24/09/16 PremiÚre mathinée avec Marc Darmon et Charles Melman, sur la topologie du signifiant
24/09/16 PremiÚre mathinée avec Marc Darmon et Charles Melman sur le 1er chapitre « Topologie du signifiant » des Essais sur la topologie lacanienne
Henri Cesbron Lavau â Nous avons le plaisir dâaccueillir Marc Darmon, psychiatre, psychanalyste, prĂ©sident de notre Association, qui, sur une idĂ©e de Charles Melman, dont nous nous sommes tout de suite trouvĂ©s Ă la fois trĂšs honorĂ©s, dâune part quâici se fasse ce travail et dâautre part que le projet dâĂ©tude autour du livre de Marc, les Essais sur la topologie lacanienne, soit acceptĂ©. Donc ces Essais ont connu deux Ă©ditions dĂ©jĂ et câest aussi le souhait de Marc Darmon quâil y en ait de nouvelles. LâidĂ©e, câest de pouvoir travailler ce sujet. En en parlant avec Marc Darmon lors de la prĂ©paration, Marc Darmo na mis en avant que le fil qui tissait son travail câĂ©tait celui de repĂ©rer â chez Lacan dans les diffĂ©rents domaines â, les diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s de topologie dont nous avons parlĂ©es tout Ă lâheure et de bien voir quâil y a une unitĂ© ; câest-Ă -dire des choses qui sont articulĂ©es ensuite et qui, pour peu que lâon veuille bien en faire la lecture, apparaissaient dĂ©jĂ au dĂ©but. Ce Ă quoi nous sommes invitĂ©s câest en mĂȘme temps dans cette lecture qui rĂ©sulte dâun hĂ©ritage de lâĆuvre de Lacan, de son enseignement, mais aussi un hĂ©ritage qui, grĂące au travail notamment de Marc, est actualisĂ©. Câest Ă ce travail dâactualisation auquel nous sommes invitĂ©s, ainsi quâĂ un travail de questionnement. Il nâest pas sĂ»r que nous ayons dĂ©jĂ fait tout le trajet que Marc Darmon a fait, et nous aurons des questions, de choses qui nous sont restĂ©es un peu difficiles Ă comprendre. VoilĂ , câest tout cela qui va ĂȘtre lâobjet de notre travail. Notons que Marc Darmon a rajoutĂ© dans le titre : « lectures questionnantes ». VoilĂ !
Marc Darmon â Merci Henri, merci Virginia de mâaccueillir aux MathinĂ©es lacaniennes et de me permettre de faire ce travail avec un public particuliĂšrement concernĂ© et intĂ©ressĂ© par cet aspect de lâenseignement lacanien.
Donc Charles Melman mâa suggĂ©rĂ© de reprendre lâĂ©tude, ces Ă©tudes qui se sont concrĂ©tisĂ©es. Câest un travail qui sâĂ©tend sur plusieurs dĂ©cennies et donc, Charles Melman mâa proposĂ© de reprendre cet ouvrage, les Essais sur la topologie lacanienne, pour poser nos questions. Ce travail, comme Henri Cesbron Lavaulâa dit tout Ă lâheure, consistait Ă retrouver un fil. Alors je dis dans ma prĂ©face, dans mon introduction, que câest en partie illusoire comme dĂ©marche, câest-Ă -dire de retrouver le fil câest en grande partie imaginaire. De sâimaginer quâil y a une continuitĂ© comme ça dans lâĆuvre, a priori, câest en grande partie imaginaire mais dans cette recherche animĂ©e par un certain imaginaire, il sâagissait de trouver le fil entre les diffĂ©rentes prĂ©sentations mathĂ©matiques et topologiques de Lacan pour en quelque sorte asseoir ce quâil en est dâun savoir, donc, la partie si vous voulez, la partie dogmatique de lâĆuvre de Lacan. Sâassurer dâun socle rĂ©el. VoilĂ la dĂ©marche, dâun ordre pratiquement scientifique. Il sâagissait dâasseoir les thĂšses de Lacan sur un socle rĂ©el. VoilĂ , donc câĂ©tait une dĂ©marche qui a priori sâannonçait comme risquĂ©e, mais chemin faisant jâai effectivement Ă©tabli une certaine logique, une certaine continuitĂ©, qui ne recoupaient pas forcĂ©ment ce que Lacan disait lui-mĂȘme ; lui-mĂȘme essayait de temps en temps dâĂ©tablir une continuitĂ©, une certaine logique entre ces diffĂ©rentes prĂ©sentations mais je ne mâen suis pas tenu Ă ce quâil en disait lui-mĂȘme et jâai essayĂ© de trouver Ă travers ces prĂ©sentations formelles des points qui apparaissaient, peut-ĂȘtre mĂȘme Ă lâinsu de Lacan, comme Ă©tablissant une ligne. Pour cela je pense par exemple Ă la construction du graphe de « Subversion du sujet et dialectique du dĂ©sir », Lacan, dans le sĂ©minaire sur Les Formations de lâinconscient et celui sur Le DĂ©sir et son interprĂ©tation, nous montre sur la construction de ce graphe mais il ne nous donne pas tous les Ă©lĂ©ments sauf certains indices dans la premiĂšre apparition du graphe oĂč il note des α, ÎČ, Îł, ÎŽ (alphas, bĂȘtas, gammas, deltas) Ă certains points dâintersections de ce graphe : mon travail a consistĂ© Ă montrer quâil y avait une continuitĂ© entre sa construction des α, ÎČ, Îł,(alphas, bĂȘtas, gammas) et la premiĂšre mouture du graphe, câest-Ă -dire que ce graphe ne sortait pas comme ça de nulle part mais rĂ©sultait dâune certaine rĂ©flexion sur la logique et sur une premiĂšre topologie du signifiant.
