vrai, c’est ce qu’il nous dit. Lacan sĂ©pare donc la question du vrai du rĂ©el et cette sĂ©paration repose sur une topologie oĂč le vrai comme adaequatio rei et intellectus, l’adĂ©quation du rĂ©el et du symbolique, ne peut pas se faire sans un tiers terme, sans l’imaginaire. C’est-Ă -dire sans la dimension du sens. C’est important.

Autrement dit, je ne peux pas avec le mot attraper la chose directement. Il y a forcĂ©ment un tiers terme. S et I ne s’articulent qu’avec le rĂ©el aussi, l’espace Ă  trois. Et R s’articule avec I. Il est clair que c’est la reconnaissance du caractĂšre invasif, parasitaire, mais aussi humanisant, du langage, qui amĂšne Lacan Ă  cette topologie.

Ce qui est surprenant chez Freud, c’est Ă  quel point il travaille avec l’ordre du symbolique. Tous ses textes principaux, enfin les premiers textes sur le Witz, le rĂȘve, les actes manquĂ©s, toute la psychopathologie de la vie quotidienne, sont entiĂšrement tissĂ©s du travail du Symbolique, mais il n’isole pas le symbolique comme tel.

On a l’impression que Lacan n’a eu qu’à recueillir ça. Il faut croire pourtant que ce n’était pas si facile puisque les analystes post-freudiens, eux, s’y sont opposĂ©s et mĂȘme ont quasiment virĂ© Lacan, d’avoir fait de la structure du langage celle de l’inconscient.

« Si il y en a un pour qui l’inconscient est structurĂ© comme un langage, il peut quitter la piĂšce immĂ©diatement. » avait dit un analyste Ă  l’époque. Je ne sais pas si pour vous ça fait le mĂȘme effet mais c’est complĂštement surprenant, de voir qu’aujourd’hui encore, mĂȘme chez les savants, la dimension du langage n’apparaisse pas comme l’évidence de l’humanitĂ©.

V.H.C : Il est pensé comme un instrument.

B.V : Il est pensĂ© comme un instrument un peu plus sophistiquĂ© que le langage animal. D’ailleurs beaucoup de gens refusent de faire une distinction absolue avec le langage animal


Ce que je voulais simplement dire, c’est que si que Freud fait de la cure cette espĂšce de conquĂȘte territoriale, c’est clair que c’est liĂ© Ă  une certaine reprĂ©sentation de l’appareil psychique.

Quant Ă  Lacan, il nous dit, Ă  propos de La science et la vĂ©ritĂ©, premiĂšre leçon du sĂ©minaire L’Objet de la psychanalyse : « De notre position de sujet nous sommes toujours responsables. Alors qu’on appelle ça oĂč l’on veut du terrorisme, j’ai le droit de sourire car ce n’est pas dans un milieu oĂč la doctrine est ouvertement matiĂšre Ă  tractation que je craindrais d’offusquer personne en formulant que l’erreur de bonne fois est de toute la plus impardonnable. »

Est-ce que vous ĂȘtes d’accord avec ça que l’erreur de bonne foi est la plus impardonnable ? Parce qu’en gĂ©nĂ©ral, on dit plutĂŽt, en maniĂšre d’excuse, « je ne l’ai pas fait exprĂšs ». Pourquoi la plus impardonnable ? A la limite elle est impardonnable parce qu’aucun pardon ne peut ĂȘtre donnĂ© Ă  ce qui n’est pas reconnu comme de ma responsabilitĂ©. Si je n’accepte pas la responsabilitĂ©, mĂȘme des effets de mon inconscient, je ne peux pas ĂȘtre pardonnĂ©.

« La position du psychanalyste ne laisse pas d’échappatoire puisqu’elle exclue la tendresse de la belle Ăąme
 »,

« 
 L’objet de la psychanalyse n’est autre que ce que j’ai dĂ©jĂ  avancĂ© de la fonction que joue l’objet petit a. Le savoir sur l’objet petit a serait-il alors la science de la psychanalyse ? C’est trĂšs prĂ©cisĂ©ment la formule qu’il s’agit d’éviter, puisque cet objet petit a est Ă  insĂ©rer, nous le savons dĂ©jĂ , dans la division du sujet par oĂč se structure trĂšs spĂ©cialement le champ psychanalytique. »

Alors qu’est-ce que ça veut dire que l’objet petit a est Ă  insĂ©rer dans la division du sujet ? Est-ce un constat objectif ? L’objet petit a, voyez-le dans la division du sujet, c’est lĂ  qu’il faut le situer. Ou est-ce un impĂ©ratif Ă©thique? Cet objet petit a collez-le vous dans votre division du sujet. Ce qui prend un sens diffĂ©rent, parce que si c’est ça, si l’objet petit a vient s’insĂ©rer dans la division du sujet, il viendrait l’obturer quelque part. Mais il s’agit ici de la formule du fantasme inconscient. En effet quand l’objet petit a vient sur le devant de la scĂšne, c’est alors que se produit un effet d’angoisse, ou pire, de dĂ©personnalisation Ă©ventuellement, d’abolition du sujet. C’est pourquoi ce veut dire Lacan c’est que cet objet petit a dont je parle, l’objet dont parlaient les psychanalystes, l’objet partiel, voyez-le lĂ , en tant qu’il vient dans la division du sujet, non pas boucher la division, mais l’assurer. C’est, le sujet divisĂ© par cet objet et c’est le fantasme.

Il dit encore dans cette confĂ©rence : « disons que le religieux laisse Ă  Dieu la charge de la cause, mais qu’il coupe lĂ  son propre accĂšs Ă  la vĂ©ritĂ©. »

J’ai Ă©tĂ© surpris de constater qu’il y avait, dans le sĂ©minaire mis au travail l’étĂ© dernier, les mĂȘmes termes qui revenaient, quasiment les mĂȘmes :

RĂ©pondre que Dieu « n’existe pas tranche la question, en nous rendant la charge d’une pensĂ©e dont l’essence est de s’insĂ©rer dans cette rĂ©alitĂ© - premiĂšre approximation du mot rĂ©el qui a un autre sens dans mon vocabulaire - dans cette rĂ©alitĂ© limitĂ©e qui s’atteste de l’ex-sistence [
] du sexe. »

La charge de la cause – la charge d’une pensĂ©e

insĂ©rer : d’un cĂŽtĂ©, c’est l’objet petit a, la cause, que le sujet avait la charge d’insĂ©rer et que de l’autre cĂŽtĂ©, c’était la charge d’une pensĂ©e Ă  insĂ©rer.

J.P : La pensĂ©e, ce qu’il a appelĂ© Ă  un certain moment, il l’a Ă©crit comme cela : l’appensĂ©e., a-pensĂ©e


B.V : L’appensĂ©e, avec deux p, c’est ce qui est appendu.

Il y a une difficultĂ©. Si on peut approximativement identifier la faille du sujet et le rĂ©el du sexe, du non rapport sexuel, c’est quand mĂȘme parce que dans les deux cas il y a quelque chose d’une faille 


Il n’y a de sujet que sexuĂ©, enfin sexuĂ©, le sujet n’est pas sexuĂ©, mais le sujet vient Ă  ex-sister Ă  partir d’une position sexuĂ©e. Et donc, l’accent est mis sur le sexuel.

Or dans La science et la vĂ©ritĂ©, la topologie du cross-cap nous montre que l’objet petit a, c’est ce qui vient supplĂ©er au dĂ©faut de garantie de vĂ©ritĂ© tandis que dans le sĂ©minaire Le sinthome, l’accent est mis sur une consistance supplĂ©mentaire, le sinthome, qui vient comme supplĂ©ance au dĂ©faut de nouage RSI, et ce sinthome fabrique de la vĂ©ritĂ© au titre de savoir-faire.

C’est toujours une question de vĂ©ritĂ© qui est Ă  soutenir d’une certaine façon. Ça Ă©voque a priori une certaine similitude de fonction entre le fantasme et le sinthome, c’est-Ă -dire parer Ă  une faille : faille du sujet, d’un cĂŽtĂ©, dĂ©faut de nouage, de l’autre. Mais la topologie est Ă©videment, trĂšs diffĂ©rente. Avec le cross-cap qui est le premier rĂ©fĂ©rent, le rĂ©el est marquĂ© par la coupure, l’impossible d’un parcours, marquĂ© par une sorte d’inter-dit qui fait coupure. Et le corrĂ©lat, c’est que de notre position de sujet nous sommes toujours responsable. Dans le nƓud, le rĂ©el, lui, est dans le nouage lui- mĂȘme, mais aussi dans l’homogĂ©nĂ©isation de sa consistance avec S et I. Mais le nouage lui mĂȘme ne prend que sur fond de foi dans la consistance imaginaire du rĂ©el [que le rĂ©el ait un sens, celui d’ĂȘtre hors sens].

V.H.C : Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

B.V : Que vous donniez au rĂ©el l’idĂ©e d’une consistance, c’est un acte de foi d’une certaine façon. Ou alors c’est simplement le fait que vous butez dessus, que vous constatez l’impossible. Mais Lacan dit Ă  des moments qu’il n’a que des bouts de rĂ©el. Puisque il dit lui-mĂȘme, que cette consistance du rĂ©el n’est pas si simple.

Je crois que le rĂ©el doit bien ĂȘtre quelque part un acte de foi d’une certaine façon, au sens oĂč l’on dit qu’on a foi dans le pĂšre. En effet quand cette foi dans le pĂšre, dans le Nom de pĂšre, fait dĂ©faut, quand l’interdit qui en rĂ©sulte n’aura pas Ă©tĂ© soutenu, la dimension du rĂ©el peut s’abolir. J’entends le rĂ©el en tant qu’impossible. La psychose, en ce sens, c’est une dĂ©faillance du rĂ©el. C’est une dĂ©faillance du rĂ©el, au sens oĂč le sujet est soumis directement au symbolique, Ă  l’ordre du langage, sans l’interposition de quelque chose qui lui permettrait d’ex-sister. On s’en sortira en disant : dans la schizophrĂ©nie tout le symbolique devient rĂ©el.

Il y a quelque chose lĂ  qui serait, sinon une abolition, une indistinction du rĂ©el et du symbolique. Il faudrait peut-ĂȘtre mieux en parler comme cela. Ce qui fait qu’il y a une possibilitĂ© d’échapper Ă  cela, c’est quand mĂȘme quelque part la foi dans un pĂšre. C’est un peu religieux de dire les choses comme cela. Bon je le dis exprĂšs pour titiller un peu, mais il y a quand mĂȘme quelque chose qui fait que l’enfant a foi, il croit, il y croit. Oui, c’est ce qu’on appelle avoir foi : fides, je crois en quelque chose. VoilĂ .

Dans le nƓud, Lacan prĂ©sente cette consistance comme assurĂ©e, mais le rĂ©el peut-il exister ou venir autrement, ou indĂ©pendamment de sa prĂ©sence dans le symbolique et dans l’imaginaire ? En tout cas, ce qui est assez troublant, c’est que du coup, sa position est, j’allais dire, beaucoup moins militante :

« On n’est responsable que dans la mesure de son savoir-faire ».

Remarquez qu’il n’avait pas dit dans La science et la vĂ©ritĂ© : « de notre position de sujet nous sommes tous responsables, mais toujours responsables ». Mais ce qu’il disait, Ă  mon avis, c’est que celui pour qui l’objet a rĂ©pond, dans le cas oĂč il s’engage, celui-lĂ  est toujours responsable, il ne peut pas s’abriter derriĂšre le « je ne l’ai pas fait exprĂšs ». Ça ne veut pas dire que tout sujet, et notamment le sujet psychotique, dans le cadre de son dĂ©lire, soit tenu pour responsable.

Dans Le sinthome, il dit trĂšs clairement qu’on n’est responsable que dans la mesure de son savoir-faire. Il donne l’exemple du savoir-faire de Joyce qui lui aura permis peut-ĂȘtre d’éviter un destin psychotique. Enfin ce savoir-faire, c’est aussi le sinthome ordinaire. C’est aussi la question d’élaborer un fantasme Ă  partir de la petite histoire sexuelle et de l’ƒdipe aussi.

La question que nous laisse Lacan, c’est la nature de cette pensĂ©e qu’il faudrait insĂ©rer dans le rĂ©el du sexe, dont nous aurions la charge. Qu’est-ce que c’est que cette pensĂ©e, parce que c’est un fait que toute la culture relĂšve de la tentative d’insĂ©rer de la pensĂ©e dans le rĂ©el. Mais cette pensĂ©e a toujours consistĂ© Ă  donner un sens. Et donner un sens, c’est toujours religieux, quelque soit le sens qu’on donne, parce que c’est toujours assurer quelque part un sujet qui garantisse le sens. Lacan dit dans la lettre de la dissolution, « La stabilitĂ© de la religion vient de ce que le sens est toujours religieux, d’oĂč mon obstination dans la voie des mathĂšmes. » Ce qui est assez amusant c’est que ce matin, on parlait des tresses et comment Marie-Christine Laznik, par exemple, redonnait un sens Ă  chacun des croisements et notamment au premier croisement, oĂč le rĂ©el surmonte le symbolique, en disant, voilĂ , il y a un moment oĂč, pour le nourrisson, l’organisme des besoins de l’enfant prĂ©vaut sur tout ce qu’on peut lui raconter. Je crois que cette oscillation entre dĂ©faire le sens et redonner du sens est permanente. C’est le va-et-vient permanent entre le refoulĂ© et le retour du refoulĂ©. Ce circuit crĂ©e de la pensĂ©e. A moins que ce ne soit simplement la pensĂ©e.

Alors lĂ  je cite Badiou : « La valeur paradigmatique de la mathĂ©matique c’est d’ĂȘtre le modĂšle indĂ©passable d’une pensĂ©e qui n’a aucun sens. » En effet, on pourrait dire - ici ce n’est pas Badiou qui parle mais moi - que dĂšs qu’une phrase est articulĂ©e avec des signifiants, elle prend sens. Et contrairement Ă  ce que disait je ne sais plus qui, Chomsky, j e c r o i s , mĂȘme la phrase colorless green ideas sleep furiously, (commentĂ© par Lacan dans le sĂ©minaire ProblĂšmes cruciaux pour la psychanalyse) ne peut s’empĂȘcher d’avoir un sens.

V.H.C : Est-ce que c’est une pensĂ©e ?

B.V : Ça, c’est Ă©vident que c’est une pensĂ©e. Mais je rappelle que ça pense. Ça veut dire que lĂ  oĂč je pense, je ne suis pas.

J.P : Ça pense ?

B.V. : Oui, lĂ  aussi, ça pense, surtout aprĂšs le repas. Oui ça gonfle la panse. Il paraĂźt que Platon disait dĂ©jĂ  que le mouvement de la mathĂ©matique n’existe que sous la garantie d’un dire. Parce que ce qui est trĂšs important, c’est que mĂȘme la mathĂ©matique, loin de fournir un simple pense-bĂȘte comme ça, suppose une sĂ©rie d’articulations. Toute la mathĂ©matique en dĂ©pend, c’est le mathĂšme mĂȘme qui dĂ©pend le plus d’un dire de dĂ©part. AprĂšs Ă©videmment, aprĂšs, on peut laisser courir la chaĂźne, mais il y a au dĂ©part l’axiome. C’est ce qui irritait Platon : le postulat.

Incidemment la querelle entre les nƓuds borromĂ©ens Ă  trois et les nƓuds borromĂ©ens Ă  quatre, ça ne peut pas se rĂ©soudre Ă  tenter de deviner la pensĂ©e de Lacan sur la question ou Ă  suivre ce qu’en dit Melman. Quant Ă  Lacan, il ne tranche pas, lui. Il dit que ça serait peut-ĂȘtre bien, est-ce que ça serait un progrĂšs, il dit oui mais quand mĂȘme. Et puis aprĂšs il va essayer les nƓuds Ă  quatre, cinq, six, bon. On voit bien qu’il laisse un travail en friche
 Comme il le dit Ă  ce moment lĂ , je suis sĂ©rieusement embarrassĂ©.

Mais, plus radicalement, ceci Ă  l’intĂ©rĂȘt de nous amener Ă  la topologie de l’acte ? Comment penser l’acte ? Avec la double boucle. Il est effectivement pour moi plus facile de se reprĂ©senter l’acte comme coupure avec la topologie des surfaces qu’avec le nƓud borromĂ©en. Avec le nƓud borromĂ©en, c’est tout autre chose, puisque Lacan intervient moins dans le sens de l’acte comme coupure, que plutĂŽt dans le fait du dire, d’un tressage par le dire, avec la consistance du dire. Cela donne un aspect au travail de la cure analytique plus de construction que de coupure.

V.H.C : C’est-à-dire comme production.

B.V : VoilĂ . Avec cette topologie le savoir-faire de l’analyste s’imagine moins comme la sĂ©ance qu’on coupe sur le signifiant que comme l’art d’un dire. Bien sĂ»r, ça n’invalide pas le jeu sur le signifiant, l’équivoque etc


Alors le problĂšme qui demeure est comment penser l’espace ? Je pense que la responsabilitĂ© de pensĂ©e est lĂ  aussi. Lacan (page 125) nous dit : Il n’y a aucun espace rĂ©el.

« Le réel se trouve dans les embrouilles du vrai ».

LĂ -dessus il y a eu toute une note de Darmon qui explique comment malgrĂ© son idĂ©e de Echt Heidegger retombe, in fine, dans la mĂȘme erreur d’une sorte d’adĂ©quation entre le mot et la chose authentique. Pour Lacan il n’y a pas d’accord possible entre le mot et la chose, il faut toujours une triplicitĂ©.

Donc : « Le RĂ©el se trouve dans les embrouilles du vrai


C’est ce que dĂ©montre le thĂ©orĂšme de Gödel : « Dans tout systĂšme formel consistant contenant une thĂ©orie des nombres finitaires relativement dĂ©veloppĂ©e, il existe des propositions indĂ©cidables. » Autrement dit il y a du RĂ©el qui dĂ©passe le vrai.


c’est bien ça qui m’a amenĂ© Ă  l’idĂ©e de nƓud qui procĂšde de ceci que le vrai s’auto-perfore du fait que son usage crĂ©e de toute piĂšce le sens, ceci de ce qu’il glisse, de ce qu’il est aspirĂ© par l’image du trou corporel dont il est Ă©mis, Ă  savoir la bouche en temps qu’elle suce ». Vous voyez l’objet petit a qui vient lĂ .

« Il y a une dynamique du regard centrifuge, c’est-Ă -dire qui part de l’Ɠil, de l’Ɠil voyant, mais aussi bien du point aveugle, elle part de l’instant de voir et l’a pour point d’appui. L’Ɠil voit instantanĂ©ment en effet : c’est ce qu’on appelle l’intuition par quoi il redouble ce qu’on appelle l’espace dans l’image. »

Incidemment on a une vĂ©rification de ça dans la phobie. La personne qui est phobique de l’araignĂ©e, voit l’araignĂ©e en un instant et tout l’espace se structure alors autour de ce point. Et je me suis souvent demandĂ© : mais comment sait-elle que c’est une araignĂ©e, et pas une mouche par exemple, alors que le point en question est Ă  l’autre bout de la piĂšce ? Le phobique sait absolument : c’est une araignĂ©e. Le mode de prĂ©sence subite dans l’espace, et d’immĂ©diatetĂ© de la chose, c’est ça.

« Il n’y a aucun espace rĂ©el. C’est une construction purement verbale qu’on a Ă©pelĂ©e en trois dimensions selon les lois de la gĂ©omĂ©trie, lesquelles sont celles du ballon de la boule, imaginĂ©s kinesthĂ©tiquement, c’est-Ă -dire oral- analement. »

C’est-Ă -dire que il y a quelque part au dĂ©part, le sein ou le caca qui fait boule, et puis il y a le Begriff qui veut essayer d’attraper cela et qui en est obstaculĂ©. L’objet petit a fait obstacle Ă  la saisie. C’est comme cela que Lacan le voit.

« L’objet que j’ai appelĂ© petit a n’est qu’un seul et mĂȘme objet » [Il y a des variations mais c’est le mĂȘme]. « Je lui ai reversĂ© le nom d’objet en raison de ceci que l’objet est ob, obstaculant Ă  l’expansion de l’imaginaire concentrique englobant, l’imaginaire concevable, c’est-Ă -dire saisissable avec la main, c’est la notion de Begriff, saisissable Ă  la maniĂšre d’une arme. »

Je vais terminer par quelques assertions du séminaire Le moment de conclure :

L’acte de dire instaure le temps du sujet sur fond d’intemporalitĂ©. Ce n’est pas exactement les mots de Lacan, c’est moi qui le comprends et le dis ainsi.

Voici ses termes :

« Le dire tranche dans l’éternitĂ© de l’inconscient ». (Le continu) « Cette absence de temps, c’est notre rĂ©gime normal », dit Lacan, le temps n’est que celui de l’acte, sinon nous sommes dans l’a-temporalitĂ©. Vous savez que Freud lui-mĂȘme a dit que l’inconscient ignore le temps, dans un sens un petit peu diffĂ©rent 


« C’est la dimension imaginaire du dire », non pas la dimension symbolique du dire, « c’est la dimension imaginaire du dire qui fait lien entre rĂ©el et symbolique. Si le mot fait la chose ce n’est pas sans le lien imaginaire du sens ».

Pas de crachose , dit-il et c’est pourquoi Lacan Ă©crit « fait la », comme le verbe fĂȘler, fĂȘlachose.

« L’équivoque grĂące Ă  l’écriture - ça rejoint ce que Melman nous dit - l’équivoque grĂące Ă  l’écriture fait rĂ©sonner le vide que le dĂ©faut de rapport sexuel laisse dans le sens.»

L’équivoque va toujours par une sorte de gravitation dans ce vide du sens sexuel. Ce n’est pas qu’elle est graveleuse, l’équivoque, mais c’est qu’elle va spontanĂ©ment vers le dĂ©faut de sens sexuel.

« Il serait excessif de dire que l’analyste sait comment opĂ©rer », nous dit Lacan. En tout cas ce n’est certainement pas avec la consistance du raisonnement, aucun raisonnement ne donnera le mot qui fait tilt.

« Ça serait Ă©videment par le choix des mots, mais on se trompe dans le choix des mots. L’analyste ignore la portĂ©e des mots pour son analysant ». On dit quelque fois un mot, on croit que ça va lĂ , et paf, ça fait une explosion. Ce n’est pas toujours mauvais d’ailleurs


« Et l’analyste, dit Lacan, n’opĂšre que par suggestion ». Retour au dĂ©part. Mais c’est une suggestion un peu particuliĂšre tout de mĂȘme. Parce que « l’analyste tranche. Ce qu’il dit participe de l’écriture. L’analysant, il parle et l’analyste lĂ -dedans, il entend autrement, il tranche en lisant autrement  »

Je vais arrĂȘter mon topo lĂ .

Comme vous le voyez, c’est un topo interrompu. Il faudrait essayer de creuser cette histoire de pensĂ©e Ă  insĂ©rer dans la faille, une pensĂ©e qui se passerait du sens, ce ne peut ĂȘtre, Ă  mon avis, qu’une pensĂ©e de l’espace, une pensĂ©e topologique, mais il n’y a pas de pensĂ©e topologique qui ne nĂ©cessite une dĂ©cision de dĂ©part, un dire de dĂ©part. Que de toute façon ce dire a un sens, il est imaginaire, et que c’est ça tout de mĂȘme qui va lui donner la consistance. Il n’y a donc pas Ă  « condamner » le sens. Il y a Ă  tenir compte de l’objet particulier avec lequel on travaille, la topologie Ă©tant indispensable si on ne veut pas rester dans notre topologie naĂŻve. VoilĂ .

V.H.C : Bernard, merci beaucoup pour ce formidable parcours.

Y a-t-il des questions, des remarques avant que vous partiez, des commentaires, des critiques ?

Jean Brini : Juste Ă  verser au dossier de l’espace selon Freud : C’est pas toujours un Ɠuf. Au moins, je crois que c’est dans le manuscrit K, il y a ce fameux schĂ©ma du circuit sexuel, oĂč il y a cette chose extraordinaire, une barre verticale avec le moi et le non moi, et une barre horizontale avec l’extĂ©rieur et l’intĂ©rieur. Il y a donc du Moi intĂ©rieur, du Moi extĂ©rieur, du non Moi extĂ©rieur et du non Moi intĂ©rieur. Il y a les quatre. Et ça ce n’est pas de l’Ɠuf. C’est plus compliquĂ©.

B.V : Non, ce n’est pas de l’Ɠuf. Il aurait pu s’en sortir en essayant de refermer la feuille

J.B : Exactement. Mais il ne le fait pas.

Dans la salle : Oui, je voulais juste rapprocher la question du temps avec celle de l’espace, la modernitĂ©, si on peut dire de Lacan, puisque en fait dans la physique, enfin dans la recherche fondamentale on se pose aussi trĂšs bien la question du temps, ou de l’espace on ne sait absolument rien en dire. Toutes ces notions fondamentales qui relĂšvent d’un pur imaginaire pour nous : les conventions sociales, des choses comme cela mais qu’on ne sait absolument pas dĂ©terminer.

B.V : Je me suis demandĂ© si mĂȘme le continu n’est pas une Ă©lucubration Ă  partir du langage. Parce que, bon Henri me contredira peut-ĂȘtre, calmera mon propos, mais, aussi loin qu’on aille dans la physique, il y a du quantum, il y a des sauts. Alors est-ce un effet de nos instruments, de nos moyens d’accĂšs ? Mais enfin ! Et puis le fait qu’il n’y a pas de conciliation possible entre la thĂ©orie quantique et la thĂ©orie de la gravitation, laquelle repose sur le continu et l’autre sur le discontinu, quand mĂȘme, enfin Ă  la grosse, alors qu’elles sont toutes les deux extrĂȘmement prĂ©cises.

V.H.C : Non contestées ?

B.V : Oui, enfin. C’est assez compliquĂ©, mais la thĂ©orie quantique repose quand mĂȘme sur des sauts, des quanta, c’est-Ă -dire qu’il y a des distances limites. Ce n’est pas de l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment petit. Il y a une distance en dessous de laquelle on ne peut rien dire, au moins. Tu es d’accord Henri ?

HC.L : Tout à fait. On dit que chaque génération de physicien va travailler sur la décimale supplémentaire.

V.H.C : Ça c’est les commentaires des mathĂ©maticiens.

B.V : Mais il y a un problĂšme parce que on est obligĂ© d’éliminer les infinis, enfin pour Ă©viter des points de singularitĂ©, qui affolent complĂštement les rĂ©sultats, je crois. Enfin bref tout ça est assez compliquĂ©. Mais je me demandais si la notion de continu n’est pas un effet de l’imaginaire.

J.B : Ponctuation : Ce que tu dis est parfaitement exact au moins en ce qui concerne la dĂ©finition du continu par PoincarĂ©. OĂč il dit : le continu c’est A=B B=C C=D, A diffĂ©rent de D. C’est-Ă -dire que c’est entiĂšrement fondĂ© sur l’énonciation d’une identitĂ© ou d’une diffĂ©rence. Donc ça rĂ©sulte du langage. Le continu, la dĂ©finition fondamentale du continu dĂ©coule d’énoncĂ©s.

B.V : Oui. Je me demande mĂȘme si le continu n’est pas une propriĂ©tĂ© de l’Autre, du langage, dont se dĂ©tache un signifiant momentanĂ©ment, pour reprĂ©senter un sujet, avant de retomber dans le continu. Et que c’est un temps. VoilĂ , il faut faire un petit peu attention, tu vois quand nous manions ces notions mathĂ©matiques. Je crois qu’elles sont d’autant plus intĂ©ressantes qu’elles sont justement l’effet d’un sujet, qu’elles sont la production des sujets humains, mĂȘme si cette production est contrainte, obligĂ©e. Ce n’est pas une tautologie, ce n’est pas la rĂ©pĂ©tition du mĂȘme, voilĂ . Pratiquement, il s’en dĂ©duit que je vous invite vivement Ă  assister aux MathinĂ©es Lacaniennes, ainsi qu’aux autres sĂ©minaires qui prennent en compte la topologie, de façon Ă  essayer de dĂ©niaiser notre pensĂ©e


V.H.C : Merci, alors notre prochaine MathinĂ©e aura lieu le 8 fĂ©vrier et ce sera Claude Landman qui s’entretiendra avec nous.

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Une divergence entre Lacan et Badiou, texte de Fulvio della Valle

Une divergence entre Lacan et Badiou,

texte de Fulvio della Valle

Je ne me livrerai pas ici Ă  une analyse dĂ©taillĂ©e des diffĂ©rences entre la thĂ©orie de Lacan et la thĂ©orie de Badiou. Mon propos est Ă©troitement limitĂ©. Il s’agit de mettre en Ă©vidence un point de divergence entre les deux thĂ©ories, point dans lequel il me semble que se situe, par ailleurs, une des lignes de dĂ©marcation entre la philosophie et la psychanalyse. Ce point, c’est la dĂ©finition du bonheur.

I. Lacan

Je ne vais pas citer tous les Ă©noncĂ©s de Lacan Ă  propos du bonheur. J’en citerai un seul, sans d’ailleurs reprendre tout le paragraphe dont il constitue le dĂ©but. Le passage est extrait de la leçon du 22 juin 1960, qui fait partie du sĂ©minaire sur l’Éthique de la psychanalyse : « La psychanalyse fait tourner tout l’accomplissement du bonheur autour de l’acte gĂ©nital ». Le bonheur est donc expressĂ©ment centrĂ© sur la jouissance sexuelle. Ce qui est Ă©videmment congruent avec la thĂšse centrale de Freud, qui conçoit dĂšs le dĂ©part la psychanalyse comme une machine de guerre lancĂ©e contre l’abstinence et l’ascĂ©tisme. Il ne s’agit pas pour autant d’une invitation Ă  la dĂ©bauche, Ă  la perversion, au libertinage, soit Ă  ce que Lacan appelle, dans ce mĂȘme sĂ©minaire, l’affranchissement naturaliste du dĂ©sir. Il s’agit de la jouissance en tant qu’elle s’articule Ă  l’unicitĂ© d’un partenaire, c’est-Ă -dire, plus prĂ©cisĂ©ment, au nouage de la jouissance et de l’amour, nouage qui est problĂ©matique pour le nĂ©vrosĂ©, selon les modalitĂ©s diverses de la chastetĂ©, de la succession de partenaires occasionnels, du recours massif Ă  la prostitution, ou du passage Ă  l’acte pervers, - en lien ou pas, parallĂšlement, avec un amour platonique. Ainsi le bonheur, l’heur bon, est mis en relation par Lacan, Ă  partir de considĂ©rations Ă©tymologiques, avec la bonne rencontre, dont l’un des paradigmes est assurĂ©ment la rencontre amoureuse. Tout le sĂ©minaire est traversĂ© par un dĂ©bat serrĂ© avec Aristote Ă  propos justement de l’éthique comme science du Souverain Bien. Celui-ci est identifiĂ© par le Stagirite au bien qui n’est plus un moyen en vue d’un autre bien, mais le bien ultime auquel tous les autres se rapportent en tant que moyens. Ce bien suprĂȘme c’est le bonheur. Parmi les diverses activitĂ©s pouvant apporter le bonheur, Aristote privilĂ©gie la vie contemplative et dĂ©prĂ©cie les jouissances charnelles. C’est avec ce parti pris que Lacan, et plus gĂ©nĂ©ralement la psychanalyse, prend ses distances. En rĂ©alitĂ©, dans la thĂ©orie freudienne, reprise par Lacan, le Souverain Bien c’est la mĂšre. Or, celle-ci Ă©tant interdite, le Souverain Bien est rendu inaccessible. En rĂ©sulte le vĂ©ritable statut de l’objet (a), objet cause du dĂ©sir, dont le partenaire sexuel est l’un des supports. C’est tout ce qui reste une fois le Souverain Bien devenu inaccessible, et si on veut bien en faire le deuil ; - une sorte de souverain bien par dĂ©faut, un lot de consolation, non dĂ©pourvu d’agrĂ©ments.

Le bonheur est donc pour la psychanalyse lacanienne dans la conjonction de la jouissance et de l’amour. Une phrase de l’EcclĂ©siaste, que Lacan reprend au moins Ă  deux reprises, me semble rĂ©sumer remarquablement cette position. Je cite l’énoncĂ© du sĂ©minaire D’un Autre Ă  l’autre : « Tout est vanitĂ© sans doute, vous dit-il (l’EcclĂ©siaste), jouis de la femme que tu aimes ». Tout est vanité : - toute activitĂ© humaine prise pour fin en soi, par exemple l’art, la science ou la politique. Sauf : jouis de la femme que tu aimes. Jouis : - dimension du sexuel. De la femme que tu aimes : - dimension de l’amour.

II. Badiou

Badiou se prĂ©sente comme un grand admirateur de Lacan, auquel il se rĂ©fĂšre tout au long de son Ɠuvre. Mais il prĂ©tend aussi articuler une thĂ©orie du sujet qui se tient au-delĂ  de la conception lacanienne. Je ne vais pas reprendre le dĂ©tail de cette thĂ©orie, simplement quelques grandes lignes.

Il existe quatre registres principaux de l’activitĂ© humaine : la science, la politique, l’art et l’amour. Dans chacun de ces registres est Ă  l’Ɠuvre une vĂ©ritĂ©, Ă  la jointure de la pensĂ©e et de la pratique. Ces registres, et eux seuls, sont appelĂ©s « procĂ©dures de vĂ©rité ».

Une vérité se caractérise par deux traits principaux.

D’une part, elle est universelle.

Un thĂ©orĂšme, par exemple, s’impose Ă  tous les esprits. Une rĂ©volution rassemble tout le peuple. Une fugue de Bach produit un plaisir esthĂ©tique accessible Ă  quiconque. L’amour fait sortir l’individu de sa particularitĂ© et l’ouvre Ă  la dimension du Deux.

D’autre part, elle est infinie.

Le thĂ©orĂšme de Pythagore pourra ĂȘtre redĂ©montrĂ© Ă  tout moment. Une piĂšce de Sophocle pourra ĂȘtre rejouĂ©e Ă  toute Ă©poque. Une rĂ©volution pourra se produire Ă  nouveau, activant la rĂ©fĂ©rence aux rĂ©volutions antĂ©rieures. L’amour brise la carapace de l’individu, en le faisant sortir de la finitude de son ĂȘtre.

En participant Ă  une procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, l’individu dĂ©passe sa simple existence biologique ou animale et accĂšde Ă  cette dimension d’universalitĂ© et d’éternitĂ© qui seule peut conjurer sa finitude mortelle et donner un sens Ă  sa vie. Est appelĂ© « sujet » prĂ©cisĂ©ment le vecteur d’une procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, la dimension originale Ă  laquelle accĂšde l’ĂȘtre humain dans la mesure oĂč il se fait l’agent d’une telle procĂ©dure, et Ă  travers laquelle il transcende, il s’élĂšve au-dessus de sa simple individualitĂ© organique. Badiou reprend Ă  ce propos un adage aristotĂ©licien : « Vis en Immortel », puisque le processus de subjectivation, en tant qu’il donne accĂšs Ă  un caractĂšre d’universalitĂ© et d’éternitĂ©, permet Ă  l’agent de surmonter sa particularitĂ© finie.

La philosophie n’est pas elle-mĂȘme une procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, mais l’instance qui opĂšre leur identification et leur regroupement. Les quatre registres sont ainsi prĂ©sentĂ©s comme les conditions de la philosophie.

En outre, certains affects sont liĂ©s aux procĂ©dures de vĂ©ritĂ©. Dans les annĂ©es quatre-vingt-dix, Badiou associait la joie Ă  la dĂ©couverte scientifique, le plaisir Ă  l’Ɠuvre artistique, l’enthousiasme au soulĂšvement rĂ©volutionnaire et le bonheur Ă  l’amour. Or, dans ses confĂ©rences rĂ©centes, et dans l’un de ses tout derniers livres, il semble reconnaĂźtre dans le bonheur l’affect principal qui est reliĂ© Ă  toutes les procĂ©dures de vĂ©ritĂ©. Le bonheur est l’affect rĂ©servĂ© Ă  l’effectuation d’une procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, c’est-Ă -dire l’affect corrĂ©lĂ© Ă  la saisie, ou au contact, d’un point d’universalitĂ© et d’éternitĂ©.

Certes, l’amour est l’une des procĂ©dures de vĂ©ritĂ©. (Je n’entre pas dans le dĂ©tail de son concept de l’amour, fonciĂšrement disjoint de la composante sexuelle.) Mais seulement l’une d’entre elles. D’autre part, Badiou est prĂȘt Ă  admettre un primat de la condition ou de la procĂ©dure amoureuse sur les trois autres, mais uniquement pour la position fĂ©minine. Pour l’homme, aucune procĂ©dure ne conditionne l’accĂšs aux autres, il peut privilĂ©gier indiffĂ©remment l’une ou l’autre, l’idĂ©al Ă©tant bien sĂ»r un rapport Ă  l’ensemble (le tour complet, c’est la philosophie).

III. Conclusion

Nous pouvons maintenant définir le point de divergence entre Lacan et Badiou au sujet du bonheur, ou du sens de la vie.

Pour Lacan, la jouissance sexuelle est le point nodal autour duquel s’articule le bonheur (tout comme l’objet a est le point articulatoire autour duquel s’ordonne le nƓud borromĂ©en). La jouissance dont il s’agit doit ĂȘtre prise dans sa connexion avec l’amour. À cet Ă©gard, homme et femme sont Ă  la mĂȘme enseigne. Les autres activitĂ©s humaines (dont l’art, la science et la politique) ne constituent pas des fins pour elles-mĂȘmes mais s’articulent autour de cette dimension ou condition centrale qu’est l’amour sexuel, qui seul peut donner un sens Ă  la vie, donner un aperçu de l’infini dans le fini.

Pour Badiou, en revanche, le bonheur n’est pas principalement ou fondamentalement liĂ© Ă  la jouissance sexuelle, y compris dans sa connexion avec l’amour. L’amour dont il est question, d’ailleurs, n’est pas spĂ©cialement raccordĂ© Ă  la composante sexuelle. Le bonheur est l’affect associĂ© Ă  l’exercice de l’une quelconque des procĂ©dures de vĂ©ritĂ©, ainsi qu’à leur ensemble (de prĂ©fĂ©rence). L’amour est seulement l’une de ces procĂ©dures, sans primautĂ© particuliĂšre, sauf pour la femme, pour qui elle constitue l’assise qui conditionne le rapport aux autres registres. Seule une femme semble devoir ĂȘtre solidement arrimĂ©e Ă  l’amour d’un homme pour pouvoir se consacrer aux autres procĂ©dures. Mais un mathĂ©maticien peut connaĂźtre des moments de bonheur en dĂ©montrant un thĂ©orĂšme, mĂȘme s’il n’y a pas une femme dans sa vie. Un musicien peut se sentir heureux en composant une symphonie, tout en se passant de l’amour d’une femme. Un rĂ©volutionnaire peut passer par des instants de bonheur au milieu d’une insurrection populaire, alors mĂȘme qu’aucune femme ne lui accorderait jamais ses faveurs. Aucune clause de nĂ©cessitĂ©, aucun caractĂšre d’indispensabilitĂ© ne semble spĂ©cifier, pour un homme, la procĂ©dure amoureuse, en dehors de la recommandation de participer aux quatre registres.

Le primat ou le statut central accordĂ© ou non Ă  l’amour sexuel dans la dĂ©finition du bonheur, ou du sens de l’existence, est donc une ligne de dĂ©marcation entre Lacan et Badiou, et peut-ĂȘtre plus gĂ©nĂ©ralement, mais on ne peut le dĂ©montrer ici, entre la psychanalyse et la philosophie.

24/02/2015

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La puissance des mathématiques, la frénésie de la science, exposé de Virginia Hasenbalg

 

 

« La puissance des mathĂ©matiques, la frĂ©nĂ©sie de la science ne reposent sur rien d’autre que sur la suture du sujet. » C’est ce que disait Lacan en 1966. Cette phrase pose la question de la place de la science pour un psychanalyste, et reste centrale dans la mesure oĂč le discours scientifique d’aujourd’hui marginalise la psychanalyse, en avançant des constructions logiques prĂ©sentĂ©es comme des certitudes incontestables et universelles.

 

La phrase de Lacan est salutaire. un commentaire de ce passage du sĂ©minaire des « ProblĂšmes cruciaux pour la psychanalyse » s’impose.

Une suture est une couture, assemblage de deux parties. Un hiatus sĂ©pare ainsi les deux bords de la coupure Ă  suturer. C’est la refente du sujet fondĂ© par le Cogito de Descartes. Le « je pense, donc je suis » est une Ă©nonciation qui refend le sujet.

D’un cĂŽtĂ© de la bĂ©ance, un ĂȘtre du savoir s’affirme. Un je pense qui pense, qui panse, qui fait pansement, que sait penser.

De l’autre, un ĂȘtre de vĂ©ritĂ© qui s’évanouit sous le sens du « je suis » .

Il y a donc une coupure qui fait appel à une suture. Mais pas n’importe laquelle.

 

Marc Darmon avance Ă  ce propos que ce que la topologie de Lacan permet Ă  l’analyste de ne pas oublier, c’est justement comment le sujet est une coupure irrĂ©ductible ».  Alors, coupure ou suture
?

 

Autrement dit, quel est le point de couture qui fonde le sujet, qui maintient la bĂ©ance cartĂ©sienne qui l’inaugure, son ascĂšse, aussi bien que la rigueur de notre pratique?

 

Avant d’arriver Ă  ce point de couture, que vous connaissez tous, quelques mots sur les bords de la bĂ©ance.

 

Pour les illustrer Lacan prend un exemple caricaturale, celui de Piaget et son hypothĂšse du dĂ©veloppement de l’enfant. Cette thĂ©orie illustre ce qu’il en est de la connaissance lorsqu’elle s’appuie sur un « ĂȘtre du savoir » qui prĂ©tend possĂ©der la vĂ©ritĂ© incarnĂ©e par le petit enfant considĂ©rĂ© en quelque sorte comme un objet d’observation, un sous-dĂ©veloppĂ©?. C’est une hypothĂšque, dit Lacan, que l’ĂȘtre du savoir prend sur l’ĂȘtre de la vĂ©ritĂ©, l’enfant lors de son entrĂ©e dans la parole et le langage. L’ĂȘtre du savoir, Piaget, dispose de l’ĂȘtre de la vĂ©ritĂ©, le petit, comme s’il lui appartenait - c’est ce que le mot hypothĂšque veut dire - alors que ce n’est pas le cas.

L’intelligence n’est pas ce que croit Piaget pour qui l’évolution de l’enfant consiste Ă  le rendre de plus en plus capable de dialoguer avec lui, Piaget en tant que modĂšle mĂȘme de l’intelligence. Et qui plus est, en suivant la volontĂ© prĂ©dĂ©terminĂ©e de l’Eternel.

 

On saisit par lĂ  que la bĂ©ance est plutĂŽt pansĂ©, dans le sens de pansement, Ă  partir d’une idĂ©alisation imaginaire de supĂ©rioritĂ© qui prĂ©suppose possĂ©der une vĂ©ritĂ© en mĂ©prisant celui qui est interrogĂ© comme substrat de l’effet du signifiant sur le sujet.

 

L’observation du parcours de chaque enfant dans l’acquisition de la parole permet de voir comment se met en place d’emblĂ©e une structure complexe, celle du rapport du sujet au signifiant, celle de la bĂ©ance dont nous parlons, et que Piaget obture.

 

S’il avait pris en compte le caractĂšre premier et primitif de la langue maternelle par rapport au langage savant, comme Dante l’a fait, il aurait Ă©vitĂ© sa mĂ©prise. C’est le RĂ©el Ă  prendre en compte dans cette bĂ©ance, celui de la langue premiĂšre, celle qui parle spontanĂ©ment le nourrisson et l’homme du peuple. C’est ce que Piaget ne perçoit pas mais qui est centrale Ă  la thĂ©orie freudienne.

 

Ce noyau subjectif Ă  deux bords comporte donc la prĂ©sence synchronique d’un ĂȘtre du savoir et d’un ĂȘtre de vĂ©ritĂ© devant ĂȘtre conçus comme Ă©tant tissĂ©s entre eux convenablement.

Lacan les définit comme étant

celui de la marque d’une identification primaire qui fonctionnera comme idĂ©al, le trait unaire qui fait Un, qui affirme le « je pense »d’une part

et

celui du manque, c’est Ă  dire celui qui caractĂ©rise le signifiant qui ne peut pas ĂȘtre le Un du sujet et qui pourtant affirme le « je suis ».

 

L’ĂȘtre du savoir peut s’emballer lorsqu'on s’enthousiasme jusqu’au dĂ©lire (c’est le sens Ă©tymologique de frĂ©nĂ©sie) dans l’enchaĂźnement de dĂ©monstrations thĂ©oriques. Mais dans ce cas, oĂč le propos trouvera-t-il l’ancrage dans l’ĂȘtre de vĂ©ritĂ© du sujet qui parle s’il met de cĂŽtĂ© la nĂ©gativitĂ© que comporte le signifiant pour autant qu’il ne peut pas faire le Un du sujet qui parle?

 

Lacan dĂ©crit cette articulation du trait idĂ©alisant qui fait Un avec le ZĂ©ro du manque, en l’associant Ă  l’embrayage du 1 sur le 0 de FrĂšge.

Et il ajoute, l’ĂȘtre du sujet est la suture d’un manque qui, se dĂ©robant dans le nombre, le soutient de sa rĂ©currence.

Ceci nous amĂšne Ă  dire, enfin, oĂč est le problĂšme si cet enthousiasme apporte un quelconque progrĂšs, ce qui est un effet indĂ©niable de la science


Autrement dit, si on pose cette dĂ©robade Ă  l’infini, y a-t-il quelque chose qui l’arrĂȘte?

 

Cette question concerne Ă©minemment les psychanalystes. Ce n’est pas en aval que l’on trouvera la rĂ©ponse, mais plutĂŽt en amont, en mettant l’accent sur le rapport Ă  la langue maternelle opposĂ©e Ă  la langue savante, comme le disait Dante. L’analyste a Ă  se mouiller du cĂŽte de la vĂ©ritĂ©, d’une vĂ©ritĂ© embrouillĂ©e celle du symptĂŽme du patient. La prise en compte pertinente de cette coupure/suture du sujet est justement ce qui lui permet d’opĂ©rer efficacement.

 

Faisons encore un pas dans notre lecture. Lacan va situer plus loin les deux bords comme étant les deux effets du rapport du sujet avec le signifiant.

 

D’une part, l’effet de la signification. L’enchaĂźnement dans la signification passe la grammaire et nĂ©cessite un rĂ©fĂ©rent, ce qui prĂ©suppose que le rĂ©el soit structurĂ©. Le rapport Ă  un rĂ©fĂ©rent peut mettre en route une formalisation, mais cette formalisation, en tant que telle, exclut le sujet.

L’idĂ©al pousse en avant, or, le manque est un leste particulier, il rappelle que vouloir attraper n’importe quel objet avec les mots est une illusion, parce que c’est le langage qui fait les choses.

Par dĂ©finition le signifiant manque l’objet. La saisie de l’objet par le signifiant s’avĂšre impossible, le signifiant Ă©tant le symbole d’une absence. C’est ce que Dante avait compris, et que l’observation des petits, dĂ©gagĂ©e des impasses de la thĂ©orie de Piaget, permet de constater.

 

Autrement dit, il y a un autre versant de la relation du sujet au signifiant qui est celui de l’effet de sens.

 

L’effet de sens est un pavĂ© dans la mare du signifiĂ©.

Ce n’est plus l’infini des significations qui est explorĂ© ici mais le fait que le sujet incarnĂ© par le sens du « je suis », qui devrait affirmer ce qu’il en est de son « ĂȘtre » mĂȘme, s’évanouit. L’effet de sens est un effet poĂ©tique, de consonance de sons qui rappelle le lien Ă  la langue maternelle comme moment de mise en place du langage.

Le non-sens est la seule chose qui puisse ĂȘtre conçue comme signifiant la prĂ©sence rĂ©elle du sujet, fait remarquablement dĂ©crit par Lewis Carol dans le rĂ©cit d’Alice de l’autre cĂŽtĂ© du miroir.

C’est le fonds d’oĂč se dĂ©tache la logique et que Gödel rappelle Ă  son insu, lorsque ses apories rappĂšlent la bĂ©ance de la suture.

Et aussi Ă©trange que cela puisse paraĂźtre Ă  un scientifique, c’est la matiĂšre mĂȘme de notre travail quotidien d’analystes Ă  chaque fois qu’une Ă©quivoque perce dans le rĂ©cit d’un patient, restituant l’ĂȘtre de vĂ©ritĂ© du sujet qui parle.

 

Je ne sais pas comment on pourrait faire tenir scientifiquement la place des Ă©quivoques qui renouvellent la notion mĂȘme de savoir en jeu dans la psychanalyse. Comment dĂ©montrer l’effet, je mesure mes mots, magique que peut avoir une interprĂ©tation fondĂ©e sur une Ă©quivoque lorsqu'elle dĂ©noue une situation bloquĂ©e depuis l’enfance - je parle du symptĂŽme ?

L’interprĂ©tation d’une Ă©quivoque n’est pas celle de n’importe quel Ă©quivoque. L’analyste l’entend parce qu’elle trouve sa place par rapport Ă  ce qu’il a prĂ©cĂ©demment entendu, en mettant son savoir au service du symptĂŽme du patient. Il en est le complĂ©ment dit Lacan.

Si une patiente raconte que sa mĂšre ne se gĂȘnait pas devant elle pour faire entrer ses amants dans sa chambre - ce qui retient l’attention de l’analyste - et que quelques mois plus tard la mĂȘme patiente rĂȘve qu’elle offre des diamants Ă  sa mĂšre, il suffit de reprendre le mot pour faire entendre l’équivoque. L’effet de vĂ©ritĂ© est immĂ©diat comme une dĂ©monstration de l’efficacitĂ© du savoir en jeu dans une cure. C’est une autre conjonction celle-ci du savoir et de la vĂ©rité 

D’une part une signification, celle des diamants et de leur valeur certes (en effet la patiente cherche Ă  offrir une certaine rĂ©ussite professionnelle Ă  sa mĂšre),  et d’autre part, l’effet de sens des dits amants qui rĂ©veille.

L’interprĂ©tation a rendu perceptible les deux bords de la suture.

 

Alors, quel est le point de couture qui convient la béance du sujet ?

Une couture simple restituerait la surface sphĂ©rique que Lacan dĂ©nonce tout au long de son enseignement, comme Ă©tant celle oĂč la connaissance trouve ses aises.

Les deux bouts ne se rejoignent qu’à manifester une torsion, dont nous faisons la topologie.

Autrement dit, si je suture ces bords d’une façon moĂ«bienne, la suture sera l’équivalent d’une coupure, celle que l’interprĂ©tation rend Ă©vidente : par l’interprĂ©tation, l’effet de sens dits amants se dĂ©tache de celui de diamants, ce qui devient perceptible dans la bande biface qui rĂ©sulte de la coupure de la bande de MoĂ«bius.

La bande de MoĂ«bius Ă©tant une suture, et en mĂȘme temps une coupure.

 

Alors quelle est la suture du sujet dans la science ? Si elle doit reposer exclusivement sur la formalisation, elle exclut le sujet. Mais lorsque cette formalisation entoure logiquement un objet qui Ă©chappe Ă  la perception ou Ă  la dĂ©monstration, n’est-elle pas lĂ  en train de border l’absence, le manque, ce qui fait trou dans la structure subjective mĂȘme du scientifique ?

 

 

Le prochain dans l'Éthique de la psychanalyse, texte de Fulvio della Valle

Le prochain dans l'Éthique de la psychanalyse, texte de Fulvio della Valle

 

 

Bien que le sĂ©minaire sur l'Éthique (1959-60) ne fasse pas appel aux figures topologiques, il est difficile de ne pas interprĂ©ter rĂ©trospectivement un certain nombre de ses Ă©nonciations Ă  la lumiĂšre de ces structures figuratives qui ont jouĂ©, comme chacun le sait, un si grand rĂŽle dans l'enseignement de Lacan, telles que la bande de Moebius, le tore, la bouteille de Klein, ou encore le nƓud borromĂ©en, structures qui ont toutes pour fonction, entre autres, de subvertir la conception traditionnelle du rapport entre le sujet et l'autre, l'intĂ©rieur et l'extĂ©rieur, l'individu et le milieu, le corps et le monde, – subversion pleinement Ă  l'oeuvre dans les formulations les plus originales de ce sĂ©minaire. L'essence du sujet y est notamment dĂ©finie en rĂ©fĂ©rence Ă  des expressions telles que : « extĂ©rioritĂ© intime », « extimitĂ© », « vide », « centre », « cƓur », « creux », « ce qui s'articule autour », – que lesdites figures auront prĂ©cisĂ©ment pour office de reprĂ©senter. Et on sait, en outre, la prĂ©dilection de Lacan pour l'expression de « bague au doigt », qualifiant une nouvelle formalisation venant apporter justement un Ă©clairage saisissant sur les articulations prĂ©cĂ©dentes, les Ă©levant Ă  un niveau d'intĂ©gration supĂ©rieur, plus encore qu'elle ne les dĂ©passe ou rĂ©cuse. Prenons donc garde Ă  ce qu'une lecture trop Ă©troitement chronologique, s'interdisant tout recours Ă  une figuration proposĂ©e ultĂ©rieurement, ne fasse obstacle Ă  la comprĂ©hension.

 

En effet, pour le dire d'une maniĂšre abrupte et passablement provocatrice, si dans l'Éthique de la psychanalyse Lacan peut reprendre Ă  son compte le thĂšme chrĂ©tien de l'amour du prochain c'est dans la mesure oĂč, conformĂ©ment Ă  l'inspiration originale de la psychanalyse, par contraste avec une certaine orientation de la philosophie, la figure de l'autre – en particulier: l'Autre du sexe – est prĂ©sentĂ©e, dĂšs ce sĂ©minaire, comme situĂ©e au centre de la structure du sujet, comme constituant le point pivot ou le point nodal, pour reprendre des expressions plus tardives, le point d'attache qui fait tenir ensemble les composantes du sujet, c'est-Ă -dire qui organise la consistance des trois dimensions constitutives de l'expĂ©rience humaine: le rĂ©el, le symbolique et l'imaginaire.

Contrairement Ă  une part importante de la tradition philosophique, entiĂšrement centrĂ©e sur la corrĂ©lation entre le sujet et l'objet de la connaissance, entre la conscience et le monde, et s’accommodant plus ou moins ouvertement de l'idĂ©al ascĂ©tique, la psychanalyse situe au premier plan de son Ă©laboration thĂ©orique la problĂ©maticitĂ© du rapport entre les sexes – « il faut tout recentrer sur ce frotti-frotta, ce fricotage », dira Lacan dans le Sinthome – pour l'espĂšce jetĂ©e en pĂąture au signifiant, faisant de l'accĂšs Ă  l'objet de jouissance ce autour de quoi s'articule l'accomplissement du bonheur – dont l'Ă©thique, au sens d'Aristote, est la science, dans la lecture de Lacan – et de la rĂ©solution des perturbations de la vie amoureuse l'un des objectifs principaux de sa technique.

L'amour sexuel au centre de l'expĂ©rience Ă©thique, comme proposition fondamentale de la psychanalyse – telle est la formule de l'Éthique. Dernier rempart contre le non-sens et la mort, le Souverain Bien – la mĂšre – Ă©tant dĂ©finitivement perdu. LivrĂ©s Ă  nous-mĂȘmes, Dieu nous a laissĂ©s dans le vide, mais ce vide peut ĂȘtre la condition d'apparition d'un objet dont les attributs ne nous sont peut-ĂȘtre pas entiĂšrement indiffĂ©rents...

 

 

I. La Chose, – les origines

 

C'est dans ce sĂ©minaire qu'est avancĂ©e pour la premiĂšre fois l'expression qui, rĂ©pĂ©tĂ©e ad nauseam, est apparue ingrate Ă  certains, de « la Chose », das Ding, pour dĂ©signer justement la chose maternelle, la mĂšre en tant qu'Autre absolu du sujet, Autre suprĂȘme, radical, archaĂŻque, prĂ©historique et inoubliable qui rassemble dans la toute-puissance de sa figure originaire l'organisation du monde de l'enfant, se proposant Ă  la fois comme l'objet qui comble l'enfant, Ă  la fois comme ce qui est comblĂ© par l'enfant comme objet, au sein d'une relation duelle ou fusionnelle dont l'issue n'est pas exempte de difficultĂ©s et de complications, – caractĂšre problĂ©matique dont sont empreintes les notions de complexe d'Oedipe et de castration.

 

- « Cette Ding, cette causa. » 13/01/1960.

- « La causa pathomenon, la causa de la passion humaine la plus fondamentale. » 13/01/1960.

 

Le sujet commence sa carriĂšre par ce rapport de comblement rĂ©ciproque avec la mĂšre, et cette idylle avec la femme surpuissante et dĂ©mesurĂ©e des origines, qui exerce sur lui un ascendant radical et sans partage, va marquer pour toujours son rapport Ă  l'existence et au sexe, fournissant cette provision de matĂ©riaux dans laquelle puise le culte de ces paradis par essence perdus, Ă  en croire Proust, et dont la nĂ©vrose peut ĂȘtre l'expression symptomatique, en tant que tentative de retrouvaille, dans la rĂ©alitĂ© actuelle de l'individu Ă  l'Ăąge adulte, de cette figure superlative avec son tampon d'origine.

 

« C'est la deuxiÚme caractéristique de la Chose comme voilée - de sa nature elle est, dans les retrouvailles de l'objet, représentée par autre chose. » 27/01/1960.

 

DĂšs son arrivĂ©e au monde, le sujet se constitue nĂ©cessairement dans un rapport Ă  l'autre, en l'occurrence le grand Autre, dont la place est comme prĂ©-inscrite dans son ĂȘtre mĂȘme, dans la mesure oĂč sans cette relation il ne peut subsister. La structure du sujet s'organise dĂšs l'origine autour d'une place occupĂ©e par l'Autre, qui joue un rĂŽle central dans son articulation, qui en conditionne la consistance.

 

« Ce lieu central, cette extériorité intime, cette extimité, qui est la Chose. » 10/02/1960.

 

A rebours de toute une tradition thĂ©orique qui hypostasie le sujet individuel, conçu comme un tout fermĂ© et auto-suffisant situĂ© dans un milieu extĂ©rieur plus ou moins hostile, pour ensuite le raccorder tant bien que mal, en un second temps, Ă  ses congĂ©nĂšres, Lacan situe d'emblĂ©e la place de l'altĂ©ritĂ©, dont la premiĂšre instance est la Chose ou l'Autre, au coeur de l'articulation subjective, comme le lieu ou le vide central (plus tard il dira : le trou) autour duquel l'ordonnance du sujet prend forme. Aussi cette place du premier Autre, Das Ding, creuse le lit oĂč toute relation interhumaine viendra s'inscrire, pour le meilleur et pour le pire, quoique au prix de certains remaniements, lorsque l'Autre sera dessaisi de la superbe de sa majuscule, de sa toute-puissance des premiers temps, et frappĂ© par la barre ne viendra plus figurer que cet autre si petit, ce petit (a) auquel va se rĂ©duire comme objet le simple semblable, dont le nĂ©vrosĂ© est embarrassĂ© comme un poisson d'une pomme.

 

 

II. Le prochain en question

 

La place d'autrui, sous sa forme premiĂšre d'Autre absolu, est donc Ă  la racine de la constitution du sujet, mais elle n'est occupĂ©e par la mĂšre que dans la premiĂšre phase de son existence, ayant vocation Ă  ĂȘtre occupĂ©e ensuite par une autre figure d'altĂ©ritĂ©, le petit autre, le semblable, qui se promĂšne Ă  son tour avec cette bĂ©ance au milieu de son ĂȘtre. Cet autre est :

 

« le plus moi-mĂȘme de moi-mĂȘme, ce qui est au coeur de moi–mĂȘme, ce qui est au-delĂ  de moi, pour autant qu'il s'arrĂȘte au niveau de ces parois sur lesquelles on peut mettre une Ă©tiquette, cet intĂ©rieur, ce vide dont je ne sais plus s'il est Ă  moi ou Ă  personne. » 30/03/1960.

 

C'est ici que s'insĂšre la question du prochain.

En un premier sens, le prochain dĂ©signe un autre quelconque, et plus prĂ©cisĂ©ment un autre quelconque qui se trouve Ă  proximitĂ©, dans mon champ de perception, Ă  portĂ©e d'interaction. Or, dans la mesure oĂč l'interaction avec l'autre est nĂ©cessaire Ă  la survie du sujet, aimer mon prochain comme moi-mĂȘme signifie porter une considĂ©ration suffisante Ă  cet autre qui se trouve prĂ©sent lĂ , indĂ©pendamment de mon Ă©ventuelle supĂ©rioritĂ© Ă  son Ă©gard, pour que la communication salutaire avec lui devienne effective. Ici, ce qui est visĂ©, c'est l'invitation Ă  tisser des liens sociaux comme condition de l'Ă©quilibre subjectif, en surmontant la tendance Ă  dĂ©prĂ©cier l'autre en raison de ce par quoi il diffĂšre de moi, tendance caractĂ©ristique du narcissisme qui place le sujet en une position d'exception, Ă  partir de laquelle il ne voit autour de lui que des ombres d'hommes torchĂ©es Ă  la six-quatre-deux, dĂ©signĂ©s avec une particuliĂšre prĂ©dilection en rĂ©fĂ©rence Ă  l'objet anal.

À ce stade, intervient la distinction entre le prochain et le semblable.

Le prochain est cet autre quelconque Ă  proximitĂ© avec qui je peux interagir, qui est habitĂ© par le mĂȘme vide central que moi, l'instrument de la connexion Ă©tant la parole, qui ressortit au registre du symbolique. Aussi la relation symbolique noue le vide central du sujet avec le vide central du prochain, ce qui pourrait s'apparenter Ă  l'enlacement de deux tores, si l'on veut bien admettre qu'un sujet peut ĂȘtre moins figurĂ© par une sphĂšre, – c'est-Ă -dire par un volume fermĂ© plongĂ© dans un environnement extĂ©rieur et sĂ©parĂ© de celui-ci par une frontiĂšre Ă©tanche, par un bord ou une paroi, – que par un tore, c'est-Ă -dire un volume circulaire qui est trouĂ© dans son centre, qui possĂšde un vide ou un creux en son milieu par lequel il communique avec une extĂ©rioritĂ© constitutive.

 

« Ai-je rĂ©ussi seulement Ă  faire passer en votre esprit les chaĂźnes de cette topologie, qui met au cƓur de chacun de nous cette place bĂ©ante d’oĂč le Rien nous interroge sur notre sexe et sur notre existence ? C’est lĂ  la place oĂč nous avons Ă  aimer le prochain comme nous-mĂȘmes, parce qu’en lui cette place est la mĂȘme. Rien n’est assurĂ©ment plus proche de nous que cette place. » Discours aux catholiques.

 

Le semblable, en revanche, est cet autre qui est là en tant qu'il m'apparaßt par le biais de son image, c'est l'autre en tant que je le vois. Ici apparaßt une difficulté.

D'une part, dans la mesure oĂč l'image de l'autre m'apparaĂźt Ă  la mĂȘme place que mon image dans le miroir, se crĂ©e une tension entre moi (mon image spĂ©culaire) et l'image du semblable, perçue comme venant usurper la place oĂč se prĂ©sente mon identitĂ©. Se constitue ainsi une situation de rivalitĂ©, d'agressivitĂ© narcissique et d'exclusion rĂ©ciproque, source du conflit interhumain et caractĂ©ristique de la relation imaginaire, dans laquelle seule la parole peut introduire une mĂ©diation. La mĂ©chancetĂ© fondamentale de l'autre, que j'invoque comme obstacle Ă  l'amour que je pourrais lui porter, et la haine qui en dĂ©coule n'est que l'expression de cette relation agressive au mirage du semblable, de cette disposition duelle de style paranoĂŻaque, constitutive de la relation Ă  l'autre en tant qu'elle relĂšve du registre de l'imaginaire. C'est aux parois de l'image du semblable que se heurte la relation interhumaine et que se ferme l'accĂšs de l'espace du prochain.

 

« Tel est le commandement de l’amour du prochain et contre quoi Freud a raison de s’arrĂȘter, interloquĂ© de son invocation par ce que l’expĂ©rience montre : ce que l’analyse a articulĂ© comme un moment dĂ©cisif de sa dĂ©couverte, c’est l’ambivalence par quoi la haine suit comme son ombre tout amour pour ce prochain qui est aussi de nous ce qui est le plus Ă©tranger. Comment ne pas le harceler dĂšs lors des Ă©preuves Ă  faire jaillir de lui le seul cri qui pourra nous le faire connaĂźtre? » 23/03/1960.

 

D'autre part, l'homologie entre l'image de l'autre et mon image spéculaire peut induire une autre modalité de la relation imaginaire, moins de rivalité mimétique que d'idéalisation par identification à l'image de l'autre comme moi idéal.

 

« Idéalisation qui s'exprime dans la direction que j'ai formulée du respect de l'image de l'autre. » 30/03/1960.

 

Dans ce cas, le semblable est gardĂ© Ă  distance, en bout de chaĂźne, comme dans le cas de la nĂ©vrose obsessionnelle, dans la mesure oĂč le franchissement de la paroi de son image porterait atteinte Ă  ma propre image narcissique en tant que dĂ©positaire de l'objet prĂ©cieux dont se sustente mon ĂȘtre en tant qu'appendu au dĂ©sir de l'Autre.

 

- « Nous reculons Ă  quoi? À attenter Ă  l'image de l'autre, parce que c'est l'image sur laquelle nous nous sommes formĂ©s comme moi. » 30/03/1960.

 

- « Soit que je recule à trahir mon prochain pour épargner mon semblable, soit que je m'abrite derriÚre mon semblable pour renoncer à ma propre jouissance. » 23/03/1960.

 

C'est ainsi, peut-ĂȘtre, que Lacan peut associer le respect de l'image de l'autre, le refus de franchir la paroi de l'image du semblable, Ă  la saintetĂ©. Il Ă©voque ainsi:

 

« La prĂ©sence de cette mĂ©chancetĂ© fonciĂšre qui habite en ce prochain. Mais dĂšs lors elle habite aussi en moi-mĂȘme. Et qu'est-ce qui m'est plus prochain que ce coeur en moi-mĂȘme qui est celui de ma jouissance dont je n'ose approcher? Car dĂšs que j'approche... surgit cette insondable agressivitĂ© devant quoi je recule, que je retourne contre moi. » 23/03/1960.

 

Aimer mon prochain, et non mon semblable, comme moi-mĂȘme signifie donc ici aborder l'autre par delĂ  ce que son image offre de lui:

 

« L'homme aussi, en tant qu'image, c'est pour le creux que l'image laisse vide qu'il est intĂ©ressant - par cela qu'on ne voit pas dans l'image, par l'au-delĂ  de la capture de l'image, le vide de Dieu Ă  dĂ©couvrir. C'est peut-ĂȘtre lĂ  la plĂ©nitude de l'homme, mais c'est aussi lĂ  que Dieu le laisse dans le vide. » 30/03/1960.

 

 

III. Le médianoche amoureux

Il existe enfin une seconde figure du prochain, vers laquelle ne cesse de tendre le propos de Lacan, c'est le prochain en tant que partenaire sexuel, partenaire de l'amour. Aussi la rĂ©sistance Ă  aimer mon prochain comme moi-mĂȘme est assimilĂ©e Ă  cette rĂ©sistance devant ma jouissance, qui caractĂ©rise la nĂ©vrose.

 

- « La rĂ©sistance devant le commandement "Tu aimeras ton prochain comme toi-mĂȘme" est la rĂ©sistance qui s'exerce pour entraver son accĂšs Ă  la jouissance. » 30/03/1960.

 

- « Ce n'est donc pas une proposition originale de dire que le recul devant le "Tu aimeras ton prochain comme toi-mĂȘme" est la mĂȘme chose que la barriĂšre devant la jouissance, et non pas son contraire. » 30/03/1960.

 

Le partenaire sexuel, figure privilĂ©giĂ©e du prochain, venant prendre le relais de la place de la Chose, reprĂ©sente cet Ă©lĂ©ment central, ce point d'articulation, qui assure la cohĂ©sion des trois champs caractĂ©ristiques de l'Ă©conomie subjective. Aussi ce qui fait tenir un sujet, ce qui est au cƓur de sa structure, est en mĂȘme temps ce qu'il a de plus Ă©loignĂ©, ce qui lui est le plus Ă©tranger : l'autre, depuis la figure originaire de la Chose, ce « vide au centre du rĂ©el qui s'appelle la Chose », jusqu'Ă  la figure terminale du prochain en tant que partenaire de l'amour. C'est bien cette structure paradoxale, ultĂ©rieurement illustrĂ©e par la bande de Moebius et la bouteille de Klein, que cherchent inlassablement Ă  cerner les formulations de l'Éthique. Le sujet est ainsi fait que ce qu'il a de plus intime, la clĂ© de voĂ»te ou la pierre angulaire de son ordonnance, est en mĂȘme temps ce qui est le plus extĂ©rieur, et c'est cette constitution paradoxale ou chiasmatique de la subjectivitĂ© que Lacan dĂ©signe par les termes d'extĂ©rioritĂ© intime et d'extimitĂ©. Du rapport originaire Ă  la Chose au rapport au prochain comme objet de jouissance, qui vient ainsi se situer Ă  cette « place morte et vivante Ă  la fois de la Chose », ce qui est mis en relief c'est ce rapport de continuitĂ© ou de rĂ©version entre l'intĂ©rioritĂ© du sujet et l'extĂ©rioritĂ© de l'autre, cette corrĂ©lation moebienne ou chiasmatique entre moi-mĂȘme et autrui qui culmine dans l'acte de faire l'amour oĂč le sujet accĂšde Ă  la plĂ©nitude de son ĂȘtre.

 

« C'est entendu, dans cet acte, en un seul moment, quelque chose peut ĂȘtre atteint par quoi un ĂȘtre, pour un autre, est Ă  la place vivante et morte Ă  la fois de la Chose. Dans cet acte, et Ă  ce seul moment, il peut simuler avec sa chair l'accomplissement de ce qu'il n'est nulle part. » 22/06/1960.

 

L'analyse de Lacan s'attache donc à mettre en lumiÚre la fonciÚre inhérence de l'autre au point le plus vif de l'organisation subjective, extériorité intime ou intimité externe qui fait problÚme pour le névrosé, lequel cherche autant que possible à raffermir son armature de ferraille en gardant l'autre à distance, à faire l'économie du rapport à l'autre, notamment en sa figure majeure d'Autre de l'amour.

 

« Ne peut-on dire que Sade nous enseigne une tentative de découvrir les lois de l'espace du prochain comme tel? - ce prochain en tant que le plus proche, que nous avons quelque-fois, et ne serait-ce que pour l'acte de l'amour à prendre dans nos bras. Je ne parle pas ici d'un amour idéal, mais de l'acte de faire l'amour. Nous savons trÚs bien combien les images du moi peuvent contrarier notre propulsion dans cet espace. » 30/03/1960.

 

Que le sujet soit ainsi conçu comme incluant au cƓur de son ĂȘtre ce qui lui est le plus Ă©tranger, ce terme absolument hĂ©tĂ©rogĂšne et immaĂźtrisable sans lequel il ne peut tenir, sans lequel il perd pied ou part Ă  la dĂ©rive, – point d'ancrage que l'analyste incarne provisoirement, le temps pour le patient de re-nouer avec son prochain –, et qui lui apporte positivement la plus haute forme de plĂ©nitude qu'il puisse atteindre en cette vie, est ce qui rend la position psychanalytique irrĂ©ductible Ă  toute conception du sujet issue du cogito.

C'est là clairement ce qui définit la position originale de la psychanalyse dans le champ des théories éthiques: l'affirmation du caractÚre central de l'amour sexuel dans l'existence du sujet, comme condition de sa consistance et source de son accomplissement. Rien de plus, rien de moins.

« Tout est vanitĂ© sans doute, vous dit-il (l’EcclĂ©siaste), jouis de la femme que tu aimes. C'est-Ă -dire fais anneau de ce creux, de ce vide qui est au centre de ton ĂȘtre. Il n'y a pas de prochain si ce n'est ce creux mĂȘme qui est en toi, le vide de toi-mĂȘme. »  D'un Autre Ă  l'autre, 13/11/1968.

 

5 novembre 2014

 

 

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Questions sur l'objet, par Marc Darmon

Mathinées lacaniennes

Samedi 14 décembre 2013

Questions sur l'objet

Marc Darmon

 

Bonjour, je suis toujours trĂšs heureux de venir parler avec vous puisque nous avons des intĂ©rĂȘts et puis un langage, un peu communs. Et donc je vous propose de nous interroger aujourd'hui sur l'objet, l'objet petit a, qui est comme vous le savez l'invention de Lacan, et de nous interroger sur l'objet petit a tel que nous pouvons l'approcher aujourd'hui.

 

Alors, l'objet petit a, Lacan nous en a donnĂ© une topologie. C'est un terme qui a Ă©tĂ© introduit dans le SĂ©minaire Le dĂ©sir et son interprĂ©tation et Lacan en a dĂ©veloppĂ© une topologie dans L'identification. On pourrait dire que cette premiĂšre topologie de l'objet petit a est achevĂ©e avec le texte L'Étourdit, et, avec le nƓud, nous avons affaire apparemment Ă  tout autre chose en ce qui concerne la topologie de l'objet petit a. Donc je vais m'interroger sur cette premiĂšre topologie et ce que ça implique, ce passage Ă  la topologie du nƓud borromĂ©en, concernant l'objet petit a. Alors :

 

PremiĂšre topologie

 

Il s'agit, à mon sens, de montrer en quoi l'objet petit a tranche avec l'idée que nous nous faisons de l'objet du désir. C'est-à-dire l'objet du désir, intuitivement, c'est l'objet aprÚs lequel on court, c'est-à-dire que c'est l'objet intuitivement qui est la visée du désir, c'est-à-dire que c'est l'objet désirable, qui dirige le désir. On pourrait ici s'appuyer sur Spinoza pour souligner que contrairement à cette intuition, à cette image que nous nous formons de l'objet du désir - chez Spinoza, c'est, pourrait-on dire, le désir qui est premier, non pas l'objet visé par le désir mais le désir est premier et c'est le désir qui rend l'objet désirable - on pourrait dire que l'objet petit a chez Lacan, c'est justement pas l'objet visé par le désir. C'est, dit Lacan, l'objet cause du désir.

Dans le sĂ©minaire sur Les quatre concepts fondamentaux, Lacan rĂ©pondant Ă  une question sur la diffĂ©rence entre l'objet du dĂ©sir, l'objet du fantasme, l'objet de la jouissance, Ă  cette question il rĂ©pond que l'objet petit a n'est pas la visĂ©e du dĂ©sir, ce que vise le dĂ©sir, ce qu'il met comme ça au bout de sa flĂšche, c'est une illusion ou un fantasme. Effectivement, ce n'est jamais l'objet petit a tel quel. Et effectivement si vous vous reportez au graphe, l'objet petit a intervient dans la formule du fantasme, il est Ă  l'intĂ©rieur de la formule du fantasme, c'est le fantasme lui-mĂȘme qui intervient donc Ă  la pointe de la flĂšche du dĂ©sir dans le graphe. Donc c'est le fantasme qui est visĂ©, ce n'est pas l'objet petit a lui-mĂȘme.

Alors, l'objet petit a, nous ne pouvons l'approcher finalement qu'au travers de la topologie.

 

Comment apparaĂźt-il la premiĂšre fois dans cette topologie ?

 

Eh bien il apparaĂźt, dans L'identification, au niveau de la topologie du tore.

Au niveau de la topologie du tore, le désir est situé au niveau du trou central et il y a dans le tore distinction de deux trous, un trou périphérique qui est cerné par la répétition de la demande, de la demande qui vise non pas l'objet petit a mais ce qui circule dans ce trou périphérique, c'est-à-dire l'objet du besoin, et c'est cette répétition de la demande, donc du signifiant, et l'inadéquation entre ce signifiant et l'objet du besoin qui, si vous voulez, dans la marge, dans le décalage, entre ce qui est introduit par le signifiant par rapport à l'objet demandé, c'est dans ce décalage, dans cette inadéquation que s'introduit le désir. Le désir étant figuré, pas figuré, étant structuré par le trou central du tore.

 

Donc, si l'objet petit a est introduit par une topologie, c'est en tant que trou, et en tant que trou articulé à un autre trou, ce qui résume la structure du tore.

 

Alors je passerai sur toutes les Ă©laborations au cours des SĂ©minaires suivants, L'identification, toutes les Ă©laborations sur la topologie, pour en arriver Ă  ce que Lacan rĂ©sume en quelque sorte dans L'Étourdit.

 

Dans L'Étourdit, il part, enfin dans la partie plus explicitement topologique, puisqu'on pourrait dire que tout le texte de L'Étourdit est un texte topologique et une topologie que Lacan fait travailler Ă  l'intĂ©rieur mĂȘme des phrases, Ă  l'intĂ©rieur mĂȘme de l'Ă©criture de ce texte. Et donc, cette topologie telle qu'elle est prĂ©sentĂ©e dans L'Étourdit, rassemble un peu les recherches et les rĂ©sultats, des sĂ©minaires prĂ©cĂ©dant Encore et Ă  partir de L'identification.

Lacan parle de « l'analyse du tore nĂ©vrotique » et il dĂ©crit dans L'Étourdit une transformation topologique qui n'est autre que : donner Ă  l'objet petit a sa consistance topologique.

Dans le tore donc, cet objet petit a est un trou, mais il est un trou dĂ©fini par le trou central du tore, Ă©ventuellement enchaĂźnĂ© – ce trou central – enchaĂźnĂ© en se confondant au trou pĂ©riphĂ©rique de l'Autre, du grand Autre. C'est ce dispositif qui est conçu comme l'analyse du tore nĂ©vrotique. C'est cette surface torique qui commande le cheminement des boucles de la demande. Et il faut que cette demande en vienne Ă  revenir sur elle-mĂȘme pour dĂ©crire un huit, une double boucle, pour permettre l'ouverture du tore. Donc c'est dans ce texte L'Étourdit, l'opĂ©ration, qu’on dit « accomplie » dans l'analyse, ouverture du tore faisant parcourir Ă  la demande un certain chemin qui reviendrait sur lui-mĂȘme en accomplissant un double tour du trou du dĂ©sir. Donc, vous avez une transformation topologique du tore qui est ouvert par ce parcours qui n'est pas garanti puisqu'on peut, et c'est le cas ordinaire, tourner indĂ©finiment autour du trou pĂ©riphĂ©rique sans que jamais la demande revienne sur elle-mĂȘme au bout d'un double tour et ouvre le tore en question. Donc c'est l'opĂ©ration supposĂ©e « accomplie » dans une analyse rĂ©ussie d'ouvrir le tore, pour en faire quoi ?

 

Eh bien pour en faire une double bande de Moebius, c'est-Ă -dire une bande que vous pouvez rĂ©aliser en coupant par le travers une bande de Moebius ; si vous coupez par le travers une bande de Moebius vous n'obtenez pas deux bandes mais une double bande de Moebius comme vous le savez. Et cette opĂ©ration donc, va produire cette double bande de Moebius, une bande avec deux bords, et, la couture d'un des bords Ă  lui-mĂȘme rĂ©alise la bande de Moebius qui est, comme on l’a trĂšs souvent montrĂ©, la coupure elle-mĂȘme du sujet.

 

Donc opĂ©ration oĂč il y a coupure du sujet, rĂ©alisation d'un double d'une bande de Moebius, qui peut se rĂ©unir Ă  elle-mĂȘme pour donner la bande de Moebius proprement dite.

 

Et l'objet alors ?

Eh bien l'objet, vous ne l'avez pas plus que dans le tore puisqu'il est lĂ  maintenant de nouveau sous forme de trou, et quelle est la diffĂ©rence allez-vous me dire, entre le trou de dĂ©part, celui qui se situait – est-ce qu'un trou peut se situer, question – mais enfin pour qu'il y ait un trou il faut quelque chose autour, on pourrait dire le premier trou, celui du tore nĂ©vrotique et quelque chose autour, c'est le tore, puisqu'il s'agit du trou central du tore, c'est-Ă -dire un espace symbolique parcouru par la rĂ©pĂ©tition de cette demande. Avec l'ouverture du tore, rĂ©alisĂ©e ou supposĂ©e rĂ©alisĂ©e par l'opĂ©ration du tore nĂ©vrotique, il y a ouverture, fabrication d'une bande de Moebius qui va cerner un trou, mais un trou diffĂ©rent, pourrait-on dire, ou un trou qui relĂšve d'une autre topologie puisque cette fois-ci ce trou est cernĂ© par une double boucle, par la coupure du sujet.

 

Alors ce trou, vous pouvez y mettre quelque chose, on parle de quelque chose ici qui est un objet topologique, donc ce trou vous pouvez y mettre par exemple une autre bande de Moebius, donc vous pouvez coller une autre bande de Moebius puisqu’il y a cette possibilitĂ© d'articulation d'une bande de Moebius Ă  une autre et vous rĂ©alisez la bouteille de Klein, donc qui est rĂ©alisable par l'accolement de deux bandes de Moebius.

 

Vous pouvez aussi donner une autre topologie à ce trou cerné par la double boucle et c'est la rondelle. La rondelle qui va venir s'accoler à la bande de Moebius par leur bord commun pour réaliser le cross-cap. Le cross-cap qui dans L'identification révélait la véritable structure de l'objet petit a, c'est-à-dire un objet non-spéculaire.

 

Qu'est-ce que ça veut dire non spĂ©culaire ? Eh bien qui fait trou dans l'espace de nos reprĂ©sentations. Un objet qui va venir structurer le dĂ©sir, qui va venir le causer et non pas un objet qui sera visĂ© par ce dĂ©sir, c'est-Ă -dire que c'est un objet qui organise le champ oĂč se dĂ©ploie le dĂ©sir.

 

Pourquoi non spĂ©culaire ? Parce que cette rondelle conserve, ce que Lacan a appelĂ© la ligne d'interpĂ©nĂ©tration, conserve cette ligne d'interpĂ©nĂ©tration et le trou central du cross-cap, mais nous en avons dĂ©jĂ  discutĂ©. C'est le choix de Lacan d'avoir utilisĂ© un modĂšle du plan projectif comportant cette singularitĂ©, ce point central du cross-cap qu'il nomme grand phi  ( F ). Il aurait pu choisir un autre modĂšle du plan projectif ne comportant pas de singularitĂ©. Il aurait pu choisir la surface de Boy. La surface de Boy a un point triple central et ce point triple central rĂ©sulte de l'interpĂ©nĂ©tration de trois plans. C'est trĂšs diffĂ©rent de la singularitĂ© du point central du cross-cap oĂč en quelque sorte les surfaces qui s'interpĂ©nĂštrent, au niveau de sa singularitĂ©, se confondent. Donc c'est, on pourrait dire mĂȘme si ce n'est pas exactement le cheminement qu'il a pris, c'est un choix de Lacan de maintenir en ce point central de la rondelle le point central du cross-cap et qui du mĂȘme coup, en maintenant cette interpĂ©nĂ©tration de ce disque qui fait retour sur lui-mĂȘme, en maintenant cette possibilitĂ© d'interpĂ©nĂ©tration, on en fait un objet qui fait trou dans l'espace de la reprĂ©sentation, puisque grĂące Ă  cette interpĂ©nĂ©tration, il est toujours possible de passer d'une rondelle lĂ©vogyre Ă  une rondelle dextrogyre, pourrait-on dire, et donc d'ĂȘtre en prĂ©sence d'un objet qui n'a pas d'image dans le miroir.

 

Alors, est-ce que c'est le dernier mot sur l'objet petit a, sur le plan topologique ?

Eh bien non, il y a des essais chez Lacan, des explorations, concernant d'autres topologies possibles de l'objet petit a.

Par exemple dans Les problĂšmes cruciaux, il explore la bouteille de Klein et les diffĂ©rentes coupures de cette bouteille de Klein. Alors si on rĂ©flĂ©chit Ă  la bouteille de Klein par rapport Ă  ce qu'on vient de dire sur le tore, sur le tore tel qu'il est prĂ©sentĂ© dans L'identification et dans L'Étourdit, eh bien nous avons avec la bouteille de Klein un tore qui fait correspondre l'intĂ©rieur et l'extĂ©rieur. C'est-Ă -dire en apparence il y a un trou central et un trou pĂ©riphĂ©rique mais du fait de l'interpĂ©nĂ©tration de ce tube sur lui-mĂȘme et du fait de la couture, de la suture de ce tube au niveau du cercle de rebroussement, ce qui est en apparence un tore ne diffĂ©rencie pas deux rĂ©gions mais met en communication l'intĂ©rieur et l'extĂ©rieur.

 

Alors, peut-on dire que sur la bouteille de Klein finalement, le trou de l'objet de la demande vient rejoindre le trou de l'objet du désir ?

 

On pourrait dans la mĂȘme logique dĂ©ployer Ă  propos du tore, dire que finalement la bouteille de Klein met en communication ces deux trous. Lacan n'a pas dĂ©veloppĂ© cette voie possible
 cette voix possible ! Je trouve qu'il a fait de la bouteille de Klein, la topologie de l'objet voix. Et, pourrait-on dire, il est vrai que l'objet voix, on ne sait pas s'il se situe Ă  l'extĂ©rieur ou Ă  l'intĂ©rieur. C'est trĂšs intĂ©ressant du point de vue clinique. Il y a par exemple dans la clinique des enfants obsessionnels, ils vous dĂ©crivent les injonctions qui lui viennent de l'Autre, comme des voix. Il faut alors leur demander, je suis une indication de Jean BergĂšs, si cette voix, enfin Ă  propos de cette voix : d'oĂč vient-elle ? Est-ce qu'elle vient de derriĂšre la tĂȘte ? Et l'enfant vous le dira, vous donnera l'indication sur la provenance de cette voix. Et le rapprochement entre la topologie de la bouteille de Klein, la voix, et, du fait de cette prĂ©valence de la voix, la structure perverse, hein ce sont des choses qui ont Ă©tĂ© avancĂ©es par Lacan dans Les problĂšmes cruciaux, dans D'un Autre Ă  l'autre, mais on va revenir lĂ -dessus dans un moment.

 

Dans Les problĂšmes cruciaux, il y a un trĂšs court passage oĂč Lacan dĂ©crit l'effet du dĂ©coupage par la double boucle sur la bouteille de Klein ; ce dĂ©coupage produit un objet, mais un objet petit a qui n'a pas la topologie de la rondelle du cross-cap, un objet petit a qu'il appelle “rĂ©sidu” et qui est un lambeau sphĂ©rique. Donc il y a chez Lacan cette indication, il est vrai trĂšs rapide sur laquelle il ne s'attarde pas, qu'il ne reprend pas, il y a cette indication d'objet petit a qui n'a pas cette structure non-spĂ©culaire qui dĂ©finit l'objet petit a « rondelle dĂ©coupĂ©e sur le cross-cap » ou venant prendre appui sur le bord de la bande de Moebius. Donc la possibilitĂ© d'un objet petit a, lambeau sphĂ©rique et donc spĂ©culaire, c'est-Ă -dire un objet petit a qui pourrait apparaĂźtre dans le champ de notre reprĂ©sentation.

 

Alors, j'en ai parlĂ© tout Ă  l'heure, Lacan a rapprochĂ© les diffĂ©rentes topologies, diffĂ©rentes topologies permises pour une surface Ă  deux dimensions, il a rapprochĂ© ces diffĂ©rentes topologies, elles sont en nombre limitĂ©, d'un objet et d'une structure clinique. C'est dans D'un Autre Ă  l’autre. Qu'est-ce qu'on peut faire avec une surface ? Quelle topologie peut-on fabriquer avec une surface qui est, pour simplifier, la surface du symbolique ?

 

Eh bien il y a quatre topologies possibles :

– la premiĂšre, la plus simple, c'est la sphĂšre, que Lacan dĂ©signe comme objet oral,

– deuxiĂšme organisation topologique de cette surface, c'est le tore, que Lacan donc Ă©voque Ă  propos de l'objet anal, et par ailleurs il a parlĂ© donc de tore nĂ©vrotique,

– troisiĂšme topologie, c'est celle de la bouteille de Klein, donc qu'il rapproche de l'objet voix et qu'il a Ă©voquĂ©e, comme je vous l'ai dit, Ă  propos de la perversion,

– et la quatriĂšme topologie, c'est celle du cross-cap ou plan projectif, qu'il a Ă©voquĂ© Ă  propos de l'objet regard et on pourrait dire, cela ne correspond pas Ă  une structure dĂ©finie mais on pourrait dire une topologie fondamentale, une structure fondamentale de l'organisation du symbolique par rapport Ă  lui-mĂȘme.

 

Alors, ce sont des rapprochements qui peuvent paraĂźtre Ă©tonnants chez Lacan, par leur cĂŽtĂ© massif, et imaginaire, puisque qu'est-ce qui justifie le rapprochement de l'objet oral de la sphĂšre, l'objet anal du tore, l'objet voix du tore de Klein ou de la bouteille de Klein, l'objet regard du cross-cap, sinon des considĂ©rations imaginaires ! Pas seulement, mais ce sont des rapprochements qui font image. Et justement, l’imaginaire n'est pas Ă  exclure de ce qui se dĂ©ploie dans ces diffĂ©rentes topologies. On pourrait dire, c'est ce qui vient habiller l'objet dĂ©fini par chaque topologie, c'est ce qui vient s'articuler avec la surface symbolique et on pourrait attraper les choses ainsi, c'est que chaque topologie, tore, cross-cap, bouteille de Klein, nous donne la structure rĂ©elle du symbolique, Ă©ventuellement habillĂ©e de cet imaginaire, de cet imaginaire qui donne sens.

 

Bon. Mais ce qu'il y a à retenir aujourd'hui c'est que l'objet petit a, quelle que soit sa topologie, c'est moins une consistance qu'un trou défini topologiquement d'une façon ou d'une autre.

Dans L'identification, Lacan dit qu'une topologie c'est l'organisation d'un trou. On peut dire que l'objet petit a c'est moins l'objet visĂ© par le dĂ©sir que le trou qui organise la topologie qui commande le cheminement du dĂ©sir. Avec le nƓud borromĂ©en, on pourrait dire que c'est cet aspect, cette pente qui est accentuĂ©e, qui est affirmĂ©e, puisque dans le nƓud borromĂ©en, tel que Lacan le met Ă  plat, pour y dĂ©finir certaines rĂ©gions, dans cette mise Ă  plat du nƓud borromĂ©en, finalement nous n'avons affaire qu'Ă  des trous, des trous cernĂ©s par des consistances. Et Lacan place, comme vous le savez, au niveau du trou central du nƓud borromĂ©en un trou qui se trouve cernĂ© par les trois consistances, place l'objet petit a. Alors quand on dessine un objet petit a, la plus simple façon de le dessiner c'est justement de dessiner en premier lieu ces consistances qui entourent ce trou central. Donc on trace trois traits, dans le sens lĂ©vogyre, autour de ce trou central, et on peut dire que le nƓud borromĂ©en vient s'organiser, dans son Ă©criture, autour de ce trou central qui commande sa topologie.

 

Alors ce trou vous pouvez le remplir, vous pouvez y mettre ce que vous voulez, ça sera jamais ça puisque l'objet petit a c'est fondamentalement le trou, alors que vous l'imaginarisez comme objet perdu, objet manquant, peu importe ! L'objet petit a, c'est un trou qui va s'organiser ou qui va organiser une certaine topologie.