Virginia Hasenbalg-Corabianu â Page 165 de la deuxiĂšme Ă©dition.
M. Darmon â Câest-Ă -dire quâici Lacan ne nous donnait pas sa recette en quelque sorte, son mode de construction, mais il nous laissait assez de traces pour nous permettre de retrouver le fil.
Alors si vous le voulez bien on va parler du dĂ©but de cet ouvrage et je compte sur vous pour rĂ©agir et poser des questions, voire contester ce que jâai avancĂ© Ă ce moment-lĂ . Donc jâai cru bon de commencer ces Essais sur la topologie lacanienne par un chapitre sur « La topologie du signifiant » et de larges passages sur Saussure. Alors, il mâa semblĂ© que câĂ©tait juste de le faire ainsi puisque Lacan dans sa dĂ©marche dĂšs les premiers sĂ©minaires sâest appuyĂ© sur la linguistique structurale et sur Ferdinand de Saussure pour, Ă©videmment dans une dĂ©marche quasiment scientifique, asseoir la psychanalyse, les concepts psychanalytiques, sur un socle qui lui paraissait Ă lâĂ©poque solide, câest-Ă -dire quâil trouvait chez Saussure une conception, une conception du langage et une intuition qui lui paraissaient rendre compte de ce que dans le champ psychanalytique lui-mĂȘme rencontrait et dont il se donnait la mission de faire valoir et de mettre en Ă©vidence pour ses Ă©lĂšves et pour les psychanalystes, câest-Ă -dire lâimportance du champ du langage et donc de sâappuyer sur Saussure pour montrer que ce Ă quoi nous avons affaire en psychanalyse câest avant tout de lâordre du langage. Alors ce nâĂ©tait pas facile de dĂ©montrer cela Ă lâĂ©poque des premiers sĂ©minaires et Lacan a Ă©tĂ© contestĂ© dans sa dĂ©marche qui Ă©tait de centrer la conception psychanalytique sur lâordre du symbolique et du langage. Alors en particulier on a contestĂ© son appui pris sur Saussure en montrant des contradictions entre ce que disait Freud et ce que Lacan avançait. Câest pour cela que jâai intitulĂ© un des passages de cette premiĂšre partie « Freud est-il saussurien ? » Non ! « Lacan est-il saussurien ? ». Donc câest une question qui est datĂ©e, en ce sens que câĂ©tait une question qui Ă©tait lĂ pour rĂ©pondre, pour me permettre de rĂ©pondre aux analystes.
V. Hasenbalg â Dans ce passage, tu poses une question laissant croire quâil pouvait ne pas ĂȘtre saussurien.
M. Darmon â Oui mais câest une question qui se posait Ă lâĂ©poque mais qui parait aujourdâhui dĂ©calĂ©eâŠ
V. Hasenbalg â Ben oui.
M. Darmon â Câest-Ă -dire ce nâest pas le problĂšme⊠Câest une question donc datĂ©e qui rĂ©pondait Ă une contestation. Alors en particulier reportez-vous aux leçons de LâĂthique de la psychanalyse de dĂ©cembre 1959 oĂč Lacan rĂ©pond Ă Pontalis. Pontalis a prĂ©sentĂ© lâarticle de Freud « Lâinconscient » en soulignant combien Freud dans cet article distinguait le systĂšme prĂ©conscient-conscient et le systĂšme inconscient quant aux reprĂ©sentations en soulignant que, dans cette partie de lâarticle en question, Freud attribuait au systĂšme conscient-prĂ©conscient les reprĂ©sentations de mots reliĂ©es aux reprĂ©sentations de choses et le systĂšme inconscient ne fonctionnait quâavec des reprĂ©sentations de choses. Alors, quâest-ce que Freud entendait par « reprĂ©sentations de mots » et « reprĂ©sentations de choses » ? ReprĂ©sentation de mot câĂ©tait lâimage sonore du mot et la reprĂ©sentation de chose câĂ©tait non pas sinon lâimage directe de la chose mais ce qui en dĂ©rivaitâŠ