 

Bon. Je vais m'arrĂȘter lĂ , je serais trĂšs heureux s'il pouvait y avoir une discussion.

(Applaudissements)

 

Discussion

 

Marcelo Gryner : 
 j'essaierai de faire vite. C'est vrai que quand on constate l'Ă©volution de Lacan, on se rend compte que, disons Ă  partir du sĂ©minaire L'Angoisse, donc tout de suite aprĂšs L'identification, l'objet cesse d'ĂȘtre devant et il devient cause, devient derriĂšre, parce que juste avant, parce que jusqu’à L'identification, c'Ă©tait un objet phĂ©nomĂ©nologique, c'Ă©tait un objet qui Ă©tait devant le sujet. Mais d'aprĂšs ce qui est lu, je comprends, il faudrait d’abord articuler ces dĂ©placements avec la topologie, quel est le lien entre la topologie et ces dĂ©placements, l'objet qui Ă©tait devant devient cause mais si j'ai bien compris votre fin, cette maniĂšre de prĂ©senter l'objet comme cause, comme objet perdu, en rĂ©alitĂ© elle est encore imaginarisĂ©e parce que l'objet en rĂ©alitĂ©, il n'est ni devant ni derriĂšre, il est le trou. C'est-Ă -dire que ce n'est pas un objet phĂ©nomĂ©nologique, certes, mais ce n'est pas un objet qui serait derriĂšre, qui serait perdu, qui serait la cause, parce que finalement cette prĂ©sentation qu'on a, qu’on voit lĂ  Ă  partir de L'Angoisse, avec un rond, avec une certaine phĂ©nomĂ©nologie et il tient un discours de cause, finalement c'est Ă  la limite les deux faces pour la mĂȘme monnaie, parce que ce qui Ă©tait derriĂšre finalement on le cherche devant. Et lĂ , quand vous dites il est le trou, ça veut dire que c'est ni un objet phĂ©nomĂ©nologique, mais ce n'est pas non plus la cause du dĂ©sir, tel qu'on pourrait le trouver par exemple chez Spinoza, des choses comme ça. Je ne sais pas si c'est clair ce que je veux indiquer...

 

Marc Darmon : Oui, oui, tout Ă  fait.

 

Marcelo Gryner : Je peux poser encore une autre question ?

 

Marc Darmon : Oui. Mais je suis tout Ă  fait d'accord avec vous.

 

Marcelo Gryner : Une autre question, c'est la question de ce trou, si vous voulez, de ce trou pĂ©riphĂ©rique dans L'Étourdit, vous avez dit que ce trou pĂ©riphĂ©rique dans L'Étourdit serait un trou liĂ© Ă  la demande, Lacan parle mĂȘme d'un trou nĂ©vrotique


 

Marc Darmon : D'un tore


 

Marcelo Gryner : D'un corps


 

Marc Darmon : D'un tore !

 

Marcelo Gryner : Oui, j'avais bien notĂ© ( ???58 :25) oui c'Ă©tait un trou (sic) nĂ©vrotique et nĂ©anmoins il met ce trou dans le grand Autre, et ça j'ai du mal Ă  comprendre, pourquoi, comment est-ce qu'on peut mettre l'objet de la demande, l'objet, enfin ce qui produit la nĂ©vrose, chez le grand Autre ? Ça me semble un peu bizarre. J'ai encore une troisiĂšme question mais je pense que je n'aurai pas le temps


 

Marc Darmon : Alors, sur votre premiĂšre question, je suis tout Ă  fait d'accord effectivement, la place de l'objet, ce n'est pas ce qui est devant, mais on pourrait dire que imaginairement c'est ce qui est derriĂšre, c'est l'objet perdu etc., mais c'est cet habillage imaginaire qui intervient, lĂ . C'est pas la cause derniĂšre ni la cause premiĂšre, c'est ce qui vient donner la structure topologique du symbolique et de ce qui va se..., parcourir ce symbolique.

La deuxiĂšme question c'Ă©tait ? [M. G. : Que c'Ă©tait bizarre de parler d'un trou dans le tore] ah oui, avec la nĂ©vrose [un trou pĂ©riphĂ©rique qui serait propre Ă  la question de la demande chez le nĂ©vrosĂ©, et mettre ce trou chez le grand Autre] ça, c'est dans L'identification ? [M. G. : C'est dans Encore, vous avez dit.] [Dans la salle : Non ! un tore
] C'est dans L'identification oĂč Lacan dĂ©crit l’enchaĂźnement du tore du sujet et du tore de l'Autre, il y a ce chiasme entre besoin et dĂ©sir, entre demande et dĂ©sir, c'est-Ă -dire ce que le nĂ©vrosĂ© se figure que ce que l'autre lui demande c'est l'objet de son dĂ©sir, et inversement.

 


 : Est-ce que vous diriez que au travers de ces explorations par Lacan du tore puis de la bouteille de Klein puis du cross-cap, Lacan a finalement cherché à cerner cet objet a, essentiellement, ou bien est-ce qu'il y avait dans son propos d'autres soucis que de cerner l'objet a donc
 étaient visés par Lacan, dans ses explorations de ces figures topologiques ?

 

Marc Darmon : On ne peut pas dire que ça se résume à cerner l'objet petit a. C'est-à-dire c'est essayer de donner une base topologique à la structure du sujet, alors, que cette structure soit déterminée par la topologie de l'objet, c'est un des résultats de cette recherche.

 

Valentin Nusinovici : Dans cet exposĂ© qui s'enchaĂźne de façon si belle, je me demandais d'oĂč surgissait la rondelle, parce qu’aprĂšs avoir dĂ©coupĂ© le tore nĂ©vrotique, avoir une double bande de Moebius, tu collais une bande de Moebius pour avoir une bouteille de Klein, et puis tu dis « on peut aussi coller une rondelle » ». D'oĂč est-ce qu'elle surgit dans ce fil-lĂ  ? Et en mĂȘme temps, je ne sais pas si le rapprochement est juste, enfin c'Ă©tait la question d'une certaine « positivitĂ© » de l'objet (positivitĂ© entre guillemets), parce que le trou du tore il le nomme « le rien fondamental », c'est plutĂŽt cette expression-lĂ  qu'il utilisait « un rien
 [Marc Darmon : 
 c'est dĂ©jĂ  quelque chose !] C'est dĂ©jĂ  quelque chose ! Et donc, c'Ă©tait une de mes questions, ça rejoint un peu les questions qui ont Ă©tĂ© posĂ©es avant, c'est-Ă -dire ce qui fait que tout en Ă©tant cause il devient quand mĂȘme, d'une certaine façon, objet du dĂ©sir, quand la rondelle porte le trou, le point phi, elle transforme quand mĂȘme l'objet a en agalma d’une certaine façon, je crois. Donc enfin voilĂ . Autour de cet(te)
, enfin plutĂŽt la premiĂšre question, comment surgit la rondelle, –– enfin la deuxiĂšme aussi ! –, dans ces deux fils que tu as pris ?

 

Marc Darmon : Alors, disons que j'ai Ă©tĂ© sensible au renversement opĂ©rĂ© de la dĂ©marche dans L'identification et la prĂ©sentation dans L'Étourdit.

Dans L'identification, il présente le tore et il dit, voilà, le tore vous en explorez la structure, mais on ne peut rien découper sur le tore, il n'y a pas d'objet consistant, on a affaire à ce rien fondamental. Et puis il passe à l'exploration du cross-cap, sans faire le lien, c'est-à-dire le lien c'est juste un lien formel, c'est-à-dire la double boucle qui est traçable sur le tore et sur le cross-cap. Alors en partant du cross-cap, il dit : voilà, au niveau du cross-cap, vous pouvez découper quelque chose qui a une certaine consistance, contrairement au tore, au niveau du cross-cap vous pouvez découper la rondelle qui a une certaine consistance.

Dans L'Étourdit il suit une dĂ©marche diffĂ©rente qui va relier les deux, c'est-Ă -dire, c'est en partant du tore, en le dĂ©coupant d'une certaine façon, on va crĂ©er ce bord en double boucle, ce bord en double boucle qui va cerner un trou occupable par une autre bande de Moebius ou par la rondelle. C'est-Ă -dire il y a une dĂ©marche oĂč on passe par le trou organisĂ© autrement, en quelque sorte. Je ne sais pas si j'ai


 

Valentin Nusinovici : Oui, oui, bien sûr, je sais bien que la rondelle vient du cross-cap, c'était dans


 

Marc Darmon : Oui, elle vient du cross-cap mais là, elle vient compléter ou supplémenter la bande de Moebius fabriquée à partir du tore.

 

Valentin Nusinovici : On dĂ©coupe Ă  la fois les deux, c’est-Ă -dire il faut penser qu'on dĂ©coupe les deux, qu’on dĂ©coupe dans les deux, dans les deux structures.

 

Marc Darmon : Non, ça c'est la dĂ©marche dans L'identification, on va dĂ©couper le cross-cap. Dans L'Étourdit on dĂ©coupe le tore, on recolle un des bords et on fabrique une bande de Moebius qui va cerner un trou avec une double boucle. Ce bord en double boucle il peut ĂȘtre supplĂ©mentĂ© par une autre bande de Moebius et on obtient la bouteille de Klein ou une rondelle. Mais d'oĂč ça vient ? Ça, ça reste trou, Ă  mon avis.

Oui ! Pierre Christophe.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : J'ai trouvĂ© que la dĂ©monstration que tu avais faite soulignait prĂ©cisĂ©ment la continuitĂ© qui existait entre la topologie des surfaces et la topologie des nƓuds autour de la question du trou. Et pour rĂ©pondre Ă  la problĂ©matique de la positivitĂ© de l'objet, parce que effectivement au dĂ©part lorsque Lacan Ă©voque, je dirais, l'objet, il l'Ă©voque Ă©videmment comme cause du dĂ©sir mais il l’évoque Ă  partir effectivement d'objets positivĂ©s, la voix, le regard, une sĂ©rie d'objets positivĂ©s. Dire que c'est un trou, c'est quand mĂȘme franchir une Ă©tape supplĂ©mentaire, au sens oĂč effectivement, ce qui importe ce n'est pas dans cet objet positivĂ©, je dirais, sa matĂ©rialitĂ©, son rĂ©el, mais ce qui est en jeu de ce rĂ©el, c'est sa dĂ©coupe. Et donc, si c'est sa dĂ©coupe, c'est prĂ©cisĂ©ment ce que cernent, au final, les trois consistances du nƓud borromĂ©en, Ă  savoir un vide. Et je crois que cet
, et le fait qu'il ait Ă©tĂ© rappelĂ© qu'il Ă©voque Ă  propos du tore ce rien central, et que, il est difficile, comme tu l'as montrĂ©, sauf au niveau de la rondelle, de tĂ©moigner de la matĂ©rialitĂ© de l'objet, indique que dĂšs le dĂ©but Lacan avait en vue cette dimension, effectivement de trou au sens de vide. C'est-Ă -dire que au-delĂ  du fantasme, il y a cette dimension du trou et c'est ce sur quoi il insiste tout au long de sa dĂ©monstration, tout au long de ses sĂ©minaires. C'est-Ă -dire qu'on pourrait s'arrĂȘter Ă  la question du fantasme, on pourrait s'arrĂȘter Ă  la question de l'objet positivĂ©, mais il y a quelque chose qu’il y a Ă  penser au-delĂ  de cette positivation, qui est le trou. Et c'est ça que j'ai trouvĂ© intĂ©ressant dans ta problĂ©matique. Est-ce que tu serais d'accord ?

 

Marc Darmon : Oui, tout Ă  fait. C'est-Ă -dire, le trou explore, Ă  mon avis, le versant rĂ©el de l'objet. [PCC : Exactement] Du fait de l'homĂ©omorphisme entre ce qui cerne ce trou et les zones Ă©rogĂšnes du corps, c’est-Ă -dire du fait de ce qui va cerner les trous du corps, l'objet va prendre une certaine positivation, comme voix, sein, etc. On pourrait dire que c'est un des trois versants, l'objet, mais fondamentalement, sur le versant rĂ©el, l'objet est trou topologique.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Et de ce point de vue, le nƓud borromĂ©en en rend particuliĂšrement bien compte. C'est-Ă -dire que le fait qu'il s'agisse d'un coinçage entre trois consistances est une façon de prĂ©sentifier le trou comme tel, avec cette difficultĂ© effectivement c’est que dans R.S.I., ce qui est nommĂ© comme trou, c'est on va dire l'intersection entre le rĂ©el et le symbolique, ou la mise en place du rĂ©el sur le symbolique, c'est ça, c'est le trou du symbolique. Mais nĂ©anmoins lorsque Lacan Ă©voque la question du coinçage dans R.S.I. c'est bien Ă  ce trou-lĂ  qu'on a affaire.

 

Marc Darmon : Oui. Dans
, bon, Lacan emploie de diffĂ©rentes façons le mot trou, en ce qui concerne le nƓud borromĂ©en, alors il y a le trou qui est le propre du symbolique, pourrait-on dire, et puis il y a ce qu'il appelle le vrai trou aussi [PCC : Le RĂ©el et l’Imaginaire] Oui, qui est au niveau de la jouissance de l'Autre.

 

Valentin Nusinovici : Mais quand l'objet a est défini comme lettre, le réel prend une certaine matérialité, qui joue avec le trou bien sûr, mais pas seulement. Si ?

 

Marc Darmon : Effectivement, mais le fait de le nommer objet petit a, c'est effacer toute particularité, toute qualité, mais il est nommé, il est écrit. C'est une lettre qui vient cerner le trou


 

Valentin Nusinovici :
 « cerner » ! 
qui tombe dedans parfois dĂ©finie comme tombant dedans quand mĂȘme, hein ! [M. D. : Oui] c'est lĂ  une mĂȘme tension entre les deux.

 

Marc Darmon : C'est vrai qu'il Ă©crit petit a au milieu du nƓud.

 


 : Oui, dans R.S.I. Lacan qualifie le noumùne de trou, est-ce qu'il y a un rapport entre le noumùne et l'objet petit a ?

 

Marc Darmon : Il y a un rapport entre la Chose et l'objet petit a. C'est-à-dire qu'il y a tout un travail à faire là-dessus, sur la relation entre la Chose, sur son noyau intime et extime, et le trou, et l'objet petit a. Alors je pense que si Lacan, enfin il faudrait demander à des philosophes ce qu'ils en pensent, si Lacan parle de noumÚne, à mon avis, c'est en référence à la chose.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Le noumĂšne, chez Kant, c'est la chose en soi en tant qu'elle n'est pas accessible par l'expĂ©rience [
 : donc elle n’est pas perceptible] en tant qu’elle n’est pas perceptible.

 

Marc Darmon : Elle n’est pas accessible dans son intimitĂ©.

 

Pierre-Christophe Cathelineau :
 dans son intimitĂ©, d'oĂč la diffĂ©rence entre l'extime et l'intime, c'est-Ă -dire qu'effectivement l'objet petit a pourrait effectivement en tant que trou, ĂȘtre cette dimension d'inaccessibilitĂ©, encore que dans l'expĂ©rience il est accessible. Donc la comparaison entre noumĂšne et objet petit a est relativement justifiĂ©e parce que dans l'expĂ©rience cette dimension du trou elle est accessible. [
 : dans quelle expĂ©rience ?] dans la psychanalyse [
 : tu ne parles pas de l'expĂ©rience clinique ?] Si, l'expĂ©rience clinique, absolument, dans l'expĂ©rience clinique, le trou est accessible, bien sĂ»r, je veux dire il y a quelque chose qui, au terme d'une analyse vient effectivement faire accentuer la division par rapport Ă  l'objet et au-delĂ  de l'objet cette dimension de trou. Ça c'est quand mĂȘme quelque chose dont on fait l'expĂ©rience et dont les patients font l'expĂ©rience, me semble-t-il, mais je me trompe peut-ĂȘtre.

 

Jeanne Wiltord : J'aurais voulu que tu prĂ©cises le point clinique que tu as soulignĂ© Ă  propos de la problĂ©matique de la voix, chez les enfants obsessionnels, la question des hallucinations, qui est une question difficile. Est-ce que l'abord par la topologie du nƓud permet de prĂ©ciser cette diffĂ©renciation entre l’injonction obsessionnelle et la question des hallucinations par rapport Ă  cette dĂ©coupe que fait Lacan de la voix, de l'objet voix sur la bouteille de Klein.

 

Marc Darmon : J'ai suivi un peu le chemin inverse, c'est-Ă -dire, comme il prend appui sur la bouteille de Klein pour l'objet voix, je m'en suis servi pour m’expliquer le caractĂšre justement extĂ©rieur ou intĂ©rieur de la voix et de la difficultĂ© qu'on peut avoir Ă  situer cet objet dans la clinique, et dans la clinique des enfants en particulier, des enfants obsessionnels, qu'on rencontre, les injonctions, les commandements qui apparaissent, peuvent passer pour des hallucinations.

 

Valentin Nusinovici : Ils viennent de derriĂšre la tĂȘte, c'est ça qu'ils rĂ©pondent, ils rĂ©pondent oui ?

 

Marc Darmon : Oui. [
 : c’est pas dans la tĂȘte ?] Ou dans la tĂȘte, 
 derriĂšre.

 


 : Melman dit que pour les adultes obsessionnels, et je l'ai vĂ©rifiĂ© d’ailleurs cliniquement, les obsessionnels reconnaissent ces injonctions comme faisant partie d'eux-mĂȘmes


 

Marc Darmon : Les adultes oui, mais on a des difficultés avec les enfants. Je me souviens d'une jeune enfant envoyée par un pédiatre, Kreisler, qui était trÚs fort cliniquement, eh bien il y avait ce doute.

Oui Julien.

 

Julien Maucade : Il me semble qu’on tourne autour d'une question qui me paraĂźt importante pour la clinique, au niveau de la cure et mĂȘme la question de fin d’analyse, qui est : est-ce qu'on peut tendre vers une Ă©quivalence entre le trou et l'objet petit a ? Et justement c'est la question que je me pose et je rejoins ce qui a Ă©tĂ© dit, c'est que dans le nƓud borromĂ©en, il y a quand mĂȘme quelque chose qui revient lĂ  comme nĂ©cessaire qui est une lettre qui renvoie Ă  la question d’une nomination, comme si on fait un tour de topologie, on passe par les nƓuds sans aucune lettre, c'est-Ă -dire juste la topologie, mais il y a quelque chose dont on ne se sort pas, c'est qu'on revient vers quand mĂȘme au moins une lettre, si ce n'est les trois lettres R, S, I, pour quand mĂȘme les placer, lĂ , et pour renommer quelque chose de l'ordre de la topologie ; et j'Ă©tais trĂšs intĂ©ressĂ© par ce que vous venez de dire, c'est sur la lettre qui fait bord. Donc, seulement cette lettre, enfin je ne sais pas si c'est une question d'Ă©criture, c'est qu'on la place au milieu du nƓud, dans le trou central, on ne la met pas Ă  cĂŽtĂ© parce que ça prĂȘte Ă  confusion, donc c'est cette question de la lettre qui revient, j'ai jamais vu un tore avec la lettre « a » au milieu par exemple. Mais voilĂ , c’est quelque chose qui est toujours
 qui revient, qui reviendrait malgrĂ© les tours qu'on fait.

 

Marc Darmon : Oui, vous avez raison de poser la question de l'Ă©criture. Le nƓud borromĂ©en en lui-mĂȘme est une Ă©criture, le nƓud borromĂ©en en lui-mĂȘme est une Ă©criture mais Lacan y a inscrit un certain nombre de lettres, R, S, I, les jouissances phallique, le sens, etc. et en particulier l'objet petit a. Mais il y a, Ă  mon avis, un saut entre la lettre telle que Lacan peut l'aborder avant les nƓuds et aprĂšs les nƓuds. C'est-Ă -dire la lettre telle qu'il en parle, comme littoral, dans Lituraterre, c'est la lettre prĂ©cipitation du signifiant, c'est la lettre qui se dĂ©pose, c'est la lettre qui est le versant rĂ©el par opposition au signifiant versant symbolique. Avec l'abord des nƓuds, il y a un saut, c'est-Ă -dire qu'avec l'Ă©criture des nƓuds on a une Ă©criture premiĂšre, non plus prĂ©cipitation du Symbolique, mais RĂ©el, RĂ©el du nƓud auquel vient s'accrocher le Symbolique. Voyez ! Et pourtant dans l'Ă©criture du nƓud lui-mĂȘme, des lettres qui viennent se placer, des lettres qui supposent effectivement une nomination, celle de Lacan qui a inventĂ© l'objet petit a. C'est-Ă -dire qu'il y a une nomination qui a tout Ă  fait sa place dans le nƓud, tout en changeant le statut de l'Ă©criture.

 

On arrĂȘte là ?

— Merci, Marc.

(Applaudissements)

Transcription : Monique de Lagontrie

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Relecture : Danielle Bazilier-Richardot

Traduction libre d'un extrait de Finnegans Wake, par Nicolas Malnersic

Traduction libre d'un extrait de Finnegans Wake

Nicolas Malnersic

Bon, que tu saches ou que tu ne saches pas ou bien que je ne t’ai pas expliquĂ© tout ce qu’il y a Ă  expliquer tel un magnĂ©tophone qui explicite ceci cela, thĂšse antithĂšse synthĂšse etc... Le problĂšme reste le mĂȘme : et vas-y que je m’éberlue devant la pleine lune, et puis toi aussi, la grande Ourse, le crĂ©puscule et puis j’atteints l’état Alpha je commence Ă  mĂ©diter sur le yin et le yang je me persuade comme un bobo que le haut de mon corps ne fait qu’un avec le bas bien enracinĂ© sur la terre ferme. Et vas-y que je crois me rĂ©concilier avec ma part d’ombre, ma part sombre... J’ai de la fiĂšvre ? J’ai La FiĂšvre ? C’est de ma faute ? Entre toi et moi c’est qui l’bon et c’est qui le filou ? Tu vas me dire « c’est toi qu’a commencé », comme Ă  la maternelle ? Aujourd’hui y a plus de copain, laisse ça au CP... Parce que si on commence Ă  s’accuser mutuellement c’est comme dans L’Histoire Sans Fin on se regarde dans le blanc des yeux jusqu’à ce que le plus faible baisse la tĂȘte et aille se cacher dans la salle de bain pour rĂ©flĂ©chir comme une victime. Plein d’aliĂ©nĂ©s choisissent ce chemin, ils y vont tĂȘte baissĂ©e, comme des moutons, moi j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Bordel, quand vont ils se remettre en question ? C’est toujours la mĂȘme sĂ©rĂ©nade avec eux : on m’a fait du mal hier, on va encore m’en faire aujourd’hui, et comme je n’ai pas le courage de changer, on m’en fera encore demain.
Et puis merde on n’est pas nĂ© pour subir ! Il faut changer du tout au tout ! Aller Ă  la plage, Ă  Saint Tropez, Ă  Ibiza, Ă  Pattaya, partout. « Tombez laaaa, tombez, tombez la chemise ! » et tout le monde se jette Ă  l’eau ! Vas-y on tape un bain de minuit tant qu’on y est, sans s’prendre la tĂȘte, et advienne que pourra ! Est-ce que notre dĂ©lire va se propager Ă  tout le monde ici ? Bah oui ce soir on mĂšne la danse ! Prend ton courage Ă  deux mains : tu dĂ©valises ton compte bancaire et tu pars d’un pactole de dĂ©part pour le faire fructifier ! Merde, c’est bien ça que je suis en train de faire : braver les interdits, m’imposer ! Je ne fais que profiter de la vie au jour le jour ; alors que le but est de voir sur le long terme quand on cherche rĂ©ellement Ă  progresser
 Moi quand je vais Ă  l’hĂŽtel je laisse la chambre dans un Ă©tat lamentable et je vole le savon et les serviettes comme un crevard ! Et si j’étais un cow-boy j’aiguiserais mes Ă©perons sur le ventre de mon propre cheval, tu vois l’dĂ©lire ? C’est pareil que vos expressions là : « cracher dans la soupe » ou je n’sais quoi
 Les bien-pensants ne vont pas me louper ça c’est sĂ»r
 Ils diront qu’il y a une bonne demi-douzaine de choses Ă  changer ! Ou du moins une dizaine Ă  corriger, peut-ĂȘtre 9, mais ce neuf est aussi le 9 millimĂštres qui donne le droit de vie et de mort sur soi-mĂȘme et sur les autres. Et ça ya pas que moi qui ai dĂ©jĂ  fantasmĂ© dessus, tout le monde a un jardin secret rempli de vices ! Si on en revient Ă  ce que je disais tout Ă  l’heure, bon, disons qu’il y a au moins une chose Ă  changer, une rĂ©solution Ă  prendre, le minimum syndical, histoire de sauver l’honneur

Tiens bah dĂ©jĂ  la premiĂšre chose Ă  faire pour un bĂ©bĂ© c’est de lui changer sa couche rĂ©guliĂšrement si on est une bonne mĂšre, parce que le caca deviendra vite une monnaie d’échange et aidera l’enfant Ă  se construire et Ă  apprendre le Oui et le Non. Commençons par bien nous construire dĂšs le dĂ©part au lieu d’avoir Ă  tout dĂ©molir 20 ans aprĂšs pour tout reconstruire !
En tout cas il faut avoir le courage de bouger, d’essayer quelque-chose, partir en voyage par exemple, aller en Angleterre, ou ailleurs, mais dĂ©couvrir le monde, se sortir les doigts du cul ! Ne serait-ce que pour conserver un peu de gloire, un peur d’amour-propre. Et puis ne pas oublier de remercier Dieu, clamer que tout ça c’est grĂące Ă  Dieu. Un ptit peu par ci, un ptit coup pars lĂ , un peu plus un peu moins, mais gravir les marches une par une si on n’arrive pas Ă  les gravir 4 par 4, ayant trop peur de voir le bout du tunnel, l’étranger qui est au fond de nous-mĂȘme et qu’on fait semblant de ne pas connaitre alors que c’est celui qu’on connait le plus puisque c’est celui qu’on a Ă©tĂ© dans notre enfance. Les gens racontent des histoires de bĂ©bĂ© Erasmus, de mariage entre cousins Ă©loignĂ©s, des consanguins qui parlent anglais comme une vache espagnole ! Toujours des dĂ©lires de Bobos, de Dandy qui sortent de je n’sais quel chĂąteau et qui prĂ©conisent la brioche Ă  ceux qui n’ont mĂȘme pas de pain sec ! Le numĂ©ro 9 revient souvent sur leurs casquettes car comme on le disait tout Ă  l’heure, le 9 dĂ©signe le canon du 9 millimĂštres : Le flingue, le Glock : « T’approche pas d’mon panier plus d’3 secondes dans la raquette ou 99 bastos se dirigeront vers ta fameuse casquette numĂ©ro 9 ».
Disons qu’en gros si tu ne veux pas finir vieux garçon il faut poser tes couilles sur la table et arrĂȘter de bafouiller devant la femme que tu cherches Ă  sĂ©duire, car tu la pĂ©nĂštres d’abord par l’esprit, par la tĂȘte (qui porte Ă©ventuellement une casquette), avec ta bouche tu lui tire des balle dans la tĂȘte pour la faire rire et l’impressionner. Bah oui mon gars le muscle le plus puissant du corps humain c’est la langue donc la bouche peut faire plus de dĂ©gĂąts qu’un pouchka.

Mais cette vie de chastetĂ© male assumĂ©e on la laisse au dernier des blĂ©dards qui ne parvient mĂȘme pas Ă  ĂȘtre assez occidentalisĂ© pour sĂ©duire une europĂ©enne. En gros ça ne mord pas Ă  l’hameçon ! C’est de ça qu’il s’agit maintenant ? Tu me demandes de jurer
 Proclamer que Dieu guide les fidĂšles et qu’on laisse tomber les non-croyants ? Vous, nous, nos ancĂȘtres, nos futurs fils ont rĂ©flĂ©chi et rĂ©flĂ©chirons Ă  la question. Est-ce que la thĂ©orie du DĂ©luge et de l’Arche de NoĂ© suffit Ă  rĂ©pondre Ă  nos interrogations ? Ca devrait suffire, il faut que ça suffise, j’ai besoin que la thĂ©orie crĂ©ationniste suffise pour Ă©viter de me prendre la tĂȘte tout le temps ! Sinon ça fait remonter en moi des vieux dĂ©mons que j’ai essayĂ© d’enterrer au plus profond de mon Ăąme
 C’est comme entendre un bruit singulier que l’on connait par cƓur mais qu’on ne veut plus entendre
 StahfAllah ! D’oĂč vient mon problĂšme ? S’agit-il du winner admirĂ© de tous et idĂ©alisĂ© qui rĂ©ussit tout ce qu’il entreprend avec charisme montĂ© sur son beau cheval blanc ? Un Dieu parmi les hommes ? Ou plutĂŽt un homme idĂ©alisĂ© par les autres hommes et qui porte une responsabilitĂ© de leader qu’il n’a pas choisi ? Parce que quand le peuple se rend compte que ce leader n’est pas un Dieu mais un simple mortel, il subit une chute terrible dans les sondages ! C’est-Ă -dire dans l’opinion publique. On peut duper une fois 1000 personnes, duper 1000 fois une personne, mais pas duper 1000 fois 1000 personnes ! Alors enlĂšve la merde de tes yeux et fait marche-arriĂšre au niveau de ton lavage de cerveau. Ca suffira comme ça je ne t’en demande pas trop.
Allons bon ! Un Irlandais Ă  jeun est un Irlandais triste, que le Seigneur lui vienne en aide ! Toi Maria, pleine de doute, comprend que ton chemin commence avec moi ! Ces gens ne sont que des pleurnichards ! Nah din waldik ! Qu’ils me disent plutĂŽt s’ils arrivent Ă  s’en sortir avec un peu d’huile de coude ! Que suis-je Ă  leurs yeux ? Un simple fanfaron ? Une grande gueule ? Laisse tomber je crois que je tourne autour du pot sans vraiment le vouloir au lieu d’aller droit au but
 On n’est pas assez Ă©tanche que veux-tu, on craint l’humidité ! Depuis qu’on sait que tout est mektoube mais que nous Ă©crivons aussi le destin par nous-mĂȘme... Les Corrigans de souche savent tout ça mieux que nous, car ils ont conservĂ© les valeurs ancestrales. Quand je regarde le destin d’Alice Jane j’ai comme un sixiĂšme sens qui me fait devenir borgne, voir mĂȘme aveugle, Ă  10 contre 1. Serais-je donc le lombric qui tombe amoureux d’une Ă©toile ? Tu as rĂ©cupĂ©rĂ© une part de libertĂ© face au dictat de la chirurgie esthĂ©tique et tes pommettes ont quand mĂȘme du mal Ă  jouer Franc-jeu. SacrilĂšge ! J’ai cramĂ© tous tes vices tu es proche de la dĂ©faite avec ta crĂȘte toute jaune ! Fashion victime
 Dieu est omniprĂ©sent, ne l’oublie pas ! Il voit tout le monde et sait toutes choses ! Alors tiens-toi Ă  carreau ! Si tu ne le fais pas pour dissiper l’effet de groupe, fait le au moins pour ton humilitĂ© personnelle !
Qu’est-ce que c’est que tout ce remue-mĂ©nage oligarchique Ă  part une sodomie au tarif de groupe ?! On peut lutter contre le systĂšme mais on ne peut pas ĂȘtre deux personnes Ă  la fois. On doit s’enrichir de chacun pour ne faire qu’un avec soi-mĂȘme ! Maintenant on le sait, alors avançons ! Avec un quart de chance et trois quart d’audace on arrivera peut-ĂȘtre Ă  atteindre les connaissances du VĂ©nĂ©rable Du Sommet ! Le courage est-il notre lumiĂšre ? Une lampe torche qui fonctionne avec une dynamo ? Faut-il pĂ©daler de plus en plus fort pour Ă©liminer les rĂ©sidus qui nous empestent l’existence ? Car ceci est une rĂ©alité : une fleur pourrie dans un bouquet et c’est toute les fleurs qui pourrissent !
On peut se demander qui a dĂ©couvert l’Inde ? Les Indiens eux-mĂȘmes ou les conquistadors ? On peut retourner la question dans tous les sens comme un Rubik’s Cube jusqu’à l’aube alors Salam ! Chaque endormissement est une mort, une petite mort, pour un rĂ©veil, une petite renaissance ! On sent que ça tourne dans ta tĂȘte de savoir si la boucle est bouclĂ©e ; de savoir qui a existĂ© le premier : l’Ɠuf ou la poule ? T’inquiĂštes, on aura l’occasion d’en reparler. Le point culminant c’est ça que je vise ! Pas la mĂ©daille de bronze ni d’argent tu vois ? Ma silhouette surplombe l’atmosphĂšre au moment oĂč les denrĂ©es pĂ©rissables sont bonnes Ă  jeter =)

Le temps guérit les blessures alors tu vas me pardonner.
Conserve un souvenir-Ă©cran et rappelle-toi de ne pas m’oublier ! Tu as tellement l’air d’avoir un cƓur d’artichaut
 N’oublie pas tout... Ta mĂ©moire il faut qu’ça soit du lourd ! Mon opinion s’auto-contredit Ă  mesure que je tourne en rond dans l’ombre de mes mĂ©andres


Maintenant je suis l’homme de la maison, c’est arrivĂ© progressivement, mais avec la progression d’un vrai mec !
Alors toi aussi bonhomme, deviens qui tu es  ! !



Traduction du texte en anglais Finnegans Wake faite par Nicolas. Mon niveau d’anglais ne dĂ©passe pas celui d’un lycĂ©en donc ma traduction de ce texte est extrĂȘmement synthĂ©tique et j’ai retranscris les idĂ©es de façon globale, ne pouvant pas faire autrement vu que la majoritĂ© des mots et des phrases en anglais sont incomprĂ©hensibles ou inexistants dans l’anglais officiel. Cette traduction n’est qu’un essai et je pense y avoir beaucoup mis mon grain de sel, mon vĂ©cu et mon questionnement personnel car j’ai 26 ans et je suis en cure analytique depuis 4 ans.

Sur la violence, par Virginia Hasenbalg

Sur la violence

Virginia Hasenbalg

Je vais vous parler d’un mĂ©canisme structural, dĂ©crit dans la thĂ©orie psychanalytique, qui apporte un peu de lumiĂšre Ă  la question de la violence.

DĂ©jĂ  dans les annĂ©es 40 Lacan insiste sur l’importance du stade du miroir. Le bĂ©bĂ© de 6, 7 mois dĂ©couvre sa propre image dans un miroir et il en est bouleversĂ© par la joie de dĂ©couvrir l'image de lui-mĂȘme, ce qui lui permet tout de suite de se concevoir, de s'identifier comme un Un, comme quelqu’un dans la rĂ©alitĂ©, malgrĂ© son Ă©vidente immaturitĂ© physiologique.

Il ne sait pas encore parler, ni marcher, ses mouvements sont fonciĂšrement maladroits mais Ă  ce moment lĂ , et par l’image de lui-mĂȘme, se produit une unification de ce qui n'Ă©tait jusqu’alors qu'une perception dĂ©sordonnĂ©e et morcelĂ©e de son corps.

Lacan insiste sur la nĂ©cessitĂ© de la prĂ©sence de l’adulte qui porte l’enfant (dans ses bras et dans son cƓur!) puisque l’expĂ©rience du miroir comporte inĂ©luctablement la validation de l’expĂ©rience, sa lĂ©gitimation par l’échange de regard entre l’enfant et l’adulte.

Cette expĂ©rience est fondatrice du Moi et de sa « rĂ©alité ». Comme vous pouvez assez vite l’imaginer, elle situe le Moi du sujet Ă  l’extĂ©rieur: il « se » regarde, il « se » voit dans la surface du miroir, qui n’est pas l’espace de la vraie rĂ©alitĂ©, et pourtant c'est cette Ă©trange surface qui constitue la rĂ©alitĂ© du sujet. Autrement dit, son existence rĂ©elle de ce cotĂ© du miroir, va lui rester profondĂ©ment Ă©nigmatique.

En revanche, Ă  la place de son image vont dĂ©filer les images des autres, vouĂ©es Ă  le dĂ©loger de son admiration narcissique. La situation est admirablement racontĂ©e par Saint Augustin : un petit enfant regarde plein de haine l’image de son petit frĂšre, usurpateur de sa propre place dans les bras de sa mĂšre.

Je n’ai pas besoin de vous dire davantage sur la prĂ©gnance de cette image de soi dans le miroir qui attire d’une façon aimantĂ©e notre regard jusqu'Ă  la fin de nos jours. Le mythe de Narcisse, vieux comme le monde, illustre cette plongĂ©e : il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il reste alors de longs jours Ă  se contempler et Ă  dĂ©sespĂ©rer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il ne la rejoint que dans la mort.

Pour vous faire sentir l'importance de ce stade, je vais Ă©voquer avec vous un texte de Lewis Caroll, l'auteur d’Alice au pays des merveilles, qui s’appelle « De l’autre cote du miroir » et qui aborde cet autre espace dans une fiction littĂ©raire qui n’en illustre pas moins l’enjeu paradoxal. Alice traverse le miroir, elle part rejoindre l’espace Ă©nigmatique, par dĂ©finition impossible, qui « loge » l’image fascinante de son Moi. L’auteur en rendra compte par plusieurs procĂ©dĂ©s : l’un, par exemple, est basĂ© sur l’inversion de tout ce qui fait « ordre consacré », que ce soit celui des lettres dans l'Ă©criture ou celui du dĂ©roulement du temps du passĂ© vers l'avenir, etc. L’inversion ou le retournement d’un objet sont des notions centrales dans la topologie mathĂ©matique qui intĂ©resse les analystes pour rendre compte justement d’un espace qui n’est pas forcement celui de la rĂ©alitĂ©. Il m’est impossible de vous parler de topologie ici, je dirais simplement que concevoir cet espace autre est absolument nĂ©cessaire pour ne pas s’engouffrer dans une lutte mortifĂšre du type « ou toi ou moi ».

La conception d'un espace autre que celui de la rĂ©alitĂ© est Ă  l'Ɠuvre aussi dans un autre procĂ©dĂ© de Lewis Carol : celui de jouer sur le non-sens. Equivoques, polysĂ©mie, jeux de mots et quiproquo divers et propres Ă  chaque langue, non dĂ©pourvus d’une certaine violence (les reines sont toujours redoutables, elles coupent des tĂȘtes Ă  la tout va), viennent Ă  la rencontre de la petite fille. Leur effet est dĂ©boussolant et la seule issue pour Alice est de jouer le jeu de la courtoisie.

Une certaine tenue, une contenance, une allure face au non-sens. Elle n’a pas d’autre choix que celui de reconnaĂźtre le droit de citĂ© au non-sens.

Pourquoi j’évoque ce point? Parce que ce que je ne comprends pas a peut ĂȘtre un sens pour l’autre. Et si je l’admets, cela me rend disponible Ă  l’écoute sans pour autant sentir que les fondements de mon Moi Ă  moi sont menacĂ©s. Le Moi qui voit l’autre Ă  partir de son image spĂ©culaire peut percevoir comme une agression, comme une violence tout ce qui ne pense pas comme lui, alors qu’il s’agit simplement de la manifestation d’une altĂ©ritĂ©, d’une diffĂ©rence.

Je suis une femme, et Ă  ce titre, admettre qu’une homme puisse raisonner, aimer ou travailler diffĂ©remment peut ĂȘtre violent.

Je suis de telle religion, je peux avoir du mal Ă  admettre que les autres puissent avoir des vertus civilisatrices.

Je suis française, l’école m’inculque les valeurs rĂ©publicaines, j’aurais du mal Ă  admettre qu’à d’autres contrĂ©es le politique nĂ©cessite encore une figure rĂ©elle et incarnĂ©e de l’autoritĂ©.

Tout dĂ©pend de mon Moi, et de ma capacitĂ© Ă  relativiser les convictions imaginaires qui dĂ©finissent mon identitĂ©, par mon origine, mon sexe, mon lieu d’appartenance sociale. Mon quartier, mon club de football, etc. Pour sortir de cela, il est nĂ©cessaire d’affronter l’étrange que connait la petite Alice.

Le monde peut se prĂ©senter comme un monde Ă  l’envers, sans pour autant annuler mes propres positions Ă  moi.

Ce qui fait que je sois Moi n’est pas tant l’image mais la prĂ©sence et la reconnaissance de celui qui me lĂ©gitime, qui me le dit. Celui qui me nomme.

Dans ce moment constitutif du sujet, qui est fondateur du narcissisme mais aussi de la mĂ©connaissance qui nous caractĂ©rise tous, nous devons revenir sur la place occupĂ©e par l’adulte qui valide l’expĂ©rience, qui lĂ©gitime par son regard l’image du sujet, qui lui dit, « oui, ça c’est toi ».

Cet Autre a une place Ă©minemment symbolique. Il est un rĂ©fĂ©rent en dehors de l’enfermement diabolique du Moi avec son image spĂ©culaire qui perdure et fait que le sujet reconnaisse comme sienne son allure, son maquillage, sa tenue. Mais aussi celle du semblable idolĂątrĂ©, jalousĂ©, admirĂ©, vouĂ© a usurper la mĂȘme place.

L’Autre ici est un tiers qui permet l’ouverture vers quelque chose d’autre que le miroir aux alouettes qui fascine le sujet et qui le rend apte Ă  ĂȘtre menĂ© par le bout du nez. Ce quelque chose d’autre c’est la parole.

Il s’agit de faire tenir la parole pour qu’un sujet puisse exister en se disant.

Comme chez Alice, la parole nous engage, si on le souhaite, Ă  une Ă©coute qui devrait donner une chance pour que mon interlocuteur aussi soit quelqu’un, et pas nĂ©cessairement celui que j’imagine.

Or, pour que l’Autre soit un rĂ©fĂ©rent tiers, Ă©minemment symbolique, il faut le dĂ©gager lui aussi de certaines prĂ©gnances qui lui donnent encore un sens narcissique.

Je peux faire de ce tiers, et sans m'en rendre complĂštement compte, une mĂšre vis Ă  vis de laquelle je demeure dans un lien de dĂ©pendance. Sans nĂ©cessairement m'en apercevoir consciemment, mon image lui sera consacrĂ©e, et mes pensĂ©es aussi, faisant de ma vie ce que j’imagine qu’elle veut au point d’adhĂ©rer Ă  tout ce que j’imagine qu’elle pense. Pour qu’elle m’aime. Mais le prix Ă  payer est celui de ne pas vraiment exister par moi-mĂȘme. Dans ce cas l’instance qui se voudrait tiers se superpose a l’image en miroir, elle s’imaginarise. Je peux ainsi au nom de l'amour me faire l'objet de l'autre, vivre Ă  son ombre. Sont rares les miroirs qui parlent pour dire a la vilaine reine qu’elle n’est plus la plus belle.

Mais je peux aussi faire de ce tiers un pĂšre fouettard, et diriger ma vie Ă  dĂ©noncer toute figure d’autoritĂ© qui viendra entamer mon rĂȘve de jouissance absolue (qui est bien sur impossible).

Une mouvance actuelle dĂ©nonce la figure d’autoritĂ©. L’autoritĂ© est accusĂ©e de domination. Elle n’a pas bonne presse. Il y a comme un ras de marrĂ©e de fond de dĂ©nonciation du maĂźtre, du patriarche, du chef.

Certes, il est facile de rendre ridicule la figure d’autoritĂ©, d’autant plus que sa lĂ©gitimation religieuse est aujourd’hui caduque, quand elle n’est pas, Ă  l’inverse, revendiquĂ©e haut et fort par des fondamentalismes divers. La religion donnait une dimension sacrĂ© aussi bien Ă  l’autoritĂ© du pĂšre qu’à la sexualitĂ© et Ă  la procrĂ©ation. La mise Ă  mal de l'autoritĂ© met en difficultĂ© la vie quotidienne de ceux qui doivent Ă©duquer leur enfants, et mettre des limites quand il faut. Par ailleurs des mouvances extrĂȘmes de la religion rĂ©agissent avec violence Ă  la disparition de ce qu'il n'y a pas longtemps s'appelait la pudeur.

Il s'agit bien sĂ»r du dĂ©clin de la figure du pĂšre dont l’autoritĂ© aimante a lamentablement perdu la cote - comme Adam. Qui aime bien chĂątie bien : qui bene amat, bene castigat : la langue sait trĂšs bien de quoi elle parle. Elle conserve des locutions comme celle-ci parce qu’elle a fait les preuves de sa vĂ©ritĂ© ou de sa pertinence. On aurait envie de dire que le bĂ©bĂ© est parti avec l’eau du bain. L’assimilation de la figure du dictateur avec celle du pĂšre a Ă©tĂ© rendue possible par le fantasme propre Ă  la nĂ©vrose qui croit que le pĂšre jouit Ă  nous priver.

Il s’agit de limites.

Comment faire passer le message que la complĂ©tude de l'image narcissique est fausse ? Qu'elle est leurrante ? Elle est nĂ©cessairement entamĂ©e et cette entame crĂ©e ce trou d’incertitude rappelĂ© par le nonsens, qui ouvre la main vers la dĂ©couverte des autres.

Mettre des limites est aussi une forme de violence, mais nécessaire.

De mĂȘme, le rappel Ă  l’ordre qui met le sujet face Ă  ses responsabilitĂ©s et ses engagements est aussi une violence salutaire.

Si on n’apprend pas les limites Ă  un sujet, il sera paumĂ© et risquera de faire valoir son bon plaisir par-dessus ses propres engagements faisant violence Ă  ceux, par exemple, qui lui font confiance. Cette violence-lĂ , n’est pas nĂ©cessaire. Quand on pense que la violence n'est qu'un comportement, si on la condamne Ă  l’avance, on se trompe. La violence est la manifestation de quelqu’un qui est Ă  bout. Soit parce qu'il est enfermĂ© dans une relation duelle et spĂ©culaire, soit parce qu'il a quelque chose Ă  dire et qu'il n'arrive pas Ă  faire entendre. Son message est confus, sa souffrance peut ĂȘtre insupportable, et souvent les voies qui mettent en place la place d'un tiers, sont fragiles, et pas reconnues. Pensez Ă  l'immigration. Aussi bizarre que cela puisse paraĂźtre, la violence est souvent un appel Ă  l’aide, au pire une constatation d'Ă©chec. L’abord psychanalytique consiste Ă  prendre en considĂ©ration ce quelqu’un, Ă  entendre ce qui d’une certaine façon a Ă©tĂ© bĂąillonnĂ©.

La psychanalyse est un artefact qui met en scĂšne le tiers. J'emploie express ce terme artefact. L'analyste se prĂȘte Ă  incarner, Ă  reprĂ©senter ce lieu de l'Autre, avec Ă©normĂ©ment de prĂ©cautions et prudence, pour prĂ©sentifier, actualiser l'instance qui permet de relativiser l'aliĂ©nation imaginaire. C'est une instance qui rappelle au sujet ce qu'il en est de son dĂ©sir comme fondement de son existence et qui fait valoir le respect des lois de la parole et de l'engagement avec l'autre. Ces lois de la parole impliquent en elles-mĂȘmes la limite.

Le monde contemporain envahit notre espace psychique, il y fait effraction avec un foisonnement d'images qui met Ă  mal l'Ă©change langagier avec l’autre et la capacitĂ© de l’écouter. Le leitmotiv actuel est ce que le psychanalyste Charles Melman appelle «jouir Ă  tout prix». Nous sommes envahis et hypnotisĂ©s par des messages qui nous promettent le bonheur sans entame. Autant la publicitĂ© que les discours politiques ou la science nous promettent un monde nouveau oĂč nous serons tous parfaitement comblĂ©s. C’est une nouvelle forme de barbarie. Parce qu’en rĂ©alitĂ© la civilisation se construit sur l’acceptation de l'« entame », d’un «tu ne peux pas tout avoir» aussi vieux que le monde, comme condition d’un bien-ĂȘtre qui est possible, Ă  condition d’accepter les limites qui rĂšglent les vrais Ă©changes avec les autres.  Le dĂ©sir de reconnaissance est au cƓur de chacun. La seule façon de l’assumer est d’exister dans la parole, dans les sens que je suis capable de produire et d’entendre dans l’échange avec l’autre. Et cela exige que j’offre une place en moi Ă  son altĂ©ritĂ©, Ă  son droit lĂ©gitime Ă  ĂȘtre diffĂ©rent de moi, Ă  penser autrement, Ă  voir les choses Ă  partir d’un autre angle, et qui peuvent du coup Ă©voluer ou s’enrichir. Certes, ce n’est pas toujours le cas, mais quand cela est possible, quelle chance! Chacun en bĂ©nĂ©ficie.

Nous voyons arriver de plus en plus de sujets retranchĂ©s derriĂšre une identitĂ© communautaire. Ce qui Ă©tait au dĂ©part un dĂ©sir de reconnaissance devient une revendication identitaire, oĂč le sujet disparaĂźt derriĂšre un groupe, en renonçant Ă  sa singularitĂ©, Ă  sa richesse au nom d’un idĂ©al partagĂ© souvent parcellaire ou dualiste. Il n’y a donc plus de nuance possible, pas de dialectique. Il faut gagner sur l’autre, avoir raison sur lui. C’est l'affrontement qui prĂ©vaut. Autant dire que c’est perdu d’avance, et qu’alors seule la violence l’emporte.


Sur la violence, Virginia Hasenbalg

Sur la violence

Virginia Hasenbalg

Je vais vous parler d’un mĂ©canisme structural, dĂ©crit dans la thĂ©orie psychanalytique, qui apporte un peu de lumiĂšre Ă  la question de la violence.

DĂ©jĂ  dans les annĂ©es 40 Lacan insiste sur l’importance du stade du miroir. Le bĂ©bĂ© de 6, 7 mois dĂ©couvre sa propre image dans un miroir et il en est bouleversĂ© par la joie de dĂ©couvrir l'image de lui-mĂȘme, ce qui lui permet tout de suite de se concevoir, de s'identifier comme un Un, comme quelqu’un dans la rĂ©alitĂ©, malgrĂ© son Ă©vidente immaturitĂ© physiologique.

Il ne sait pas encore parler, ni marcher, ses mouvements sont fonciĂšrement maladroits mais Ă  ce moment lĂ , et par l’image de lui-mĂȘme, se produit une unification de ce qui n'Ă©tait jusqu’alors qu'une perception dĂ©sordonnĂ©e et morcelĂ©e de son corps.

Lacan insiste sur la nĂ©cessitĂ© de la prĂ©sence de l’adulte qui porte l’enfant (dans ses bras et dans son cƓur!) puisque l’expĂ©rience du miroir comporte inĂ©luctablement la validation de l’expĂ©rience, sa lĂ©gitimation par l’échange de regard entre l’enfant et l’adulte.

Cette expĂ©rience est fondatrice du Moi et de sa « rĂ©alité ». Comme vous pouvez assez vite l’imaginer, elle situe le Moi du sujet Ă  l’extĂ©rieur: il « se » regarde, il « se » voit dans la surface du miroir, qui n’est pas l’espace de la vraie rĂ©alitĂ©, et pourtant c'est cette Ă©trange surface qui constitue la rĂ©alitĂ© du sujet. Autrement dit, son existence rĂ©elle de ce cotĂ© du miroir, va lui rester profondĂ©ment Ă©nigmatique.

En revanche, Ă  la place de son image vont dĂ©filer les images des autres, vouĂ©es Ă  le dĂ©loger de son admiration narcissique. La situation est admirablement racontĂ©e par Saint Augustin : un petit enfant regarde plein de haine l’image de son petit frĂšre, usurpateur de sa propre place dans les bras de sa mĂšre.

Je n’ai pas besoin de vous dire davantage sur la prĂ©gnance de cette image de soi dans le miroir qui attire d’une façon aimantĂ©e notre regard jusqu'Ă  la fin de nos jours. Le mythe de Narcisse, vieux comme le monde, illustre cette plongĂ©e : il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il reste alors de longs jours Ă  se contempler et Ă  dĂ©sespĂ©rer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il ne la rejoint que dans la mort.

Pour vous faire sentir l'importance de ce stade, je vais Ă©voquer avec vous un texte de Lewis Caroll, l'auteur d’Alice au pays des merveilles, qui s’appelle « De l’autre cote du miroir » et qui aborde cet autre espace dans une fiction littĂ©raire qui n’en illustre pas moins l’enjeu paradoxal. Alice traverse le miroir, elle part rejoindre l’espace Ă©nigmatique, par dĂ©finition impossible, qui « loge » l’image fascinante de son Moi. L’auteur en rendra compte par plusieurs procĂ©dĂ©s : l’un, par exemple, est basĂ© sur l’inversion de tout ce qui fait « ordre consacré », que ce soit celui des lettres dans l'Ă©criture ou celui du dĂ©roulement du temps du passĂ© vers l'avenir, etc. L’inversion ou le retournement d’un objet sont des notions centrales dans la topologie mathĂ©matique qui intĂ©resse les analystes pour rendre compte justement d’un espace qui n’est pas forcement celui de la rĂ©alitĂ©. Il m’est impossible de vous parler de topologie ici, je dirais simplement que concevoir cet espace autre est absolument nĂ©cessaire pour ne pas s’engouffrer dans une lutte mortifĂšre du type « ou toi ou moi ».

La conception d'un espace autre que celui de la rĂ©alitĂ© est Ă  l'Ɠuvre aussi dans un autre procĂ©dĂ© de Lewis Carol : celui de jouer sur le non-sens. Equivoques, polysĂ©mie, jeux de mots et quiproquo divers et propres Ă  chaque langue, non dĂ©pourvus d’une certaine violence (les reines sont toujours redoutables, elles coupent des tĂȘtes Ă  la tout va), viennent Ă  la rencontre de la petite fille. Leur effet est dĂ©boussolant et la seule issue pour Alice est de jouer le jeu de la courtoisie.

Une certaine tenue, une contenance, une allure face au non-sens. Elle n’a pas d’autre choix que celui de reconnaĂźtre le droit de citĂ© au non-sens.

Pourquoi j’évoque ce point? Parce que ce que je ne comprends pas a peut ĂȘtre un sens pour l’autre. Et si je l’admets, cela me rend disponible Ă  l’écoute sans pour autant sentir que les fondements de mon Moi Ă  moi sont menacĂ©s. Le Moi qui voit l’autre Ă  partir de son image spĂ©culaire peut percevoir comme une agression, comme une violence tout ce qui ne pense pas comme lui, alors qu’il s’agit simplement de la manifestation d’une altĂ©ritĂ©, d’une diffĂ©rence.

Je suis une femme, et Ă  ce titre, admettre qu’une homme puisse raisonner, aimer ou travailler diffĂ©remment peut ĂȘtre violent.

Je suis de telle religion, je peux avoir du mal Ă  admettre que les autres puissent avoir des vertus civilisatrices.

Je suis française, l’école m’inculque les valeurs rĂ©publicaines, j’aurais du mal Ă  admettre qu’à d’autres contrĂ©es le politique nĂ©cessite encore une figure rĂ©elle et incarnĂ©e de l’autoritĂ©.

Tout dĂ©pend de mon Moi, et de ma capacitĂ© Ă  relativiser les convictions imaginaires qui dĂ©finissent mon identitĂ©, par mon origine, mon sexe, mon lieu d’appartenance sociale. Mon quartier, mon club de football, etc. Pour sortir de cela, il est nĂ©cessaire d’affronter l’étrange que connait la petite Alice.

Le monde peut se prĂ©senter comme un monde Ă  l’envers, sans pour autant annuler mes propres positions Ă  moi.

Ce qui fait que je sois Moi n’est pas tant l’image mais la prĂ©sence et la reconnaissance de celui qui me lĂ©gitime, qui me le dit. Celui qui me nomme.

Dans ce moment constitutif du sujet, qui est fondateur du narcissisme mais aussi de la mĂ©connaissance qui nous caractĂ©rise tous, nous devons revenir sur la place occupĂ©e par l’adulte qui valide l’expĂ©rience, qui lĂ©gitime par son regard l’image du sujet, qui lui dit, « oui, ça c’est toi ».

Cet Autre a une place Ă©minemment symbolique. Il est un rĂ©fĂ©rent en dehors de l’enfermement diabolique du Moi avec son image spĂ©culaire qui perdure et fait que le sujet reconnaisse comme sienne son allure, son maquillage, sa tenue. Mais aussi celle du semblable idolĂątrĂ©, jalousĂ©, admirĂ©, vouĂ© a usurper la mĂȘme place.

L’Autre ici est un tiers qui permet l’ouverture vers quelque chose d’autre que le miroir aux alouettes qui fascine le sujet et qui le rend apte Ă  ĂȘtre menĂ© par le bout du nez. Ce quelque chose d’autre c’est la parole.

Il s’agit de faire tenir la parole pour qu’un sujet puisse exister en se disant.

Comme chez Alice, la parole nous engage, si on le souhaite, Ă  une Ă©coute qui devrait donner une chance pour que mon interlocuteur aussi soit quelqu’un, et pas nĂ©cessairement celui que j’imagine.

Or, pour que l’Autre soit un rĂ©fĂ©rent tiers, Ă©minemment symbolique, il faut le dĂ©gager lui aussi de certaines prĂ©gnances qui lui donnent encore un sens narcissique.

Je peux faire de ce tiers, et sans m'en rendre complĂštement compte, une mĂšre vis Ă  vis de laquelle je demeure dans un lien de dĂ©pendance. Sans nĂ©cessairement m'en apercevoir consciemment, mon image lui sera consacrĂ©e, et mes pensĂ©es aussi, faisant de ma vie ce que j’imagine qu’elle veut au point d’adhĂ©rer Ă  tout ce que j’imagine qu’elle pense. Pour qu’elle m’aime. Mais le prix Ă  payer est celui de ne pas vraiment exister par moi-mĂȘme. Dans ce cas l’instance qui se voudrait tiers se superpose a l’image en miroir, elle s’imaginarise. Je peux ainsi au nom de l'amour me faire l'objet de l'autre, vivre Ă  son ombre. Sont rares les miroirs qui parlent pour dire a la vilaine reine qu’elle n’est plus la plus belle.

Mais je peux aussi faire de ce tiers un pĂšre fouettard, et diriger ma vie Ă  dĂ©noncer toute figure d’autoritĂ© qui viendra entamer mon rĂȘve de jouissance absolue (qui est bien sur impossible).

Une mouvance actuelle dĂ©nonce la figure d’autoritĂ©. L’autoritĂ© est accusĂ©e de domination. Elle n’a pas bonne presse. Il y a comme un ras de marrĂ©e de fond de dĂ©nonciation du maĂźtre, du patriarche, du chef.

Certes, il est facile de rendre ridicule la figure d’autoritĂ©, d’autant plus que sa lĂ©gitimation religieuse est aujourd’hui caduque, quand elle n’est pas, Ă  l’inverse, revendiquĂ©e haut et fort par des fondamentalismes divers. La religion donnait une dimension sacrĂ© aussi bien Ă  l’autoritĂ© du pĂšre qu’à la sexualitĂ© et Ă  la procrĂ©ation. La mise Ă  mal de l'autoritĂ© met en difficultĂ© la vie quotidienne de ceux qui doivent Ă©duquer leur enfants, et mettre des limites quand il faut. Par ailleurs des mouvances extrĂȘmes de la religion rĂ©agissent avec violence Ă  la disparition de ce qu'il n'y a pas longtemps s'appelait la pudeur.

Il s'agit bien sĂ»r du dĂ©clin de la figure du pĂšre dont l’autoritĂ© aimante a lamentablement perdu la cote - comme Adam. Qui aime bien chĂątie bien : qui bene amat, bene castigat : la langue sait trĂšs bien de quoi elle parle. Elle conserve des locutions comme celle-ci parce qu’elle a fait les preuves de sa vĂ©ritĂ© ou de sa pertinence. On aurait envie de dire que le bĂ©bĂ© est parti avec l’eau du bain. L’assimilation de la figure du dictateur avec celle du pĂšre a Ă©tĂ© rendue possible par le fantasme propre Ă  la nĂ©vrose qui croit que le pĂšre jouit Ă  nous priver.

Il s’agit de limites.

Comment faire passer le message que la complĂ©tude de l'image narcissique est fausse ? Qu'elle est leurrante ? Elle est nĂ©cessairement entamĂ©e et cette entame crĂ©e ce trou d’incertitude rappelĂ© par le nonsens, qui ouvre la main vers la dĂ©couverte des autres.

Mettre des limites est aussi une forme de violence, mais nécessaire.

De mĂȘme, le rappel Ă  l’ordre qui met le sujet face Ă  ses responsabilitĂ©s et ses engagements est aussi une violence salutaire.

Si on n’apprend pas les limites Ă  un sujet, il sera paumĂ© et risquera de faire valoir son bon plaisir par-dessus ses propres engagements faisant violence Ă  ceux, par exemple, qui lui font confiance. Cette violence-lĂ , n’est pas nĂ©cessaire. Quand on pense que la violence n'est qu'un comportement, si on la condamne Ă  l’avance, on se trompe. La violence est la manifestation de quelqu’un qui est Ă  bout. Soit parce qu'il est enfermĂ© dans une relation duelle et spĂ©culaire, soit parce qu'il a quelque chose Ă  dire et qu'il n'arrive pas Ă  faire entendre. Son message est confus, sa souffrance peut ĂȘtre insupportable, et souvent les voies qui mettent en place la place d'un tiers, sont fragiles, et pas reconnues. Pensez Ă  l'immigration. Aussi bizarre que cela puisse paraĂźtre, la violence est souvent un appel Ă  l’aide, au pire une constatation d'Ă©chec. L’abord psychanalytique consiste Ă  prendre en considĂ©ration ce quelqu’un, Ă  entendre ce qui d’une certaine façon a Ă©tĂ© bĂąillonnĂ©.

La psychanalyse est un artefact qui met en scĂšne le tiers. J'emploie express ce terme artefact. L'analyste se prĂȘte Ă  incarner, Ă  reprĂ©senter ce lieu de l'Autre, avec Ă©normĂ©ment de prĂ©cautions et prudence, pour prĂ©sentifier, actualiser l'instance qui permet de relativiser l'aliĂ©nation imaginaire. C'est une instance qui rappelle au sujet ce qu'il en est de son dĂ©sir comme fondement de son existence et qui fait valoir le respect des lois de la parole et de l'engagement avec l'autre. Ces lois de la parole impliquent en elles-mĂȘmes la limite.

Le monde contemporain envahit notre espace psychique, il y fait effraction avec un foisonnement d'images qui met Ă  mal l'Ă©change langagier avec l’autre et la capacitĂ© de l’écouter. Le leitmotiv actuel est ce que le psychanalyste Charles Melman appelle «jouir Ă  tout prix». Nous sommes envahis et hypnotisĂ©s par des messages qui nous promettent le bonheur sans entame. Autant la publicitĂ© que les discours politiques ou la science nous promettent un monde nouveau oĂč nous serons tous parfaitement comblĂ©s. C’est une nouvelle forme de barbarie. Parce qu’en rĂ©alitĂ© la civilisation se construit sur l’acceptation de l'« entame », d’un «tu ne peux pas tout avoir» aussi vieux que le monde, comme condition d’un bien-ĂȘtre qui est possible, Ă  condition d’accepter les limites qui rĂšglent les vrais Ă©changes avec les autres.  Le dĂ©sir de reconnaissance est au cƓur de chacun. La seule façon de l’assumer est d’exister dans la parole, dans les sens que je suis capable de produire et d’entendre dans l’échange avec l’autre. Et cela exige que j’offre une place en moi Ă  son altĂ©ritĂ©, Ă  son droit lĂ©gitime Ă  ĂȘtre diffĂ©rent de moi, Ă  penser autrement, Ă  voir les choses Ă  partir d’un autre angle, et qui peuvent du coup Ă©voluer ou s’enrichir. Certes, ce n’est pas toujours le cas, mais quand cela est possible, quelle chance! Chacun en bĂ©nĂ©ficie.

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Nous voyons arriver de plus en plus de sujets retranchĂ©s derriĂšre une identitĂ© communautaire. Ce qui Ă©tait au dĂ©part un dĂ©sir de reconnaissance devient une revendication identitaire, oĂč le sujet disparaĂźt derriĂšre un groupe, en renonçant Ă  sa singularitĂ©, Ă  sa richesse au nom d’un idĂ©al partagĂ© souvent parcellaire ou dualiste. Il n’y a donc plus de nuance possible, pas de dialectique. Il faut gagner sur l’autre, avoir raison sur lui. C’est l'affrontement qui prĂ©vaut. Autant dire que c’est perdu d’avance, et qu’alors seule la violence l’emporte.

Audiophones du séminaire l'Insu

En suivant ce lien,vous pouvez Ă©couter les enregistrements audio du sĂ©minaire "L'insu que sait ...", et dĂ©couvrir par la mĂȘme occasion un site trĂšs riche en documents de toutes sortes.

 

A propos du retournement de la sphĂšre et du tore

Dans ce dossier, vous pourrez accéder

  • aux trois Comptes Rendus Ă  l'AcadĂ©mie des Sciences de Bernard Morin et Jean-Pierre Petit sur le retournement de la sphĂšre et du tore
  • A la version pdf de la bande dessinĂ©e de Jean Pierre Petit : le Topologicon
  • A l'interview de Jean Pierre Petit Ă  propos de ses trois entrevues avec Lacan en 1979.

 

Un atelier de topologie : le nƓud borromĂ©en formĂ© de trois nƓuds de trĂšfle

Un atelier est un lieu oĂč chacun est appelĂ© Ă  contribuer. Ce que je vais aborder dans notre atelier porte sur des questions que je ne comprends pas forcĂ©ment Je serai donc encore plus attentif aux contributions que vous allez pouvoir apporter.

Le travail du sĂ©minaire du Sinthome est difficile ; et difficile en particulier, mais pas seulement, parce qu’il y a ces nƓuds qui parcourent les leçons et que l’interrogation que nous avons c’est : mais pourquoi ?

Alors je ne sais pas si nous allons pouvoir avancer sur ces questions ce matin. Mais essayons.

Je voudrais partir de ce fait que dans la langue, les mots sont formĂ©s de lettres. Il y a cette dichotomie de la lettre et du mot. Une lettre peut aussi ĂȘtre un mot, c’est-Ă -dire que c’est pas le fait d’écrire une lettre qui fait qu’on a affaire Ă  la lettre.

dichotomie lettre / mot

Je vous avais dĂ©jĂ  citĂ© ce romain qui avait envoyĂ© en forme de clin d’Ɠil un message Ă  un de ses amis. Il avait essayĂ© de faire bref, aussi bref que possible. Il lui avait Ă©crit : eos rus (je vais Ă  la campagne). Cet ami, saisissant le clin d’Ɠil, lui avait rĂ©pondu : « i ». Ce qui en latin est l’impĂ©ratif du verbe aller : « va » ! Cette lettre-lĂ , « i », c’est un mot. En français, nous avons ça aussi : il a raison ; le « a » ici, est un mot.

EO RUS

I

il a raison

L’articulation de lettres et de mots c’est quelque chose qu’on va retrouver partout, notamment Ă  propos de la question du symptĂŽme, le symptĂŽme qui est autre chose, mais soutenu aussi par un contexte. C’est le tissage du contexte qui va nous permettre d’articuler s’il s’agit d’une lettre ou d’un mot. D’ailleurs il y a tout un apprentissage qui nous a Ă©tĂ© nĂ©cessaire pour arriver Ă  la distinction de la lettre et du mot.

On a aussi un contexte avec « RĂ©el, Symbolique, Imaginaire » puisque la question – et c’est probablement ce qu’on peut entendre de ce qui est articulĂ© dans ce sĂ©minaire – c’est que l’articulation du RĂ©el, du Symbolique et de l’Imaginaire donnĂ©e en nƓud borromĂ©en (NƓud Bo) est portĂ©e par la nomination : RĂ©el, Symbolique, Imaginaire.

Le RĂ©el, pas plus que la lettre R, n’échappe au tissage du contexte.

 

NƓud borromĂ©en

NƓud borromĂ©en

c’est-Ă -dire de ce qui dans sa – le mot qui me vient c’est nature : ce n’est peut-ĂȘtre pas le bon mot – mais ce qui dans sa nature articule le RĂ©el en tant que tel –vous voyez, on est obligĂ© d’employer des phrases « en tant que tel » – est quelque chose qui est dĂ©jĂ  pris dans RĂ©el, Symbolique, Imaginaire.

Donc le rĂ©el du rĂ©el, le symbolique du rĂ©el, etc., le symbolique du rĂ©el ce n’est pas ce rond-lĂ  (le rond R), c’est le fait que le RĂ©el lui-mĂȘme – dans l’approche que nous en faisons – eh bien est dĂ©jĂ  marquĂ© par son contexte RĂ©el, Symbolique, Imaginaire.

Ce qui s’articule tout Ă  fait avec ce que Lacan nous dit : il n’y a pas de mĂ©talangage.

S’il y avait mĂ©talangage, on serait capable de sortir le RĂ©el. C’est d’ailleurs ce que fait la religion, par exemple. Mais qu’il n’y ait pas de mĂ©talangage veut dire que c’est dĂ©jĂ  pris dedans.

Et c’est ce qui fait qu’il n’y a pas d’interprĂ©tation dĂ©finitive.

S’il y avait, dans l’analyse, interprĂ©tation dĂ©finitive, ça poserait quelque chose qui viendrait faire mĂ©ta : mĂ©talangage, quelque chose qui viendrait lĂ , boucler une parole, une parole qui est nĂ©cessairement une parole en devenir. C’est parce qu’il n’y a pas d’interprĂ©tation dĂ©finitive que cette interprĂ©tation dans l’analyse est toujours en fait proposĂ©e ; et elle est proposĂ©e dans cet espace en coupure.

Ceci nous questionne sur la place des nƓuds dans le sĂ©minaire Le Sinthome. Par exemple : est-ce que ces nƓuds viennent faire mĂ©talangage ? Est-ce que ça viendrait faire dĂ©monstration ?

En fait la maniĂšre dont Lacan dĂ©veloppe, dĂ©ploie les nƓuds est sous la forme d’un travail, d’un travail d’atelier. Dans le dĂ©veloppement qu’il donne en rĂ©ponse Ă  la question du modĂšle Ă  la fin de la leçon II du Sinthome, Lacan nous dit Ă  propos du nƓud de trĂšfle qu’il a fait une trouvaille, c’est-Ă -dire
 je vous lis ce passage :

Le nƓud que vous pouvez faire avec n’importe quelle corde, la plus simple, c’est le mĂȘme nƓud, quoiqu’il n’ait pas le mĂȘme aspect


- donc vous voyez : c’est ce schĂ©ma[1] oĂč vous avez deux reprĂ©sentations du nƓud de trĂšfle. Alors ce nƓud de trĂšfle, Lacan nous dit :

Je me suis attachĂ© Ă  penser Ă  ceci dont j’avais fait, disons, la trouvaille – en caractĂšre gras, – Ă  savoir qu’avec ce nƓud tel qu’il est montrĂ© lĂ , il est facile de dĂ©montrer qu’il ex-siste un nƓud borromĂ©en

« qu’il ex-siste un nƓud borromĂ©en[2] », c’est-Ă -dire que par rapport au nƓud de trĂšfle, on peut faire ex-sister un nƓud borromĂ©en. ça c’est tout Ă  fait intĂ©ressant Ă©tant donnĂ© ce que Lacan va faire du nƓud de trĂšfle dans Le Sinthome et puis du nƓud borromĂ©en qu’il avait dĂ©jĂ  introduit.

Je continue :

Il y suffit de penser que vous pouvez rendre sous-jacent sur une surface qui est cette surface double sans laquelle nous ne saurions Ă©crire quoi que ce soit concernant les nƓuds,

c’est-Ă -dire que le nƓud, c’est une mise Ă  plat, une mise Ă  plat Ă  propos de laquelle nous Ă©crivons. Il y a donc cette page d’écriture, qu’il nous indique ici comme sous-jacente

nous ne saurions Ă©crire quoi que ce soit concernant les nƓuds, sur une surface donc sous-jacente, vous mettez le mĂȘme nƓud.

Bien entendu, quand vous avez rencontrĂ© ce passage, en lisant Le Sinthome, vous avez sorti une feuille de papier pour essayer de travailler ça ? Parce que ce n’est pas pour aller Ă  la campagne qu’il nous raconte cela ! Il ajoute, et ça c’est peut-ĂȘtre un peu dĂ©concertant :

Il est trĂšs facile de rĂ©aliser, je veux dire, par une Ă©criture, ceci, qu’en faisant passer successivement, je veux dire Ă  chaque Ă©tape, un troisiĂšme nƓud Ă  trois, successivement, et c’est facile ça, Ă  imaginer !

il insiste là, hein !

ça s’imagine pas tout de suite

ah, quand mĂȘme !, il a dĂ» sentir chez l’auditoire une certaine rĂ©ticence lĂ 

puisqu’il a fallu que j’en fasse la trouvaille – faire passer un nƓud homologue sous le nƓud sous-jacent, et sur, Ă  chaque Ă©tape, le nƓud quej’appellerai, lĂ , sur-jacent,

ceci, donc, rĂ©alise aisĂ©ment un nƓud borromĂ©en.

Comme aprĂšs il pose le problĂšme avec un nƓud Ă  4 et qu’il a dit s’ĂȘtre cassĂ© la tĂȘte pendant tout l’étĂ© et que ça nous a produit ce magnifique schĂ©ma[3], dont je suppose que vous avez rapidement tournĂ© la page en le voyant. Bon on ne va peut-ĂȘtre pas travailler cela aujourd’hui, d’ailleurs je pense que je serai aussi embarrassĂ© que vous.

Mais je voudrais quand mĂȘme avancer un peu sur le passage oĂč il nous dit que c’est facile, oĂč il a fait la trouvaille : on va essayer. Bon, alors, pour ça, eh bien, on va le prendre Ă  la lettre ; prendre Ă  la lettre, c’est pas mal.

Il nous faut donc dessiner un nƓud de trùfle.

Vous savez, ces choses-lĂ , c’est aussi un travail, je dirais, d’imprĂ©gnation, c’est-Ă -dire que quand vous travaillez les nƓuds, vous pouvez Ă©videmment copier le dessin, qui est lĂ , mais je vous invite Ă  le travailler aussi avec des ficelles et aussi avec la page blanche : vous mettez la page blanche et vous essayez de redessiner le nƓud.

Quand je vous avais dit que ça doit pouvoir se dessiner les yeux fermés !

Donc, je ne vais pas fermer les yeux lĂ  puisque
, en plus comme je suis obligĂ© de me tourner face au tableau, vous ne pourriez pas voir s’ils sont vraiment fermĂ©s, mais enfin
 (rires)

Un nƓud de trĂšfle, c’est 3 temps, Lacan nous parle de ces trois temps. Je vais mettre mon dessin de façon un peu plus centrale, Ă©tant donnĂ© ce qui va venir autour tout Ă  l’heure. Donc un nƓud de trĂšfle, c’est ça (une sorte d’oreille) trois fois.

Dessin de la troisiĂšme oreille (troisiĂšme temps)

Dessin de la troisiĂšme oreille (troisiĂšme temps)

Lacan nous dit qu’il va mettre 2 nƓuds de trùfle, l’un sous l’autre.


Comment dessiner un nƓud de trĂšfle sous celui-ci ? 
 Puisqu’il n’en a pas donnĂ© le dessin suivons le texte. Il nous dit qu’il l’a fait, et que c’est facile. Je n’y suis pas arrivĂ© du premier coup; j’ai fait plusieurs essais avant d’arriver Ă  une reprĂ©sentation des textes. On va voir si elle nous permet vraiment de travailler ça
 Il ne faut pas oublier que quand nous dessinons cela, comme Jean Brini l’a bien introduit dans ce qu’il a Ă©crit, il ne faut pas oublier l’Ɠil qui regarde, qui regarde, ça, c’est-Ă -dire que c'est dessinĂ© d’un point de vue.

Toute la question c'est que ce point de vue est lui-mĂȘme inclus dans le schĂ©ma. Toute mise Ă  plat implique un point de vue.

J’avais commencĂ© en prenant un point de vue un peu dĂ©calĂ©, un peu sur le cĂŽtĂ©. Ça faisait deux nƓuds de trĂšfle intriquĂ©s l’un dans l’autre, avec un nombre de dessus/dessous finalement plus difficile Ă  traiter par la suite. Mais il y a un angle de vue oĂč les figures sont plus simples avec moins de croisements.

C’est prĂ©cisĂ©ment pour ça que quelqu’un vient en analyse ; c’est pour dĂ©placer son angle de vue et voir un certain nombre de nouages se simplifier.

Le point de vue que je vais choisir là, c’est celui qui est le point de vue de dessus, comme si vous aviez un cîne. Le point de vue du dessus ça vous permet de voir le sommet du cîne et ça vous permet de voir la base de ce cîne.

Le dessin du nƓud de trĂšfle qu’on vient de faire va ĂȘtre considĂ©rĂ© comme Ă©tant plus haut que le dessin que nous allons faire du second nƓud de trĂšfle qui va ĂȘtre plus bas. Puisque que c’est un peu comme si c’était sur un cĂŽne, on va le mettre plus large, si vous voulez, que le premier. Cette prĂ©sentation ne change rien Ă  la nature topologique de l’objet en question puisque, vous le savez, l’objet y a toute la souplesse que l’on souhaite.

Dessin de la premiùre oreille du second nƓud (premier temps)

Dessin de la premiùre oreille du second nƓud (premier temps)

Le nƓud de trùfle, c’est 3 temps. C’est ce qu’on va faire : les 3 temps.

On va travailler tout Ă  l’heure sur
, je vais prendre un peu plus large ici, voilà
, jusque-là
 ; c’est pas ce que j’avais fait, non c’est un peu trop large ici, vous voyez, je me suis Ă©garĂ©. Je me suis Ă©garĂ© parce que là
, je peux trĂšs bien faire un nƓud de trĂšfle qui est tellement large que
 en fait on a 2 nƓuds de trĂšfle et on ne verrait pas oĂč on pourrait faire le travail de tricotage que fait Lacan du dessus et du dessous.

Bon, alors je ne me suis pas mis à la bonne distance ; je vais reprendre ça avec
, en me mettant à ce qu'on va appeler une bonne distance, ce qui permet de suivre à une certaine distance le premier trajet.

Et vous voyez ici que si je faisais uniquement le nƓud de trùfle rouge, je ne devrais pas lever la main. Mais là, je vais lever la main au titre de la sous-jacence, de ce nƓud de trùfle : celui-ci, le rouge est sous-jacent, et le nƓud vert est sur-jacent
, voilà. (voir le dessin complet du second nƓud de trùfle).

Donc ici, je passe sous ce nƓud-là, j’arrive ici ; et là je dois je dois lever la main au titre du nƓud rouge, voilà. J’avais fait ça ici, et donc ça, je le refais ici, voilà.

Si je passe lĂ  au titre de nƓud rouge lĂ  c’est sous-jacent, je dois lever la main, voilĂ , et j’arrive ici oĂč je dois faire une coupure au titre du nƓud rouge.

Je suis dans la dĂ©marche de tracer un nƓud de trĂšfle rouge avec ses 3 temps.

Mais Ă  chaque fois que je rencontre le premier nƓud sur-jacent (vert), je dois, je dirais, lui laisser le fait d’ĂȘtre au-dessus.

V. H. : Et tu n’as pas besoin de la premiùre coupure-là ?
 la petite-là ?

H. C.L. : Eh bien, c’est trùs bien ; il y en a qui suivent : oui, oui, tout à fait, je n’ai pas de coupure ici, c’est bien ça.

V. H. : Parce que tu trouves le rouge lui-mĂȘme... en bas oui parce que c'est trois oreilles

H. C.L. : Je vais en avoir besoin en bas mais là je n’en ai effectivement pas besoin.

Donc c’est important quand vous dessinez ça que vous repĂ©riez que ça n’est pas un gribouillage comme fait l’enfant qui trace ses traits. Il y a lĂ  une structure qui est Ă©crite : c’est en ce sens-lĂ  d’ailleurs que le nƓud c’est une Ă©criture.

La coupure vient lĂ  naturellement laisser passer ce trait du rond rouge
, et ici j’ai la troisiĂšme oreille qui est là
, et qui passe en-dessous et qui s’arrĂȘte lĂ , voilĂ .

Dessin complet du second nƓud de trùfle

 

Dessin complet du second nƓud de trùfle


Est-ce que vous avez des questions là-dessus ?

V. H. : Il est vraiment sous-jacent !

H. C.L. : Il est vraiment sous-jacent, les deux nƓuds de trĂšfle ne sont pas reliĂ©s, pas du tout.

C’est un peu comme si on Ă©tait dans les ronds borromĂ©ens ; on commence par poser un premier rond et puis un deuxiĂšme. La diffĂ©rence c’est que lĂ  ce n'est pas un rond que l’on pose au-dessus d’un autre, c’est un nƓud de trĂšfle que l’on pose l’un sur un autre nƓud de trĂšfle.

Si vous le faites avec une corde, vous faites un premier nƓud de trĂšfle, vous en faites un second et vous les posez l’un sur l’autre. VoilĂ . C’est lĂ  oĂč on en est.

La question de Lacan, sa trouvaille, dont il ne nous donne pas le dessin, c’est de faire passer un troisiĂšme nƓud de trĂšfle d’une maniĂšre borromĂ©enne, c’est-Ă -dire qui lie les deux nƓuds de trĂšfle que l’on vient de poser l’un sur l’autre, de telle façon que si on coupe – par la suite – l’un quelconque des trois nƓuds de trĂšfle, les deux autres nƓuds de trĂšfle se libĂšrent, c’est-Ă -dire que tout en restant nƓuds de trĂšfle ils deviennent non liĂ©s.

Voilà. Relisons la phrase de Lacan qui nous donne la façon dont il s’y est pris :

Il est trĂšs facile de rĂ©aliser, je veux dire, par une Ă©criture, ceci, qu’en faisant passer successivement, je veux dire Ă  chaque Ă©tape, un troisiĂšme nƓud Ă  trois, – nƓud Ă  trois, c’est le nom qu’il donne au nƓud de trĂšfle – successivement, et c’est facile, ça, Ă  imaginer ! – ça s’imagine pas tout de suite puisqu’il a fallu que j’en fasse la trouvaille – faire passer un nƓud homologue sous le nƓud sous-jacent, et sur, Ă  chaque Ă©tape, le nƓud que j’appellerai, lĂ , sur-jacent, ceci, donc, rĂ©alise aisĂ©ment un nƓud borromĂ©en.

V. H. : Je n’ai pas compris.

H. C.L. : Tu n’as pas compris, bon : les mots importants dans cette phrase, c’est d’abord Ă  chaque Ă©tape, – il y a donc une notion d’étapes – et la rĂ©alisation de la borromĂ©nnéïsation –qui est de faire passer au-dessus de celui qui est au-dessus et en-dessous de celui qui est en-dessous.

Pierre CoĂ«rchon : C’est la mĂȘme propriĂ©tĂ© qu’avec les cercles dans le nƓud borromĂ©en Ă  3.

H. C.L. : Exactement. C’est ça.

Ce que Lacan nous propose lĂ , c’est de tracer un nƓud de trĂšfle en suivant la rĂšgle Ă  chaque Ă©tape de l’au‑dessus de celui qui est au-dessus et de l’en-dessous de celui qui est en-dessous.

LĂ  aussi, je n’ai pas trouvĂ© tout de suite ; d’ailleurs je ne sais pas si j’ai trouvĂ© quelque chose
, on va voir. J’avais commencĂ© Ă  faire les dessus/dessous ici, c’est-Ă -dire par dessiner un nƓud de trĂšfle vert et puis dessous un nƓud de trĂšfle rouge en faisant Ă  peu prĂšs la mĂȘme erreur de point de vue que j’avais imaginĂ© au dĂ©part. Et pourquoi ça posait problĂšme ça ?

A cause du « à chaque étape ».

Les étapes, ici, elles sont clairement visibles dans le tracé final. Nous avons bien vu que quand on a fait le trait vert, on a fait une étape, une deuxiÚme étape et une troisiÚme étape qui vient coudre les deux premiÚres étapes.

Les Ă©tapes, ce sont prĂ©cisĂ©ment les moments oĂč va se dĂ©cider un dessus ou un dessous.

Eh bien, si nous regardons cette figure, ce que nous pouvons repĂ©rer, c’est, prĂ©cisĂ©ment, que nous avons ici une bande. Imaginons un instant que ce soit une bande. On pourrait trĂšs bien, quasiment, la transformer au niveau du dessin par un jeu d’ombre par exemple, en un nƓud de trĂšfle qui serait alors reprĂ©sentĂ© par une surface, la surface de cette bande qui passe dessus/dessous. Sauf que vous voyez aux les bordures, il y aurait conflit, entre dĂ©cider si on passe au-dessus ou en-dessous.

Mais nĂ©anmoins nous avons lĂ  une aire dans laquelle on peut se tracer un troisiĂšme nƓud de trĂšfle : c’est « l’aire » comprise entre le rond vert et le rond rouge dans le schĂ©ma repris ci-dessous :

Aire entre les deux nƓuds de trùfle

 

Aire entre les deux nƓuds de trùfle

C’est donc ce que je vous propose ; que nous tracions le troisiĂšme nƓud de trĂšfle dans cette aire-lĂ  en interrogeant Ă  chaque Ă©tape la question du dessus-dessous. Cette aire n’a pas d’existence topologique. Elle n’est lĂ  que pour servir de support Ă  notre imagination toujours trop gourmande et qu’il nous faut bien nourrir de temps en temps ne serait-ce que pour endormir la lancinante question du sens. On verra Ă  l’arrivĂ©e que cette « aire » ne prĂ©sente aucune nĂ©cessité : on pourrait aussi bien faire sans.

Il s’agit de passer sous celui qui est sous-jacent et sur celui qui est sur-jacent.
Prenons un point de départ  ici. Le premier geste de traçage de la premiÚre oreille sera la premiÚre étape.
Donc, ici on trace cette oreille, sachant qu’on est parti sous celui qui est sous-jacent.
Si je suis en-dessous, je passe ici en-dessous : je dois lever le trait pour indiquer que je suis en-dessous du sous-jacent. Et ici, je vais passer sur celui qui est sur-jacent : donc, voilĂ , je passe sur celui qui est sur-jacent. Ici, il y a un arrĂȘt que je dois faire, qui marque cette premiĂšre Ă©tape au titre du nƓud de trĂšfle que je suis en train de tracer (fin de la premiĂšre oreille) : donc il y a lĂ  une coupure. Et je continue : Ă©tant passĂ© sur celui qui est sur-jacent, je passe maintenant sous celui qui est sous-jacent : alors, voilĂ .
Une fois qu’on a compris ça, il suffit de continuer le tracĂ©.
Donc lĂ , je passe oĂč ? Dessus ou dessous ?
En dessous, puisque je dois ĂȘtre sous celui qui est sous-jacent, voilĂ , et puis je continue et ici, sur celui qui est sur-jacent. Je passe sur.
VoilĂ , pour aller vers (fin de la deuxiĂšme oreille) le troisiĂšme temps : je passe sur celui qui est sur-jacent. Et le troisiĂšme temps
 eh bien c'est la rencontre de lĂ  oĂč j'Ă©tais tout Ă  l’heure, et maintenant je continue
 et lĂ  on passe sous celui qui est sous-jacent.
Là, sur
, enfin, c’est au titre du nƓud de trùfle que je suis en train de tracer. Là, on passe au-dessus

Donc, on passe au-dessus de celui qui est sur-jacent et on arrive ici.
On passe au-dessus de celui qui est sur-jacent et en-dessous celui qui est sous-jacent.

Trois nƓuds de trĂšfle liĂ©s borromĂ©ennement

Trois nƓuds de trĂšfle liĂ©s borromĂ©ennement

Si nous ne regardons que le nƓud bleu avec un Ɠil qui filtrerait les couleurs, nous avons bien là un nƓud de trùfle.

Ce nƓud de trĂšfle est tricotĂ© de telle maniĂšre que il ne rend plus possible de retirer le rond rouge. C’est vrai pour les autres : nous obtenons un nƓud de nature borromĂ©enne.

V. H. : Eh bien, bravo.

H. C.L. : Alors, bon, ça
, je dirai qu’à ce stade, soit vous le travaillez par des dessins, soit Ă  l’aide de brins. Avec les brins vous avez cet avantage que Ă  un moment donnĂ© on voit bien si ça continue de tenir ou pas. Ça pourrait se faire aussi en lisant simplement la figure.

VoilĂ  ce travail sur l’articulation dont Lacan a fait la trouvaille. C’est intĂ©ressant – au-delĂ  de la topologie – de se poser la question de savoir pourquoi il a cherchĂ© Ă  articuler borromĂ©ennement trois nƓuds de trĂšfle.

Est-ce que vous avez des questions sur le travail qu’on vient de faire ?

_ _ _

Élisabeth Olla-La Selve : Moi, je me demandais... pour faire le troisiĂšme, comment vous avez dĂ©terminĂ© un point de dĂ©part ?

H. C.L. : Ah !, ça c’est trùs bien : une trùs bonne question.

Eh bien le point de dĂ©part, ça se dĂ©termine, je dirais dans cette topologie-lĂ  Ă  peu prĂšs exactement comme le point de dĂ©part d’une analyse, c’est-Ă -dire que le point de dĂ©part d’une analyse il est contingent. Que ce soit ce point-lĂ  ou celui-lĂ , le travail qui est fait dans l’analyse c’est prĂ©cisĂ©ment un travail de repĂ©rage de structure. La topologie nous enseigne que le point de dĂ©part – en termes de topologie – n’a pas d’importance spĂ©cifique. Ce qui est important c’est qu’à un moment donnĂ© il y ait un retour sur ce point de dĂ©part puisque c’est lĂ , Ă  ce moment-lĂ  que quelque chose de la structure va pouvoir s’articuler.
Donc, le point de dĂ©part je l’ai pris lĂ , je dirais par faiblesse, enfin
 je ne sais pas, je l’ai mis lĂ , je n’ose pas dire par hasard, on sait bien que c’est jamais ça, mais voilĂ , il est lĂ . Il est là
 parce que je suis droitier, voilĂ .

V. H. : Une toute petite remarque, c’est-Ă -dire que tu pars avec une mĂ©thode dans l’écriture du nƓud de trĂšfle avec les trois oreilles. Pour moi c’est fondamental, je n’avais
 bon, si
, parce qu’il y a cette façon de s’y prendre avec l’écriture qui rend possible toute la construction aprĂšs. Puis ce que je vois c’est que par rapport au nƓud borromĂ©en – si on le compare avec le nƓud borromĂ©en – on a beaucoup plus de champs, d’aires dans chaque coincement
 l’aire centrale dans cette Ă©criture est bordĂ©e par une seule couleur, la tripartite disons, ou alors c’est les trois, trois consistances tout le temps qui borderaient ce champ central. Et puis apparaissent ces espĂšces d’étroits tissages parce que c’est vraiment des tissages dans chaque coincement – ce sont les plans des tissages, ça – qui ajoutent des nouvelles surfaces, des nouvelles aires. Si on pense au nƓud borromĂ©en on aurait le symbolique, l'imaginaire et les jouissances etc. LĂ  c’est
, je ne sais pas, je me demande comment
 est-ce que chaque coincement, chaque petite aire dans le coincement nous renverrait Ă  quelque chose, on peut
, tu vois..?

H. C.L. : Eh bien, c’est une question qui peut ĂȘtre
 une question de recherche, tout Ă  fait.

Je dirai deux choses dans ce que j’entends dans ta question.

La premiĂšre c’est le repĂ©rage des Ă©tapes. J’aimerais employer Ă  ce propos le terme de lettre. J’écris une lettre. Et puis, il y a un mot qui finalement s’écrit
 qui est le nƓud de trĂšfle.

Ça veut effectivement dire que pour analyser, il est souhaitable de repĂ©rer quelque chose de la lettre qui travaille lĂ . Je prĂ©fĂšre le dire comme cela plutĂŽt que de parler de mĂ©thode.

Ce n’est pas venu comme ça, je veux dire, c’est
 en dessinant, en voyant les impasses qu’à un moment donnĂ©, ça se prĂ©sente sous une forme lisible. C’est donc qu’il y a un repĂ©rage de quelque chose de l’ordre de la lettre.

Ça c’est une chose. L’autre c’est de remplir les surfaces.

Remplir les surfaces, comme le fait Lacan, les jouissances, le phallus, etc., c’est une Ă©criture. C'est quelque chose qui relĂšve d’une Ă©nonciation, c’est-Ă -dire que ça engage Lacan, et tous ceux qui veulent bien le lire comme cela, mais ça ne relĂšve pas de la topologie. C’est simplement qu’il y a lĂ , je dirais des concepts freudiens, lacaniens que Lacan choisit d’écrire sur cette topologie, mais ça ne se dĂ©duit pas de la topologie elle-mĂȘme, si ce n’est que la topologie a cet intĂ©rĂȘt de nous montrer des impossibles. C’est en ce sens lĂ  que ça touche Ă  du rĂ©el.

J’étais rĂ©cemment dans une petite rĂ©union d'un laboratoire qui s’appelle interdisciplinaire et il y a un spĂ©cialiste qui nous prĂ©sentait l’histoire des mathĂ©matiques. Il avait cette question au dĂ©part de dire que la physique c’est la science du mouvement, la biologie c’est la science du vivant, etc. et il demandait de quoi les mathĂ©matiques sont la science ? Il a dĂ©ployĂ© ça Ă  propos du mathĂ©maticien français Evariste Galois, c’était extrĂȘmement intĂ©ressant. J’ai Ă©videmment, rappelĂ© Ă  la fin que, pour Lacan, les mathĂ©matiques c’est la science du RĂ©el. Dans ce milieu scientifique le RĂ©el est tout de suite confondu avec la rĂ©alitĂ© et je sens qu’il va y avoir – et c’est intĂ©ressant, ces espaces d’échanges – un travail Ă  faire pour arriver Ă  faire entendre le RĂ©el de Lacan, Ă  commencer par le « RĂ©el c’est l’impossible », ce qui va, je l’espĂšre, questionner aussi les physiciens.

Ce qui est intĂ©ressant dans la topologie c’est qu’elle fait ressortir justement des impossibles, c’est-Ă -dire qu’on ne peut plus dire n’importe quoi
 en prenant cela comme un dessin qui serait justement un gribouillage ; non. Il y a les articulations que nous permet la topologie. Et c’est l’intĂ©rĂȘt de travailler la topologie pour nous, c’est de rencontrer des structures. Et les structures, les structures d’un patient aussi bien, sont constituĂ©es d’impossibles qui confirment cette articulation de structures.

Y : Juste une remarque, je trouve que le geste de dessiner que vous venez de faire n'est pas du tout le mĂȘme que celui de tresser
 au fond on ne s’y prend pas de la mĂȘme façon.

H. C.L : Oui, il y en a un qui est clairement du cĂŽtĂ© de l'Ă©criture. Et il y a l'autre qui est du cĂŽtĂ© du... tissage, je n’ai pas de meilleur mot.

J. Brini : C’est une remarque. C'est que ce dessin est admirable, parce que Lacan le dit mais il ne le fait pas, et c'est formidable. Alors je voulais simplement dire une chose. Par ce dessin, Lacan ne rĂ©sout pas le problĂšme "comment nouer borromĂ©ennement trois nƓuds de trĂšfle".

V. H. : Pourquoi, tu dis...

J. Brini : Parce que le problĂšme "comment nouer borromĂ©ennement trois nƓuds de trĂšfle", c'est un problĂšme trĂšs simple, beaucoup plus simple que ça. Parce qu’il suffit de tirer une boucle de chacun des trois et puis de les articuler borromĂ©ennement. Et ça va faire un petit nƓud borromĂ©en avec les trois nƓuds de trĂšfle rejetĂ©s Ă  l'extĂ©rieur. C'est-Ă -dire qu'on peut nouer borromĂ©ennement Ă  condition de couper et de renouer, n'importe quel nƓud avec n'importe quel nƓud. Il suffit de tirer une boucle de chacun des nƓuds.

V.H. : Oui

J. B. : Et ça c'est pratiquement Ă©vident, imaginairement. Lacan rĂ©sout ici quelque chose... Mais Ă  ce moment-lĂ  ce qu'on aurait c'est trois nƓuds de trĂšfle plus une partie borromĂ©enne. Ce qu'il rĂ©sout ici c'est comment nouer borromĂ©ennement trois nƓuds de trĂšfle, qui chacun ont leurs lieux de coinçage de telle façon que ces lieux de coinçage coĂŻncident. Et ça c'est beaucoup plus coton. C'est-Ă -dire que chaque nƓud de trĂšfle a un centre, un centre qui est un triskel qui coince, exactement comme un nƓud borromĂ©en. Ici les trois centres des trois nƓuds de trĂšfle coĂŻncident. Et donc le problĂšme que rĂ©sout Lacan avec ce dessin que nous a fait Henri, est un problĂšme qui peut s'Ă©noncer de la façon suivante : comment nouer, borromĂ©ennement trois nƓuds de trĂšfle de telle façon que leurs centres coĂŻncident ? Et ça, c'est la deuxiĂšme remarque que je voulais te faire. ça rejoint de façon formidable, ça rĂ©sonne de façon formidable la question que Michel Jeanvoine a abordĂ©e aux JournĂ©es d'Ă©tĂ© l'an dernier, qui Ă©tait grosso modo, je rĂ©sume trĂšs grossiĂšrement : l'apologue des trois prisonniers est un problĂšme borromĂ©en, est un tressage borromĂ©en, est une opĂ©ration borromĂ©enne. Et c’est ce qu’illustre ce dessin qui me fait dire ça, me semble-t-il, mais il faudrait aller dans les dĂ©tails, c'est que trĂšs prĂ©cisĂ©ment ce qui se dĂ©roule au rythme de la danse des trois prisonniers c'est la mise en place d'un seul objet. Ils sortent Ă  trois, d'un seul coup. Et c'est ça, me semble-t-il, le dessin qui correspond au discours de Michel Jeanvoine l'an dernier. VoilĂ  mes deux remarques.

H. C.L. : Merci.

V. H. : Cette Ă©criture-lĂ , on ne va pas parler de dessin, elle est simplifiable. Il y a des croisements qui ne sont pas nĂ©cessaires. Et je me demande si, simplifiant cette construction, c'est une construction, on n'arriverait pas Ă  ce que tu dis ? Faut vĂ©rifier. Je ne sais pas non plus. Mais tu vois toute la boucle bleue en haut, on peut la descendre, les deux croisements n'en deviendraient qu'un seul, tu vois? La boucle bleue en bas Ă  gauche aussi... c'est-Ă -dire que c’est... on peut diminuer le nombre de


J. B. : Alors lĂ  c'est un problĂšme vraiment trĂšs, trĂšs rude que tu poses, c’est : les deux dessins sont-ils Ă©quivalents ?

V. H. : Voilà, c'est ça la question. Mais il faut le faire


J. B. : Le dessin de droite, celui de Henri, il a 3x9, 27 points d'intersections.

V. H. : Mais, il y en a qui sont superfétatoires. Voilà.

J. B. : ça c'est vraiment un trÚs gros problÚme d'établir ou de ne pas établir l'équivalence des deux.

V. H. : Regarde le bleu, là et là, ça veut dire que tu peux les descendre, là et là, hein.

J. B. : Oui mais ça c’est un problĂšme
On ne va pas le rĂ©soudre aujourd'hui Virginia !

V. H. : Le vert aussi, on peut les déplacer là. Je veux dire on peut les simplifier à moins de croisements.

J. B. : On peut diminuer le nombre de points d'intersection, on peut faire du Reidemeister sur le dessin de Henri, avec l'espoir d'arriver au dessin d... mais c'est pas évident.

H. C.L. : D'ailleurs la simplification, parfois, déplace en fait la complexité.

V. H. : Mais oui...

H. C.L. : Oui ?

Elsa Caruelle : Moi quand j'entends ça, la question que j'ai est toujours... uniquement... si l'Ă©criture c'est plus la mĂȘme, est-ce qu'on a encore affaire Ă , est-ce que si on rĂ©duit, enfin, Ă  quelque chose de... est-ce que pour autant cliniquement on a encore affaire Ă  la mĂȘme chose ? Moi j'ai tendance Ă  dire que si on a deux Ă©critures diffĂ©rentes, on n'a pas affaire Ă  la mĂȘme chose dans la clinique.

H. C.L. : C'est une question tout à fait intéressante. Et on pourrait travailler ça.

J. B. : Je peux donner un petit Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse ? On a travaillĂ© avant-hier soir en groupe le texte de Patronymies concernant les amnĂ©sies d'identitĂ©. Et on a travaillĂ© sur des reprĂ©sentations nodales de cet Ă©vĂ©nement, une amnĂ©sie d'identitĂ©, qui a ceci de particulier qu'elle rĂ©gresse spontanĂ©ment. ça veut dire qu'il y a deux Ă©tats. Que l'un peut se transformer dans l'autre. Le nƓud fondamentalement ne change pas. Son Ă©criture n'est pas la mĂȘme et cliniquement ça fait quelque chose de diffĂ©rent. C'est une petite bribe de rĂ©ponse possible. Il y a des choses qui sont accessibles par simple glissement du mĂȘme nƓud et qui sont cliniquement diffĂ©rentes, que nous pouvons diffĂ©rencier. Et d'autres qui sont littĂ©ralement inaccessibles Ă  un sujet tant que son nƓud est constituĂ© de telle ou de telle maniĂšre. C'est une hypothĂšse, c'est une hypothĂšse de travail. Bon, ceux qui Ă©taient au groupe peuvent dire qu’il y avait quelque chose de plausible dans cette formulation-lĂ . Je n'irai pas plus loin.

H. C.L. : TrĂšs bien, on peut peut-ĂȘtre arrĂȘter lĂ . Merci beaucoup.

Transcription de la Mathinée lacanienne du 8 février 2014 : Georges SchmitRelecture : Monique de Lagontrie

 


[1] Jacques Lacan, Le Sinthome, séminaire 1975-1976, nouvelle transcription, A.L.I., Publication hors commerce, 2012, Leçon du 9 décembre 1975, p. 40-41

[2] Les mathĂ©maticiens appellent un nƓud, une seule consistance par exemple le nƓud de trĂšfle ou le nƓud en huit ; on devrait parler de chaĂźne borromĂ©enne, mais c’est notre façon de dire et on va l’adopter bien sĂ»r.

[3] Quatre NƓuds à 3

L'ex-sistence de Dieu selon le noeud borroméen, Valentin Nusinovoci

 

L’ex-sistence de Dieu selon le nƓud borromĂ©en

 

V. Nusinovici

 

Lacan parle souvent de l’existence de Dieu. Il parle mĂȘme de la prouver. On peut s’étonner que ce soit lĂ  affaire de psychanalyste.

Mais on entrevoit pourquoi si on retient que la vĂ©ritable formule de l’athĂ©isme est que Dieu est inconscient, comme il le dit dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Reste Ă  prĂ©ciser ce qu’il y a Ă  entendre par « Dieu ».

La question de l’existence de Dieu

Le problĂšme est posĂ© dans une confĂ©rence du 19 juin 1968 (publiĂ©e en annexe au sĂ©minaire L’Acte analytique).

On a installĂ© dans l’Autre, dit Lacan, quelque chose qui y est encore pour la plupart et qui s’appelle Dieu : Il vecchio con la barba. GrĂące Ă  la bulle (la bulle est la structure de l’Autre, structure moebienne) on peut faire comme si Dieu n’était pas lĂ  pour traiter de sa place.

Mais le point essentiel est de savoir s’il existe ou pas. Les psychanalystes n’ont pas ajoutĂ© grand chose Ă  cette question.

Tant que ce ou sera maintenu il sera là.

 

Il s’agit de trancher quant Ă  l’existence de Dieu, c‘est-Ă -dire ne pas en rester Ă  une position de type kantien qui maintient le « ou » puisque l’absence de preuve de l’existence de Dieu ne permet pas d’exclure qu’il existe.

Trancher dans quel but ? c’est clairement dit : pour que le Dieu qui est installĂ© dans l’Autre, n’y soit plus.

Lacan ne dit pas que Dieu sera lĂ  tant qu’on n’aura pas prouvĂ© qu’il n’existe pas.

Il dit qu’il faut sortir du « ou », autrement dit – c’est ce qui peut d’abord Ă©tonner - si la question de son existence Ă©tait rĂ©solue positivement, il n’y serait plus.

Le Dieu qui est dans l’Autre, qu’on a installĂ© dans l’Autre, n’appartient pas Ă  la structure.

Toute la question est de savoir si existe – en tant que fait de structure – ce qui peut ĂȘtre qualifiĂ© de Dieu.

Le point important est donc la distinction entre ĂȘtre lĂ  et exister c’est-Ă -dire ĂȘtre hors : ex-sister.

Lacan Ă©crit ex-sistence pour en faire valoir le fondement topologique, ou parfois ek-sistence, comme Heidegger qui veut en retrouver l’origine dans l’Ektasis et Ă©crit Eksistenz.

 

 

Quelques mois plus tard, au dĂ©but du sĂ©minaire D’Un autre Ă  l’autre, la question revient ainsi:

Dieu est, ça ne fait aucune espùce de doute, ça ne prouve absolument pas qu’il existe (8 janvier 1969).

Dieu est. C’est-Ă -dire qu’installer Dieu dans l’Autre revient Ă  lui confĂ©rer l’ĂȘtre, qu’il prenne figure ou qu’il s’agisse du Dieu des philosophes, mais aussi bien, comme ce sĂ©minaire le prĂ©cisera, qu’il s’agisse du sujet supposĂ© savoir.

ça ne prouve absolument pas qu’il existe à quoi Lacan, qui va entreprendre l’analyse du Pari de Pascal, ajoute : mais il faut savoir si Je existe.

La question de l’ex-sistence de Dieu apparaĂźt ainsi liĂ©e Ă  celle de l’ex-sistence du Je, qui est dans ce sĂ©minaire le lieu d’ancrage du sujet dans la jouissance.

 

Ex-sistence de Dieu, ex-sistence du sujet

 

L’ex-sistence du sujet comme l’ex-sistence de Dieu dĂ©pendent du dire.

Il n’y a de sujet que d’un dire, de ce dire il est l’effet, la dĂ©pendance. (D’un Autre Ă  l’autre 4 dĂ©cembre 1968). Lacan ajoute : c’est lĂ  ce que nous avons Ă  serrer correctement pour n’en point dĂ©tacher le sujet ( avec RSI on verra que ce serrage n’est pas mĂ©taphorique).

Pour un rien le dire ça fait Dieu, aussi longtemps que se dira quelque chose l’hypothùse Dieu sera là. (Encore 16 janvier 1973).

L’hypothĂšse Dieu ne sort pas de l’imaginaire, de la contemplation de la nature, de son harmonie et de sa perfection supposĂ©es. Elle naĂźt de la parole, de ce qu’il y a, derriĂšre ce qui se dit, un dire. Pour un rien (soit Ă  partir de ce qui fait qu’il n’y a pas d’Univers, l’objet a) le dire ça fait Dieu.

A cette hypothĂšse on ne demande qu’à y croire. Y croire, dit Lacan dans RSI c’est fondamentalement croire qu’il pourrait parler (21 janvier 1975). De lĂ  Ă  l’aimer, Ă  lui prĂȘter l’ĂȘtre, dans l’assurance qu’il y a bien un univers, le pas est vite franchi.

 

L’existence de Dieu avait Ă©tĂ© abordĂ©e l’annĂ©e prĂ©cĂ©dant Encore (Le Savoir du psychanalyste et Ou pire
) par la voie logique, celle du quantificateur existentiel il existe un x, un x qui fait exception d’ĂȘtre hors castration et qui par lĂ  fonde l’universel, le tout x soumis Ă  la castration.

L’existence de ce x non phi de x Ă©tait d’abord qualifiĂ©e de problĂ©matique (Dieu existe mais pas plus que vous,ça va pas loin).

Elle Ă©tait ensuite rapportĂ©e Ă  un dire, un dire que non Ă  la castration. L’au-moins-un qui dit non Ă  la castration devient ainsi le support logique du PĂšre, et du mĂȘme coup de Dieu.

Mais ce Dieu que Lacan a dĂ©fini comme inconscient se rĂ©duit-il Ă  l’au-moins-un ? Est-il strictement Un comme le dit la religion ?

Dans Encore Lacan annonce qu’il va montrer en quoi Dieu existe, en prĂ©cisant que le mode sous lequel il existe ne plaira pas aux thĂ©ologiens plus forts que lui Ă  se passer de son existence. Mais n’étant pas dans la mĂȘme position, il a affaire Ă  l’Autre, l’Autre qui doit bien avoir quelque rapport avec ce qui apparaĂźt de l’Autre sexe. (Encore 20 fĂ©vrier 1973).

A la fin de la mĂȘme leçon, s’appuyant sur l’expĂ©rience des mystiques, il dit que c’est la jouissance fĂ©minine qui nous met sur la voie de l’existence.

Ainsi y a deux faces de Dieu : l’une correspond Ă  la fonction du pĂšre, l’autre Ă  la jouissance fĂ©minine qui est une jouissance supplĂ©mentaire, du coup ça ne fait pas deux Dieux, mais ça n’en fait pas non plus un seul.

 

Avant d’en arriver Ă  RSI oĂč la question de l’ex-sistence est traitĂ©e par le nƓud borromĂ©en, il faut citer la fin du sĂ©minaire prĂ©cĂ©dent:

Ce qu’on appelle le transfert (qui est l’amour courant) c’est pas tout Ă  fait pareil que ce qui se produit quand Ă©merge la jouissance de la femme (Les non-dupes errent 11 juin 1974) .

L’amour de transfert c’est l’amour pour le sujet supposĂ© savoir, pour le Dieu qui est. Avec la jouissance fĂ©minine on entre dans un autre champ, un champ de l’ex-sistence. Lacan annonce qu’il traitera cela l’annĂ©e suivante.

 

Tout ce sĂ©minaire a montrĂ© qu’il faut ĂȘtre dupe, dupe de la structure, dupe du rĂ©el, pour ne pas errer. Cette derniĂšre leçon ouvre une perspective inattendue. Elle dit que ce qui a permis Ă  de grands savants de ne pas errer, c’était d’aimer leur savoir inconscient - Ă  leur insu. Ils postulaient un savoir dans le rĂ©el, le savoir de Dieu, alors que c’était l’amour de leur inconscient, l’amour de transfert, qui soutenait leur travail.

Le nouveau, dit Lacan, c’est que nous savons maintenant que l’inconscient est un savoir emmerdant. Faut-il continuer Ă  l’aimer, ou bien poursuivre sur son erre (comme un bateau quand s’interrompt la force qui l’a propulsĂ©) pour accĂ©der Ă  un peu plus de rĂ©el ?

 

 

L’ex-sistence du savoir de Dieu

 

Dans premiĂšre leçon de RSI (10 dĂ©cembre 1974) Lacan dit : le savoir de Dieu c’est certain qu’il ex-siste. Qu’en dit-il?

Nous avons assez de peine Ă  nous donner pour l’épeler : c’est un savoir littĂ©ral.

Il siste peut-ĂȘtre mais on ne sait pas oĂč, ce qui consiste n’en donne nul tĂ©moignage : on ne sait pas oĂč il se tient, en tout cas pas dans un des ronds.

Il est Ă  lire entre les lignes, ailleurs que la façon dont le symbolique s’écrit : il surgit entre les lignes de ce qui est dit et lu.

C’est donc le refoulĂ© secondaire qui fait retour qu’il nomme savoir de Dieu.

Dans ce sĂ©minaire, comme dans le prĂ©cedent, il s’emploie Ă  montrer qu’il n’y a pas dans le rĂ©el, contrairement Ă  ce que supposent le croyant ou le dĂ©iste (Voltaire), et en fait tout un chacun Ă  son insu, de savoir qui fasse marcher l’univers, de savoir de Dieu entendu au sens habituel.

Il qualifie de savoir de Dieu celui qui surgit dans le retour du refoulé, un savoir indubitable, immaitrisé et qui nous mÚne.

Qu’en est-il alors de l’ex-sistence de Dieu ?

 

 

La vérité de la religion

 

Pour commencer Ă  dire ce qu’est l’ex-sistence de Dieu, Lacan s’appuie sur la religion, oĂč il trouve la distinction entre ex-sister et ĂȘtre.

La religion est vraie lĂ  oĂč elle dit que Dieu ex-siste, et pas seulement qu’il est ( 17 dĂ©cembre 1974).

Elle est alors plus vraie que la nĂ©vrose pour laquelle Dieu seulement est. Effectivement le PĂšre mort de la nĂ©vrose, le pĂšre imaginaire, est solidement installĂ© dans l’Autre.

La religion parle (aussi) de Dieu comme cachĂ©, il est l’ex-sistence par excellence, dit Lacan qui traduit : la personne supposĂ©e au refoulement.

Il ajoute que Dieu n’est autre que ce qui fait qu’à partir du langage il ne saurait s’établir de rapport entre sexuĂ©s (1)

et encore que Dieu comporte l’ensemble des effets de langage, y compris les effets psychanalytiques.

En bref le Dieu ex-sistant de la religion c’est le phallus, le refoulĂ© premier (2).

Il est Un. Comme toute vĂ©ritĂ© c’est un mi-dit (3).

 

Lacan appuie son athĂ©isme sur la vĂ©ritĂ© de la religion, ce qui est encore plus Ă©bouriffant c’est qu’il le fasse contre l’athĂ©isme de Freud lequel, dit-il, soutient la religion ( dans ce qu’elle a de tradition conne, terme qui viendra la 11 mars).

 

Freud a toujours dĂ©fendu l’athĂ©isme. Il l’a argumentĂ© en prĂ©sentant le monothĂ©isme comme la consĂ©quence du meurtre de MoĂŻse, et Dieu comme le pĂšre divinisĂ©. Il ne croit pas en Dieu, dit Lacan, il opĂšre dans sa ligne Ă  lui et il nous enmoĂŻse. Ainsi il perpĂ©tue la religion et la consacre comme nĂ©vrose idĂ©ale.

 

Qu’est-ce qu’un vĂ©ritable athĂ©isme ? Lacan a dit que c’est une ascĂšse, il a pointĂ© qu’il s’agit de se dĂ©barrasser du fantasme du Tout-Puissant et d’affronter la mise en question du sujet supposĂ© savoir.

AprĂšs Encore on voit que cela passe par la prise en compte de l’autre face de Dieu qu’est la jouissance fĂ©minine. C’est le point d’arrĂȘt de Freud.

Il ne peut pas faire autrement parce que c’est impossible, c’est-Ă -dire qu’il est dupe, de la bonne façon, celle qui n’erre pas. Il semblerait que Freud soit dupe de son amour de l’inconscient qui fait obstacle Ă  la prise en compte de la jouissance fĂ©minine et l’arrĂȘte sur la jouissance phallique devant quoi, dit Lacan, il se prosterne.

C’est pas comme moi, dit-il, je ne peux que tĂ©moigner que j’erre, j’erre dans ces intervalles que j’essaie de vous situer (il s’agit du sens, de la jouissance phallique et de la jouissance de l’Autre).

Cette deuxiĂšme leçon de RSI a commencĂ© avec l’exemple de Maupertuis qui n’est pas dupe dans la mesure oĂč il ne s’en tient pas strictement Ă  ce qui lui est fourni de connaissances Ă  son Ă©poque concernant la reproduction sexuĂ©e, et qui va Ă©mettre une idĂ©e prĂ©maturĂ©e et non une erre. Conclusion : S’il Ă©tait plus dupe il errerait moins. Ici erre et errer sont distinguĂ©s conformĂ©ment Ă  l’usage reçu.

Mais quand Lacan dit qu’il erre dans ces intervalles, c’est parce qu’il est non-dupe. Il introduit dans le verbe errer une Ă©quivoque. Le verbe qui a eu le sens de voyager avant de prendre celui de se tromper, prend encore ici celui de poursuivre sur son erre.

Il semble qu’il soit indiquĂ© que pour errer ainsi (pour poursuivre dans son avancĂ©e aprĂšs avoir Ă©tĂ© lancĂ©) il faut d’abord avoir Ă©tĂ© dupe, des connaissances de son Ă©poque et/ou de son amour de l’inconscient. Mais l’équivoque fait entendre que cela ne lĂšve pas le risque d’erreur ou d’errance. Pour le restreindre Lacan se fait dupe du nƓud et recommande d’en faire autant.

 

La connerie de la religion

 

D’ĂȘtre vraie, n’empĂȘche pas la religion d’ĂȘtre conne, puisqu’une tradition est toujours conne (11 mars et aussi Introduction Ă  la publication de RSI dans Ornicar ).

La connerie a l’intĂ©rĂȘt d’ĂȘtre indicative de la jouissance. C’est le point de mirage constituĂ© par la jouissance inaccessible du phallus qui fait croire en Dieu.

Ce qui retient surtout l’attention de Lacan c’est le pouvoir de nomination attribuĂ© Ă  Dieu : le PĂšre nommant qui sort du livre de la GenĂšse. C’est Lui qui a appris au parlĂȘtre Ă  faire nom pour chaque chose.

Que dit le texte de GenÚse 2, 19 ? que Dieu, ayant formé les animaux à partir de la terre, les amÚne à Adam pour voir comment il va les nommer.

Un an avant Lacan avait citĂ© le passage en restant prĂšs du texte, disant c’est tout Ă  fait clair que c’est l’homme qui invente le langage et en commençant par la dĂ©nomination (congrĂšs de Montpellier novembre 1973).

Peu avant le dĂ©but de RSI il dit: Dieu a appris Ă  Adam Ă  nommer les choses (confĂ©rence Ă  Rome 29 octobre 1974) c’est ce qu’il reprend ici.

Il lit donc le passage ainsi: si Dieu veut voir comment l’homme nomme les animaux, c’est (sauf Ă  admettre qu’il veut l’apprendre de l’homme) qu’Il lui fait rĂ©citer ce qu’Il lui a appris.

La leçon de cette lecture c’est, me semble-t-il, que nous ne mesurons pas que le pouvoir de nomination a Ă©tĂ© placĂ© dans le PĂšre.

Il s’en suit sans doute que nous ne savons pas que, quand nous nommons, nous le faisons pour Lui montrer comme nous rĂ©citons bien.

 

Avec ce truc Ă©mergĂ© de la Bible le PĂšre devient celui qui donne nom aux choses. Le pouvoir de nomination est individualisĂ©, situĂ© en un lieu distinct. En termes de nƓud ce PĂšre nommant est un quatriĂšme rond venant nouer les ronds RS et I, alors qu’il ne serait pas indispensable Ă  leur nouage.

A quoi Lacan oppose que dans la structure le donner-nom fait partie du symbolique, et que ce qui nomme les choses pour le parlĂȘtre c’est l’inconscient (inconscient qu’il va rabattre sur le symbolique).

Il laisse entendre Ă  la fin du sĂ©minaire que le pĂšre ne donne pas nom aux choses mais qu’il   doit ĂȘtre interrogĂ© en tant que pĂšre au niveau du rĂ©el.

 

 

 

 

 

 

Prouver l’ex-sistence de Dieu

 

S’il est vrai que Dieu existe (vĂ©ritĂ© de la religion), il reste Ă  le prouver. C’est ce qu’aborde la leçon du 8 avril 1975.

Lacan rĂ©pĂšte qu’il suit Ă  la trace le refoulement premier. La trace la plus manifeste de ce trou s’énonce : « il n’y a pas de rapport sexuel ».

Il ne faut pas en ĂȘtre dupe dit-il. Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel pour signifier que c’est un ratĂ© de la crĂ©ation, et ainsi tenir pour rĂ©solue, par la nĂ©gative, la question de l’ex-sistence de Dieu, c’est se fier Ă  quelque chose qui probablement nous dupe. Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel ne signifie pas qu’on ait cessĂ© de croire Ă  l’harmonie ou au Tout-puissant, la dĂ©ception fige une croyance qui reste mĂ©connue.

Ici il faut ne pas ĂȘtre dupe du transfert, mais essuyer les plĂątres du non-dupe, d’oĂč l’erre qui est la seule chance de fixer le nƓud dans son ex-sistence.

Il y a un jeu de l’erre, un jeu de l’ex-sistence, selon qu’une consistance s’ouvre en droite infinie ou se boucle en cycle. Fixer le nƓud dans son ex-sistence c’est, semble-t-il, ce que produit la droite infinie quand elle se boucle en bordant les champs de l’ex-sistence, en les individualisant : jouissance phallique, jouissance de l’Autre, sens.

 

Plus loin dans cette leçon il est dit que la psychanalyse a de bons effets, mais qui ne durent qu’un temps (sans doute les effets de l’amour de transfert). C’est embĂȘtant, un embĂȘtant contre quoi on pourrait essayer d’aller malgrĂ© le courant dit Lacan, parce que c’est malgrĂ© tout de nature Ă  prouver l’ex-sistence de Dieu lui-mĂȘme.

Prouver l’ex-sistence de Dieu implique de ne pas se laisser emporter par le courant qui va vers le PĂšre (Dieu est pĂšre-vers). La preuve peut ĂȘtre faite, semble-t-il, par l’erre dans les trois champs d’ex-sistence, et leurs interrelations,

(c’est autre chose que de prouver qu’on croit en Dieu, cela Lacan affirme pouvoir le prouver Ă  chacun, probablement Ă  partir de ce qui se dĂ©montre comme amour de transfert).

 

 

 

Qu’est-ce qui est en jeu dans cette preuve de l’ex-sistence de Dieu ?

Sous une forme paradoxale et provocante ( prouver que « Dieu » ex-siste pour ne pas y croire, ne pas croire Ă  son ĂȘtre) il y a la visĂ©e d’un athĂ©isme consĂ©quent.

Il concerne, semble-t-il, l’ex-sistence du sujet. Elle dĂ©pend de Dieu dans la tradition philosophique ou religieuse, ce qui motive la croyance. Il ne suffit pas d’îter le terme Dieu et dire que c’est de l’Autre que dĂ©pend l’ex-sistence du sujet. Il s’agit de dĂ©gager ce qui, dans la structure, la dĂ©termine.

La coexis-sistence du sujet et de « Dieu » dans ses diverses faces de jouissance, est d’autant plus probante dans le nƓud borromĂ©en qu’une des affirmations de RSI est que le dire fait nƓud. Alors qu’avant le nƓud l’ancrage du sujet dans la jouissance Ă©tait formalisĂ© par le trou de l’objet a (D’un autre Ă  l’Autre) le nƓud situe l’objet a comme condition des jouissances (La TroisiĂšme).

La preuve dont parle Lacan n’est sans doute pas une dĂ©monstration thĂ©orique visant Ă  convaincre, mais l’épreuve, dans la cure, que le sujet a son ancrage dans la jouissance qui ne se dĂ©cline pas seulement comme phallique.

 

Notes

 

1 Le diagnostic rigoureux de D.H. Lawrence (Le serpent à plumes chapitre 16 ):

« Les hommes et les femmes devraient savoir qu’ils ne peuvent jamais s’unir absolument en ce monde. Dans l’étreinte la plus serrĂ©e, dans la caresse la plus tendre il y a ce petit fossĂ© qui pour Ă©troit qu’il soit, n’en existe pas moins. »

Sa conclusion : « ils doivent s’incliner devant ce fossĂ© et se soumettre avec rĂ©vĂ©rence
. Essayer de le combler est une violation, c’est lĂ  le pĂ©chĂ© contre l’Esprit-Saint. »

MĂȘme diagnostic chez Lacan mais conclusion divergente. Tout en disant qu’il n’est pas assez bĂȘte pour avoir le moindre espoir d’un rĂ©sultat, il Ă©voque le remplacement de la disproportion fondamentale du rapport dit sexuel par une autre formule, par quelque chose qui ne peut se concevoir que comme un dĂ©tour vouĂ© Ă  l’erre, mais Ă  une erre limitĂ©e par un nƓud (8 avril 1975).

 

2 Le refoulement originaire se marque par un trou rĂ©el. Le15 avril 1975 Lacan en se rĂ©fĂ©rant Ă  la rĂ©ponse de Dieu - EhĂ©iĂ© ascher Ă©hĂ©iĂ©, Je serai que Je serai –dit que les Juifs placent Dieu en un point de trou.

 

3 Je prĂ©cise, Ă  la suite de la confĂ©rence de C. Landman, que Lacan en mars 75, quand dĂ©bute la publication de RSI dans Ornicar, ajoute une note intitulĂ©e « A la lecture du 17 dĂ©cembre » ( en annexe Ă  l’édition ALI de RSI) oĂč il Ă©crit que Dieu est le pas-tout qu’il (le christianisme) a le mĂ©rite de distinguer, en se refusant Ă  le confondre avec l’idĂ©e imbĂ©cile de l’univers.

Estimait-il que le 17 dĂ©cembre il avait trop accentuĂ© Dieu comme Un ce qui risquait d’ĂȘtre entendu comme le Tout-Un ? on peut le penser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pourquoi Lacan avec Joyce

Pourquoi Lacan avec Joyce ?

C’est peut-ĂȘtre reprendre le titre en l’inversant d’une publication Navarin qui date de 87, mais pour Ă  l’inverse de cette publication accentuer qu’à partir du Sinthome le cheminement de Lacan se fait sur ce qui s’impose Ă  lui de la lecture de Joyce.

Il s’agit de Joyce le SymptĂŽme Ă  entendre, dit-il, comme JĂ©sus la caille : c’est son nom. Il le nomme et le surnomme le SymptĂŽme, comme le SymptĂŽme par excellence.

Comment spĂ©cifier ce symptĂŽme ? HellĂ©nisons comme Joyce. Revenons au grec. Sumptoma, ça signifie affaissement, d’oĂč coĂŻncidence, rencontre, puis chez Aristote Ă©vĂšnement fortuit, qui donne Ă©vĂšnement malheureux, malheur, et enfin symptĂŽme au sens ordinaire du terme comme ce qui signifie autre chose chez Platon. Ptoma, c’est la chute, du substantif pipto qui signifie tomber. Nul doute que dans l’esprit de Lacan soit prĂ©sent cette Ă©quivoque du symptĂŽme pour Joyce : chute, coĂŻncidence, Ă©vĂšnement fortuit, manifestation d’autre chose.

Comment cela se traduit-il chez Joyce ? Par son art, un savoir-faire, dit Lacan, son art-gueil, ce dont il n’était pas peu fier Ă  vouloir que les universitaires s’extĂ©nuent Ă  son commentaire durant au moins 300 ans, et les psychanalystes Ă  leur suite.

Au service de quoi cet art ? Au service de l’eaubscĂšne, Ă  Ă©crire e a u b scĂšne, pour souligner que c’est en cela que le beau consiste- Lacan le dit dĂ©s l’Ethique de la Psychanalyse en ceci que le Beau touche au rĂ©el, donc Ă  l’obscĂšne. Mais pourquoi faire ? Pour monter sur l’hessecabeau du beau : « Hissecroibeau Ă  Ă©crire comme l’hessecabeau sans lequel hihanappat qui soit ding ! d’nom d’hom. » Cette phrase joycienne de Lacan, que dit-elle ? Elle dit de façon ramassĂ©e que c’est en faisant de son Ɠuvre l’escabeau d’une certaine beautĂ© formelle sur lequel il monte, lui Joyce, il finit par se croire beau, d’ĂȘtre revĂȘtu d’un Ego sans cesse confirmĂ© par la prĂ©cision du commentaire qui est rĂ©servĂ© au tissage formel de la lettre, Ă  la complexitĂ© formelle de l’Ɠuvre.

Pour ĂȘtre quoi ? Pour ĂȘtre dingue, ou digne, c’est selon, de nom d’homme. Le but est d’ĂȘtre un homme parmi les hommes, le but du symptĂŽme, fut-ce au prix d’y faire exception d’une dignitĂ© qui pourrait ĂȘtre entendue comme une dinguerie.

Escabeau, avec quelle consĂ©quence sur le corps ? Cela concerne dans cette opĂ©ration la difficultĂ© d’avoir un corps, psychique, topologique. Relisez la confĂ©rence de Lacan faite pour le colloque de Jacques Aubert. Lacan y pointe dĂ©jĂ  un an avant la solution de son nƓud cette interrogation joycienne prĂ©sente dans l’épisode de la raclĂ©e et de la pelure et ailleurs. D’oĂč vient qu’on ait un corps ?

« S’il Henrycane, le Bloom de sa fantaisie, c’est pour dĂ©montrer qu’à s’affairer de la spatule publicitaire, ce qu’il a enfin, de l’obtenir ainsi, ne vaut pas cher, Ă  faire trop bon marchĂ© de son corps mĂȘme, il dĂ©montre que LOM a un corps ne veut rien dire, s’il n’en fait pas payer Ă  tous les autres la dĂźme. »

Lacan Ă©voque alors la charitĂ© pour l’ordre des FrĂšres Mendiants. Pourquoi continuons nous de payer la dĂźme pour un corps qui sinon se dĂ©saccorderait ? Nous faisons partie du processus mĂȘme du symptĂŽme. C’est que nous perpĂ©tuons le symptĂŽme pour qu’un corps puisse s’avoir s’ avoir, c’est-Ă -dire advenir dans le temps d’un symptĂŽme dont l’impossible cesserait, de s’écrire, du fait de s’écrire.

Pourquoi je dis cela ?

C’est la façon qui m’a Ă©tĂ© contestĂ© dont je lis la premiĂšre leçon du sĂ©minaire Ă  propos de cette faille qui s’agrandit toujours, si d’aventure la castration comme possible ne la fait pas cesser.

Pour certains la gueule de l’Autre se trouve barrĂ©e par la castration, mais pour d’autres ? Pour Joyce en particulier, il Ă©tait tout autrement. Il Ă©tait lui aussi tributaire de cette faille, c’est le tissu de son symptĂŽme, qui ne cessait pas de s’agrandir en une jouissance singuliĂšre. Comment cela s’inscrit-il dans le dernier nƓud de Joyce ? A mon sens c’est cette façon dont l’inconscient, et non pas le symbolique, car Joyce n’en relevait pas, se noue olympiquement au rĂ©el, sans l’imaginaire puisse y ĂȘtre tissĂ©.

C’est Ă©trange, nous avons ce nƓud final, et Lacan quelques mois auparavant dit que Joyce Ă©tait dĂ©sabonnĂ© de l’inconscient. Comment l’entendre ?

C’est que, comme Lacan l’explique trĂšs bien, il y a dans notre rapport Ă  l’inconscient la recherche au-delĂ  de l’équivoque d’un sens sexuel dont l’élĂ©ment inconditionnĂ© dans la rĂ©alitĂ© psychique est le Nom du PĂšre. Ce qui justifie une analyse n’a d’autre chance de parvenir Ă  rĂ©soudre la jouissance hors sens que nous rencontrons du fait de l’Autre qu’à se faire la dupe du pĂšre. En est-il ainsi pour Joyce ?

C’est prĂ©cisĂ©ment ce dont il fait l’économie par son symptĂŽme. Ce pĂšre n’est ni repĂ©rable chez lui au niveau d’un symbolique qui n’existe pas, ni d’un rond quatriĂšme comme nomination symbolique. Alors comment se dĂ©brouille-t-il ?

Le symptĂŽme est ce qui conditionne lalangue, Joyce la porte Ă  la puissance du langage, pour autant qu’il fait de lalangue la structure mĂȘme du langage, ce qui ne va pas de soi. Car la structure du langage est supposĂ©e excĂ©der la matiĂšre de lalangue. Sa lecture nous laisse interdit. C’est le cas de Finnegans Wake. Car avec lui il n’y a en fait que la jouissance que nous puissions attraper au mĂ©pris de l’équivoque habituel du signifiant et des nominations qu’elle suppose.

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Pourquoi cette libertĂ© de la jouissance hors sens qui trouve son acmĂȘ dans Finnegans Wake ? Parce que du cĂŽtĂ© du Nom du PĂšre, c’est le vide. Vous vous en souvenez, toutes les indications que Lacan va chercher chez les biographes de Joyce, vont dans le sens d’une radicale dĂ©faillance du pĂšre, soulographe, SDF, ruinĂ©, nationaliste nostalgique d’un hĂ©ros dĂ©chu, Parnell, et avec pour consĂ©quence chez Joyce sa queue un peu lĂąche (au passage, ce n’est pas frappant dans sa correspondance avec Nora). Mais en tout cas cette dĂ©faillance au niveau d’un symptĂŽme ordinairement partagĂ© par les nĂ©vrosĂ©s, cette dĂ©faillance du Nom du PĂšre, l’oriente vers un Sinthome, Ă  entendre comme la rĂ©paration d’une erreur, d’une erreur de nouage.

Lecture de la TroisiĂšme avec Jean Brini

Mathinées lacaniennes

Samedi 14 décembre 2013 : 9 h : Lecture de La TroisiÚme (suite)

Jean Brini : Virginia a des impĂ©ratifs familiaux qui ont fait qu’elle n’a pas pu venir ce matin, sans gravitĂ©, mais impĂ©ratifs quand mĂȘme. Et donc elle m’a demandĂ© de poursuivre avec vous la lecture de La TroisiĂšme. Je ferai ce que je pourrai, je n'ai pas prĂ©parĂ© spĂ©cialement l’affaire. Je vous propose donc qu’on continue, la seule question c’est que je ne suis pas tout Ă  fait sĂ»r du point oĂč nous nous sommes arrĂȘtĂ©s la derniĂšre fois.

Voilà, on en était à Kant (p. 10 dans la transcription du site ELP, p. 12 dans la version de Virginia avec le suivi de modifications).

Je voudrais reprendre aux 3 questions de Kant, c'est-à-dire les 3 questions que Jacques-Alain Miller avait posées à Lacan lors de l'entretien Télévision qui étaient :

«   que puis-je savoir, que m’est-il permis d'espĂ©rer [
] et que dois-je faire ? »

Il nous dit :

« C'est quand mĂȘme trĂšs curieux qu'on en soit lĂ . Non pas bien sĂ»r que je considĂšre que la foi, l'espĂ©rance et la charitĂ© soit les premiers symptĂŽmes Ă  mettre sur la sellette. Ce n'est pas de mauvais symptĂŽmes ».

Alors ça déjà je pose la question : ah bon, il y a des bons symptÎmes et il y a des mauvais symptÎmes. C'est quoi ça ? Je mets une petite interrogation en marge parce qu'il y aurait des symptÎmes à mettre sur la sellette, c'est-à-dire à interroger et puis il y aurait des bons symptÎmes auxquels il n'est pas besoin de toucher pour le moment, comme la foi, l'espérance et la charité. Voyez, il y a tout un monde de sous-entendus là-dedans, notamment que foi, espérance et charité sont des symptÎmes, que ce sont des pas trop mauvais symptÎmes, que nous avons à mettre dans notre travail certains symptÎmes sur la sellette ou non. Et bon, quand il dit ce n'est pas de mauvais symptÎmes :

« mais enfin ça entretient tout Ă  fait bien la nĂ©vrose universelle » 

Ah ! Il y a une nĂ©vrose universelle, tiens, voilĂ , intĂ©ressant ! Oui, nous le savons, c’est-Ă -dire que dans la psychanalyse on ne fait pas beaucoup de diffĂ©rence entre nĂ©vrosĂ©s et puis non- nĂ©vrosĂ©s, diffĂ©rencier les nĂ©vrosĂ©s des non-nĂ©vrosĂ©s, – je dis les non-nĂ©vrosĂ©s pour pas dire les normaux –, parce que c'est encore une autre affaire la normalitĂ©. Mais les nĂ©vrosĂ©s et les non-nĂ©vrosĂ©s, c'est une diffĂ©renciation qu'on trouve du cĂŽtĂ© de la psychiatrie, mais pas au sein de la psychanalyse. Donc la nĂ©vrose universelle, c'est un concept, enfin c'est un signifiant que nous pouvons lĂ©gitimement accepter, accueillir, mais c'est quand mĂȘme Ă©tonnant, parce que quand Lacan utilise le mot “universelle” il nous renvoie quand mĂȘme Ă  Aristote, c'est-Ă -dire aux propositions universelles : tout, tous les hommes sont nĂ©vrosĂ©s.


 : Est-ce que ça ne peut pas s'entendre comme tout nĂ©vrosĂ© parce qu'il parle ?

Jean Brini : Sans doute oui. La nĂ©vrose universelle serait le rĂ©sultat du fait que nous sommes contaminĂ©s par le langage et donc que nous parlons. Oui, mais ça signifie, comme il dit parlĂȘtre, c’est-Ă -dire celui qui est du fait qu'il parle, que ĂȘtre et ĂȘtre nĂ©vrosĂ©, bien on ne voit plus trĂšs bien pourquoi on les diffĂ©rencierait. Mais bon, en mĂȘme temps, cette histoire de l'ĂȘtre, Hubert Ricard n'est pas lĂ , sinon il nous Ă©clairerait certainement sur comment il faut l'entendre, dans ce contexte particulier. Bon enfin, je vous livre comme ça les points d'interrogation qui viennent quand on prend le texte pas Ă  pas, donc nĂ©vrose universelle :

«   ça entretient tout Ă  fait bien la nĂ©vrose universelle, c'est-Ă -dire qu'en fin de compte les choses n'aillent pas trop mal et qu'on soit tous soumis au principe de rĂ©alitĂ©, c'est-Ă -dire au fantasme. »

LĂ  encore, il y a une fausse Ă©vidence qui est, ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©, c’est, ce serait, d'aprĂšs ce qu’il nous dit, identique Ă  ĂȘtre soumis au fantasme. Dire que le fantasme, quand nous le renvoyons Ă  S barrĂ© poinçon petit a, c'est cette espĂšce de formule magique qui est : de la coupure signifiante, Ă©merge un sujet barrĂ©, divisĂ©, et il y a un reste, l'objet petit a, qui chute dans l'opĂ©ration, c'est l'acte de naissance du sujet. Or lĂ , c'est ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©. IntĂ©ressant, c’est-Ă -dire que si on n'est pas soumis au principe de rĂ©alitĂ©, est-ce qu'il y a encore un sujet, ou non ? L'Ă©quivalence “ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©â€ et “ĂȘtre soumis au fantasme”, en plus on est soumis, – supposĂ© peut-ĂȘtre ? – au fantasme. Enfin bon.

Et il conclut :

« Mais enfin l'Église quand mĂȘme est lĂ  qui veille
 »

Ah ! Donc on revient à foi, espérance et charité et, il rajoute ça :

« et une rationalisation dĂ©lirante comme celle de Kant, ça c'est quand mĂȘme ce qu'elle tamponne. »

Alors lĂ  il y a plein de choses mais il y a dĂ©jĂ  : ah bon ! Kant c'est une rationalisation dĂ©lirante aux yeux de Lacan ! Ça c'est un sujet de thĂšse. Est-ce une rationalisation dĂ©lirante ? en quoi ? pourquoi ? Parce que Kant, Ă  ma connaissance, n'a jamais eu de manifestation dĂ©lirante, enfin je ne connais pas suffisamment la biographie de Kant, mais qualifier ses Ɠuvres de rationalisation dĂ©lirante, c'est quand mĂȘme quelque chose ! Et puis en plus, il y a cette histoire de « tamponner », et lĂ , je reste coi, parce que qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire que l'Église tamponne ? Et que s'il y a une rationalisation dĂ©lirante qui est, comment dire, reconnue internationalement, qui prend une importance de thĂ©orie philosophique, comme l'affaire de Kant, qui dure depuis des siĂšcles, eh bien l'Église va tamponner ça. Ça a besoin d'ĂȘtre tamponnĂ©. Et lĂ  bon, l'image qui nous vient c’est quoi ? c'est le coton dans lequel on va
 Alors il y a le tampon tamponnĂ©, c'est-Ă -dire, mettre un amortisseur, c'est-Ă -dire mettre du coton autour pour que ça fasse pas trop d'Ă©clat ; et il y a aussi, comme vous dites, « je tamponne », c'est-Ă -dire je dis OK, imprimatur.

Bon voilà ce que j'avais à dire pour cette question de ce dernier paragraphe qu'on avait déjà vu la derniÚre fois. Alors ensuite il continue :

« J'ai pris cet exemple, comme ça, pour ne pas m'empĂȘtrer dans ce que j'avais commencĂ© d'abord pour vous donner comme jeu, comme exemple, de ce qu'il faut pour traiter un symptĂŽme, quand j'ai dit que l'interprĂ©tation, ça doit toujours ĂȘtre, comme on l'a dit, Dieu merci, ici et pas plus tard qu'hier, Ă  savoir Tostain, le ready-made, Marcel Duchamp, qu'au moins vous en entendiez quelque chose, l'essentiel qu'il y a dans le jeu de mots, c’est lĂ  que doit viser notre interprĂ©tation pour n'ĂȘtre pas celle qui nourrit le symptĂŽme de sens. »

Alors lĂ , je demande de l'aide, Tostain, Marcel Duchamp, j'ai tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  Virginia hier soir, elle n'en sait rien, elle ne sait pas ce que ça vient faire ici, donc si vous avez quelque Ă©clairage Ă  me donner, Tostain c'est probablement un psychanalyste qui est intervenu la veille mais qui a parlĂ© de ready-made, qu'est-ce que ça vient faire ici ? En tant que l'interprĂ©tation ça devrait ĂȘtre du ready-made, du tout prĂȘt, du tout fait, et du prĂȘt Ă  porter. Et puis, Marcel Duchamp, que je ne connais que de nom, que vient-il faire lĂ -dedans ? Je ne sais pas. Alors



 : Le ready-made, c'est Duchamp.

Jean Brini : Alors expliquez-moi parce que justement je ne connais pas Duchamp justement. Je sais que c'est un artiste cĂ©lĂšbre mais
 alors, qu’est-ce qu’il a
 ?


 : ... de Dada, le ready-made c'est l’urinoir de Duchamp, c’est ces objets manufacturĂ©s qu'il Ă©rige en Ɠuvre d'art, en manifestation
 qu’il conçoit comme une crĂ©ation de sa part, c’est le regard qui crĂ©e
, ce que fait Duchamp Ă  partir d’un objet industriel, cet urinoir qu'il montre et qu’il prend comme Ɠuvre d’art.

Jean Brini : Alors c'est intĂ©ressant parce qu’il dit l'interprĂ©tation ça doit ĂȘtre comme ça !


 : c'est un petit peu plus que ça parce que le vrai nom du ready-made tel que Duchamp l'appelle, c'est le ready-made aidĂ©, et donc il explique Duchamp que c'est prendre de la production industrielle un objet et du fait que lui artiste l'Ă©rige en Ɠuvre d'art, ça devient une Ɠuvre d'art donc ça change, ça en modifie la perception.

Jean Brini : D'accord. C'est-Ă -dire que quand je fais une interprĂ©tation, du fait que c'est moi sujet supposĂ© savoir qui la fais, elle peut ĂȘtre d'une banalitĂ© Ă©pouvantable, ça peut ĂȘtre un mot complĂštement sans relief, du fait que c'est dit par telle personne Ă  tel moment, ça prend un relief spĂ©cial. C'est comme ça qu'on peut entendre cette phrase, c’est-Ă -dire



 : 
 et que de par le du sujet supposĂ© savoir que ça ait valeur d'interprĂ©tation aussi, si on reprend ce qu'il dit Duchamp, c’est-Ă -dire qu’il faut que ça soit lui qui dĂ©cide que.

Jean Brini : C'est celui qui est en face de l'Ɠuvre qui va consentir ou non à ce que ce soit



 : 
 non, il y a aussi l'artiste qui dĂ©cide «  je dĂ©cide que ça, ça va ĂȘtre une Ɠuvre »


 : C'est le premier qui a pris un objet usuel pour en faire une Ɠuvre.

Jean Brini : D'accord


 : ou bien est-ce que c'est parce que c'est déjà dans la parole de l'analysant, c'est du matériel
 il semble, qui est déjà là, enfin...

Jean Brini : VoilĂ  ! Alors ça revient Ă , ça renvoie Ă  l'affaire comme quoi l'interprĂ©tation c'est « citation et Ă©nigme », je ne sais plus dans quel sĂ©minaire mais c'est une chose que j'ai retenue, que Martine Lerude Ă  l'Ă©poque avait attirĂ© notre attention sur ce fait que Lacan nous donnait comme indication, comme dĂ©finition presque, de l'interprĂ©tation – « citation et Ă©nigme ». Donc la citation, ça voudrait dire que c'est ready-made parce que c'est dans le matĂ©riel comme dit Freud que nous a livrĂ© le patient. On l'extrait, on en fait choix pour l'Ă©riger en. Donc c'est ce qui en fait une Ă©nigme aussi.

Alors il y a aussi cette chose-lĂ  c'est qu'il s'agit de ne pas nourrir le symptĂŽme de sens et en mĂȘme temps, Ă  la mĂȘme Ă©poque en 1975, il nous dit, je ne sais plus dans quelle intervention, Ă  la Grande-Motte je crois : le comble du sens c'est l'Ă©nigme. Donc il y a quelque chose d'un petit peu nouĂ© entre Ă©nigme, sens, interprĂ©tation et ready-made. Parce que s'il s'agit de ne pas nourrir le symptĂŽme de sens, si l'interprĂ©tation c'est citation et Ă©nigme, que citation c'est ready-made parce que c'est prĂ©levĂ© dans le matĂ©riel que fournit l'analysant...

Pierre CoĂ«rchon (PC) : 
 c'est-Ă -dire que lĂ  il y a un effet de nomination d'un entretien dans l'interprĂ©tation d'un effet de nomination, c'est-Ă -dire : «  c'est une Ɠuvre ». [Jean Brini : domination ?] nomination [JB : Ah ! nomination, d’accord.] il y a un entretien, dans l’acte de nomination, du sujet supposĂ© en tant que le pĂšre comme nommĂ© et le pĂšre comme nommant. C'est-Ă -dire il y a le 4e qui est, donc dans ce que critique Lacan, moi il me semble, le 4e est maintenu dans ce ready-made ? Il y a toujours le 4e de la nomination qui est maintenu, « c'est une Ɠuvre ». Alors que justement l'enjeu de l'interprĂ©tation analytique mĂȘme si ce que l'analyste a Ă  soutenir c'est cette position de sujet supposĂ© au savoir, c'est quand mĂȘme justement de ne pas boucher, de ne pas combler cette interrogation ouverte sur l'Ă©nigme de l'Ă©nonciation et de la laisser en place. Tandis que lĂ , quelque part, on a un effet, d'assurance ou de rĂ©assurance, enfin qui est toujours rĂ©fĂ©rĂ© au religieux quelque part. C'est pareil, Ă  mon avis quand il met en parallĂšle Kant et l'Église, je me demande s'il n'est pas en train de faire une raillerie lĂ , pour mettre en Ă©vidence le cĂŽtĂ© religieux chez Kant et l’effet concurrentiel qu'il pourrait y avoir entre Kant et l'Église. VoilĂ . Je me posais cette question-lĂ , moi.

Jean Brini : C'est certainement prĂ©sent dans ce qu'il nous livre. Enfin bon, on peut rester avec cette
, on n'a pas forcĂ©ment des rĂ©ponses Ă  apporter. Mais lĂ  il y a une sĂ©rie de pistes liĂ©es Ă  cette phrase qui est quand mĂȘme assez impressionnante.

Alors, il continue
 Ah oui ! Je voudrais faire une remarque : je ne sais pas sur quel texte vous travaillez. Je travaille moi sur le texte que Virginia et Monique de Lagontrie ont mis en place. Et il y a quelque chose qui est tout Ă  fait
, et qui est absent des autres textes, c’est les « ouais ». Vous avez fort justement mis en relief, en allant Ă  la ligne, parce qu’on a l’impression que le texte de Lacan, l’énonciation de Lacan, est ponctuĂ©(e) par des « ouais ». Vraiment il fait
, alors je ne sais pas quelle est la durĂ©e matĂ©rielle du silence qui entoure le « ouais », mais en tout cas, il y a vraiment un « à la ligne » oĂč on a l’impression qu’il s’absente, qu’il rĂ©flĂ©chit et puis qu’il va revenir. LĂ , on n’en a pas eus encore, mais vous allez voir et si vous regardez le texte, parce que ça a Ă©tĂ© trĂšs bien mis en relief par la transcription, et tout d’un coup ça m’a sautĂ© aux yeux que c’est comme si ça voulait dire : point, Ă  la ligne, nouveau paragraphe. Quelque chose comme ça. Il y a une scansion. Et qui a Ă©tĂ© complĂštement enlevĂ©e de la transcription officielle, parce qu’effectivement, ça fait pas
, ça fait pas bien quoi.

Donc lĂ  il continue et il dit :

« Et puis je vais tout vous avouer, pourquoi pas ? »

Extraordinaire, avouer, passe encore ! mais « tout » ?

« Ce truc-lĂ , ce glissement de la foi, l'espĂ©rance et la charitĂ© vers la foire – je dis ça parce qu'il y a eu quelqu'un hier soir Ă  la confĂ©rence de presse Ă  trouver que j'allais un peu fort sur ce sujet de la foi et de la foire. C'est un de mes rĂȘves, Ă  moi. J'ai quand mĂȘme bien le droit, tout comme Freud, de vous faire part de mes rĂȘves. Contrairement Ă  ceux de Freud, ils ne sont pas inspirĂ©s par le dĂ©sir de dormir, c'est plutĂŽt le dĂ©sir de rĂ©veil moi qui m'agite. Mais enfin c'est particulier. »

Bon, tout ce paragraphe, on peut le considérer comme une espÚce d'aparté, de petit commentaire, je vous dis ça, et puis on va y revenir, et d'ailleurs ça se termine par :

«  Ouais. »

Alors c'est quoi cette histoire que le rĂȘve de Lacan, qui est le rĂ©veil, qui est de se rĂ©veiller, alors ça c'est trĂšs curieux cette histoire de rĂ©veil, parce que « rĂ©veil » on trouve ça
 Ă  peu prĂšs dans tous les enseignements mystiques il est question de rĂ©veil, il est question de l'affaire que nous dormons dans notre vie quotidienne et que, eh bien il y aurait des opĂ©rations mentales Ă  faire pour accĂ©der enfin Ă  l'Éveil, avec une majuscule de prĂ©fĂ©rence. Vous avez ça Ă  peu prĂšs Ă  tous les coins de rue, dans les enseignements dits Ă©sotĂ©riques, mystiques ou tout ça. Tout d'un coup Lacan nous parle de « moi ce qui m'intĂ©resse c'est l'Éveil ». Et l’Éveil, c'est quoi ? C'est par un rĂȘve, alors un rĂȘve qui m'Ă©veillerait dĂ©jĂ  – en gĂ©nĂ©ral les rĂȘves qui nous rĂ©veillent, c'est les cauchemars. Donc lui il parle de rĂȘve, et un rĂȘve ça serait quoi, ça serait qu'on glisserait de la foi vers la foire. Alors je ne sais pas ce que Lacan entend par foire, mais ce qu'il y a de sĂ»r c'est que ça a une rĂ©sonance un peu subversive, que nous serions dans un ronron, un ronron comme on dit, un ronron ensommeillĂ© et qu’il y aurait Ă  souhaiter, y aurait Ă  rĂȘver
 Alors il y a aussi une ambiguĂŻtĂ©, il dit « C'est un de mes rĂȘves » mais bien entendu quand il le dit comme ça, on a l'impression que c'est un de mes rĂȘves, Ă  moi, c'est-Ă -dire un de mes rĂȘves, comme quand on dit je rĂȘve d'aller un jour Ă  Venise, c'est-Ă -dire un rĂȘve au sens de vƓu. VoilĂ . Alors que quand on parle des rĂȘves de Freud, c'est le rĂȘve de l'injection Ă  Irma, c'est le rĂȘve de la monographie botanique, c'est-Ă -dire des "vrais rĂȘves", c'est-Ă -dire Lacan joue trĂšs explicitement sur l'ambiguĂŻtĂ© du mot rĂȘve, sur l'Ă©quivoque du mot rĂȘve.


 : est-ce qu'on ne peut pas entendre foire comme quelque chose qui foire ? qui rate ?

Jean Brini : Oui, ce n'est pas forcĂ©ment la foire du TrĂŽne ! Je ne sais pas, mais de toute façon rĂȘver que ça foire, c'est pareil, en quoi est-ce que ça me rĂ©veillerait quand ça foire ? Ça reste Ă  l'Ă©tat de question

Pierre CoĂ«rchon : Le mot d'esprit, il intĂšgre l'impossible, lĂ , il laisse entendre l’impossible. Dans "foirer", l'impossible il est intĂ©grĂ© quelque part. Il y a quelque chose de la foi qui chute, qui trouve son point d'arrĂȘt et qui intĂšgre l'impossible et puis il y a cette notion de grande foire gĂ©nĂ©rale dans laquelle on baigne, enfin, dans l'Ă©quivoque qu'il manie en acte il y a une rĂ©duction du symptĂŽme, de fait, dans la foi, dans le religieux.

Jean Brini : De la foi en tant que symptĂŽme ?

PC : Oui. [JB : D'accord] c'est-à-dire qu'il fait chuter le symptÎme en maniant l'équivoque dans le cadre de son enseignement

Jean Brini : C'est-Ă -dire qu'il nous donne un exemple de ce qu'il vient de dire.

PC : C'est ça, il acte, il pratique ce qu'il dit.

Jean Brini : Il nous donne une illustration in vivo de ce dont il vient de parler. C'est-Ă -dire le jeu de mots qui n'alimente pas trop le symptĂŽme, qui ne nourrit pas le symptĂŽme de sens. VoilĂ .

PC : Voilà, donc qui laisse l'énigme ouverte.

Jean Brini : Donc voilà. C'est-à-dire que cette foire ou ce foireux ou ce foiré, eh bien on reste avec ce
 voilà. Et alors ?

Elsa Caruelle (EC) : En mĂȘme temps, c'est pas la premiĂšre fois que Lacan parle de rĂ©veil, il me semble que c'est dans R.S.I. juste aprĂšs avoir parlĂ© d'HĂ©raclite. Il dit quelque chose autour d'une question de bateau, y a une sorte de bateau et il parle de son (inaudible28’09) Et ça me fait aussi penser que Melman a Ă©crit un article il y a pas mal d'annĂ©es qui est je crois « la vie est un songe » oĂč il dit quand mĂȘme qu'en rĂšgle gĂ©nĂ©rale on dort effectivement, on dort parce qu'on est endormi par notre fantasme, en fait c'est ça. Et moi ça ne me paraĂźt pas anodin que Lacan il amĂšne cette histoire de rĂ©veil en faisant allusion Ă  la question d'HĂ©raclite et du tonnerre etc., qui en fait ayant parlĂ© de la question du fantasme juste avant quand mĂȘme hein ?

Jean Brini : Oui, tout Ă  fait. Et du fantasme et de tamponner.

EC : Et en plus du cÎté de, ça serait la seule réalité à laquelle on aurait accÚs, ce serait celle du fantasme, c'est celle qui nous fait dormir quoi, qui nous endort.

Jean Brini : Et qui parle aussi dans cette pĂ©riode-lĂ  du bref instant de luciditĂ© au moment oĂč je me rĂ©veille le matin et puis ensuite je plonge dans le sommeil habituel qu'on appelle veille

EC. : Peut-ĂȘtre aussi, parce que vous parliez d'Ă©veil, foi/foire, le r-e lĂ , et puis le Ă©veil/rĂ©veil, on a aussi


Jean Brini : Ah oui, oui on peut aller jusqu'Ă  la lettre. Et d'ailleurs :

« Ouais.

Enfin ce signifiant-unité, c'est capital. »

Voyez, on attrape la logique de ce qu'il raconte et du coup dans la suite du texte, on s'aperçoit qu'on n'a pas trop foiré finalement. Donc le signifiant-unité. C'est capital. Alors c'est quoi ce signifiant-unité ? On y reviendra.

« C’est capital, mais ce qu'il y a de sensible c'est que sans ça, c'est manifeste, que le matĂ©rialisme moderne lui-mĂȘme, on peut ĂȘtre sĂ»r qu’il ne serait pas nĂ©, si depuis longtemps ça ne tracassait les hommes, et si dans ce tracas, la seule chose qui montrait ĂȘtre Ă  leur portĂ©e, c'Ă©tait toujours la lettre quand Aristote comme n'importe qui enfin se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il faut toujours une sĂ©rie de lettres, rhĂŽ, gamma, tau, exactement comme nous. Il n’y a d’ailleurs rien qui donne d'abord l'idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, au sens oĂč tout Ă  l'heure je crois que je l'Ă©voquais, du grain de sable – c'est peut-ĂȘtre aussi dans un de ces trucs que j'ai sautĂ©, peu importe – l'idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, l'idĂ©e dont j'ai dit que cela ne pouvait que se compter, et rien ne nous arrĂȘte dans ce genre
 Si nombreux qu'ils soient les grains de sable – il y a dĂ©jĂ  un ArchimĂšde qui l’a dit – si nombreux qu'ils soient, on arrivera toujours Ă  les calibrer. Mais tout ceci ne nous vient qu'Ă  partir de quelque chose qui n'a pas de meilleur support que la lettre. Mais ça veut dire aussi (je donnerai quelques indications aprĂšs, je voudrais aller jusqu'au bout du paragraphe, c'est-Ă -dire jusqu'au prochain « ouais ») parce qu'il n'y a pas de lettres sans de lalangue. C'est mĂȘme le problĂšme, comment est-ce que lalangue, ça peut se prĂ©cipiter dans la lettre ? On n’a jamais fait rien de bien sĂ©rieux sur l'Ă©criture. Mais ça vaut quand mĂȘme la peine, parce que c'est lĂ  tout Ă  fait un joint.

Ouais. »

Bon !


 : Moi, dans la version officielle, j’ai non pas « cela ne pouvait que se compter » mais « cela ne pouvait pas se compter », la version de l'Ali.

JB : Ce point-lĂ  n’est pas soulignĂ©.

(La derniĂšre relecture de La TroisiĂšme, qui devait remplacer la prĂ©cĂ©dente, n'est pas encore disponible dans le site des MathinĂ©es lacaniennes, Jean Brini dit qu’il a la version avec les corrections en bleu.)


 : c'est complĂ©tĂ© par ce qu’a dit ArchimĂšde dans la suite "si nombreux qu'ils soient, on arrivera toujours Ă  les calibrer"

JB : Oui, oui, oui. D'ailleurs Ă  ce propos-lĂ , c'est trĂšs marrant, parce que dans ce que je me prĂ©parais Ă  vous prĂ©senter dans la suite, c'est-Ă -dire pour l'atelier de topologie, ArchimĂšde a fait une estimation du nombre de grains de sable qui pourrait ĂȘtre contenu dans la sphĂšre des fixes. Et pour ça, il a introduit une notation, il faut que je la retrouve, voilĂ , alors je ne connais pas l'expression en grec mais la traduction en français ça donne :

« une myriade de myriades d'unités, du myriade de myriadiÚme ordre, de la myriade de myriadiÚme période ».

VoilĂ  l'expression et il paraĂźt que ça prend 7 mots grecs pour le dire. Et ça si on le traduit, sachant qu’une myriade[1] c'est 10 000, que donc une « myriade de myriade[2] c’est 10 puissance 8 », eh bien ça donne au total « 10 puissance 8 . 10 puissance 16 ».

left(left(10^8right)^{left(10^8right)}right)^{left(10^8right)}=10^{8cdot 10^{16}}

période

ordre

unités

C'est-à-dire 1, suivi de 8 « puissance 16 zéros ». C'est-à-dire en milliards ça donne : un 1 suivi de 80 millions de milliards de zéros !!!

Bien Ă©videmment, le poids de papier nĂ©cessaire pour l'Ă©crire est supĂ©rieur Ă  la masse de l'univers, donc c'est mĂȘme pas la peine d'en parler. Donc ArchimĂšde avait dĂ©jĂ  introduit une notation, et vous voyez bien, on en parlera tout Ă  l'heure, Lacan est parfaitement au fait du fait que ArchimĂšde a introduit cette notation pour calibrer, pour calibrer, si nombreux que soient les grains de sable, on arrivera toujours Ă  les calibrer. Calibrer n'est pas compter. Et ça c'est trĂšs important et Lacan est parfaitement au courant de cela.

Marcelo Gryner (MG) : Je crois que la difficultĂ© dans ce passage-lĂ , c'est bien parce que il dit que dans lalangue c'est difficile donc de faire le dĂ©coupage, sauf de la lettre, la seule chose qu'on peut dĂ©couper dans lalangue c'est la lettre, parce que sinon il y a de l'homophonie parfois, de l'Ă©quivoque ; avec le texte de Joyce, vous pouvez dĂ©couper Ă  des endroits diffĂ©rents certains passages parce que ce sont pas des mots tels qu'on les trouve dans le dictionnaire, mais au niveau de la lettre il y a un dĂ©coupage, c'est pour ça je vous demande, est-ce que vous pourriez nous dire ce passage oĂč il dit justement les rapports entre lalangue et la lettre parce que la lettre est le seul Ă©lĂ©ment vraiment discret, le seul Ă©lĂ©ment vraiment discontinu dans lalangue
(inaudible 31’56)

Jean Brini : On dĂ©borde sur ce que je voulais vous proposer dans la suite. Mais je vais quand mĂȘme essayer de retrouver la citation parce que ce que vous dites est extraordinairement liĂ© Ă  la question du continu. Il s'agit d'une citation de Hermann Weyl qui a Ă©crit un bouquin sur le continu au dĂ©but du XXe siĂšcle et qui contestait le fait que le continu puisse ĂȘtre apprĂ©hendĂ© Ă  partir de ses Ă©lĂ©ments, c'est-Ă -dire que considĂ©rer les nombres rĂ©els par exemple mais aussi bien lalangue comme une collection d'Ă©lĂ©ments c'est-Ă -dire de considĂ©rer lalangue comme quelque chose qui se dĂ©coupe en lettres et


MG : 
 chez Saussure dĂ©jĂ , comment il dit : je la prends et je l'apprends (du verbe apprendre), on voit bien que mĂȘme dans ces sons-lĂ , on peut le dĂ©couper de deux maniĂšres complĂštement diffĂ©rentes.

JB : Oui justement, Weyl va beaucoup plus loin que cela. Il dit, il souligne Ă  un autre endroit que la reconstruction mathĂ©matique du continu Ă  partir d'unitĂ©s indivisibles – il appelle ça la conception atomique –, il dit : il y a des lettres, ça veut dire il y a des atomes


X : C’est la conception de DĂ©mocrite. [JB : Hein ?] C'est DĂ©mocrite.

JB : 
 la conception de l'atome c'est-Ă -dire ce qui ne peut ĂȘtre divisĂ©, au dĂ©but du paragraphe Lacan nous parle du signifiant-unitĂ©. Il ne parle pas d'atome au sens de non, a-tome c'est ce qui ne peut pas ĂȘtre coupĂ©, il ne parle pas de ça mais il parle quand mĂȘme du signifiant-unitĂ©. Sa question, c'est toujours la mĂȘme, comment ça se fait qu'il y a de l'Un, et comment ça se goupille cette affaire ? Alors, Hermann Weyl dit :

« La reconstruction mathĂ©matique du continu Ă  partir d'unitĂ©s indivisibles, sĂ©lectionne dans la bouillie fluante du continu, en quelque sorte, un tas : individuel. Le continu est Ă©miettĂ© en Ă©lĂ©ments isolĂ©s et le fait de couler les unes dans les autres, qui est la caractĂ©ristique de toutes ses parties, – de couler les unes dans les autres, c'est-Ă -dire par exemple je l'apprends/ je la prends –, est remplacĂ© par certaines relations conceptuelles qui reposent sur le plus grand plus petit entre ses Ă©lĂ©ments isolĂ©s »,

ça c'est la contestation par Hermann Weyl de la conception d’un continu conçu comme une collection d’élĂ©ments : pour lui le continu n'a pas d'Ă©lĂ©ments mais qui n'a que des parties ; et en fait je pose la question parce qu'on a dĂ©jĂ  parlĂ© de cela la derniĂšre fois : quel imaginaire pourrait ĂȘtre reliĂ© Ă  ça ? Eh bien c'est trĂšs simple, c'est la goutte. Est-ce que, quand j'isole une goutte dans mon verre d'eau, je peux la sortir la goutte, je peux prendre un compte-gouttes, je peux aspirer un peu d'eau et puis j'aurais des gouttes mais puis-je considĂ©rer que mon verre d'eau est une collection de gouttes ? Ben non. Puisque quand je remets ma goutte dans l'eau, elle se (comme on dit) dissout, elle disparaĂźt. Et mĂȘme si c'est une goutte d'encre que je rajoute Ă  mon verre d'eau, eh bien pour la rĂ©cupĂ©rer, ça va ĂȘtre coton, une fois que je l'aurai mise dans le verre d'eau. C’est-Ă -dire, voilĂ , une image du continu, c'est-Ă -dire de ce qui n'a que des parties mais qui n'a pas d'Ă©lĂ©ment. Alors bien entendu, la physique moderne rĂ©cupĂšre cette affaire, en disant oui mais il y a les molĂ©cules d'eau. Et les molĂ©cules d'eau prĂ©cisĂ©ment c’est des individus que je peux compter, voir Avogadro et Cie. Je peux dire que dans mon verre d'eau, il y a quelque chose comme 10 « puissance 22 molĂ©cules ». Les molĂ©cules oĂč si je me mĂȘle de les diviser, ce ne sera plus de l’eau, je change la nature, si je me mĂȘle de casser la molĂ©cule d'eau c'est-Ă -dire que je fais quelque chose comme un changement, mĂȘme pas un changement d'Ă©tat, pire, un changement de matĂ©riel. On peut dire qu'il y a une espĂšce de balance entre le continu et le discret, dans la physique, mais dans lalangue aussi, et Lacan, lĂ  encore c’est Ă©tonnant puisqu'il utilise une mĂ©taphore d'origine chimique puisqu'il dit que la lettre est un prĂ©cipitĂ©, hein, un prĂ©cipitĂ© !

StĂ©phane Renard (SR) : Alors si on prend votre exemple chimique, Ă  partir des molĂ©cules d'eau, c'est la contiguitĂ© des molĂ©cules qui fait le continuum, et Ă  ce moment-lĂ  la continuité 

JB : 
 la continuité ou la contiguïté ?

SR : La contiguïté. [JB : Je suis d'accord] Et à ce moment-là on se retrouve avec la structure de l'inconscient et des lettres qui sont contiguës les unes aux autres en formant continuité, continuum et donc avec lalangue.

JB : Alors les lettres sont-elles des gouttes ou sont-elles des molécules ? C'est ça la question qu'on peut se poser. Si c'est des gouttes, ça veut dire que c'est un découpage fluctuant qu'on peut en permanence rediluer et réordonner autrement, si c'est des molécules elles sont, j'allais dire objectivement isolables, sauf que jamais personne a jamais vu une molécule d'eau, c'est une construction.

SR : Encore qu’on peut le prendre dans l'autre sens, c'est-Ă -dire que les lettres Ă©tant contiguĂ«s, la contiguĂŻtĂ© des lettres dans l'inconscient, c'est ce sur quoi on revient tout le temps, donc la contiguĂŻtĂ© Ă  l'intĂ©rieur de l'inconscient peut dĂ©terminer ce qu'il en est de lalangue et d'une continuitĂ© sans chercher Ă  savoir si on focalise la lettre en Ă©tant dans une structure, disons molĂ©culaire, ou dans une structure d'Ă©lĂ©ments, en gardant la lettre pour ce qu'elle est, c'est-Ă -dire l'Ă©lĂ©ment le plus rĂ©el qui soit et dont la contiguĂŻtĂ©, dont la somme des
, d’ailleurs on ajoute quelque chose, on complique un tout petit peu, mais dont la contiguĂŻtĂ© permet de dĂ©finir ce qui serait lalangue et ce qui serait l'inconscient. C’est-Ă -dire en fait la question c'est la question de la contiguĂŻtĂ© de la lettre.

JB : Alors la question de la contiguĂŻtĂ© de la lettre, lĂ  encore il y a toute une Ă©quipe qui travaille lĂ -dessus depuis 20 ans, et notamment
, je ne sais plus quel est le nom de cette Ă©quipe mais je crois que c'est Ă  Normale sup’ oĂč ils travaillent sur la question de la mĂ©rĂ©ologie, la science des voisinages. Je veux dire que le mot, quand je dis « ces 2 piĂšces sont contiguĂ«s » dans un appartement ou dans un immeuble, on va dire parce qu'elles ont une cloison commune, mais la cloison fait partie de quelle piĂšce ? Et c'est lĂ  que les ennuis commencent. C'est-Ă -dire que dire que deux lettres sont contiguĂ«s dans l'inconscient signifie qu'on les a dĂ©jĂ  sĂ©parĂ©es, en tant que lettres, et c'est trĂšs exactement ce que dit Hermann Weyl, quand il dit « on a remplacĂ© la bougie fluante du continu par un tas d'Ă©lĂ©ments – un tas, Ă©ventuellement non dĂ©nombrable hein, ça n’empĂȘche, mais un tas Ă©lĂ©ments – dans lesquels on tente de reconstituer la bouillie fluante avec des relations « plus petit, plus grand ». Il me semble que ce que vous proposiez pour lalangue, Ă  propos de la contiguĂŻtĂ© des lettres, c'est trĂšs exactement ça. Pour pouvoir dire ces 2 lettres sont contiguĂ«s, il faut dĂ©jĂ  les avoir diffĂ©renciĂ©es. Et le continu prĂ©cisĂ©ment pour Hermann Weyl, c'est « on ne peut pas les diffĂ©rencier »

Lenoir : À l'Ă©poque de Weyl, au dĂ©but du 20e, fin 19e, il y avait 2 courants en physique qui s'opposaient trĂšs violemment, c'est l'Ă©nergĂ©tisme et c'Ă©tait l'atomisme. Donc il y avait des courants tout Ă  fait officiels qui prĂ©tendaient qu'il n'y avait pas de parties insĂ©cables, qu'il n'y avait pas d'atomes [JB : Tout Ă  fait, oui ?] jusqu'Ă  ce qu'on arrive Ă  isoler l'atome mais ça Ă©tĂ© relancĂ© par la dĂ©composition de l'atome en diffĂ©rents quarks etc. etc. ce qui fait que cette question de l'Ă©nergĂ©tisme oĂč il n'y aurait pas de matiĂšre et puis les succĂ©danĂ©s qu'on peut retrouver maintenant dans la thĂ©orie des cordes, la chose n'est toujours pas rĂ©solue [JB : absolument] est-ce qu'il y a des grains de matiĂšre, est-ce qu'il y a des grains, des particules isolables ou des petits morceaux isolables ou est-ce qu'il y a quelque chose d'un continuum ? La question n'est toujours pas clairement rĂ©solue.

Jean Brini : Ce qui est tout Ă  fait extraordinaire c'est que Lacan ne prononce jamais le mot continu et il me semble que ce n'est pas par hasard, c'est-Ă -dire que quand il parle de lalangue on a trĂšs envie de dire que la lettre c'est un dĂ©coupage et que la lettre c'est du discret que lalangue c'est du continu etc. on a trĂšs envie de faire ça et Lacan ne va jamais jusque-lĂ . C'est tout prĂšs. Parce qu'un prĂ©cipitĂ© par exemple, un prĂ©cipitĂ© ce n'est pas des grains. Quand on fait une rĂ©action chimique de prĂ©cipitation, il n'y a pas des grains qui tombent au fond. Il y a juste quelque chose qui est un changement d'Ă©tat, il y a du solide qui apparaĂźt dans le liquide. Mais le solide n'est pas du tout organisĂ© en grains. Donc la lettre dans ce cas-lĂ , elle n'est pas strictement discrĂšte, bien qu'elle ne puisse apparaĂźtre que, alors lĂ  je prends un terme de Weyl, dans la bouillie de lalangue. Mais on peut aussi se poser la question, c'est que lalangue elle-mĂȘme n'est pas une bouillie complĂšte, en ce sens que lalangue anglaise et lalangue française, ce n'est pas la mĂȘme. Donc dĂ©jĂ  dans lalangue il y a quelque chose qui ressemble Ă  une structure sans en ĂȘtre une. VoilĂ , on n'a pas forcĂ©ment des rĂ©ponses.

... : Est-ce que ce n'est pas la clé de l'équivoque ?

PC : Quand mĂȘme, lĂ , il ne faut peut-ĂȘtre pas oublier Ă  cet endroit, enfin la dimension mĂ©tonymique aussi du terme prĂ©cipitĂ©.

JB : Le terme métonymie n'apparaßt pas là, enfin dans ce paragraphe-là.

PC : Mais le temps, la question du temps, parce que la prĂ©cipitation dans le jeu de l'Ă©quivoque c'est aussi, il l'utilise d'ailleurs souvent comme ça : se hĂąter / la fonction de la hĂąte / la prĂ©cipitation aussi dans la hĂąte, [JB : Ah bien je n'y avais pas pensĂ© Ă  celle-lĂ  ! La prĂ©cipitation pour moi c'Ă©tait un prĂ©cipitĂ© chimique mais que ce soit la prĂ©cipitation temporelle de la hĂąte, ça c'est
, ah voyez !], avec ces signifiants-lĂ , avec le questionnement permanent de l'articulation au temps aussi, de Lacan, il me semble qu'on ne peut pas non plus dĂ©gager, on ne peut pas seulement ĂȘtre
, partir sur la dimension imaginaire de la mĂ©taphore, enfin. Il y a aussi la mĂ©tonymie qui s'articule Ă  ce moment-lĂ  dans le jeu de l'Ă©quivoque

EC : Ce serait intĂ©ressant de se dire que dans le mĂȘme mot il puisse y avoir Ă  la fois mĂ©taphore et mĂ©tonymie, que ces 2 processus-lĂ  soient prĂ©sents.

PC : VoilĂ . Dans le nouage et sur son cĂŽtĂ© Ă©crit, mĂȘme s'il ne le dit pas comme ça il y a quand mĂȘme aussi l'articulation mĂ©tonymique en mĂȘme temps que la mĂ©taphore.

EC : Ça fait penser Ă  comment il Ă©crit l'instance de la lettre oĂč ces 2 processus il les met en Ɠuvre dans son Ă©criture mĂȘme en fait c'est [JB : Oui] Moi, j'avais une question, sur les lettres proprement dit, c'est toujours la lettre, « Aristote comme n'importe qui enfin se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il faut toujours une sĂ©rie de lettres, rhĂŽ, gamma, tau » et moi je me suis dit il y en a 3, et pensant Ă  La lettre volĂ©e, je me suis dit pourquoi il n'y en a pas 4 ?

JB : je n'ai pas... Ah ! Si, si, si. C'est tout simplement parce que lĂ  oĂč Aristote introduit des lettres, c'est dans le syllogisme, donc il y a homme, il y a mortel, il y a Socrate. Il y en a 3. Tous les A sont B, tous les B sont C, donc tous les A sont C.

Lenoir : Dans la transcription que j'ai, c'est : rhĂŽ, sigma, iota. R.S.I., qui nous parlent plus.

JB : Ah oui !

M de L : Ce n'est pas ça qui est dit dans l’enregistrement, c'est rhî, gamma, tau.

JB : Vous persistez sur le fait qu'il dit rhĂŽ, gamma, tau. [Oui] D'accord.

Je ne me souviens plus des lettres qu'emploie Aristote, je pense que c'est dans Les Premiers analytiques, quand il introduit des lettres, il me semble, comme il cite Aristote Ă  la ligne prĂ©cĂ©dente, comme Aristote quand il se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il lui faut toujours une sĂ©rie de lettres, il me semble que la rĂ©fĂ©rence c'est ça, est aux Premiers analytiques, et du coup, c'est pour ça qu'il y en a 3. Je ne vois pas d'autres possibilitĂ©s mais bon. Enfin voyez, la question Ă  laquelle on n'a pas accĂšs plus loin, c'est-Ă -dire, bon lĂ  maintenant on est obligĂ©, comment dire, de se retourner vers les gens qui rĂ©flĂ©chissent Ă  ça depuis des siĂšcles, c'est la question entre le discret le continu et la question de lalangue, les signifiants, les lettres. VoilĂ . Sachant que dans le cas particulier ce qu'il dit c'est quand mĂȘme important, c'est, bon, pour pouvoir dire, tel ensemble, je ne sais pas, par exemple l'ensemble des jours de la semaine a 7 Ă©lĂ©ments, il faut au prĂ©alable que nous ayons dĂ©jĂ  accĂšs Ă  la lettre. Eh bien pour ça, il faut au prĂ©alable que nous ayons accĂšs Ă  la lettre, non pas Ă  des lettres mais Ă  la notion de lettre.

PC : mais c'est pour ça que la partie pour le tout, ça, ça vient bien articuler la question mĂ©tonymique, mĂȘme s'il ne le situe pas expressĂ©ment Ă  cet endroit-lĂ , nous nĂŽtre symptĂŽme justement, mais c'est ça l'enjeu de l'Ă©criture c'est peut-ĂȘtre qu'elle raccroche du cĂŽtĂ© de la mĂ©tonymie parce que notre symptĂŽme du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore c'est de partir sur le dĂ©filĂ© des mĂ©taphores et des images, de la physique et de la chimie. Mais justement dans ce qu'il articule de la question de l'Ă©criture, il y a quelque chose qui rabat logiquement sur la dimension mĂ©tonymique et sur l'Ă©criture mĂȘme parce que c'est du nƓud dont il nous parle et c'est de l'Ă©criture du nouage aussi, le joint dont il parle avec la lettre c'est aussi la question du (?48’42) de l'objet, enfin c'est tout ça dont il nous parle.

JB : Est-ce que tu serais d'accord pour dire que, j'essaie de retrouver c'est dans La science et la vĂ©ritĂ©, oĂč il y a la vĂ©ritĂ© comme cause et il y a les 4 causes d’Aristote et la psychanalyse serait du cĂŽtĂ© de la vĂ©ritĂ© comme cause matĂ©rielle, est-ce que tu serais d'accord pour dire que la mĂ©tonymie serait du cĂŽtĂ© de la cause matĂ©rielle, c'est-Ă -dire de quelque chose qu'il appelle la matĂ©rialitĂ© stupide du signifiant par opposition Ă  ce qui serait du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore avec un dĂ©ploiement imaginaire. Est-ce que tu serais d'accord pour dire ça ? que la cause matĂ©rielle serait du cĂŽtĂ© de la mĂ©tonymie, plutĂŽt.

PC : Oui, du cÎté de la substance un peu.

JB : VoilĂ . Ce que Freud disait Ă  sa façon quand il Ă©crivait Ă  Fliess "bon, il faut que je retourne au garde-manger", et ce qu'il appelait le garde-manger, c'est-Ă -dire l'armoire Ă  provisions, c'Ă©tait les rĂȘves, l'inconscient, dans lequel il allait puiser ce qu’il appelait du matĂ©riel, du matĂ©riel au sens de matĂ©riau. Et lĂ  encore matĂ©riau, Ă  nouveau, pour que je puisse aller le chercher, m'en emparer en tant que sujet il faut qu'il soit prĂ©cipitĂ© en lettres, parce que de lalangue je ne peux rien m'emparer, au sens d'une jouissance juridique, je peux en jouir, j'ai la jouissance de cet appartement, j'ai la jouissance de cette lettre et donc je peux aller chercher cette lettre en tant que matĂ©riel, dans l'inconscient, dans l'armoire Ă  provisions. Enfin bon c'est comme ça que je le voyais. On a encore 5 minutes.

« Ouais.

Donc que le signifiant soit posĂ© par moi comme reprĂ©sentant un sujet auprĂšs d'un autre signifiant, c'est la fonction qui s'avĂšre de ceci, comme quelqu'un aussi l'a remarquĂ© tout Ă  l'heure, faisant quelque sorte frayage Ă  ce que je puis vous dire, c'est la fonction qui ne s'avĂšre qu'au dĂ©chiffrage qui est tel, que nĂ©cessairement c'est au chiffre qu'on retourne, et que c'est ça le seul exorcisme dont soit capable la psychanalyse, c'est que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait que le symptĂŽme, c'est quelque chose qui avant tout ne cesse pas de s'Ă©crire du rĂ©el, et qu'aller Ă  l'apprivoiser jusqu'au point oĂč le langage en puisse faire Ă©quivoque, c'est lĂ  par quoi le terrain est gagnĂ© qui sĂ©pare le symptĂŽme de ce que je vais vous montrer sur mes petits dessins, sans que le symptĂŽme se rĂ©duise Ă  la jouissance phallique. »

Ça fait beaucoup de choses, c'est une seule phrase, je n'ai pas pu m'arrĂȘter avant parce que c'est une seule phrase mais quand mĂȘme, il me semble que ce paragraphe-lĂ  entre deux "Ouais", il sera nĂ©cessaire d'y revenir, en ce sens que le dĂ©chiffrage, dit-il, alors lĂ , bon, reprĂ©senter un sujet pour un autre signifiant c'est une fonction qui s'avĂšre, et vous entendez la vĂ©ritĂ©, qui s'avĂšre, c'est-Ă -dire qu'une fonction pourrait ĂȘtre parfaitement imaginaire, illusoire ; elle s'avĂšre en ce sens qu'elle est vĂ©rifiable, quand il utilise le mot "avĂšre" il renvoie Ă  la vĂ©ritĂ© de sa formule. « C'est la fonction qui ne s'avĂšre qu'au dĂ©chiffrage qui est tel, que nĂ©cessairement c'est au chiffre qu'on retourne », et ça c'est quelque chose qui est tout Ă  fait connectĂ© Ă  la dĂ©marche de Freud dans Le mot d'esprit, en ce sens que, le mot d'esprit est divisĂ© en 2 parties, partie analytique et partie synthĂ©tique, ensuite il y a la partie thĂ©orique. L'analytique, c'est quoi ? C'est : je veux savoir qu'est-ce que c'est un mot d'esprit, qu'est-ce que fait qu'un mot d'esprit en est un ? Pour faire ça, je vais procĂ©der Ă  la dĂ©composition de ce mot d’esprit, jusqu'Ă  ce que ça n'en soit plus un. Je vais l'expliciter, je vais mettre Ă  plat, "famillionnaire", je vais regarder la technique, regardez l'intention. Je vais tout mettre Ă  plat jusqu'Ă  ce que ma mise Ă  plat fasse disparaĂźtre le caractĂšre de mot esprit. Et quand ça aura disparu, j'aurai peut-ĂȘtre rĂ©ussi Ă  attraper ce qui fait le mot d'esprit. Ça c'est la partie analytique, c'est-Ă -dire le dĂ©chiffrage, le dĂ©-chiffrage, parce que le point de dĂ©part c'est quand mĂȘme qu'un mot d'esprit, comme un rĂȘve, comme un lapsus, c'est d'abord chiffrĂ©. ChiffrĂ©, il faut l'entendre au sens cryptographique hein ! C’est-Ă -dire, chiffrĂ©, au sens oĂč il y a un code, il y a une mĂ©canique, et une combinatoire qui a organisĂ© la chose d'une matiĂšre littĂ©rale, une combinatoire littĂ©rale qui va organiser les choses, cette combinatoire littĂ©rale il faut que je la dĂ©chiffre pour arriver Ă  faire valoir ce qui du mot d'esprit en fait un.

Mais ensuite, ensuite il y a la partie synthĂ©tique, c’est-Ă -dire la question : quel est le moteur du mot d'esprit ? Comment est-ce que ça se chiffre ? Qu'est-ce qui est Ă  l'Ɠuvre dans ce qu'il faut bien appeler un acte, qu'est-ce qui est Ă  l'Ɠuvre dans ce qu'il faut bien appeler "je fais un mot d'esprit" , il y a quelqu'un qui s'engage. Et c'est lĂ  que s'avĂšre que le signifiant est ce qui reprĂ©sente un sujet, et c’est lĂ  qu'on aperçoit le sujet. Ce n'est pas dans le dĂ©chiffrage qui n'est rien d'autre qu'une mĂ©canique combinatoire qu'on met au jour, qui dĂ©truit le mot d'esprit, il le dit lui-mĂȘme, quand j'explicite le mot d'esprit, quand je le mets Ă  plat, je ne sais plus quel est le terme exact qu'il utilise, mais il y a un aspect de dissociation, de dĂ©faire, de dĂ©nouer, dans l'espoir que dans le cours de ce dĂ©nouage j'aperçoive la quintessence. Mais ensuite, le signifiant c'est ce qui reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant, le sujet, il est lĂ , non pas au moment du dĂ©chiffrage, mais au moment du chiffrage. C'est ce sujet-lĂ  qui m'intĂ©resse, celui par lequel jaillit le famillionnaire. Quelle idĂ©e gĂ©niale ! C'est pas sidĂ©ration et lumiĂšre parce que ça c'est la tierce personne, la sidĂ©ration et la lumiĂšre c'est celui qui entend le mot d'esprit, qui dit c'est quoi qui me raconte ? Ah bien oui, d'accord ! Et rire.

Mais celui qui chiffre c'est encore autre chose. Et c'est ce sujet-lĂ  qui est notre sujet, le sujet de l'inconscient. VoilĂ  une premiĂšre chose de la maniĂšre dont je l'entends, en ce sens qu'il dit c'est pour ça qu'il dit que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, et le chiffre c'est ce qui fait le symptĂŽme. Alors ensuite, je vais m'arrĂȘter lĂ  parce qu'il est 10 heures, il y a l'autre partie qui concerne le nƓud, « c'est que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait le symptĂŽme, c'est quelque chose qui est avant tout ne cesse pas de s'Ă©crire du rĂ©el ». Alors lĂ  on va avoir vous savez le schĂ©ma avec les cornes et oĂč on voit que le symptĂŽme dans le schĂ©ma de La TroisiĂšme, c'est ce qui, du rĂ©el, vient s'inscrire dans le champ du symbolique. On s'arrĂȘte et ensuite atelier de topologie, analyse non standard. Ça existe l'analyse non standard. Ça n'a rien Ă  voir avec l'analyse.

Transcription : M. de Lagontrie

Relecture : Jean Brini

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[1] myriade (104) = 10 000

[2] une myriade de myriades, soit

Groupe de travail sur la TroisiÚme: résumé de la premiÚre moitié

Je pense donc je suis. je pense donc se jouit.

Voilà le franchissement traversé dans la TroisiÚme.

Le je suis du nobliau, Lacan l’attribue Ă  l’enseignement des jĂ©suites. Signalons l’importance des jĂ©suites qui apparaissent ici associĂ©s Ă  Descartes, mais qui plus tard sera aussi une influence majeur chez Joyce, sans oublier que Lacan lui mĂȘme a Ă©tĂ© au collĂšge Stanislas.

 

Ce «je» du je suis c’est «mon sujet Ă  moi, le «je» de la psychanalyse. Et c’est un symptĂŽme, que Lacan interprĂšte en jouant sur l’équivocitĂ©. A quoi il pense avant de conclure qu’il suit?  «Il suit» la musique de l’ĂȘtre. Il pense du savoir de l’école de ses maĂźtres, les jĂ©suites. Ce savoir ne va pas trĂšs loin. Il y a de l’eau dans le gaz... parce que ce je suis est aussi paumĂ© que quiconque du fait de parler de lalangue, du fait d’avoir un Inconscient.

 

L’ĂȘtre n’a rien de suprĂȘme, le «je suis», qui vise une conjonction de l’ĂȘtre avec la connaissance, est Ă  rejeter et en tant que tel, ça reparait dans le RĂ©el. (le mot rejet insistera plus loin, avec un autre sens)

 

La question serait alors: comment ce je souis «forclos» - c’est le terme qu’emploie Lacan comme synonyme de rejet - reparaĂźt-t-il dans le RĂ©el comme Jouissance ?

 

La contrepÚterie, «je souis => se jouit» en est une réponse? Est-ce que «se jouit» interprÚte la vérité du «je souis»?

 

Passons vite fait sur le conjugaisons du verbe ĂȘtre dans ses diffĂ©rents temps:

Fui: phonétiquement rien à voir, on entend «fuir»

De mĂȘme que stat: estar, en espagnol

Le verbe ĂȘtre a une fonction de «copule» dans les langues indo-europĂ©ennes, dit Lacan en s’appuyant sur l’emploi du est, e-s-t, en logique:

 

Wiki:  Les syllogismes sont constituĂ©s de propositions, ou affirmations faites d'un sujet (S) reliĂ© par une copule Ă  un prĂ©dicat (P). La copule est introduit un rapport entre les deux concepts S et P. Ce rapport doit ĂȘtre apprĂ©hendĂ© sous l'angle de la comprĂ©hension (dĂ©signe en logique l'ensemble des qualitĂ©s et des caractĂ©ristiques propres Ă  un ensemble, ou classe, d'objets) et de l'extension (l'ensemble des objets qui possĂšdent ces qualitĂ©s et propriĂ©tĂ©s en commun)

 

Ainsi, ce verbe «ĂȘtre» prĂ©figure le verbe incarnĂ©, que son texte fait apparaĂźtre avec le subjonctif: qu’il soit! Qu’il soit le Dieu du dire, le Dieure, qui fait ĂȘtre la vĂ©ritĂ©.

 

 

 

Lacan pose ensuite le Un comme Ă©tant le Symbolique, l’Imaginaire et le RĂ©el,  pris dans ce sens (SIR, IRS, RSI).

 

AprĂšs avoir dĂ©calĂ© l’ĂȘtre du «je souis», il passe au «je pense», c’est-Ă -dire, Ă  la pensĂ©e.

Une phrase pour le moins étrange la définit:

La pensĂ©e consiste dans le fait que des mots introduisent quelques reprĂ©sentations imbĂ©ciles dans le corps. C’est l’Imaginaire qui du coup redĂ©gueule ensuite une vĂ©ritĂ©.

Si le sens se loge dans le corps (I), cela donne les deux autres (S et R) comme sens. Il y dĂ©nonce l’idĂ©alisme philosophique qui soulage tout le monde en agitant le grelot du sens.

 

La philosophie aurait fait entrer dans la tĂȘte des mots qui du fait d’ĂȘtre entrĂ©s dans la tĂȘte deviennent des reprĂ©sentations imbĂ©ciles.

La pensĂ©e n’est concevable que si on dĂ©tache les mots du sens philosophique habituel. Ils pourraient rentrer ailleurs dans le corps, dans les peauciers du front par exemple, qui font qu’on se roule ensuite en boule comme un hĂ©risson. On peut aussi penser avec les pieds. C’est lĂ  que je voudrais que ça entre: l’I, le S et le R sont faits pour aider les analystes Ă  frayer leur chemin.

 

AprĂšs le dĂ©gagement du je pense donc je suis cartĂ©sien, Lacan enchaine avec le noeud et l’objet a. Il dira:

Il s’agit chez les analystes de laisser quelque chose dans le noeud, d’y laisser cet objet insensĂ© qu’est l’objet a.

C’est ça qui s’attrape au coincement.

C’est Ă  l’attraper juste que vous pouvez rĂ©pondre Ă  votre fonction: l’offrir comme cause de son dĂ©sir Ă  votre analysant.

 

Si le «je souis» est rejetĂ©, il s’ensuit ce qu’il faut ĂȘtre: il faut ĂȘtre le noeud. Il faut l’ĂȘtre, hurle Lacan.

Et ensuite, il passe indistinctement Ă  la notion d’ĂȘtre, non pas le noeud mais le semblant de l’objet a. Comme si les deux, noeud et objet a, s’impliquaient rĂ©ciproquement? On pourrait alors dire: l’analyste en Ă©tant le noeud, il dĂ©signe la place de a. Et en Ă©tant le semblant de a, il montre l’efficace du noeud.

 

La difficultĂ© Ă©tant qu’il s’agit d’ĂȘtre le semblant de quelque chose dont on n’a pas d’idĂ©e. C’est la dĂ©finition de l’objet a. En tout cas, Lacan dit clairement qu’avant qu’il l’ait inventĂ©, qu’il l’ait Ă©crit, ce n’était qu’un trou. Maintenant, l’objet a s’écrit et ce trou, ce n’est pas n’importe quel trou. Il ne suffit pas de faire l’éloge du trou. Nous avons affaire Ă  un trou structurĂ©, bordĂ© par RSI. C’est cela qui opĂšre dans l’analyse. Et RSI, les trois catĂ©gories, ne peuvent Ă©merger qu’au sein du DA.

Et ils ont Ă©mergĂ© parce que Lacan «n’a eu qu’à suivre», comme Descartes a suivi la musique de l’ĂȘtre, Lacan aurait suivi les indices qui lui ont permis d’écrire «objet a».

 

Une fois posĂ© de DA, Lacan avance qu’il Ă©claire les autres discours, mais il ne les invalide pas. L’HystĂ©rique, le MaĂźtre, l’Universitaire continuent d’exister. Le maĂźtre, par exemple, veut que ça roule, que les choses aillent au pas de tout le monde. Mais le RĂ©el, il entrave cette marche. Le RĂ©el dĂ©couvre la place du semblant en jeu. Place qui est Ă  dĂ©finir mathĂ©matiquement pour ne pas l’imaginariser. Lacan dĂ©finit alors le RĂ©el comme la modalitĂ© logique de l’impossible, notion chĂšre et nĂ©cessaire aux scientifiques.

 

Les choses roulent tant qu’elles se soutiennent du semblant.

 

Mais Lacan nous dit que pendant des  siĂšcles on a cru «tout possible». Dieu avait fait de son mieux, il fallait que les choses soient possibles ensemble. J’ajouterais: il fallait que toutes les choses soient possibles ensemble. PossibilitĂ© assurĂ©e par Dieu justement.

Dieu le voulait ainsi, et ça soulageait tout le monde que le verbe de la copule  fasse rapport.

 

Remarquons cette phrase: que tout soit possible ensemble. Cet ensemble total implique l’idĂ©e de l’existence d’un monde. Or l’analyse nous montre que le monde est imaginaire.

C’est ici qu’il revient sur la phrase Ă©trange du dĂ©but:

Par le DA nous savons que le monde est imaginaire parce que ce discours permet de rĂ©duire la fonction de la reprĂ©sentation, en la mettant lĂ  oĂč elle est: dans le corps. (notion dĂ©jĂ  avancĂ©e dans le sĂ©minaire sur l’Angoisse)

Et Lacan revient ici sur l’idĂ©alisme philosophique Ă  situer Ă  une Ă©poque oĂč il n’y avait pas encore de science. On sous-entend, qui vienne justement introduite l’existence d’un RĂ©el.

 

Il n’y a pas de monde contenant un tout qui soit possible. Il y a le RĂ©el qui n’est pas universel. Il n’est tout qu’au sens stricte de ce que chacun de ses Ă©lĂ©ments soit identique Ă  soi-mĂȘme, mais Ă  ne pouvoir se dire pantes. Il n’y a pas «de tous les Ă©lĂ©ments», il n’y a que des ensembles Ă  dĂ©terminer dans chaque cas.

Ceci n’a le sens que de ponctuer ce n’importe quoi le signifiant-lettreS1 sans aucun effet de sens, homologue de l’objet a.

Et S1, agent du DM devient homologue de l’objet a.

 

Lacan s’autocritique d’avoir voulu les marier, Ă©tablir le rapport entre S1 et a, indiquant par lĂ  la vanitĂ© de tout coĂŻt avec le monde, ou de coĂŻt avec la connaissance. (Rappelons nous de la «conjonction de l’ĂȘtre avec la connaissance» du dĂ©but qui caractĂ©rise le je suis quand il n’est pas rejetĂ©).

 

Suit une autre phrase, je ne dirai pas étrange, mais fondatrice:

 

Il n’y a rien de plus dans le monde qu’un objet a, chiure ou regard, voix ou tĂ©tine qui refend le sujet et le grime en ce dĂ©chet qui lui au corps ex-siste.

(Il n’y a dans le monde que l’objet a

qui divise le sujet

et le maquille en une ordure, un reste (on a envie de dire: qui grimace)

qui ex-siste au corps.)

 

C’est un reste du corps, un morceau qui se dĂ©tache du corps et qui donc lui ex-siste, qui prend cette fonction d’objet a.

 

 

 

Est-ce que la psychanalyse est un symptĂŽme?

Un symptĂŽme est ce qui vient du RĂ©el, un bec vorace qui ne se referme qu’à se mettre du sens sous la dent.

De deux choses l’une: ou bien ce sens le fait prolifĂ©rer ou bien il en crĂšve.

Comment faire pour que le Réel du symptÎme crÚve?

Il faudra dĂ©finir le sens du symptĂŽme autrement. Ce n’est pas celui qui le fait prolifĂ©rer ou crever. Le sens du symptĂŽme c’est le RĂ©el. Le mĂȘme qui entrave le discours du MaĂźtre. (Et ce n’est pas l’esclave qui s’y accommodait trĂšs bien, il Ă©tait chrĂ©tien avant terme.)

 

Le sens du symptĂŽme dĂ©pend de l’avenir du RĂ©el, et donc, de la rĂ©ussite de la psychanalyse. On demande au DA de nous dĂ©barrasser et du RĂ©el et du symptĂŽme. Si elle rĂ©ussit, on peut s’attendre au retour de la vraie religion, qui sanctifie tous les espoirs. Mais si elle rĂ©ussit, on l’oubliera, comme n’importe quelle vĂ©ritĂ©. Tout dĂ©pend de l’insistance du RĂ©el. S’il insiste, elle Ă©choue. Et au symptĂŽme de se multiplier.

 

Est-ce que la psychanalyse est un symptĂŽme social?

Il n’y a qu’un seul symptĂŽme social: chaque individu est un prolĂ©taire, et du coup il n’a aucun discours pour faire lien social, ou semblant. Voir Marx.

 

La psychanalyse a une autre consistance que les autres discours: elle est un lien à deux, en quoi elle se trouve à la place du manque de rapport sexuel,  qui manque dans toutes les formes de sociétés, et qui est lié à la vérité qui fait structure de tout discours. Pas de véritable société fondé sur le DA.

 

L’avĂ©nement du RĂ©el ne dĂ©pend pas de l’analyste. L’analyste a pour mission de le contrer.

Mais le RĂ©el pourrait s’emballer, voire la science qui risque de produire une bactĂ©rie qui pourrait finir avec la vie du parlĂȘtre.

Ce qui rĂ©duit la vie Ă  l’infection qu’elle est. Or la mort est Ă  localiser Ă  ce qui dans lalangue en fait signe. (signe de vie ou de mort? Plus loin, seuls les linguistes pensent que lalangue est animĂ©e)

 

Lalangue fait homophonie de voeux et veux, deux et d’eux, non et nom.

Ce qu’il faut concevoir c’est qu’on a affaire Ă  des dĂ©pĂŽts, des alluvions, des pĂ©trifications qui rĂ©sultent de l’usage, du maniement par un groupe de son expĂ©rience inconsciente.

 

Lalangue véhicule la mort du signe.

-l’Ics est structurĂ© comme un langage

-lalangue joue contre son jouir

-elle s’est faite de ce jouir mĂȘme.

 

Le savoir supposĂ© de l’analyste n’est pas supposĂ© Ă  tort s’il sait:

que l’Ics consiste en un savoir qui s’articule de lalangue,

que le corps ne s’y noue que par le RĂ©el dont il «se jouit».

 

Mais le corps est à comprendre au naturel comme dénoué, séparé de ce Réel, qui ainsi ex-siste en faisant sa jouissance, tout en lui restant opaque.

 

Le RĂ©el est ici l’abĂźme moins remarquĂ©, que ce soit lalangue qui cette jouissance la civilise, la dĂ©veloppe, qui fait que le corps jouit de l’objet a. De coup, dans DA, il devient le noyau Ă©laborable de la J, mais il ne tient (l’objet a) qu’à l’existence du noeud, au trois consistances qui le constituent.

 

Il sera question dans la suite du texte des trois jouissances.

 

La jouissance du corps est jouissance de la vie. Elle est sĂ©parĂ©e par l’objet a de la jouissance phallique. Celle-ci Ă©tant qualifiĂ©e d’anomalique Ă  la jouissance du corps.

La jouissance phallique est hors-corps. La premiĂšre masturbation crĂšve l’écran dit Lacan en se rĂ©fĂ©rant Ă  Saint SĂ©bastien. (dans le sĂ©minaire sur l’Angoisse, Lacan fait du phallus un quant Ă  soi que le sujet ne projette pas dans l’image spĂ©culaire)

 

Le corps n’entre dans l’économie de la J qu’à partir de l’image du corps.

Le rapport de l’homme avec son corps est imaginaire, voire la portĂ©e que prend l’image au dĂ©part. La raison est rĂ©elle: la prĂ©maturation Ă  la naissance.

L’image anticipe la maturation du corps. Cela comporte nĂ©cessairement l’impression que le semblable prend sa place. Il le vomit donc.

L’homme est plus proche Ă  lui-mĂȘme dans son ĂȘtre que dans son image.

Voir ici l’emploi du mot ĂȘtre, aprĂšs un long retour qui l’a nettoyĂ© de sa signification imaginaire.  Voir ici, ĂȘtre le noeud comme seule façon de concevoir ce dont il s’agit?

En tout cas, il y a une fente entre le semblant et le prochain. Le sujet hait son semblable, qui lui prend sa place, celle qui occupe l’image, sa propre image. Or, Lacan introduit ici la notion d’ĂȘtre et de prochain qui s’y diffĂ©rentie.

 

Quelle serait la jouissance de l’animal?

Et celle des plantes?

Le nouveau testament se trompe: la plante jouit de tisser et filer. Le monde vĂ©gĂ©tal c’est du filage.

Peut-on alors affirmer que la vie implique jouissance? Si elle est douteuse pour la plante, elle ne l’est pas pour la parole: La jouissance fait dĂ©pĂŽt dans lalangue, en la mortifiant. Elle se prĂ©sente comme du bois mort, ce qui tĂ©moigne que la vie est de l’ordre du vĂ©gĂ©tal, dont le langage fait rejet. (rejet: pousse vĂ©gĂ©tale)

 

On fait dire n’importe quel sens à n’importe quel mot.

 

Sur les trois vertus théologales: foi, espérance et charité: ces femmes expriment le Réel: elles sont pas toutes.

Les jeux de mots de Lacan foire, laisse-espĂšre-ogne, et archiratĂ© c’est une incidence plus effective que les questions de Kant pour le symptĂŽme. L’aborder Ă  partir de l’équivoque est plus porteur que les rationalisations de Kant qui entretiennent en tant que telle la nĂ©vrose universelle soumis au principe de rĂ©alitĂ©, au fantasme. La rationalisation dĂ©lirante de Kant voile le fait que l’Eglise veille.

 

L’interprĂ©tation doit viser le jeu de mots pour ne pas nourrir le symptĂŽme de sens.

 

 

Le Signifiant unitĂ© est Ă  voir dans la lettre depuis Aristote. C’est de lĂ  qui dĂ©coule l’idĂ©e d’élĂ©ment. Et la lettre en est le meilleur support. Il n’y a pas de lettre sans lalangue. Comment lalangue peut-elle se prĂ©cipiter dans la lettre?

Les épiphanies de Joyce, conférence d'Esther Tellermann

Les épiphanies de Joyce

Esther Tellermann

 

Comme celle d’Antonin Artaud, l’Ɠuvre de Joyce joue de l’illisible. Aux limites du hors sens, de la dĂ©sarticulation de la langue, le poĂšte crĂ©e une langue nouvelle, lui donne un autre usage.

Artaud dans les Ɠuvres ultimes que sont  SuppĂŽts et Suppliciations(1) de 1947 et  les Cahiers d’Ivry (2) (ensemble de plus de deux mille pages de cahiers, de dessins composĂ©s dans la Maison de santĂ© d’Ivry de 1947 Ă  1948), Joyce dans son « Finnigan’s Wake ».

 

Se donner ici un corps Ă©crit n’a rien d’une pratique surrĂ©aliste, cadavres exquis ou associations libres. C’est faire affleurer lalangue, ce qui ne cesse de s’écrire, c’est aller dans les deux cas, lĂ  oĂč seul le pervers se risque, selon le parallĂšle que fait Lacan entre perversion et sublimation dans son SĂ©minaire L’Éthique. C’est aller au–delĂ  du centre de la vacuole figurant le principe de plaisir, de la limite oĂč s’arrĂȘte la jouissance, mais Ă  y laisser parler le babil qui nous constitue, la lettre et son irruption, Ă  tĂ©moigner de cette transgression par une Ɠuvre –que nous ne cesserons de commenter... De cette expĂ©rience, les Épiphanies de Joyce semblent donner des restes comme c’est son procĂšs qu’Artaud dĂ©voile, dans sa violence.

Notre fascination tient sans doute Ă  cet espace « au-delà » oĂč nous promĂšne ces deux Ɠuvres mais un « au-delà » qui va devenir Ă  partir, Ă  cause de Joyce, « sinthome » dans l’élaboration de Lacan : lĂ  oĂč le symptĂŽme de Joyce n’accroche rien de son inconscient, son Ă©criture en fait la structure mĂȘme de l’homme
 Zone de l’entre-deux–morts, disait Lacan dans l’Éthique, espace du tragique, de la cure, espace dans lequel se meut le psychotique, Ă  situer entre la mort que chacun appelle (dans la rĂ©pĂ©tition, le symptĂŽme) et celle de l’extinction radicale de la race sans reste mĂ©moriel.

 

C’est lĂ  l’expĂ©rience d’Artaud et ses glossolalies, celle d’une pure jouissance de la lettre et de son irruption, dans une quĂȘte recommencĂ©e de faire barrage Ă  la nĂ©antisation subjective en se crĂ©ant un corps d’écriture. Mais est-ce comme l’indique Charles Melman dans sa lecture d’Antonin Artaud, pour apurer le langage du UN, de son sens sexuel, afin d’éradiquer l’existence de cet objet qui nous divise, de l’expulser de la langue, faire de cette derniĂšre un terrain nettoyĂ© de toute Ă©rotisation de la lettre ? Pourrions-nous ajouter de tout amour, de toute signification amoureuse, pour nous laisser en son Ă©crit un cri oĂč s’entend « l’extinction du sujet dans son appel ultime », ce texte ultime, lalangue Ă  laquelle chacun de nous a affaire, avant que la sexualitĂ© vienne le corrompre ? De cette Ɠuvre nettoyĂ©e de toute reprĂ©sentation, nous ne sortons pas indemne...

 

L’univers joycien si nous y entrons par le biais de «Portrait de l’artiste en jeune homme », Ɠuvre de jeunesse, ouvre lui au monde de l’amour, un monde fĂ©minin pour autant qu’il « outrepasse l’humain » Ă  la maniĂšre du « Paradis » de Dante, dans une matiĂšre sonore, verbale, phonĂ©matique, syntaxique, qui va venir faire apparaĂźtre l’objet du dĂ©sir, prĂ©sentifier la chose perdue. PortĂ©e par la signification amoureuse la nouvelle langue joycienne semble ne cesser d’écrire La Femme, incarnĂ©e plus tard en Molly, sa jouissance, son Ă©piphanie.

 

DiffĂ©rence radicale de ces deux Ɠuvres donc, orientĂ©es cependant vers le dit du mĂȘme objet, pour autant que l’une nous en prĂ©sentifie l’horreur, l’autre l’extase, la beautĂ©. VoilĂ  les deux faces de l’objet, de « l’achose freudienne », pour autant qu’elle intĂ©resse le psychanalyste.

 

Remarquons au passage l’inutilitĂ© de toute psychobiographie, de toute psychanalyse appliquĂ©e pour approcher la littĂ©rature. L’approche du « cas » Artaud ou Joyce ne nous serait d’aucun secours pour approcher l’Ɠuvre, plutĂŽt l’Ɠuvre peut Ă©clairer le discours psychanalytique si nous suivons Lacan dans ses interrogations sur Joyce Ă  partir de 1975.

 

Lacan aborde ces questions dans une Conférence donnée dans le grand amphithéùtre de la Sorbonne le 16 juin 1975 (3), dans « Joyce le symptÎme  » (4) dans les leçons de son Séminaire Le Sinthome du 18 novembre 1975 et du 20 janvier 1976.(5)

 

Joyce incarnerait le symptĂŽme, en tant qu’il est symptĂŽme pur, c’est-Ă -dire qu’il n’accroche rien de l’équivoque mais nous Ă©meut par sa joy, son rapport Ă  la jouissance de la langue.

 

C’est entre 1901 et 1904 que l’écrivain compose un ensemble appelĂ© Épiphanies (6) qui compte parmi ses premiers textes de prose. Cet ensemble de quarante courts fragments est fait le plus souvent de bribes de dialogues. InsĂ©rĂ©s dans les Ɠuvres ultĂ©rieures que sont Stephen le hĂ©ros, Portrait de l’artiste en jeune homme et Ulysse, ces Ă©piphanies ne furent jamais publiĂ©es comme telles du vivant de l’auteur malgrĂ© le dĂ©sir parfois exprimĂ© dans sa correspondance Ă  Stanislaus, et l’assurance qu’elles assureraient pour la postĂ©ritĂ© son gĂ©nie. Jacques Aubert dans les notes qui accompagnent leur collection et traduction en français indique leur statut particulier : leur importance dans l’esthĂ©tique joycienne, comme leur caractĂšre ambigu de n’avoir jamais Ă©tĂ© rassemblĂ©es comme telles par Joyce mais reprises, remaniĂ©es(7). A lire donc une Ă  une, ici comme dans leur contextualisation ultĂ©rieure.

 

Lisons donc l’épiphanie XXIII (8) nous interrogeant de savoir s’il s’agit de la danse de David devant l’Arche de l’Alliance comme le fait Jacques Aubert, ou du rapport de l’expĂ©rience mystique au corps, stase, traversĂ©e de la forme par le sens , sens sacrĂ© qui va dire l’éclat au-delĂ , la claritas. Selon saint Thomas d’Aquin, le resplendissement du Beau, comme clĂ© de voĂ»te de son esthĂ©tique.

 

La claritas comme manifestation spirituelle correspond selon Saint Thomas Ă  la troisiĂšme qualitĂ© du Beau. Reprise par Joyce, elle rĂ©vĂ©lerait la « quidditĂ© de l’objet », son essence, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Ainsi dit Stephen Ă  Cranly, dans Stephen le hĂ©ros : « Tu sais ce que dit Thomas d’Aquin : la beautĂ© requiert trois choses : intĂ©gritĂ©, symĂ©trie, rayonnement. Je dĂ©velopperai quelque jour cette formule sous forme de traitĂ©. Observe le comportement de ton esprit Ă  toi en prĂ©sence d’un objet hypothĂ©tiquement beau. Pour apprĂ©hender cet objet, ton esprit divise l’univers entier en deux parts : l’objet et le vide qui n’est pas l’objet. Pour l’apprĂ©hender, tu sĂ©pares nĂ©cessairement cet objet de tout le reste et tu perçois alors que c’est une chose intĂ©grale, une chose. Tu reconnais son intĂ©gritĂ©. »(9)

Voici la premiĂšre qualitĂ© du Beau, selon Saint Thomas, reprise par Joyce, oĂč nous entendons que pour saisir la Chose en sa beautĂ©, c’est son vide, le vide de la chose qui est lĂ  saisi..

La conversation esthĂ©tique se poursuit dans les rues de Dublin Ă  propos de la deuxiĂšme et la troisiĂšme qualitĂ© du Beau selon Saint Thomas, la deuxiĂšme Ă©tant l’équilibre, la symĂ©trie de l’objet.

« Claritas c’est quidditas » (10) dit Stephen. Joyce, thĂ©oricien, donne par le truchement de son personnage sa propre dĂ©finition de l’épiphanie


 

Par la troisiĂšme qualitĂ© du beau , l’objet apparaĂźt dans sa chosĂ©itĂ© , son caractĂšre de chose mais qui en fait Ă  la fois un particulier et un gĂ©nĂ©ral, une chose et « la »   chose , son essence - qui ne rĂ©side en rien d’autre que son ĂȘtre de chose- non plus sa partie utilitaire, le vĂȘtement de son apparence, mais ce qui fera pour Heidegger le « Kunstart ».En terme heideggĂ©rien , l’ĂȘtre lĂ  de la chose , son essence qui ne rĂ©side en rien d’autre que son ĂȘtre de chose, va nous apparaĂźtre au-delĂ  du souci, de la prĂ©occupation, de sa technĂš comme de sa temporalitĂ© Ă  venir.

.

Autre chose vient lĂ  apparaĂźtre, non plus la res, mais aliquid, tout ce qui n’est pas rien, ce qui est susceptible d'ĂȘtre pensĂ©, sa prĂ©sence plus que ses propriĂ©tĂ©s. OĂč nous entendons un rĂ©el inapprĂ©hendable, le rĂ©el de la chose mais dans ce que le langage en saisit, le rĂ©el en tant que son irreprĂ©sentable vient tout Ă  coup Ă  ĂȘtre reprĂ©sentĂ© dans un moment d’extase - la rencontre dans le regard du dehors et du dedans- moment d’une symbolisation aussi lumineuse que fugitive. Moment de coupure oĂč le rĂ©el emprunte au symbolique et oĂč le symbolique emprunte au rĂ©el.

 

VoilĂ  l’épiphanie et c’est pourquoi nous pourrions dire aprĂšs Lacan que toute l’écriture de Joyce est Ă©piphanie. C’est dire que le sujet y est pris. Il est pris par cette jouissance qui fait la fascination qu’exerce l’écriture de Joyce. Ca mouille dit Lacan. L’amour Joyce n’est pas passion, cette passion -Artaud comme autre face de l’objet.

VoilĂ  qui nous emporte dans la cogitation de l’Ɠuvre d’art qui a menĂ© Heidegger dans ses ConfĂ©rences sur l’origine de l’Art et son analyse des souliers de Van Gogh : « Une paire de soulier et pourtant ». Ceci veut dire l’angoisse de sa naissance imminente, l’angoisse attachĂ©e Ă  l’Ɠuvre d’art : Kunstwerh 
Ce moment oĂč le rapport Ă  autrui vient Ă  disparaĂźtre, pour laisser place Ă  la singularisation, l’individuation de l’objet, peut ĂȘtre rapprochĂ© de l’épiphanie, l’apparition de la chose freudienne, soudain accrochĂ©e dans un trou de la reprĂ©sentation, mais oĂč l’artiste vient en dire, en Ă©crire, en peindre quelque chose.

 

L’Ɠuvre d’art serait-elle en ce sens «  sinthome » ? Un bout de rĂ©el qui vient Ă  ĂȘtre symbolisĂ©, hors corps, hors de toute imaginarisation possible ? Jouissance Autre dĂšs lors mais qui d’ĂȘtre Ă©crite fait Nom du pĂšre.

Sans passer par la rĂ©vĂ©lation mystique, un exemple peut en ĂȘtre trouvĂ© dans notre psychopathologie quotidienne. Pensons Ă  l’aura dont nous revĂȘtons la vendeuse d’un produit de luxe que nous convoitons, leur prĂȘtant la mĂȘme Ă©rotisation. Pensez Ă  cette mĂȘme femme, passant dans la rue un jour et que nous reconnaissons Ă  peine. Elle est venue au moment de l’impossibilitĂ© de l ‘acquisition de l’objet convoitĂ©, ou de la transgression de cet impossible, incarner la Chose en sa jouissance, l’essence de l’objet qui manque pour assurer votre plĂ©nitude


 

Ce petit dĂ©tour a son importance dans l’approche de ce que Joyce nomme Ă©piphanie. Des bribes de dialogues, des Ă©pisodes banals deviennent Ă©piphanies dans une individuation qui les porte Ă  hauteur de leur essence. L’universel d’une structure vient lĂ  s’incarner dans une prĂ©sence singuliĂšre. De cela Lord Chandos tĂ©moigne dans le texte de Hugo Von Hofmannsthal(11). Dans une lettre fictive il explique pourquoi il renonce Ă  toute activitĂ© littĂ©raire. Ayant fait soudain l’expĂ©rience du pur prĂ©sent, il a perçu choses, objets hors de tout contexte, dans leur existence brute. « VoilĂ  oĂč toute langue usuelle dĂ©faille Ă  dire ».VoilĂ  oĂč il faudrait pour faire parler les choses muettes inventer une nouvelle langue 
L’épiphanie passe de son versant d’extase Ă  celui de l’angoisse dans l’instant d’apparition de la quidditĂ© de la Chose freudienne oĂč s’abolit sa distanciation, sa reprĂ©sentation, dans la perte de la limite du corps qui la perçoit.

 

Quant aux Ă©piphanies de Joyce rassemblĂ©es et traduites par Jacques Aubert, elles frappent par le caractĂšre lacunaire de ces bribes de conversations mais aussi l’évocation, prĂ©gnante, lancinante d’un « Elle », « un ĂȘtre qu’il n’a jamais vu, cette jeune fille qui l’entoure de ses bras sans penser Ă  mal, offrant son amour simple, gĂ©nĂ©reux, elle qui entend son Ăąme et lui rĂ©pond, il ne sait comment. ».

 

Épiphanie II : prĂ©sence et absence d’elle.

Épiphanie III : « bien des fois elle monte sur ma marche et puis redescend, entre nos phrases, et une ou deux fois, elle reste prĂšs de moi, oubliant de redescendre et puis redescend. Laissons faire, laissons faire  »(12) Viens une Ă©vocation Ă©trange, ceinture, bas noirs, plaisir, oĂč la lecture accroche une Ă©rotique.

Épiphanie V : apparition dans l’encadrement d’une fenĂȘtre d’une tĂȘte de mort, un singe, une crĂ©ature attirĂ©e par le feu : Mary Ellen, Elisa, Jim ?

Épiphanie VI : apparition de formes confuses dans les herbes, « mi-homme mi-chĂšvre »..

Epiphanie VII : « Je vous salue Sainte reine, MĂšre de MisĂ©ricorde, notre vie, notre douceur et notre espoir ! »Plus loin : « et oh, le beau soleil qui luit dans l’avenue et, oh, le soleil qui luit dans mon cƓur ! »(13)

 

Quarante Ă©piphanies pas si triviales que les pense Catherine Millot dans son article (14) mais trĂšs Ă©nigmatiques, prĂšs de ne rien dire Ă  personne car il ne s’agit pas de paroles mais d’écriture..

Bouts de rĂ©cit, fragments de dialogues, de scĂšnes Ă©tranges, se donnent dĂ©jĂ  avant les romans comme symptĂŽme, jouissance pure de l’écriture. A nous d’y glisser, et c’est lĂ  la force, le gĂ©nie de Joyce, une signification.

 

Car le texte de Joyce Ă  ceci de commun avec celui de Dante, qu’il est un texte amoureux, une poĂ©sie amoureuse, et c’est l’amour ici, l’amour de la langue, qui glisse dans son chiffrage, cette jouissance pure de l’écriture, une signification induite par l’amour, en tant que ce dernier Ă©rotise la langue, produit une chute : trou dans la syntaxe, dans le rĂ©cit, chute de lettre qui ne permet pas l’imaginaire mais fait passer au sinthome :ce qu’il y a de plus singulier en un sujet d’ĂȘtre rĂ©duit Ă  une structure dans son apprĂ©hension ici du Beau, de son Ă©piphanie, lĂ  oĂč ça mouille
(« et, oh le beau soleil qui luit dans l’avenue, et oh, le soleil qui luit dans mon cƓur ! »

 

Tout en Joyce « épiphanise », dialogues banals entrecoupĂ©s, sans sens, un animal arctique qui parle (Ă©piphanie XVI) les Ă©toiles, le trou
.« Le trou que nous avons tous ici, elle montre » (Ă©piphanie XIX).

«  Qu’ c’est beau » s’exclame Lacan dans sa confĂ©rence : Joyce vit de l’ĂȘtre, il vide l’ĂȘtre de l’objet a. Joyce, c’est Nora qu’il Ă©crit, Molly


 

« Par Ă©piphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle se traduisant par la vulgaritĂ© de la parole ou du geste, ou bien par quelque phrase mĂ©morable de l’esprit mĂȘme »dit le narrateur de  Stephen le hĂ©ros.

Les Ă©piphanies valaient pour Joyce comme expĂ©rience inaugurale sur laquelle il fondait la certitude de sa vocation. L’épiphanie, manifestation spirituelle oĂč apparaĂźt l’objet du dĂ©sir, pourrait ĂȘtre la mĂ©taphore de l’ensemble de l’écriture de Joyce oĂč le sujet va rejouer son nom, renouer l’Imaginaire au RĂ©el et au Symbolique, se faire un nom..

 

Fragments, petits poĂšmes en prose pourraient bien ĂȘtre ici une poĂ©tique au fondement de l’Ɠuvre entiĂšre.. Ainsi L’épiphanie XXII reprise au chapitre XXII de Stephen le hĂ©ros maintient l’ambiguĂŻtĂ© entre scĂšne rĂ©elle ou imaginaire quand elle ne pourrait ĂȘtre que pur plaisir de son apparition dans l’écriture.

Les scĂšnes ne sont pas hors sens comme le pense Catherine Millot mais leur caractĂšre Ă©nigmatique tient Ă  leur statut poĂ©tique. Elles ne sont hors sens que pour autant que le poĂšme dans son semblant de hors sens appelle la signification, appelle « l’Autre ». Nervalienne, rimbaldienne, les Ă©piphanies XXVI et XXVII se tendent dans leur fulgurance vers l’attente d’une vision, d’un son qui Ă  leur acmĂ© les ferait disparaĂźtre : jeune fille qui danse, Ă©chappe, son qui fend la nuit, devient lumiĂšre


 

L’écriture joycienne fait croire Ă  une Ă©criture fĂ©minine, oui s’il y avait une ce serait celle-lĂ , car c’est celle de l’amour, de la jouissance autre qui nous fait croire Ă  la beautĂ©, au rapport sexuel rĂ©ussi. Quelque chose y brille comme les sabots du cheval dans l’épiphanie XXVII. Le poĂšme est correspondance, du son, de la lumiĂšre, accroche dans ses trous, un bout de rĂ©el, l’insensĂ© de l’amour.

Il est illuminations, claritas, un rĂ©el soudain irradiĂ© d’une puissance hallucinatoire par sa mise en mots. Mais il faudra y inclure le regard, la lecture de l’Autre, qui donne une signification amoureuse Ă  cet insensĂ©..

Et c’est lĂ  l’humanitĂ© de Joyce de mettre en son Ă©criture le trou oĂč nous aurons Ă  nous laisser prendre, Ă  ne cesser de jaspiner..

Épiphanie XXIV : « Son bras se pose un instant sur mes genoux puis se retire, et ses yeux l’ont rĂ©vĂ©lĂ©e secrĂšte, vigilante, un jardin clos-en un instant. » (15)

 

Instant d’infinie douceur oĂč se donne le sens de ce qui est Ă  jamais perdu, « un jardin clos », Ă©den lointain et proche qui se dit dans le corps, mouvement du bras, caresse, Ă©moi de l’instant dĂ©jĂ  Ă©teint qui se fait regard. RĂ©vĂ©lation du mystĂšre de la jouissance en sa liturgie dans une lalangue dĂ©bordant le langage .Une lalalangue « secrĂšte, vigilante » dĂ©bordant en un instant « le jardin clos ». VoilĂ  oĂč le sens jouit
OĂč l’esthĂ©tique joycienne ne cesse de s’écrire, « grappes de diamants », « exhalaison de terres noires », « blanc rosaire des heures ».

L’évocation joycienne est surgissement de la grĂące, fiançailles infinies, suspens infini de l’apnĂ©e,  « sabots qui brillent comme des diamants parmi la nuit lourde, se hĂątant par delĂ  les marais gris, silencieux vers quel terme de leur course quel cƓur portant quel message ? »

 

VoilĂ  ce qui nous Ă©meut ce non sens tendu vers un sens neuf. Joyce, le pauvre hĂ©rĂ©tique joue les sinthomadaquin, fait claritas, splendeur de l’ĂȘtre d’un objet, d’un personnage, d’un geste, d’un son, claritas du mot qui surgit, signifiant qui vient Ă©pingler un rĂ©el innommable : celui de l’étreinte, d’une origine dĂ©robĂ©e.

« Tout peut-ĂȘtre Ă©piphanie dit Joyce, mĂȘme l’horloge de service du port, aprĂšs tout n’est que an item in the Catalogue of Dublin street furnitures  ».

Tout objet peut-ĂȘtre transfigurĂ© par la grĂące de l’affleurement de lalangue en tant qu’elle parle le sujet, qu’elle noue au langage la parentĂ©.

Au croisement de lalangue et du langage viendra ce sens nouveau donnĂ© par l’écrit joycien, qui Ă©lit la rencontre de l’objet, puis le porte Ă  son essence, son vide, son rĂ©el soudain rempli d’une incandescence, celle mĂȘme du mot qui illumine sa pure bĂ©ance .Voici La Femme, le Vorstelungrepresentanz, signifiant du manque, « images de rois fabuleux, enchĂąssĂ©es dans la pierre », « bras blancs des routes, leurs promesses d’étreintes serrĂ©es ».

 

PrĂ©sence, mouvement de l’indicible, dans le mouvement des reins des femmes , des jeunes filles silencieuses affairĂ©es dans le bruissement de leur robe, toujours au bord oĂč leur parfum pourrait basculer dans la douce odeur des langes, quand de la nuit des autels sombres des cathĂ©drales, surgit l’instant oĂč le verbe se fait chair -la prĂ©sence pure de lalangue - portĂ©e Ă  l’incandescence de la signature joycienne.

 

 

Esther Tellermann

 

 

 

NOTES

 

(1) Antonin Artaud, SuppÎts et suppliciations, éd. Evelyne Grossman, coll. Poésie Gallimard, 2006

(2) Cahiers d’Ivry, Ă©ditĂ©s par Evelyne Grossman, fĂ©vrier 1947-mars1948, t.1, t.2, Gallimard 2011

(3) « Joyce le SymptÎme I », in Joyce avec Lacan, BibliothÚque des Analytica, sous la direction de Jacques Aubert, Navarin, 1987, pp.20-28

(4) in Joyce et Paris, Presses universitaires de Lille et éd. du CNRS, 1979

(5) Jacques Lacan, Le sinthome, ed. de l’ALI, pp.5-18 et pp.61-83

(6) James Joyce,  Épiphanies, in ƒuvres I, Ă©dition Ă©tablie par Jacques Aubert, BibliothĂšque de la PlĂ©iade, Ă©d. Gallimard, 1982

(7) Ibid, pp.96-97

(8) James Joyce, Stephen le Héros, Ibid, chap.XXIV, p.513

(10) Ibid, p.513

(11) Hugo Von Hofmannsthal, Lettre Ă  Lord Chandos et autres textes sur la poĂ©sie, traduction de l’allemand par Albert Kohn et Jean-Claude Schneider, collection PoĂ©sie/Gallimard, Gallimard , 1992

(12) Épiphanies, ibid, pp.88-89

(13) Ibid,P.90

(14) Catherine Millot, « Épiphanies », in Joyce avec Lacan, ibid, pp.87-94

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(15) James Joyce, Épiphanies, ibid, p.97

Lecture de la TroisiĂšme (suite), par Jean Brini

Mathinées lacaniennes

Samedi 14 décembre 2013 : 9 h : Lecture de La TroisiÚme (suite)

Jean Brini : Virginia a des impĂ©ratifs familiaux qui ont fait qu’elle n’a pas pu venir ce matin, sans gravitĂ©, mais impĂ©ratifs quand mĂȘme. Et donc elle m’a demandĂ© de poursuivre avec vous la lecture de La TroisiĂšme. Je ferai ce que je pourrai, je n'ai pas prĂ©parĂ© spĂ©cialement l’affaire. Je vous propose donc qu’on continue, la seule question c’est que je ne suis pas tout Ă  fait sĂ»r du point oĂč nous nous sommes arrĂȘtĂ©s la derniĂšre fois.

Voilà, on en était à Kant (p. 10 dans la transcription du site ELP, p. 12 dans la version de Virginia avec le suivi de modifications).

Je voudrais reprendre aux 3 questions de Kant, c'est-à-dire les 3 questions que Jacques-Alain Miller avait posées à Lacan lors de l'entretien Télévision qui étaient :

«   que puis-je savoir, que m’est-il permis d'espĂ©rer [
] et que dois-je faire ? »

Il nous dit :

« C'est quand mĂȘme trĂšs curieux qu'on en soit lĂ . Non pas bien sĂ»r que je considĂšre que la foi, l'espĂ©rance et la charitĂ© soit les premiers symptĂŽmes Ă  mettre sur la sellette. Ce n'est pas de mauvais symptĂŽmes ».

Alors ça déjà je pose la question : ah bon, il y a des bons symptÎmes et il y a des mauvais symptÎmes. C'est quoi ça ? Je mets une petite interrogation en marge parce qu'il y aurait des symptÎmes à mettre sur la sellette, c'est-à-dire à interroger et puis il y aurait des bons symptÎmes auxquels il n'est pas besoin de toucher pour le moment, comme la foi, l'espérance et la charité. Voyez, il y a tout un monde de sous-entendus là-dedans, notamment que foi, espérance et charité sont des symptÎmes, que ce sont des pas trop mauvais symptÎmes, que nous avons à mettre dans notre travail certains symptÎmes sur la sellette ou non. Et bon, quand il dit ce n'est pas de mauvais symptÎmes :

« mais enfin ça entretient tout Ă  fait bien la nĂ©vrose universelle » 

Ah ! Il y a une nĂ©vrose universelle, tiens, voilĂ , intĂ©ressant ! Oui, nous le savons, c’est-Ă -dire que dans la psychanalyse on ne fait pas beaucoup de diffĂ©rence entre nĂ©vrosĂ©s et puis non- nĂ©vrosĂ©s, diffĂ©rencier les nĂ©vrosĂ©s des non-nĂ©vrosĂ©s, – je dis les non-nĂ©vrosĂ©s pour pas dire les normaux –, parce que c'est encore une autre affaire la normalitĂ©. Mais les nĂ©vrosĂ©s et les non-nĂ©vrosĂ©s, c'est une diffĂ©renciation qu'on trouve du cĂŽtĂ© de la psychiatrie, mais pas au sein de la psychanalyse. Donc la nĂ©vrose universelle, c'est un concept, enfin c'est un signifiant que nous pouvons lĂ©gitimement accepter, accueillir, mais c'est quand mĂȘme Ă©tonnant, parce que quand Lacan utilise le mot “universelle” il nous renvoie quand mĂȘme Ă  Aristote, c'est-Ă -dire aux propositions universelles : tout, tous les hommes sont nĂ©vrosĂ©s.


 : Est-ce que ça ne peut pas s'entendre comme tout nĂ©vrosĂ© parce qu'il parle ?

Jean Brini : Sans doute oui. La nĂ©vrose universelle serait le rĂ©sultat du fait que nous sommes contaminĂ©s par le langage et donc que nous parlons. Oui, mais ça signifie, comme il dit parlĂȘtre, c’est-Ă -dire celui qui est du fait qu'il parle, que ĂȘtre et ĂȘtre nĂ©vrosĂ©, bien on ne voit plus trĂšs bien pourquoi on les diffĂ©rencierait. Mais bon, en mĂȘme temps, cette histoire de l'ĂȘtre, Hubert Ricard n'est pas lĂ , sinon il nous Ă©clairerait certainement sur comment il faut l'entendre, dans ce contexte particulier. Bon enfin, je vous livre comme ça les points d'interrogation qui viennent quand on prend le texte pas Ă  pas, donc nĂ©vrose universelle :

«   ça entretient tout Ă  fait bien la nĂ©vrose universelle, c'est-Ă -dire qu'en fin de compte les choses n'aillent pas trop mal et qu'on soit tous soumis au principe de rĂ©alitĂ©, c'est-Ă -dire au fantasme. »

LĂ  encore, il y a une fausse Ă©vidence qui est, ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©, c’est, ce serait, d'aprĂšs ce qu’il nous dit, identique Ă  ĂȘtre soumis au fantasme. Dire que le fantasme, quand nous le renvoyons Ă  S barrĂ© poinçon petit a, c'est cette espĂšce de formule magique qui est : de la coupure signifiante, Ă©merge un sujet barrĂ©, divisĂ©, et il y a un reste, l'objet petit a, qui chute dans l'opĂ©ration, c'est l'acte de naissance du sujet. Or lĂ , c'est ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©. IntĂ©ressant, c’est-Ă -dire que si on n'est pas soumis au principe de rĂ©alitĂ©, est-ce qu'il y a encore un sujet, ou non ? L'Ă©quivalence “ĂȘtre soumis au principe de rĂ©alitĂ©â€ et “ĂȘtre soumis au fantasme”, en plus on est soumis, – supposĂ© peut-ĂȘtre ? – au fantasme. Enfin bon.

Et il conclut :

« Mais enfin l'Église quand mĂȘme est lĂ  qui veille
 »

Ah ! Donc on revient à foi, espérance et charité et, il rajoute ça :

« et une rationalisation dĂ©lirante comme celle de Kant, ça c'est quand mĂȘme ce qu'elle tamponne. »

Alors lĂ  il y a plein de choses mais il y a dĂ©jĂ  : ah bon ! Kant c'est une rationalisation dĂ©lirante aux yeux de Lacan ! Ça c'est un sujet de thĂšse. Est-ce une rationalisation dĂ©lirante ? en quoi ? pourquoi ? Parce que Kant, Ă  ma connaissance, n'a jamais eu de manifestation dĂ©lirante, enfin je ne connais pas suffisamment la biographie de Kant, mais qualifier ses Ɠuvres de rationalisation dĂ©lirante, c'est quand mĂȘme quelque chose ! Et puis en plus, il y a cette histoire de « tamponner », et lĂ , je reste coi, parce que qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire que l'Église tamponne ? Et que s'il y a une rationalisation dĂ©lirante qui est, comment dire, reconnue internationalement, qui prend une importance de thĂ©orie philosophique, comme l'affaire de Kant, qui dure depuis des siĂšcles, eh bien l'Église va tamponner ça. Ça a besoin d'ĂȘtre tamponnĂ©. Et lĂ  bon, l'image qui nous vient c’est quoi ? c'est le coton dans lequel on va
 Alors il y a le tampon tamponnĂ©, c'est-Ă -dire, mettre un amortisseur, c'est-Ă -dire mettre du coton autour pour que ça fasse pas trop d'Ă©clat ; et il y a aussi, comme vous dites, « je tamponne », c'est-Ă -dire je dis OK, imprimatur.

Bon voilà ce que j'avais à dire pour cette question de ce dernier paragraphe qu'on avait déjà vu la derniÚre fois. Alors ensuite il continue :

« J'ai pris cet exemple, comme ça, pour ne pas m'empĂȘtrer dans ce que j'avais commencĂ© d'abord pour vous donner comme jeu, comme exemple, de ce qu'il faut pour traiter un symptĂŽme, quand j'ai dit que l'interprĂ©tation, ça doit toujours ĂȘtre, comme on l'a dit, Dieu merci, ici et pas plus tard qu'hier, Ă  savoir Tostain, le ready-made, Marcel Duchamp, qu'au moins vous en entendiez quelque chose, l'essentiel qu'il y a dans le jeu de mots, c’est lĂ  que doit viser notre interprĂ©tation pour n'ĂȘtre pas celle qui nourrit le symptĂŽme de sens. »

Alors lĂ , je demande de l'aide, Tostain, Marcel Duchamp, j'ai tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  Virginia hier soir, elle n'en sait rien, elle ne sait pas ce que ça vient faire ici, donc si vous avez quelque Ă©clairage Ă  me donner, Tostain c'est probablement un psychanalyste qui est intervenu la veille mais qui a parlĂ© de ready-made, qu'est-ce que ça vient faire ici ? En tant que l'interprĂ©tation ça devrait ĂȘtre du ready-made, du tout prĂȘt, du tout fait, et du prĂȘt Ă  porter. Et puis, Marcel Duchamp, que je ne connais que de nom, que vient-il faire lĂ -dedans ? Je ne sais pas. Alors



 : Le ready-made, c'est Duchamp.

Jean Brini : Alors expliquez-moi parce que justement je ne connais pas Duchamp justement. Je sais que c'est un artiste cĂ©lĂšbre mais
 alors, qu’est-ce qu’il a
 ?


 : ... de Dada, le ready-made c'est l’urinoir de Duchamp, c’est ces objets manufacturĂ©s qu'il Ă©rige en Ɠuvre d'art, en manifestation
 qu’il conçoit comme une crĂ©ation de sa part, c’est le regard qui crĂ©e
, ce que fait Duchamp Ă  partir d’un objet industriel, cet urinoir qu'il montre et qu’il prend comme Ɠuvre d’art.

Jean Brini : Alors c'est intĂ©ressant parce qu’il dit l'interprĂ©tation ça doit ĂȘtre comme ça !


 : c'est un petit peu plus que ça parce que le vrai nom du ready-made tel que Duchamp l'appelle, c'est le ready-made aidĂ©, et donc il explique Duchamp que c'est prendre de la production industrielle un objet et du fait que lui artiste l'Ă©rige en Ɠuvre d'art, ça devient une Ɠuvre d'art donc ça change, ça en modifie la perception.

Jean Brini : D'accord. C'est-Ă -dire que quand je fais une interprĂ©tation, du fait que c'est moi sujet supposĂ© savoir qui la fais, elle peut ĂȘtre d'une banalitĂ© Ă©pouvantable, ça peut ĂȘtre un mot complĂštement sans relief, du fait que c'est dit par telle personne Ă  tel moment, ça prend un relief spĂ©cial. C'est comme ça qu'on peut entendre cette phrase, c’est-Ă -dire



 : 
 et que de par le du sujet supposĂ© savoir que ça ait valeur d'interprĂ©tation aussi, si on reprend ce qu'il dit Duchamp, c’est-Ă -dire qu’il faut que ça soit lui qui dĂ©cide que.

Jean Brini : C'est celui qui est en face de l'Ɠuvre qui va consentir ou non à ce que ce soit



 : 
 non, il y a aussi l'artiste qui dĂ©cide «  je dĂ©cide que ça, ça va ĂȘtre une Ɠuvre »


 : C'est le premier qui a pris un objet usuel pour en faire une Ɠuvre.

Jean Brini : D'accord


 : ou bien est-ce que c'est parce que c'est déjà dans la parole de l'analysant, c'est du matériel
 il semble, qui est déjà là, enfin...

Jean Brini : VoilĂ  ! Alors ça revient Ă , ça renvoie Ă  l'affaire comme quoi l'interprĂ©tation c'est « citation et Ă©nigme », je ne sais plus dans quel sĂ©minaire mais c'est une chose que j'ai retenue, que Martine Lerude Ă  l'Ă©poque avait attirĂ© notre attention sur ce fait que Lacan nous donnait comme indication, comme dĂ©finition presque, de l'interprĂ©tation – « citation et Ă©nigme ». Donc la citation, ça voudrait dire que c'est ready-made parce que c'est dans le matĂ©riel comme dit Freud que nous a livrĂ© le patient. On l'extrait, on en fait choix pour l'Ă©riger en. Donc c'est ce qui en fait une Ă©nigme aussi.

Alors il y a aussi cette chose-lĂ  c'est qu'il s'agit de ne pas nourrir le symptĂŽme de sens et en mĂȘme temps, Ă  la mĂȘme Ă©poque en 1975, il nous dit, je ne sais plus dans quelle intervention, Ă  la Grande-Motte je crois : le comble du sens c'est l'Ă©nigme. Donc il y a quelque chose d'un petit peu nouĂ© entre Ă©nigme, sens, interprĂ©tation et ready-made. Parce que s'il s'agit de ne pas nourrir le symptĂŽme de sens, si l'interprĂ©tation c'est citation et Ă©nigme, que citation c'est ready-made parce que c'est prĂ©levĂ© dans le matĂ©riel que fournit l'analysant...

Pierre CoĂ«rchon (PC) : 
 c'est-Ă -dire que lĂ  il y a un effet de nomination d'un entretien dans l'interprĂ©tation d'un effet de nomination, c'est-Ă -dire : «  c'est une Ɠuvre ». [Jean Brini : domination ?] nomination [JB : Ah ! nomination, d’accord.] il y a un entretien, dans l’acte de nomination, du sujet supposĂ© en tant que le pĂšre comme nommĂ© et le pĂšre comme nommant. C'est-Ă -dire il y a le 4e qui est, donc dans ce que critique Lacan, moi il me semble, le 4e est maintenu dans ce ready-made ? Il y a toujours le 4e de la nomination qui est maintenu, « c'est une Ɠuvre ». Alors que justement l'enjeu de l'interprĂ©tation analytique mĂȘme si ce que l'analyste a Ă  soutenir c'est cette position de sujet supposĂ© au savoir, c'est quand mĂȘme justement de ne pas boucher, de ne pas combler cette interrogation ouverte sur l'Ă©nigme de l'Ă©nonciation et de la laisser en place. Tandis que lĂ , quelque part, on a un effet, d'assurance ou de rĂ©assurance, enfin qui est toujours rĂ©fĂ©rĂ© au religieux quelque part. C'est pareil, Ă  mon avis quand il met en parallĂšle Kant et l'Église, je me demande s'il n'est pas en train de faire une raillerie lĂ , pour mettre en Ă©vidence le cĂŽtĂ© religieux chez Kant et l’effet concurrentiel qu'il pourrait y avoir entre Kant et l'Église. VoilĂ . Je me posais cette question-lĂ , moi.

Jean Brini : C'est certainement prĂ©sent dans ce qu'il nous livre. Enfin bon, on peut rester avec cette
, on n'a pas forcĂ©ment des rĂ©ponses Ă  apporter. Mais lĂ  il y a une sĂ©rie de pistes liĂ©es Ă  cette phrase qui est quand mĂȘme assez impressionnante.

Alors, il continue
 Ah oui ! Je voudrais faire une remarque : je ne sais pas sur quel texte vous travaillez. Je travaille moi sur le texte que Virginia et Monique de Lagontrie ont mis en place. Et il y a quelque chose qui est tout Ă  fait
, et qui est absent des autres textes, c’est les « ouais ». Vous avez fort justement mis en relief, en allant Ă  la ligne, parce qu’on a l’impression que le texte de Lacan, l’énonciation de Lacan, est ponctuĂ©(e) par des « ouais ». Vraiment il fait
, alors je ne sais pas quelle est la durĂ©e matĂ©rielle du silence qui entoure le « ouais », mais en tout cas, il y a vraiment un « à la ligne » oĂč on a l’impression qu’il s’absente, qu’il rĂ©flĂ©chit et puis qu’il va revenir. LĂ , on n’en a pas eus encore, mais vous allez voir et si vous regardez le texte, parce que ça a Ă©tĂ© trĂšs bien mis en relief par la transcription, et tout d’un coup ça m’a sautĂ© aux yeux que c’est comme si ça voulait dire : point, Ă  la ligne, nouveau paragraphe. Quelque chose comme ça. Il y a une scansion. Et qui a Ă©tĂ© complĂštement enlevĂ©e de la transcription officielle, parce qu’effectivement, ça fait pas
, ça fait pas bien quoi.

Donc lĂ  il continue et il dit :

« Et puis je vais tout vous avouer, pourquoi pas ? »

Extraordinaire, avouer, passe encore ! mais « tout » ?

« Ce truc-lĂ , ce glissement de la foi, l'espĂ©rance et la charitĂ© vers la foire – je dis ça parce qu'il y a eu quelqu'un hier soir Ă  la confĂ©rence de presse Ă  trouver que j'allais un peu fort sur ce sujet de la foi et de la foire. C'est un de mes rĂȘves, Ă  moi. J'ai quand mĂȘme bien le droit, tout comme Freud, de vous faire part de mes rĂȘves. Contrairement Ă  ceux de Freud, ils ne sont pas inspirĂ©s par le dĂ©sir de dormir, c'est plutĂŽt le dĂ©sir de rĂ©veil moi qui m'agite. Mais enfin c'est particulier. »

Bon, tout ce paragraphe, on peut le considérer comme une espÚce d'aparté, de petit commentaire, je vous dis ça, et puis on va y revenir, et d'ailleurs ça se termine par :

«  Ouais. »

Alors c'est quoi cette histoire que le rĂȘve de Lacan, qui est le rĂ©veil, qui est de se rĂ©veiller, alors ça c'est trĂšs curieux cette histoire de rĂ©veil, parce que « rĂ©veil » on trouve ça
 Ă  peu prĂšs dans tous les enseignements mystiques il est question de rĂ©veil, il est question de l'affaire que nous dormons dans notre vie quotidienne et que, eh bien il y aurait des opĂ©rations mentales Ă  faire pour accĂ©der enfin Ă  l'Éveil, avec une majuscule de prĂ©fĂ©rence. Vous avez ça Ă  peu prĂšs Ă  tous les coins de rue, dans les enseignements dits Ă©sotĂ©riques, mystiques ou tout ça. Tout d'un coup Lacan nous parle de « moi ce qui m'intĂ©resse c'est l'Éveil ». Et l’Éveil, c'est quoi ? C'est par un rĂȘve, alors un rĂȘve qui m'Ă©veillerait dĂ©jĂ  – en gĂ©nĂ©ral les rĂȘves qui nous rĂ©veillent, c'est les cauchemars. Donc lui il parle de rĂȘve, et un rĂȘve ça serait quoi, ça serait qu'on glisserait de la foi vers la foire. Alors je ne sais pas ce que Lacan entend par foire, mais ce qu'il y a de sĂ»r c'est que ça a une rĂ©sonance un peu subversive, que nous serions dans un ronron, un ronron comme on dit, un ronron ensommeillĂ© et qu’il y aurait Ă  souhaiter, y aurait Ă  rĂȘver
 Alors il y a aussi une ambiguĂŻtĂ©, il dit « C'est un de mes rĂȘves » mais bien entendu quand il le dit comme ça, on a l'impression que c'est un de mes rĂȘves, Ă  moi, c'est-Ă -dire un de mes rĂȘves, comme quand on dit je rĂȘve d'aller un jour Ă  Venise, c'est-Ă -dire un rĂȘve au sens de vƓu. VoilĂ . Alors que quand on parle des rĂȘves de Freud, c'est le rĂȘve de l'injection Ă  Irma, c'est le rĂȘve de la monographie botanique, c'est-Ă -dire des "vrais rĂȘves", c'est-Ă -dire Lacan joue trĂšs explicitement sur l'ambiguĂŻtĂ© du mot rĂȘve, sur l'Ă©quivoque du mot rĂȘve.


 : est-ce qu'on ne peut pas entendre foire comme quelque chose qui foire ? qui rate ?

Jean Brini : Oui, ce n'est pas forcĂ©ment la foire du TrĂŽne ! Je ne sais pas, mais de toute façon rĂȘver que ça foire, c'est pareil, en quoi est-ce que ça me rĂ©veillerait quand ça foire ? Ça reste Ă  l'Ă©tat de question

Pierre CoĂ«rchon : Le mot d'esprit, il intĂšgre l'impossible, lĂ , il laisse entendre l’impossible. Dans "foirer", l'impossible il est intĂ©grĂ© quelque part. Il y a quelque chose de la foi qui chute, qui trouve son point d'arrĂȘt et qui intĂšgre l'impossible et puis il y a cette notion de grande foire gĂ©nĂ©rale dans laquelle on baigne, enfin, dans l'Ă©quivoque qu'il manie en acte il y a une rĂ©duction du symptĂŽme, de fait, dans la foi, dans le religieux.

Jean Brini : De la foi en tant que symptĂŽme ?

PC : Oui. [JB : D'accord] c'est-à-dire qu'il fait chuter le symptÎme en maniant l'équivoque dans le cadre de son enseignement

Jean Brini : C'est-Ă -dire qu'il nous donne un exemple de ce qu'il vient de dire.

PC : C'est ça, il acte, il pratique ce qu'il dit.

Jean Brini : Il nous donne une illustration in vivo de ce dont il vient de parler. C'est-Ă -dire le jeu de mots qui n'alimente pas trop le symptĂŽme, qui ne nourrit pas le symptĂŽme de sens. VoilĂ .

PC : Voilà, donc qui laisse l'énigme ouverte.

Jean Brini : Donc voilà. C'est-à-dire que cette foire ou ce foireux ou ce foiré, eh bien on reste avec ce
 voilà. Et alors ?

Elsa Caruelle (EC) : En mĂȘme temps, c'est pas la premiĂšre fois que Lacan parle de rĂ©veil, il me semble que c'est dans R.S.I. juste aprĂšs avoir parlĂ© d'HĂ©raclite. Il dit quelque chose autour d'une question de bateau, y a une sorte de bateau et il parle de son (inaudible28’09) Et ça me fait aussi penser que Melman a Ă©crit un article il y a pas mal d'annĂ©es qui est je crois « la vie est un songe » oĂč il dit quand mĂȘme qu'en rĂšgle gĂ©nĂ©rale on dort effectivement, on dort parce qu'on est endormi par notre fantasme, en fait c'est ça. Et moi ça ne me paraĂźt pas anodin que Lacan il amĂšne cette histoire de rĂ©veil en faisant allusion Ă  la question d'HĂ©raclite et du tonnerre etc., qui en fait ayant parlĂ© de la question du fantasme juste avant quand mĂȘme hein ?

Jean Brini : Oui, tout Ă  fait. Et du fantasme et de tamponner.

EC : Et en plus du cÎté de, ça serait la seule réalité à laquelle on aurait accÚs, ce serait celle du fantasme, c'est celle qui nous fait dormir quoi, qui nous endort.

Jean Brini : Et qui parle aussi dans cette pĂ©riode-lĂ  du bref instant de luciditĂ© au moment oĂč je me rĂ©veille le matin et puis ensuite je plonge dans le sommeil habituel qu'on appelle veille

EC. : Peut-ĂȘtre aussi, parce que vous parliez d'Ă©veil, foi/foire, le r-e lĂ , et puis le Ă©veil/rĂ©veil, on a aussi


Jean Brini : Ah oui, oui on peut aller jusqu'Ă  la lettre. Et d'ailleurs :

« Ouais.

Enfin ce signifiant-unité, c'est capital. »

Voyez, on attrape la logique de ce qu'il raconte et du coup dans la suite du texte, on s'aperçoit qu'on n'a pas trop foiré finalement. Donc le signifiant-unité. C'est capital. Alors c'est quoi ce signifiant-unité ? On y reviendra.

« C’est capital, mais ce qu'il y a de sensible c'est que sans ça, c'est manifeste, que le matĂ©rialisme moderne lui-mĂȘme, on peut ĂȘtre sĂ»r qu’il ne serait pas nĂ©, si depuis longtemps ça ne tracassait les hommes, et si dans ce tracas, la seule chose qui montrait ĂȘtre Ă  leur portĂ©e, c'Ă©tait toujours la lettre quand Aristote comme n'importe qui enfin se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il faut toujours une sĂ©rie de lettres, rhĂŽ, gamma, tau, exactement comme nous. Il n’y a d’ailleurs rien qui donne d'abord l'idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, au sens oĂč tout Ă  l'heure je crois que je l'Ă©voquais, du grain de sable – c'est peut-ĂȘtre aussi dans un de ces trucs que j'ai sautĂ©, peu importe – l'idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, l'idĂ©e dont j'ai dit que cela ne pouvait que se compter, et rien ne nous arrĂȘte dans ce genre
 Si nombreux qu'ils soient les grains de sable – il y a dĂ©jĂ  un ArchimĂšde qui l’a dit – si nombreux qu'ils soient, on arrivera toujours Ă  les calibrer. Mais tout ceci ne nous vient qu'Ă  partir de quelque chose qui n'a pas de meilleur support que la lettre. Mais ça veut dire aussi (je donnerai quelques indications aprĂšs, je voudrais aller jusqu'au bout du paragraphe, c'est-Ă -dire jusqu'au prochain « ouais ») parce qu'il n'y a pas de lettres sans de lalangue. C'est mĂȘme le problĂšme, comment est-ce que lalangue, ça peut se prĂ©cipiter dans la lettre ? On n’a jamais fait rien de bien sĂ©rieux sur l'Ă©criture. Mais ça vaut quand mĂȘme la peine, parce que c'est lĂ  tout Ă  fait un joint.

Ouais. »

Bon !


 : Moi, dans la version officielle, j’ai non pas « cela ne pouvait que se compter » mais « cela ne pouvait pas se compter », la version de l'Ali.

JB : Ce point-lĂ  n’est pas soulignĂ©.

(La derniĂšre relecture de La TroisiĂšme, qui devait remplacer la prĂ©cĂ©dente, n'est pas encore disponible dans le site des MathinĂ©es lacaniennes, Jean Brini dit qu’il a la version avec les corrections en bleu.)


 : c'est complĂ©tĂ© par ce qu’a dit ArchimĂšde dans la suite "si nombreux qu'ils soient, on arrivera toujours Ă  les calibrer"

JB : Oui, oui, oui. D'ailleurs Ă  ce propos-lĂ , c'est trĂšs marrant, parce que dans ce que je me prĂ©parais Ă  vous prĂ©senter dans la suite, c'est-Ă -dire pour l'atelier de topologie, ArchimĂšde a fait une estimation du nombre de grains de sable qui pourrait ĂȘtre contenu dans la sphĂšre des fixes. Et pour ça, il a introduit une notation, il faut que je la retrouve, voilĂ , alors je ne connais pas l'expression en grec mais la traduction en français ça donne :

« une myriade de myriades d'unités, du myriade de myriadiÚme ordre, de la myriade de myriadiÚme période ».

VoilĂ  l'expression et il paraĂźt que ça prend 7 mots grecs pour le dire. Et ça si on le traduit, sachant qu’une myriade[1] c'est 10 000, que donc une « myriade de myriade[2] c’est 10 puissance 8 », eh bien ça donne au total « 10 puissance 8 . 10 puissance 16 ».

left(left(10^8right)^{left(10^8right)}right)^{left(10^8right)}=10^{8cdot 10^{16}}

période

ordre

unités

C'est-à-dire 1, suivi de 8 « puissance 16 zéros ». C'est-à-dire en milliards ça donne : un 1 suivi de 80 millions de milliards de zéros !!!

Bien Ă©videmment, le poids de papier nĂ©cessaire pour l'Ă©crire est supĂ©rieur Ă  la masse de l'univers, donc c'est mĂȘme pas la peine d'en parler. Donc ArchimĂšde avait dĂ©jĂ  introduit une notation, et vous voyez bien, on en parlera tout Ă  l'heure, Lacan est parfaitement au fait du fait que ArchimĂšde a introduit cette notation pour calibrer, pour calibrer, si nombreux que soient les grains de sable, on arrivera toujours Ă  les calibrer. Calibrer n'est pas compter. Et ça c'est trĂšs important et Lacan est parfaitement au courant de cela.

Marcelo Gryner (MG) : Je crois que la difficultĂ© dans ce passage-lĂ , c'est bien parce que il dit que dans lalangue c'est difficile donc de faire le dĂ©coupage, sauf de la lettre, la seule chose qu'on peut dĂ©couper dans lalangue c'est la lettre, parce que sinon il y a de l'homophonie parfois, de l'Ă©quivoque ; avec le texte de Joyce, vous pouvez dĂ©couper Ă  des endroits diffĂ©rents certains passages parce que ce sont pas des mots tels qu'on les trouve dans le dictionnaire, mais au niveau de la lettre il y a un dĂ©coupage, c'est pour ça je vous demande, est-ce que vous pourriez nous dire ce passage oĂč il dit justement les rapports entre lalangue et la lettre parce que la lettre est le seul Ă©lĂ©ment vraiment discret, le seul Ă©lĂ©ment vraiment discontinu dans lalangue
(inaudible 31’56)

Jean Brini : On dĂ©borde sur ce que je voulais vous proposer dans la suite. Mais je vais quand mĂȘme essayer de retrouver la citation parce que ce que vous dites est extraordinairement liĂ© Ă  la question du continu. Il s'agit d'une citation de Hermann Weyl qui a Ă©crit un bouquin sur le continu au dĂ©but du XXe siĂšcle et qui contestait le fait que le continu puisse ĂȘtre apprĂ©hendĂ© Ă  partir de ses Ă©lĂ©ments, c'est-Ă -dire que considĂ©rer les nombres rĂ©els par exemple mais aussi bien lalangue comme une collection d'Ă©lĂ©ments c'est-Ă -dire de considĂ©rer lalangue comme quelque chose qui se dĂ©coupe en lettres et


MG : 
 chez Saussure dĂ©jĂ , comment il dit : je la prends et je l'apprends (du verbe apprendre), on voit bien que mĂȘme dans ces sons-lĂ , on peut le dĂ©couper de deux maniĂšres complĂštement diffĂ©rentes.

JB : Oui justement, Weyl va beaucoup plus loin que cela. Il dit, il souligne Ă  un autre endroit que la reconstruction mathĂ©matique du continu Ă  partir d'unitĂ©s indivisibles – il appelle ça la conception atomique –, il dit : il y a des lettres, ça veut dire il y a des atomes


X : C’est la conception de DĂ©mocrite. [JB : Hein ?] C'est DĂ©mocrite.

JB : 
 la conception de l'atome c'est-Ă -dire ce qui ne peut ĂȘtre divisĂ©, au dĂ©but du paragraphe Lacan nous parle du signifiant-unitĂ©. Il ne parle pas d'atome au sens de non, a-tome c'est ce qui ne peut pas ĂȘtre coupĂ©, il ne parle pas de ça mais il parle quand mĂȘme du signifiant-unitĂ©. Sa question, c'est toujours la mĂȘme, comment ça se fait qu'il y a de l'Un, et comment ça se goupille cette affaire ? Alors, Hermann Weyl dit :

« La reconstruction mathĂ©matique du continu Ă  partir d'unitĂ©s indivisibles, sĂ©lectionne dans la bouillie fluante du continu, en quelque sorte, un tas : individuel. Le continu est Ă©miettĂ© en Ă©lĂ©ments isolĂ©s et le fait de couler les unes dans les autres, qui est la caractĂ©ristique de toutes ses parties, – de couler les unes dans les autres, c'est-Ă -dire par exemple je l'apprends/ je la prends –, est remplacĂ© par certaines relations conceptuelles qui reposent sur le plus grand plus petit entre ses Ă©lĂ©ments isolĂ©s »,

ça c'est la contestation par Hermann Weyl de la conception d’un continu conçu comme une collection d’élĂ©ments : pour lui le continu n'a pas d'Ă©lĂ©ments mais qui n'a que des parties ; et en fait je pose la question parce qu'on a dĂ©jĂ  parlĂ© de cela la derniĂšre fois : quel imaginaire pourrait ĂȘtre reliĂ© Ă  ça ? Eh bien c'est trĂšs simple, c'est la goutte. Est-ce que, quand j'isole une goutte dans mon verre d'eau, je peux la sortir la goutte, je peux prendre un compte-gouttes, je peux aspirer un peu d'eau et puis j'aurais des gouttes mais puis-je considĂ©rer que mon verre d'eau est une collection de gouttes ? Ben non. Puisque quand je remets ma goutte dans l'eau, elle se (comme on dit) dissout, elle disparaĂźt. Et mĂȘme si c'est une goutte d'encre que je rajoute Ă  mon verre d'eau, eh bien pour la rĂ©cupĂ©rer, ça va ĂȘtre coton, une fois que je l'aurai mise dans le verre d'eau. C’est-Ă -dire, voilĂ , une image du continu, c'est-Ă -dire de ce qui n'a que des parties mais qui n'a pas d'Ă©lĂ©ment. Alors bien entendu, la physique moderne rĂ©cupĂšre cette affaire, en disant oui mais il y a les molĂ©cules d'eau. Et les molĂ©cules d'eau prĂ©cisĂ©ment c’est des individus que je peux compter, voir Avogadro et Cie. Je peux dire que dans mon verre d'eau, il y a quelque chose comme 10 « puissance 22 molĂ©cules ». Les molĂ©cules oĂč si je me mĂȘle de les diviser, ce ne sera plus de l’eau, je change la nature, si je me mĂȘle de casser la molĂ©cule d'eau c'est-Ă -dire que je fais quelque chose comme un changement, mĂȘme pas un changement d'Ă©tat, pire, un changement de matĂ©riel. On peut dire qu'il y a une espĂšce de balance entre le continu et le discret, dans la physique, mais dans lalangue aussi, et Lacan, lĂ  encore c’est Ă©tonnant puisqu'il utilise une mĂ©taphore d'origine chimique puisqu'il dit que la lettre est un prĂ©cipitĂ©, hein, un prĂ©cipitĂ© !

StĂ©phane Renard (SR) : Alors si on prend votre exemple chimique, Ă  partir des molĂ©cules d'eau, c'est la contiguitĂ© des molĂ©cules qui fait le continuum, et Ă  ce moment-lĂ  la continuité 

JB : 
 la continuité ou la contiguïté ?

SR : La contiguïté. [JB : Je suis d'accord] Et à ce moment-là on se retrouve avec la structure de l'inconscient et des lettres qui sont contiguës les unes aux autres en formant continuité, continuum et donc avec lalangue.

JB : Alors les lettres sont-elles des gouttes ou sont-elles des molécules ? C'est ça la question qu'on peut se poser. Si c'est des gouttes, ça veut dire que c'est un découpage fluctuant qu'on peut en permanence rediluer et réordonner autrement, si c'est des molécules elles sont, j'allais dire objectivement isolables, sauf que jamais personne a jamais vu une molécule d'eau, c'est une construction.

SR : Encore qu’on peut le prendre dans l'autre sens, c'est-Ă -dire que les lettres Ă©tant contiguĂ«s, la contiguĂŻtĂ© des lettres dans l'inconscient, c'est ce sur quoi on revient tout le temps, donc la contiguĂŻtĂ© Ă  l'intĂ©rieur de l'inconscient peut dĂ©terminer ce qu'il en est de lalangue et d'une continuitĂ© sans chercher Ă  savoir si on focalise la lettre en Ă©tant dans une structure, disons molĂ©culaire, ou dans une structure d'Ă©lĂ©ments, en gardant la lettre pour ce qu'elle est, c'est-Ă -dire l'Ă©lĂ©ment le plus rĂ©el qui soit et dont la contiguĂŻtĂ©, dont la somme des
, d’ailleurs on ajoute quelque chose, on complique un tout petit peu, mais dont la contiguĂŻtĂ© permet de dĂ©finir ce qui serait lalangue et ce qui serait l'inconscient. C’est-Ă -dire en fait la question c'est la question de la contiguĂŻtĂ© de la lettre.

JB : Alors la question de la contiguĂŻtĂ© de la lettre, lĂ  encore il y a toute une Ă©quipe qui travaille lĂ -dessus depuis 20 ans, et notamment
, je ne sais plus quel est le nom de cette Ă©quipe mais je crois que c'est Ă  Normale sup’ oĂč ils travaillent sur la question de la mĂ©rĂ©ologie, la science des voisinages. Je veux dire que le mot, quand je dis « ces 2 piĂšces sont contiguĂ«s » dans un appartement ou dans un immeuble, on va dire parce qu'elles ont une cloison commune, mais la cloison fait partie de quelle piĂšce ? Et c'est lĂ  que les ennuis commencent. C'est-Ă -dire que dire que deux lettres sont contiguĂ«s dans l'inconscient signifie qu'on les a dĂ©jĂ  sĂ©parĂ©es, en tant que lettres, et c'est trĂšs exactement ce que dit Hermann Weyl, quand il dit « on a remplacĂ© la bougie fluante du continu par un tas d'Ă©lĂ©ments – un tas, Ă©ventuellement non dĂ©nombrable hein, ça n’empĂȘche, mais un tas Ă©lĂ©ments – dans lesquels on tente de reconstituer la bouillie fluante avec des relations « plus petit, plus grand ». Il me semble que ce que vous proposiez pour lalangue, Ă  propos de la contiguĂŻtĂ© des lettres, c'est trĂšs exactement ça. Pour pouvoir dire ces 2 lettres sont contiguĂ«s, il faut dĂ©jĂ  les avoir diffĂ©renciĂ©es. Et le continu prĂ©cisĂ©ment pour Hermann Weyl, c'est « on ne peut pas les diffĂ©rencier »

Lenoir : À l'Ă©poque de Weyl, au dĂ©but du 20e, fin 19e, il y avait 2 courants en physique qui s'opposaient trĂšs violemment, c'est l'Ă©nergĂ©tisme et c'Ă©tait l'atomisme. Donc il y avait des courants tout Ă  fait officiels qui prĂ©tendaient qu'il n'y avait pas de parties insĂ©cables, qu'il n'y avait pas d'atomes [JB : Tout Ă  fait, oui ?] jusqu'Ă  ce qu'on arrive Ă  isoler l'atome mais ça Ă©tĂ© relancĂ© par la dĂ©composition de l'atome en diffĂ©rents quarks etc. etc. ce qui fait que cette question de l'Ă©nergĂ©tisme oĂč il n'y aurait pas de matiĂšre et puis les succĂ©danĂ©s qu'on peut retrouver maintenant dans la thĂ©orie des cordes, la chose n'est toujours pas rĂ©solue [JB : absolument] est-ce qu'il y a des grains de matiĂšre, est-ce qu'il y a des grains, des particules isolables ou des petits morceaux isolables ou est-ce qu'il y a quelque chose d'un continuum ? La question n'est toujours pas clairement rĂ©solue.

Jean Brini : Ce qui est tout Ă  fait extraordinaire c'est que Lacan ne prononce jamais le mot continu et il me semble que ce n'est pas par hasard, c'est-Ă -dire que quand il parle de lalangue on a trĂšs envie de dire que la lettre c'est un dĂ©coupage et que la lettre c'est du discret que lalangue c'est du continu etc. on a trĂšs envie de faire ça et Lacan ne va jamais jusque-lĂ . C'est tout prĂšs. Parce qu'un prĂ©cipitĂ© par exemple, un prĂ©cipitĂ© ce n'est pas des grains. Quand on fait une rĂ©action chimique de prĂ©cipitation, il n'y a pas des grains qui tombent au fond. Il y a juste quelque chose qui est un changement d'Ă©tat, il y a du solide qui apparaĂźt dans le liquide. Mais le solide n'est pas du tout organisĂ© en grains. Donc la lettre dans ce cas-lĂ , elle n'est pas strictement discrĂšte, bien qu'elle ne puisse apparaĂźtre que, alors lĂ  je prends un terme de Weyl, dans la bouillie de lalangue. Mais on peut aussi se poser la question, c'est que lalangue elle-mĂȘme n'est pas une bouillie complĂšte, en ce sens que lalangue anglaise et lalangue française, ce n'est pas la mĂȘme. Donc dĂ©jĂ  dans lalangue il y a quelque chose qui ressemble Ă  une structure sans en ĂȘtre une. VoilĂ , on n'a pas forcĂ©ment des rĂ©ponses.

... : Est-ce que ce n'est pas la clé de l'équivoque ?

PC : Quand mĂȘme, lĂ , il ne faut peut-ĂȘtre pas oublier Ă  cet endroit, enfin la dimension mĂ©tonymique aussi du terme prĂ©cipitĂ©.

JB : Le terme métonymie n'apparaßt pas là, enfin dans ce paragraphe-là.

PC : Mais le temps, la question du temps, parce que la prĂ©cipitation dans le jeu de l'Ă©quivoque c'est aussi, il l'utilise d'ailleurs souvent comme ça : se hĂąter / la fonction de la hĂąte / la prĂ©cipitation aussi dans la hĂąte, [JB : Ah bien je n'y avais pas pensĂ© Ă  celle-lĂ  ! La prĂ©cipitation pour moi c'Ă©tait un prĂ©cipitĂ© chimique mais que ce soit la prĂ©cipitation temporelle de la hĂąte, ça c'est
, ah voyez !], avec ces signifiants-lĂ , avec le questionnement permanent de l'articulation au temps aussi, de Lacan, il me semble qu'on ne peut pas non plus dĂ©gager, on ne peut pas seulement ĂȘtre
, partir sur la dimension imaginaire de la mĂ©taphore, enfin. Il y a aussi la mĂ©tonymie qui s'articule Ă  ce moment-lĂ  dans le jeu de l'Ă©quivoque

EC : Ce serait intĂ©ressant de se dire que dans le mĂȘme mot il puisse y avoir Ă  la fois mĂ©taphore et mĂ©tonymie, que ces 2 processus-lĂ  soient prĂ©sents.

PC : VoilĂ . Dans le nouage et sur son cĂŽtĂ© Ă©crit, mĂȘme s'il ne le dit pas comme ça il y a quand mĂȘme aussi l'articulation mĂ©tonymique en mĂȘme temps que la mĂ©taphore.

EC : Ça fait penser Ă  comment il Ă©crit l'instance de la lettre oĂč ces 2 processus il les met en Ɠuvre dans son Ă©criture mĂȘme en fait c'est [JB : Oui] Moi, j'avais une question, sur les lettres proprement dit, c'est toujours la lettre, « Aristote comme n'importe qui enfin se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il faut toujours une sĂ©rie de lettres, rhĂŽ, gamma, tau » et moi je me suis dit il y en a 3, et pensant Ă  La lettre volĂ©e, je me suis dit pourquoi il n'y en a pas 4 ?

JB : je n'ai pas... Ah ! Si, si, si. C'est tout simplement parce que lĂ  oĂč Aristote introduit des lettres, c'est dans le syllogisme, donc il y a homme, il y a mortel, il y a Socrate. Il y en a 3. Tous les A sont B, tous les B sont C, donc tous les A sont C.

Lenoir : Dans la transcription que j'ai, c'est : rhĂŽ, sigma, iota. R.S.I., qui nous parlent plus.

JB : Ah oui !

M de L : Ce n'est pas ça qui est dit dans l’enregistrement, c'est rhî, gamma, tau.

JB : Vous persistez sur le fait qu'il dit rhĂŽ, gamma, tau. [Oui] D'accord.

Je ne me souviens plus des lettres qu'emploie Aristote, je pense que c'est dans Les Premiers analytiques, quand il introduit des lettres, il me semble, comme il cite Aristote Ă  la ligne prĂ©cĂ©dente, comme Aristote quand il se met Ă  donner une idĂ©e de l'Ă©lĂ©ment, il lui faut toujours une sĂ©rie de lettres, il me semble que la rĂ©fĂ©rence c'est ça, est aux Premiers analytiques, et du coup, c'est pour ça qu'il y en a 3. Je ne vois pas d'autres possibilitĂ©s mais bon. Enfin voyez, la question Ă  laquelle on n'a pas accĂšs plus loin, c'est-Ă -dire, bon lĂ  maintenant on est obligĂ©, comment dire, de se retourner vers les gens qui rĂ©flĂ©chissent Ă  ça depuis des siĂšcles, c'est la question entre le discret le continu et la question de lalangue, les signifiants, les lettres. VoilĂ . Sachant que dans le cas particulier ce qu'il dit c'est quand mĂȘme important, c'est, bon, pour pouvoir dire, tel ensemble, je ne sais pas, par exemple l'ensemble des jours de la semaine a 7 Ă©lĂ©ments, il faut au prĂ©alable que nous ayons dĂ©jĂ  accĂšs Ă  la lettre. Eh bien pour ça, il faut au prĂ©alable que nous ayons accĂšs Ă  la lettre, non pas Ă  des lettres mais Ă  la notion de lettre.

PC : mais c'est pour ça que la partie pour le tout, ça, ça vient bien articuler la question mĂ©tonymique, mĂȘme s'il ne le situe pas expressĂ©ment Ă  cet endroit-lĂ , nous nĂŽtre symptĂŽme justement, mais c'est ça l'enjeu de l'Ă©criture c'est peut-ĂȘtre qu'elle raccroche du cĂŽtĂ© de la mĂ©tonymie parce que notre symptĂŽme du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore c'est de partir sur le dĂ©filĂ© des mĂ©taphores et des images, de la physique et de la chimie. Mais justement dans ce qu'il articule de la question de l'Ă©criture, il y a quelque chose qui rabat logiquement sur la dimension mĂ©tonymique et sur l'Ă©criture mĂȘme parce que c'est du nƓud dont il nous parle et c'est de l'Ă©criture du nouage aussi, le joint dont il parle avec la lettre c'est aussi la question du (?48’42) de l'objet, enfin c'est tout ça dont il nous parle.

JB : Est-ce que tu serais d'accord pour dire que, j'essaie de retrouver c'est dans La science et la vĂ©ritĂ©, oĂč il y a la vĂ©ritĂ© comme cause et il y a les 4 causes d’Aristote et la psychanalyse serait du cĂŽtĂ© de la vĂ©ritĂ© comme cause matĂ©rielle, est-ce que tu serais d'accord pour dire que la mĂ©tonymie serait du cĂŽtĂ© de la cause matĂ©rielle, c'est-Ă -dire de quelque chose qu'il appelle la matĂ©rialitĂ© stupide du signifiant par opposition Ă  ce qui serait du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore avec un dĂ©ploiement imaginaire. Est-ce que tu serais d'accord pour dire ça ? que la cause matĂ©rielle serait du cĂŽtĂ© de la mĂ©tonymie, plutĂŽt.

PC : Oui, du cÎté de la substance un peu.

JB : VoilĂ . Ce que Freud disait Ă  sa façon quand il Ă©crivait Ă  Fliess "bon, il faut que je retourne au garde-manger", et ce qu'il appelait le garde-manger, c'est-Ă -dire l'armoire Ă  provisions, c'Ă©tait les rĂȘves, l'inconscient, dans lequel il allait puiser ce qu’il appelait du matĂ©riel, du matĂ©riel au sens de matĂ©riau. Et lĂ  encore matĂ©riau, Ă  nouveau, pour que je puisse aller le chercher, m'en emparer en tant que sujet il faut qu'il soit prĂ©cipitĂ© en lettres, parce que de lalangue je ne peux rien m'emparer, au sens d'une jouissance juridique, je peux en jouir, j'ai la jouissance de cet appartement, j'ai la jouissance de cette lettre et donc je peux aller chercher cette lettre en tant que matĂ©riel, dans l'inconscient, dans l'armoire Ă  provisions. Enfin bon c'est comme ça que je le voyais. On a encore 5 minutes.

« Ouais.

Donc que le signifiant soit posĂ© par moi comme reprĂ©sentant un sujet auprĂšs d'un autre signifiant, c'est la fonction qui s'avĂšre de ceci, comme quelqu'un aussi l'a remarquĂ© tout Ă  l'heure, faisant quelque sorte frayage Ă  ce que je puis vous dire, c'est la fonction qui ne s'avĂšre qu'au dĂ©chiffrage qui est tel, que nĂ©cessairement c'est au chiffre qu'on retourne, et que c'est ça le seul exorcisme dont soit capable la psychanalyse, c'est que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait que le symptĂŽme, c'est quelque chose qui avant tout ne cesse pas de s'Ă©crire du rĂ©el, et qu'aller Ă  l'apprivoiser jusqu'au point oĂč le langage en puisse faire Ă©quivoque, c'est lĂ  par quoi le terrain est gagnĂ© qui sĂ©pare le symptĂŽme de ce que je vais vous montrer sur mes petits dessins, sans que le symptĂŽme se rĂ©duise Ă  la jouissance phallique. »

Ça fait beaucoup de choses, c'est une seule phrase, je n'ai pas pu m'arrĂȘter avant parce que c'est une seule phrase mais quand mĂȘme, il me semble que ce paragraphe-lĂ  entre deux "Ouais", il sera nĂ©cessaire d'y revenir, en ce sens que le dĂ©chiffrage, dit-il, alors lĂ , bon, reprĂ©senter un sujet pour un autre signifiant c'est une fonction qui s'avĂšre, et vous entendez la vĂ©ritĂ©, qui s'avĂšre, c'est-Ă -dire qu'une fonction pourrait ĂȘtre parfaitement imaginaire, illusoire ; elle s'avĂšre en ce sens qu'elle est vĂ©rifiable, quand il utilise le mot "avĂšre" il renvoie Ă  la vĂ©ritĂ© de sa formule. « C'est la fonction qui ne s'avĂšre qu'au dĂ©chiffrage qui est tel, que nĂ©cessairement c'est au chiffre qu'on retourne », et ça c'est quelque chose qui est tout Ă  fait connectĂ© Ă  la dĂ©marche de Freud dans Le mot d'esprit, en ce sens que, le mot d'esprit est divisĂ© en 2 parties, partie analytique et partie synthĂ©tique, ensuite il y a la partie thĂ©orique. L'analytique, c'est quoi ? C'est : je veux savoir qu'est-ce que c'est un mot d'esprit, qu'est-ce que fait qu'un mot d'esprit en est un ? Pour faire ça, je vais procĂ©der Ă  la dĂ©composition de ce mot d’esprit, jusqu'Ă  ce que ça n'en soit plus un. Je vais l'expliciter, je vais mettre Ă  plat, "famillionnaire", je vais regarder la technique, regardez l'intention. Je vais tout mettre Ă  plat jusqu'Ă  ce que ma mise Ă  plat fasse disparaĂźtre le caractĂšre de mot esprit. Et quand ça aura disparu, j'aurai peut-ĂȘtre rĂ©ussi Ă  attraper ce qui fait le mot d'esprit. Ça c'est la partie analytique, c'est-Ă -dire le dĂ©chiffrage, le dĂ©-chiffrage, parce que le point de dĂ©part c'est quand mĂȘme qu'un mot d'esprit, comme un rĂȘve, comme un lapsus, c'est d'abord chiffrĂ©. ChiffrĂ©, il faut l'entendre au sens cryptographique hein ! C’est-Ă -dire, chiffrĂ©, au sens oĂč il y a un code, il y a une mĂ©canique, et une combinatoire qui a organisĂ© la chose d'une matiĂšre littĂ©rale, une combinatoire littĂ©rale qui va organiser les choses, cette combinatoire littĂ©rale il faut que je la dĂ©chiffre pour arriver Ă  faire valoir ce qui du mot d'esprit en fait un.

Mais ensuite, ensuite il y a la partie synthĂ©tique, c’est-Ă -dire la question : quel est le moteur du mot d'esprit ? Comment est-ce que ça se chiffre ? Qu'est-ce qui est Ă  l'Ɠuvre dans ce qu'il faut bien appeler un acte, qu'est-ce qui est Ă  l'Ɠuvre dans ce qu'il faut bien appeler "je fais un mot d'esprit" , il y a quelqu'un qui s'engage. Et c'est lĂ  que s'avĂšre que le signifiant est ce qui reprĂ©sente un sujet, et c’est lĂ  qu'on aperçoit le sujet. Ce n'est pas dans le dĂ©chiffrage qui n'est rien d'autre qu'une mĂ©canique combinatoire qu'on met au jour, qui dĂ©truit le mot d'esprit, il le dit lui-mĂȘme, quand j'explicite le mot d'esprit, quand je le mets Ă  plat, je ne sais plus quel est le terme exact qu'il utilise, mais il y a un aspect de dissociation, de dĂ©faire, de dĂ©nouer, dans l'espoir que dans le cours de ce dĂ©nouage j'aperçoive la quintessence. Mais ensuite, le signifiant c'est ce qui reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant, le sujet, il est lĂ , non pas au moment du dĂ©chiffrage, mais au moment du chiffrage. C'est ce sujet-lĂ  qui m'intĂ©resse, celui par lequel jaillit le famillionnaire. Quelle idĂ©e gĂ©niale ! C'est pas sidĂ©ration et lumiĂšre parce que ça c'est la tierce personne, la sidĂ©ration et la lumiĂšre c'est celui qui entend le mot d'esprit, qui dit c'est quoi qui me raconte ? Ah bien oui, d'accord ! Et rire.

Mais celui qui chiffre c'est encore autre chose. Et c'est ce sujet-lĂ  qui est notre sujet, le sujet de l'inconscient. VoilĂ  une premiĂšre chose de la maniĂšre dont je l'entends, en ce sens qu'il dit c'est pour ça qu'il dit que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, et le chiffre c'est ce qui fait le symptĂŽme. Alors ensuite, je vais m'arrĂȘter lĂ  parce qu'il est 10 heures, il y a l'autre partie qui concerne le nƓud, « c'est que le dĂ©chiffrage se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait le symptĂŽme, c'est quelque chose qui est avant tout ne cesse pas de s'Ă©crire du rĂ©el ». Alors lĂ  on va avoir vous savez le schĂ©ma avec les cornes et oĂč on voit que le symptĂŽme dans le schĂ©ma de La TroisiĂšme, c'est ce qui, du rĂ©el, vient s'inscrire dans le champ du symbolique. On s'arrĂȘte et ensuite atelier de topologie, analyse non standard. Ça existe l'analyse non standard. Ça n'a rien Ă  voir avec l'analyse.

Transcription : M. de Lagontrie

Relecture : Jean Brini

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[1] myriade (104) = 10 000

[2] une myriade de myriades, soit

Topoésie, conférence de Claude Landman

 

Topoésie

Claude Landman

Mathinées lacaniennes, 8 mars 2014

Lorsque Virginia m’a invitĂ© Ă  venir parler dans le cadre du cycle de confĂ©rences-dĂ©bats prĂ©paratoire au sĂ©minaire d’étĂ©, cette annĂ©e Le Sinthome, un titre s’est imposĂ© Ă  moi, TopoĂ©sie. Je remercie les responsables des MathinĂ©es lacaniennes d’avoir pensĂ© que ma contribution pourrait constituer, au titre de ce qu’ils organisent, un apport. Ils en jugeront, vous en jugerez vous-mĂȘmes tout Ă  l’heure.

Je vous disais que pour cette confĂ©rence, le mot-valise, le nĂ©ologisme TopoĂ©sie, s’était littĂ©ralement imposĂ© Ă  moi, au sens oĂč Lacan, dans ce sĂ©minaire, Ă©voque le phĂ©nomĂšne des paroles imposĂ©es, aussi bien pour le cas d’un sujet qu’il avait examinĂ© dans le cadre de sa prĂ©sentation de malades et qui se qualifiait de tĂ©lĂ©pathe Ă©metteur, que pour Joyce, qu’il s’agisse de la relation  tĂ©lĂ©pathique qu’il entretenait avec sa fille Lucia, ou de l’ensemble de son Ɠuvre :

Il est difficile dans son cas de ne pas Ă©voquer, de ne pas Ă©voquer mon propre patient tel que chez lui ça avait commencĂ©, c’est Ă  savoir qu’à l’endroit de la parole, on ne peut pas dire que quelque chose n’était pas Ă  Joyce imposĂ©. Je veux dire que dans le progrĂšs en quelque sorte continu qu’a constituĂ© son art, Ă  savoir cette parole, parole qui vient Ă  ĂȘtre Ă©crite, de la briser, de la dĂ©mantibuler, de faire qu’à la fin ce qui, Ă  le lire, paraĂźt un progrĂšs continu ; depuis l’effort qu’il faisait dans ses premiers Ă©crits critiques, puis ensuite, dans le Portrait de l’Artiste, et enfin dans Ulysses pour terminer par Finnegans wake ; il est difficile de ne pas voir qu’un certain rapport Ă  la parole lui est de plus en plus imposĂ©, imposĂ© au point qu’il finit par dissoudre le langage mĂȘme , comme l’a fort bien notĂ© Philippe Sollers, je vous ai dit ça au dĂ©but de l’annĂ©e, imposer au langage mĂȘme une sorte de brisure, de dĂ©composition qui fait que il n’y a plus d’identitĂ© phonatoire.
Sans doute y a-t-il lĂ  une rĂ©flexion au niveau de l’écriture. Je veux dire que c’est par l’intermĂ©diaire de l’écriture que la parole se dĂ©compose en s’imposant.

Et Lacan ajoute tout de suite ceci qui me paraĂźt trĂšs important en vue de ce que je souhaite essayer de vous dire aujourd’hui concernant le statut de l’interprĂ©tation psychanalytique :

En s’imposant comme telle, Ă  savoir dans une dĂ©formation dont reste ambigu de savoir si c’est de se libĂ©rer du parasite, du parasite parolier dont je parlais tout Ă  l’heure, qu’il s’agit, ou au contraire de quelque chose qui se laisse envahir par les propriĂ©tĂ©s essentiellement phonĂ©miques de la parole, par la polyphonie de la parole.

Pour ce qui concerne le nĂ©ologisme TopoĂ©sie, tel qu’il s’est imposĂ© Ă  moi, il me semble qu’il relĂšve, pour ce que j’ai pu en repĂ©rer, d’une triple dĂ©termination.

La premiĂšre, par identification ou en hommage Ă  Joyce et  Ă  la lecture plus que lacunaire, au point oĂč j’en suis, que j’ai faite de ses Ă©crits. Mais la lecture de Finnegans Wake, avec la pullulation des nĂ©ologismes et mots-valises aux interprĂ©tations multiples et emboĂźtĂ©es qu’il contient, ne reste-t-elle pas toujours lacunaire ? Une autre question mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e Ă  propos de Finnegans Wake : celle de savoir si ce texte possĂšde ou pas, une dimension poĂ©tique ? Si l’on s’en tient avec Lacan, Ă  poser que la poĂ©sie se fonde, comme le Witz et l’interprĂ©tation psychanalytique, sur le sens double du signifiant, supportĂ© par l’écriture du S2, S indice 2, il paraĂźt possible de rĂ©pondre par l’affirmative, d’autant que les allitĂ©rations et les assonances parsĂšment l’ensemble du texte. Il suffit pour s’en convaincre de s’en tenir par exemple Ă  la derniĂšre phrase du livre qui comme vous le savez, se continue avec la premiĂšre :

A way a lone a last a loved a long the (fin du livre)

riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs. (dĂ©but du livre)

Je n’essaierai pas de vous traduire cette phrase, mais vous entendez facilement les double sens, les allitĂ©rations et les assonances. Ainsi riverrun s’entend-il comme la riviĂšre qui court, qui coule, qui coule Ă  Dublin, la Liffey, et qui passe devant l’église Adam et Êve, mais Ă©galement comme la riviĂšre des runes, en rĂ©fĂ©rence Ă  l’alphabet celtique, c’est-Ă -dire la riviĂšre de l’écriture. Riverrun assone aussi avec reverend en anglais, rĂ©vĂ©rend. La difficultĂ© qu’il y a nĂ©anmoins Ă  accorder au texte joycien une dimension poĂ©tique est que les effets de sens qu’il produit ne nous affectent pas, ils ne consonnent pas, ils ne rĂ©sonnent pas, le corps n’y est pas sensible. Alors que c’est le cas lorsque vous entendez par exemple le dĂ©but du poĂšme d’Apollinaire qui se trouve dans Alcools, Le pont Mirabeau :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours aprĂšs la peine

Je vous renvoie sur ce point Ă  un article que vous trouverez sur le site de l’A.L.I, intitulĂ© L’acte poĂ©tique et le nƓud borromĂ©en, dĂ» Ă  notre regrettĂ©e collĂšgue et amie JosĂ©e LapeyrĂšre, que certains ici ont connu et qui a publiĂ© plusieurs recueils de poĂ©sie. Elle y montre notamment comment il suffit d’une simple inversion de la position des trois segments signifiants que sont le sujet, le verbe et le complĂ©ment, pour passer de la phrase, La Seine coule sous le pont Mirabeau, ayant seulement une signification, phrase informative, emploi Ă©lĂ©mentaire du discours qui dessert l’universel reportage, ainsi que le souligne MallarmĂ© dans Crise de vers pour dĂ©signer ce qu’il appelle le premier Ă©tat de la parole, brut, immĂ©diat, comparable Ă  une monnaie usĂ©e qui se passe de main en main ; passage donc de la phrase La Seine coule sous le pont Mirabeau, Ă  la phrase Sous le pont Mirabeau coule la Seine, qui produit un effet de sens, appelle la suite du poĂšme et constitue le second Ă©tat de la parole que MallarmĂ© dĂ©signe comme essentiel.

Il serait Ă  cet Ă©gard intĂ©ressant et instructif de comparer la thĂ©orie esthĂ©tique de MallarmĂ© avec celle de Joyce, qui s’opposent nettement, en particulier sur la place accordĂ©e au rĂ©fĂ©rent dans le mĂ©canisme de transposition poĂ©tique d’un fait de nature ou d’un objet quelconque. Je n’aurai pas le temps de dĂ©velopper ce point mais je vous fais juste remarquer que chez MallarmĂ©, dans l’acte de transposition poĂ©tique, le rĂ©fĂ©rent disparaĂźt :

Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli oĂč ma voix relĂšgue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lĂšve, idĂ©e mĂȘme et suave, l’absente de tous bouquets.

Alors que Joyce prend appui sur Thomas d’Aquin, pour dĂ©velopper dans Stephen le HĂ©ros et Portrait de l’Artiste en jeune homme, une toute autre conception du rĂ©fĂ©rent. En effet, le troisiĂšme Ă©tat de l’apprĂ©hension esthĂ©tique de l’objet, sa Claritas, son rayonnement, son Ă©clat, et il prend en exemple, sur le versant du regard, des objets triviaux, l’horloge d’un bĂątiment, un simple panier, mais cela peut ĂȘtre, du cĂŽtĂ© de la voix, une conversation banale entendue dans la rue. Ainsi, l’éclat de l’objet, loin d’ĂȘtre rapportĂ© Ă  une lumiĂšre venue d’un autre monde, Ă  la marque du divin, constitue sa quidditĂ©, son essence, la chose qu’il est. Ainsi, dans Stephen le HĂ©ros, je cite, c’est Ă  la page 513 et 514 dans La PlĂ«iade :

Passons Ă  la troisiĂšme qualitĂ©. J’ai mis longtemps Ă  comprendre ce que Thomas d’Aquin voulait dire. Il emploie ici (chose rare de sa part), un mot au sens figurĂ©. Mais j’ai dĂ©chiffrĂ© l’expression Claritas, c’est quidditas. AprĂšs l’analyse qui dĂ©voile la deuxiĂšme qualitĂ©, l’esprit Ă©tablit la seule synthĂšse logiquement possible et dĂ©couvre la troisiĂšme qualitĂ©. C’est l’instant que j’appelle Ă©piphanie. Nous reconnaissons d’abord que l’objet est une chose intĂ©grale (Integritas, intĂ©gritĂ©) ; nous reconnaissons ensuite qu’il prĂ©sente une structure composite et organisĂ©e (Consonantia, symĂ©trie), qu’il est, effectivement, une chose : enfin, lorsque les rapports entre ses parties sont bien Ă©tablis, lorsque les dĂ©tails sont conformes Ă  l’intention particuliĂšre, nous reconnaissons que cet objet est la chose qu’il est. Son Ăąme, sa quidditĂ© se dĂ©gage d’un bond devant nous du vĂȘtement de son apparence. L’ñme de l’objet dont la structure est ainsi mise au point prend un rayonnement Ă  nos yeux. L’objet accomplit son Ă©piphanie.

Mallarmé quant à lui, insisterait plutÎt sur la Consonantia, la consonance, sur ce qui consonne au sens du sonore, du signifiant, de la parole. Toujours dans Crise de vers :

À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant ; si ce n’est pour qu’en Ă©mane, sans la gĂȘne d’un proche ou concret rappel, la notion pure.

Autrement dit, si nous nous rĂ©fĂ©rons Ă  nos trois catĂ©gories, R,S,I, nous pourrions considĂ©rer que l’art de MallarmĂ© et de la poĂ©sie en gĂ©nĂ©ral consiste Ă  imaginer le symbolique, alors que celui de Joyce viserait Ă  rĂ©aliser le symbolique. Le symbolique inclus dans le rĂ©el, le rĂ©ellement symbolique, c’est ce que Lacan appelle le mensonge, mais c’est Ă©galement la place de la corne du symptĂŽme dans le nƓud borromĂ©en. Alors que ce qui imagine le symbolique, l’imaginairement symbolique est ce qui dĂ©finit pour Lacan, la poĂ©sie. PoĂ©sie qui serait alors homologue Ă  l’inhibition. L’impossibilitĂ© d’achever ce qui aurait Ă©tĂ© Le Livre chez MallarmĂ© et les accĂšs d’aboulie chez Baudelaire iraient plutĂŽt dans ce sens. Alors que Joyce, mĂȘme s’il lui a fallu 17 ans, a rĂ©ussi Ă  publier Finnegans Wake. Tout ce que j’avance lĂ  se prĂȘte Ă©videmment Ă  la discussion.

La deuxiĂšme dĂ©termination Ă  l’origine du mot forgĂ© de topoĂ©sie, me semble pouvoir ĂȘtre mise en rapport avec la difficultĂ© que nous avons rencontrĂ©e, justement, pour situer de maniĂšre prĂ©cise, dans le cadre de mon sĂ©minaire  de cette annĂ©e: Études sur la fonction du signifiant et de la lettre en psychanalyse, la distinction entre la signification et le sens. DifficultĂ© qui nous a conduit, en nous appuyant notamment sur le recueil de textes de Jakobson intitulĂ© Questions de PoĂ©tique et sur le fameux texte de MallarmĂ© que je viens de citer, Crise de vers, Ă  travailler certaines poĂ©sies, de Baudelaire, de Pouchkine et d’Apollinaire en particulier. Cette orientation du travail du sĂ©minaire, la rĂ©fĂ©rence au tour de force que constitue la violence faite Ă  l’usage de la langue par le poĂšte, qui comme le souligne Lacan aprĂšs Freud, prĂ©cĂšde toujours le psychanalyste qui a Ă  en apprendre, cette orientation donc du travail est Ă  mettre en rapport avec la question suivante : quelles sont les consĂ©quences sur la fonction du signifiant et de la lettre en psychanalyse, de leur relation, si l’on s’en tient Ă  ce que Lacan avance dans la leçon du 11 mai 1976 ? Je cite :

Une Ă©criture, donc, est un faire qui donne support Ă  la pensĂ©e. À vrai dire, le nƓud bo en question change complĂštement le sens de l’écriture.

Ça donne – Ă  la dite Ă©criture – ça donne une autonomie.

Et c’est une autonomie d’autant plus remarquable qu’il y a une autre Ă©criture qui est celle sur laquelle Derrida a insistĂ©, c’est Ă  savoir celle qui rĂ©sulte de ce qu’on pourrait appeler une prĂ©cipitation du signifiant ; Derrida a insistĂ©, mais il est tout Ă  fait clair que je lui ai montrĂ© la voie, parce que le fait que je n’ai pas trouvĂ© d’autre façon de supporter le signifiant que de l’écrire grand S, est dĂ©jĂ  une suffisante indication.

Mais ce qui reste, ajoute Lacan, c’est que le signifiant, c’est-Ă -dire ce qui se module dans la voix, n’a rien Ă  faire avec l’écriture.

C’est en tout cas ce que dĂ©montre parfaitement mon nƓud bo. Ça change le sens de l’écriture.

Comment entendre ce changement du sens de l’écriture qu’évoque Lacan ? LĂ  non plus, je n’aurai pas le temps de dĂ©velopper suffisamment mon propos, mais il me semble nĂ©cessaire, afin de tenter d’apprĂ©hender ce changement de sens de l’écriture que produit le nƓud borromĂ©en, de prendre en compte une dimension qui est celle de la temporalitĂ©. Je distinguerai schĂ©matiquement trois Ă©tapes.

La premiĂšre Ă©tape est celle de la mise en circulation de la lettre alphabĂ©tique cursive et de son point d’aboutissement : l’alphabet latin. Sans la lettre alphabĂ©tique latine, aucune Ă©criture logico-mathĂ©matique n’aurait pu voir le jour.
La deuxiĂšme Ă©tape consisterait dans la subversion de la fonction de la lettre et de son usage mathĂ©matique, lorsqu’elle opĂšre, grĂące Ă  Lacan, dans le registre du discours analytique, sous la forme de l’écriture de mathĂšmes qui lui sont propres. Cette Ă©criture met en effet en Ă©vidence un rĂ©el qui Ă©tait jusque lĂ  mĂ©connu et mĂȘme forclos par l’écriture logico- mathĂ©matique : l’impossibilitĂ© d’écrire le rapport sexuel. ImpossibilitĂ© d’écrire le rapport sexuel qui rend compte, entre autres, des fameux paradoxes de Russell et de la vĂ©ritĂ© qui sous-tend le thĂ©orĂšme de Gödel. Freud a bien entendu Ă©tĂ© le premier Ă  approcher cette impossibilitĂ©, mais Ă  s’en tenir Ă  la seule dimension du concept, il n’a pas Ă©tĂ© en mesure de la formuler rigoureusement. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, qui se trouve dans le sĂ©minaire Encore, Lacan nous dit que son Ă©criture de la lettre
ϕ se distingue, je cite :

de la fonction seulement signifiante qui se promeut dans la théorie analytique, du terme de phallus.

J’ai avancĂ© ϕ comme constituant quelque chose d’original, quelque chose que je spĂ©cifie, ici aujourd’hui, d’ĂȘtre prĂ©cisĂ© dans son relief par l’écrit mĂȘme.

La troisiĂšme Ă©tape, l’écriture du nƓud borromĂ©en, serait peut-ĂȘtre ce qui permettrait de faire un pas de plus par rapport Ă  l’écriture des mathĂšmes. Cette derniĂšre montre bien en effet que l’inconsistance de toute suite logico-mathĂ©matique tient Ă  l’impossibilitĂ© d’écrire le rapport sexuel, alors que le nƓud borromĂ©en donnerait sa place, dans son Ă©criture mĂȘme, Ă  ce rĂ©el du non-rapport sexuel et permettrait ainsi de dĂ©placer l’agencement du symptĂŽme qui est Ă©minemment liĂ© au Nom-du-PĂšre, voire mĂȘme de l’éteindre.

Enfin, la troisiĂšme dĂ©termination qui me paraĂźt avoir produit le nĂ©ologisme imposĂ©, TopoĂ©sie, est intimement liĂ©e aux deux prĂ©cĂ©dentes, puisqu’elle se rapporte Ă  la tentative de prendre en compte les consĂ©quences de la topologie du nƓud borromĂ©en, sur le statut de l’interprĂ©tation psychanalytique. Je ferai rapidement Ă©tat de la façon dont Lacan aborde le statut topologique de l’interprĂ©tation dans Le Sinthome, me contentant d’évoquer l’insistance qui est la sienne, dans le sĂ©minaire qui suit : L’insu que sait de l’une-bĂ©vue s’aile Ă  mourre, Ă  considĂ©rer, Ă  considĂ©rer qu’il n’y a que la poĂ©sie qui permette l’interprĂ©tation. Mais ce, Ă  condition, nous dit-il, que la dimension poĂ©tique de l’interprĂ©tation ait non seulement un effet de sens, mais Ă©galement un effet de trou. Double effet dont il rend compte par une dĂ©monstration topologique difficile fondĂ©e sur le trouage d’un tore et de son complĂ©mentaire. Nous aurons certainement l’occasion de dĂ©velopper cette dĂ©monstration si nous mettons ce sĂ©minaire Ă  l’étude pour l’étĂ© 2015.

J’en viens donc maintenant au sĂ©minaire Le Sinthome, dans lequel j’isolerai le passage oĂč Lacan tente de rendre compte des effets possibles sur le symptĂŽme, Ă  partir d’une double Ă©pissure, d’une double mise en continuitĂ© sur le nƓud Ă  trois, produite par la coupure de l’interprĂ©tation. La premiĂšre Ă©pissure met en continuitĂ© l’imaginaire et le symbolique. La coupure de l’interprĂ©tation interviendrait sur le champ de recouvrement de l’imaginaire par le symbolique, sur le champ du sens. La seconde Ă©pissure, consĂ©quence de la coupure interprĂ©tative, produirait la mise en continuitĂ© du rĂ©el et du symbolique, au niveau donc de la jouissance phallique. C’est Ă  la page 83 de notre Ă©dition, oĂč Lacan nous dit ceci :

Il faut bien que nous fassions quelque part le nƓud, le nƓud de l’Imaginaire et du savoir inconscient, que nous fassions ici quelque part, une Ă©pissure. Tout ça pour obtenir un sens, ce qui est l’objet de la rĂ©ponse de l’analyste Ă  l’exposĂ©, par l’analysant, tout au long de son symptĂŽme.

Quand nous faisons cette Ă©pissure, nous en faisons du mĂȘme coup une autre, celle ici, entre prĂ©cisĂ©ment ce qui est symptĂŽme et le RĂ©el, c’est-Ă -dire que par quelque cĂŽtĂ©, nous lui apprenons Ă  Ă©pisser, avec deux s, Ă  faire Ă©pissure entre son sinthome et le RĂ©el parasite de la jouissance ; et ce qui est caractĂ©ristique de notre opĂ©ration, rendre cette jouissance possible, c’est la mĂȘme chose que ce que j’écrirai j’ouĂŻs-sens. C’est la mĂȘme chose que d’ouĂŻr un sens.

C’est de suture et d’épissure qu’il s’agit dans l’analyse. Mais il faut dire que les instances, nous devons les considĂ©rer comme sĂ©parĂ©s rĂ©ellement : Imaginaire, Symbolique et RĂ©el ne se confondent pas.

Trouver un sens implique de savoir quel est le nƓud, et de bien le rabouter grñce à un artifice.

Dans la transcription officielle du sĂ©minaire, ainsi que dans une autre transcription de bonne qualitĂ©, les deux Ă©pissures sont indiquĂ©es sur le nƓud borromĂ©en Ă  trois lĂ©vogyre, c’est-Ă -dire habituel, par deux cercles, comme vous pouvez le constater sur le schĂ©ma 1. Ces Ă©pissures interviendraient chacune, selon la terminologie que Jean Brini utilise dans 12 façons de mettre en continuitĂ© 2 consistances, Ă  la pĂ©riphĂ©rie du nƓud. Il existe dĂšs lors, selon que l’épissure s’opĂšre de façon tangentielle ou radiale, deux possibilitĂ©s d’écrire le rĂ©sultat obtenu. Toujours selon la terminologie utilisĂ©e par Jean, elles peuvent ĂȘtre notĂ©es respectivement :

SI – P – T + RS – P – T, schĂ©ma 2

SI – P – R + RS – P – R, schĂ©ma 3

Nous pouvons vĂ©rifier que seul le schĂ©ma 2 donne Ă  la fois du sens et permettrait que le symptĂŽme se dissolve dans la grande aire figurĂ©e sur le schĂ©ma 4 et constituĂ©e par la mise en continuitĂ© du RĂ©el avec le Symbolique et du Symbolique avec l’Imaginaire. Dans le schĂ©ma 3 en effet, le sens et la jouissance phallique se vident et disparaissent du nƓud.

Dans le sĂ©minaire L’insu
, Lacan reviendra sur les effets de l’interprĂ©tation, en dĂ©plorant qu’il n’arrive plus Ă  la faire tenir dans sa pratique. Et il avance que c’est parce qu’il n’est pas assez poĂšte pour cela, pas pouĂąte assez.

Heidegger, en 1947, dans un texte intitulĂ© L’expĂ©rience de la pensĂ©e, qui s’appuie sur la poĂ©sie de Hölderlin, Ă©crit ceci qui n’est pas trĂšs Ă©loignĂ© du nĂ©ologisme TopoĂ©sie :

Mais la poĂ©sie qui pense est en vĂ©ritĂ© la topologie de l’Être

À celui-ci elle dit le lieu oĂč elle se dĂ©ploie

Mais avec son pas pouĂąte assez, Lacan se rĂ©fĂšrera plutĂŽt Ă  LĂ©on-Paul Fargue,au poĂšme intitulĂ© L’air du poĂšte, paru en 1943 et qui sera mis en musique par Erik Satie et chantĂ©e par plusieurs sopranes :

Au pays de Papouasie

J’ai caressĂ© la Pouasie


La grĂące que je vous souhaite

C’est de n’ĂȘtre pas PapouĂšte

Écoutez voilĂ , je ne suis pas sĂ»r du tout de ce que j’ai avancĂ© ce matin, j’ai peut-ĂȘtre commis des erreurs et je vous donne la parole pour des questions des remarques ou des corrections topologiques qui permettront, je l’espĂšre, d’engager la discussion.

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Lalangue dans La TroisiĂšme, texte de Jorge Cacho


Lalangue
dans  La TroisiÚme

Jorge Cacho

Peu de temps aprĂšs avoir entendu le Dr Lacan Ă  Rome nous parler de La TroisiĂšme, je mÂŽĂ©tais mis Ă  travailler le texte publiĂ© dans "Les Lettres de lÂŽEcole". Mon dĂ©couragement rendait ma lecture impossible. Tant dÂŽannĂ©es aprĂšs je lÂŽai repris et lÂŽinvitation de nos amis Marcel Czermak et Nicolas Dissez Ă  intervenir Ă  l®École de Sainte Anne, le 26 Juin, mÂŽa permis de choisir un point trĂšs prĂ©cis de ce texte, celui de lalangue, en un seul mot.

La question que jÂŽavais choisi rĂ©pondait en partie Ă  lÂŽĂ©nigme  que reprĂ©sentait pour moi le mot lalangue, au point dÂŽavoir pensĂ© quÂŽil sÂŽagissait d'un lapsus calami. Et aussi lÂŽidĂ©e que je pourrais obtenir sans grande difficultĂ©, au moins une dĂ©finition du mot. Tel ne fut pas le cas. Au fur et Ă  mesure que jÂŽavançais, je trouvais de plus en plus complexe lÂŽaffaire. Mais les aveux du Dr Lacan tout au long de son Ă©crit mÂŽont beaucoup aidĂ©s Ă  poursuivre la tĂąche. AprĂšs avoir indiqué  le caractĂšre « tortueux » de son cheminement qui nÂŽavance  quÂŽĂ  condition de « se tordre », « sÂŽenrouler », « se contourner », et cÂŽest justement pour cette raison, liĂ©e au simple fait du lien de la pensĂ©e et du langage, quÂŽil nÂŽy  sÂŽengage «pas   de  « gaitĂ© de  cƓur. » (p.196)

Onomatopée et lalangue

Lacan distingue les deux, tout en faisant valoir que la premiĂšre fait partie de lalangue et il sÂŽappuie, en insistant sur le caractĂšre phonique, cÂŽest Ă  dire non sur leurs statuts signifiant mais sur la voix. Et curieusement il  va la disjoindre du bruit. Cela mÂŽest apparu dans un premier moment comme quelque chose dÂŽincongru sinon de contradictoire. Mais il est vrai que lorsqu’il est introduit, cet objet qui ne se trouve pas dans la liste des trois objets pulsionnels freudiens et que Lacan avait isolĂ© dans la clinique des psychoses, plus prĂ©cisĂ©ment dans celle de lÂŽAutomatisme Mental, il fait partie de lÂŽobjet a, objet littĂ©ral. Et  en plus il ne faudrait pas oublier que Lacan le dit « aphone ».

Cette voix il va la  libĂ©rer de sa substance, la « revider » de lÂŽĂȘtre et donc du sens, en rendant ainsi « la voie libre ». A partir de ce vidage Le discours de Rome trouvera une nouvelle Ă©criture oĂč les Ă©quivoques ne manquent pas : il y en a deux Ă©critures : « disque 
ourdrome » et « dis ce que
 ourdrome ». Sur ce dernier  mot (?), il reviendra plus tard, au moment oĂč Lacan cherche lÂŽunitĂ© du signifiant –S1- et les trois vertus. (p.192) Passage assez drĂŽle dans ses contournements et qui  rend la lecture plus dĂ©contractĂ©e.

Lalangue, la jouissance du corps et le Réel

Ourdrome va ĂȘtre associĂ© Ă  une autre onomatopĂ©e, "ronron", comme signe de la jouissance du corps, mais du corps animal, notamment celle du chat. Et Lacan souligne que, contrairement Ă  celle de lÂŽanimal parlant, elle est totale. Tout le corps du chat jouit sans quÂŽaucune limite la rĂ©duise. Cette remarque lui « fait entrer Ă  ce dont je veux partir. » (p.179) Il reprend lÂŽĂ©noncĂ© cartĂ©sien pour y opĂ©rer une forclusion, un rejet, du « donc », qui ouvre une nouvelle voie oĂč le sujet dĂ©substantivĂ©,  se  noue Ă  la jouissance. DĂšs  lors Lacan subvertit le « je pense donc je souis » dans « je pense  donc se jouit ». Il y apparaĂźt dÂŽemblĂ©e la liaison de la pensĂ©e Ă  la jouissance, contrairement Ă  toute la tradition  philosophique qui le prĂ©cĂšde et qui liait la pensĂ©e Ă  lÂŽĂȘtre. La consĂ©quence, « donc », fait apparaĂźtre le surgissement  d’un deuxiĂšme  sujet, par la terminaison du verbe  « jouit » et en plus  il prend la forme rĂ©flexive « se jouit ».

Comment lire ces transformations ? Nous pouvons dire que le sujet de la pensĂ©e, le « je », nÂŽest pas le mĂȘme que celui de la jouissance Ă  la troisiĂšme personne,  que ce dernier est un sujet liĂ© Ă  la rĂ©flexivitĂ©. Cette derniĂšre connotation nous renvoie au corps constituĂ© au stade du miroir, comme reflet de lÂŽautre. CÂŽest pourquoi Lacan dira plus tard que « le corps sÂŽintroduit dans lÂŽĂ©conomie de la Jouissance - cÂŽest de lĂ  que je suis parti - par lÂŽimage du corps. »(p.191) Et si elle prend une telle ampleur dans lÂŽĂ©conomie individuelle et collective, elle trouve sa raison dans le RĂ©el, cÂŽest Ă  dire, dans la prĂ©maturation quÂŽelle anticipe. Mais  Lacan affirme, quand il met en rapport le corps « naturel », cÂŽest Ă  dire, « pas tout le corps » : « nÂŽy Ă©tant nouĂ© (Ă  lalangue) que par le RĂ©el dont il se jouit ». Le corps donc ne peut pas se jouir tout seul ni totalement comme celui de lÂŽanimal. Il trouve une limite imposĂ©e par le RĂ©el. Mais il reste en suspens une question dans cet Ă©noncĂ© de Lacan. Est-ce le RĂ©el  la cause de la jouissance du corps ou plutĂŽt le lieu dÂŽoĂč il jouit ?

Ce rapport entre corps et jouissance  se trouve indiquĂ© par Lacan dĂšs le dĂ©but, quand il fait valoir la « jubilation illuminative » de lÂŽenfant  au moment de sa reconnaissance come corps unifiĂ©. Il  y a une autre formulation de Lacan qui me semble encore plus Ă©nigmatique : « jejouit », en un seul mot, comme lalangue. Elle en fait partie ? Nous y trouvons Ă  nouveau lÂŽenroulement de deux sujets grammaticaux  en principe distincts, mais qui, sous la forme de lalangue, se conjoignent en un seul. Cela voudrait nous indiquer que le « je » nÂŽexiste que par lÂŽaction de la « dritten Person » ? QuÂŽ il nÂŽy aurait pas de premiĂšre sans la troisiĂšme ? Ou encore est-ce quÂŽils sont les mĂȘmes pour lalangue ? Et pourquoi  le seraient-ils ?

Nous pourrions aussi  considĂ©rer cette rĂ©flexivitĂ© Ă  la maniĂšre de lÂŽaller – retour  de la pulsion qui nous indique lÂŽinsatisfaction inhĂ©rente Ă  toute satisfaction possible.

La question de lalangue apparaßt dans sa plus grande complexité dans les pages 188 et 189. Je vais en faire  une lecture que je vous propose. Mais je me suis senti obligé de la diviser en parties différenciées pour essayer dŽisoler les éléments, à mon sens décisifs par les conséquences quŽils  impliquent, si ma lecture nŽest pas trop erronée.

Lalangue, lŽéquivoque interprétation.

Elle apparaĂźt comme « le trĂ©sor des Ă©quivoques »  qui permet  dÂŽentendre  de maniĂšre diffĂ©rente un  mĂȘme phonĂšme. Lacan propose trois cas qui diffĂšrent par lÂŽĂ©criture  - vƓu-veut ; deux-dÂŽeux et non-nom – mais qui se  prononcent pareillement. Le lien de lalangue et de lÂŽĂ©quivoque comporte que « cÂŽest lalangue dont sÂŽopĂšre lÂŽinterprĂ©tation ». Cette affirmation retient notre attention par lÂŽĂ©quivalence quÂŽelle instaure entre lalangue et lÂŽĂ©quivoque, et par les questions quÂŽelle pose concernant le statut de lÂŽinconscient que je poserais Ă  la fin de ce travail.

Le corps, le  Réel et lalangue

Le RĂ©el pour le corps, oĂč ce dernier sÂŽy jouit, reprĂ©sente une « opacité » et « un abĂźme ». Mais tous les deux  sont « civilisĂ©s », attĂ©nuĂ©s par lalangue au sens oĂč elle porte la jouissance  Ă  son « effet dĂ©veloppé ».

De quel développement sŽagit-il ? Le texte dit que le corps jouit dŽobjets du corps, identifiés comme étant éclatés. Cet éclatement suppose donc que lŽobjet a soit préalablement «  brisé ». Cela implique que le corps ne jouit pas de lŽobjet a comme tel mais de ses brisures. Mais qui les produit ? Est-ce que cŽest lalangue qui aurait cette fonction ?

Un peu plus loin Lacan indique que cette opacité est liée à la mort, quand il écrit que la jouissance fait dépÎt dans lalanque « non sans la mortifier, non sans quŽelle ne se présente comme de bois mort. » Mais il ajoute quŽil sŽagit « dŽune mort localisée. »

Un an plus tard, dans sa conférence à GenÚve sur le symptÎme, Lacan affirme que lŽopacité, non plus celle du Réel au corps, mais de la jouissance à ce dernier tient au fait « dŽexclure le sens » (Autres Ecrits, p.570). Cette question si importante se complique, dŽune certaine maniÚre, mais elle peut aussi sŽéclaircir par un de derniers passages sur lalangue dans La TroisiÚme.

Lalangue et le savoir inconscient

Quel rapport Lacan Ă©tablit-il entre lalangue, le savoir et lÂŽinconscient ? Il part  de la dĂ©claration que lalangue fait le « support » du Symbolique, oĂč sÂŽĂ©labore le savoir. Mais lequel ? Celui qui constitue Ă  proprement parler lÂŽinconscient. Ce savoir que nous avons lÂŽhabitude dÂŽappeler savoir « insu ». Lacan pourtant va y introduire une modification nouvelle quand il Ă©crit que ce savoir est « inscrit de lalangue », et souligne quÂŽil ne sera jamais rĂ©duit et donc que le refoulement originaire freudien ne sera jamais interprĂ©tĂ© (p.200).

Savoir donc « sans  pouvoir » contrairement Ă  celui de la science tout autant quÂŽĂ  celui du Symbolique. Un savoir de « lÂŽimpuissance Ă  savoir » (cf Le savoir du psychanalyste, premiĂšre sĂ©ance oĂč Lacan introduit pour la premiĂšre fois et par un lapsus le terme de lalangue.) Dans le Discours de GenĂšve, dĂ©jĂ  citĂ©, il indique une autre version du savoir inconscient comme celui du « savoir-faire avec lalangue » oĂč nous pouvons entendre le R du RĂ©el ou encore celui de l’erre


Dans Lituraterre Lacan  met Ă  la suite de « savoir en Ă©chec », « échec du savoir ». Quelle pourrait ĂȘtre la diffĂ©rence ? Pour ma part je pense que le premier est lÂŽĂ©quivalent de lÂŽimpuissance du savoir, alors que le deuxiĂšme semble faire rĂ©fĂ©rence au savoir hĂ©gĂ©lien et peut ĂȘtre entendu comme si on Ă©tait dĂ©gagĂ© de rendre compte dÂŽaucun savoir.

Sous forme de conclusion à la fin de cette brÚve recherche je me suis posé quelques questions assez simples.  Celle qui mŽintéresse dŽavantage : quŽest-ce qui a amené Lacan à écrire lalangue en un seul mot ? Autrement dit : pourquoi nŽy a-t-il pas ni division ni séparation ? Et si nous nŽoublions pas le lien entre lalangue et lŽinconscient déjà indiqué plus haut, quelles conséquences pourrions-nous en tirer sur le statut de lŽinconscient ?

Finalement, pouvons-nous continuer à dire que lŽinconscient est structuré comme un langage ?

Jorge Cacho

San Sebastiån (España),

8.07.2013

P.S. Pour ceux qui voudraient savoir si Lacan a donnĂ© une dĂ©finition de lalangue, ils peuvent la trouver dans la confĂ©rence faite Ă  Milan le 30.03.74, juste avant La troisiĂšme. Il dit : « Je fais lalangue parce que ça veut dire lalala, la lallation, Ă  savoir, que cÂŽest un fait que trĂšs tĂŽt lÂŽĂȘtre humain fait des lallations comme ça. Il nÂŽy a quÂŽĂ  voir un bĂ©bĂ©, Ă  lÂŽentendre et que peu Ă  peu, il y a une personne, la mĂšre, qui est exactement la mĂȘme chose que lalangue, Ă  part que cÂŽest quelquÂŽun dÂŽincarnĂ©, qui lui transmet lalangue ». Dans le sĂ©minaire Encore : «  (lalangue)
dĂ©signe la langue maternelle » (p.126, Ă©d. du Seuil).

Je ne suis pas sûr que ce que Lacan dit aux milanais éclaircissent ni facilitent lŽintelligence sur lalangue. Comment saisir la transmission de lalangue par la mÚre et lŽéquivalence entre les deux ?

Ce qui semble se déduire de ces derniers textes concerne le caractÚre « musical » de lalangue de « lŽinfans », si nous nous nous rappelons de lŽorigine latine de « lallare », chanter et que, de toute façon, elle concerne lŽaspect informel avant que lŽenfant ait pu structurer ces sons en langage.

 

Etudes borroméennes, 16 textes de Jean Brini

 

Lien vers les études borroméennes

Nouvelle version du 8 juin 2014.

En suivant ce lien, vous aurez accĂšs aux textes suivants :

2000 10 11 Etude N°1 : Présentation du noeud borroméen
2009 11 06 Etude N°2 : L'optimisme du symbolique - Article
2011 05 18 Etude N°3 : Fins de partie - Intervention -
2011 09 01 Etude N°4 : TétraÚdre des formules de la sexuation
2011 11 07 Etude N°5 : Essai sur les jouissances
2011 12 10 Etude N°6 : Espace, nodalité, phobie - Intervention -
2012 01 05 Etude N°7 : Les 12 Epissures uniques
2012 01 22 Etude N°8 : Les 8 boucles (Oméga 1) du symbolique
2012 04 16 Etude N°9 : Noeud chinois
2012 04 25 Etude N°10 : Premier théorÚme de Soury et Thomé
2012 05 08 Etude N°11 : Epissures multiples
2012 06 20 Etude N°12 : Essai sur l'entrelac de Hopf
2012 06 23 Etude N°13 : Mises en continuité - Intervention -
2012 07 10 Etude N°14 : Essai sur les tresses
2012 12 07 Etude N°15 : Essai sur les erreurs dessus-dessous
2013 06 22 Etude N°16 : Du trois au trois - Intervention -

 

Scients, sciés... citation de Lacan dans l'Etourdit

Elle (la race) se constitue du mode dont se transmettent par l’ordre d’un discours les places symboliques, celles dont se perpĂ©tue la race des maĂźtres et pas moins des esclaves, des pĂ©dants aussi bien, Ă  quoi il faut pour en rĂ©pondre des pĂ©dĂ©s, des scients, dirai-je encore Ă  ce qu’ils n’aillent pas sans des sciĂ©s.

Je me passe donc parfaitement du temps du cervage, des Barbares rejetĂ©s d’oĂč les Grecs se situent, de l’ethnographie des primitifs et du recours aux structures Ă©lĂ©mentaires, pour assurer ce qu’il en est du racisme des discours en action.

J’aimerais mieux m’appuyer sur le fait que des races, ce que nous tenons de plus sĂ»r est le fait de l’horticulteur, voire des animaux qui vivent de notre domestique, effets de l’art, donc du discours : ces races d’homme, ça s’entretient du mĂȘme principe que celles de chien et de cheval.

Ceci avant de remarquer que le discours analytique pourtoute ça Ă  contrepente, ce qui se conçoit s’il se trouve en fermer de sa boucle le rĂ©el.

L’étourdit

Le nƓud, le discours du maütre et la colonisation, par Virginia Hasenbalg

"Elle (la race) se constitue du mode dont se transmettent par l’ordre d’un discours les places symboliques, celles dont se perpĂ©tue la race des maĂźtres et pas moins des esclaves, des pĂ©dants aussi bien, Ă  quoi il faut pour en rĂ©pondre des pĂ©dĂ©s, des scients, dirai-je encore Ă  ce qu’ils n’aillent pas sans des sciĂ©s.

Je me passe donc parfaitement du temps du cervage, des Barbares rejetĂ©s d’oĂč les Grecs se situent, de l’ethnographie des primitifs et du recours aux structures Ă©lĂ©mentaires, pour assurer ce qu’il en est du racisme des discours en action.

J’aimerais mieux m’appuyer sur le fait que des races, ce que nous tenons de plus sĂ»r est le fait de l’horticulteur, voire des animaux qui vivent de notre domestique, effets de l’art, donc du discours : ces races d’homme, ça s’entretient du mĂȘme principe que celles de chien et de cheval.

Ceci avant de remarquer que le discours analytique pourtoute ça Ă  contrepente, ce qui se conçoit s’il se trouve en fermer de sa boucle le RĂ©el."

J. Lacan, L’étourdit

La dĂ©colonisation ne met pas un terme Ă  la colonisation puisqu’un lien social a Ă©tĂ© forgĂ© par le fait colonial et il perdure. Et la clinique en tĂ©moigne, autant au cabinet que dans la psychopathologie de la vie quotidienne. La domination continue. L’argent et le pouvoir se chargent de maintenir les lignes de partage dans la sociĂ©tĂ©. Des maĂźtres remplacent les anciens, les places Ă©tant dĂ©jĂ  lĂ  elles ne demandent qu’à ĂȘtre occupĂ©s, fut-ce par les anciens dominĂ©s. Aujourd’hui en AmĂ©rique latine, si vous ĂȘtes blanc et si vous appartenez Ă  la classe moyenne, croyez moi, soyez prudent: vous n’avez plus la main.

C’est un effet de discours. Comme dans une piĂšce de théùtre,  les rĂŽles sont lĂ , peu importe les acteurs. Et ça se rĂ©pĂšte.

 

Heureusement, tout n’est pas Ă©crit par avance. Si les marques sont indĂ©lĂ©biles, le dĂ©chiffrage peut changer.

Heureusement le discours analytique permet de questionner, si on s’en donne les moyens, ce qui fonctionne autrement d’une maniùre automatique, comme Freud nous l’a appris.

La psychanalyse n’a pas pour vocation de modifier un lien social Ă©tabli, tout au moins elle peut l’éclairer, Ă  partir de l’échelle individuelle qu’offre la clinique.

 

Le noeud borromĂ©en Ă  trois, tel que Lacan semble nous le proposer dans les derniĂšres annĂ©es de son enseignement, est pour moi un appui rĂ©solument nouveau pour penser la colonisation, parce qu’il permet, entre autre, de considĂ©rer la sĂ©grĂ©gation qui dĂ©coule du fait colonial comme un symptĂŽme, et pas nĂ©cessairement comme un fait de structure inĂ©luctable: et ceci me paraĂźt fondamental tout au moins dans ma pratique. Car la sĂ©grĂ©gation  n’est pas une impasse mais une fausse impasse, c’est-Ă -dire un symptĂŽme qui relĂšve de ce qui est au bout du compte analysable.

 

Le Nom du PĂšre comme quatriĂšme rendrait compte pour moi de l’exclusion qui accompagne rĂ©guliĂšrement les phĂ©nomĂšnes de domination d’une population par une autre au nom de l’identitĂ© nationale fondĂ© sur une certaine conception du pĂšre. La gloire d’une lignĂ©e s’appuie souvent sur celle d’une transmission biologique, qu’on pourrait dire rĂ©elle. En Espagne, elle s’appelait, limpieza de sangre, traduite en français par puretĂ© de sang, un pur-sang. Dans le sĂ©minaire unique des Noms du PĂšre, Lacan commente le sacrifice d’Abraham en ces termes:

Ce qu'Elohim dĂ©signe pour sacrifice Ă  Abraham Ă  la place d'lsaac, c'est son ancĂȘtre, le dieu de sa race.

Il s’agit de provoquer la chute de l’origine biologique

 

Mon analyse et ma formation analytique ne pouvaient pas Ă©viter l’analyse de certaines marques. Celle de cette domination d’une population par une autre, ainsi que celle du type de fĂ©minin qui en dĂ©coule: les places homme-femme sont dĂ©naturĂ©es. Ou bien vous appartenez Ă  la sociĂ©tĂ© des dominants, ou alors Ă  celle des dominĂ©s. Dans ce dispositif, la sexuation devient secondaire.  Si elle fait partie de la sociĂ©tĂ© des maĂźtres, une femme se trouvera parfaitement lĂ©gitimĂ©e selon la norme mĂąle.

L’autre facteur Ă  tenir en compte est celui de l’immigration, autant celle de mes ancĂȘtres que la mienne.

Je ne pouvais pas rester sourde Ă  ces questions qui rendent compte d’oĂč je viens, autrement dit d’une subjectivitĂ© nĂ©cessairement mĂ©tissĂ©e, et qui se met en place dans un certain lien social qui en tant que discours entoure et dĂ©termine, peu ou prou, les liens familiaux.

 

Ce type de travail n’est peut-ĂȘtre pas indispensable pour ceux dont le parcours subjectif prend comme une Ă©vidence une identitĂ© nationale ou religieuse Ă©tablie dans une continuitĂ© historique et gĂ©ographique, autrement dit, gouvernable par les bienfaits de la civilisation. Parce que quand ça tient, pourquoi s’interroger ?  Pour une raison trĂšs simple: la fidĂ©litĂ© due au pĂšre fondateur Ă  un prix. Si un homme est fidĂšle au pĂšre, il va privilĂ©gier le symbolique au dĂ©triment du RĂ©el. Et Ă  ce titre il ne peut pas donner Ă  une femme une place pour que le noeud Ă  trois puisse s’écrire.

Il est rendu difficile dans ce contexte que le sujet puisse s’autoriser Ă  exister dans un dire crĂ©atif qui fasse acte, dans un dire vrai qui supplĂ©e au non-Ă©crit du rapport sexuel. Parce que le noeud Ă  trois est une façon de prendre en compte le RĂ©el et ce dire est la seul façon de « remplir la rainure du non-rapport sexuel» sans faire symptĂŽme.  Devant le RĂ©el de ce qui ne s’écrit pas, de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire (du non rapport s’entend) le discours analytique dĂ©montre, dit Lacan, que le dire vrai peut aboutir Ă  une Ă©criture, contingente, certes. Ca peut cesser de ne pas s’écrire entre deux sujets. (non-dupes 12 fĂ©vrier 1974) . Est-ce l’écriture du noeud Ă  trois lui mĂȘme?

La fidĂ©litĂ© au pĂšre fondateur entrave le risque qu’implique une parole crĂ©ative qui pourrait le dĂ©savouer malgrĂ© les soins dĂ©ployĂ©s, qui pourrait trahir par inadvertance le trait qui rĂ©unit le groupe. Ce fonctionnement inhibe ce qui relĂšve de l’invention.

Quand je suis arrivĂ©e en France je me rappelle d’avoir  Ă©tĂ© trĂšs Ă©tonĂ©e en constatant le nombre impressionnant de gens qui portait un patronyme français. Ceci n’est pas Ă©tonnant car la feuille d’appel dans ma classe reflĂ©tait plutĂŽt une tour de Babel issue de l’immigration massive (6 millions de personnes sont arrivĂ©s en un demi-siĂšcle). Comment concevoir le tissage d’un lien social en une ou deux gĂ©nĂ©rations entre des personnes d’origines, de langues, de religions diffĂ©rentes?

 

Le noeud Ă  trois, en tant qu’outil dans notre pratique d’analystes, offre une place logique et lĂ©gitime qui autorise Ă  penser ces phĂ©nomĂšnes autrement que comme Ă©tant dus Ă  un destin inĂ©luctable ou Ă  une structure inamovible. Cette logique permet de penser la colonisation, la domination d’un homme par un autre, ou l’immigration, en se passant de la position revendicative et hystĂ©rique, qui ne fait que perpĂ©tuer depuis toujours le discours du maĂźtre Ă  l’oeuvre dans la domination qu’elle-mĂȘme dĂ©nonce.

Le noeud Ă  trois est dĂ©crit et articulĂ© par Lacan dans des textes d’apparence obscure, sans un fil conducteur apparent. Il n’est pas un maĂźtre Ă  penser, il a plutĂŽt le souci de transmettre son dernier mot sur le discours analytique. Et pourquoi pas son souci d’un lien social entre analystes qui ne soit plus rĂ©gi par un savoir constituĂ©, supposĂ© universel?

Pourquoi quitter le nid douillet d’une maĂźtrise plus ou moins reconnue que le noeud Ă  quatre lĂ©gitime avec souvent une solide rĂ©putation ?

Mon impression c’est qu’en ne prenant pas en compte le noeud Ă  trois c’est comme s’ils avaient quittĂ© la salle avant la fin du film. Et c’est dommage.

Je crois que Lacan n’a pas Ă©tĂ© entendu comme il le voulait lors de RSI. Et le Sinthome explique la surditĂ© de l’auditoire au sĂ©minaire suivant. Nous, nous avons la possibilitĂ© de revoir la copie, d’une grande complexitĂ©, mais pleine de promesses.

 

Le noeud me permet d’envisager le fait colonial comme un effet du discours du maĂźtre, certes, mais d’un discours du maĂźtre qui peut ĂȘtre relativisĂ©, Ă  l’échelle individuelle, certes, mais c’est dĂ©jĂ  ça!

Un maĂźtre sans l’aurĂ©ole de l’ĂȘtre mais cernĂ© dans sa capacitĂ© de dĂ©cider, lĂ  oĂč une femme dans son rapport plus Ă©troit au RĂ©el a affaire Ă  l’indĂ©cidable.

 

En tout cas, le conquistador qui dĂ©barqua en AmĂ©rique latine fondait son autoritĂ© sur la religion catholique. L’idĂ©e d’un pĂšre commun Ă  tous, prĂȘchĂ©e par les communautĂ©s religieuses Ă  l’Indien se fondait Ă  son tour sur l’exclusion des autres pĂšres fondateurs. Rappelons briĂšvement qu’à la suite de la ConquĂȘte de Grenade et de l’unification d’Espagne, les juifs et les musulmans furent durement exclus du royaume qui devait se rĂ©unir sous un seul pĂšre, le Dieu de la religion catholique. Que cette sĂ©vĂ©ritĂ© s’accompagnait de celle de l’Inquisition fondant le socle de l’identitĂ© national.

Et pourtant l’acceptation certaine d’une altĂ©ritĂ© avait eu lieu avant, Ă  Al-Andalous, la pĂ©ninsule ibĂ©rique sous domination musulmane, dans une pĂ©riode d’essor culturel et symbolique oĂč les trois monothĂ©ismes ont pu co-exister. Le groupe de Cordoue Ă  l’Ali, a largement interrogĂ© ce phĂ©nomĂšne sous la direction tenace de Pierre Christophe qui poursuit son travail avec le noeud Ă  trois.

Je avais constatĂ© moi aussi cette co-existence des trois, Ă  la mĂȘme Ă©poque, dans un petit travail sur le dĂ©bat des thĂ©ologiens Ă  la controverse de Valladolid. La question reste ouverte: est-ce le noeud Ă  trois qui faisait lien social Ă  Al Andalous? Si c’était le cas, ce moment fulgurant, fragile, de courte durĂ©e dĂ©montre qu’il est possible de relativiser la prĂ©gnance d’un discours du maĂźtre qui exclut d’autres pĂšres fondateurs que le sien propre, ce qui illustre le titre du sĂ©minaire unique de Lacan, celui des Noms du PĂšre? Ce pluriel contenant en lui le trois du noeud.

 

Dans le sĂ©minaire Le savoir du psychanalyste Lacan dessine une boucle qui relie les quatre formules du tableau de la sexuation. Il introduit une boucle qui fait circuler l’impossible, le rĂ©el, l’indĂ©cidable qui demeureront nĂ©anmoins dans le schĂ©ma de la sexuation l’annĂ©e suivante, dans Encore, du cĂŽtĂ© femme. Mais dans le sĂ©minaire des Non-dupes-errent, un an aprĂšs, un nouveau tableau rappelle les formules de la sexuation, c’est-Ă -dire la dissymĂ©trie ordonnĂ©e Ă  droite par la nĂ©gation des quanteurs du cĂŽtĂ© gauche. Mais dans ce tableau l’impossible, le RĂ©el se trouvera au milieu et non plus Ă  gauche comme auparavant.

Que dit-il du RĂ©el alors? Il est dĂ©crit comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, p et non p, l’un et l’autre Ă©tant invĂ©rifiables logiquement. Une erreur dans la version Ă©crite du sĂ©minaire a gommĂ© une partie de la phrase, celle qui permet justement de voir que Lacan s’appuie sur l’indĂ©cidable, qu’il explicite nĂ©anmoins et qui Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sent dans la boucle du sĂ©minaire du Savoir du psychanalyste, dont je parlais plus haut. L'intĂ©rĂȘt de ce terme savant d’indĂ©cidable, que nous devons Ă  Gödel, c’est de se diffĂ©rentier de contradiction. Rappelez vous que la contradiction est la logique qui rĂ©git cĂŽtĂ© universel, cĂŽtĂ© homme. Elle veut dire que si l’un est vrai, l’autre est nĂ©cessairement faux. Mon travail sur la logique binaire l’annĂ©e derniĂšre a essayĂ© d’en dire deux mots.

Dans ce nouveau mathĂšme, qui se situe entre le tableau de la sexuation et le noeud, c’est un indĂ©cidable qui apparaĂźt entre les deux formules de l’existence, parce que les deux affirmations, p et non p se prĂ©sentent en mĂȘme temps sans qu’on puisse vĂ©rifier aucune. Et il dit, c’est ça l’impossible, c’est ça le RĂ©el. Pas de conjonction, mais pas d’exclusion non plus.

 

Le Discours du maĂźtre bute sur le RĂ©el. Pas besoin d’une hystĂ©rique pour qu’il y Ă©choue. Il y a un moment oĂč les vis et les chevilles ne s’emboĂźtent pas, ne lui en dĂ©plaise. Mais comment le lui faire entendre? Comment lui expliquer l’au-delĂ  du tout phallique oĂč il est enfermĂ© avec son fantasme sans commettre une lĂšse majestĂ©? Faut-il pour cela faire valoir par la parole, dans un dire, l’espace ouvert des femmes? Faire valoir par un dire cet autre lieu que l’universel, oĂč peut se frayer une contingence, celle grĂące Ă  quoi «quelque chose», entre guillemets, peut cesser ne pas s’écrire?

Le noeud Ă  trois me laisse croire que c’est possible.  Il suffit par exemple de regarder le passage qui va du schĂ©ma de la sexuation au noeud borromĂ©en pour en avoir un aperçu. L’objet a, le RĂ©el, l’impossible situĂ©s avant clairement du cĂŽtĂ© femme, seront dĂ©sormais au coe ur du noeud. Ce qui se trouvait en dehors de l’universel, Ă  cĂŽtĂ© de l’ensemble fermĂ©, est maintenant au centre.

Comment comprendre cela?

Serons nous tous logĂ©s Ă  la mĂȘme enseigne ? Celle d’un RĂ©el dont on a intĂ©rĂȘt Ă  en ĂȘtre averti pour ne pas l’exclure en le faisant porter par quelqu’un d’autre.

 

On parlait au dĂ©but de «ConquĂȘte» d’AmĂ©rique, mais la reine Isabel la Catholique a imposĂ© la censure de ce signifiant en le remplaçant par celui de «DĂ©couverte», qui est le terme consacrĂ© depuis. DĂ©jĂ  dans ce glissement on passe de «se rendre maĂźtre par la force des armes» (Ă©tymologie de conquĂ©rir), vers « trouver, rencontrer Ă  l'improviste quelque chose dont l'existence Ă©tait inconnue, la prĂ©sence insoupçonnĂ©e ». Ce changement de nomination du processus exclut le sens d’un ennemi prĂ©sent sur les lieux et justifiant les armes, en le remplaçant par une prĂ©sence insoupçonnĂ©e, l’AmĂ©rique, souvent reprĂ©sentĂ© par une femme Indienne portant en son sein un enfant du conquistador, mĂšre symbolique des latino-amĂ©ricains.  Cette mĂ©taphore d’un rapport sexuel fondateur prend appui sur une exclusion, celle des hommes autochtones.

De conquĂȘte Ă  dĂ©couverte, on efface les traces des natifs, devenus esclaves, disparaissant en tant qu’hommes. On dira qu’ils sont fĂ©minisĂ©s.  En fait, ils se trouvent exclus de l’universel de la norme phallique qui lĂ©gitime celui qui est un homme par l’allĂ©geance Ă  un mĂȘme pĂšre fondateur. En rĂ©alitĂ©, leur fĂ©minisation s’explique par leur dĂ©placement par exclusion vers le cĂŽtĂ© de ceux qui sont censĂ©s reprĂ©senter le RĂ©el.  Le noeud Ă  trois nous oblige Ă  concevoir ce RĂ©el autrement que par un phĂ©nomĂšne d’exclusion.

 

 

 

Entre signifiant et lettre, par Stéphane Thibierge

Mathinées lacaniennes du samedi 8 décembre 2012

 

Stéphane Thibierge : Incidences topologiques de la lecture et enjeux analytiques de la distinction entre signifiant et lettre

 

Je vais partir de remarques Ă  partir de ceux qui ont parlĂ© avant, Virginia ou Henri. Mais lĂ , je vais me servir en particulier d'une remarque d’Henri qui va me servir de point de dĂ©part. Oui, je me proposais de parler de la lecture et de, assez simplement, essayer de vous montrer et d'articuler aussi pour moi-mĂȘme parce que c'est une question qui m'intĂ©resse depuis longtemps : pourquoi effectivement la lecture est un enjeu pour les enfants, bien sĂ»r quand ils apprennent Ă  lire, c’est un enjeu trĂšs important, mais aussi bien pour nous. C’est-Ă -dire : comment nous lisons et si nous lisons ?

 

Pourquoi cette question de la lecture est-elle un enjeu considĂ©rable, en particulier dans la pratique de l'analyse, mais pas seulement. Pas seulement, dans notre rapport au rĂ©el. Et je voudrais essayer de vous montrer en quoi et de quelle façon, par quels exemples, on peut indiquer comment la lecture justement comporte ces enjeux importants, touchant notre rapport au rĂ©el, c'est-Ă -dire ces enjeux topologiques, pourrait-on dire, et aussi de la mĂȘme façon ces enjeux subjectifs.

 

Je m'appuierai d'abord sur une remarque d'Henri que j'ai trouvĂ©e trĂšs parlante et trĂšs suggestive. Henri, si je ne me trompe pas, tu as dit que tu trouvais que quand on fait de la topologie Ă  l'aide des instruments mathĂ©matiques, ça a sa valeur bien entendu, mais tu disais que ce qui te paraissait la topologie la plus fine, la plus authentique... – [Henri Cesbron Lavau — la plus riche] 
 « la plus riche », oui, alors c'est moi qui explicite ça Ă  ma façon – 
 c'est l'Ă©criture. C'est l'Ă©criture au sens par exemple d'une lettre qu'on Ă©crit Ă  quelqu'un ou d'un texte qu'on Ă©crit. C'est bien ça que tu disais ? [Henri Cesbron Lavau — Oui, oui, tout Ă  fait.] Alors ça, je trouve que c'est une remarque trĂšs Ă©clairante, surtout de la part de quelqu'un comme toi qui as le maniement relativement aisĂ©, en tout cas certainement plus aisĂ© que moi, de la topologie exercĂ©e Ă  l'aide des outils mathĂ©matiques. Je vais partir de ta remarque. Elle m'a donnĂ© l’idĂ©e, pas l’idĂ©e justement, elle m’a fait remarquer ceci, tout Ă  l'heure, que je vous propose ainsi : qu'il y aurait une maniĂšre d'indiquer la diffĂ©rence entre une maniĂšre d'entendre le signifiant, d'entendre le langage, d'entendre enfin, pour dire les choses trĂšs simplement, une façon d'entendre ce qui se dit, la diffĂ©rence donc entre une maniĂšre d'entendre ce qui se dit, qui serait une maniĂšre aristotĂ©licienne, puisque que tout Ă  l'heure Jean (Brini) l’évoquait. Une maniĂšre aristotĂ©licienne c'est une façon savante de nommer la façon, souvent, dont nous sommes pris dans la comprĂ©hension tout simplement. C'est effectivement beaucoup Ă  Aristote qu'on doit ce pli, cette pente qui est la nĂŽtre Ă  la comprĂ©hension.

 

Je voudrais commencer donc par distinguer entre une façon d'entendre et une façon de lire. OrientĂ©s par la comprĂ©hension, c'est-Ă -dire orientĂ©s comme nous sommes quand mĂȘme le plus souvent orientĂ©s, que nous le voulions ou non ! Et puis une maniĂšre qui est plus topologique d'entendre, c'est-Ă -dire plus conforme, plus attentive Ă  cette dimension topologique de l'Ă©criture que mentionnait Henri.

 

Cette différence entre ces deux maniÚres d'entendre, je vais l'illustrer de la façon suivante : il y a une façon d'entendre le langage, d'entendre ce qui se dit, qui est une façon, comme vous le savez, c'est celle qui domine dans notre éducation scolaire et c'est en particulier celle qui domine dans une discipline que je connais parce que j'y ai été formé, c'est comme ça, chacun trouve son énonciation par les chemins qu'il rencontre au début. et puis on ne les choisit pas ses chemins ! Donc il se trouve que cette premiÚre façon d'entendre le langage c'est celle qui domine en philosophie, et qui est considérée, à tort ou à raison, peu importe (à mon avis pas à raison), comme étant le modÚle de la façon dont il y a lieu d'entendre le langage. Non seulement je pense que ce n'est pas le modÚle, mais je pense aussi que c'est un sérieux handicap dans la vie que de partir avec l'idée que c'est le modÚle de la façon d'entendre. Mais bon, ça c'est une façon personnelle, motivée cependant, mais qui reste personnelle. Je n'en parlerai pas comme ça si ce n'était pas ma formation. Je sais un tout petit peu de quoi je parle quand je dis que c'est un handicap.

 

Jean Périn : C'est la nÎtre aussi, si je te suis bien.

 

C'est la nÎtre aussi, oui, tout à fait
 simplement en philosophie, on est plus aveuglés à l'endroit de ce handicap.

En quoi ça consiste cette façon d'entendre ce qui se dit ou ce qui s'écrit ?

Ça consiste dans la tentative, et lĂ  je vais vous Ă©voquer des choses qu'en principe vous connaissez bien, ça consiste dans l'idĂ©e et l'idĂ©al, de toute façon l'idĂ©e et l'idĂ©al c'est pratiquement la mĂȘme chose, quand on cherche des idĂ©es c'est qu'on est dans l'idĂ©al.

 

Jean Périn : Ah ! J'aurais une petite réserve.

 

Oui
 Quand on cherche des idĂ©es la chance qu'on peut avoir c’est de trouver quelque chose mais ce ne sera pas des idĂ©es qu’on trouvera. On trouvera autre chose. On trouvera tout ce qu'on trouve quand on cherche des idĂ©es. On est dans une espĂšce de mĂ©lasse et tout d'un coup on a la chance de tomber sur quelque chose. Mais ça peut ĂȘtre mĂȘme un objet qu'on ramasse parce qu'on l'a vu par terre tout en cherchant ses idĂ©es. Enfin vous voyez ! Comment dire ?

 

Pierre Gorges : Une invention, on tombe dessus.

 

Voilà ! On tombe dessus. Mais je reviens Ă  mon propos. Donc, on s'imagine que la façon d'entendre correctement, c'est d'entendre Ă  partir du sens des concepts. On va donner Ă  la lecture une certaine orientation. On va l'articuler Ă  des concepts. Et ces concepts on va considĂ©rer qu'ils sous-tendent le texte ou l'Ă©noncĂ© qu'on essaye d'entendre, qu'on essaye de piger. Et on va donc, Ă  partir de lĂ , s'engager dans une dĂ©marche qui, si on la porte au comble de son effectivitĂ©, est la dĂ©marche philosophique. Mais c'est aussi bien la dĂ©marche que nous apprenons tous Ă  l'Ă©cole. Cette dĂ©marche, elle nous importe quand mĂȘme, ça m'arrive de temps en temps de dire ça, parce que je trouve que c'est important quand on lit Freud, elle nous importe parce que c'Ă©tait quand mĂȘme l'idĂ©al de Freud. Freud Ă©tait portĂ© par cet idĂ©al d'une rĂ©alisation par concept, de l'invention qui Ă©tait la sienne, et notamment celle de l'inconscient. Et tout le gĂ©nie de Freud, je trouve, c'est d'ĂȘtre arrivĂ© Ă  tordre en quelque sorte les concepts qu'il utilisait pour arriver Ă  y faire entendre
 (presque malgrĂ© lui parce qu'il Ă©tait trĂšs soucieux de cet idĂ©al conceptuel) Ă  y faire entendre nĂ©anmoins quelque chose qui ne rentrait pas du tout dans les concepts – mais qui est justement ce qui fait un peu le sujet de notre « MathinĂ©e » depuis ce matin je trouve – prĂ©cisĂ©ment de quoi parlons-nous quand nous parlons de ce qui nous intĂ©resse dans l'analyse et dans l'existence aussi bien, disons, enfin une façon de le dire : l'objet de notre intĂ©rĂȘt, l'objet qui nous intĂ©resse, y compris au sens analytique.

 

Alors la premiĂšre maniĂšre d’entendre que je voulais vous Ă©voquer c’est celle-ci
 – mais ce n'est pas celle qui est la plus opĂ©ratoire pour la psychanalyse, cette façon de vouloir entendre par concepts –, 
 on va chercher des dĂ©finitions.

 

Il y a une autre maniĂšre qu’Henri Ă©voquait tout Ă  l'heure, en disant, que la topologie, enfin, que l'Ă©criture, c'Ă©tait « la forme la plus riche de la topologie ». Si vous ĂȘtes attentifs, si nous sommes attentifs Ă  cette dimension topologique de la lecture, eh bien nous pouvons l'ĂȘtre de la maniĂšre suivante : au lieu de chercher Ă  attraper ce qui est Ă©crit ou ce qui est dit, Ă  travers des notions, c'est-Ă -dire en supposant que ce qui est Ă©crit ou ce qui est dit est sous-tendu par des concepts, au lieu de faire ça, nous allons prendre ce qui est dit ou ce qui est Ă©crit, en repĂ©rant simplement, alors je vais l'Ă©crire comme ça :  a  , imaginez que vous lisez une lettre, que quelqu'un vous a Ă©crite. Vous recevez une lettre, vous la lisez. Vous allez donc vous trouver Ă  faire ce que nous faisons quand nous lisons, c’est-Ă -dire


 

J’écris ça :

a b c d e f g (1Ăšre suite) etc.,

et je vais réécrire
 n'importe quoi :

a b g e f c g d
 (2ùme suite).

 


 vous allez lire la lettre (ou tel ou tel texte) et forcĂ©ment vous allez identifier, vous allez remarquer, on ne peut pas faire autrement, c'est ça la lecture, enfin, on ne peut pas faire autrement mais ça ne veut pas dire qu'on y soit toujours attentifs. Vous pouvez remarquer qu'il y a des Ă©lĂ©ments qui vont revenir comme ça. Vous pouvez ĂȘtre davantage attentifs au fait qu'il y a des Ă©lĂ©ments qui reviennent, et que comme ils reviennent, eh bien vous identifiez que ce sont les mĂȘmes, que c’est celui-lĂ  ici   a , quand vous le lisez, vous remarquez que vous l'avez dĂ©jĂ  lu une premiĂšre fois, ou vous ne le remarquez pas d'ailleurs, mais ça n'empĂȘche pas que rĂ©ellement vous le lisez une deuxiĂšme fois.

 

On peut aller un petit peu plus loin et dire que vous pouvez porter cette façon de lire jusqu'Ă  son maximum de rigueur et de simplicitĂ©, en vous disant : je ne vais pas ĂȘtre attentif aux concepts qui sont censĂ©s sous-tendre cette suite de lettres, je ne vais pas m'en occuper des concepts. En tout cas je ne vais pas m'en occuper de façon premiĂšre. Je vais en revanche m'occuper principalement de repĂ©rer correctement les rĂ©currences des lettres qui reviennent dans la suite que forme le texte que je lis. Je vais m'occuper davantage de ces rĂ©currences. Et c'est Ă  partir de ces rĂ©currences, c'est Ă  partir de cette lecture-lĂ , qui ne s'occupe que des lettres et de leurs rĂ©currences, que je vais essayer de produire, moi le lecteur, une Ă©nonciation.

 

Si vous cheminez un petit peu, si vous avancez un petit peu dans cette maniĂšre de distinguer en les opposant ces deux façons de lire, que je ne simplifie pas, j'insiste un peu sur leur distinction mais je ne crois pas les simplifier, si vous allez un peu au bout de cette opposition que je fais et que je vous propose, vous allez arriver Ă  quelque chose, qu'encore une fois en entendant les remarques d'Henri et aussi du travail que faisait Virginia sur La TroisiĂšme, parce que dans La TroisiĂšme aussi Lacan Ă©voque ceci, d'une maniĂšre moins directe mais quand il parle des Ă©lĂ©ments comme ça que le langage introduit dans le corps si je puis dire, ces Ă©lĂ©ments imbĂ©ciles de pensĂ©e, etc. eh bien si nous sommes attentifs Ă  ce que j'essaye lĂ  de mettre un peu en valeur comme façon de lire, nous arrivons tout droit, Ă  un exercice et une pratique que nous connaissons bien, que je dois dire
 jusqu'Ă  ce matin je n'Ă©tais pas habituĂ© Ă  considĂ©rer comme Ă©tant vraiment de l'ordre – trĂšs purement et de façon trĂšs fĂ©conde – de la topologie, mais grĂące Ă  Henri maintenant je pense pouvoir le dire comme ça.

 

C'est-Ă -dire, vous arrivez Ă  la poĂ©sie pure : un texte de poĂ©sie, et en particulier si c'est une poĂ©sie riche, fĂ©conde, qui justement ne craint pas d'asseoir toute sa puissance Ă©vocatrice sur la rĂ©pĂ©tition pure de signifiants,  pas de mots, pas de concepts, mais de signifiants purs. C'est ça la poĂ©sie pure : c'est la poĂ©sie qui fait des assonances, des rĂ©sonances, qui ne s'appuie pas du tout sur le sens, qui s'appuie sur le cristal de la langue justement, mais pas sur le sens. Je vous en donne un exemple tout de suite. Je ne citerai pas notre collĂšgue Esther Tellermann dont j'apprĂ©cie Ă©normĂ©ment les travaux, comme c'est une amie je ne vais pas la mettre en valeur, mais je vous renvoie Ă  sa poĂ©sie parce qu'elle est trĂšs sensible Ă  cet aspect-lĂ  de la poĂ©sie justement. Elle essaye de travailler ça avec beaucoup Ă  la fois de rigueur et de finesse dans ses productions, mais je vais prendre une rĂ©fĂ©rence plus classique que vous connaissez je pense tous. Si vous prenez cet auteur qu'est le trĂšs grand poĂšte GĂ©rard de Nerval, si vous prenez en particulier ses sonnets qui ont toujours fait se casser les dents de tous les commentateurs, parce que ce sont des sonnets – ça s'appelle Les ChimĂšres –, qui sont Ă©crits, lĂ  on peut le dire, sans aucun rĂ©fĂ©rent attrapable. C'est parfaitement visible quand vous essayez de mettre du sens sur ces sonnets et que vous lisez comme ça m'est arrivĂ© de le faire, comme Ă  d'autres, Ă  une Ă©poque en tout cas quand j'avais cette idĂ©e idiote d'ailleurs qui est vĂ©hiculĂ©e par notre idĂ©al Ă©ducatif et scolaire, c'est une idĂ©e vraiment idiote mais nous l'avons tous, cette idĂ©e qu’un poĂšme, exactement comme un traitĂ© philosophique, devrait avoir un sens. Et puisqu'il devrait en avoir un, il faut le trouver. Donc je me rappelle trĂšs bien ĂȘtre allĂ© dans des bibliothĂšques Ă  une Ă©poque oĂč j'Ă©tais donc dans cet idĂ©al et avoir cherchĂ© les explications des sonnets de Nerval dans Les ChimĂšres. Vous pensez bien que comme c'est trĂšs difficile Ă  « comprendre » justement, et tant mieux ! eh bien les commentateurs s'en sont donnĂ©s Ă  cƓur joie, c'est-Ă -dire qu'il y a des bibliothĂšques Ă©crites sur ses poĂšmes. Et pourquoi pas d'ailleurs ! Si ça fait plaisir je ne vois pas pourquoi on s'en priverait ! Mais en mĂȘme temps ça bouche complĂštement l'aspect topologique justement de cette Ă©criture, qui est que, l'aspect topologique c'est ce que fait rĂ©sonner Nerval et ce que font rĂ©sonner les poĂštes, et pas que les poĂštes, parce que vous avez des traditions de pensĂ©e, je dirais plutĂŽt de lecture que de pensĂ©e, vous avez des traditions de lecture et des traditions de rapport au sens qui sont extrĂȘmement fines, pas forcĂ©ment du tout articulĂ©es avec les mĂȘmes accents que la nĂŽtre, mais qui font de l'exercice que je suis en train d'Ă©voquer, c'est-Ă -dire le simple fait de repĂ©rer la rĂ©currence du signifiant, la seule Ă©lucidation possible de ces signifiants. Je pense Ă  des traditions comme certaines branches du bouddhisme en ExtrĂȘme-Orient, je pense Ă  la tradition du T’chan (ou : du zen) qui ĂŽtent de leur pratique toute rĂ©fĂ©rence Ă  du concept articulĂ©. En revanche, qui mettent tout l'accent sur l'aspect de rĂ©currence du signifiant comme tel c'est-Ă -dire l'aspect de la lettre, parce que la lettre c'est exactement le signifiant en tant qu'on est attentif Ă  sa rĂ©currence dans un ordre qui ne peut pas ĂȘtre autre que ce qu'il est quand il a Ă©tĂ© posĂ©, qui ne peut pas ĂȘtre diffĂ©rent. Si vous mettez la suite que j'ai Ă©crite lĂ , une fois que vous mettez la suite : a b c d
 ensuite vous ne pouvez pas faire que ça n'ait pas Ă©tĂ© Ă©crit dans cet ordre-lĂ . La suite sera obligĂ©e de tenir compte qu'il y a eu ça Ă  un moment donnĂ©. Et si dans l'ordre alĂ©atoire de la suite, il revient Ă  un moment donnĂ© : a b c d, eh bien ça va vous faire obligatoirement, lĂ  vous ne pouvez pas y Ă©chapper, c'est pour ça qu'on est dans la topologie, vous allez vous trouver dans un espace qui va ĂȘtre, pas seulement l'espace linĂ©aire de la feuille de papier, mais qui va ĂȘtre trouĂ© littĂ©ralement par le fait, par la remarque que vous aviez ici une suite, et puis vous retrouvez lĂ , la suite dans le mĂȘme ordre. C'est-Ă -dire la mĂȘme suite. Eh bien, quand je dis que l'espace Ă  ce moment-lĂ , l'espace intuitif, est trouĂ©, ça veut dire que vous allez produire Ă  partir de cette rĂ©pĂ©tition la remarque, je prĂ©fĂšre dire ça que la pensĂ©e, parce qu'aprĂšs tout vous pouvez produire cette remarque sans du tout la dĂ©velopper dans une pensĂ©e. Vous allez simplement produire la remarque que lĂ  oĂč vous avez cette suite, eh bien cette suite renvoie Ă  quelque chose qui manque et qui est la premiĂšre inscription de cette suite. Et donc cette suite fait rĂ©sonner un trou. Celle-lĂ , la deuxiĂšme, fait rĂ©fĂ©rence – c'est une rĂ©fĂ©rence – Ă  un objet qui est d'abord et avant tout le manque de la premiĂšre suite.

 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : Pourquoi est-ce que tu parles de manque ?

 

StĂ©phane Thibierge : Parce que la deuxiĂšme ne peut pas ĂȘtre la premiĂšre, la deuxiĂšme fait rĂ©sonner le fait que la premiĂšre n'est plus lĂ . C'est ça l'ordre. C'est ça qui fait que l'Ă©criture a  fait tout de suite, dans son opĂ©ration mĂȘme, rĂ©sonner le manque. C'est que lĂ  oĂč tu as inscrit
 [Virginia H.-C. — S'il est lĂ  il n'est plus lĂ -bas] 
 voilà ! Et si tu le repĂšres ici, tu vas te souvenir que tu l'as dĂ©jĂ  repĂ©rĂ© ailleurs, mais ce repĂ©rage ailleurs c'est l'indice d'un manque. Et donc ce manque est le premier rĂ©fĂ©rent de l'Ă©criture, c'est le premier rĂ©fĂ©rent de signifiant telle que l'Ă©criture nous apprend Ă  le remarquer ; et la poĂ©sie, encore une fois quand vous prenez le dĂ©but de n'importe quel poĂšme de Nerval par exemple :

 

« La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance »

 

Ça ne veut strictement rien dire. Vous lisez la suite, vous ne saurez pas de quelle romance il s'agit. Mais par contre vous allez avoir affaire Ă  ce qu'on Ă©voquait aussi tout Ă  l'heure, Ă  ce cristal de la langue qui va ĂȘtre mis en jeu, mĂȘme pas au niveau des mots, mĂȘme pas au niveau des partitions des mots, mais au niveau vraiment des phonĂšmes de la langue française. C'est ça que vous allez identifier comme se rĂ©pĂ©tant. Et vous allez vous retrouver pris dans cette sorte d'articulation de poĂ©sie pure, en Ă©tant pris par quelque chose qui ne pourra que faire rĂ©sonner, pour vous, je veux dire de façon singuliĂšre, parce que chacun va lire ça singuliĂšrement, en y laissant rĂ©sonner les rĂ©sonances qui lui viendront singuliĂšrement Ă  la lecture de ce texte. Ce n'est absolument pas universalisable. En revanche ça peut ĂȘtre partageable, c'est-Ă -dire que vous pouvez faire Ă©tat de ces rĂ©sonances dans une conversation. Mais lĂ , vous ĂȘtes dans un rapport Ă  la lecture qui est un rapport topologique. Et qui est un rapport, j'espĂšre vous l'avoir ainsi soulignĂ©, qui fait tout de suite rĂ©sonner le manque. Et seulement Ă  partir de lĂ , Ă  partir de ce manque, qui va ensuite border, ou aborder tel ou tel objet.

 

Pour revenir Ă  l'exercice de ces traditions qui ne sont pas la nĂŽtre – que nous ne connaissons pas bien, comme le T’chan (ou le zen) qui m'intĂ©resse pour ma part et qui en intĂ©resse certainement d'autres parmi vous – il est remarquable que, quelquefois, dans des formes trĂšs pures d'initiation, il y ait un usage du signifiant qui se borne Ă  une seule Ă©nonciation. C'est-Ă -dire qu'on ne peut pas attraper la rĂ©currence. Ça c'est trĂšs difficile. Ça s'appelle une Ă©ructation. Il y a une, alors on ne peut pas se raccrocher Ă  la rĂ©currence, parce qu'il n'y en a qu'une. Oui ?

 

Intervenant — Ça me fait penser Ă  ce que vous disiez juste avant, vous dites « la sĂ©quence premiĂšre n'est pas là », on pourrait entendre n'est plus lĂ , mais on pourrait entendre aussi que mĂȘme la premiĂšre
 En fait il y a une rĂ©fĂ©rence Ă  l'une
 je dirai qui est perdue d’avance. Donc en fait, qui n'est pas lĂ  parce qu'elle n'est pas lĂ .

 

StĂ©phane Thibierge : Absolument. Et votre remarque, je la trouve trĂšs bienvenue parce qu'elle me permet de passer Ă  un second point que je voulais vous Ă©voquer, enfin il y en avait quelques-uns mais notamment un second que je vais Ă©voquer tout de suite de la façon suivante, Ă  propos aussi de la lecture. Au fond, c'est le point suivant et vous allez voir qu'il n'est pas sans rapport
 enfin, je vais arriver Ă  votre remarque par un chemin Ă  peine dĂ©tournĂ©, c'est que pour pratiquer la lecture de la façon que j'indique lĂ , que je vous rappelle, il est nĂ©cessaire d'arriver Ă  isoler quelque chose que dans notre tradition en tout cas on a mis beaucoup de temps Ă  isoler, et qu'on a isolĂ© depuis assez longtemps, c'est-Ă -dire, il faut pour pouvoir noter, pour pouvoir Ă©crire les choses
 le langage comme ça, il faut arriver Ă  isoler ce que nous appelons le signifiant : c'est-Ă -dire le langage, mais dans sa valeur pure de signifiant. C'est-Ă -dire sans aucune rĂ©fĂ©rence au sens. Ça, c'est l'invention, dans la tradition qui est la nĂŽtre, de l'alphabet.

 

Je dis bien dans la tradition qui est la nĂŽtre. Ça Ă©tĂ© fait dans d'autres traditions, en Chine ou bien chez les Égyptiens ou bien partout oĂč on a inventĂ©, fabriquĂ©, une Ă©criture qui Ă©tait une Ă©criture qui se marquait – puisque la dimension de la lettre elle est prĂ©sente partout oĂč il y a du langage mais la dimension de la lettre Ă©crite comme vous le savez elle n'est prĂ©sente que dans les traditions oĂč effectivement on a marquĂ©, isolĂ© une Ă©criture. Eh bien, nous, dans la tradition qui est la nĂŽtre et qui est davantage tributaire de l'alphabet, de l'alphabet – disons grosso modo pour ne pas compliquer – sĂ©mitique, et puis l'alphabet grec, l'alphabet grec surtout. Cet alphabet qui a consistĂ© Ă  isoler, Ă  fragmenter le signifiant jusqu'au point oĂč on a pu Ă©voquer encore, on a pu isoler ce qu'on appelle les consonnes. Les consonnes qui se caractĂ©risent d'ĂȘtre une Ă©mission sonore, une Ă©mission signifiante encore trĂšs articulĂ©e au corps puisque vous savez qu'une consonne, ce qui la dĂ©finit c'est qu'Ă  un moment donnĂ© elle rencontre un arrĂȘt dans le corps, une limite : soit elle rencontre la gorge, la glotte, le palais, la langue ou tout ce que vous voudrez. Elle rencontre un arrĂȘt qui est du corps rĂ©el. Mais on a Ă©tĂ© plus loin, on a isolĂ© la voyelle. Cela nous l'Ă©voquions avec que Claude Landman au sĂ©minaire que nous faisons ici. [Jean PĂ©rin : Les Grecs
] Les Grecs ont isolĂ© la voyelle et la voyelle comporte ceci de trĂšs Ă©nigmatique en soi, c'est qu'elle n'est bornĂ©e par rien du corps. Autrement dit la voyelle peut donner l'impression fondĂ©e qu'il pourrait y passer, et notamment dans la voix et notamment dans la voix des chanteurs ou des chanteuses, des cantatrices par exemple, qu'il pourrait passer dans la voyelle une jouissance qui ne serait pas bordĂ©e par le corps et qui donc pourrait aller questionner
, effectivement, si vous chantez un "a" par exemple, eh bien ce "a" il peut donner l'impression que vous ĂȘtes dans quelque chose qui n'est plus bordĂ© par le corps. En rĂ©alitĂ©, ça l'est, mais ça ne l'est pas de la mĂȘme façon.

 

Jean PĂ©rin : C'est quand mĂȘme modulĂ©, il y a le "a" moyen et puis


 

StĂ©phane Thibierge : Jean, c'est clair que c'est modulĂ© mais ce n'est pas arrĂȘtĂ©, alors qu’un "b" par exemple, vous ne pouvez pas le tenir. Donc il y a lĂ  l'indice que... Mais c'est juste une remarque comme ça. Ce Ă  quoi je voulais en venir c'est Ă  ceci : c'est que pour isoler comme l'a fait l'alphabet, pour isoler ce signifiant, pour isoler les lettres c'est-Ă -dire le signifiant comme pur signifiant, il a fallu passer par le dĂ©chiffrement de ces inscriptions trĂšs spĂ©ciales qui sont privĂ©es de tout sens et en revanche dont l'ordre ne peut pas ĂȘtre modifiĂ©, c'est-Ă -dire l'inscription d'un nom propre. C'est en dĂ©chiffrant les noms propres qu'on a pu progressivement dĂ©chiffrer notamment l'Ă©criture par exemple des Égyptiens, par Champollion, c'est-Ă -dire Ă  arriver Ă  isoler, encore une fois, la lettre – le signifiant comme pur signifiant – dans sa valeur pure de signifiant. Il faut passer pour cela nĂ©cessairement par le dĂ©chiffrement, le dĂ©chiffrage de quelque chose qui se prĂ©sente comme un nom propre. C'est-Ă -dire exactement comme j'ai Ă©crit ici au tableau, d'une suite donc vous ne pouvez pas modifier l'ordre et une suite purement signifiante qui n'a pas de rapport avec le signifiĂ©.

 

J'insiste, vous allez voir tout de suite pourquoi, particuliÚrement, concernant la topologie de la lecture, sur le fait que toute lecture repose sur la possibilité d'isoler un nom propre. C'est-à-dire la possibilité du signifiant comme pur signifiant. Toute lecture, au sens fort de la lecture que j'évoquais tout à l'heure, au sens topologique.

 

Mais qu'est-ce que ça veut dire ça ? Et lĂ  je reviens Ă  la remarque que vous faisiez tout Ă  l'heure Monsieur. Qu'est-ce que ça veut dire que toute lecture, en tant qu'elle isole des signifiants, des lettres – des lettres, c'est-Ă -dire des signifiants localisĂ©s – qu'est-ce que ça veut dire que cette dimension du signifiant pur fait nĂ©cessairement rĂ©fĂ©rence Ă  un nom propre ? Ça veut dire que toute lecture fait rĂ©fĂ©rence Ă  un nom propre, nĂ©cessairement, de façon logique et topologique.

 

Mais qu'est-ce que c'est qu'un nom propre ? C'est une énonciation.

 

Un nom propre, quel qu'il soit, que ce soit Pierre, Paul, Jacques, Alexandrie, Paris, quelque nom propre que vous mentionniez, un nom propre c'est une Ă©nonciation. Avant d'ĂȘtre inscrit, c'est nĂ©cessairement une Ă©nonciation. C'est nĂ©cessairement l'Ă©nonciation de, comme on dit, de quelque "un". Il faut qui il y ait eu Ă©nonciation, donc une parole, pour qu'un nom propre, quelque part et de quelque façon qu'on imagine, s'inscrive. C'est quand mĂȘme une remarque intĂ©ressante Ă  faire. Parce que ça nous montre, cette Ă©nonciation qui est Ă  jamais perdue, puisque quand on en dĂ©chiffre l'inscription, cette Ă©nonciation du nom propre, elle renvoie Ă  quoi ? Elle renvoie, et lĂ  je ne vais pas le dĂ©velopper mais je le propose comme articulation d'un problĂšme que je ne rĂ©soudrai pas mais qui m'intĂ©resse, donc je pense que ça va nourrir l'interrogation que je vous propose, peut-ĂȘtre que ça Ă©veillera chez vous la mĂȘme, ou en tout cas ça Ă©voquera chez vous quelque chose qui y rĂ©pond, oui, un nom propre c'est quoi ?

 

Un nom propre, je disais « c'est une énonciation », une énonciation de quoi ?

 

D'un sujet bien sĂ»r — un sujet. Un nom propre renvoie Ă  une Ă©nonciation assumĂ©e, donc il faut qu'il y ait un sujet derriĂšre un nom propre.

 

Mais en mĂȘme temps ce nom propre il nomme quoi ?

 

Il nomme quelque chose dont on peut difficilement saisir comment ce ne serait pas l'objet d'un désir. C'est-à-dire qu'en général, une nomination, elle fonde l'assomption d'un désir. Le gars qui fonde une ville et qui dit : « Ici, ça s'appelle Alexandrie », bien il y a son désir qui est en jeu ! Donc c'est le nom d'un désir, énigmatique, parce qu'ensuite le désir, quel était-il, on ne sait pas. Mais le nom propre d'un enfant bien entendu nomme un désir.

 

Donc vous voyez (M. Thibierge se tourne vers le tableau oĂč sont sont inscrites les suites 1 et 2) que dans cette dimension que l'Ă©criture, topologiquement rend sensible comme trou, puisque ce nom propre, – et lĂ  je rejoins la remarque que faisait Monsieur tout Ă  l'heure – l'identification des lettres comme intervenant Ă  des places rĂ©currentes, ne se fait que sur leur valeur de purs signifiants. Cette valeur de pur signifiant n'est pas pensable, pas articulable sans la dimension du nom propre, et la dimension du nom propre renvoie nĂ©cessairement Ă  l'Ă©nonciation qui sera toujours manquante, puisque nous n'en avons que la marque. Nous n'en avons pas Ă©videmment la prĂ©sence.

 

Donc, ça inscrit effectivement l'écriture, ça inscrit topologiquement le trou comme référent en quelque sorte initial de l'abord de n'importe quel objet.

 

Et c'est lĂ  oĂč je reviens Ă  ce que je disais sur la poĂ©sie. La poĂ©sie dans sa valeur la plus importante, puisqu'effectivement la poĂ©sie, ça c'est la grande rigueur des poĂštes et leur mathĂ©matique Ă  eux si je puis dire, qui n'est pas la moins rigoureuse, parce que c'est en prenant appui sur, je crois, cette Ă©vidence logique mais qui n'est pas une Ă©vidence "Ă©vidente" si j'ose dire, c'est en prenant appui lĂ -dessus qu'ils donnent Ă  la poĂ©sie son effectivitĂ©.

 

Alors, je terminerai, parce que je n'ai pas envie d'ĂȘtre trop long, sur le point suivant, c'est que : la psychanalyse, pourquoi justement cette question de la lecture y est si importante Ă  attraper d'un point de vue topologique, parce qu’il est bien Ă©vident qu'on n'Ă©coutera pas un patient de la mĂȘme façon, en Ă©tant un peu, pardonnez-moi, un peu massif dans l'opposition que je faisais tout Ă  l'heure entre l'idĂ©al philosophique de la lecture et puis l'idĂ©al, de ce qui n'est pas un idĂ©al justement, pratique plutĂŽt, poĂ©tique ou topologique de la lecture. Il est bien Ă©vident qu'on n'entend pas du tout, quand on est attentif seulement Ă  la rĂ©currence d'un signifiant, on ne l'entend pas du tout de la mĂȘme façon que quand on est en quelque sorte aveuglĂ© par le souci de savoir ce que ça veut dire.

 

Et alors, la question du sens, c'est une question qui peut peut-ĂȘtre se poser Ă  partir de lĂ  d'une maniĂšre un peu dĂ©gagĂ©e, mais je ne la poserais pas pour le moment parce que c'est dĂ©jĂ  suffisamment complexe comme ça. Donc, merci !

 

Discussion générale

 

Henri Cesbron Lavau : C'Ă©tait extrĂȘmement intĂ©ressant, StĂ©phane, ça donne Ă  entendre ce qu'il en est de l'Ă©criture dans l'inconscient. C'est de ça dont tu parles. Et sur la finale, ce que ça m'Ă©voquait, c’est ce plaisir que nous avons dans quelque chose qui, a priori, justement est hors sens, mais dans lequel la rĂ©pĂ©tition a un rĂŽle central, c'est tout simplement : la musique. Dans la musique – symphonie, toccata, etc. – on va trouver des thĂšmes qui vont revenir. On va ĂȘtre attentif Ă  ça et il va y avoir une sorte de plaisir qui va s'installer dans l'ordonnancement de ce qui est pure rĂ©pĂ©tition. Une dimension d'harmonie qui va s'ajouter [Virginia H.-C. — d'euphonie], d'euphonie, qui existe dans ce que tu as citĂ©, dans la poĂ©sie qui n'est pas commandĂ©e par du sens.

 

StĂ©phane Thibierge : Oui, mais comment dire, la distinction, c'est que la poĂ©sie ne fait pas nĂ©cessairement fond de cette euphonie, c'est-Ă -dire qu'il y a un plaisir dans la musique qui est aussi – et je ne sous-estime pas ce plaisir de la musique – mais dans sa dimension de plaisir et de jouissance justement, il peut faire oublier cette marque d'un manque qui rĂ©sonne fondamentalement, alors que..., et la poĂ©sie d'ailleurs aussi quand elle..., je dirais c'est la diffĂ©rence entre la poĂ©sie..., il y a une poĂ©sie qui par sa musicalitĂ© peut-ĂȘtre de nature justement Ă  faire oublier la rĂ©sonance propre de la poĂ©sie et puis il y a des poĂštes aussi qui sont attentifs Ă  ne pas faire oublier derriĂšre la musique le manque dont ils font entendre la rĂ©sonance.

 

Intervenante : Oui, c'est une circulation plutĂŽt.

 

Frank Salvan : Wagner, c'est la lecture par les leitmotiv de ce qui est autre chose que ce qui est dit.

 

Jean Périn : Il faut apprendre à écouter derriÚre.

 

Henri Cesbron Lavau : Cette recherche-là on la trouve dans ce qu’on appelle la musique contemporaine.

 

Stéphane Thibierge : Oui, tout à fait.

 

Intervenant : C'est ce qu'on retrouve aussi dans la poĂ©sie lettriste aussi, cette tentative de dĂ©tacher complĂštement, ou mĂȘme avant ça, chez Schwitters par exemple ou des gens comme ça. Ils Ă©numĂ©raient, ils juxtaposaient toujours des lettres, des voyelles etc., de sortir du sens complĂštement... et (inaudible 43 :29) c'est contemporain de Lacan quand il a posĂ© toutes ses recherches, dans les annĂ©es 50 60.

 

Stéphane Thibierge : Tout à fait.

 

Michelle Mayer : Je pense que, enfin pour moi, d'abord la poĂ©sie c'est la mĂ©taphore, mais ça revient Ă  conforter ce que vous dites, c'est-Ă -dire que la mĂ©taphore c'est basĂ© sur un trou puisqu'il y a un sens qui disparaĂźt, donc il y a un manque aussi je veux dire. Mais je pense que dans la poĂ©sie occidentale en tout cas, c'est plutĂŽt du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore et du visuel que du cĂŽtĂ© de ce que vous avez l'air de dire de la poĂ©sie japonaise qui est du cĂŽtĂ© de l'auditif, plus peut-ĂȘtre, je ne sais pas, je ne la connais pas.

 

Stéphane Thibierge : Je ne sais pas si on peut dire ça.

 

Michelle Mayer : Pour moi, la poésie européenne, française, espagnole et autre, c'est du cÎté de la métaphore.

 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : C'est intéressant, la métaphore, ça renvoie au sujet.

 

StĂ©phane Thibierge : Oui, oui, c'est du cĂŽtĂ© de la mĂ©taphore, absolument. La seule difficultĂ© que nous pouvons mentionner ici, c'est que la poĂ©sie, dans la tradition qui est la nĂŽtre, a eu parfois la plus grande difficultĂ© Ă  se dĂ©gager justement de ce privilĂšge, Ă©norme, que nous accordons Ă  l'idĂ©al. Et donc il y a toute une part de la poĂ©sie française par exemple, dont on peut dire que c'est une poĂ©sie mĂ©ditative, voire mĂ©taphysique, [Jean PĂ©rin — ou didactique] ou didactique.

 

Michelle Mayer : Je pensais à Rimbaud et autres


 

Stéphane Thibierge : Oui, les Rimbaud et autres effectivement ne sont pas dans cette dimension-là !

 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : StĂ©phane, je voulais te faire une remarque par rapport Ă  cette sĂ©rie de lettres qui m'a beaucoup intĂ©ressĂ©e et qui m'a rappelĂ© un Ă©change que j'ai eu justement hier avec Jean (Brini) au tĂ©lĂ©phone sur ce que dit Lacan dans Le savoir du psychanalyste sur le « Un » et oĂč Lacan va commenter Cantor, et oĂč en commentant Cantor, il va dire Ă  peu prĂšs, je simplifie ce que j'ai compris, c'est qu'avec l'ensemble vide, Cantor a fait valoir un UN qui dĂ©coule de ce vide. Et que ce UN n'est pas celui qu'on repĂšre habituellement qui est le 1 de la rĂ©pĂ©tition. Et dans ce que tu dis, il me semble que tu rĂ©ussis Ă  relier les deux, c'est-Ă -dire le 1 qui dĂ©coule du zĂ©ro, du manque qui est tellement au cƓur du nƓud borromĂ©en et ce un qu'on peut je pense attribuer Ă  celui du trait unaire qu'on repĂšre dans la rĂ©pĂ©tition. Ça c'est une remarque.

Et par rapport Ă  la mĂȘme chose mais sur un ordre diffĂ©rent, c'est quand les enfants sont tout petits et qu'ils commencent Ă  parler, on repĂšre une joie – qu'ils ont dans la retrouvaille, dans l'identification, au niveau du signifiant de ces petites sĂ©quences – qui lĂ  vient capitonner certes un sens dans le rapport Ă  l'autre, mais c'est un moment joyeux qui scande l'accession Ă  la parole d'un enfant. Et avec ce que tu dis, cette joie, peut-ĂȘtre serait en rapport avec quelque chose d'une mise en place, d'une dialectisation de l'absence. Ça vient inscrire quelque chose de l'absence dont l'enfant a besoin.

 

Stéphane Thibierge : Freud ! C'est en partie la bobine. [Virginia H.-C.: Mais oui.]

 

Pierre Gorges : Ça amĂšne justement Ă  dire que, tu as ajoutĂ© quelque chose d'entrĂ©e de jeu, qu'on est en train d'aborder, qui me semble tout Ă  fait fondamental, c'est : comment nous lisons, si nous lisons. Et lĂ  on n’a pas dĂ©ployĂ©, on est en train de le dire. Si les enfants non lecteurs, on le dĂ©couvre souvent, n'ont pas envie d'entrer dans le jeu, parce que tout de suite tu as abordĂ© la question du manque, avant qu'il y ait du manque, il y a l'absence de cette premiĂšre scansion par exemple ou l'absence de ce qui vient avant. De faire de cette absence un manque, il y faut y mettre du sien [S. Thibierge : Tout Ă  fait] ... Donc pour lire c'est : si nous lisons. Donc tout ça ce n'est pas forcĂ©ment simplement du cĂŽtĂ© du texte, mais c'est le texte/Ă  son lecteur – c'est ce que tu as abordĂ© et c’est bougrement intĂ©ressant –, mais que l'un renvoie Ă  l'autre
 Qu'on ne l'oublie pas !

 

Stéphane Thibierge : Tout à fait et c'est vrai que les enfants non lecteurs posent cette question justement de la maniÚre donc pour eux, ce processus que j'ai évoqué là, pose une difficulté qui


 

Pierre Gorges : Oui ! Selon la rĂ©fĂ©rence Ă  la mĂšre : la mĂšre comble, donc y a pas trou ! Donc, y a pas de lecture. Je simplifie mais c’est un peu ça


 

Stéphane Thibierge : En tout cas il n'y a pas cette mise en place effectivement du trou. Oui Jean !

 

Jean Périn : Deux remarques et puis une question ensuite.

PremiĂšre remarque pour dire que j'ai eu l'occasion de tenir un discours semblable au tien – puisque j'ai fait du théùtre comme tu le sais – Ă  Philippe Adrien. Je lui ai dit exactement ce que tu as dit, il n'Ă©tait pas d'accord. Il m'a dit non : c'est quand mĂȘme du sens qu'on envoie. Je suis allĂ© avec lui au conservatoire  voir comment il faisait, comment il enseignait le théùtre. J'ai mĂȘme participĂ© Ă  l'Aquarium
 C'Ă©tait ça qui Ă©tait curieux, pour lui le théùtre c'est quand mĂȘme du sens qu'on va envoyer au spectateur.

DeuxiĂšme remarque, c'est que nĂ©anmoins, Lacan – lorsqu'il parle de Chomsky et de la fameuse phrase « D’incolores idĂ©es vertes dorment furieusement » – va contre Chomsky. Il dit qu'il y a du sens.

Voilà déjà deux choses qui sont un peu latérales à ton propos, sans doute
 mais pas tellement d'ailleurs.

Et puis une question qui concerne carrĂ©ment la thĂ©orie dans ce que tu dis, je partage d’ailleurs tout Ă  fait ce que tu dis, est-ce qu'on n'est pas du cĂŽtĂ© de l'Autre ? Puisque tu as Ă©vacuĂ© le concept, donc on va ĂȘtre Ă  ce moment-lĂ  du cĂŽtĂ© de l'Autre, du cĂŽtĂ© du fĂ©minin quoi.

 

Stéphane Thibierge : En tout cas, on est du cÎté du pas-tout.

 

Jean PĂ©rin : Du pas-tout, ben de l'Autre ! [StĂ©phane Thibierge — Bien sĂ»r.] Ça m'Ă©voque les rĂ©citations Ă  l'Ă©cole quand j'Ă©tais gosse. Ce n'Ă©tait pas mixte. Les gamins, ce n'Ă©tait pas facile pour eux d'apprendre les poĂ©sies. Ils ne se sentaient pas mecs, ils ne se sentaient pas hommes quoi ! Et puis il y avait les trous de mĂ©moire, Ă©videmment ! Alors moi je rĂ©ussissais assez bien dans ce genre, bon, eh bien j'ai fait une analyse
 (Rires)

 

StĂ©phane Thibierge : Mais Jean pour rĂ©pondre Ă  tes remarques [Jean PĂ©rin — Je suis tout Ă  fait d'accord avec ce que tu dis
], mais tes remarques je les partage tout Ă  fait. Le sens, il ne s'agit pas de l'Ă©vacuer. Moi, j'ai Ă©tĂ© un petit peu prudent c'est-Ă -dire que j'ai dit Ă  la fin de mon propos exprĂšs [Jean PĂ©rin — T’as Ă©tĂ© un peu trop prudent
] que je n'en parlerai pas cette fois-ci parce que sinon
 –  enfin si j'ose dire, j'en parle quand mĂȘme ! Mais cette Ă©nonciation dont j'Ă©voquais la rĂ©manence, cette Ă©nonciation premiĂšre d'un nom propre qu'on ne peut pas mettre de cĂŽtĂ© structuralement, cette Ă©nonciation n'est pas du sens, parce que qui dit dĂ©sir, dit forcĂ©ment une orientation par rapport au rĂ©el. Et cette orientation c'est le sens le moins idĂ©al qu'on peut donner au sens [Virginia — Oui, c’est ça] c'est-Ă -dire une orientation par rapport au rĂ©el. Et ça c'est vrai que quand on dĂ©sire, on ne peut pas dĂ©sirer sans le sens puisqu'on dĂ©sire Ă  partir d'un corps. Et ce corps se portera dans une direction ou dans une orientation. C'est mĂȘme tout Ă  fait fondamental Ă  rappeler. Et le théùtre le rappelle puisque le théùtre c'est l'art justement de cette orientation. [Jean PĂ©rin —  Tout Ă  fait]. Faire qu'elle ne soit pas trop vulgaire, ou trop commune, ou trop bĂąclĂ©e, mais qu'elle soit attentive Ă  la rĂ©sonance.

 

Jean Périn : C'est bien de rappeler un peu le théùtre parce qu'on passe vite pour hystérique quand on aime le théùtre. C'est une espÚce d'opprobre...

 

Maya Bendayan Malet : J'ai trouvĂ© ça trĂšs intĂ©ressant ce que tu pouvais nous dire de la lecture, plutĂŽt du cĂŽtĂ© de la mĂ©ta-lecture, qu'on pouvait entendre derriĂšre la lecture, mais il me semble qu'on ne peut pas parler du procĂšs de la lecture sans coupure – et c'est ça qui me gĂȘne dans la sĂ©rie que tu poses –, or lĂ  dans la sĂ©rie de lettres, pour moi ce n'est pas suffisant. Alors notamment, j'ai trouvĂ© ça trĂšs intĂ©ressant que ce soit dans la rĂ©pĂ©tition que tu notes l'absence, et non pas justement la prĂ©sence, la prĂ©sence prĂ©venant l’absence, mais il faut quand mĂȘme introduire au dĂ©part une coupure.

 

Stéphane Thibierge : Mais la coupure minimale, c'est cette répétition.

 

Maya Bendayan Malet : Alors  justement, est-ce que c'est ça ?

 

Stéphane Thibierge : Mais s'il n'y a pas de coupure, tu n'as pas de répétition. De toute façon...

 

Intervenante : 
 s’il n’y a pas de coupure il n’y a pas de rĂ©pĂ©tition.

 

Maya Bendayan Malet : Mais est-ce que c'est la répétition qui introduit la coupure. Je ne pense pas. Il y a coupure et il y a éventuellement répétition. Il ne me semble pas qu'on puisse mettre l'un à la place de l'autre.

 

StĂ©phane Thibierge : Ce sont deux
 topologiquement
, alors lĂ  il faudrait creuser la question — topologiquement — parce que la coupure et ce sur quoi elle se dĂ©coupe sont liĂ©s topologiquement. Tu ne peux pas sĂ©parer l'un de l'autre, sinon forcĂ©ment tu vas faire de tout ça une histoire. Et du coup ne plus ĂȘtre dans cette topologie. La coupure et la rĂ©pĂ©tition sont l'envers et l'avers, je ne dirais pas d'une mĂȘme mĂ©daille, parce que c'est quand mĂȘme un petit peu plus compliquĂ© que juste l'envers et l'endroit, mais c'est le mĂȘme acte qui rĂ©pĂšte et qui coupe.

 

Maya Bendayan Malet : Là, je voudrais vraiment donner des éclairages topologiques là-dessus parce que


 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : Je crois que le sens, comme étant la premiÚre lecture qui consacrerait un sens donné, respecterait les coupures des mots, des phrases, c'est-à-dire ce qui est conventionnel. Mais dans notre travail, quand on repÚre l'équivocité par exemple, on déplace les césures, c'est-à-dire que la liaison entre des mots peut faire apparaßtre des signifiants fondamentaux, pour le repérage du sujet dans ses identifications de répétition, mais qui va par-dessus les coupures en mots et en phrases.

 

Maya Bendayan Malet : Oui, mais ce n'est pas de ces coupures-lĂ  forcĂ©ment... Mais il faut quand mĂȘme une loi, une grammaire, qui introduisent des coupures, autrement il n'y a pas... Et aprĂšs on peut redĂ©couper autrement.

 

StĂ©phane Thibierge : Maya, pardonne-moi, mais je ne pense pas que la grammaire soit prĂ©existante Ă  tout ça. Ça fait partie de la tentation, si je puis dire “philosophique” ça. C'est de vouloir que la grammaire commande ça, mais la grammaire ne commande pas...

 

Maya Bendayan Malet : Mais c'est pas uniquement l'alphabet qui fait la langue.

 

Stéphane Thibierge : Ben, « la » lalangue, c'est plus riche que l'alphabet. L'alphabet (ou la grammaire) vient inscrire des choses comme j'ai pu l'inscrire devant vous, mais lalangue elle se passe de l'alphabet pour fonctionner dans une répétition.

 

Maya Bendayan Malet : Oui, mais elle nécessite des coupures.

 

Stéphane Thibierge : Bien sûr.

 

Maya Bendayan Malet : Et c'est cette notion qui me semble manquante dans


 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : Mais non, elle est là la répétition.

 

Maya Bendayan Malet : Justement est-ce que la répétition c'est (mot inaudible 57 :57) de la coupure uniquement ?

 

StĂ©phane Thibierge : Mais les chaĂźnes de Markov, La lettre volĂ©e de Lacan, c'est l'essai vraiment lumineux, pas toujours simple Ă  lire, mais c'est lumineux, la façon dont il montre que par son effectuation mĂȘme, la dĂ©coupe
 [Maya : c'est elle qui fait la lecture, c'est ce qui fait la lecture] oui mais sans grammaire, par la suite mĂȘme [Maya : OK, sans grammaire mais il faut une dĂ©coupe qui se rĂ©pĂšte] oui, la dĂ©coupe et la rĂ©pĂ©tition c'est la mĂȘme chose !

 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : Il parle de manque, c'est-à-dire que la répétition introduit un manque. Elle introduit un trou. La césure elle est là. C'est ce qui fait scansion.

 

Intervenant : C'est le repérage des traces ou des trous qui fait que


 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : C'est ce qui fait scansion, coupure, césure.

 

Intervenante X2 : Je crois que tu as dit « on ne peut pas dĂ©sirer sans le sens », c'est ça qui m'a fait un peu
 Tu as bien dit ça ?

 

Stéphane Thibierge : Oui, on ne peut pas désirer sans le sens, mais le sens, à entendre comme ce vers quoi se tourne le corps.

 

Intervenante X2 : Attends, je pose ma question. Je me dis au fond que c'est peut-ĂȘtre plutĂŽt du cĂŽtĂ© du non-sens qu'on trouve le plus fort du dĂ©sir. [Virginia — C’est lĂ  qu’il se fonde] À savoir par exemple le mot d'esprit
 qui a le non-sens et qui agite quelque chose... et la poĂ©sie japonaise... et la poĂ©sie en Asie aussi. Il s'agit de quelque chose de plus originaire le non-sens au fond. [StĂ©phane Thibierge — Absolument, mais
] et ça nous ramĂšne aux couches les plus profondes qui font que l'inscription du signifiant dans l'inconscient, ses allers et retours, conscient/inconscient, avec le non-sens, on va au plus loin de l'originaire et de l'inscription et du dĂ©sir. [StĂ©phane Thibierge — Tu as tout Ă  fait raison, la seule chose
] Et alors, autre chose que j’allais dire
 [StĂ©phane Thibierge — Pardon !] Jean Brini a dit tout Ă  l'heure a posĂ© cette interrogation : quand on utilise la lettre en mathĂ©matique, bon avec un "a"
, avec quoi on va se retrouver Ă  la fin et oĂč on va se retrouver ? Et lĂ  moi effectivement je vois un parallĂšle avec ce qu'on fait dans l'Ă©criture mathĂ©matique et l'usage de la lettre. L'Ă©criture mathĂ©matique, elle est toujours, quand on pose la lettre, on la pose en relation avec un domaine de dĂ©finition, on ne la pose jamais dans un abstrait comme ça. Et la lettre aussi — la lettre du langage
 et le mot – a toujours un champ sĂ©mantique au fond. Et la poĂ©sie c'est le croisement des champs sĂ©mantiques et l'extension du domaine au fond, des superpositions, des interactions etc. qui sont encore autre chose que le rythme, la musique ou la rĂ©pĂ©tition. [StĂ©phane Thibierge — Il y a beaucoup de choses dans ce que tu Ă©voques] Et je pense que lĂ  on est, dans ces domaines de dĂ©finition aussi, beaucoup plus prĂšs de la surprise et beaucoup plus prĂšs de l'originaire. Et c'est tout ce que nous apprend l'Asie, parce que nous nous sommes trĂšs dans le linĂ©aire finalement avec notre Ă©criture aussi. Et nous sommes trĂšs dans la succession, la rĂ©pĂ©tition, la scansion, la coupure etc. alors que l'Asie est beaucoup plus dans le sensitif au fond et dans le non-sens plus originaire.

 

StĂ©phane Thibierge : Moi je ne suis pas... Enfin il y a beaucoup de choses dans ce que tu dis... et l'originaire, le plus profond, je pense que c'est une interprĂ©tation de la question du sens dĂ©jĂ . Mais le non-sens
, c'est vrai que le dĂ©sir il nous place devant le non-sens, mais il est justement l'indication d'un sens plus minimal, qui est que le dĂ©sir indique que le corps se tourne concrĂštement vers quelque chose. Quand on rencontre l'objet qui cause un dĂ©sir ou un objet qui cause un dĂ©sir, ça oriente le corps [Jean PĂ©rin — Ah ben ! Le corps dĂ©sirant, oui, tout Ă  fait] Ça oriente le corps. Ça, c'est du non-sens au sens du signifiĂ© ou de la signification, mais c'est une orientation minimale. [Virginia — Et on se met Ă  babiller
 Ă  essayer de dire quelque chose.] Et on bafouille Ă  ce moment-lĂ . On fait ce qu'on peut mais on est
 [Virginia — On fait de la poĂ©sie] On fait de la poĂ©sie, si


 

Jean PĂ©rin : D'ailleurs, il y a un texte trĂšs intĂ©ressant de Philippe Adrien sur le jeu, c'est-Ă -dire comment le corps est engagĂ© dans un texte qui est dit, vraiment trĂšs intĂ©ressant. Je dis ça pour appuyer ce que tu dis, parce que c'est fondamental. Comment on engage son corps, mĂȘme quand on dit une poĂ©sie. Il faut l'engager aussi. Il fut un temps oĂč les acteurs ne bougeaient plus, ils ne faisaient que de la diction dĂ©clamatoire. HĂ©las ! On a rĂ©agi, Georges Le Roy a rĂ©agi lĂ -dessus. À la limite, il n'y avait plus de gestes, il n'y avait plus de corps. Il y a eu une rĂ©action, bon, je ne vais pas refaire l'histoire du théùtre, mais c'est important quoi.

 

Intervenante : Une des derniĂšres traductrices de Joyce expliquait trĂšs bien rĂ©cemment comment elle avait rĂ©ussi Ă  traduire Joyce Ă  partir du moment oĂč elle avait pu respirer le texte. [Jean PĂ©rin — Le théùtre de Joyce ?] Non, le texte, la traduction d’Ulysse par exemple. Et c'est Ă  partir de la respiration qu'elle avait trouvĂ©e, qu'elle avait pu le traduire.

 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : Il y a beaucoup de choses qu'on retrouve avec la respiration.

 

Pierre Gorges : C’est pour ça que la question de la voyelle là ! Hum


 

Intervenant : Je pense Ă  l'exemple princeps de Saussure, avec le « si je la prends/si je l'apprends », qui, dans l'Ă©mission sonore est oubliĂ© et qui dans l'Ă©criture se sĂ©pare. Et qu’aprĂšs on peut relire de la maniĂšre qu'on veut aussi bien, puisqu'on le rĂ©entend Ă  la lecture, on peut entendre dans l'un ou l'autre sens, parce qu'en fait la lecture, c'est bien de ça dont il s'agit.

 

Henri Cesbron Lavau : De découpage.

 

Virginia Hasenbalg-Corobianu : Merci StĂ©phane ! Il va falloir continuer cette brĂšche


 

Transcription : Monique de Lagontrie

Pour une lecture transversale de la TroisiĂšme, par Lydia Schenker

 

Pour une lecture transversale de « La troisiĂšme » 1/11/1974, j’ai choisi la question ainsi martelĂ©e :

Est-ce que la psychanalyse est un  symptîme ? Et  quel serait son avenir


SUJET                 COPULE          ATTRIBUT

Cette 3Ăšme adresse de Lacan aux analystes Ă  Rome constitue-t-elle une passe? Le contexte particulier de cette intervention Ă©crite, sera Ă©clairĂ© par la confĂ©rence de presse de la veille. Elle se situe en effet, un an aprĂšs le CongrĂšs de La Grande Motte sur la passe ( 4/11/73) et le sĂ©minaire « les non dupes.. », un mois avant le dĂ©but du sĂ©minaire RSI...Les questions de la transmission d’une Ă©thique de sa praxis  à partir du RĂ©el du nƓud, celles de l’analys(t)e comme fonction dans la cure et ses consĂ©quences dans les discours du social (psychanalyse comme symptĂŽme, science et religion), puis celles de l’avenir de ce « symptĂŽme », feront le fil de mon propos.

1) Lacan s’adresse aux analystes afin qu’ils puissent entendre ce qu’il veut transmettre de son propre engagement : son « dit-ce-que », dit, Ă©crit qu’il lit, pour  un usage rigoureux du nƓud dans la praxis. Depuis son premier discours Ă  Rome en 53  « fonction et champ de la parole et du langage », il ne cesse d’affirmer ses positions dans la psychanalyse, d’interroger la pratique et surtout la difficultĂ© de sa transmission. Dans le second en 67 :« La psychanalyse, raison d’un Ă©chec » il dĂ©plorait : « je joue la rĂšgle du jeu
et n’ai pas Ă  m’étonner de l’échec de mes efforts
aprĂšs le rien d’enthousiasme (de la publication de ses Ă©crits en 66) oĂč dĂ©jĂ  pouvait se lire sous le signe de quel empĂȘtrement psychologisant ils Ă©taient reçus ». Il intitule donc cette confĂ©rence « La TroisiĂšme », celle qui revient, fait disque par sa rĂ©pĂ©tition, troisiĂšme tour qu’il prend lĂ  par le bord de la jouissance : le « se jouit » du « je souis » sujet pensant de Descartes
et par le RĂ©el du nƓud et du symptĂŽme, qui se boucle Ă  3,  ou 4 ?...comme productions de son propre engagement (une passe ?).

Cet « ourdrom » Ă©tait-il un acte de transmission ? Celui de donner le RĂ©el de ce nƓud aux analystes : « J’ai Ă©tĂ© amenĂ© Ă  la monstration de ce nƓud alors que ce que je cherchais c’était une dĂ©monstration d’un faire, le faire du discours analytique » dira-t-il plus tard le 11/03/75 dans RSI(p104). Qu’on puisse se servir de ses termes Imaginaire Symbolique et surtout RĂ©el pour sortir du sens, de la pensĂ©e, et de leur emploi philosophique : « Comment vous sortir de la tĂȘte l’emploi philosophique de mes termes, c'est-Ă -dire l’emploi ordurier
 il faudrait que vous les pigiez
 que ça vous serve Ă  vous apercevoir la topologie que ça dĂ©finit
à ĂȘtre non dupe de l’autoroute ! » (p261) Et donc, depuis son premier discours de Rome,  la topologie qu’il a Ă©laborĂ© ouvre la voie de l’écriture de ce nƓud pour une pratique qu’il spĂ©cifiera : tenir la corde du RĂ©el, « le RĂ©el, c’est ce qui ek-siste au sens, l’expulsĂ© du sens
l’impossible comme tel, l’aversion du sens
dans l’anti-sens et l’ante-sens ». (RSI p109)

-A la fin de « la troisiĂšme »  il Ă©voquera la raison de cette lecture : la transmission de sa trouvaille, Ă  dĂ©chiffrer « c’était peut-ĂȘtre faire que vous pourriez, c’est ce que je souhaite, lire quelque chose. Si vous arriviez Ă  vraiment lire ce qu’il y a dans cette mise Ă  plat du nƓud borromĂ©en, je pense que ce serait lĂ  dans la main vous toper quelque chose qui peut vous rendre service autant que la simple distinction du RĂ©el, du Symbolique et de l’Imaginaire. »(282)=Par ce nƓud, il donne aux analystes la boussole qui indique leur place et  leur fonction dans un discours: « Que ça les aide (les analystes) Ă  frayer le chemin de l’analyse
Il s’agirait  que vous y laissiez cet objet insensĂ© que j’ai spĂ©cifiĂ© du a. C’est ça qui s’attrape au coincement du Symbolique de l’Imaginaire et du RĂ©el comme nƓud. C’est Ă  l’attraper juste, que vous pouvez rĂ©pondre Ă  ce qui est votre fonction : l’offrir comme cause de son dĂ©sir Ă  votre analysant. C’est ça qu’il s’agit d’obtenir
ce nƓud il faut l’ĂȘtre
 »

En rĂ©fĂ©rence aux « 4 discours » articulĂ©s dans l’Envers de la Psychanalyse (69-70), seul le discours analytique place l’objet(a) en position de « semblant », au carrefour des jouissances sur le noeud.* AprĂšs la rĂ©pudiation du « je souis » de la pensĂ©e philosophique pour privilĂ©gier le « se jouit » des jouissances, Lacan indique en mĂȘme temps la place que doit occuper l’analyste dans son rapport Ă  l’analysant (262): objet a en place de semblant dans le discours,  ĂȘtre le nƓud mĂȘme
place du RĂ©el ?! Quelle place que celle de l’analyste ? celle du plus-de-jouir au carrefour des 3 jouissances ? (repĂ©rable sur le nƓud). Il n’y a pas d’ĂȘtre analyste, il n’y a qu’une fonction : celle de la copule, pour un possible dĂ©chiffrage du symptĂŽme ?
dont la place va pouvoir, aussi, ĂȘtre situĂ© sur ce nƓud
  *(cf. : schĂ©ma) « Vous ne pouvez Ă  la fois en ĂȘtre et l’ĂȘtre » (262)

=Ce bord de l’ĂȘtre comme copule rejoint-il la fonction phallique ? DĂ©finie dans (Ecrits p692): « La signification du phallus » (9/05/58 Munich), lorsqu’il souligne la nĂ©cessitĂ© du dĂ©sir de l’Autre (d’un Autre barrĂ©), pour la mise en place du sujet du dĂ©sir en tant qu’il a renoncĂ© Ă  s’identifier au phallus
  « le phallus imaginaire doit choir pour que soit instituĂ© le phallus symbolique et le signifiant phallique » il donne un repĂ©rage ramassĂ© de cette fonction : « Le phallus est le signifiant privilĂ©giĂ© de cette marque oĂč la part du logos se conjoint Ă  l’avĂšnement du dĂ©sir. On peut dire que ce Sa est choisi comme le plus saillant de ce que l’on peut attraper dans le rĂ©el de la copulation sexuelle, comme aussi le plus symbolique au sens littĂ©ral (typographique) de ce terme, puisqu’il y Ă©quivaut Ă  la copule (logique). On peut dire aussi qu’il est par sa turgidité l’image du flux vital en tant qu’il passe dans la gĂ©nĂ©ration». Plus tard, le phallus sera la fonction dans les mathĂšmes  de la sexuation Vx(Éž)x.

« Qu’est-ce que l’ĂȘtre a de suprĂȘme si ce n’est par cette copule ! »Crie-t-il dans la TroisiĂšme(260).       -A propos de ce terme de copule : mot qui lie l’attribut au sujet, le plus souvent le verbe ĂȘtre 
.        Je reprendrais les propos de Lacan dans la confĂ©rence de presse qui prĂ©cĂšde, oĂč il se rĂ©fĂšre Ă  Saint Jean  « Au commencement Ă©tait le Verbe » mais avant le commencement, oĂč est-ce qu’il Ă©tait ? c’est ça qui est vraiment impĂ©nĂ©trable
 c’est un commencement complĂštement Ă©nigmatique
le drame ne commence que quand le Verbe s’incarne
c’est lĂ  que ça commence Ă  aller vachement mal pour l’homme moyen 
il est ravagĂ© par le verbe» puis, pour argumenter sa praxis, (le parlĂȘtre, c’est une façon d’exprimer l’inconscient, p18-19-21 conf de presse), il poursuit :  « j’ai une certaine expĂ©rience de ce mĂ©tier sordide qui s’appelle ĂȘtre analyste
et lĂ  j’en apprends quand mĂȘme un bout
s’il n’y avait pas le Verbe, qui, il faut bien le dire, les fait jouir, tous ces gens qui viennent me voir, pourquoi est-ce qu’ils reviendraient
si ce n’était pas pour s’en payer une tranche, de Verbe ?...pour l’analyse, c’est vrai, au commencement est le Verbe. » (cf. plus loin : opposition religion et analyse)

= Dans la troisiĂšme, il indique ce qui rend la position de l’analyste opĂ©rante dans le rĂ©el: un nouage de la  lettre avec une jouissance, une Ă©criture:* « Il n’en reste pas moins que de l’ĂȘtre il faut que vous n’en fassiez que le  semblant
c’est d’autant plus calĂ© qu’il ne suffit pas d’en avoir l’idĂ©e pour en faire le semblant. N’ vous imaginez pas que j’en ai eu, moi, l’idĂ©e. J’ai Ă©crit objet a. C’est tout diffĂ©rent. Ça l’apparente Ă  la logique, c'est-Ă -dire que ça le rend opĂ©rant dans le rĂ©el : au titre de l’objet dont justement y a pas d’idĂ©e ; ce qui, il faut bien le dire, Ă©tait un trou jusqu’à prĂ©sent dans toute thĂ©orie quelle qu’elle soit : l’objet dont il n’y a pas d’idĂ©e...pas un seul discours oĂč le semblant ne mĂšne le jeu. » (p 262) Plus loin, «  Et c’est seulement par la psychanalyse, c’est en cela que cet objet fait le noyau Ă©laborable de la jouissance. Mais il ne tient qu’à l’existence du nƓud, aux trois consistances de tores, de ronds de ficelle, qui le constituent. L’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance, quelle qu’elle soit, le suppose, cet objet, et qu’ainsi le plus-de-jouir, puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir dĂ©signer sa place, soit au regard d’aucune jouissance, sa condition. Voilà ! » (p268- 269)

Il ponctue alors son propos par les schĂ©mas qui situent sur le nƓud la jouissance du corps qu’il appelle substance jouissante en tant qu’elle est jouissance de la vie, et l’objet a qui sĂ©pare cette jouissance du corps, de la jouissance phallique
 (Hors corps)
*(cf schĂ©mas)

- La place des Jouissances, « lĂ  oĂč se loge ce ça jouit » (p274 rectifier le dessin), est situĂ©e Ă  partir de la mise Ă  plat du nƓud, le « se jouit » qui court depuis le dĂ©but de la confĂ©rence,apparaĂźt au champs d’intersection(recouvrement ?) de 2 consistances
Je propose de sortir de l’étendue pour indiquer « la voie du nƓud »à partir du point de dĂ©part (urverdrangt) de la tresse elle mĂȘme, non pas d’une seule consistance torique qui me paraĂźt rĂ©ductrice, mais par 3 vecteurs-tores-copules qui sĂ©parent et relient Ă  la fois(façon fĂ©minine ?)
 indique trois directions Ă  partir du point de nouage.*∞

-AprĂšs avoir indiquĂ© la place du plus-de-jouir Ă  l’intersection des jouissances, Lacan va Ă©galement situer le symptĂŽme « ceci ne va pas sans que vous vous aperceviez de la place, dans ces diffĂ©rents champs, du symptĂŽme » (p278) sur son dernier schĂ©ma  oĂč il s’agit, me semble-t-il, d’intersections de trois consistances toriques, qui en fait serait impossible Ă  reprĂ©senter dans une mise Ă  plat ; prĂ©sentation d’arĂȘtes projectives qui sera toujours partielle, comme la ligne d’interpĂ©nĂ©tration sur la BK (de forclusion ?)
pour le dĂ©finir ainsi :*« Le symptĂŽme est irruption de cette anomalie en quoi consiste la jouissance phallique, pour autant que s’y Ă©tale, que s’y Ă©panouit, ce manque fondamental que je qualifie du non-rapport sexuel. C’est en tant que dans l’interprĂ©tation c’est uniquement sur le signifiant que porte l’intervention analytique, que quelque chose peut reculer du champ du symptĂŽme ». (p279)

=Il situe ce champ du symptĂŽme (nĂ©cessitĂ© d’un ne cesse pas de s’écrire du rĂ©el (p273) sur le nƓud mis Ă  plat : sur la  surface de recouvrement du Symbolique par le RĂ©el
.SymptĂŽme Ă  la jonction de bords mouvants, dĂ©limitant un RĂ©el qui se dĂ©ploie en fonction de conjonctures (le social ?) diffĂ©rentes (types jouissances ?) et de la possibilitĂ© d’opĂ©rer, Ă  partir du RĂ©el, dans le champ du Symbolique sur le signifiant= soit l’acte analytique Ă  partir de l’hypothĂšse de l’inconscient. Pratique analytique selon diffĂ©rents types d’interprĂ©tation et d’effets de sens
 Il interroge ici les analystes sur la question de leur acte, dans l’actualitĂ© de leur position et de leur devenir dans l’Histoire


2) Ainsi, dans La TroisiĂšme, c’est la lecture d’une Ă©criture, celle du nƓud, qu’il veut faire entendre ; intervention qui comprend la premiĂšre oĂč il y avait mis sa « parlance »: fonction de la parole et champ du langage et l’accent sur la lalangue dont s’opĂšre l’interprĂ©tation « pas interprĂ©tation de sens mais jeu sur l’équivoque ». Au plus prĂšs de la lettre et du signifiant, ici, c’est du  RĂ©el qu’il se doit de partir: « il me faut soutenir cette troisiĂšme du RĂ©el qu’elle comporte »(264) ; Il pose, dĂšs la 45Ăšme minute de son exposĂ©, la question qu’il veut « sĂ©rieusement » mettre Ă  l’épreuve : « est-ce que la psychanalyse est un symptĂŽme ? » pour y donner sa rĂ©ponse, suivie de tout un argument concernant le symptĂŽme
(Sa nomination4Ăšme ). C. Melman dira « Le symptĂŽme est organisĂ© par la parole, c’est la maison du sujet » On le dĂ©finit aussi  comme identification d’une coupure, limite Ă  la jouissance, ce qui ne va pas
 et il sera ensuite repĂ©rĂ© comme nomination symbolique avec le nƓud Ă  4 de Lacan, diffĂ©renciĂ© du nƓud Ă  3 de Freud, dans RSI, 21/01/75 p :26,(prĂ©sentĂ© par E. Quillin cet Ă©tĂ©) puis « gĂ©nĂ©ralisation du symptĂŽme » qui inclurait aussi l’inhibition et l’angoisse, comme 3 modalitĂ©s de lien au RĂ©el. Fonction de suture de ces identifications/ copule des nominations? Jalons en attente
 (cf.Lettres du symptĂŽme, E.Porge,p140)

L’annĂ©e prĂ©cĂ©dente (nov. 73)Lacan parlait « de types (cliniques) de symptĂŽmes, c'est-Ă -dire de nƓuds,
de l’idĂ©e du symptĂŽme comme nƓud
et qu’à partir de lĂ , c’est dans la contingence du cesse de ne pas s’écrire, que peuvent se produire les points-nƓuds, les points de prĂ©cipitation qui feraient que le discours analytique ait enfin son fruit. » Pourrait-on dire aussi les S1 ? produits de l’interprĂ©tation, comme chiffrage du symptĂŽme ?(en place de production du discours analytique)

J’appelle symptĂŽme ce qui vient du RĂ©el 
(p : 264)« Ça veut dire que ça se prĂ©sente comme  un petit poisson, dont le bec, vorace, ne se referme qu’à se mettre du sens sous la dent. Alors, de deux choses l’une :-ou ça le fait prolifĂ©rer
(croissez et multipliez-vous, a dit le seigneur, ce qui est quand mĂȘme quelque chose d’un peu fort, qui devrait nous faire tiquer, cet emploi du terme de multiplication : lui le Seigneur, quand mĂȘme, sait c’que c’est qu’une multiplication ! c’est pas l’ foisonnement du petit poisson)- ou bien alors il en crĂšve. Ce qui vaudrait mieux, ce  à quoi nous devrions nous efforcer, c’est que le RĂ©el, du symptĂŽme, en crĂšve
 E t c’est lĂ  la question : comment faire  » (p265 nƓud)* Question Ă©thique de la praxis et de sa fonction qu’il se pose depuis toujours :                  « A une Ă©poque 
oĂč j’essayais de faire comprendre dans des services de mĂ©decine ce que c’était que le symptĂŽme, je le disais pas tout Ă  fait comme maintenant, mais quand mĂȘme, c’est peut-ĂȘtre un Nachtrag,( aprĂšs coup) je crois que je le savais dĂ©jĂ , mĂȘme si je n’avais pas encore fait surgir  l’Imaginaire, le Symbolique et le RĂ©el
 le sens  du symptĂŽme n’est pas celui dont on le nourrit pour sa prolifĂ©ration ou extinction, le sens du symptĂŽme c’est le RĂ©el, le RĂ©el en tant qu’il se met en croix pour empĂȘcher que marchent les choses, au sens oĂč elles( se) rendent compte d’elles mĂȘmes de façon satisfaisante
 au moins pour le maĂźtre » (La foi-foire l’espĂ©rance et la charitĂ©-archiratĂ©)

Cette approche du symptĂŽme, à partir du rĂ©el, est complexe, mais c’est une nĂ©cessitĂ© logique:         
Le symptĂŽme c’est ce qui ne cesse pas de s’écrire (logique modale)
 du RĂ©el (273).

-DiffĂ©rents niveaux de dĂ©finition du RĂ©el (p263)ont Ă©tĂ© dĂ©pliĂ©s  par Lacan, pour prĂ©ciser sa place dans l’opĂ©ration analytique (se dĂ©marquer non seulement de l’imaginaire du corps, mais du sens,) avant d’aborder ce qui pourrait en faire un symptĂŽme
 dans le rapport de la psychanalyse dans le champ social, comme consĂ©quence de l’acte analytique, par le biais de la contingence du transfert=qui rĂ©vĂšle la vĂ©ritĂ© du « truc » : cesse de pas s’écrire,(p131,les non dupes 19/03/74), rapport du RĂ©el au symptĂŽme et du symptĂŽme au RĂ©el,  qui sera prĂ©cisĂ© ensuite sur le nƓud Ă  plat
 puis du RĂ©el Ă  la lettre.

1=ce qui revient toujours Ă  la mĂȘme place, celle du semblant, (pas du seul imaginaire) pour y prendre  un appui (point de butĂ© rĂ©el Ă  l’imaginaire).

2=L’impossible d’une modalitĂ© logique, c’est ce qui les fait trois (les ronds du nƓud bo)=ne se fraye que par l’écrire (12/02/74 cf Aristote : vide de tout sens ses 3 termes du syllogisme en les transformant en lettres : 1er pas de la science du RĂ©el=la logique, qui n’est pas encore l’acte analytique. DiffĂ©rence de ces « dits » manipulĂ©s de la logique d’Aristote /du « dire vrai » de la pratique du discours analytique qui rĂ©serve la place de la vĂ©ritĂ©= lorsque « ça cesse de ne pas s’écrire », la contingence de la rencontre= la rainure qui supplĂ©e Ă  l’impossibilitĂ© d’écrire le rapport sexuel, il y passe quelque chose qui « à l’air de s’écrire »entre deux sujets= soit le S2, le savoir (imprimĂ© quelque part) en tant qu’inconscient, c’est ça qui coule dans la rainure du dire vrai= deux signifiants s’imprimeront sur ce support.=dĂ©pĂŽt, sĂ©diment qui se produit chez chacun quand il commence Ă  aborder ce rapport sexuel=il s’agit de quelque chose qui s’écrit et qu’il s’agit de lire en le dĂ©chiffrant. (RSI,14/1/75 p 46= « Le RĂ©el est tissĂ© par le nombre
qui lui donne sa consistance
pas naturelle du tout », puis p46 « Il faut qu’une corde soit nouĂ©e Ă  un bout pour qu’on puisse s’y tenir ». /Descartes : Bonnes rĂšgles pour la direction de l’esprit  « approfondir d’abord les arts les plus simples oĂč l’ordre rĂšgne davantage : des artisans qui font de la toile et des tapis, des femmes qui brodent ou font de la dentelle
.ainsi que toutes les opĂ©rations qui se rapportent Ă  l’arithmĂ©tique »Cf Ă©criture S1.

3=n’est pas le monde, aucun espoir de l’atteindre par la reprĂ©sentation.=n’est pas universel, du mĂȘme coup : « n’est tout, qu’au sens stricte de ce que chacun de ses Ă©lĂ©ments soit identique Ă  soi-mĂȘme, mais Ă  ne pouvoir se dire tous (quantĂ©s) : y a pas de tous les Ă©lĂ©ments, y a que des ensembles, Ă  dĂ©terminer dans chaque cas ».Pas tout x Éžx..., que des S1 ?(production du discours analytique).

4=s’écrit S1 : sans aucun effet de sens ; homologue de l’objet a. NĂ©cessitĂ© de la lettre et de son Ă©criture. Cerner le RĂ©el du nƓud avec l’écriture S1, signifiant –lettre « qui n’a le sens que de ponctuer ce n’importe quoi, signifiant qui ne s’écrit que de le faire sans aucun effet de sens » ; signifiant un, « l’homologue en somme si j’ose dire, de l’objet a 
qui refend le sujet et le grime en ce dĂ©chet, qui, lui, au corps ex-siste» nous dit Lacan, pour cerner l’objet a qui se trouve Ă  la place du semblant dans le discours analytique
 il avoue lĂ  que son jeu de « tenter de nouer ce S1 et a par le nombre d’or n’était qu’illustration de la vanitĂ© de tout coĂŻt avec le monde, c'est-Ă -dire la connaissance ! »Il n’y aura jamais copulation du 1 au a. Et pour en faire semblant, d’ĂȘtre l’objet a, il faut ĂȘtre doué ! (p264)
. Lacan fait alors allusion Ă  la position d’une femme analyste
 (Cela dĂ©pendrait du bord de la copule sur lequel on se retrouve ?)pour en arriver Ă  la conclusion suivante :

=>Le sens du symptĂŽme dĂ©pend de l’avenir du RĂ©el, donc de la rĂ©ussite de la psychanalyse. Ce qu’on lui demande, c’est de nous dĂ©barrasser et du RĂ©el et du symptĂŽme
Si elle a du succĂšs dans cette demande
on peut s’attendre Ă  tout ! À savoir Ă  un retour de la vrai religion par exemple
(265)

LĂ  encore, la confĂ©rence de presse de la veille vient Ă©clairer ce propos : « la psychanalyse n’est pas  venue Ă  n’importe quel moment historique ; elle est venue corrĂ©lativement Ă  un pas capital, Ă  une certaine avancĂ©e du discours de la science
la psychanalyse est un symptĂŽme, seulement il faut comprendre de quoi
(se rĂ©fĂ©rant Ă  Freud dans « Malaise de la civilisation »)
la psychanalyse fait partie de ce malaise dans la civilisation. Alors le plus probable, c’est qu’on n’en restera pas lĂ  Ă  s’apercevoir que le symptĂŽme c’est ce qu’il y a de plus rĂ©el. On va nous sĂ©crĂ©ter du sens Ă  en veux-tu en voilĂ , et ça nourrira non seulement la vraie religion mais un tas de fausses
et la religion triomphera de la psychanalyse
et de beaucoup d’autres choses. »

Ainsi, Lacan poursuit : « Mais si la psychanalyse rĂ©ussit elle s’éteindra,  de n’ĂȘtre qu’un symptĂŽme oubliĂ©. Elle ne doit pas s’en Ă©pater : c’est le destin de la vĂ©ritĂ© telle qu’elle-mĂȘme le pose au  principe qui dit : la vĂ©ritĂ© s’oublie. Donc, tout dĂ©pend de si le RĂ©el  insiste ; pour ça il faut que la psychanalyse Ă©choue
Il faut reconnaĂźtre qu’elle en prend la voie hein ! et qu’elle a donc encore de bonnes chances de rester un symptĂŽme : de croĂźtre et de se multiplier. Psychanalystes pas morts, lettre suit ! » ( l’ĂȘtre suis ?)(266)   Mais quand mĂȘme mĂ©fiez vous : c’est peut-ĂȘtre mon message sous forme inversĂ©e ! Retournement : Sommes-nous lĂ  au point d’impossible ou d’indĂ©cidable des effets de la psychanalyse sur le RĂ©el  ou du RĂ©el sur la psychanalyse?

M. Czermak  disait  en parlant du symptĂŽme(Emission sur Lacan en 96,  France culture) : « c’est le pur fruit d’une articulation logique,  pur effet de structure, qui indique la vĂ©rité la psychanalyse c’est un bon symptĂŽme, parce qu’il nous permet de respirer !» rejoignant Lacan Ă  la fin de la confĂ©rence de 01/75 Ă  Strasbourg : « un symptĂŽme c’est quelque chose qui a le plus grand rapport avec l’incs
Alors ce que je voudrais, c’est que la psychanalyse tienne le temps qu’il faudra, en tant que symptĂŽme, parce que c’est quand mĂȘme un symptĂŽme rassurant. »

3) Psychanalyse et religion dans le social: d’une Ă©thique du dĂ©sir au discours de la science :

-La position intenable de la psychanalyse est rappelĂ©e dans la confĂ©rence de presse du 29/10/74 oĂč, la veille, il tentait d’expliquer: « c’est quelque chose de trĂšs difficile, la psychanalyse. D’abord c’est trĂšs difficile d’ĂȘtre psychanalyste, parce qu’il faut se mettre dans une position qui est tout Ă  fait intenable. Freud avait dĂ©jĂ  dit ça. (Gouverner, Ă©duquer, qu’il va dĂ©velopper et il y ajoute la position du savant, celle de la science et l’angoisse que cela peut susciter
) C’est une position intenable, celle du psychanalyste. » Et annonçait pour le lendemain: « vous entendrez quelque chose qui se rapporte aux rapports de la psychanalyse avec la religion. Ils ne sont pas trĂšs amicaux. C’est en somme ou l’un ou l’autre. Si la religion triomphe, comme c’est le plus probable- je parle de la vraie religion, il n’y en a qu’une seule de vraie- si la religion triomphe, ce sera le signe que la psychanalyse a Ă©chouĂ©. » Il indique que la religion va guĂ©rir le parlĂȘtre de ce qui ne va pas en le lui faisant oublier.

-Analyste, symptĂŽme et passe : AprĂšs avoir prĂ©cisĂ© Ă  la journaliste qui n’y comprend rien, ce qu’est, selon lui, la « vrai religion », la romaine, chrĂ©tienne, qui a toujours des ressources pour « donner du sens », il y oppose l’analyste dans sa fonction: « L’analyste, lui, c’est tout Ă  fait autre chose. Il est dans une espĂšce de moment de mue. Pendant un petit moment, on a pu s’apercevoir de ce que c’était que l’intrusion du RĂ©el. L’analyste, lui en reste lĂ . Il est lĂ  comme un symptĂŽme, et il ne peut durer qu’au titre de symptĂŽme. Mais vous verrez qu’on guĂ©rira l’humanitĂ© de la psychanalyse. A force de le noyer dans le sens, dans le sens religieux bien entendu, on arrivera Ă  refouler ce symptĂŽme
Est-ce qu’une petite lumiĂšre s’est produite dans votre jugeote ? »....puis aprĂšs : « on a eu un petit instant comme ça un Ă©clair de vĂ©ritĂ© avec la psychanalyse. Ce n’est pas du tout forcĂ© que ça dure
 ! »Allusion Ă  l’échec de la Passe ?et d’une temporalitĂ© pour l’ĂȘtre-analyste


Il souligne ainsi qu’il ne faut pas l’entendre, cette question de la psychanalyse comme symptĂŽme, au sens de penser que la psychanalyse serait un symptĂŽme social. « Il n’y a qu’un seul symptĂŽme social : chaque individu est rĂ©ellement un prolĂ©taire, c'est-Ă -dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant
 (Pas un seul discours oĂč le semblant ne mĂšne le jeu). C’est Ă  quoi Marx a parĂ© d’une façon incroyable : aussitĂŽt dit aussitĂŽt fait hein,  Ce qu’il a Ă©mis implique, qu’il n’y a rien Ă  changer. C’est bien pour ça d’ailleurs que tout continue exactement comme avant »(266). Cependant, les non dupes mettant la transparence Ă  la place du semblant ne vont-ils pas contribuer Ă  ce que j’appelle un « dĂ©tournement »  des discours en capitalisme prolĂ©tariant les un-dividus ? Ainsi, si le non rapport sexuel (pourtant universel) ne fait plus symptĂŽme social, est-ce un effet de la Mondialisation ? (cf : structure des 4 discours)

-« La psychanalyse, socialement, a une autre consistance que les autres discours : Elle est un lien Ă  deux. C’est bien en ça qu’elle se trouve Ă  la place du manque de rapport sexuel. Ça  ne suffit pas du tout Ă  en faire un symptĂŽme social puisque
un rapport sexuel, il manque dans toutes les formes de sociĂ©tĂ©. C’est liĂ© Ă  la vĂ©ritĂ© qui fait structure de tout discours
266 »Lieu qui fait institution et famille ? Il prĂ©cise alors que c’est bien pour cette raison qu’il n’y a pas de vĂ©ritable sociĂ©tĂ© analytique, mais une Ă©cole


Lacan souligne ici comment  la dimension du transfert dans l’analyse, la distingue justement de ce qu’il appelle symptĂŽme social, celui oĂč ce lien manque. Ici le « lien Ă  deux » implique la dimension du discours, de l’adresse Ă  l’Autre, et donc des 4 places de la structure de discours, mais surtout il implique un rapport Ă  une jouissance :  « l’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance, quelle qu’elle soit, le suppose, cet objet, et qu’ainsi le plus-de-jouir, puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir dĂ©signer sa place, soit au regard d’aucune jouissance, sa condition. Voilà ! »(p269, dĂ©jĂ  citĂ©)
ensuite il rappelle encore la dimension de l’interprĂ©tation, (avec la distinction du signans=qui nous permet d’opĂ©rer dans l’analyse, de l’état d’attention flottante, du fait d’une espĂšce d’équivoque, Ă©quivalence matĂ©rielle, entendre un dit qui Ă©merge de lalangue, et du  signantum=le sens, inventĂ© par les stoĂŻciens ;p227 les non dupes)
 avant de reprendre la responsabilitĂ© de l’analyste dans la structure de ce discours, (il fait allusion Ă  l’exposĂ© de Nasio ? le matin sur Ethique et sexuation):« Dans tout ça, donc, il n’y a pas de problĂšme de pensĂ©e. Un psychanalyste sait que la pensĂ©e est aberrante de nature, ce qui ne l’empĂȘche pas d’ĂȘtre responsable d’un discours qui soude l’analysant
à quoi ?...il soude l’analysant au couple analysant-analyste. (266-267)

=ResponsabilitĂ© de l’analyste : produire un discours singulier qui soude l’analysant, dans le transfert, Ă  son rapport de dĂ©sirant : couple analysant-analyste,  dĂ©sir de dĂ©sir : a (a+b), disparitĂ© subjective liĂ© Ă  la vĂ©ritĂ© du manque de rapport sexuel
d’un lien Ă  2 qui ne fait pas un mais 3, voir 4
.En effet, la fonction de l’analyste dans le social, ne serait-elle pas avant tout de mĂ©nager la place d’un discours, quel qu’il soit ?, mais qui ne pourrait (se) tenir qu’au prix d’une nomination symptomatique d’une jouissance = 4Ăšme rond, nomination symbolique d’un nom du pĂšre pour une jouissance phallique, nomination imaginaire d’une fonction (nommĂ© Ă ),peut-ĂȘtre symptomatique d’un sens Ă  donner?, nomination rĂ©elle symptomatique de la jouissance Autre ?
Ce sont des hypothĂšses Ă  discuter.

LĂ  se pose la question du Discours  de la science ? avant que La boucle se boucle sur l’avenir de la psychanalyse, dit Lacan (p281),  la science (pourtant nĂ©e des petits rapports de lettre Ă  lettre de GalilĂ©e) nous donne des gadgets Ă  nous mettre sous la dent, Ă  la place de ce qui nous manque.  « C’est ça, la science part de là
et pour ça je mets espoir que, passant au-dessous de tout reprĂ©sentation, nous arriverons peut-ĂȘtre Ă  avoir sur la vie quelques donnĂ©es plus satisfaisantes ». Lacan situe la science sur le nƓud : sur la surface de recouvrement du rĂ©el par l’imaginaire du corps, dans le champ de la jouissance de l’Autre
c’est Ă  proprement parler le champ oĂč naĂźt la science
 hors langage, hors symbolique, cette jouissance de l’Autre, en tant que parasexuĂ©e, n’existe pas
car c’est uniquement Ă  partir de la lettre que nous avons accĂšs au RĂ©el.(280). « C’est le phallus qui nous empĂȘche d’avoir un rapport avec quelque chose qui serait notre rĂ©pondant sexuel. C’est notre rĂ©pondant parasexuĂ©, et chacun sait que le para, ça consiste Ă  ce que chacun reste de son cĂŽtĂ©, que chacun reste Ă  cĂŽtĂ© de l’autre. »(281)

-« Le piquant dans tout ça c’est que ce soit le RĂ©el dont dĂ©pende l’analyste dans les annĂ©es qui viennent,  et pas le contraire
 »(267) Ainsi, le discours scientifique pourrait faire que le RĂ©el, que doit « contrer » l’analyste, prenne « le mors aux dents »  ça devient drĂŽle quand les savants sont eux mĂȘme saisis d’une angoisse, symptĂŽme type de tout avĂšnement du RĂ©el, d’oĂč l’accĂšs de responsabilitĂ© du biologiste qui s’impose l’embargo d’un traitement de laboratoire des bactĂ©ries sous prĂ©texte que si on en fait de trop dures elles pourraient bien glisser sous le pas de la porte et nettoyer au moins toute l’expĂ©rience sexuĂ©e en nettoyant le parlĂȘtre
 le comique est que toute vie rĂ©duite Ă  l’infection qu’elle est rĂ©ellement, selon toute vraisemblance,  ça c’est le comble de l’ĂȘtre pensant !... L’ eu-thanasie ,l’ eugĂ©nique etc, nous mettraient enfin dans l’apathie du bien universel
 et supplĂ©eraient Ă  l’absence du rapport
Lacan annonce ici de façon magistrale « l’avenir qui nous pends au nez » que nous confirme aujourd’hui  la clinique d’une nouvelle Ă©conomie psychique


4) L’avenir de la psychanalyse dĂ©pend de ce qu’il adviendra de ce RĂ©el : « à savoir si les gadgets, par exemple, gagneront vraiment Ă  la main
si nous arriverons Ă  devenir nous-mĂȘmes animĂ©s vraiment par les gadgets
 »(281) Lacan n’y croit pas en 73
pensant Ă  la stabilitĂ© de la structure de discours. Dans la confĂ©rence de presse il dit « Le propre du RĂ©el c’est qu’on ne l’imagine pas », Lacan ne pense pas que ce qu’il appelle le triomphe de la vraie religion soit une sorte de schizophrĂ©nie collective comme le pose un interlocuteur italien. Il suppose(21) : « on doit pouvoir s’habituer au rĂ©el, le seul concevable, le seul auquel nous ayons accĂšs. Au niveau du symptĂŽme, ce n’est pas encore vraiment le rĂ©el, c’est la manifestation du rĂ©el Ă  notre niveau d’ĂȘtres vivants. Comme ĂȘtres vivants, nous sommes rongĂ©s, mordus par le symptĂŽme, c'est-Ă -dire en fin de compte, nous sommes malades, c’est tout. L’ĂȘtre parlant est un animal malade. Au commencement Ă©tait le Verbe, tout ça, ça dit la mĂȘme chose. Mais le rĂ©el auquel nous pouvons accĂ©der, c’est par une voie tout Ă  fait prĂ©cise, c’est la voie scientifique, c'est-Ă -dire les petites Ă©quations. Et ce rĂ©el lĂ , le rĂ©el rĂ©el, si je puis dire, le vrai rĂ©el, c’est celui justement qui nous manque complĂštement en ce qui nous concerne, car de  ce rĂ©el, en ce qui nous concerne, nous en sommes tout Ă  fait sĂ©parĂ©s
.Ă  cause du rapport dont nous ne viendrons jamais Ă  bout
22  ».

=Si ce Réel est toujours « filtré » par un symptÎme la psychanalyse en poursuivra sa lecture.

Mais que pouvons-nous dire 40ans plus tard, Ă  l’ùre (erre) de la dĂ©-mesure, du nuclĂ©aire et de la mondialisation? Cf L’envers de la psychanalyse(69-70) : Si la structure des discours fonctionne Ă  partir du fait que « le dĂ©sir de l’homme c’est le dĂ©sir de l’Autre » avec la butĂ©e que constituait une jouissance dite phallique
 lorsque ce lien du dĂ©sir est remplacĂ© par un autre type de rapport :une  dis-position sans butĂ©e phallique ( rapport rĂ©el Ă  l’objet marchand
pour un individu alors dis-pensĂ© de castration) que devient le discours ?

De cette incidence contemporaine du RĂ©el dans le social, j’évoquerai pour conclure quelques hypothĂšses thĂ©oriques et cliniques  Ă  dĂ©battre :

-S1-S2 holophrasĂ©s ?Je rejoins ici l’hypothĂšse amenĂ©e par RenĂ© Dupuis il y a bientĂŽt 30 ans (!) sur « symptĂŽmes et psychosomatique , Nodal 2, 1985» :  « dans la psychosomatique S1 passerait dans le champs de S2 et se maintiendrait en tant que coupure, mais une coupure qui serait indiffĂ©rente Ă  toute rĂ©fĂ©rence paternelle ou phallique
caractĂšre intermittent de ces manifestations liĂ© Ă  la prĂ©sence rĂ©elle d’un Autre (thĂ©rapeute)
Le discours Universitaire qui s’origine du S2, rejoint notre civilisation moderne qui s’organise Ă  partir d’un savoir qui fait commandement. On peut se demander si cette disposition n’est pas responsable de ces manifestations psychosomatiques que sont les maladies dites de civilisation »

Quid de la « fonction phallique » dans de telles conditions ? Qui va « chiffrer » le sujet si l’analyste (comme fonction) disparaĂźt avec son symptĂŽme et comment, dĂšs lors, trouver (produire) les chiffres d’un nouveau savoir, les S1 qui reprĂ©sentent, Ă  mon sens, notre capacitĂ© d’invention, sinon d’abord par notre prĂ©sence rĂ©elle?

-Aujourd’hui, qu’en est-t-il du symptĂŽme et qu’en faire ? SymptĂŽme, comme manifestation du RĂ©el, qui nous ronge, comme la tĂ©lĂ©vision dĂ©voreuse, Ă©voquĂ© par Lacan ; depuis, les gadgets donnĂ©s par la science, se sont multipliĂ©s ; mais ont-ils encore valeur de symptĂŽme ? Le phallus fonctionne-t-il toujours comme « notre rĂ©pondant para sexué »? Comme l’espĂ©rait Lacan Ă  la fin de la confĂ©rence... Je me demande comment parler de symptĂŽmes Ă  partir des « états », « dys-fonctionnements », « comportements troublĂ©s » multiples et variĂ©s qui se prĂ©sentent Ă  nous mais n’ont pas « valeur » de symptĂŽme. Comment faire advenir ce que j’appelle une « nomination symptĂŽmatique » dans les institutions et avec les enfants en premiĂšre ligne
C’est ce que j’appelle « pouvoir intervenir pour prĂ©parer le terrain » : faire Ă©merger, d’abord avec notre propre dĂ©sir, hypothĂšse et parole
             (Cf travaux en pĂ©dopsychiatrie , note de Lacan Ă  J.Aubry 10/69,  interventions de L Sciarra)

Quelle sorte de symptĂŽmes que les addictions qui se multiplient aussi : gadgets et pharmacons introduits dans la substance jouissante du corps (cf la psychanalyse est-elle une addiction ?)Quel sens donner Ă  ces Ă©tats dĂ©pressifs chroniques aggravĂ©s par des traitements mĂ©dicamenteux mal adaptĂ©s, opĂ©rations de multiplications Ă  la place d’une division (du sujet)= rĂ©sultat :une absence de dĂ©sir gĂ©nĂ©ralisé !  Bien que tout soit fait pour « rĂ©pondre aux besoins des usagers » ! Lorsqu’il n’y a plus « dĂ©bat », « plus d’ébats » ajoutait T. Florentin !

=Dans le pseudo discours capitaliste qui rĂšgne dans nos sociĂ©tĂ©s, pas de place pour le semblant, pas de place pour la supposition « l’objet de la supposition n’est pas le genre de l’objet de l’opinion », lecture d’Aristote citĂ© par Lacan12/02/74,p116, qui parlait du « moyen » du symptĂŽme pour articuler la logique « science du RĂ©el » au « dire vrai » Aujourd’hui, c’est la transparence totale, le RĂ©el s’y rĂ©vĂšle dans sa cruditĂ© la plus terrible : l’in-dividu glorieux et sans limite s’y prĂ©cipite dans une adresse au Savoir scientifique et technologique rĂ©pondant Ă  tout, producteur Ă  l’infini d’objets manufacturĂ©s nommĂ©s Ă  une vie de plus en plus courte, pour entretenir la plus-value Ă  la place du plus-de-jouir, au prix d’un discrĂ©dit du savoir dans l’Autre, ravalant le signifiant par une signification dĂ©bridĂ©e dans un dĂ©ferlement de sens. Savoir acĂ©phale, sans signifiant maitre pour l’arrimer
(a)et S1 indiffĂ©renciĂ©s ?

=>Serait-ce un retour au « symptÎme social » généralisé ? : serions-nous tous des « prolétaires » délivrés de la contrainte sociale ? (cf : intervention sur « la passe », de Lacan le 3/11/73 à La Grande Motte, p252).

-Dans un social soumis aux normes plutĂŽt qu’à la loi, qui vise Ă  la conformitĂ© par des procĂ©dures tricheuses on aboutit Ă  un « ordre de fer »(nomination RĂ©elle selon PCCathelineau ?) et on utilise  les apparences : changer de costume en fonction du milieu pour s’adapter au mieux aux exigences du social environnant, c’est la « comĂ©die des apparences » comme disait une patiente pour dĂ©noncer le « politiquement correct » du monde dans lequel elle devait Ă©voluer...C’est la norme qui habille l’imposture (cf « La fabrique des imposteurs » de R. Gori). Glissement vers des fonctionnements pervertissant ?(Qui n’ont rien Ă  voir avec la fonction du « semblant ») Dans « un social assujettissant » devons nous perdre la fonction de la contrainte et  sa nĂ©cessité ? (journĂ©es en Belgique sur ce sujet).Dans un social en perte d’ins-titution, quelle pratique possible et quel type de transfert ? Quelles fins de cure (et dĂ©buts) possible ? Osons-nous en parler vraiment


-Exemple clinique dans un « service » socio-Ă©ducatif oĂč je travaille encore comme psychiatre consultant : d’un « travailleur social » qui rĂ©pond « la folie, ça veut rien dire ! » Ă  un adolescent psychotique lorsque ce dernier commence Ă  se questionner, en ma prĂ©sence, sur son Ă©tat
Cet Ă©ducateur soutenait le « droit » des parents Ă  interrompre les soins engagĂ©s au CMPP pour leur fils au prĂ©texte que « ça ne sert Ă  rien » et « accompagner» les parents « malgrĂ© leur dĂ©ni » !Ne confirme-t-il pas ainsi, par son  dĂ©saveu (ou dĂ©menti ?) d’un dĂ©but de soins, le dĂ©ni contemporain de la folie
ce qui n’a fait qu’accentuer les passages Ă  l’acte violents  de plus en plus dangereux de ce garçon de 13 ans qui ne peut expliquer comment ça lui vient directement de l’Autre :  « Je sais pas pourquoi j’ai fait ça 
 il est fou M. » ajoutait-t-il en parlant de lui-mĂȘme Ă  la troisiĂšme personne avant d’affirmer dans la foulĂ©e « il est super Mohamad Mehra ! » ce qui me fit trĂšs vite poser la question d’un phĂ©nomĂšne d’automatisme mental, jamais identifiĂ© chez les enfants


=Lacan espĂ©rait un tĂ©moignage et une transmission possible de la psychanalyse avec sa proposition de la Passe. Avant « la TroisiĂšme » le 2/11/73 il faisait une intervention sur la Passe : « ce couloir, cette faille par laquelle j’ai essayĂ© de faire ma Passe, j’aurai peut-ĂȘtre pu en inventer une plus subtile
s’il y a quelqu’un qui passe son temps Ă  passer la passe c’est moi ! » En juillet 78, il sera déçu  et constate l’échec de la Passe:

« rien ne tĂ©moigne que le sujet (supposĂ© savoir) sait guĂ©rir une nĂ©vrose  ».

Il  restera toujours  aussi seul malgrĂ© l’importance de son assistance : « chaque psychanalyste sera forcĂ© de rĂ©inventer la psychanalyse puisqu’elle reste intransmissible ».       

La fonction de l’analyste serait donc de tenir la rampe du RĂ©el, mais quelle « rampe tenir » ?

Comment tenir dans le champ du social si les institutions, qui assurent  une limite symbolique Ă  la folie ordinaire humaine, disparaissent? Elles sont devenues  des Etablissements puis des Services puis des « pĂŽles »  entreprises acĂ©phales, commandĂ©es par la pure Ă©conomie de marchĂ©, broyant des un-dividus
 Exit le sujet d’un cĂŽté et de l’autre l’analyste  qui doit « contrer » le RĂ©el
mais si ce rĂ©el n’est plus dĂ©limitĂ©, comment le « coincer » ? Dans quelle sorte d’im-passe sommes-nous ?

Dans le vent d’une sociĂ©tĂ© plutĂŽt dĂ©sarrimĂ©e, le nƓud bo peut-t-il encore servir de boussole  pour des parlĂȘtres en « dĂ©s errance », non arrimĂ©s Ă  un S1 ? (comme le souligne Sciara dans son ouvrage sur les Banlieues)  Comment  les dĂ©sengluer de ce discrĂ©dit de la parole et de la castration et sortir des effets de cette « pseudo-suture » ? (rĂ©cusation du transfert).

Quelle  autre Ă©thique pour l’analyste ? Dans Les non dupes errent (73-74) Lacan proposait de : « nous forger une autre Ă©thique, qui se fonderait sur le refus d’ĂȘtre non dupe » de ce savoir (ics)  pour produire les S1 (signifiants premiers d’un sujet), chiffrage d’une vĂ©ritĂ© qui ne peut que se mi-dire (leçon2,p31)
 Sortir d’une position pessimiste.

la praxis sera donc toujours Ă  rĂ©inventer. « C’est quand la psychanalyse aura rendu ses armes devant les impasses croissantes de notre civilisation (malaise que Freud pressentait) que seront reprises par qui ? les indications de mes Ecrits ». (67 : Raison d’un Ă©chec).

, Ste Anne le 10/03/2013.

Les chiffres entre parenthĂšses correspondent aux pages de la transcription de « la troisiĂšme » dans l’édition de l’ALI d’aout 2010 en annexe du sĂ©minaire « les non-dupes errent » 73-74.

 

Commentaire sur La TroisiÚme, par JérÎme La Selve

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La troisiĂšme

J’ai choisi pour prĂ©senter ce travail sur La TroisiĂšme de repĂ©rer les articulations de ce discours puisqu’il s’agit d’un discours prononcĂ© par Lacan Ă  Rome quelques mois aprĂšs qu’il ait terminĂ© son sĂ©minaire Les non dupes errent. Il nous y parle du nƓud borromĂ©en et de la place centrale qu’y occupe l’objet petit a.

En introduction, je voudrais vous lire un texte poĂ©tique de Jacques Ancet tirĂ© de son recueil Les travaux de l’infime, illustrĂ© par Alexandre Hollan, un peintre qui m’a beaucoup inspirĂ© par sa peinture des arbres qui se rĂ©vĂšle ĂȘtre une Ă©criture de ces arbres. Ce texte, lorsque je l’ai lu m’est apparu comme une jolie dĂ©finition de l ‘objet petit a.

On se dit que tous les jours on l’a perdu, que la brume et le temps l’ont effacĂ©. Que le brouhaha a recouvert sa voix. Qu’il ne reste rien de son rire et sa pluie d’éclats Ă©tincelants. On se dit que c’est trop tard, toujours trop tard. La lumiĂšre laisse ses ombres et s’en va. On s’en va aussi, on ne sait plus oĂč. Toutes les destinations reviennent Ă  la pente Ă©troite du mĂȘme escalator noir. C’est lĂ , au moment de descendre qu’on le voit monter. On se croise. Son visage est obscur, mais il sourit. Il montre du doigt quelque chose plus haut. Mais on descend, on s’enfonce. Quand on se retourne, on ne voit plus, au dessus, que la bouche de lumiĂšre oĂč il disparait.

L’objet petit a est au centre du nƓud borromĂ©en, au coincement du rĂ©el, du symbolique et de l’imaginaire. Lacan nous dit que: «c’est Ă  l’attraper juste – Ă  entendre soit comme juste l’attraper, juste le saisir, soit comme l’attraper avec justesse – que vous pouvez rĂ©pondre Ă  ce qui est votre fonction (d’analyste) : l’offrir Ă  votre analysant ». Cela consiste, me semble t’il, Ă  occuper la place de sujet supposĂ© savoir. Cette place est dĂ©terminĂ©e dans le discours de l’analyste, c’est celle de l’objet petit a en place d’agent. Le psychanalyste occupe la place de ce qui cause le dĂ©sir de son analysant. Lacan nous dit : « Le sujet supposĂ© savoir qu’est l’analyste dans le transfert ne l’est, supposĂ©, que de savoir en quoi l’inconscient consiste d’un savoir qui s’articule de la lalangue et que le corps qui lĂ  parle n’y est nouĂ© que par le rĂ©el dont il se jouit. » Cette phrase est particuliĂšrement intĂ©ressante parce qu’à lire la formule du discours analytique, on constate que le savoir dont il s’agit, S2, en position de vĂ©ritĂ© est placĂ© sous petit a dont il est sĂ©parĂ© par une barre qui fait que la vĂ©ritĂ© sur le savoir inconscient ne peut que se mi-dire.  Ce savoir a une limite, l’UrverdrĂ€ngt freudien c'est-Ă -dire ce qui de l’inconscient ne sera jamais interprĂ©tĂ©.

L’intervention analytique, c’est l’interprĂ©tation. Elle porte uniquement sur le signifiant. Elle se produit dans le symbolique en tant que c’est la lalangue qui le supporte et que le savoir de la lalangue, savoir inconscient, gagne sur le symptĂŽme. Jean-Jacques Tyszler dans une confĂ©rence de l’EPhEP rappelait que Freud appelle interprĂ©tation la seule possibilitĂ© de lire la littĂ©ralitĂ© de l’inconscient. Il n’existe que trois types d’interprĂ©tation : la scansion oĂč l’arrĂȘt produit un retour, la citation c'est-Ă -dire la mise au mĂȘme rang de quelque-chose qui a Ă©tĂ© dit auparavant et l’équivocitĂ© qui est une façon de faire surgir du sexuel Ă  partir d’un propos banal. L’interprĂ©tation peut ĂȘtre un jeu de mot,  « c’est un dĂ©chiffrage qui se rĂ©sume Ă  ce qui fait le chiffre, Ă  ce qui fait le symptĂŽme, c’est quelque-chose qui ne cesse pas de s’écrire du rĂ©el ».

Je vais l’illustrer par une vignette clinique : je reçois un adolescent en grande difficultĂ© scolaire. Je lui ai demandĂ© au titre de sa participation aux sĂ©ances de me prĂ©parer une phrase ou un petit texte Ă  me remettre. Il est venu avec cette phrase : J’ai du mĂąl - qu’il Ă©crit m, Ăą, l - Ă  me sentir bien mĂȘme quand y a pas de problĂšme.

Une des fonctions de l’analyste est d’écouter parler son analysant. Que se passe-t’il dans cette opĂ©ration ? Il y a l’oreille de l’analyste – mais pas que – qui Ă©coute parler. Parler c’est recevoir son message de l’Autre sous forme inversĂ©e, c’est Levi Strauss qui l’a enseignĂ© Ă  Lacan. La question qui se pose est de savoir ce qu’entend l’analyste quand il Ă©coute ? Il entend une voix, celle de celui qui parle. Cette voix est chargĂ©e de sens, le sens de la parole, des paroles, paroles creuses, parole vraies d’oĂč surgit un dire. Le dire est portĂ© par la voix ; cette voix , il faut la vider de son sens. Entendre « troisiĂšme », c’est entendre aussi le « trois » du nƓud borromĂ©en, c’est entendre « treiziĂšme » de La TreiziĂšme de GĂ©rard de Nerval. Entendre « Le discours de Rome, c’est entendre « le dit-ce-que », « le disk-ourdrome », quelque chose qui tourne en rond.

La lalangue, peut on dire que c’est ce qui se lit (le verbe lire et le verbe lier ont la mĂȘme Ă©tymologie) de l’écriture de l’inconscient ? Lacan dit que la lalangue c’est « le dĂ©pĂŽt, l’alluvion, la pĂ©trification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expĂ©rience inconsciente ». La lalangue n’est pas vivante, elle est en usage – et l’usage en droit est une jouissance. Elle vĂ©hicule la mort du signe. Elle n’a pas Ă  jouer contre son jouir puisqu’elle s’est faite de ce jouir mĂȘme. La lalangue articule le corps et la jouissance, elle civilise la jouissance.

La jouissance ! Les jouissances devrait on dire, elles ont toutes un lien avec l’objet petit a puisqu’il se situe au coincement du triskel. Elles sont trois : le sens, la jouissance phallique et la jouissance Autre.

Le sens se situe dans le nƓud borromĂ©en mis Ă  plat au lieu de la superposition du symbolique et de l’imaginaire. Il ek-siste au rĂ©el qui le borde. De ce bord surgit un dire portĂ© par la voix. Ainsi, dire, nommer : le rĂ©el, le symbolique , l’imaginaire cela prend du sens pour ces trois ronds de ficelle qui ne se distinguent pas les uns des autres. Cela prend sens dans l’imaginaire ce qui du mĂȘme coup  donne sens aux deux autres.

La jouissance phallique, c’est la jouissance du signifiant. Lacan, dans la mise Ă  plat du nƓud constate que la jouissance du corps, jouissance de la vie, qu’il situe dans l’imaginaire est sĂ©parĂ©e de la jouissance phallique : « la jouissance phallique devient anomalique Ă  la jouissance du corps et c’est quelque-chose qui s’est aperçue 36 fois ». Anomalique, ça marque la diffĂ©rence, ça vient de norme, nomos, anomalie. La jouissance phallique est hors corps. Le corps s’introduit Ă  la jouissance par l’image du corps. C’est donc bien que le rapport de l’homme avec son corps est imaginaire ; l’homme aime Ă  regarder son image c’est comme ça. Henri Cesbron-Lavau, lors des MathinĂ©es lacaniennes, faisait remarquer que dans le stade du miroir se produisait la reconnaissance d’une image dans le regard de la mĂšre : c’est moi et en mĂȘme temps ce n’est pas moi. Est-ce que, parce que l’objet petit a n’est pas spĂ©culaire, nous ne passons pas notre temps Ă  poser une barre sur cette image, ce que l’on pourrait Ă©crire grand A barré ?

Peut-on dire de l’observation des animaux et des plantes que toute vie implique une jouissance ? La lalangue, dit Lacan, oĂč la jouissance fait dĂ©pĂŽt, tĂ©moigne que la vie dont un langage fait rejet, nous donne l’idĂ©e que c’est quelque-chose de l’ordre du vĂ©gĂ©tal. Le parlĂȘtre est le seul Ă  pouvoir en dire quelque-chose, mais que dit-il en fait puisqu’il est possible de faire dire Ă  une phrase n’importe quel sens ?

Dans le dictionnaire de la psychanalyse, il est Ă©crit que c’est dans le sĂ©minaire Encore que Lacan diffĂ©rencie la jouissance masculine de la jouissance fĂ©minine. Cela ne se rĂšgle pas forcĂ©ment sur l’anatomie : si tout parlĂȘtre a une relation au phallus et Ă  la castration, cette relation est elle-mĂȘme diffĂ©rente. Le signifiant est cause de la jouissance comme l’objet petit a est cause du dĂ©sir. Le signifiant en est aussi le terme de cette jouissance. La jouissance phallique est hors corps, hors imaginaire.

D’ĂȘtre causĂ©e par le signifiant, la jouissance phallique est dans le nƓud borromĂ©en accessible Ă  une femme. Mais une femme n’est pas toute prise dans la jouissance phallique ; nous le savons depuis l’écriture du tableau de la sexuation. Une femme a accĂšs Ă  la jouissance Autre, une jouissance hors langage, une jouissance de la lettre, hors symbolique «  car c’est Ă  partir du moment oĂč l’on saisit ce qu’il y a de plus vivant ou de plus mort dans le langage, Ă  savoir la lettre, c’est uniquement Ă  partit de lĂ  que nous avons accĂšs au rĂ©el ». Lacan dit aussi que cette jouissance de l’Autre est impossible : il est impossible de faire un avec l’Autre. Ce que l’on parvient au mieux Ă  faire c’est le serrer fort avec le risque qu’il finisse par en crever. Il n’y a aucune rĂ©duction Ă  l’un. S’il y a quelque-chose qui fait l’un c’est le sens de ce qui relĂšve de la mort.

La jouissance Autre dĂ©nommĂ©e aussi jouissance de l’Autre – de Ă©tant un gĂ©nitif objectif – est supplĂ©mentaire Ă  la jouissance phallique. DĂšs lors il se peut qu’un homme y ait accĂšs. Lacan la situe dans le champ des lettres qui permettent d’attraper un bout de rĂ©el. C’est dit-il, lĂ  oĂč nait la science c’est-Ă -dire Ă  partir du moment oĂč GalillĂ©e a fait des rapports de lettre Ă  lettre avec une barre dans l’intervalle, c’est-Ă -dire l’écriture d’un rapport et dont il a dĂ©duit les lois de la gravitation. Et ça donne quoi la science ? Quelque chose Ă  nous mettre sous la dent de ce qui nous manque dans le rapport de la connaissance, ce qui se rĂ©duit Ă  des gadgets.

Le rĂ©el, Lacan en parle tout au long de cette TroisiĂšme : « Le symbolique, l’Imaginaire et le RĂ©el, c’est l’énoncĂ© de ce qui opĂšre dans votre parole quand vous vous situez du discours analytique, quand analyste vous l’ĂȘtes. » Lacan prĂ©cise bien que les termes R, S, I, n’émergent que pour et par ce discours et que ça nâ€˜Ă©claire ni n’invalide les autres discours. « Le discours du maĂźtre, sa fin c’est que les choses aillent au pas de tout le monde. Certes, ce n’est pas la mĂȘme chose que le rĂ©el parce que le rĂ©el c’est ce qui ne va pas.». Le rĂ©el c’est que RSI fassent nƓud, nƓud borromĂ©en ; le rĂ©el c’est le nouage mĂȘme, il commence avec la corde. Le nƓud borromĂ©en commence avec la corde, la corde qui fait nƓud autour de la pierre halĂ©e par les Egyptiens quand ils construisaient les pyramides, la corde qui est la consistance du nƓud, le nƓud qui se noue autour de la pierre. Les Ă©gyptiens tiraient sur la corde.

Le nƓud borromĂ©en est figurĂ© par une corde qui fait cercle, l’imaginaire, qui tourne en rond. Cet imaginaire est traversĂ© par deux autres cordes Ă  l’infini et qui se croisent dans ce cercle. Si l’on rĂ©duit le cercle de l’imaginaire Ă  l’infini, il se produit un point, rĂ©sultat du coincement des trois. Ce point figure de façon rĂ©sumĂ©e l’espace Ă  trois dimensions et dĂ©finit l’objet petit a. Ce point n’est plus le rĂ©sultat du croisement de deux droites mais de celui du coincement de trois cordes. C’est la monstration que le nouage par le rond de  l’imaginaire n’est pas moins rĂ©el que celui opĂ©rĂ© par le rond du symbolique ou le rond du rĂ©el.

Le rĂ©el n’est pas le monde ; le monde est imaginaire puisque pris par le sens.

Le rĂ©el n’est pas universel c'est-Ă -dire qu’il n’est tout qu’au sens strict de ce que chacun de ses Ă©lĂ©ments soit identique Ă  soi-mĂȘme - et le nƓud borromĂ©en se constitue de trois rond identiques : ça forme un tout, un ensemble propre Ă  chacun.

La question reste de savoir ce que va devenir le rĂ©el, rĂ©el dont dĂ©pend l’analyste et pas l’inverse, d’autant que le rĂ©el a l’appui du discours scientifique. Ce qui est amenĂ© avec l’écriture du nƓud borromĂ©en, c’est que le rĂ©el cesse, de ne pas s’écrire. La consĂ©quence c’est, nous dit Lacan, quand les savants sont saisis d’angoisse ; c’est le symptĂŽme type de tout Ă©vĂ©nement du rĂ©el. L’angoisse, ici, c’est la mort de l’espĂšce parlante, la mort qui fait signe dans la lalangue. Cela constitue-t-il le bouclage d’une rĂ©volution, d’un cycle Ă  partir de quoi tout recommencerait ?

Le nƓud borromĂ©en ne s’étudie que dans sa mise Ă  plat. A la fin de La TroisiĂšme, Lacan se lance dans l’étude d’un nƓud  borromĂ©en complexifiĂ© par ce qu’il y rattache : L’angoisse, figurĂ©e par la corne qui se produit de la consistance du rĂ©el dans l’imaginaire ; Lacan la dĂ©finit comme Ă©tant la peur de la peur. La peur est liĂ©e au corps, nous avons peur de notre corps dit il.

De l’inhibition, Lacan n’en parle pas dans ce discours. L’inhibition est figurĂ©e sur le nƓud par la consistance de l’imaginaire dans le symbolique.

Lacan parle surtout du symptĂŽme, ce qui vient du rĂ©el dans le symbolique. Il l’illustre par la mĂ©taphore du petit poisson vorace de sens : soit il prolifĂšre soit il en crĂšve. Mais, prĂ©cise Lacan, le sens du symptĂŽme c’est le rĂ©el en tant qu’il se met en croix pour empĂȘcher que les choses marchent au sens oĂč elles rendent compte elle-mĂȘme de façon satisfaisante. Il prĂ©cise page 265 que le sens du symptĂŽme dĂ©pend de l’avenir du rĂ©el et donc de la rĂ©ussite de la psychanalyse Ă  qui l’on demande de nous dĂ©barrasser et du rĂ©el et du symptĂŽme. Il prĂ©dit qu’en cas de succĂšs il faudra s’attendre Ă  un retour de la vraie religion et il ajoute qu’alors, la psychanalyse s’éteindra de n’ĂȘtre qu’un symptĂŽme oubliĂ©. Dans les cures, on assiste bien Ă  l’oubli d’un symptĂŽme ; si donc la psychanalyse est un symptĂŽme pourquoi ne s’oublierait-elle pas ? Lacan prĂ©cise mĂȘme que l’oubli est le destin de la vĂ©ritĂ©. Alors est-il possible que le rĂ©el insiste ?

Pour autant la psychanalyse n’est pas un symptĂŽme social car de symptĂŽme social il n’y en a qu’un : tout individu est rĂ©ellement un prolĂ©taire qui n’a nul discours de quoi faire lien social, faire semblant. La psychanalyse socialement a une autre consistance que les autres discours, elle se trouve Ă  la place du manque du rapport sexuel. Le rapport sexuel, il n’y en a dans aucune sociĂ©tĂ©, c’est liĂ© Ă  la vĂ©ritĂ© qui fait structure de tout discours. La vĂ©ritĂ© c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible comme tel, ça pose la question de ce qui se passe aujourd’hui.

Le symptĂŽme, je cite Lacan, est irruption de cette anomalie en quoi consiste la jouissance phallique pour autant que s’y Ă©tale, que s’y Ă©panouit ce manque fondamental que je qualifierai de non rapport sexuel. C’est en tant que dans l’interprĂ©tation c’est uniquement sur le signifiant que porte l’intervention analytique, que quelque chose peut reculer du champ du symptĂŽme. C’est ici, dans le symbolique, le symbolique en tant que c’est la lalangue qui le supporte, que le savoir inscrit de la lalangue qui constitue Ă  proprement parler l’inconscient s’élabore, gagne sur le symptĂŽme.

Ce paragraphe me semble rĂ©sumer Ă  lui seul l’enjeu de la cure analytique. Nous y participons en tant qu’analyste. Lacan nous dit dans cette TroisiĂšme que le nƓud il faut l’ĂȘtre, et de l’ĂȘtre il faut n’en faire que le semblant. Le nƓud, son nouage c’et le rĂ©el. Lacan nous indique t’il que la position que nous avons Ă  occuper quand analyste nous le sommes, est une place dans le rĂ©el, le rĂ©el du dire qui surgit de l’inconscient de l’analysant qui parle. Si donc le nƓud borromĂ©en reprĂ©sente le grand Autre pour l’analysant qui parle, en tant qu’analyste  nous n’y sommes qu’en en tant que semblant de ce grand Autre. On mesure que d’ĂȘtre Ă  cette place exclut toute pensĂ©e de l’analyste quant Ă  ce qui se dit ; l’analyste ne pense pas, il est. Il occupe la place de l’objet petit a de l’analysant et il n’est que semblant du grand Autre Ă  qui il s’adresse.

Bon ! Je m’arrĂȘte sur cette question. Je vous remercie.

12/12/2012

JérÎme La Selve

Nomen, tractatus & fama, texte de Jean Périn

Intervention de Jean Périn aprÚs la conférence de Tom Datzell aux Mathinées lacaniennes du 6 avril 2013

Jean Périn : J'ai beaucoup apprécié ce que vous avez dit Monsieur sur la renommée. Vous avez beaucoup insisté sur la recherche de la renommée chez Joyce. Or, chez les canonistes, n'est-ce pas, pour cerner l'identification d'une personne, il y avait 3 éléments

- "Nomen" le nom,

- "Tractatus" et

- "Fama", le mot latin, évidemment chez nous ça évoque beaucoup de choses.

En tous les cas, oui il a essayĂ© de se faire une renommĂ©e. Et le "tractatus", Marc Darmon vient de nous dire qu'il l'avait, mais "nomen" » il ne l'avait pas. VoilĂ . Je crois que tu nous as bien dĂ©veloppĂ© qu'il n'Ă©tait pas carent vraiment et que son pĂšre l'avait traitĂ© en fils. Ça c'est sĂ»r, mais pas avec le nom.

Alors on retrouve les 3 éléments des canonistes, que Joyce connaissait bien.

Tom Datzell : Intéressant.

M. StoĂŻanoff : Un parallĂšle avec le cas Van Gogh s'impose.

Jean Périn : Oui, sûrement.

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Sainte-Anne, le 17 avril 2013, exposé de Jean Périn :

NOMEN, TRACTATUS & FAMA

Mes chers amis, je suis dans l'incapacité de relire les quelques notes que j'ai. Je vais donc improviser.

Et improviser c'est utiliser la voix et non pas ĂȘtre serf de l'Ă©crit.

Alors, il s'est trouvĂ© aux derniĂšres « MathinĂ©es lacaniennes », le 6 avril, animĂ©es par Henri Cesbron Lavau et Virginia Hasenbalg, qu'un collĂšgue irlandais est venu nous parler de Joyce et plus prĂ©cisĂ©ment de Finnegans Wake. Cet auteur, j'ai su par la suite qu’il Ă©tait mariste, c'est-Ă -dire un « frĂšre mariste », donc un homme en religion. Ça je ne l'ai su qu'aprĂšs.

Il fait son exposé et puis Virginia donne la parole à Marc. Et Marc fait des remarques tout à fait judicieuses sur le pÚre de Joyce car notre collÚgue irlandais qui se prénomme Tom, mais j'ai oublié son nom, ah ! Datzell, avec un « z ».

Au cours de son exposĂ©, il a insistĂ© sur le pĂšre de Joyce – John Joyce – et que ce pĂšre avait Ă©tĂ© carent et non garant, on entend tout de suite le mot garant derriĂšre
 Et il est revenu et ça fait plusieurs fois et Marc aussi..., il est trĂšs Ă©tonnĂ© de cela. Bien sĂ»r le pĂšre de Joyce dĂ©mĂ©nageait tout le temps, un vrai exilĂ©, etc., il Ă©tait couvert de dettes, enfin tout ça Ă©videmment vient concourir Ă  faire de lui un pĂšre qui n'est pas Ă  la hauteur, un pĂšre qui est carent.

Et alors Marc dit « quand mĂȘme il n'est pas si carent que cela ! » Parce qu'il a quand mĂȘme transmis quelque chose, un certain savoir, Ă  son fils. Notamment les jeux de mots, les mots valises, donc un certain sens du phonĂšme, de la phonĂ©tisation. Ça c'est sĂ»r et puis donc le chant. VoilĂ  c'est ça : le chant. Autrement dit, Joyce a quand mĂȘme un bagage qui lui vient de son pĂšre.

Marc dit aussi que Lacan n'Ă©tait pas non plus tellement partisan de ce concept de pĂšre « carent » et que dans la mĂ©taphore paternelle, dans cette formule, il y a quand mĂȘme le dĂ©sir de la mĂšre. C'est-Ă -dire que la mĂšre est pour quelque chose dans le Nom-du-PĂšre. VoilĂ  en gros. Je rĂ©sume et il va terminer par le lapsus de nƓud et la fin du sĂ©minaire Le sinthome avec les trois droites Ă  l'infini et le cercle qui les rĂ©unit. Et il dit Ă  la fin du sĂ©minaire Le sinthome qu'il retrouve les 4 Ă©lĂ©ments, les 4 ronds du dĂ©but.

Voilà en gros ce qu'il a dit. Puis il y a des gens qui ont posé des questions.

Naturellement, au dernier moment, j'interviens, c'est-à-dire en dernier, comme je fais toujours. Mais là je sentais qu'il fallait que je le fasse et j'ai senti que j'étais dans la hùte.

Alors j'ai produit cette intervention, j'ai dit ceci, Ă  l'adresse Ă  la fois de Tom et de Marc.

J'ai dit au collĂšgue irlandais : vous avez parlĂ© de la re-nommĂ©e. Il l'a bien dit comme ça : re-nommĂ©e. Alors je lui ai dit que c'Ă©tait un terme latin, de la scolastique, c'est-Ă -dire des canonistes, de la premiĂšre scolastique. Il dit d'accord et je dis Ă  Marc « tu as bien raison aussi de nous dire que le pĂšre n'Ă©tait pas tellement carent » car Monsieur Joyce – le pĂšre – effectivement il s'est bien occupĂ© de son fils, c'Ă©tait une façon de le traiter en fils, c'est-Ă -dire « Tractatus » – le 2e mot de la triade. « Tractatus » c'est le traiter en fils, comme le fils peut traiter son pĂšre aussi, ça va ensemble.

Alors je dis « le nom n'est pas passĂ© ». Nomen – le nom – n'est pas passĂ©. Il y a eu « Tractatus » et puis « Fama », la renommĂ©e, puisque c'est ça qu'il voulait. Et que bien sĂ»r la renommĂ©e, par une sorte de rĂ©troaction, ce serait vraiment Ă  Ă©tudier mais c'est quand mĂȘme assez simple, par une sorte de rĂ©troaction : la renommĂ©e se fait « renom », c'est-Ă -dire va prendre la place du nom. D'oĂč le “Joycien” et le “sinthome” de Joyce.

Voilà donc la question qui est la suivante : mais comment se fait-il qu'un pÚre qui a traité son fils en fils ne laisse pas passer le nom ? Et en fait éventuellement un psychotique !

Voilà la question
 Il ne transmet pas le nom. Il n'y a pas de transmission du nom. Mais il est traité vraiment en fils.

Alors bien sĂ»r, pour ça, on peut s'appuyer sur des cas cliniques oĂč effectivement on voit dans la clinique des dispensaires surtout, mĂȘme en privĂ©, des pĂšres qui traitent leurs fils vraiment en fils. Ils font vraiment un bon boulot mais le fils est psychotique. VoilĂ . Il y a quelque chose du nom qui n'est pas passĂ©. VoilĂ .

Alors, Marc, il y a eu une excellente rĂ©action du collĂšgue de Marc, et d'Henri qui m'a tĂ©lĂ©phonĂ© le lendemain. Marc m’a demandĂ© « Mais oĂč as-tu trouvĂ© ça ? » — C'est ma culture personnelle. « Mais oĂč as-tu parlĂ© de ça ? » Alors j'ai cherchĂ© dans tout ce que j'ai pu Ă©crire et le « Nomen, Tractatus et Fama » apparaissent dans les bouquins sur le transsexualisme. VoilĂ  comment j'ai remis le nez dans ces deux bouquins qui sont absolument remarquables, trĂšs complets. Trop peut-ĂȘtre ? Mais trĂšs bien foutus, trĂšs bien organisĂ©s. Et c'est lĂ  que j'avais parlĂ© de ça et Ă  propos du transsexuel. Je vais en dire deux mots car il faut tout de mĂȘme aprĂšs progresser.

J'avais indiquĂ© quelque chose d'important : c’est qu’il y avait bien dans le transsexualisme « Nomen, Tractatus et Fama ». C'est comme ça que j'ai vu le transsexualisme. Et au-dessus, il y avait l'acte de l'État civil. Ça faisait 3 choses plus l'acte. Et le problĂšme du transsexuel, c'Ă©tait de faire rectifier l'acte. De le faire corriger car il ne correspond plus Ă  son corps, Ă  son apparence corporelle et surtout Ă  son senti. Alors voilĂ  la question.

Le transsexuel demande Ă  l’État civil de corriger une erreur sur le sexe. Lors des procĂšs on remit Ă  l’honneur La Possession d’état qui n’est autre que Nomen, Tractatus et Fama.

Joyce demande à son Ɠuvre et aux commentateurs de corriger une erreur de nƓud.

Donc « Nomen, Tractatus & Fama » : j'ai envoyĂ© Ă  Marc des photocopies et il y a une thĂšse de doctorat lĂ -dessus justement qui a Ă©tĂ© mĂȘme publiĂ©e. En voici le titre et le nom d'auteur, peut-ĂȘtre la trouverez-vous sur Internet[1]. Ce livre j'ai Ă©tĂ© le chercher au collĂšge sainte-Barbe, dans lequel sont maintenant les locaux de la bibliothĂšque d'Histoire du droit et droit romain, la bibliothĂ©caire m'a tout de suite renseignĂ© et j'ai su qu'il y avait une thĂšse trĂšs intĂ©ressante, malheureusement il y a beaucoup de termes de droit, il faut une petite culture pour le lire, mais je pense que c’est trĂšs lisible par tout le monde. Il y a beaucoup de latin. C'est lĂ  une Ă©poque oĂč les concepts se forgeaient dans une langue – la langue latine – qui Ă©tait au fond une langue morte qui renvoie au pĂšre mort bien sĂ»r, une langue morte qui s'enseignait et une langue vulgaire qui ne s'enseignait pas
 mais qui se parlait.

Alors « Nomen, Tractatus, & Fama », ces 3 termes qui tiennent ensemble, on va voir comment


Ils tiennent ensemble, Nomen, Ă  quelque chose de la voix. Alors bien sĂ»r ces canonistes Ă©crivaient une langue qui ne se parlait plus – une langue morte. Mais les dĂ©bats lĂ -dessus Ă©taient trĂšs vivants, Ă  l'universitĂ©, partout on dĂ©battait de cela. C'est ça qui est important dans ces trois choses-lĂ , c’est qu’ils vont en quelque sorte faire un ensemble des trois concepts. Ce qu'on voit, nous, en lisant ça, et c'est facile de le voir, c'est que ces trois concepts « Nomen-Tractatus-Fama », c'est ni plus ni moins que le « Nom-du-PĂšre », en trois morceaux. On verra tout Ă  l'heure qu'avec Lacan et Le Sinthome, il y en aura quatre. Alors que peut-on dire ?

On peut dire que plus on va aller dans le temps, plus ça sera l’écrit qui va dominer. Et donc ça va ĂȘtre l'acte de naissance qui va dominer.

Quand vous avez un acte de naissance, on suppose que vous ĂȘtes nĂ© tel jour, telle heure et que vous ĂȘtes du sexe masculin ou fĂ©minin. Mais Ă  l'Ă©poque oĂč Ă©crivaient ces canonistes, il n'y avait pas d'État civil. Donc les gens parlaient. Ils parlaient en homme ou ils parlaient en femme etc. etc. Autrement dit, pour vous faire comprendre, il y aurait dans l'acte, qui est plat – l'acte de naissance c'est un Ă©crit qui est plat n'est-ce pas –, eh bien on peut dire qu'Ă  ce moment-lĂ  si vous ĂȘtes dĂ©clarĂ© comme garçon ou comme fille, eh bien vous ĂȘtes « nommĂ© Ă  ».

Et lĂ  j'en profite pour dire enfin ce que ça veut dire le « nommĂ© Ă  », parce qu’on entend ça tout le temps et jamais c'est dĂ©fini ! On se repasse des concepts dans notre École sans les dĂ©finir. Et pourquoi pas ! C'est ainsi qu'on utilise les mots. On emploie d'abord les mots avant d'en connaĂźtre l'origine et la signification. Donc on peut dire que lĂ  il y a quelque chose en effet d'une... Comment ? C'est assez difficile Ă  dire tout cela... Et je dois dire que ça n'est pas sans m'angoisser. [Perla Dupuis : Pourquoi ?] C'est quand mĂȘme le nom ! LĂ .

Donc ce qu'ils vont faire, en couchant les choses par Ă©crit, c'est ça, c’est qu’on va tout simplement en quelque sorte les mettre Ă  plat et qu’il n’y aura plus de profondeur ! VoilĂ .

Au point de vue topologie, c'est trĂšs intĂ©ressant. C'est-Ă -dire que le « nommĂ© Ă  », Ă  ce moment-lĂ , voyez, c'est pas quelque chose..., vous avez une dimension en moins. Avec l'Ă©criture de l'État civil vous avez une dimension en moins, alors qu’au Moyen Âge il y avait bien les trois dimensions. Il n'y avait pas d'Ă©crit pour rabattre. C'est ça que je veux dire. Je ne sais pas si je me fais bien entendre. Mais c'est tout Ă  fait important.

Autrement dit ce qu'on va voir c'est une nomination trinitaire. OK ? Tout le monde suit ? C'est une nomination qui est trinitaire et on va retrouver ça dans Le sinthome et à la fin de Les non-dupes errent, cette nomination trine. Alors on va prendre un par un.

Nous avons donc le nom. C'est le nom patronymique aussi bien sĂ»r. Et il s'articule avec autre chose que le nom, c'est le « Tractatus ». Et le « Tractatus » c'est « ĂȘtre traitĂ© comme ».

Et puis « Fama », c'est la renommĂ©e. Comment va-t-on prouver qu'on est le fils de quelqu'un ? C'est qu'on porte son nom. On est traitĂ© comme son fils, les voisins le savent, tout le monde le sait. C'est public. C’est trois Ă©lĂ©ments qui font une trinitĂ©. Du moins chez les clercs, les gens qui ont Ă©tudiĂ© le nom ont vu dans le nom, dans le « Nomen » quelque chose de trinitaire. C'est ça qui est important.

Ce n'est pas quelque chose qui a Ă©tĂ© dĂ©gagĂ© tout de suite « Nomen, Tractatus et Fama », ça Ă©tĂ© dĂ©gagĂ© petit Ă  petit, d'autant plus que le sexe posait une question c'est-Ă -dire oĂč est-ce qu'on va mettre le sexe dans cette histoire-lĂ  ? Or les canonistes Ă©taient des gens qui n'avaient pas froid aux yeux du tout et qui parlaient de sexe. C'est ça qui est un petit peu gĂȘnant, c'est-Ă -dire que c'est le phallus Ă©videmment qui va ĂȘtre maniĂ© par les canonistes, c'est-Ă -dire que «Nomen-Tractatus-Fama » est absolument liĂ© au phallus. Et ça c'est trĂšs clair dans les textes. Donc on a une trilogie.

Alors comment s'organisent ces 3 termes-lĂ  ? C'est Ă©noncĂ© comme ça : le nom, le Nom-du-PĂšre, mais le Nom-du-PĂšre c'est aussi ce « Tractatus, c'est aussi traiter le fils en fils, tout le monde le sait, c'est de notoriĂ©tĂ© publique. Et ces 3 choses-lĂ , ça fait un nom. Un nom est toujours trine. C'est l'État civil moderne basĂ© sur l'Ă©crit qui nous laisse entendre que le nom est "tout seul". On dit quand mĂȘme le grand nom, le petit nom. Enfin, il y a toujours quelque chose qui laisse entendre que le nom en quelque sorte est un collectif comme ça.

Alors, comment voir ça : « Nomen, Tractatus et Fama » ?

Bien sĂ»r, « Nomen », c'est le nom, le nom propre. À l'Ă©poque, il n'y avait pas toujours des noms propres. C'Ă©taient des sobriquets. Petit Ă  petit on a transformĂ© les sobriquets en noms propres. Je vous renvoie Ă  Internet, vous y trouvez un trĂšs bon topo lĂ -dessus, je ne voudrais pas insister.

Évidemment, la « Fama » c'est la renommĂ©e. Comment va-t-on  prouver au Moyen Âge – et mĂȘme aux temps modernes – son identitĂ© ?

Eh bien, j'ai un pĂšre qui se nomme Untel, je porte son nom. Tout le monde le sait dans mon coin. Je suis traitĂ©. Je suis traitĂ© en fils, « Tractatus », on voit tout de suite que pour nous psychanalystes le « Tractatus » ça va ĂȘtre le trait. ImmĂ©diatement on transpose trĂšs rapidement cette histoire trinitaire du nom, on la transpose en nƓud borromĂ©en. Et la « Fama », c'est trĂšs intĂ©ressant parce qu'on entend la femme tout de suite et on entend l'objet a. Le latin est une langue admirable, telle qu'elle a Ă©tĂ© employĂ©e par les canonistes. La « Fama », on entend bien tout de suite « la femme " a " », la femme objet petit a, mais
 c'est la renommĂ©e qui est fĂ©minine finalement.

C'est trĂšs intĂ©ressant de voir dans cet assemblage de concepts qu’il y a du masculin et du fĂ©minin, quelque chose qui est trĂšs intĂ©ressant Ă  Ă©tudier dans les textes.

Voilà ce que je voulais vous dire à propos de « Nomen, Tractatus et Fama » et on va voir que ces 3 concepts, qui en fait n'en font qu'un c'est le Nom-du-PÚre, vont dans les textes médiévaux se chevaucher comme ça. Ils forment un ensemble. Alors on entend bien ce qui est du nom et ce qui est de l'objet, de ce qui est du nom et de l'objet petit a. Je n'insiste pas trop parce qu'il y aurait un séminaire à faire sur plusieurs séances là-dessus.

Que va-t-on en conclure ? AprĂšs tout, que « Nomen, Tractatus et Fama », au fond ça ferait 3 ronds : le rond du nom, le rond de la renommĂ©e lĂ , parce qu’au fond « Fama » c'est la renommĂ©e, c'est fabuleux la langue française et la langue latine parce que je suis toujours renommĂ©. C'est ça. C'est-Ă -dire : moi : mon identitĂ©, Jean PĂ©rin, je me nomme mais parce que je suis toujours re-nommĂ©. Ça fait toujours trois, il y a toujours au moins deux temps et mĂȘme trois. L’acte d'État civil c'est simple Ă  cĂŽtĂ©, hop ! Je montre
 et puis ça y est. Mais s'il y a une contestation ?

J'imagine que quand j'aurai 90 ans, mes voisins auront disparu, je n'aurai plus de famille, je vais me retrouver dans une maison de vieux, je dirai « je m'appelle Jean PĂ©rin », « ah oui, moi je m'appelle Machin ». Et alors ! J'ai rien dit. C'est vide. Le nom rencontre le vide. On peut donc faire un nƓud borromĂ©en avec. Le Symbolique, ce serait le nom, ce qu'on appelle le nom propre. L'Imaginaire, le renom, la renommĂ©e. Et puis le RĂ©el, ce serait le « Tractatus », c'est "traitĂ© comme", ce serait un rĂ©el. Vous allez me dire « vous allez un peu vite en besogne parce que c'est difficile de nommer les choses comme ça avec les trois ronds ».

C'est pourquoi il en faut un 4e ! Et c'est bien la conclusion de Lacan, Ă  la fin de R.S.I. et du Sinthome. Donc il va falloir bien sĂ»r le 4e rond, celui du « sinthome ». Autrement dit, il va falloir comme il le dit pour Joyce, une rĂ©paration. En fait c'est un nƓud qui ne tient pas et il va falloir le rĂ©parer. C'est ce que dit Lacan. Alors comment cela peut-il se faire ? Il nous l'explique. LĂ  oĂč il y a l'erreur de nƓud, il va inscrire une rustine. C'est ça. Ce sera le sinthome. Vous vous reportez Ă  la derniĂšre leçon de R.S.I., vous verrez effectivement comment ça s'organise. Vous voyez le losange avec nomination symbolique (Ns), nomination rĂ©elle (Nr), nomination imaginaire (Ni). Et c'est ce que vous allez voir quand vous Ă©tudiez les canonistes, ils sont lĂ  en train de nommer, ce sont de vĂ©ritables nominations.

Il y aurait donc ce losange, je ne sais pas si vous le voyez, alors comment va-t-on faire pour ce Nom-du-PĂšre ? C'est obligĂ© d'ajouter une dimension et c'est ça l'apport de Lacan par rapport Ă  la philosophie mĂ©diĂ©vale, c'est d'avoir ajoutĂ© Ă  ces dimensions. C'est-Ă -dire que lĂ  oĂč les gens d'Ă©glise voyaient Trois – c'est vraiment le Trois de la religion – lui il ajoute ce sinthome, une dimension, si bien qu'on est Ă  4. Et grĂące Ă  ce nƓud Ă  4, on peut trĂšs bien Ă©crire les diffĂ©rentes nominations et on verra que pour Joyce, il n'y a pas de nomination symbolique. Ce qu'il va naturellement supplĂ©er par la renommĂ©e.

« Nomen » : ça manque chez Joyce,

« Tractatus » : c'est bon chez Joyce. C'est ce que j'ai fait entendre à la « mathinée » de Henri Cesbron Lavau, c'est pour cela que Marc Darmon voulait absolument connaßtre mes sources.

Le « Tractatus » ça ne manque pas.

Et « Fama », la renommée, qu'on peut dire le renom ; ce n'est pas le prénom.

Ce qui fait que maintenant il faut 4. L'apport de Lacan est considérable dans la nomination des populations. Parce que Nomen, Tractatus et Fama, ils sont 4 et ça permet de jouer, de faire glisser les termes, et ça pour les psychiatres c'est absolument fondamental quand ils parlent à des malades.

Alors, chez Joyce, si vous voulez, le « Nomen », il n'y en a pas. C'est la psychose mais pas nécessairement. Et c'est remplacé, j'ai écrit là « Tractatus » entre les deux, ce n'est pas nécessaire qu'ils se suivent, ce n'est pas un ordre linéaire. Le discursif est aussi récursif.

Notre État civil peut vous sembler ĂȘtre d'un ordre plat et linĂ©aire, mais pas du tout. Quand il y a un procĂšs, c'est Ă©pouvantable de prouver l'identitĂ© de quelqu'un quand les piĂšces ont Ă©tĂ© perdues. Vous n'avez plus d'acte de naissance, qu'est-ce que vous allez faire ? Il faudra prouver votre nom. D'oĂč ça vient etc. Il a « Tractatus », c'est bien ce que je disais aux mathinĂ©es, il est traitĂ© en fils. Pas de problĂšme.

Et la renommée « Fama », il va l'acquérir Joyce ! C'est son travail, Lacan le montre trÚs bien, c'est cette renommée. Il en fait un renom.

Il peut se traduire ainsi :

C’est le cas de la filiation clandestine coupĂ©e de sa renommĂ©e. Le trait se couple avec « Nomen ».

Voyez ces 3 termes, ils peuvent jouer entre eux parce que Lacan en a ajoutĂ© un 4e. Le rond 4e. Or les canonistes du Moyen Âge Ă©taient dans la TrinitĂ©, dans le dogme de la TrinitĂ© et dans l’amour de Dieu. Ils n'avaient pas de rond 4e. Ce serait Lacan donc qui a apportĂ© un rond 4e. Alors avec ce rond 4e, vous pouvez faire jouer, il peut y avoir des substitutions mais pas dans n'importe quel ordre. Parce que vous savez que sur les quatre, eh bien vous avez 1 et 2 qui vont aller ensemble, et 3 et 4. Je vous renvoie Ă  la derniĂšre leçon de R.S.I. Donc vous allez avoir plusieurs cas de figure qui peuvent dĂ©finir des nĂ©vroses et des psychoses. Quand c'est bien ossifiĂ©, quand c'est bien organisĂ©, ça correspond Ă  des troubles.

VoilĂ , c'est tout ce que j'avais Ă  vous dire aujourd'hui concernant le nom. Car le nom c'est un ensemble. Vous avez perdu vos papiers, « Nomen, Tractatus et Fama », il y aura des enquĂȘtes d’identitĂ©. Il vous faudra le plus d'Ă©crits possible qui viendront justifier, des tĂ©moins de notoriĂ©tĂ© etc. et vous savez que pour le droit civil, quand vous n'avez plus de papiers, quand vous ĂȘtes inconnu dans la maison, le Code civil se contente d'un commencement de preuves par Ă©crit. Le nom ça se prouve, enfin ça s'Ă©prouve. VoilĂ  ce que j'avais Ă  vous dire sur le nom aujourd'hui.

Perla Dupuis : Merci Jean Périn.



[1] Les actions d'État en droit romano canonique,

mariage et filiation, XIIe-XVe siĂšcles,

Florence Demoulins-Ozary, préface de Anne Lefebvre-Teillard.

 

 

Sur la couleur et le noeud, exposé de Virginia Hasenbalg

Sur la couleur et le noeud

Commentaire de la leçon du 8 juin 1966.

"Le masculin féminin n'est pas une polarité, il est inutile d'essayer de parler de cette différence" (J.L. 8juin66).

A deux reprises Lacan parle, non pas du non rapport mais de la relation sexuelle en s'appuyant sur le nouage des trois registres. Déjà le 8 juin 66, dans le séminaire sur L'objet de la psychanalyse il dira qu'un accord est possible entre les jouissances masculine et féminine. La couleur sera l'outil qui lui permettra d'expliquer ce dont il s'agit.

On voit alors que Lacan s'est intéressé de trÚs prÚs aux propriétés intrinsÚques de la couleur. Ces caractéristiques physiques lui permettront d'expliquer rien de moins que la castration, comme condition d'un accord des jouissances.

Je ne me serai pas arrĂȘtĂ©e Ă  cette leçon si la mĂȘme question n'Ă©tait pas reprise plus tard dans RSI oĂč Lacan dĂ©crit "la possibilitĂ© du frotti frotta" permise par le nouage des trois consistances du nƓud borromĂ©en prĂ©alablement nommĂ©es, c'est-Ă -dire clairement distinguĂ©es. MĂȘme s'il ne fait pas rĂ©fĂ©rence explicitement Ă  la couleur, elle est impliquĂ©e de maniĂšre implicite puisque les trois registres y sont bien distinguĂ©s.

Ce qui apparaĂźt ici c'est une Ă©volution de l'enseignement de Lacan oĂč la ternaritĂ© rendrait possible l'accord des jouissances. La logique de l'absence de rapport sexuel est donc nuancĂ©e par la possibilitĂ© du frotti frotta Ă  cette condition prĂšs: la castration doit ĂȘtre mise en place d'une façon correcte.

J'essaierai dans ce que va suivre de vous faire part de ma lecture de ce passage dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est haut en couleurs...

La mĂšre d'une patiente lui disait souvent Ă  ses filles "Faites des ensembles". Sa remarque ne concernait pas les mathĂ©matiques cantoriennes mais plutĂŽt le vestimentaire puisqu'il s'agissait de la constitution d'un garde robe. Quelle femme n'a pas au fond de son armoire un chemisier ou une paire de chaussures qu'elle a achetĂ© sur un coup de cƓur mais jamais portĂ© faute de pouvoir l'accorder dans un ensemble? C'est souvent un problĂšme de teinte ou de couleur.

Sa mĂšre transmettait Ă  ses filles le souci d'harmonie de couleurs comme condition pour faire tenir l'ensemble, pour faire tenir l'image que ses filles devaient donner en tant que femmes.

Je vous rappelle que tenir ensemble c'est le sens mĂȘme du mot consistance si prĂ©sent dans l'enseignement de Lacan sur le nƓud.

Dois-je insister sur la fragilité de la consistance de sa propre image pour une femme? Elle qui est si exposée au corps morcelé? C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le regard d'un homme prend pour la femme une place si importante. Il suffit que l'homme lui montre qu'elle est désirable et qu'elle en tienne compte, pour que ça tienne, un peu mieux. Comme le dit Lacan dans la leçon de L'objet de la psychanalyse que je vais commenter, il faut pour cela que son désir à lui soit son objet à elle.

C'est ainsi que je m'explique ce passage oĂč Lacan dit que si bien il est inutile de parler de la diffĂ©rence entre un homme et une femme, il y a un seul truchement: c'est que dans la jouissance fĂ©minine peut entrer, comme objet, le dĂ©sir de l'homme comme tel.

Pour illustrer la portée de cette phrase, je me rappelle de ce qu'une  amie qui venait de perdre son homme me disait, en plein deuil, et au titre d'un hommage posthume improvisé: il m'a désirée jusqu'au bout.

L'image qu'une femme peut avoir d'elle-mĂȘme comme objet pour son partenaire n'est jamais ce qu'elle s'imagine. Si elle ne tient pas compte du dĂ©sir de son homme comme objet, comme nous invite Ă  le penser Lacan, ce n'est pas sans consĂ©quences...

Et une femme qui prendrait en charge elle-mĂȘme, toute seule, l'image de l'objet qu'elle suppose que l'autre-homme dĂ©sire, s'expose aux dĂ©convenues de tous les excĂšs.

Il suffit de voir les ravages de la chirurgie esthétique surtout quand un chirurgien est un homme et n'a pas le courage de dire non. Quand il pense que l'oblativité tant décriée par Lacan, y compris dans la leçon que je vais commenter, suffit pour la contenter. Certes, l'argent y est aussi pour quelque chose dans cette fuite en avant vers la "perfection". Cela ouvre malheureusement la voie à l'infinie retouche du défaut, du trou qui se déplace sans cesse dans le miroir.

On entend souvent en clinique les avatars du rapport que les femmes entretiennent avec leurs images dans le miroir, et trĂšs souvent, pour ne pas dire toujours, il y a quelque chose qui ne va pas.

Est-ce l'expression de ce qui fait trou dans l'image spéculaire et que seul le regard d'un homme désirant peut le nouer à l'objet a?

Dans le sĂ©minaire sur l'Angoisse, Lacan semble distribuer les places du masculin et du fĂ©minin selon le stade du miroir, ou plutĂŽt sa reprise dans le schĂ©ma optique. Ce qui caractĂ©rise la reprise dans le schĂ©ma optique c'est que le lieu de l'Autre n'est plus celui de la lĂ©gitimation du regard de l'Autre en dehors de l'image spĂ©culaire. C'est le miroir lui-mĂȘme qui devient lieu de l'Autre. Ce dĂ©placement viendra ajouter au dispositif l'espace qui se trouve au-delĂ  du miroir, que Lacan dĂ©crit comme Ă©tant un espace Ă©minemment symbolique et auquel le sujet aurait accĂšs Ă  la fin de la cure.

Dans ce face à face devant le miroir, "pas toute" la libido du sujet investit l'image spéculaire. Il y aura une partie qui restera du cÎté du sujet, en tant que réservoir du narcissisme primaire. Cette libido qui reste du cÎté du sujet est articulée au phallus, elle met en place le moins phi, qui du cÎté de l'image fera trou. C'est donc la partie de la libido qui n'investit pas l'image spéculaire qui fera trou dans celle-ci, ce trou désignant la place de l'objet a.

Il est intĂ©ressant de constater que dĂ©jĂ  Ă  cette Ă©poque Lacan mettait en place un imaginaire trouĂ© par ou pour l'objet a. Comme construction se rapprochant ainsi des consistances trouĂ©es du nƓud borromĂ©en.

Ce à quoi je veux en venir c'est que cette réserve de libido qui reste du cÎté du sujet est, dit Lacan, destinée à devenir l'instrument de la satisfaction. L'image spéculaire, quant à elle, relÚvera de la séduction. Et derriÚre cette image, un accÚs symbolique au lieu de l'Autre.

Il me semble que Lacan essaie dans le sĂ©minaire sur l'Angoisse de situer les positions fĂ©minine et masculine, dans le sens oĂč l'un a l'instrument de la satisfaction: difficile de ne pas l'associer au phallus. Et de l'autre cotĂ©, une image au lieu de l'Autre, qui sera vouĂ©e Ă  la sĂ©duction, tout en portant le trou en rapport avec quelque chose de non-spĂ©cularisable, qu'il nommera plus loin objet a.

Ce dispositif date d'une Ă©poque oĂč l'objet a est articulĂ© Ă  une coupure. Et vous savez qu'une des nouveautĂ©s du nƓud (parce qu'il y en a beaucoup et la difficultĂ© est d'en saisir l'ensemble) c'est que l'objet a ne rĂ©sulte pas d'une coupure mais d'un coincement. Il n'empĂȘche que tout ceci nous permet d'approcher la question du trou, et avec lui, d'essayer de cerner ce qu'il en est d'un concept nĂ©cessaire et trĂšs prĂ©sent dans les deux passages que je commente, celui de la castration et du Penis-Neid.

La castration apparaĂźt dans les deux passages que j'Ă©voque, ceux oĂč la relation sexuelle est abordĂ©e Ă  partir du "trinaire". On peut parler de relation sexuelle seulement Ă  partir de la distinction des trois registres en tant que Noms du PĂšre (au pluriel), c'est-Ă -dire, les ronds du RĂ©el, du Symbolique et de l'Imaginaire nouĂ©s et nommĂ©s. Cette idĂ©e apparaĂźt clairement dans RSI, mais dĂ©jĂ  dans L'objet de la psychanalyse apparaĂźt la notion d'un trio pour cerner ce qu'il en est de la castration. Et ce trio est amenĂ© en s'appuyant sur les principes de base de la colorimĂ©trie.

Il est communĂ©ment admis que le sujet cherche l'objet de son dĂ©sir dans l'espace qu'a forgĂ© son rapport Ă  sa propre image dans le miroir au temps de sa constitution. Et la seule maniĂšre de ne pas ĂȘtre piĂ©gĂ© par son image spĂ©culaire c'est de faire valoir ce qui ne se projette pas dans l'image, ce qui reste comme limite Ă  condition bien entendu que le phallus puisse accĂ©der Ă  sa fonction dans la parole. Autrement dit, que la castration soit effective. Percevoir l'altĂ©ritĂ©, voilĂ  l'enjeu. Et ce n'est pas une mince affaire comme toute la clinique le prouve, d'oĂč l'embarras "l'embarras du sujet", l'embarras devant la jouissance de l'Autre, expression consacrĂ©e de Lacan dans le sĂ©minaire sur l'Angoisse.

Puisque nous partons d'une question posĂ©e par Freud de la jouissance des femmes, premier temps, rĂ©pĂ©tons que la jouissance s'ouvre pour la premiĂšre fois comme question, en tant que le sujet en est barrĂ©. EmbarrassĂ© il est, le sujet, devant cette jouissance. Et cette barriĂšre qui l'embarrasse, c'est trĂšs prĂ©cisĂ©ment le dĂ©sir lui-mĂȘme.

Le désir ferait-il donc barriÚre? Serait-il une défense contre la jouissance?

C'est apparemment la réponse de Lacan qui soulignait qu'en ce qui concerne la castration, la dialectique avec l'Autre ne répond ni à la demande ni au désir, mais à la jouissance.

En quoi la jouissance de l'Autre féminin barre-t-elle le sujet, embarrasse-t-elle le sujet ? Est-ce par la perception de l'altérité?

La clinique de l'impuissance masculine irait plutĂŽt dans ce sens.

Dans le séminaire sur l'Angoisse Lacan présentait son mathÚme,

A I S        jouissance

S/I A/       angoisse

a              désir

rendant compte des rapports entre la jouissance, l'angoisse et le dĂ©sir, ce dernier rendant compte Ă  son tour de l'inscription du sujet dans la loi. L'accĂšs au dĂ©sir semblant ĂȘtre la fin du parcours.

Pourquoi alors revenir sur la jouissance?

DĂ©jĂ  dans le sĂ©minaire sur L'identification, en 1961, Lacan avait dĂ©crit ce temps premier de la jouissance, posĂ© comme prĂ©alable au surgissement du sujet dans les termes d'un « rapport essentiel de ce quelque chose que nous cherchons comme Ă©tant le sujet avant qu’il se nomme, Ă  l’usage qu’il peut faire de son nom tout simplement pour ĂȘtre le signifiant de ce qu’il y a Ă  signifier. »  J. Lacan, L'identification, 10 janvier 1962

A cette Ă©poque lĂ , Lacan se sert de racine de moins un, un nombre trĂšs spĂ©cial, pour situer ce qu'il en est du sujet avant la barre, dans son rapport Ă  l'Autre et Ă  la jouissance. Comme dans La TroisiĂšme oĂč les assises sans l'ĂȘtre du Je suis est balayĂ©e par le se-jouit, il commente le Cogito dans les termes suivants:

« l'identification au trait unaire, c'est le Un du je pense ». Et il se demande s'il suffit à supporter « ce point impensable et impossible du je pense, au moins sous sa forme de différence radicale ? »

« Si c’est par 1 que nous le figurons, ce je pense (...) il ne nous intĂ©resse que pour autant qu’il a rapport avec ce qui se passe Ă  l’origine de la nomination en tant que c’est ce qui intĂ©resse la naissance du sujet (...) Si nommer c’est d’abord quelque chose qui a affaire avec une lecture du trait Un dĂ©signant la diffĂ©rence absolue, nous pouvons nous demander comment chiffrer la sorte de je suis qui ici se constitue, en quelque sorte rĂ©troactivement, simplement de la rĂ©projection de ce qui se constitue comme signifiĂ© du je pense, Ă  savoir la mĂȘme chose, l’inconnu [i] de ce qui est Ă  l’origine sous la forme du sujet. »

AprĂšs cette digression, revenons Ă  la lecture du texte du 8 juin 1966. Nous avons laissĂ© le sujet embarrassĂ© devant la jouissance de l'Autre fĂ©minin. Et cette barriĂšre qui l'embarrasse c'est trĂšs prĂ©cisĂ©ment le dĂ©sir lui-mĂȘme. Comment ça?

Voici la suite, écoutez bien:

C'est pour cela qu'il projette dans l'Autre, dans cet Autre dont Freud nous repĂšre le mannequin sous la forme de ce pĂšre tuĂ© oĂč il est facile de reconnaĂźtre le maĂźtre de Hegel, en tant qu'il se substitue au maĂźtre absolu.

Et il ajoute:

Le pÚre est à la place de la mort, et il est supposé avoir été capable de soutenir toute la jouissance.

Je continue, parce qu'il faut arriver enfin Ă  la question de la castration dans son rapport Ă  la couleur.

Ce que dit Freud relÚve du mirage, l'expression est de Lacan. Le mirage d'un pÚre tout-puissant, qui n'est pas barré face à la jouissance féminine. Sur la dialectique avec l'Autre, tel que l'avance Hegel, Lacan affirmera une fois de plus que c'est une erreur. Le maßtre, contrairement à ce Hegel croit, ne garde pas le privilÚge de la jouissance. C'est du cÎté de l'esclave qu'elle le restera. C'est parce que le maßtre dresse son désir qu'il vient buter sur les marges de la jouissance.

Et il ajoute: le ciment de la société de maßtres est la solution homosexuelle, comme désir de ne pas subir la castration, moyennant quoi les maßtres sont homosexuels.

Comme vous le voyez, c'est un énoncé prémonitoire qui date de 1966.

Et il continue, le départ de la société c'est le lien homosexuel, précisément dans son rapport à l'interdiction de la jouissance, la jouissance de l'Autre en tant qu'elle est ce dont il s'agit dans la jouissance sexuelle, à savoir l'autre féminin. Et il ajoute, c'est la partie masquée du discours de Freud.

Si le sujet projette dans l'Autre le mannequin du pĂšre comme figure hegelienne du maĂźtre absolu, capable de soutenir toute la jouissance, on peut repĂ©rer que la question de la jouissance de l'Autre, comme Autre fĂ©minin dans la relation sexuelle, soit renvoyĂ©e aux calendes grecques. Le sujet se dĂ©fausse dans le sens littĂ©ral, Ă  savoir: se dessaisir d'une ou de plusieurs cartes jugĂ©e(s) sans intĂ©rĂȘt pour son propre jeu, ou trop dangereuse(s) pour ĂȘtre conservĂ©e(s).

Continuons.

On a racontĂ© beaucoup de conneries, dixit Lacan, sur l'union sexuelle entre un homme et une femme, dont celle de l'oblativitĂ©; c'est le point oĂč l'analyse a jouĂ© un rĂŽle que Lacan nomme d'obscurantisme furieux.

il s'agit du problĂšme de l'extrĂȘme obstacle Ă  ce que dans l'union intersexuelle, l'union de l'homme et de la femme, le dĂ©sir s'accorde.

Le seul truchement, c'est que dans la jouissance féminine peut entrer comme objet, le désir de l'homme comme tel.

Mais cela fait que la question du fantasme puisse se poser pour une femme. Et le fait que le désir et le fantasme soient précisément des barriÚres à la jouissance, les choses se compliquent.

Nous sommes donc dans le rapport du désir à la jouissance en tant qu'il intéresse le sexe opposé. Il ne s'agit pas d'un objet interdit, interdit qui va depuis celui qui est porté sur la main du petit garçon ou de la fille jusqu'à la formation que vous recevez à l'Université!

"Il s'agit d'une autre fonction de la castration".

On arrive au cƓur de notre question.

La transcription du passage restitue difficilement ce que Lacan a dit.

C'est ce par quoi, si un accord est possible (un accord entendez-le Ă  la façon dont je peux essayer de faire un Ă©chantillon de couleur, ce qui reproduira Ă  cotĂ© de celle-ci quelque chose qui aura la mĂȘme teinte)

(retenez que le mot teinte renvoie à un mélange de couleurs, ce n'est pas une couleur pure)

c'est grĂące au fait que cet objet qui est le pĂ©nis (mais que nous sommes forcĂ©s de porter Ă  la fonction d'ĂȘtre Ă©pinglĂ© de phallus) e(s)t traitĂ©(e) d'une façon telle que celle (la couleur) qui est lĂ ,

(mĂȘme que) quand on se livre Ă  cet exercice de l'accord

(mais c'est d'un) dans un autre registre que celui du visuel et du regard

avec n'importe quel crayon de couleur on peut faire un petit mélange qui reproduit n'importe quel autre,

sauf à ce qu'on se permette quand ça ne marche pas de se servir d'une des couleurs du trio pour le soustraire sur l'échantillon de l'autre cÎté.

J'en ai vu de toutes les couleurs pour avoir une idĂ©e Ă  peu prĂšs claire sur cette soustraction dont parle Lacan. Je ne sais pas si c'est une rĂ©sistance qui m'est propre, mais il m'a Ă©tĂ© extrĂȘmement difficile de saisir ce qu'il en est d'une soustraction dans l'enjeu de trois couleurs.

Certains diront qu'il n'est pas exclu que ce soit Ă  cause justement de mon rapport Ă  la castration ou au penis-neid.

Ce qui est surprenant c'est que Lacan se sert des propriĂ©tĂ©s de la couleur pour introduire la nĂ©gativisation du phallus dans une logique ternaire, en annonçant son travail ultĂ©rieur avec le nƓud. Ceci la distingue, Ă  mon avis, de celle tout imaginaire ou purement spĂ©culaire qui fait d'une femme un homme sans pĂ©nis!

Ainsi, pour Lacan il est question de la fonction de la castration, qui annule l'enjeu d'un pÚre idéal celui qui assumerait sans souci la jouissance de toutes les femmes et qui sert d'alibi au névrosé. Le mot mannequin qu'introduit Lacan ainsi que la définition de la société de maßtres comme homosexuelle semblent indiquer que le vrai enjeu de la castration serait la possibilité de la mise en place d'une altérité.

Il existe une cohĂ©rence entre cette lecture et celle des collĂšgues quant aux enjeux du nƓud borromĂ©en. La relativisation du discours du maĂźtre sur lequel Lacan avait auparavant fondĂ© la structure mĂȘme des discours, ainsi que le dĂ©passement possible des impasses liĂ©s Ă  la figure du pĂšre comme chef de la horde primitive en sont des exemples.

La dimension imaginaire de ces enjeux est pourtant trÚs actuelle dans le lien entre analystes: quel est le sort du transfert aprÚs la fin de l'analyse? Le transfert de travail suffit-il? Ce transfert de travail devrait nous permettre  d'entretenir ce qu'il en est du rapport de chacun au trou, à celui sur lequel se fonde notre pratique sous les espÚces de l'objet a que l'on doit offrir à notre analysant comme cause de son désir. Vous avez reconnu ici la TroisiÚme.

Il me semble la lecture de cette leçon de 66 demeure cohĂ©rente aussi avec la mise en avant par Lacan des questions liĂ©es Ă  la jouissance, et au rĂ©el. Le nƓud est rĂ©el, ayant de ce fait les mĂȘmes titres de noblesse que le symbolique et l'imaginaire, donnant ainsi une place centrale dans la structure Ă  l'impossible.

Il ne serait plus nĂ©cessaire de projeter au lieu de l'Autre la figure d'un pĂšre qui sait tout, puisque grĂące au nƓud, et au droit de citĂ© donnĂ© au rĂ©el, l'inconscient peut ĂȘtre posĂ© comme un savoir impossible Ă  rejoindre par le sujet. A ce titre le savoir est trouĂ© par l'Urverdrangt.

C'est ce que le nƓud permettrait, mais que la sociĂ©tĂ© de maĂźtres  comme vous le constatez au quotidien, a du mal Ă  admettre (ad-maĂźtre?).

La restauration du pÚre chez James Joyce, exposé de Tom Dalzell

 

La restauration du pĂšre chez James Joyce

Tom Dalzell

Bonjour Ă  tous et merci pour m’avoir invitĂ© Ă  vous adresser la parole aujourd’hui. Le thĂšme de ma prĂ©sentation est : la restauration du pĂšre chez James Joyce, surtout dans Finnegans Wake.[1]

Le 16 juin 1975, ici Ă  Paris, Ă  l’occasion de l’ouverture du cinquiĂšme Symposium International sur James Joyce, Lacan a dit : « Lisez Finnegans Wake ». Il faisait rĂ©fĂ©rence aux jeux de mots rĂ©alisĂ©s par l’auteur dans ce livre, non seulement Ă  chaque ligne, mais Ă  chaque mot. Bien qu’il sache que le calembour Ă©tait dĂ©jĂ  assimilĂ© au mot-valise chez Lewis Carroll, il maintenait que personne n’avait jamais Ă©crit avec une telle plume.[2] Il entendait ceci en fonction de la jouissance de celui qui Ă©crivait, et pourtant, il rĂ©alisait aussi que le signifiant « fin » Ă©tait prĂ©sent dans le titre du livre – Finnegans Wake. Et alors que le Nom-du-PĂšre devait nouer le RĂ©el, le Symbolique, et l’Imaginaire, Lacan a promis, s’appuyant sur le texte de Joyce, d’introduire un nouvel et quatriĂšme Ă©lĂ©ment dans l’annĂ©e Ă  venir, le « sinthome », qui mettrait une limite, une fin, Ă  ce qu’il avait dĂ©couvert chez Joyce.

Si le roman Ulysses prĂ©sentait l’histoire mythologique d’une journĂ©e, le texte dĂ©dalĂ©en Finnegans Wake – que l’auteur avait Ă©crit pendant dix-sept annĂ©es comme un « Work in Progress », et que, vers la fin, il rĂ©digea de nuit – reprĂ©sente le dĂ©ploiement d’un drame nocturne et rĂȘveur. Joyce confia Ă  Jacques Mercanton qu’il utilisait de nombreux langages qu’il ne connaissait pas, afin de capturer l'Ă©tat de rĂȘve. Et il exprima l'espoir de voir sa fille Lucia guĂ©rie, une fois dĂ©barrassĂ©e de cette « nuit noire ».[3] Le rĂȘve en question, comme vous le savez, prend la forme du fleuve de Dublin, Anna Liffey, suivant son cours, son « riverrun », et retournant Ă  sa source dans le chapitre IV, qui correspond au ricorso de Vico, lorsque la nuit laisse place au jour, aprĂšs s’ĂȘtre mĂȘlĂ©e Ă  l’eau salĂ©e de la baie de Dublin.

En tant que tel, le texte prĂ©sente une sĂ©rie de dĂ©placements et de condensations oĂč les personnages vont et viennent, et se transforment en d’autres. Le conflit et l’inceste, l’histoire et le mythe, le crime et la sanction d’un certain Humphrey Chimpden Earwicker, « HCE », sont tous emportĂ©s, avant le rĂ©veil final du cauchemar. Les thĂšmes du sommeil et du rĂ©veil, de la mort et de la naissance, prennent leur Ă©lan Ă  partir des activitĂ©s centrales menĂ©es par le mari d’Anna Livia, HCE, mais, comme Katie Wales l’a affirmĂ©, HCE n’est pas seulement un personnage dans le sens conventionnel du mot. Il s’agit d’une ensemble de lettres, d’initiales, complĂ©tĂ©es par plus de soixante variations, Ă  commencer par le premier paragraphe du livre : « Howth Castle and Environs », « here comes everybody », « haveth childers everywhere » ; et cette rĂ©pĂ©tition constante renvoie aux cycles du fleuve.[4]

Le livre s’inspire de la rĂ©surrection de Tim Finnegan, un maçon New Yorkais-Irlandais, de la ballade « Tim Finnegan’s Wake » (avec apostrophe) : « Whack folthe dah, dance to your partner; Welt the Rure, yer trotters shake; Wasn’t it the truth I told you; Lots of fun at Finnegan’s wake ». Finn renvoie aussi au personnage lĂ©gendaire de Finn McCool, qui serait ressuscitĂ© d’entre les morts, comme le roi Arthur. Tim Finnegan est tombĂ© d’un escabaut, parce qu’il avait trop bu, et Joyce fait allusion Ă  cet Ă©pisode dans son texte avec les chutes d’Adam et Eve, Humpty Dumpty, de Charles Stewart Parnell, un  parlementaire qui Ă©tait pour le Home Rule, et qui dut son Ă©chec politique Ă  la relation qu’il entretenait avec Madame Kitty O’Shea, et puis, finalement, d’Earwicker lui-meme. Toutefois, aprĂšs que le whiskey se fut rĂ©pandu sur le dĂ©funt, alors que la veillĂ©e Ă©tait devenue une rixe bien arrosĂ©, Finnegan ressuscita, et la rĂ©surrection de Finnegan est reprise Ă  la fin du livre de Joyce, avec le retour du fleuve Ă  sa source, lorsque le rĂ©veil met un terme au rĂȘve.

Dans SĂ©minaire XXIII. Le sinthome, pendant sa leçon du 13 janvier 1976,  Lacan affirme que le pĂšre de Joyce Ă©tait un pĂšre indigne, un pĂšre « carent », c’est-Ă -dire un pĂšre dĂ©ficient. En fait, la ballade « Tim Finnegan’s Wake » Ă©tait une des favorites de son pĂšre. Selon Gordon Bowker, l’auteur de la nouvelle biographie de Joyce, seul le fils de John Joyce aurait pu Ă©crire le livre Finnegans Wake. Si la place de son pĂšre n’avait Ă©tĂ© si grande dans sa vie, il n’aurait jamais pu imaginer et crĂ©er les personnages d’Earwicker et de sa famille, Anna Livia, Issy, et Shem et Shaun. Bowker corrobore en cela l’avis de Louis Gillet, selon qui, la relation particuliĂšre, unissant ce pĂšre et ce fils, Ă©tait un Ă©lĂ©ment central dans la vie de Joyce, le fondement de son travail.[5] Bien sĂ»r, la question que nous devons nous poser est : Ă©tait-il un pĂšre, John Joyce? A-t-il accompli son devoir paternel ? A-t-il montrĂ© Ă  Joyce la « consubstantialitĂ© du pĂšre et du fils », comme l’a exprimĂ© Charles Melman ?

Le mot sinthome inclut le mot anglais « sin », pĂ©chĂ©, le pĂ©chĂ© originel, la premiĂšre faute, la Chute. Mais, comme l’affirme Lacan dans le SĂ©minaire VIII, il n’y a  nul besoin de remonter Ă  Adam pour donner du sens au dĂ©sir d’un sujet ; trois gĂ©nĂ©rations suffisent. Le grand-pĂšre de Joyce, James Augustine Joyce, est nĂ© Ă  Cork en 1826. Il Ă©tait maquignon et il avait perdu beaucoup d’argent dans les jeux de hasard. Quand il avait dĂ» mettre la clĂ© sous la porte, il Ă©tait devenu inspecteur de fiacres.[6]

Son fils, John Stanislaus Joyce, le pĂšre de Joyce, est nĂ© en 1849. Il a fait un bref passage au Saint Colman’s College, dans la ville de Fermoy, en County Cork – une Ă©cole dirigĂ©e par des prĂȘtres – mĂȘme si plus tard, il est devenu anti-clĂ©rical. John Joyce Ă©tait un bon chanteur Ă  l’école et il adorait non seulement de grands airs d’opĂ©ra, mais aussi les ballades irlandaises, une passion qu’il a transmis Ă  son fils James, avec celle des promenades dans Dublin. À l’universitĂ©, le Queen’s College Cork, John s’adonna au sport, et Ă  la boisson, et il chantait souvent des chansons humoristiques lors de concerts, dont « Tim Finnegan’s Wake ».[7]

Cependant, ayant ratĂ© les examens de deuxiĂšme annĂ©e, il quitta l’universitĂ© sans diplĂŽme. AprĂšs avoir travaillĂ© comme comptable, il devint secrĂ©taire dans une distillerie qui fit faillite. Il travaillait alors comme secrĂ©taire auprĂšs de l’United Liberal Club, et il commença Ă  s’impliquer dans la politique ; selon les rumeurs, il Ă©tait mĂȘme en train d'obtenir un siĂšge au parlement. Mais il se retrouva bientĂŽt sans travail, et il eut la chance d’ĂȘtre nommĂ© percepteur Ă  Dublin, malgrĂ© les accusations de dĂ©tournement de fonds portĂ©es contre lui[8]. AprĂšs la chute du politicien Parnell, John commenca Ă  boire davantage. Lorsque la plupart de ses collĂšgues furent mis Ă  la retraite, sa fortune s’effondra violemment. DĂ©pensier, il s’endetta, et la famille fut vite contrainte de mener une vie de gitans, dĂ©mĂ©nageant la nuit d’une adresse Ă  l’autre afin d’éviter de payer les factures. John Ă©tait devenu – comme le disait le frĂšre cadet de Joyce, Stanislaus – un mĂ©decin ratĂ©, et un acteur, chanteur et secrĂ©taire commercial ratĂ©s.[9] Tandis que Stanislaus dĂ©testait son pĂšre ouvertement, James ne rendait pas les Ă©checs de son pĂšre responsables du dĂ©clin de la fortune familiale, et de sa sortie de l’école prestigieuse jĂ©suite, Clongowes, pour Belvedere. Dans une lettre Ă  Harriet Shaw Weaver, sa bienfaitrice, il rejetait la faute sur la sociĂ©tĂ© irlandaise paralysĂ©e.[10] D’autre part, dans l’histoire « Grace », dans Dubliners, Joyce dĂ©crivait son pĂšre comme un ivrogne terrible. Lorsque John mourut en 1932, Joyce confia Ă  Harriet que, pĂ©cheur lui aussi, il aimait encore le vieil homme, qui lui avait lĂ©guĂ© un mode de vie licencieux et extravagant, la source de son talent.[11] La priĂšre Ă  la fin de A Portrait of the Artist as a Young Man s’adresse Ă  son pĂšre : « Old father, old artificer, stand me now and ever in good stead ». Cependant, dans Ulysses, il ne trouvera pas le pĂšre qu’il recherche, car, selon Lacan, il « en avait soupé » ; il en avait eu assez ; il ne voulait plus de pĂšre.[12] Ce n’est donc pas par hasard que, malgrĂ© le remords qu’il Ă©prouvait de ne pas avoir rendu visite Ă  son pĂšre durant vingt ans, Joyce ne se rendit pas Ă  ses funĂ©railles.

Quel effet a-t-il eu ce pĂšre, ce mĂ©decin ratĂ©, cet acteur, chanteur et secrĂ©taire commercial ratĂ©s, ce « pĂšre carent », sur son fils ? Dans Portrait of the Artist, Simon Dedalus, le pĂšre de Stephen, confie que son pĂšre avait Ă©tĂ© davantage un frĂšre qu’un pĂšre pour lui. Et lorsque Simon et Stephen visitent l’amphithéùtre d’anatomie de l’école de mĂ©decine de Cork, Ă  la recherche d’initiales qu’y avait un jour gravĂ© Simon, Stephen y dĂ©couvre le mot « fƓtus », ni plus ni moins, une dĂ©couverte qui lui coupa le souffle. Selon le texte, il Ă©tait choquĂ© de trouver dans le monde extĂ©rieur une trace de ce qu’il avait jusqu’alors considĂ©rĂ© comme « a brutish and individual malady of his own mind ».[13] FƓtus, pas nĂ©, pas nommĂ©. D’oĂč la remarque de Flavia Goian,[14] que la volontĂ© de Joyce, de voir son Ɠuvre survivre dans les universitĂ©s pour trois cents ans, signifiait son envie d’ĂȘtre connu, qu’il cherchait la renommĂ©, Ă  ĂȘtre re-nommĂ©. Pour Lacan, Joyce essayait de pallier un manque : ce que son pĂšre ne lui avait pas donnĂ©. Mais ce n’était pas une question de savoir universitaire, malgrĂ© ce que Lacan a dit: que le pĂšre de Joyce ne lui avait rien appris.

Qu’est-ce que John Joyce n’avait pas appris Ă  son fils ? Ou plutĂŽt, qu’est-ce qu’il ne lui avait pas transmis ? Dans le SĂ©minaire XXIII, Lacan affirme qu’on n’aurait pu prendre un moins bon dĂ©part que Joyce.[15] Il explique que l’organe masculin n’était pas suffisant pour l’engendrer comme un fils, et, puisque son organe Ă©tait de toute façon un peu veule, son art a compensĂ© ses portĂ©es phalliques et restaurĂ© son nƓud afin de combler la Chute. Selon Lacan, le problĂšme chez Joyce, c’est que la trinitĂ© RĂ©el- Symbolique-Imaginaire n’est pas convenablement nouĂ©e. Dans le sujet nĂ©vrosĂ©, le Nom-du-PĂšre constitue un Ă©lĂ©ment, qui tient les trois ensemble. Mais, comme vous le savez, dans Portrait of the Artist, Stephen est passĂ© Ă  tabac et il ne rĂ©agit pas. Ce n’est pas simplement parce que sa relation au corps est fautive, mais, selon Lacan, parce que son Imaginaire n’est pas nouĂ© au RĂ©el et au Symbolique. C’est pourquoi un quatriĂšme rond est nĂ©cessaire, afin de compenser le vide laissĂ© par son pĂšre dĂ©ficient : un sinthome, qui peut rĂ©parer le pĂ©chĂ© originel du pĂšre, qu’était un pĂ©chĂ© d’omission.

Si Lacan affirme que le pĂšre de Joyce ne lui a rien appris, qu’était-il censĂ© donc lui enseigner ?  On en a une idĂ©e, grĂące au pĂšre de Schreber, cet Ă©ducateur allemand renommĂ©, qui, selon les dossiers mĂ©dicaux de Schreber, a fait l’expĂ©rience d’idĂ©es compulsives et d’impulsions meurtriĂšres. Selon Charles Melman, le pĂšre de Schreber ne savait pas ce que signifiait le Nom-du-PĂšre. Il ne cherchait pas l’autoritĂ© auprĂšs du pĂšre dĂ©cĂ©dĂ©, mais de lui-mĂȘme, en tant qu’éducateur, comme celui qui transmet un savoir plutĂŽt qu’une connaissance dont l’enfant a besoin.[16] Schreber a perçu son pĂšre Ă©ducateur, et a forclos le Nom-du-PĂšre.

Le pĂšre de Joyce ne lui a rien appris, sauf peut-ĂȘtre Ă  chanter des chansons populaires. Charles Melman, qui connaĂźt trĂšs bien les Irlandais, et qui nous a aidĂ© beaucoup, croit que les Irlandais savent trĂšs bien, dans leur chair, ce que veut dire le Nom-du-PĂšre. Ils savent, que le Nom-du-PĂšre est un nom, un signifiant, et que, Ă  cause du manque de ce signifiant, les Irlandais ne pourraient pas ĂȘtre reconnus dans le rĂ©el ; que cela Ă©masculait leurs hommes et dĂ©shonorait leurs femmes ; et que, peut-ĂȘtre plus fondamentalement, que cela les obligeait Ă  abandonner leur langue originale, l’irlandais.[17] Le pĂšre de Joyce, John Joyce, voulait le Home Rule pour l’Irlande, mais il a acceptĂ© cette situation. Le recensement de 1901, rĂ©alisĂ© par lui en tant que chef de la maison au « number 8 Royal Terrace, Clontarf », au cĂŽtĂ© nord de Dublin, indique que seuls ses fils, James et Stanislaus, pouvaient comprendre la langue irlandaise.[18] La langue irlandaise avait beaucoup souffert Ă  cause de la grande famine. Mais elle Ă©tait dĂ©jĂ  proscrite dans les Ă©coles maternelles, qui ont Ă©tĂ© créées dans les annĂ©es 1830, et les enfants, surpris Ă  l’utiliser, Ă©taient battus par les enseignants. Dans Portrait of the Artist, Stephen affirme : « Mes ancĂȘtres ont reniĂ© leur langue pour en adopter une autre
. Ils se sont laissĂ©s assujettir par une poignĂ©e d’étrangers. Crois-tu que je vais payer, de ma vie et de ma personne, les dettes qu’ils ont contractĂ©es ? ».[19] Mais en rĂ©alitĂ©, Joyce payait ces dettes.

À la naissance de Joyce en 1882, l’Irlande Ă©tait un pays qui vivait dans l’ombre d’un autre, un Ă©tranger parlant une langue Ă©trangĂšre, qui avait supplantĂ© la langue native. Selon Bowker, en renversant la « langue anglaise intrusive », Joyce voulait Ă©tablir l’Irlande sur la carte littĂ©raire. Joyce, il est vrai, tenait Ă  s’affranchir de l’emprise des Anglais, dont il empruntait la langue pour Ă©crire, mais pas pour penser. D’oĂč cette affirmation Ă  Stefan Zweig, lorsqu’il Ă©tait en exil Ă  ZĂŒrich : « Je ne puis pas m’exprimer en anglais sans m’enfermer du mĂȘme coup dans une tradition ».[20] Dans Finnegans Wake, il attaque la langue anglaise. Il n’écrit pas en anglais, mais en ce que Charles Melman a appelĂ© « le Joycien ».[21] Mais Joyce n’est pas un William Butler Yeats. Il n’est pas facile de catĂ©goriser Joyce comme adhĂ©rent au « Celtic Revival » qui revendiquait, parmi d’autres choses, la restauration de la langue irlandaise. Il a essayĂ© d’amĂ©liorer sa connaissance de la langue, mais l’a abandonnĂ© trĂšs vite. Mais surtout, Joyce n’essayait pas d’établir l’Irlande sur la carte. Il essayait de s’y trouver une place pour lui-mĂȘme, en tant que sujet, aprĂšs le mauvais dĂ©part que sa vie avait pris.

Joyce, Ă©tait-il psychotique ? Si tel fut le cas, il n’était pas un Schreber. Ida Macalpine et Richard Hunter pouvaient dire, qu’ils avaient rencontrĂ© de nombreux Schrebers depuis qu’ils avaient traduit son DenkwĂŒrdigkeiten. Mais, aprĂšs Lacan, il n’y a pas de « tous psychotiques », et Joyce n’était pas un autre Schreber. Chez Schreber, le rond de l’Imaginaire Ă©tait Ă  l’avant-plan – ce qui lui permettait de continuer Ă  avancer si loin avant sa maladie. En termes de nƓuds, le RĂ©el a glissĂ© une fois sur et sous l’Imaginaire de Schreber, de sorte que le Symbolique en Ă©tait dĂ©tachĂ©. Comme l’a expliquĂ© Marc Darmon, qui comprend ces choses beaucoup mieux que moi, cela signifie que, chez Schreber, le Symbolique disparut, en mĂȘme temps que la jouissance phallique et le sens, ne laissant que « la jouissance Autre ».[22] Au contraire chez Joyce, c’est l’Imaginaire qui est dĂ©tachĂ©, comme l’indique l’incident dans Portrait of the Artist. Par consĂ©quent, Joyce n’était pas dans la mĂȘme situation que Schreber. Cependant, dans le SĂ©minaire XXIII, Lacan parle d’une « forclusion » chez Joyce, une Verwerfung de fait, Verwerfung Ă©tant le mĂ©canisme de psychose dans le SĂ©minaire III et la « Question prĂ©liminaire ».[23] Bien que Lacan semble laisser en suspens la question de la folie de Joyce, l’usage du mot Verwerfung indique une structure psychotique latente, mĂȘme si la psychose de Joyce ne fut pas prĂ©cipitĂ©e. Cependant, le fait qu’il parle de Verwerfung de fait, une forclusion de facto, une Verwerfung en pratique, rend Joyce diffĂ©rent de Schreber. Non pas que Joyce ait lui-mĂȘme rejetĂ© le Nom-du-PĂšre. Ceci a Ă©tĂ© exclu de sa rĂ©alitĂ© psychique Ă  cause du pĂ©chĂ© de son pĂšre, et du pĂšre de son pĂšre.

NĂ©anmoins, Carl Gustav Jung, qui, comme son patron, Eugen Bleuler, considĂ©rait que Schreber souffrait de schizophrĂ©nie, a diagnostiquĂ© cette pathologie non seulement chez la fille de Joyce, Lucia, mais aussi comme latente en Joyce lui-mĂȘme. AprĂšs avoir passĂ© une semaine en septembre 1934 au Burghölzli, l’hĂŽpital de Bleuler Ă  ZĂŒrich appelĂ© par Joyce : « Zurich’s Bedlam », Lucia avait Ă©tĂ© mutĂ©e Ă  la clinique privĂ©e Ă  KĂŒsnacht, oĂč travaillait Jung. Mais Joyce lui-mĂȘme Ă©tait hostile Ă  la psychanalyse ; il appelait Jung et Freud : « Tweedledum et Tweedledee ». Et Jung, faisant rĂ©fĂ©rence Ă  la fille et au pĂšre, s’est plus tard exprimĂ© en ces termes :

« Si vous connaissez un peu ma thĂ©orie de l’anima, Joyce et sa fille en sont un exemple classique. Nul doute qu’elle ait Ă©tĂ© sa « femme inspiratrice », ce qui explique la dĂ©nĂ©gation opiniĂątre qu’il a opposĂ©e Ă  un mandat d’internement psychiatrique pour elle. Sa propre anima (de Joyce), c’est-Ă -dire sa psychĂ© inconsciente, Ă©tait si indissolublement identifiĂ©e Ă  elle, qu’accepter une telle attestation aurait signifiĂ© aussi reconnaĂźtre sa propre psychose latente. C’est pourquoi on comprendra la raison pour laquelle il ne pouvait pas cĂ©der. Son style â€čpsychologiqueâ€ș est sans aucun doute schizophrĂšne, Ă  ceci prĂšs, il est vrai, que le patient ordinaire n’y peut rien s’il parle et pense comme cela, alors que Joyce voulait consciemment ce style et lui a donnĂ© forme avec toute sa force crĂ©atrice. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi il n’a pas franchi lui-mĂȘme la limite. Mais sa fille l’a franchie, parce qu’elle n’était pas comme son pĂšre un gĂ©nie, mais seulement une victime de cette maladie ».[24]

La raison que donne Jung au refus obstinĂ© de Joyce d’accepter la folie de Lucia est bien expliquĂ©e par Richard Ellmann, le biographe de Joyce : Joyce se sentait responsable de l’état de Lucia ; il pensait que son esprit Ă©tait pareil au sien, et il se refusa Ă  tout diagnostic qui ne promettait pas un rĂ©sultat optimiste.[25] Roberto Harari a liĂ© cela au filioque,[26] le dogme occidental qui apparaĂźt dans Finnegans Wake, dans le sens oĂč les troubles de Lucia procĂšdent ex patre et filio, du pĂšre et du fils, de son grand-pĂšre, John Joyce, et de son pĂšre, James. L’entĂȘtement de Joyce Ă  dĂ©fendre Lucia, plutĂŽt que Ă  essayer de trouver une solution, et son discours sur sa tĂ©lĂ©pathie – le mĂȘme discours que Lacan trouve  chez Joyce lui-mĂȘme, et comprend en fonction d’un discours imposĂ© – sont interprĂ©tĂ©s par Lacan non seulement comme une dĂ©faillance de Joyce en tant que pĂšre, mais aussi d’ĂȘtre en raison de l’échec de son propre pĂšre.[27]

Il me semble que Joyce aurait souffert de la schizophrĂ©nie (pas la paranoĂŻa) sans son sinthome. Schreber qui Ă©tait paranoĂŻaque, avait son Imaginaire ; il avait ses relations imaginaires depuis le stade du miroir. Mais Joyce, n’avait pas d’Imaginaire unifiant. Sans son sinthome, il n’y aurait eu rien que la fragmentation qu’on trouve dans la schizophrĂ©nie. Mais comment se fait-il donc que la psychose de Joyce n’ait pas Ă©tĂ© prĂ©cipitĂ©e, comme l’exprimait Jung ? Lacan affirme dans le SĂ©minaire XXIII « qu’il n’y a pas trace dans toute son Ɠuvre de quelque chose qui ressemble un nƓud borromĂ©en ». Il reconnaĂźt toutefois que le texte de Joyce est fait tout Ă  fait comme un tel nƓud. Il pense mĂȘme que le manque de rĂ©fĂ©rence explicite « est plutĂŽt un signe d’authenticité ».[28] En d’autres mots, Finnegans Wake suit la structure du nƓud borromĂ©en. Lacan savait que les symboles du cercle et de la croix apparaissent partout dans Finnegans Wake. Et, comme il le disait au dĂ©but du Symposium international en 1975, « certains d’entre vous savent, que c’est avec ce cercle et cette croix que je dessine le nƓud borromĂ©en ».[29]

Clive Hart a rendue claire l’importance accordĂ©e par Joyce au cercle et Ă  la croix, vu l’utilisation qu’il fait du symbole du mandala, un cercle croisĂ©, dans le manuscrit pour le passage de Finnegans Wake qui traite des motifs des cercles.[30] C’est pourquoi, dans la liste des symboles qu’il confia Ă  Harriet pour expliquer les personnages principaux, un cercle aurait Ă©tĂ© plus appropriĂ© qu’un carrĂ©, avec lequel il dĂ©signait le titre inconnu du livre.[31] Lacan connaissait bien sĂ»r le livre Structure and Motif in Finnegans Wake de Hart. L’auteur y dĂ©montre la structure cyclique du texte, d’aprĂšs Vico. Dans les sections I, II, et III, qui correspondent aux trois cycles de Vico : naissance, mariage, et mort, il y a quatre cycles de quatre chapitres, qui culminent dans la section IV.[32] Par ailleurs, les personnages du livre eux-mĂȘmes suivent des chemins circulaires : Earwicker pĂ©dale autour du jardin d’Eden ; Anna se tourne dans la courbe du fleuve; et les jumeaux Shaun et Shem naviguent tout autour du globe. Shaun voyage de l’Est vers l’Ouest, tandis que Shem avance du Nord vers le Sud, et leurs cercles respectifs se rejoignent Ă  Dublin et en Australie, deux cotĂ©s opposĂ©s du globe.[33]

Par ailleurs, des croix apparaissent frĂ©quemment, et elles reproduisent les deux croix centrales créées par les intersections des orbites de Shem et Shaun. La croix des Quatre vieux hommes, un quincunx – le cinquiĂšme point reprĂ©sentant l’ñne qui les porte, comme l’ñne, avec le signe de la croix sur le dos, qui transporta JĂ©sus Ă  JĂ©rusalem – en est un exemple saillant. Le mot « quincunx » renvoie Ă  la page Tunc du Livre de Kells, the Book of Kells, le livre des Évangiles produit par les moines irlandais Ă  la fin du VIIIe siĂšcle. Dans les illustrations du livre, les lignes formant les lettres s’entrelacent entre elles. La page Tunc doit son nom Ă  la version Vulgate de l’évangile de St. Matthieu abordant la crucifixion et une crux decussata – « Tunc crucifixerant Christum cum eo duos latrones (alors ils crucifiĂšrent avec lui, le Christ, deux voleurs » : Matthieu 27: 38). Dans Finnegans Wake, la sĂ©rie de signifiants « Pitchcap and triangle, noose and tinctunc » renvoie respectivement Ă  Shaun, Ă  Anna Livia Plurabelle, aux Douze, et aux Quatre.[34] Mais le « tinctunc » associĂ© aux Quatre, est clairement un jeu de mot avec « quincunx ». De plus, Hart et Atherton reconnaissent tous les deux que Joyce renvoie Ă  la page Tunc pour identifier la  « chute » du Christ sur la croix, non seulement avec la chute d’Adam, mais aussi la chute de Dieu le PĂšre.[35] Ce qui nous ramĂšne au sinthome utilisĂ© par Joyce pour compenser la chute de son pĂšre, John Joyce.

Comme nous avons vu, le mot « sinthome » comprend le signifiant anglais « sin » (pĂ©chĂ©), et Lacan fait le lien avec le pĂ©chĂ© originel, la premiĂšre faute, de la doctrine chrĂ©tienne.[36] Dans l’Ɠuvre de Joyce, la faute en question, le pĂ©chĂ© en question est celui du pĂšre. Son pĂšre carent, John Joyce, a suivi la mĂȘme chute qu’Adam et Ève, et le sinthome de Joyce, sans la ptoma, sans la chute, compense l’erreur de son pĂšre. Dans le nƓud borromĂ©en, qui noue le RĂ©el, le Symbolique et l’Imaginaire, et donc doit limiter la jouissance, et rĂ©guler le sens, la sĂ©quence pour chaque rond est au-dessus, puis en dessous, et encore au-dessus, et en dessous. Par exemple, le RĂ©el passe sur le Symbolique, sous l’Imaginaire, et encore sur le Symbolique, et puis sous l’Imaginaire. C’est Ă  dire, le RĂ©el doit surmonter le Symbolique deux fois. Mais, dans le cas de Joyce, le RĂ©el ne surmonte le Symbolique qu’une seule fois.[37] Le RĂ©el et le Symbolique sont liĂ©s, mais pas nouĂ©s. C’est pourquoi les lignes de Finnegans Wake s’écoulent avec jouissance. Mais, puisque le Symbolique n’est surmontĂ© par le RĂ©el qu’une seule fois, l’Imaginaire est complĂštement dĂ©tachĂ©. Il n’est pas nouĂ© au RĂ©el et au Symbolique, comme nous l’avons vu dans la relation au corps de Stephen dans Portrait of the Artist.[38] En outre, le sens tombe aussi, et donc, dans Finnegans Wake, on trouve un constant glissement de sens. Peut-ĂȘtre les fables des Mookse (reprĂ©sentĂ©s par Shaun) et des Gripes (reprĂ©sentĂ©s par Shem) font allusion Ă  ce lapsus de nƓud. Ils relatent les conflits thĂ©ologiques entre les Églises occidentales et orientales.[39] Joyce expliqua dans une lettre adressĂ©e Ă  Frank Budgen, que tous les mots sont russes ou grecs pour les trois dogmes principaux qui sĂ©parent Shem de Shaun. Lorsqu’il obtient A et B,  C s’en va ; et lorsqu’il a C et A,  il perd le B, ou selon les termes de Joyce, « il lĂąche B » (en Anglais : « looses », au lieu de « loses »).[40]

Qu’est-ce qui pallie ce lapsus de nƓud chez Joyce, ce manque de nƓud borromĂ©en ? Selon Lacan, Joyce se sauve en introduisant un quatriĂšme rond par son Ă©criture. Son artifice est un remĂšde, une compensation Ă  un pĂšre qui n’a pas Ă©tĂ© un pĂšre, Ă  un pĂšre qui ne lui a rien appris, Ă  la rĂ©signation paternelle qui causa en lui la « Verwerfung de fait ».[41] La crĂ©ation d’un nouveau rond, pour rĂ©soudre l’erreur de son nƓud subjectif, permet Ă  Joyce d’achever sa propre rĂ©demption.[42] Son ego, en passant sur et sous, sur et sous, sur le Symbolique deux fois, et sous le RĂ©el deux fois, corrige le nƓud qui ne se nouait pas Ă  la façon borromĂ©enne.[43] Il noue le RĂ©el et le Symbolique d’une telle façon, que l’Imaginaire aussi devient bien nouĂ©. C’est-Ă -dire qu’il restaure la fonction paternelle pour Joyce, aprĂšs son pĂšre l’avait laissĂ© tomber.

Voilà ce que je voulais dire aujourd’hui à propos de la restauration du pùre chez James Joyce. Merci pour votre attention.



[1] Joyce, The Restored Finnegans Wake. Eds. Danis Rose, John O’Hanlon, London: Penguin Classics 2012.

[2] Lacan, « Joyce le symptÎme I » dans Jacques Aubert (ed.), Joyce avec Lacan (Paris: Navarin, 1987) 21-29 à 25.

[3] Mercanton dans Willard Potts (ed.), Portraits of the Artist in Exile (Dublin: Wolfhound, 1979) 213-214.

[4] Wales, The Language of James Joyce (London: Macmillan, 1992) 141-143.

[5] Bowker, James Joyce. A Biography (London: Weidenfeld & Nicolson, 2011) 427-28; Gillet dans Potts, op. cit., 189.

[6] John Wyse Jackson, Peter Costello, John Stanislaus Joyce (London: Fourth Estate, 1997) 28.

[7] Bowker, op. cit., 14.

[8] Ibid., 29.

[9] Stanislaus Joyce, My Brother’s Keeper (London: Faber and Faber, 1958) 29.

[10] Joyce, Letters of James Joyce I. Ed. Stuart Gilbert (New York: Viking, 1952) 312.

[11] ibid.

[12] Lacan, Le Sinthome. SĂ©minaire 1975-1976. Leçon IV (13 janvier 1976). (Paris: Éditions de l’Association lacanienne internationale, 2012) 77.

[13] Joyce, A Portrait of the Artist as a Young Man (London: Knopf, 1991) 109.

[14] Goian, “L'Ă©criture de Joyce est-elle borromĂ©enne ? Le cercle et la croix (I)”,  4 Ă  http://www.freud-lacan.com/Data/pdf/L_ecriture_de_Joyce_est_elle_borromeenne_I_.pdf

[15] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon I (18 novembre 1975) 22.

[16] Melman, “Inside and Outside in the Case of President Schreber”, The Letter. Irish Journal for Lacanian Psychoanalysis 48 (2011) 1-7 à 6.

[17] Melman, “Schreber’s Lack of Lack”, The Letter 40 (2009) 83-91 à 83.

[18] http://www.census.nationalarchives.ie/pages/1901/Dublin/Clontarf_West/Royal_Terrace/1271356/

[19] Joyce, Portrait of the Artist, 220.

[20] Zweig, The World of Yesterday (New York: Viking, 1943) 225.

[21] Melman, “Comment les trois peuvent-ils tenir ensemble?”, Le Trimestre Psychanalytique 2 (1992) 165-178 à 172.

[22] Darmon, Essais sur la topologie Lacanienne (Paris: Éditions de l’Association lacanienne internationale, 2004) 372.

[23] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon VI (10 février 1976) 128.

[24] Patricia Hutchins, James Joyce’s World (London: Methuen, 1957) 184-185.

[25] Ellmann, Selected Letters of James Joyce (New York: Viking, 1975) 263.

[26] Harari, How James Joyce made his Name. A Reading of the Final Lacan (New York: Other, 2002) 195-196.

[27] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon VII (17 février 1976) 133-134; Le Séminaire. Livre III 1955-56. Les Psychoses (Paris: Seuil, 1981) 284.

[28] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-76. Leçon XI (11 mai 1976) 197.

[29] Lacan, “Joyce le symptîme I”, 28.

[30] Joyce, Finnegans Wake, I.6, question 9; Hart, Structure and Motif in Finnegans Wake (London: Faber and Faber, 1962) 110.

[31] Joyce, Letters of James Joyce I. Ed. Stuart Gilbert (New York: Viking, 1957) 213.

[32] Hart, op cit., 46-52.

[33] Ibid., 117.

[34] Joyce, The Restored Finnegans Wake, 216.

[35] James S. Atherton, The Books at the Wake (Carbondale: Southern Illinois University Press, 2009) 30-31; Hart, op. cit., 140-141.

[36] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-1976. Leçon I (18 novembre 1975) 19.

[37] Lacan, RSI. SĂ©minaire 1974-1975. Leçon III (14 janvier 1975); Le Sinthome. SĂ©minaire 1975-76. Leçon 11 (11 mai 1976) 196; 199; Melman, “Comment les trois peuvent-ils tenir ensemble?”, 171.

[38] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-76. Leçon XI (11 mai 1976) 192-193.

[39] Joyce, The Restored Finnegans Wake, 121f.

[40] Ellmann, Selected Letters of James Joyce, 367; Budgen, James Joyce and the Making of 'Ulysses' and other Writings (Oxford: Oxford University Press, 1972) 351.

[41] Lacan, Le Sinthome. Séminaire 1975-76. Leçon VI (10 février 1976) 128.

[42] Ibid. Leçon VII (17 février 1976) 136.

[43] Ibid. Leçon XI (11 mai 1976) 196.

 

Sens et nomination, exposé d'Hubert Ricard


Sens et nomination
Hubert Ricard
J’avais prĂ©vu une intervention en deux parties, mais j’en resterai ce soir Ă  la premiĂšre : je parlerai du sens. Je justifie nĂ©anmoins l’association des deux notions.
On peut dans le SĂ©minaire RSI distinguer deux Ă©tapes assez nettement marquĂ©es, la premiĂšre centrĂ©e sur le sens, la seconde sur la nomination ; mais on ne peut exclure un certain recoupement. Cf RSI 11/03 p102 :  « le propre du sens, c’est qu’on y nomme quelque chose. Et ceci fait surgir la dit-mansion justement de cette chose vague qu’on appelle les choses, qui ne prennent leur assise que du RĂ©el ». Et donner nom Ă  chacun des 3 ronds, dit Lacan plus loin, c’est bien leur donner un sens.
La difficultĂ©, c’est qu’on est pour le sens dans la rĂ©fĂ©rence Ă  une mĂ©taphore crĂ©atrice – coupĂ©e du rĂ©fĂ©rent – il est vrai qu’elle est“corrigĂ©e“ par l’articulation de l’interprĂ©tation fournie par Lacan dans ses derniers SĂ©minaires qui, elle, ramĂšne au rĂ©el, - tandis que la nomination Ă©voquerait un temps plus originaire, celui du name et du naming, que Lacan oppose souvent avec l’anglais au noun (le substantif), le name, qu’il soit verbal aussi bien que substantif, impliquant un rapport direct Ă  la chose, au rĂ©el, tout Ă  l’opposĂ© de la mĂ©taphore. RĂ©el qu’on peut sans doute par rapport au sens situer dans le nƓud mis Ă  plat - mais comme exclusion ou expulsion du sens.
Ce soir, j’en resterai donc à  la premiĂšre Ă©tape, celle du sens.
Lacan se sĂ©pare radicalement de la conception philosophique du sens, d’abord parce que son objet est diffĂ©rent puisqu’il concerne avant tout les formations de l’inconscient, mais il se situe aussi dans une perspective gĂ©nĂ©rale. En fait sa question, depuis le SĂ©minaire des ProblĂšmes Cruciaux, n’est pas “qu’est-ce qui fait sens ?“, “qu’est-ce qui diffĂ©rencie sens et non sens ?“, ce qui seraient plutĂŽt les questions de Wittgenstein, mais “comment Ă©merge le sens ?“, ce qui suppose une articulation du sens et du non sens comme on le voit dans les ProblĂšmes cruciaux, et qui s’exprime dans la thĂ©orie de la mĂ©taphore. MĂȘme si dans RSI Lacan insiste sur d’autres aspects notamment l’articulation Symbolique – Imaginaire, il y a sans doute un Ă©largissement du champ du sens que Martine a analysĂ©, mais peut-ĂȘtre pas un changement de conception.
Pour entendre l’originalitĂ© de Lacan on peut se rĂ©fĂ©rer Ă  la conception logiciste qui constitue une sorte d’aboutissement de la rĂ©flexion philosophique classique – Leibniz en est le grand prĂ©curseur - , d’autant plus que dans ce sĂ©minaire des Pb cruciaux Lacan se rĂ©fĂšre Ă  Frege, bien peu connu Ă  l’époque de la plupart des philosophes français.
Dans cette perspective la notion de sens est construite de façon rigoureuse pour Ă©chapper Ă  toute Ă©quivoque ou Ă  tout ce qui perturberait la totalitĂ© ordonnĂ©e de la proposition significative. Je me rĂ©fĂšre Ă  Russell (Signification et VĂ©ritĂ© ch12 Trad fr p184-185) « Chaque phrase composĂ©e selon les rĂšgles de la syntaxe, Ă  l’aide de mots ayant une signification, est pourvue de sens. »
La philosophie logique fait de la question du sens un prĂ©alable Ă  l’examen de la question de la vĂ©ritĂ©. Et l’entreprise de Frege est exemplaire sur ce point.
Elle isole le sens Ă  la fois
1 de la Bedeutung, (je traduis par dĂ©notation mĂȘme si, nous allons le voir, Lacan utilise le terme signification)
2 mais aussi de la reprĂ©sentation que le sujet se fait du sens qu’il est en train de penser.
1 Si on appelle nom propre au sens philosophique tout signe ou groupe de signes dĂ©signant un objet dĂ©terminĂ©, Frege nous dit que « le sens d’un nom propre est donnĂ© Ă  quiconque connaĂźt suffisamment la langue ou l’ensemble des dĂ©signations dont il fait partie. » Ce qui n’est pas le cas pour la dĂ©notation, le mode de donation de l’objet, son caractĂšre rĂ©el. L’énoncé « le corps cĂ©leste le plus Ă©loignĂ© de la terre » a manifestement un sens, mais il n’a pas de dĂ©notation : si on suppose par exemple un espace infini, on ne peut montrer aucun objet qui lui corresponde.
Et on peut Ă©tablir une mĂȘme distinction pour une proposition, un groupement de signes pourvu de sens, pour laquelle on parlera de pensĂ©e. LĂ  encore le sens de la pensĂ©e se distingue de la dĂ©notation. C’est l’exemple cĂ©lĂšbre de l’ « étoile du matin » et de l’ « étoile du soir illuminĂ©es par le soleil », deux propositions-pensĂ©es qui n’ont pas le mĂȘme sens, de sorte que celui qui ignorerait qu’elles ont mĂȘme dĂ©notation et qu’il s’agit d’un mĂȘme objet – la planĂšte VĂ©nus – pourrait penser Ă  tort que l’une est vraie et que l’autre est fausse. De mĂȘme l’énoncĂ© « Ulysse fut dĂ©posĂ© sur le sol d’Ithaque dans un profond sommeil » est parfait au pont de vue du sens qui est explicite et clair, mais il ne correspond Ă  rien de rĂ©el, il n’a pas  de dĂ©notation , ne peut ĂȘtre vrai ou faux, puisqu’Ulysse, personnage de la mythologie, n’a pas de dĂ©notation, n’ayant jamais existĂ©.
Cette premiĂšre distinction entre sens et dĂ©notation qui semble relever de la philosophie logique, n’en est pas moins prĂ©sente aux yeux de Lacan comme nous allons le voir quand il oppose sens et Bedeutung dans les ProblĂšmes cruciaux.
La seconde distinction de Frege entre sens ou pensĂ©e d’une part, et reprĂ©sentation d’autre part, est essentielle au point de vue logique, mĂȘme si elle intĂ©resse moins directement la psychanalyse. Il s’agit de poser le caractĂšre objectif des Ă©noncĂ©s logiques en laissant de cĂŽtĂ© le sujet de la pensĂ©e qui se les reprĂ©sente « La reprĂ©sentation associĂ©e Ă  un signe doit, dit Frege, ĂȘtre distinguĂ©e de la dĂ©notation et du sens de ce signe » de sorte qu’ « il n’y a pas d’obstacle Ă  ce que plusieurs individus saisissent le mĂȘme sens ; mais ils ne peuvent avoir la mĂȘme reprĂ©sentation. » On voit que cette Ă©limination du sujet Ă©loigne Ă©videmment la logique du discours de la psychanalyse – la logique procĂšde Ă  une forclusion du sujet, et pour la vĂ©ritĂ©, il ne reste plus, comme vous le savez, que les deux lettres V et F ; mais il y a aussi dans ce texte de Frege, je le signale, une rĂ©fĂ©rence Ă  l’idĂ©e de transmission intĂ©grale du contenu de pensĂ©e, qui fait partie de l’idĂ©al logico-mathĂ©matique auquel se rĂ©fĂšre sans cesse Lacan : lĂ  bien sĂ»r, il n’y a pas Ă  s’en inquiĂ©ter, puisqu’il suffit d’écrire un Ă©noncĂ© logico- mathĂ©matique pur qu’il soit immĂ©diatement comprĂ©hensible aux divers sujets qui se les reprĂ©sentent, mĂȘme s’ils n’ont pas de langue parlĂ©e en commun.
C’est au contraire en prenant en compte l’inclusion du sujet dans le sens que Lacan Ă©labore la thĂ©orie de l’émergence du sens dans le texte bien connu des Pb cruciaux, avec l’analyse de la phrase « colourless green ideas sleep furiously » (Des idĂ©es vertes sans couleur dorment furieusement) et ce non sans une rĂ©fĂ©rence logique implicite. Chomsky pensait avoir donnĂ© lĂ  un exemple typique d’énoncĂ© dĂ©pourvu de signification. Ce que conteste Lacan  « AssurĂ©ment la signification s’éteint tout Ă  fait lĂ  oĂč il n’y a pas grammaire. Mais lĂ  oĂč il y a grammaire
, construction grammaticale ressentie, assumĂ©e par le sujet, le sujet interrogĂ©, qui lĂ  est appelĂ© en juge, au lieu, Ă  la place de l’Autre
 en rĂ©fĂ©rence,
peut-on dire qu’il n’y a pas de signification ? » Mais Lacan  ajoute : « est-ce bien de signification qu’il s’agit ? ». Un Ă©claircissement est nĂ©cessaire, qui va donner lieu Ă  la distinction entre signification et sens.
La signification, terme par lequel il traduit la Bedeutung de Frege, implique en effet un rapport au contexte, au rĂ©fĂ©rent, Ă  l’objet de la Bedeutung. Pensez Ă  l’expression “signification du phallus“.
Le signifiĂ© est ainsi Ă  distinguer du sens ; il relĂšve de la signification et de ce rapport au rĂ©fĂ©rent. Je suis Lacan pas Ă  pas : « Qu’est-ce alors que le signifié ? Le signifiĂ© n’est point Ă  concevoir seulement dans le rapport au sujet. Le rapport du signifiant au sujet, en tant qu’il intĂ©resse la fonction de la signification, passe par un rĂ©fĂ©rent. Le rĂ©fĂ©rent, ça veut dire le rĂ©el » Or « En parlant de contexte, en parlant de dialogue, je laisse disparaĂźtre, s’évanouir, vaciller ce dont il s’agit, la fonction du sens. »
Comment comprendre cette opposition du signifié et du sens ?
D’un cĂŽtĂ©, nous venons de le voir, c’est « par l’intermĂ©diaire du rapport du signifiant au rĂ©fĂ©rent que nous voyons surgir le signifiĂ©. Il n’y a pas d’instance valable de la signification, qui ne fasse circuit, dĂ©tour, par quelque rĂ©fĂ©rent  »
Mais il y a aussi  «   cet autre effet du signifiant en quoi le signifiant ne fait que reprĂ©senter le sujet. Et le sujet, tout Ă  l’heure, je vous l’ai incarnĂ© dans ce que je vous ai appelĂ© le sens, oĂč il s’évanouit comme sujet. »
D’oĂč la distinction entre les deux fonctions de la barre, « La barre, donc, n’est pas 
 la simple existence, en quelque sorte tombĂ©e du ciel, de l’obstacle, ici entifiĂ©, elle est d’abord point d’interrogation sur le circuit de retour » c’est-Ă -dire circuit, retour, par quelque rĂ©fĂ©rent – Mais elle n’est pas simplement cela,  « au niveau de la barre se produit l’effet de sens  »,  un effet de sens qui est, comme l’indique Lacan Ă  la fois reprĂ©sentation et Ă©vanouissement du sujet et qui est coupĂ© du rĂ©fĂ©rent et du RĂ©el. C’est justement ce qui nous est prĂ©sentĂ© dans RSI avec le nƓud mis Ă  plat par l’extĂ©rioritĂ© du sens par rapport au rond du RĂ©el. Sauf qu’ensuite l’interprĂ©tation telle qu’elle va nous ĂȘtre prĂ©sentĂ©e ensuite dans RSI nous amĂšne, avec l’effet de l’équivoque Ă  repasser du cĂŽtĂ© du RĂ©el.
Impossible en tout cas de ne pas voir là l’influence de l’opposition de Frege entre Sinn et Bedeutung.
Mais l’aspect le plus original du texte des ProblĂšmes cruciaux est la rĂ©fĂ©rence au non sens, dont Lacan remarque qu’elle sĂ©pare radicalement le psychanalyste du logicien.
Pour revenir briĂšvement au pas-de-sens, disons que l’émergence du sens, produite par le franchissement de la barre dans le « pas-de-sens », quand un signifiant d’une chaĂźne, tombĂ© dans les dessous, se voit substituer un signifiant qui fait pavĂ© dans la mare du sens (peut-ĂȘtre vaudrait-il mieux parler ici de signifiĂ© ) – « ça n’a pas de sens », dit-on, de parler d’ idĂ©es vertes sans couleur qui dorment furieusement, de nuit Ă©ternelle, de gerbe avare ou haineuse, et pourtant l’effet de sens poĂ©tique propre Ă  la mĂ©taphore n’est guĂšre contestable dans les exemples d’Andromaque ou de Booz endormi : le pas n’est pas seulement nĂ©gation mais aussi franchissement de la barre. Comme Lacan le dit Ă  la fin du sĂ©minaire des ProblĂšmes cruciaux (JournĂ©e du 16 Juin) « Le Sinn est fonciĂšrement marquĂ© de la fissure de l’Unsinn, et c’est lĂ  qu’il surgit dans sa plus grande pureté  ».
J’évoque ici briĂšvement Wittgenstein. Celui-ci montre que la dĂ©limitation entre sens et non sens, tout en Ă©tant beaucoup moins dĂ©terminĂ©e qu’on ne le croit, constitue le cadre essentiel de la tĂąche  philosophique : la philosophie (de Wittgenstein) manifeste le non sens d’une expression que l’on utilise comme si elle avait du sens, elle dĂ©truit les chĂąteaux de sable de la mĂ©taphysique, elle consiste «   dans la dĂ©couverte d’un quelconque simple non-sens, et dans les bosses que l’entendement s’est faites en se cognant dans les limites du langage. » (RP119). Mais une fois que le non sens est manifestĂ© sa tĂąche de clarification qui, Ă  cet Ă©gard en fait bien un discours du MaĂźtre, est achevĂ©e : la philosophie doit maintenir une frontiĂšre infranchissable entre sens et non sens.
C’est pourquoi Lacan a pu, dans sa thĂ©orie de la mĂ©taphore crĂ©atrice de sens, dĂ©gager une articulation du sens et du non sens qui ne pouvait ainsi qu’échapper au discours philosophique, d’autant plus qu’il pouvait s’appuyer sur un matĂ©riau spĂ©cifique dĂ©couvert par Freud, celui des formations de l’inconscient.
Il y a donc dans ce pas de sens Ă©mergence d’un sens nouveau. Sans doute on peut lui opposer le sens ou la signification dĂ©jĂ  prĂ©sents, mais Lacan suggĂšre que c’est le mĂȘme procĂ©dĂ© qui les a dĂ©jĂ  fait surgir dans le passĂ©. Cf  les mĂ©taphores usĂ©es : le temps coule ne mĂ©rite plus pour nous d’explicitation alors que CicĂ©ron Ă©prouvait encore le besoin d’ajouter “comme un fleuve“).
Lacan n’est pas le premier Ă  donner ainsi Ă  la mĂ©taphore une portĂ©e gĂ©nĂ©rale. On peut aussi Ă©voquer un texte Ă©tonnant de Nietzsche, l’Introduction thĂ©orĂ©tique sur la vĂ©ritĂ© et le mensonge (in Le Livre du Philosophe), oĂč Nietzsche construit le sens Ă  partir d’une multitude de mĂ©taphores, (il va mĂȘme jusqu’à construire ainsi le concept). Mais Nietzsche ne disposait pas du merveilleux instrument linguistique que possĂšde Lacan, la rĂ©fĂ©rence au signifiant et au signifiĂ© et l’articulation de la substitution signifiante, et on en reste Ă  un programme gĂ©nĂ©ral de philosophe.
J’ai donc terminĂ© ce que j’avais Ă  dire sur ce texte de base des ProblĂšmes Cruciaux, prĂ©sent dans ma mĂ©moire,  dont je ne pouvais pas me dissocier pour lire RSI.
J’ajoute que je ne crois pas qu’il faille exagĂ©rer les ruptures dans la thĂ©orisation de Lacan. Il y a peu de penseurs qui ont Ă©tĂ© en recherche comme lui, - quelques philosophes peut-ĂȘtre, je pense Ă  Platon ou Ă  Fichte -, mais s’il ne cesse de proposer de nouvelles articulations, il ne faut pas considĂ©rer celles-ci un dĂ©menti pour les prĂ©cĂ©dentes : elle les prolongent, et elles les confirment le plus souvent.
Le sens dans RSI
Je passe maintenant au sens dans RSI : on a incontestablement si on considĂšre le nƓud mis Ă  plat, extĂ©rioritĂ© du sens et du rĂ©el (du moins tant qu’on n’aborde pas la question de l’interprĂ©tation). Il y a Ă  la fois ex-sistence du RĂ©el par rapport au sens, lequel se dĂ©finit comme articulation du Symbolique et de l’Imaginaire : « le rĂ©el, c’est ce qui ex-siste au sens, assure Lacan, en tant que je le dĂ©finis par l’effet de lalangue » (l’ex-sistence du Symbolique si l’on veut) « sur l’idĂ©e, soit sur l’Imaginaire supposĂ© par Platon Ă  l’animal parlĂȘtre »
On retrouve ici le thĂšme de la constitution du sens excluant la rĂ©fĂ©rence que nous venons de repĂ©rer dans les ProblĂšmes Cruciaux. Et on peut trouver des dĂ©finitions du RĂ©el – toujours dans la premiĂšre moitiĂ© du SĂ©minaire – qui vont dans cette direction ; par exemple « le RĂ©el, c’est l’expulsĂ© du sens, c’est l’impossible comme tel. C’est l’aversion du sens  » et dans la JournĂ©e du 18 Mars : « Seul ce sens en tant qu’évanouissant donne sens au terme au RĂ©el. » Autrement dit ce qui donne sens au terme RĂ©el, c’est l’évanouissement du sens.
Quant Ă  l’articulation du Symbolique et de l’Imaginaire elle est beaucoup Ă©voquĂ©e vers le milieu de RSI. En quoi consiste ce coincement des deux registres ? « On est habituĂ© dit Lacan Ă  ce que l’effet de sens se vĂ©hicule par des mots » - c’est l’aspect symbolique du sens – « et ne soit pas sans rĂ©flexion, sans ondulation imaginaire » : on est tout Ă  fait ici dans le registre de la mĂ©taphore poĂ©tique, particuliĂšrement hugolienne, le « pĂątre promontoire au chapeau de nuĂ©es », les « moutons sinistres de la mer », la « faucille d’or dans le champ des Ă©toiles ». Et Ă  partir de cet Ă©noncĂ© on peut saisir en quoi l’effet de sens se situe au joint de l’Imaginaire et du Symbolique.
Petite remarque sur ce point : j’ai lu dans ma jeunesse beaucoup de textes de Bachelard sur la poĂ©tique de l’imaginaire : sa thĂšse, c’est qu’il y a une dynamique propre Ă  l’Imaginaire ; mais comment l’entendre si on ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă  l’élĂ©ment symbolique fourni par le langage ? Dans la mesure oĂč Lacan nous fournit la rĂ©fĂ©rence Ă  la substitution signifiante , il Ă©claircit beaucoup ces moments de  dynamisme de l’Imaginaire qui autrement resteraient flous dans une mise en place thĂ©orique.
L’imaginaire n’a pas d’ailleurs seulement cette fonction d’ondulation ; on voit aussi que quelque chose se boucle avec le sens et met fin Ă  ce qui serait un pur jeu de  l’articulation symbolique. Quand il oppose l’équivoque et le sens Ă  propos de l’interprĂ©tation analytique, Lacan dĂ©clare que « le sens, c’est ce par quoi rĂ©pond quelque chose, qui est autre que le Symbolique, et ce quelque chose, il n’y a pas moyen de le supporter autrement que de l’Imaginaire. » On peut penser Ă  un comblement de ce qu’ouvre l’articulation symbolique, Ă  la mise en place d’une consistance stable. Et c’est la rĂ©fĂ©rence Ă  l’Imaginaire qui, me semble-t-il, permet seule de comprendre qu’il y ait « parentĂ© de la bonne forme avec le sens ». L’ordre du sens se configure, si l’on peut dire, naturellement de ce que cette forme du cercle dĂ©signe.
Peut-ĂȘtre est ce lĂ  qu’il faut situer l’effet de fascination propre Ă  ce qu’on appelle gĂ©nĂ©ralement la beauté 
Mais l’objet de Lacan n’est pas seulement une thĂ©orie gĂ©nĂ©rale du sens, comme je viens de l’évoquer, c’est bien sĂ»r sa pratique de l’analyse qui est en cause, et, dans ce sĂ©minaire, plus prĂ©cisĂ©ment, l’interprĂ©tation.  Quand on dit que Lacan ne parle que de sa pratique, c’est vrai au sens oĂč il trouve toutes les rĂ©ponses aux questions thĂ©oriques qu’il se pose dans sa pratique ; il va mĂȘme jusqu’à dire qu’il a les rĂ©ponses avant les questions. Mais il fait bien une thĂ©orie de sa pratique, avec les rĂšgles de la thĂ©orie, il travaille sur des articulations thĂ©oriques prĂ©alables, et il ne fait nullement une rĂ©collection empirique.
En outre il y a peu d’exemples dans ses SĂ©minaires de rĂ©fĂ©rences directes Ă  la pratique, mais justement il y a en a une dans RSI qui est particuliĂšrement manifeste -  Martine l’a trĂšs bien pointĂ©e - : il dĂ©clare que le SĂ©minaire est fait pour rĂ©pondre Ă  la question du rĂ©el de l’effet de sens qu’induit l’interprĂ©tation analytique.
Or l’élĂ©ment peut-ĂȘtre le plus dĂ©cisif de ce qu’apporte la psychanalyse me paraĂźt se situer du cĂŽtĂ© de la question de l’interprĂ©tation, en tant qu’elle peut s’inscrire dans l’articulation subjective et y avoir un effet.
Qu’est ce donc que le rĂ©el de l’effet de sens ? LĂ  j’ai essayĂ© de me repĂ©rer un peu.
En tout cas l’interprĂ©tation analytique n’est pas une hermĂ©neutique qui prĂ©tendrait dĂ©couvrir sous des sens de surface un sens cachĂ© plus profond, un autre sens. Ceci est plutĂŽt l’affaire des thĂ©ologiens contemporains du christianisme et du judaĂŻsme qui sont intarissables sur ce sujet : ils savent fort bien repĂ©rer ce qui fait RĂ©el dans les limites du discours commun pour y projeter un sujet divin dĂ©terminable Ă  l’infini dans d’innombrables effets de sens 

La psychanalyse, elle aussi, opĂšre dans le sens mais elle tend Ă  le rĂ©duire. Elle implique ainsi une bascule dans l’ordre de l’effet de sens.
Je paraphrase Lacan : l’effet de sens exigible du Discours analytique n’est ni imaginaire, ni symbolique, il faut qu’il soit rĂ©el. Et  un objet essentiel du SĂ©minaire RSI est de serrer de prĂšs ce que peut ĂȘtre le RĂ©el de l’effet de sens autrement dit l’effet de l’interprĂ©tation
C’est la considĂ©ration de l’équivoque qui permet de concrĂ©tiser la rĂ©fĂ©rence Ă  la position du sens et du rĂ©el dans le nƓud mis Ă  plat. « C’est de l’équivoque, fondamentale Ă  ce quelque chose dont il s’agit sous le terme du Symbolique, que toujours vous opĂ©rez. » Et cette articulation purement symbolique n’est pas le sens – il dit mĂȘme dans la TroisiĂšme que le Symbolique s’y resserre comporte l’abolition du sens. Et il dira dans le Sinthome que c’est uniquement par l’équivoque que l’interprĂ©tation opĂšre. Il faut qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui rĂ©sonne. » 
En quoi consiste cette rĂ©sonance ? Peut-ĂȘtre peut-on entendre ce qu’il dit de la jaculation en rapport avec ce qu’il dit du sĂšme dans Les Non dupes errent (11 Juin) qu’ « il est Ă©veillĂ© Ă  l’ex-sistence quand il est dit comme tel » Jaculation ? Isolation par rapport au sens .
Quel est plus prĂ©cisĂ©ment l’effet de l’équivoque que pointe l’analyste ?
Je cite encore les Non dupes errent  (11 Juin): « En l’entendant tout de travers
 nous lui permettons (Ă  l’analysant) de s’apercevoir d’oĂč ses pensĂ©es, sa sĂ©miotique Ă  lui, d’oĂč elle Ă©merge : elle Ă©merge de rien d’autre que de l’ex-sistence de lalangue. Lalangue ex-siste, ex-siste ailleurs que dans ce qu’il croit ĂȘtre son monde. »
Cette ex-sistence de la langue, dans le fait que le terme Ă©quivoque se dĂ©tache, l’analysant le perçoit comme quelque chose de radicalement neuf, jamais ouĂŻ auparavant, on pourrait dire transcendant non pas bien sĂ»r Ă  son monde, mais Ă  ce qu’il croit ĂȘtre son monde, transcendant au moins en tant qu’il n’avait jamais rien entendu de tel alors qu’il s’agit pourtant d’un signifiant tout Ă  fait banal ;  ailleurs dont il sera bien obligĂ© de reconnaĂźtre dans l’aprĂšs-coup qu’il l’anime bien plus que tout ce qu’il peut repĂ©rer comme sens dans sa reprĂ©sentation de la rĂ©alitĂ©.

Lalangue, mise ainsi  en perspective, c’est l’ex-sistence du symbolique. L’effet de sens est rĂ©el, non parce qu’il apparaĂźtrait dans le champ du rĂ©el, mais parce qu’il constitue l’émergence d’un ailleurs quasiment perçu comme tel. Je termine par une citation de Lacan qui synthĂ©tise ce point : «  L’effet de sens ex-siste et c’est en ce sens qu’il est rĂ©el. »

 

Une référence hégélienne, note de Fulvio della Valle

 

Une référence hégélienne de Lacan, note de Fulvio della Valle

En rĂ©fĂ©rence Ă  la PhĂ©nomĂ©nologie de l’Esprit de Hegel, Lacan dit, dans la leçon du 12 dĂ©cembre 1962 du sĂ©minaire l’Angoisse, Ă  une heure 26 minutes du dĂ©but de la leçon (01:26:51 de l’enregistrement) : «Langage et travail, c’est lĂ  que le sujet fait passer son intĂ©rieur dans l’extĂ©rieur.»

Aussi bien l’édition du Seuil (p. 81) que celle de l’ALI (p. 70) transcrivent: «langage est travail».

Il faut pourtant entendre «langage et travail», car il s’agit moins d’affirmer, en rĂ©fĂ©rence Ă  Hegel, que le langage est une forme de travail, que de considĂ©rer le langage et le travail comme deux moyens Ă  travers lesquels l’intĂ©rieur du sujet passe Ă  l’extĂ©rieur.

La transcription «Staferla» apporte Ă  l’appui de cette option la citation du passage de Hegel auquel se rĂ©fĂšre Lacan:

G.W.F. Hegel : La phĂ©nomĂ©nologie de l'Esprit, traduction Jean Hyppolite, Ă©d. Aubier-Montaigne, 1941, t.1, p.259 : « Langage et travail sont des extĂ©riorisations dans lesquelles l'individu ne se conserve plus et ne se possĂšde plus en lui-mĂȘme; mais il laisse aller l'intĂ©rieur tout Ă  fait en dehors de soi et l'abandonne Ă  la merci de quelque chose d’Autre.»

22 janvier 2013

 

Recours de l'ALI sur l'autisme: synthĂšse de Charles Melman

 

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SynthĂšse de Charles Melman en contribution Ă  la « rĂ©plique » de l'ALI dans le recours engagĂ© auprĂšs du Conseil d'État

Auteur : Charles Melman26/02/2013

La HAS a la charge de veiller et de se prononcer sur la santé publique.

Nous entendons montrer que les mĂ©thodes suivies et les consultations engagĂ©es en matiĂšre d’autisme sont inadĂ©quates avec cette pathologie.

1) On attend de la HAS qu’elle applique une mĂ©thodologie mĂ©dicale. Celle-ci repose sur les recherches Ă  l’intĂ©rieur de l’organisme des lĂ©sions ou des dysfonctionnements responsables de la maladie.

Or dĂšs son origine, Pinel tĂ©moigne avec le TraitĂ© mĂ©dico-philosophique que les troubles mentaux relĂšvent d’une approche oĂč le fonctionnement de l’organisme est subsumĂ© par l’engagement du sujet vis-Ă -vis du milieu et ce, dans le cadre des conceptions sociales du bien-ĂȘtre et du bonheur.

La HAS dĂ©fend la primautĂ© de l’organisme dans la dĂ©termination – et donc la pathologie – des conduites. Or le biologisme dont elle se rĂ©clame Ă  juste titre en somatologie s’est avĂ©rĂ© une thĂ©orie inefficace en psychiatrie – faute de la mise en Ă©vidence de lĂ©sions ou de dĂ©ficits cĂ©rĂ©braux spĂ©cifiques. L’histoire des rapports de la mĂ©decine et de la psychiatrie a toujours Ă©tĂ© conflictuelle et en 1970 la neuro-psychiatrie a Ă©tĂ© scindĂ©e par le MinistĂšre en neurologie – mĂ©dicale – et une psychiatrie oĂč, avec la psychanalyse, l’histoire du sujet dans son environnement social doit ĂȘtre prise en compte.

Il convient ainsi que la HAS reconnaisse que le biologisme qu’elle applique est une thĂ©orie parmi d’autres, restĂ©e invĂ©rifiĂ©e Ă  ce jour dans le domaine des troubles mentaux et qui ne peut dĂšs lors ĂȘtre acquise comme scientifique.

2) Une preuve en est que la mĂ©decine s’est peu ou pas du tout intĂ©ressĂ©e Ă  l’autisme infantile et que dans les services spĂ©cialisĂ©s ce sont des psychiatres de formations psychanalytiques qui ont fait avancer le dĂ©pistage prĂ©coce, la clinique et les tentatives de soin.

Les mĂ©thodes modernes d’exploration cĂ©rĂ©brale (IRM, camera Ă  positrons) et les progrĂšs de la gĂ©nĂ©tique ont renouvelĂ© l’espoir d’une causalitĂ© organique de l’autisme et ce avec l’entier soutien des psychiatres d’inspiration psychanalytique.

Nous demandons que la HAS reconnaisse le manque de rĂ©ussite probante Ă  ce jour malgrĂ© la multiplication de travaux qui Ă  l’examen s’avĂšrent peu fiables (cf. le travail de Mr Gonon) de ces recherches. Elles n’ont pu malgrĂ© la technologie prouver une causalitĂ© organique ou gĂ©nĂ©tique. Leur prĂ©sentation comme scientifique est ainsi hautement prĂ©somptueuse.

Retenons encore Ă  ce propos que la projection sur le cerveau humain de rĂ©sultats acquis en laboratoire sur le rat mĂ©riterait Ă  elle seule une critique mĂ©thodologique dont on s’étonne qu’elle ne vienne pas Ă  des esprits rigoureux.

3) Le rassemblement remarquable des institutions consultĂ©es par la HAS soulĂšve des interrogations. La grande majoritĂ© est reprĂ©sentĂ©e par les “usagers”, soit dans ce cas des associations de parents. Celles-ci ont vu le jour, facilitĂ© par internet, Ă  partir d’un dĂ©ficit de prise en charge par les pouvoirs publics – et parfois le ressentiment Ă  l’égard de psychiatres psychanalystes qui ont suscitĂ© les inquiĂ©tudes par des enquĂȘtes sur les conditions du maternage.

On ne voudrait pas penser que la mise Ă  l’index des psychanalystes par la HAS serve Ă  la fois Ă  justifier le manque jusque-lĂ  d’un Ă©quipement adĂ©quat – qui sera laissĂ© en dernier ressort Ă  la charge des familles – et Ă  valider des mĂ©thodes “modernes” porteuses d’espoir.

4) Ces mĂ©thodes sont en fait classiques et fondĂ©es sur la rééducation de capacitĂ©s mentales et de fonctions motrices. Il est normal qu’on se rĂ©jouisse de voir des autistes acquĂ©rir le langage, le calcul, ne plus ĂȘtre parasitĂ©s par des tics ou des mouvements paradoxaux, voire ĂȘtre capables d’entrer en conversation. Elles sont par ailleurs naturellement prescrites par les psychiatres psychanalystes. Mais si ces rĂ©sultats sont porteurs d’espoir pour les familles, ils ne peuvent assurer la mise en place d’une subjectivitĂ©, d’un engagement stable dans les relations, d’une identitĂ©, d’une sexualisation assumĂ©e. Pour avoir des capacitĂ©s – parfois remarquables comme le montre le syndrome d’Asperger – cet organisme reste dĂ©shabitĂ©. C’est le point qui intĂ©resse en particulier les psychanalystes.

5) Nous disons et dĂ©montrons qu’en Ă©cartant la psychanalyse des bonnes pratiques la HAS obĂ©it non pas Ă  des rĂšgles scientifiques mais Ă  un parti idĂ©ologique soutenu auprĂšs des familles par des arguments dĂ©magogiques et porteurs de faux espoirs.

Au moment mĂȘme oĂč elle dĂ©pose son rapport, les rĂ©cents travaux amĂ©ricains sur les mĂ©thodes de rééducation conseillĂ©es en relativisent les rĂ©sultats et aboutissent aux conclusions que nous Ă©voquons.

6) Le rapport de la HAS aboutit au licenciement des psychanalystes travaillant en institution puisqu’elles peuvent ĂȘtre accusĂ©es de ne pas exercer les bonnes pratiques et ĂȘtre menĂ©es en justice.

Enfin il ampute un champ majeur de la recherche, dans un domaine qui semble bien en avoir toujours besoin, par des erreurs de méthode, un parti pris idéologique, un manquement manifeste à la rigueur scientifique.

Ce que nous disons avoir démontré et pour lequel nous demandons réparation.

Charles Melman

Sur la clinique du noeud à trois, présentation de Thatyana Pitavy et discussion

Approche des consĂ©quences thĂ©oriques, cliniques et thĂ©rapeutiques, voire institutionnelles du nƓud borromĂ©en – mardi 26 mars 2013 –

Thatyana Pitavy et Marc Darmon : Sur la clinique du nƓud à trois

Thatyana Pitavy : Clinique du trois

Rien n’a changĂ©, Tout a changĂ©, disait rĂ©cemment une  patiente qui travaille dans la communication
 en l’écoutant je me disais que cela Ă©tait assez juste, qu’effectivement nous sommes toujours des ĂȘtres de langage, fort heureusement nous sommes toujours embarrassĂ©s et causĂ©s par ce langage qui nous habite et dĂ©bilite
  Qu’on soit dupe ou pas
 Qu’on veuille ou pas, c’est ainsi, rien n’a changĂ©. NĂ©anmoins, la question est celle de savoir ce qui a changĂ© mais qui pour autant reste le mĂȘme ?

En quoi cela a Ă  faire avec la clinique du trois ? Le trois fait-il clinique ? Quoi qu’il en soit, le trois borromĂ©en reste un outil assez intĂ©ressant et consĂ©quent pour rĂ©pondre Ă  certains des impasses Ă©thiques, cliniques et structurelles auxquels nous sommes confrontĂ©s aujourd’hui...

Disons que le plongement du sujet lacanien dans ce monde mouvant, changeant, opĂšre des modifications radicales dans sa vie psychique. Je ne dirais pas des modifications structurelles, car, si l’on suit Lacan Ă  la fin de son enseignement, il me semble que la notion mĂȘme de structure est celle du trois pour chacun de nous. Structure originaire, minimale, un dĂ©jĂ  là
 radicalement humain.

Que le dĂ©part soit le mĂȘme pour tout parlĂȘtre, ne veut pas dire que chaque sujet est affectĂ© de la mĂȘme façon par ce nƓud de langage
 bien que, il y a ce point crucial sur lequel nous n’insistons pas assez, point qui semble faire « commune mesure » pour l’espĂšce humaine, c’est cette paranoĂŻa constitutive, organisatrice qui s’inscrit dĂšs le dĂ©part dans notre rapport Ă  l’Autre, paranoĂŻa ordinaire, sans doute, notre pente de prĂ©dilection


Clinique du trois ? J’avoue que j’ai le sentiment d’avancer sur un terrain minĂ©, car depuis quelques mois nous sommes tous bien agitĂ©s autour de cette question
 Trois ou quatre ? Pour ou contre ? Comme s’il fallait choisir son camp, prendre parti
 Ou bien ce mĂȘme dĂ©bat qui se dĂ©place sous cette autre forme : si oui ou non il ek-siste un sujet dit moderne, contemporain, ou bien s’il ek-siste une clinique Autre que celles des nĂ©vroses, psychoses et perversions


Il semblerait que le trois vienne rĂ©ellement nous imposer une sorte d’impasse Ă©thique
 Et qui n’est pas tout Ă  fait celui du pour ou du contre
 ça serait trop facile
 Une chose est certaine, cette histoire ne nous laisse pas indiffĂ©rent
 Si ce n’est qu’elle vient interroger trĂšs directement ce qui est pour chacun de nous une fin de cure, une fin de transfert, une faim (f-a-i-m) de transfert
 en tout cas comment entendre cette formule lacanienne que dit « s’en passer Ă  condition de pouvoir s’en servir » sans passer justement par la question du trois et du quatre


Évidemment pour les psychanalystes, cela est trĂšs important, voire mĂȘme symptomatique
 le seul souci c’est de supposer qu’il y aurait une nodalitĂ© meilleure que l’autre
 un modĂšle Ă  suivre, une finalitĂ© quoi
 Ceci dit, c’est clair que le choix radical du trois ou celui du quatre n’organise pas un sujet de la mĂȘme façon
 encore moins un analyste, incontestablement, il s’agit lĂ  d’un choix qui oriente
 Alors qu’il suffirait de creuser un peu, pour vite se rendre compte que nous sommes tous, quand mĂȘme, dans le mĂȘme trou
 que ça soit celui de la structure ou celui de la vie. Ce n’est pas rien de localiser la vie dans le trou du rĂ©el comme fait Lacan dans La TroisiĂšme, la vie qui fait trou, la vie qui est un trou
 nous y sommes


NĂ©anmoins, revenons Ă  l’essentiel, c’est-Ă -dire, comment rĂ©pondre aujourd’hui aux effets actuels, localisĂ©s, voire mĂȘme diffus de ce que nous rencontrons dans nos pratiques, car tout cela, constatons-le, bouge Ă  toute vitesse


Ce que j’observe dans la clinique, qu’elle soit institutionnelle ou libĂ©rale, c’est que le trois et le quatre se donnent Ă  lire comme diffĂ©rence pour un mĂȘme sujet
 Vu sous cet angle, ce n’est pas tant une question de choisir entre l’un ou l’autre, trois ou quatre, mais plutĂŽt de s’intĂ©resser Ă  ce qui se met en place entre un et l’autre dans le dispositif de l’analyse. Le transfert Ă©tant ce lieu privilĂ©giĂ© oĂč s’articule ce dialogue « intĂ©rieur », intime, tenu, serrĂ©, quelquefois fĂ©roce de l’un avec l’autre. Ce qui n’est toujours pas Ă©vident c’est la maniĂšre de restituer cliniquement ce dialogue
 Je vais quand mĂȘme me risquer Ă  vous en faire ici une lecture en vous proposant ces quelques remarques


Dans la leçon du 16 décembre 1975 du Sinthome, Lacan pose la question suivante :

« Si le trois est bien le support de toute espĂšce de sujet, comment l’interroger ? Comment l’interroger de telle sorte que ce soit bien d’un sujet qu’il s’agisse ?

Tout d’abord, je dirais que le trois comme lieu de refoulement se superpose Ă  la notion de structure elle-mĂȘme. Le trois, RĂ©el, Symbolique et Imaginaire comme support du langage et du sujet est l’écriture de la structure, Ă©criture rĂ©elle proposĂ©e par Lacan Ă  la fin de son enseignement.

DeuxiĂšme point, c’est celui du dĂ©nouage
 mĂȘme si cela me semble logique d’affirmer qu’un nƓud qui se noue peut se dĂ©nouer
 Or, comment supposer un parlĂȘtre dĂ©nouĂ© de ces trois consistances, RSI ? MĂȘme dans les psychopathologies les plus complexes comme l’Autisme, la MĂ©lancolie ou encore dans les Ă©tats psychotiques dissociatifs aigus oĂč effectivement tout semble dĂ©nouĂ©. Mais enfin, que serait-il d’un sujet supposĂ© hors langage, hors structure ? DĂ©fait pour le coup


Je me dis qu'Ă  ce moment-lĂ , nous n’aurions qu’à nous considĂ©rer comme un animal parmi d’autres, comme ceux qui ne parlent pas
 aprĂšs tout, on peut faire comme si du langage on pouvait s’en passer, ça serait tellement plus simple de laisser faire la Nature
 Seulement, chez nous, c’est radical, ça parle, c’est comme ça.

Je partirais de cette idĂ©e que la structure du sujet est radicalement celle du trois et que ce nƓud de langage ne se dĂ©noue jamais. Encore, faut-il dire ce qu’on entend par trois, je dirais qu’il peut se montrer par trois temps et par trois modalitĂ©s distinctes : dans sa forme rĂ©duite (le tryskel), dans sa forme homogĂšne (le nƓud de trĂšfle) et dans sa forme gĂ©nĂ©ralisĂ©e (le nƓud borromĂ©en Ă  trois).

Je rappelle que ces trois temps et ces trois modalitĂ©s sont l’effet d’une sĂ©rie d’opĂ©rations de coupure et de raboutage. La coupure n’étant pas ici l’équivalent d’un dĂ©nouage, mais on peut nĂ©anmoins supposer qu’il s’agit des moments ou des instants dĂ©licats pour un sujet, car une opĂ©ration Ă  nƓud ouvert, c’est toujours risqué 

Si le trois est bien le support de toute espĂšce de sujet, alors le quatre ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ? Comment vient-il se rajouter ? Comment vient-il s’attacher ? Il me semble qu’on peut se mettre d’accord pour dire qu’il ek-siste Ă  la structure, cependant je dirais qu’il ek-siste non pas comme une nĂ©cessitĂ© mais comme une contingence.

Ce quatre qui se rajoute Ă  la structure, dans l’espace temps d’une cure, sous le nom du transfert, est la possibilitĂ© pour un sujet de se nommer à
 Se nommer « a » implique de pouvoir se servir de ce lieu Autre Ă  fin de border ce triple trou borromĂ©en, pour ensuite pouvoir s’en passer
 Dans ce dispositif (de l’analyse), le quatre  viendrait se rajouter de façon purement temporaire.

Dans cette condition-lĂ , il n’est peut-ĂȘtre qu’artifice, un confort pas nĂ©gligeable quand un sujet dĂ©cide d’aller vĂ©rifier son trou
 D’un Autre Ă  l’autre, Grand A en forme de petit a
 Bon, laissons la contingence du quatre pour une autre fois, et revenons au trois


Je me demandais pourquoi aujourd’hui on s’intĂ©resse davantage au trois, au trois borromĂ©en ? Faisons cette hypothĂšse que c’est parce qu’il se donne Ă  lire plus ouvertement qu’avant. On peut considĂ©rer que ce qui se donne Ă  lire et Ă  entendre de façon plus explicite n’est rien d’autre que la structure du trois qui se montre, qui se dĂ©voile en quelque sorte


En cela rien n’a changĂ©, tout a changé  ce qui change c’est le fait, c’est l’effet de savoir
 Ce n’est pas rien de savoir, ce qui n’était pas le cas Ă  l’époque oĂč Lacan a essayĂ© de traiter ces questions


Constatons qu’il s’agit lĂ  d’un des effets de notre modernitĂ©, ce qu’on appelle la levĂ©e du refoulement semble favoriser un certain type de rĂ©veil, une proximitĂ© avec le rĂ©el qui n’est pas sans prix pour le parlĂȘtre.

Clinique du trois

Une clinique qui se veut sans tabou. Une patiente qui me racontait rĂ©cemment que sa fille de 18 ans lui a annoncĂ© qu’elle allait faire un film porno (pour briser les tabous !) Voici comme on peut ĂȘtre vite pris dans une confusion
 Car sans tabou ne veut pas dire dĂ©nouĂ© d’interdit et d’impossible. L’interdit de l’inceste et l’impossible du rĂ©el sont toujours lĂ  Ă  veiller sur notre humanité  Sans tabou, veut dire qu’il y aurait un accĂšs plus direct entre le sujet et son inconscient, entre le sujet et ses pulsions, un accĂšs plus direct Ă  l’originaire, disons que l’inconscient n’est pas Ă  ciel ouvert mais curieusement, il se donne Ă  lire ouvertement.

À ce propos j’évoquerais le cas d’une jeune patiente de 17 ans qui vient interroger le symptĂŽme suivant : un jour sur l’autoroute, de retour des vacances, elle se rĂ©veille d’une sieste dans la voiture de ses parents saisie par une angoisse terrible qui s’est traduite Ă  ce moment-lĂ  par : «  j’ai besoin d’aller aux toilettes », immĂ©diatement, une phrase s’est construite dans sa pensĂ©e : « j’ai peur de ne pas pouvoir me retenir ». Depuis un an, elle souffre de cette pensĂ©e : « j’ai peur de ne pas pouvoir me retenir », c’est la panique et l’angoisse quand dans ses trajets et dans ses sorties elle se trouve en panne des toilettes.

« Peur de ne pas pouvoir se retenir »

Il faut dire que je n’ai mĂȘme pas eu le temps de lui annoncer la rĂšgle fondamentale de l’association libre : dire tout ce que lui passe par la tĂȘte car dĂšs les entretiens prĂ©liminaires elle y Ă©tait dĂ©jà ! Sans tabou et sans retenue, elle parlait de ses pulsions jalouses, agressives, incestueuses, tout Ă©tait lĂ  posĂ© d’emblĂ©e.

Elle a peur de ne pas pouvoir se contrĂŽler. « Il faut que ça sorte, c’est une envie de me soulager, dit-elle. Les toilettes c’est le seul endroit oĂč je peux me libĂ©rer, oĂč je suis seule, c’est toujours un soulagement. »

« Être seule » aux toilettes, c’est aussi l’occasion d’éviter le regard de l’Autre. Le regard Ă©tant pour elle un objet plutĂŽt envahissant au point mĂȘme de l’aspirer des fois
 Ses envies pressantes et angoissantes se manifestent Ă  chaque fois qu’il y a rencontre avec la foule (concert, boĂźte de nuit, mĂ©tro, etc.) ou bien dans les endroits Ă©troits (long trajet en voiture, ascenseur, etc.) TrĂšs nettement, quand il y a trop de proximitĂ© avec le corps, avec le regard de l’autre


Actuellement, elle dit qu’il y a trop de pression autour d’elle, ses parents, ses amies ne comprennent pas que le symptĂŽme n’a pas encore cĂ©dĂ© depuis le temps qu’elle vient me voir (Ă  peine six mois), bref... « Ce qu’ils ne comprennent pas, dit elle, c’est que ça me fait du bien de vous parler, qu’ici je n’ai pas besoin de me retenir, je dis tout ce qui me passe par la tĂȘte et ça me soulage »

Voici que le lieu de transfert n’est rien d’autre que les chiottes! Ceci dit, cela n’est pas une nouveauté  Mais on peut faire cette hypothĂšse que le symptĂŽme actuel lui impose une certaine retenue Ă  l’endroit de son inconscient, parce que du contraire, elle est plutĂŽt explosive, agressive et directe dans son rapport Ă  l’autre. C’est d’ailleurs de ce cĂŽtĂ©-lĂ  que les choses sont en train de se calmer


Mais d’oĂč lui vient la peur de ne pas pouvoir se retenir
 de dire ? De ne pas pouvoir se retenir de faire ? Comme si Ă  tout instant elle pouvait perdre contrĂŽle, comme si Ă  tout instant elle pouvait ĂȘtre irrĂ©sistiblement saisie par l’automatisme du dire et du faire


Dans le transfert elle vient tout d’abord chercher un lieu de soulagement, puis elle vient aussi vĂ©rifier et interroger la norme, la normale
 Me posant souvent la question si « cela est normal de faire ci, de faire ça ou de dire ci, de dire ça » ?  RĂ©cemment, elle s’est arrĂȘtĂ©e sur une question fort intĂ©ressante. Elle me demande :

« C’est quoi de faire semblant ?

« Pour en faire semblant, il faut ĂȘtre douĂ©. C’est particuliĂšrement difficile, dit Lacan dans La TroisiĂšme quand il se rĂ©fĂšre au discours analytique. Et voici oĂč je voulais en venir ce soir, c’est que la clinique du trois n’est pas dĂ©nouĂ©e du discours de l’analyste.

« Le symbolique, l’imaginaire, et le rĂ©el, c’est l’énoncĂ© de ce qui opĂšre effectivement dans votre parole quand vous vous situez du discours analytique, quand analyste vous l’ĂȘtes. Mais ils n’émergent ces termes, vraiment que pour et par ce discours »

La clinique du trois n’est pas dĂ©nouĂ©e du trois de l’analyste Ă  ceci prĂšs que ce qui est mĂ©connu par l’un est la fonction de l’autre. Ce que j’identifie pour cette jeune femme c’est ce hiatus Ă  l’endroit du semblant, du faire semblant, c’est-Ă -dire, qu’elle y baigne dedans sans le savoir. Elle le sent, mais elle ne sait pas pourquoi c’est comme ça
 Alors elle a sans cesse ce souci de transparence, de vĂ©ritĂ©, il faut tout dire Ă  l’autre
 car l’autre peut lire en moi
 Il y a souvent cette confusion entre semblant et farce
 « Je ne sais pas mentir, ça se voit toute suite » me dit-elle.

Ceci dit, c’est quand mĂȘme incroyable de voir ces jeunes sujets arriver, on a ce sentiment qu’ils commencent leur analyse par la fin, une analyse Ă  l’envers, subversive, comme s’ils avaient dĂ©jĂ  tout compris, tout dit, parfois mĂȘme tout fait
 c’est pas faux
 c’est vrai, on dirait qu’ils ont compris la structure du monde, ils ont des fois un rĂ©veil dĂ©concertant
  mais il reste pour eux ce point aveugle, plus exactement, ce trou noir, avec lequel ils ne savent pas vraiment y faire
 parce qu’« il ne suffit pas d’en avoir l’idĂ©e pour en faire le semblant » dit Lacan.

S’ils viennent chercher une analyse c’est parce qu’ils se rendent compte qu’il y a un trou dans la structure, qu’il y a un automatisme dans le langage. Seulement ils ne savent pas pourquoi c’est comme ça
 ils ne savent pas que c’est ce trou-lĂ  qui les cause
 qui est la cause
 s’ils viennent c’est pour opĂ©rer ce hiatus entre savoir et jouissance, entre semblant et vĂ©ritĂ©. Se nommer « a », c’est tout un art
 se nommer « a » ne suffit pas pour autant pour ĂȘtre analyste, d’autant plus qu’ils ne demandent pas Ă  ĂȘtre
 Mais comme tout un chacun qui demande une analyse, ils veulent aussi savoir ce qui ne va pas.                                  Texte de l’auteur

Discussion générale (transcrite par Monique de Lagontrie)

Marc Darmon : Merci Thatyana. Il y a plusieurs axes dans cet exposĂ©. J’en retiendrai un premier qui est la question du choix – du choix de trois ou quatre – tu poses la question ici. Alors est-ce qu'on choisit


 

Thatyana Pitavy : Je pense que oui.

 

Marc Darmon : C'est toute la question. Le choix de la nĂ©vrose classique
 Est-ce qu'on choisit son nƓud ? Ça reste une question ouverte Ă  mon sens. Dans une certaine mesure il y a un choix. Dans une autre mesure, c'est quelque chose qui s'impose. Donc ça reste en suspens d'autant plus que la logique du nƓud nous sort un peu de la logique du tiers exclu. Ce n'est pas blanc ou noir. Par contre il y a un choix, c'est le choix de l'analyste : est-ce qu'il va analyser avec dans la tĂȘte le trois ou le quatre ? LĂ , il y a un choix Ă©thique de l'analyste.

 

Thatyana Pitavy : Qui oriente tout le reste.

 

Marc Darmon : Qui oriente comme tous les choix de l'analyse peuvent orienter la cure et la question de la fin de la cure. On voit bien comment la rĂ©fĂ©rence au Nom-du-PĂšre, Ă  la castration, est dĂ©terminante dans le dĂ©roulement d'une cure, Ă  tout moment, et comment le choix du nƓud Ă  3 peut orienter les choses autrement. Ensuite il y a la question de la contingence que tu as abordĂ©e. C'est-Ă -dire que, si j'ai bien compris, le temps d'une analyse serait le temps d'un quatriĂšme dont on pourrait se passer ?

 

Thatyana Pitavy : Oui, et avec lequel on dialogue, avec lequel on se met dans un type de dialogue qui est celui du sujet avec lui-mĂȘme parce que le transfert c'est le petit (a) dans le grand Autre, c'est toujours avec nous-mĂȘme que ce dialogue s'opĂšre, mĂȘme si l'analyste est lĂ , on parle seul, on parle tout seul.

 

Marc Darmon : Oui, il y a un grand Autre qui serait nodal en quelque sorte [T. P. : Qui ferait fonction...] qui ferait fonction de quatriÚme [T. P. : Dans un moment ... Oui] dans un moment de la cure, dans un passage dessus dessous du réel sur le symbolique par exemple qui rendrait ce quatriÚme contingent, c'est ça ?

 

Thatyana Pitavy : C'est-Ă -dire que lĂ  oĂč j'ai beaucoup de difficultĂ©, c'est d'imaginer que l'on peut
 Si je pars de cette idĂ©e que le 3, il est lĂ  au dĂ©part pour tout le monde, je veux dire comme une structure, j'ai beaucoup de mal Ă  imaginer que l'on peut ĂȘtre borromĂ©ennement nouĂ© Ă  4. C'est ça ma difficultĂ©, vous voyez.

 

Marc Darmon : Les trois, on va dire, sont là, mais est-ce qu'ils sont noués ?

 

Thatyana Pitavy : Bien je pense que ça ne peut ĂȘtre que nouĂ©.

 

Marc Darmon : Ah !

 

Thatyana Pitavy : Ma position, en tout cas, la lecture que je fais : c'est que s'ils ne sont pas noués, eh bien nous sommes des animaux ! Si à un moment donné, le symbolique n'est pas noué borroméennement avec le réel et l'imaginaire, il n'y a rien qui nous différencie d'un animal qui ne parle pas.

 

Julien Maucade : Et pourtant ça existe !

 

Thatyana Pitavy : Mais ce ne sont pas des animaux, parce qu'ils sont quand mĂȘme plongĂ©s dans la culture...

 

Marc Darmon : MĂȘme si on dit que le rĂ©el, le symbolique et l'imaginaire ne sont pas nouĂ©s, on parle du symbolique.

 

Thatyana Pitavy : Ben oui.

 

Julien Maucade : Si on pense comme une structure, oui. Ça, je comprends ce questionnement. Mais il y a des moments, vous avez parlĂ© de l'institution, oĂč on voit parfois chez certains patients des moments oĂč ce n'est pas nouĂ© du tout.

 

Thatyana Pitavy : LĂ , ces moments-lĂ  oĂč on peut faire une lecture que le sujet n'y est pas, on va le dire comme ça. Quand je parle de ces trois temps de la structure, du triskell, du trĂšfle et du borromĂ©en, les trois, je l’entends dans ces trois formes distinctes, effectivement il y a des moments, ponctuels, oĂč un sujet peut se trouver dans un triskell oĂč tout est ouvert [J. M. : VoilĂ ] mais qui n'est pas dĂ©nouĂ© pour autant, parce que dans le triskell, c'est le cƓur quand mĂȘme du nƓud, il est lĂ , le rĂ©el... le symbolique... il est lĂ  tout le temps.

 

Julien Maucade : C'est pas un triskell, c'est vraiment les ronds qui partent dans tous les sens.

 

Thatyana Pitavy : Je n'arrive pas à concevoir ça.

 

Marc Darmon : C'est le cas dans certaines psychoses.

 

Thatyana Pitavy : Je ne crois pas, mais


 

Julien Maucade : De nos jours ça a beaucoup changĂ©, ça s'est attĂ©nuĂ© par les mĂ©dicaments, si on lit le dĂ©but de certaines descriptions de folie, on voit bien que ce n'est pas juste un moment, ça pouvait durer. De nos jours, grĂące aux mĂ©dicaments, ces moments sont rĂ©duits. En mĂȘme temps, dans l'institution, la pratique a beaucoup changĂ© : la parole aide. Mais il y a des moments surtout dans l'acte de folie, je pense, ça peut durer deux trois minutes, mais c'est complĂštement dĂ©tachĂ© je crois.

 

Marc Darmon : Avec sa proposition sur les nƓuds, Lacan nous laisse sur cette question : est-ce qu'un nƓud, ça peut se modifier ou pas, est-ce que ça peut se rompre ou pas ? Il semble qu'on ait affaire quand mĂȘme Ă  certains nƓuds solides oĂč le travail de l'analyste va consister, comme je l'ai proposĂ©, Ă  dĂ©faire des faux dessus dessous en quelque sorte, on a affaire Ă  un nƓud emmĂȘlĂ© et on va le simplifier, ou le rĂ©duire pour


 

Thatyana Pitavy : 
 pour retrouver le trois ?

 

Marc Darmon : Pour retrouver le 3, ou le 4
 s'il s'agit de ça. Mais est-ce qu’il y a des modifications de structure du nƓud, comme semble quand mĂȘme le suggĂ©rer Lacan dans Le Sinthome. Dans Le Sinthome, il s'appuie sur un nƓud  rĂ©parĂ© par l'ego, avec une possibilitĂ© d'Ă©clipse de cet ego et de dĂ©tachement de l'imaginaire. Donc il envisage des transformations dynamiques du nƓud oĂč c'est la structure du nƓud qui aurait une certaine instabilitĂ©, du fait d'une rĂ©paration prĂ©caire. Bon.

Ensuite : un dernier axe dans ton exposĂ© autour de ce cas clinique. À mon avis qui pose la question de l'objet, dans le nƓud Ă  3. C'est une question qu'on s'Ă©tait posĂ©e avec Bernard et Jean-Jacques un soir : c'est-Ă -dire quel est l'objet du nƓud Ă  3 ? Est-ce que l'objet du nƓud Ă  trois c'est un objet coincĂ© au milieu du nƓud ou l'objet du nƓud Ă  trois c'est simplement le coincement lui-mĂȘme, c'est-Ă -dire le coincement sur un trou. Si on suit la dĂ©marche de Lacan, c'est-Ă -dire en quelque sorte : le RĂ©el, le Symbolique et l'Imaginaire sont lĂ  dans le nƓud, il n'y a pas d'Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs au nƓud. Donc, que vient indiquer cette lettre petit a au centre du nƓud. Est-ce qu'elle vient indiquer simplement la place ? Ou est-ce qu'elle vient indiquer simplement quelque chose de pris dans le nƓud ? Ce qui me semble intĂ©ressant, c'est qu'il existe un cas oĂč il y a quelque chose de pris au centre du nƓud, c'est dans le nƓud Ă  4 justement, puisque le quatriĂšme – Nom-du-PĂšre ou sinthome – dans une disposition qui ressemble au nƓud Ă  trois, le quatriĂšme vient faire un parcours entre les diffĂ©rents trous du nƓud. Je ne sais pas si vous avez ce nƓud en tĂȘte, un parcours dans les diffĂ©rents trous du nƓud, c'est-Ă -dire passant par les trous du Symbolique, de l'Imaginaire et du RĂ©el, par les jouissances – la jouissance de l'Autre, la jouissance phallique et le sens –, et passe par l'objet, par la place de l'objet. C'est-Ă -dire il existe un cas oĂč quelque chose est coincĂ© au centre du nƓud, c'est ce qui relĂšve du Nom-du-PĂšre ou du sinthome dans ses aspects objet, dans son aspect objet. C'est-Ă -dire dans le cas d'un quatriĂšme, il y a quelque chose effectivement de coincĂ©. Dans le cas du nƓud Ă  trois, on a affaire Ă  une place, simplement. Il me semble qu'il y a lĂ  une distinction fondamentale entre les deux nƓuds.

 

Thatyana Pitavy : Parce que l'idée du quatriÚme, je veux dire qui viendrait à fixer la structure, pour certains, c'est à supposer que s'il n'est plus là, ça ne tient plus, c'est ça ?

 

Marc Darmon : Oui, mais avec cette idĂ©e qu'il y a un objet qui est dĂ©terminĂ© par ce quatriĂšme dans le cas du nƓud Ă  quatre, alors que dans le cas du nƓud Ă  trois, la place est vide.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : En tout cas ce que je voulais faire ressortir par rapport Ă  votre intervention, c'est que vous avez pointĂ© quelque chose qui me paraĂźt trĂšs important dans ce cas clinique-lĂ , qui est la question du semblant. Vous avez pointĂ© qu'effectivement ce qui caractĂ©rise cette jeune fille, c'est qu'elle est dans un rapport au refoulement sans tabou et sans rĂ©serve. On va dire qu’il y a une absence de rĂ©serve. [T. P. : En tout cas elle est aspirĂ©e lĂ -dedans, Ă  chaque fois] Elle est aspirĂ©e par une absence de rĂ©serve donc une relation qui effectivement met en cause son rapport au semblant. La question que vous posiez, c'Ă©tait de savoir si effectivement le nƓud Ă  4 fonctionnait dans le transfert. Ce qui semble en tout cas opĂ©rer et fonctionner dans le transfert, c'est sans doute quelque chose qui Ă  travers la parole qu'elle vient dĂ©poser, quelque chose qui se joue peut-ĂȘtre au niveau de la structure mĂȘme du nƓud Ă  trois, c'est-Ă -dire non pas le passage du 4 au 3, comme vous pensez le suggĂ©rer, mais le passage du 3 au 3, c'est-Ă -dire une modification, une hypothĂšse qui paraĂźt plausible par rapport au nƓud de Brini ; on voit assez bien comment cette dimension – ce rapport infini au signifiant dans la parole, sans limite – peut ĂȘtre caractĂ©risĂ©e ici par une aire de la Jouissance Autre qui en quelque sorte est faite du recouvrement de l'imaginaire et du rĂ©el. Et donc l'opĂ©ration effectivement n'est peut-ĂȘtre pas de mettre en place du quatriĂšme mais de modifier prĂ©cisĂ©ment, par la parole, de changer d'Ă©criture tout simplement, c'est-Ă -dire de modifier par la parole l'Ă©criture du nƓud. L'Ă©criture du nƓud, comme le disait Marc, se trouve dĂ©terminĂ©e par une certaine figuration et puis la parole fait en sorte que quelque chose vient s'inscrire diffĂ©remment et donc s'Ă©crire diffĂ©remment dans le nƓud. Donc, personnellement, je serai assez rĂ©servĂ© sur l'hypothĂšse nĂ©cessaire d'un quatriĂšme pour le transfert puisque, lĂ , l'opĂ©ration mĂȘme de la parole modifie l'Ă©criture du nƓud.

 

Thatyana Pitavy : Oui, mais le quatriĂšme dans ce dialogue qu'est l'analyse, que le dispositif de l'analyse vient mettre en place, je pense que c'est la possibilitĂ© de la nomination, c'est de nommer. C'est effectivement d'aller nommer les trous, de ce 3 : la Jouissance Autre, la Jouissance phallique, l'objet. Je crois que ce temps de l'analyse c'est le temps de nommer. On tourne, on tourne autour, et pendant des annĂ©es et des annĂ©es, pour nommer, pour mettre des mots dans ce trou qui est le rĂ©el de chacun. Je ne crois pas que c'est une nĂ©cessitĂ©, je pense que c'est un dispositif, c'est une demande. Je ne sais pas comment vous dire. Une personne qui vient s'adresser Ă  l'analyse et demander une analyse, eh bien elle demande ça. Elle demande d'aller dialoguer. Elle demande de venir causer avec quelqu'un. [P.-C. C.: mais le symbolique y suffit] mais c'est pas pareil, de supposer qu'il a ce lieu Autre, mĂȘme si ce lieu Autre n'existe pas, disons qu'il fait semblant..., je veux dire il y a quelque chose... c'est grand Autre Ă  la place de petit a... Il y a quelque chose qui permet Ă  un sujet de nommer ce qui...

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Non, mais c'est une façon d'articuler le nƓud à 3 qui ne me paraüt pas rigoureusement admissible, je me permets de vous le dire.

 

Marc Darmon : Non, mais quand tu parles du transfert, si on s'en tient aux nƓuds, comment prĂ©senter ce transfert ? Est-ce qu'il faut faire intervenir un autre nƓud ? Est-ce qu'il faut faire intervenir des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes aux nƓuds ? Il ne me semble pas. C'est-Ă -dire dans le transfert, l'analyste va prendre la place tour Ă  tour des diffĂ©rentes positions, symbolique, imaginaire, rĂ©elle [P.-C. C.: Ben voilà !] donc ici, dans ce dispositif, cette jeune fille se rĂ©veille dans la voiture de ses parents, angoissĂ©e... donc il y a une situation Ɠdipienne rĂ©alisĂ©e. Elle se retrouve angoissĂ©e c'est-Ă -dire encombrĂ©e par un objet qui est bien dĂ©terminĂ© là : « Je ne peux pas me retenir ». Bon. Donc ce que tu as aidĂ© Ă  faire dans cette phase de la cure, c'est d'utiliser l'Ă©quivoque et la portĂ©e mĂ©taphorique de « se retenir ». C'est-Ă -dire, elle est lĂ  chez toi, dans un lieu oĂč elle peut se permettre de ne pas se retenir. VoilĂ . Donc tu as fait en sorte que d'une place imaginaire, en rĂ©alisant la portĂ©e mĂ©taphorique et symbolique de cette phrase, tu as accompli une certaine ouverture. C'est-Ă -dire, ce lieu central occupĂ© par l'objet – un objet imaginaire – en jouant sur cette phrase, tu as permis de nouveau de retrouver cette place, vide. Enfin, c'est un peu comme ça que je vois ça.

 

Julien Maucade : Enfin, on ne vient pas dans le cabinet du psychanalyste pour pisser quand mĂȘme !

 

Marc Darmon : Certains. Certains.

 

Thatyana Pitavy : Si, si, c'est systématique, elle arrive, il faut que ça passe par là, oui.

 

Julien Maucade : On pisse à cÎté, avant ou aprÚs.

 

Thatyana Pitavy : Ah non non.

 

Marc Darmon : On vient pisser réellement et symboliquement.

 

Julien Maucade : Symboliquement oui.

 

Thatyana Pitavy : Et rĂ©ellement aussi, elle ne part pas sans ĂȘtre passĂ©e par les toilettes.

 

Marc Darmon : Oui, oui.

 

Valentin Nusinovici : Est-ce que la question de sa difficultĂ© avec le semblant ne tient pas justement au fait que cet objet il est vraiment lĂ  [T. P.: Oui] et donc que c'est un effet, justement, de cette rĂ©tention. Enfin c'est la question que je me posais : peut-ĂȘtre que ça marche ensemble. Et dans ce cas-lĂ  est-ce que c'est un effet d'une clinique tout Ă  fait nouvelle, je ne sais pas. Ce n'est pas sĂ»r.

 

Thatyana Pitavy : Je ne crois pas que c'est une clinique nouvelle. Ce que j'essaie difficilement de vous dire, ma lecture, c’est que le 3, il n'est pas nouveau, le trois il est lĂ , alors qu'est-ce qui fait qu'on le lit aujourd'hui alors qu'on le lisait pas. Il y a un effet aujourd'hui, je veux dire qu'on s'intĂ©resse, qu'on s'intĂ©resse Ă  ce type de structure, ce qui n'Ă©tait pas le cas il y a si peu de temps. Je pense qu'il y a un intĂ©rĂȘt particulier.

 

Marc Darmon : Enfin, qu'aurait fait un analyste lacanien, classique, surtout dans un cas pareil ? Qu'est-ce qu'il aurait fait ?

 

Martine Lerude : Ou simplement le Lacan d'avant les nƓuds.

 

Marc Darmon : Qu'est-ce qu'il aurait fait Martine ?

 

Martine Lerude : Il aurait fait ce qu'elle a fait Thatyana. Il aurait joué sur l'équivocité du signifiant.

 

Marc Darmon : Non, il aurait cherché ce qui s'est passé pendant la phase anale.

 

Martine Lerude : Non, l'ante-lacanien tu veux dire ?

 

Marc Darmon : Oui, oui oui. [M. L. : Le psychanalyste, le Lacan d'avant les nƓuds il aurait jouĂ© sur l'Ă©quivocitĂ©] mais je caricature... le Lacan d'avant les nƓuds, il Ă©tait dĂ©jĂ  sensibilisĂ© aux nƓuds. [M. L. : Bon, d'accord] Il y a des formulations chez Lacan de trĂšs, trĂšs
 [M. L. : Oui, rapport de Rome. Je sais, je peux les citer aussi bien que toi. [Rires Mais lĂ , il aurait travaillĂ© avec le signifiant] Oui. [M. L. : Bon !]

 

Julien Maucade : Mais c'est le cas du signifiant lĂ , parce qu'il y a une phrase, une pensĂ©e, juste avant, qui est « je veux aller aux toilettes[1] » et il y a une phrase, une pensĂ©e, juste aprĂšs, « j'ai peur de ne pas me retenir[2] ». Alors peut-ĂȘtre que c'est dans l'opposition de ces deux phrases, ou dans la premiĂšre il y a le verbe conjuguĂ© au prĂ©sent « je veux aller » et dans la deuxiĂšme il y a un infinitif « j'ai peur de ne pas me retenir ». Peut-ĂȘtre que c'est lĂ -dedans qu'il y a un espace de quelque chose, mais quand vous avez parlĂ© du corps, moi j'ai eu l'impression qu'il n'y a pas, pour cette patiente, de toute façon c'est l'impression que vous donnez en disant, on dirait qu'elle parle comme elle pisse ou elle pisse
, voilĂ 

 

Thatyana Pitavy : Il faut qu'elle se retienne de parler parce que sinon ça sort. C'est ça.

 

Julien Maucade : VoilĂ . Mais par rapport au nƓud Ă  4, Lacan est clair lĂ -dessus. De toute façon Ă  la fin de la premiĂšre leçon, il y a une question d’Henri Cesbron Lavau, oĂč il lui dit donc vous dites "s'il n'y a pas le nƓud"... Il est lĂ  ? [Il est lĂ ] [V. N. : Il est encore là !]

Vous lui dites s'il n'y a pas le 4Ăšme nƓud, y a pas de nƓud et il vous dit "oui c'est exactement ça". Donc sans le quatriĂšme nƓud, le nƓud n'est pas nouĂ©, c'est superposĂ©.

 

Thatyana Pitavy : C'est avec ça que j'ai une trĂšs grande difficultĂ©. Je ne peux pas concevoir que l'ĂȘtre humain, que le parlĂȘtre, puisse ĂȘtre inscrit, on va dire comme ça, articulĂ©, sans RSI. Je veux dire nouĂ©, puisque "superposĂ©" ça ne veut rien dire, c'est le cas de chacun d'un cĂŽtĂ©.

 

Julien Maucade : Vous soulevez toute la question du sinthome, c'est-à-dire c'est tout le séminaire.

 

Thatyana Pitavy : C’est-Ă -dire que Lacan, avec le sinthome, il ne va pas
 – le SĂ©minaire je ne l'ai pas Ă©tudiĂ© comme il faut –, mais je n'ai pas l'impression qu'il va continuer Ă  insister sur le 4, comme il fait avec le sinthome. Le sĂ©minaire vers la fin je ne crois pas qu'il va insister sur ce quatriĂšme qui viendrait tenir la structure.

 

Marc Darmon : Mais le sinthome c'est quand mĂȘme Joyce. [P.-C. C. : La topologie et le temps, c'est une structure Ă  trois.] [Thatyana Pitavy : Oui, mais lĂ  c'est trĂšs particulier.] Je veux dire que le sĂ©minaire du sinthome est construit autour de Joyce.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Et puis reprenons la leçon 1, c'est une leçon qui effectivement pose la question du quatriĂšme et puis tout au long du Sinthome, ce n'est pas la question du quatriĂšme qui est posĂ©e c'est la question


 

Marc Darmon : Ah je ne suis pas d'accord
 Je ne suis pas d'accord.

 

Thatyana Pitavy : C'est la supplĂ©ance qui va
 [P.-C. C. : Évidemment.]

 

Plusieurs : Quoi ? De quoi ? On n'entend pas.

 

Marc Darmon : Alors lĂ . C'est trĂšs intĂ©ressant justement la question que tu poses sur tout le parcours. Parce que qu'est-ce que nous voyons dans Le Sinthome ? On ne va peut-ĂȘtre pas faire la lecture aujourd'hui. [Thatyana : On la fait un peu lĂ ] Pas la lecture suivie
 [P.-C. C.: Non, mais enfin bon ! On la fait lĂ ] 
 oui, mais on va en parler quand mĂȘme.

 

On a un premier nƓud, une premiĂšre proposition, Lacan fait plusieurs propositions pour Joyce. Donc une premiĂšre proposition, c'est le nƓud Ă  4. Alors il parle de la disposition superposĂ©e des ronds en parlant de pĂšre-version. Il dit : ce n'est pas le fait qu'ils soient coupĂ©s, dĂ©nouĂ©s qui constitue la perversion, c'est le fait qu'ils soient superposĂ©s. Et un quatriĂšme, le sinthome, se substituant au Nom-du-PĂšre, va les nouer borromĂ©ennement.

Et ensuite il passe Ă  une autre proposition pour le nƓud de Joyce en passant par le trĂšfle rĂ©parĂ©. C'est-Ă -dire c'est quelque chose d'extrĂȘmement diffĂ©rent. [P.-C. C.: Une structure Ă  deux] Une structure Ă  2, un nƓud de trĂšfle avec une erreur et une rĂ©paration, alors il se pose la question « est-ce que la rĂ©paration a lieu Ă  l'endroit mĂȘme de l'erreur ou aux deux autres points, de deux croisements. Et il dĂ©couvre que lorsque la rĂ©paration par le sinthome se fait dans les autres points de croisement, ça aboutit Ă  un nƓud sous forme de huit et d’un cercle rĂ©versible. C'est-Ă -dire, les deux Ă©lĂ©ments ont une position Ă©quivalente. Alors que lorsque la rĂ©paration a lieu Ă  l'endroit mĂȘme de l'erreur, on a deux positions dissymĂ©triques, c'est-Ă -dire qu'il n'y a pas d'Ă©quivalence, donc il le conclut selon sa logique. S'il y a non-Ă©quivalence, il y a rapport. Donc il pose le rapport sexuel comme un des Ă©lĂ©ments de la clinique de Joyce. Donc on est passĂ© d'un nƓud Ă  4 bien pĂ©pĂšre, ou pseudo pĂ©pĂšre ou le sinthome venait remplacer le pĂ©pĂšre, au nƓud de trĂšfle avec une erreur et rĂ©parĂ©e par le sinthome qui peut prendre le nom de Nora, comme l'a montrĂ© Flavia GoĂŻan Ă  Poitiers.

 

DerniĂšre proposition, dans la derniĂšre leçon, un nƓud pour Joyce, un nƓud fait du rond du RĂ©el, accouplĂ© au rond, alors il ne dit pas « symbolique », il faudrait expliquer pourquoi, mais il dit « le rond de l'inconscient ». Ce qui est curieux parce que par ailleurs il nous dit que Joyce Ă©tait dĂ©sabonnĂ© de l'inconscient. LĂ , il s'agit d'un nƓud fait du rond du RĂ©el, enchaĂźnĂ© olympiquement au cours de l'inconscient et le troisiĂšme, l'Imaginaire, ne tient plus, sauf Ă  ĂȘtre retenu par l'ego. Mais un ego distinct de l'Imaginaire, puisque le rond de l’Imaginaire, c'est ce qu'il faut retenir. C'est un ego particulier, fait on va dire d'Ă©criture. Et c'est cette rĂ©paration qui est prĂ©caire que j'ai Ă©voquĂ©e tout Ă  l'heure pour soutenir qu'il y a des nƓuds instables en quelque sorte.

Mais, donc on a affaire avec Joyce Ă  un nƓud qui n'est pas borromĂ©en puisqu'il comprend dans sa structure deux ronds nouĂ©s olympiquement – donc ce n'est pas un nƓud borromĂ©en –contrairement au premier nƓud Ă  4 avec le sinthome.

Mais Ă  l'extrĂȘme fin de la derniĂšre leçon, nouvelle proposition de Lacan : il ouvre certains ronds en droites et il construit un nƓud fait de trois droites et d'un cercle. L'une des droites c'est l'ego, l'autre c'est l'inconscient et le rĂ©el, et le cercle restant c'est l'imaginaire. Et il montre Ă©galement sur ce nƓud que lorsque l'ego ne tient pas, l'imaginaire s'en va.

Mais en accomplissant cette opĂ©ration de transformer les cercles, donc de la derniĂšre proposition pour Joyce, en droites, il y a quelque chose de fondamental d'introduit, c'est que le dernier nƓud  proposĂ©, la derniĂšre chaĂźne proposĂ©e, est une chaĂźne borromĂ©enne. Et il dit le nƓud borromĂ©en est reconstituĂ©. Il dit une phrase qui ressemble Ă  ça, mais il le dit trĂšs vite comme ça. C'est-Ă -dire qu'il a fait tout un parcours au cours du sĂ©minaire oĂč il part d'un nƓud borromĂ©en Ă  4 avec le sinthome jusqu'Ă  un nƓud borromĂ©en Ă  4 fait de 3 droites et d'un rond.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Oui mais ça, ça n'invalide pas l'idĂ©e que le propos n'est pas un propos sur le nƓud Ă  4 comme structure fondamentale mais sur le nƓud Ă  quatre en tant que descriptif de ce dont il s'agit Ă  propos de Joyce. Et donc il n'y a pas en quelque sorte une volontĂ© axiomatique de Lacan de montrer la prĂ©valence des nominations pour nouer le nƓud, c'est simplement une façon d'introduire une clinique de la psychose, une clinique des psychoses qui fasse rĂ©fĂ©rence aux nƓuds. C'est-Ă -dire que je crois qu'il y a lĂ  un problĂšme d'interprĂ©tation du sinthome.

 

Marc Darmon : Il y a quand mĂȘme le nƓud rĂ©parĂ© par le sinthome, qui vient Ă  la place du Nom-du-PĂšre, suppose un nƓud Ă  4 de la nĂ©vrose fait avec un quatriĂšme Nom-du-PĂšre, mais on a affaire, lĂ , Ă  un nƓud – il dit que le pĂšre est un sinthome ou un symptĂŽme, comme vous voudrez – Ă  un nƓud aussi particulier, avec 1 Nom-du-PĂšre [PCC : C'est un nƓud singulier oui ] par opposition au nƓud Ă  3 oĂč il y a 3 Noms-du-PĂšre.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : C'est-Ă -dire que je crois que ce qui est trĂšs important, me semble-t-il, c'est comme ça que je lis la succession de R.S.I. avec Le Sinthome, quand il dit dans R.S.I. que le quatriĂšme n'est pas indispensable, il traite ça d'une façon axiomatique et fondamentale pour dire que le 4Ăšme n'est pas indispensable et on le voit puisque le nƓud tient Ă  3. Et donc dire que le quatriĂšme n'est pas indispensable, c'est une dimension Ă  proprement parler axiomatique. Ensuite quand il revient Ă  la fin de R.S.I. sur les nominations et qu'il embraye, Ă  la premiĂšre leçon du Sinthome sur le quatriĂšme et qu’il finit mĂȘme sur le quatriĂšme, c'est une façon de traiter un cas particulier. C'est juste une façon de hiĂ©rarchiser la façon dont Lacan propose son enseignement, il y a l'aspect axiomatique sur le nƓud Ă  3, qui comme le disait Thatyana, est une structure fondamentale. Et puis il parle de ce cas particulier et qui existe Ă©videmment qui est le nƓud Ă  4 mais sans faire du nƓud Ă  4 le dernier mot sur le nƓud Ă  3. Parce que ça c'est le saut qu'on accomplit systĂ©matiquement quand on passe de R.S.I. au Sinthome, mais c'est un saut Ă  mon avis qui n'est pas lĂ©gitime sauf Ă  invalider complĂštement ce qu'il a dit dans R.S.I. Ce qui ne me paraĂźt pas lĂ©gitime.

 

Marc Darmon : Tout Ă  fait d'accord. Effectivement quand il prĂ©sente le nƓud Ă  4 avec les nominations, il dit en mĂȘme temps la possibilitĂ© de s'en passer.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Exactement. Mais c'est un dĂ©bat quand mĂȘme important parce qu'effectivement selon qu'on propose une interprĂ©tation, on va dire finalisĂ©e par le symptĂŽme, en disant effectivement il commence la leçon 1 par le sinthome, il finit la derniĂšre leçon par le 4Ăšme, on va avoir une lecture qui va nous faire pencher vers "pour penser le nƓud Ă  trois il faut passer par la nomination" mais c'est une lecture qui ne tient pas compte de ce qui est dit dans R.S.I. Dans R.S.I. il dit tout Ă  fait le contraire. C'est-Ă -dire qu'on peut effectivement se passer de la nomination pour aborder le nƓud, et le nƓud Ă  3
 on peut s'en passer.

 

Thatyana Pitavy : C'est-Ă -dire que la nomination elle est dans le nƓud lui-mĂȘme.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Elle est interne au nƓud.

 

Marc Darmon : Bon. Est-ce qu'on continue la discussion sur le
 ?

 

Intervenant : Oui un petit peu.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : C'est pour ça qu’évidemment, sans vouloir, que j'ai dit tout Ă  l'heure que le fait de considĂ©rer que dans le transfert le 4Ăšme Ă©tait nĂ©cessaire, ça pose problĂšme.

 

Thatyana Pitavy : Ce n'est pas une nécessité. C'est ça que vous n'entendez pas. Ce n'est pas une nécessité, mais quelqu'un qui vient s'adresser à un autre, à ce moment-là, ce n'est pas qu'il fait de ça une nécessité mais il a une demande d'aller parler à cet autre-là, c'est une demande.

 

Pierre-Christophe Cathelineau : Oui mais la rĂ©ponse qu'on peut faire, c'est que la dimension transfĂ©rentielle, elle est dans la relation transfĂ©rentielle interne au nƓud Ă  trois, c'est-Ă -dire que


 

Thatyana Pitavy : Oui, mais quand je dis grand A Ă  la place de petit a, c'est ça, je veux dire, quand mĂȘme l'Autre (le grand autre) dans l'analyse, c'est quand mĂȘme l'objet, c'est avec ça qu'on va le faire [PCC : VoilĂ  !] et qui est dans le nƓud. Et quand je parle d'un dialogue, c'est un dialogue intĂ©rieur, c'est le sujet avec lui-mĂȘme. [PCC : VoilĂ  !] C'est pour ça, je ne pense pas que l'analyste vient occuper une place de nommer quoi que ce soit, mais quelqu'un qui demande une analyse, il vient supposer cette place-lĂ  mais ça se passe en lui-mĂȘme, j'ai envie de dire un grand Autre Ă  la place du petit a, c’est ça. C'est cette adresse au grand Autre, qui Ă  la fin c'est son objet, c'est avec son objet qu’il va causer dans une analyse. [PCC : Oui oui] Cette jeune femme, son embarras avec la question du semblant, je pense que ça n'est pas lĂ , elle va se rendre compte de tout ça, mais elle a besoin d'un coup de main. Toute seule, elle ne se dĂ©brouille pas lĂ  pour l'instant. C'est pour ça qu'elle vient. Ça lui coĂ»te de venir. Mais  elle en a besoin pour l'instant. AprĂšs, effectivement, je... Ce qui est trĂšs intĂ©ressant... J'avais une jeune patiente aussi un peu dans cette modalitĂ© et ça faisait dĂ©jĂ  un an que je la voyais. TrĂšs bien. Et un beau jour je pose la question suivante : « Mais quand vous ĂȘtes toute seule, avec qui vous dialoguez ? Avec qui vous parlez ? » C'Ă©tait un transfert qui Ă©tait bien posĂ©, bien travaillĂ©. La sĂ©ance suivante elle me dit « j'ai beaucoup pensĂ© Ă  votre question... mais : Ă  personne », et elle a dit : « je crois que je vais m'arrĂȘter lĂ  ». Elle n'est plus jamais revenue. C'est qu'il y a quelque chose qui tient comme ça. Parce qu'on joue de cette place-lĂ  de l'autre aussi, de petit autre, dans une demande d’analyse. Mais Ă  un moment donnĂ© quand on va vĂ©rifier avec l'autre, mais finalement
 mais avec qui ?
 Elle a bien vu, que ça existait pas, que l'analyste c'est juste un trou, je veux dire que c'est l'objet avec lequel elle cause elle-mĂȘme. Et puis je pense qu'elle avait fait le travail qu'elle avait besoin de faire et puis c'est parti comme ça. C'est curieux quand mĂȘme. Oui ?

 

Henri Cesbron Lavau : Je voulais savoir si, à cette patiente, vous lui avez énoncé la rÚgle fondamentale ou pas ?

 

Intervenante : Elle n'a pas eu le temps.

 

Thatyana Pitavy : Ben je n'ai pas eu le temps. C'est-à-dire que c'était d'emblée, c'est venu comme ça [H. C. L. : Oui, bien justement] et puis aprÚs je l'ai allongée cette jeune femme et je lui ai annoncée une fois qu'elle était sur le divan.

 

Henri Cesbron Lavau : C'est ça. Parce que je ne voyais pas comment on pouvait justement s'en passer de lui dire.

Thatyana Pitavy : Tout Ă  fait.

 

Thierry Roth : Je voudrais peut-ĂȘtre reprendre ou prolonger un peu ce que Martine disait il y a quelques minutes, oĂč elle disait donc suite Ă  votre remarque, bon, l'analyste prĂ©-lacanien serait allĂ© chercher les fixations, fixations anales etc. Le lacanien d'avant les nƓuds, ou le lacanien classique aurait jouĂ©, comme Thatyana l'a un petit peu fait, sur l'Ă©quivoque etc. sur l'Ă©quivoque  du signifiant et le lacanien des nƓuds, c'est-Ă -dire qu'est-ce qui serait vraiment une pratique lĂ -dedans qui tiendrait vraiment compte de cette rĂ©flexion par les nƓuds ? Et on pourrait presque prolonger la question Ă  laquelle peut-ĂȘtre quelques anciens pourraient rĂ©pondre : est-ce que Lacan pratiquait, ne serait-ce que dans les prĂ©sentations de malades, est-ce qu'il recevait les patients diffĂ©remment dans les annĂ©es 70 par rapport aux annĂ©es 60 – pour ceux qui Ă©ventuellement ont suivi les prĂ©sentations pendant tout ce moment-lĂ  – est-ce que le travail sur les nƓuds a modifiĂ© vraiment sa pratique et en tout cas, est-ce que pour nous aujourd'hui ça la modifierait ? Et en quoi ? Puisque tout en parlant des nƓuds, j'ai l'impression Thatyana, de la façon dont tu as dit deux trois mots sur la façon dont tu as reçu cette patiente, que c’est assez semblable Ă  ce que beaucoup de psychanalystes lacaniens auraient pu faire, chacun avec ses particularitĂ©s, mais sans obligatoirement que la thĂ©orie des nƓuds, pour le dire comme ça, soit centrale dans la pratique. Je ne sais pas s'il y a une rĂ©ponse.

 

Thatyana Pitavy : Oui, mais ce qui est intĂ©ressant, en tout cas, dans la mienne, c’est que avoir ça en tĂȘte, avoir en tĂȘte la structure du trois ou du quatre, comme on veut, ça nous oriente aussi, de la façon dont on Ă©coute quelqu'un.

 

Marc Darmon : Par exemple, il y a toute une Ă©poque oĂč chez les psychanalystes d'enfants, on allait chercher le pĂšre. Il fallait absolument ramener le pĂšre. Donc on peut dire que ça peut ĂȘtre un effet du 4Ăšme !

Quant Ă  Lacan, je n'ai pas assistĂ© pendant tant de temps Ă  ses prĂ©sentations
 mais quand mĂȘme, j'ai Ă©tĂ© frappĂ© par son attention portĂ©e au corps. Je me souviens d'une patiente pour laquelle le diagnostic de schizophrĂ©nie se posait, eh bien il lui a demandĂ© de marcher. Il examinait sa dĂ©marche, pour voir si elle avait une dĂ©marche schizo ou pas. Donc on peut dire que l'analyste lacanien des nƓuds ne va pas privilĂ©gier un des registres ou une des dimensions et va pouvoir jouer entre les diffĂ©rentes dimensions
 dans un parcours comme ça.

Alors, qu'un analyste qui se rĂ©fĂ©rerait Ă  une thĂ©orie d’avant les nƓuds va privilĂ©gier le symbolique, et l'Ă©quivoque et cette dimension, si bien que Lacan, je crois que c'est dans L'insu-que-sait de l'une-bĂ©vue
, il parle de la nĂ©cessitĂ© de faire une deuxiĂšme tranche parce qu’on ressort d'une analyse lacanienne comme donnant comme ça une suprĂ©matie au symbolique dans un Ă©tat un peu dingue.

 

Angela Jesuino-Ferretto : Mais je crois que ce serait faux aussi de penser que l'analyste qui travaille avec les nƓuds ne travaille pas aussi avec l'Ă©quivoque.

 

Marc Darmon : Oui, oui. Bien sûr. C'est une question de privilégier... de penser qu'il y a un des ronds supérieur aux autres.

 

Angela Jesuino-Ferretto : Non non, j'ai bien compris. Mais je pense que c'est un faux dĂ©bat de vouloir opposer l'Ă©quivoque comme Ă©tant avant le nƓud, comme si l’analyste avec le nƓud devait se priver de ça.

 

Marc Darmon : Non non, c'est l'équivoque exclusive.

 

Angela Jesuino-Ferretto : Il y a une question, Thatyana, que je voulais te poser, par rapport à la question du transfert comme quatriÚme rond, parce que, moi ce que je trouve dans ma clinique parfois, dans ces sujets dits modernes, c'est justement la difficulté de mettre en place un transfert.

 

Thatyana Pitavy : Je ne trouve pas cette difficultĂ©-lĂ , tu vois, j'ai une pratique institutionnelle avec les toxicomanes, on peut supposer qu'ils sont dans un type de jouissance hors langage
 c'est faux. C'est faux. Par contre il faut le chercher. Peut-ĂȘtre que c'est ça la diffĂ©rence, c'est qu'il faut le chercher.

 

Angela Jesuino-Ferretto : Je pense que ça suppose un maniement de transfert qui est autre.

 

Thatyana Pitavy : Oui. C'est curieux parce que j'ai l'impression qu'il faut lui parler. Il faut parler. Ce n'est pas parler... supposer Ă  la place de l'autre, mais il faut les chercher lĂ  oĂč ils sont. Parfois mĂȘme sous une modalitĂ© assez directe, je trouve, pour que la chose vienne à


 

Pascale Belot-Fourcade : Balint le disait déjà, quand on voit les grands classiques, Balint parlait tout à fait dans Le défaut fondamental [T. P. : Ah ! mais il faut y aller dans l'axe, directement, oui] d'un positionnement trÚs différent avec les alcooliques, avec... comme ça, il y a un trÚs beau texte de lui qu'a repris...

 

Thatyana Pitavy : Sinon ça ne les intéresse absolument pas, devant eux comme ça, ils nous regardent, on se regarde ! Ils s'en vont. Ils veulent que ça parle.

 

Angela Jesuino-Ferretto : Non, c'est par rapport Ă  la question du 4Ăšme rond comme possibilitĂ© de transfert parce que justement on est sur un type de transfert qui est particulier et que je n'inscrirai pas peut-ĂȘtre dans ce nouage Ă  4.

 

Thatyana Pitavy : Ce que je n'ai pas dit, parce que j'ose Ă  peine, mais je me lĂąche lĂ  [Angela : Allez, il est 10h20 !] [Marc Darmon : Te retiens pas !] (Rires.) Je ne me retiens pas [Muriel Drazien : C'est ça le transfert !] C'est vrai que j'ai une position un peu... Je ne sais pas si c'est radical mais je ne pense mĂȘme pas que c'est un nouage Ă  4, je pense que c'est du 3. Disons que si on peut imaginer une petite boucle qui vient s'y coller comme ça au trois, au nom du transfert, on va dire comme ça
 [J. M. : Un papillon ?] Pourquoi pas ? juste un rond, un rond trivial. Et aprĂšs, quand on n'en veut plus, eh bien, Ă©coutez, on passe outre.

 

Marc Darmon : Lacan dit, si je ne me trompe pas, dans Le Sinthome que l'analyste est un symptĂŽme.

 

Thatyana Pitavy : Oui mais lĂ  il faut supposer qu'il est nouĂ© borromĂ©ennement, alors s'il n'y a plus d'analyste
 mais je meurs. [X : Oh !] Ce n'est pas possible. Ben oui !

 

Marc Darmon : Non, c'est-à-dire il se colle, en tant que symptîme [T. P. : Ah oui !] il se colle comme tu viens de le dire, au nƓud à trois.

 

Thatyana Pitavy : Mais je ne pense mĂȘme pas que ça vienne s'y coller borromĂ©ennement. Ce que je vois c'est que ça fait pince, j'en sais rien, mais je dis ça vient faire
 [J. M. : Ce n'est pas un crabe ! Si ?] 
 pourquoi pas, mais en tout cas un nƓud trivial qui vient se rajouter Ă  la structure qui est celle du trois, c'est comme ça que je lis, on s'en sert. Quand on n'en veut plus, on passe Ă  autre chose. Il vaut mieux. Il vaut mieux pouvoir passer Ă  autre chose sinon on ne s’en sort jamais lĂ -dedans.

 

Julien Maucade : Il insiste beaucoup sur l'art et il dit mĂȘme « j'essaye d'accĂ©der Ă  ce niveau-lĂ  de l'art par ma pratique et par mon
 » et je pense que ce nouage du psychanalyste comme symptĂŽme c'est aussi de l'art, c'est-Ă -dire c'est ce qui fait que ça se noue, c’est par l’art de l’analyse. Il ne suffit pas d'ĂȘtre lĂ , on est d'accord, ce n'est pas juste une prĂ©sence. Mais c'est un art.

 

Thatyana Pitavy : Il a une esthĂ©tique dans tout ça. C'est de ça dont il va parler de l’esthĂ©tique Ă  un moment donnĂ©, Ă©videmment


 

Valentin Nusinovici : Mais qu'est-ce qu'on fait alors de cette affirmation que le transfert prĂ©existe Ă  l'entrĂ©e en analyse, dans la nĂ©vrose ?    inaudible72 :57 Et justement un transfert qui serait lĂ  créé, qui serait surajoutĂ© mais qui ne serait pas prĂ©existant?73 :04, qui ne sont pas des cas de nĂ©vroses disons habituelles. Si on tient sur cette proposition qui est tout Ă  fait lacanienne, de dire que le transfert prĂ©existe, qu’il n'est pas créé de...

 

Thatyana Pitavy : Je pense que tout sujet... On sait qu'on est seul mais on a quand mĂȘme envie de dialoguer avec l'autre. Le transfert c'est quand mĂȘme ce dialogue avec l'autre.

 

Valentin Nusinovici : Mais on n'arrĂȘte pas. On n'arrĂȘte pas de toute façon. À la limite on n'a mĂȘme pas besoin d'en trouver un, sauf dans les cas particuliers.

 

Thatyana Pitavy : Ma difficultĂ© c'est d'imaginer qu'il y aurait un type de nouage qui, sans ça, je meurs. Sans ça, c'est l'Ă©clatement. C'est lĂ  oĂč je trouve trĂšs difficile, je suis trĂšs intĂ©ressĂ©e aujourd'hui pour une question
 je crois que je laisserai ça pour une autre fois, je ne veux pas tout donner comme ça... Mais en tout cas qui viendrait interroger cette proposition : « Sans l'autre, je meurs. » Sans l'autre, je veux dire : sans cet objet-lĂ , sans se nouage-lĂ , ou sans ce qui m'y articule, je ne peux pas, ou sans mon Ă©criture, ou sans mon art, j'en sais rien, on ne meurt pas comme ça. AprĂšs effectivement que tout cela s'organise, organise un sujet, ça remplit, chacun fait comme il veut lĂ -dedans. J'ai beaucoup de mal Ă  articuler un type de nouage oĂč, sans ça, on meurt. [Intervenant : Ça arrive !]

 

Brigitte Le Pivert : Le petit autre, sans le secours de l'autre, il meurt.

 

Thatyana Pitavy : Mais c'est cette croyance-lĂ  que je trouve dingue. VoilĂ . C'est de supposer... on voit ça, des couples... Il y en a un qui meurt, l'autre suit... c'est de supposer qu'on est tellement nouĂ© Ă  l'autre, dans un type de dĂ©pendance vie/mort, c'est... on ne l'est pas, hein ! AprĂšs effectivement il faut peut-ĂȘtre faire une analyse pour pouvoir nommer ces choses-lĂ , pour pouvoir comprendre certaines choses. Mais je ne sais pas


 

Julien Maucade : C'est trĂšs intĂ©ressant ce que vous soulevez, surtout dans la clinique des enfants et des adolescents, dans le sens
, Ă  mon sens ce n'est pas « sans l'autre je meurs », mais « sans un objet qui se dĂ©tache de l'autre, je meurs ». C'est plutĂŽt ça. C'est comme ça que ça se pose pour des enfants, pour des adolescents mĂȘmes. C'est-Ă -dire sans l'objet voix par exemple, je meurs, ça peut arriver ; sans l'objet regard, je meurs. Ça, ça existe mais ce n'est pas l'autre en tant que quantitĂ©, mais c'est cet objet que je peux dĂ©tacher de l'autre. Effectivement oui je peux tomber malade jusqu'Ă  en pĂ©rir : ça existe.

 

Thatyana Pitavy : Oui, on voit bien que ça existe. Je sais trÚs bien que ça existe, j'entends et je vois aussi. Mais il y a un petit problÚme là-dedans. Vous voyez ! Comment ? Qu'est-ce qui... ?

 

Julien Maucade : C'est-à-dire ce n'est pas tellement la question de l'autre, c'est l'objet. Je veux dire que sans cet objet qui soutient quelque chose. Voilà !

 

Marc Darmon : D'autres questions ? Oui ?

 

Brigitte Le Pivert : Quand mĂȘme je prĂ©fĂ©rerais vous le dire, en relisant le texte de Lacan Propos sur la causalitĂ© psychique, qui est quand mĂȘme un texte ancien, il parlait des nƓuds de l'Imaginaire et justement de cette nĂ©cess’
 inaudible qui prĂ©existent Ă  la venue du symbolique et de l’image      inaudible de l'autre semblable

 

Thatyana Pitavy : Oui j'entends. Je pense qu'on s'invente beaucoup d'histoires pour pouvoir tenir dans cette vie, parce que sinon c'est intenable, c'est tout. Et aprùs on se met à croire des choses


 

Julien Maucade : On est tous Shéhérazade




[1] Ce qui a Ă©tĂ© dit par la patiente est : « J’ai besoin d’aller aux toilettes. »

[2] Idem : « J’ai peur de ne pas pouvoir me retenir. »

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