V. Hasenbalg â Ce qui dĂ©rivait des images.
M. Darmon â ⊠Des images visuelles, sensitives, acoustiques, etc. de la chose. Donc, Pontalis sâappuyait sur ce texte pour contester lâexistence de signifiants dans lâinconscient. Puisque les signifiants appartenaient dans cette lecture de Freud au systĂšme conscient-prĂ©conscient. Alors on voit comment Lacan rĂ©pond Ă cette attaque directe sur ses thĂšses en soulignant comment dans ces termes « reprĂ©sentations de mots / reprĂ©sentations de choses » il fallait sâintĂ©resser Ă la signification en allemand du terme correspondant à « chose », câest-Ă -dire Sache, et das Ding, donc deux termes qui se traduisent par « chose » et qui ont un sens assez diffĂ©rent en allemand.
V. Hasenbalg â Câest dans les textes de Freud.
M. Darmon â Dans le texte de Freud câest un peu complexe parce que dans ce texte, « LâInconscient », Freud emploie le terme Sachevorstellung, câest-Ă -dire reprĂ©sentations de choses mais avec le terme Sache, qui a une valeur disons juridique, câest les choses en tant quâaffaires. Mais il est vrai que lâon trouve chez Freud le terme Dingvorstellung dans la Traumdeutung et Objektvorstellung. Mais dans le texte « Lâinconscient », Freud est prĂ©cis et dit quâeffectivement au niveau des Sachevorstellung, il sâagit, sinon de lâimage directe de la chose, mais de traces dĂ©rivĂ©es de cette image. Or si lâon lit dans ce texte « Lâinconscient » les exemples que Freud donne, câest-Ă -dire les exemples tirĂ©s de sa pratique ou de la pratique dâautres analystes, il est Ă©vident que tous les exemples quâil donne reposent sur des jeux de langage. Donc il se trouve dans ce texte mĂȘme en contradiction par rapport Ă sa propre thĂ©orie ou son avancĂ©e thĂ©orique de ce moment oĂč il propose de distinguer conscient, prĂ©conscient et inconscient Ă partir de cette division entre « reprĂ©sentations de mots » et « reprĂ©sentations de choses » reliĂ©es dans le conscient-prĂ©conscient et sĂ©parĂ©es dans lâinconscient oĂč il ne restait plus que des reprĂ©sentations de choses. Il se trouve en contradiction avec ses propres exemples, parce que dans cet article il en arrive mĂȘme Ă dire que la schizophrĂ©nie câest justement un investissement des reprĂ©sentations de mots par lâinconscient, c'est-Ă -dire que câest de traiter les mots comme des choses ; et il nous dit dans une autre partie dâarticle, dans une note, que dans une analyse de rĂȘve, on rencontre ces ponts verbaux, ce travail sur le langage, sur les mots, qui sont tout Ă fait ressemblants avec le traitement par le schizophrĂšne des reprĂ©sentations de mots, c'est-Ă -dire : traiter les mots comme des choses. Mais ce nâest quâun travail prĂ©alable â c'est-Ă -dire ce travail sur les mots, sur le dĂ©coupage des mots et les ponts verbaux et tout ça â prĂ©alable Ă lâanalyse vĂ©ritable du rĂȘve qui va dĂ©boucher sur les reprĂ©sentations de choses.
Alors je crois quâĂ lâĂ©poque des premiers sĂ©minaires de Lacan, Lacan ne pouvait pas dire ça comme ça. C'est-Ă -dire quâil ne pouvait pas dire : Freud est en contradiction par rapport Ă ce quâil avance de sa pratique et de la thĂ©orie avec laquelle il rend compte de sa pratique. Si donc, il dit tout de mĂȘme dans ce sĂ©minaire LâĂthique, donc toujours dans cette leçon, que Freud se trouve « en impasse » ; il parle dâimpasse en ce qui concerne Freud mais il nâen dit pas plus. Cette conception â reprĂ©sentation de mot/reprĂ©sentation de chose â trouve son origine dans le travail de Freud sur lâaphasie. Dans ce travail sur lâaphasie, Freud prĂ©sente un schĂ©ma oĂč il y a le complexe du mot dâune part et le complexe de la reprĂ©sentation de chose dâautre part. Alors dans ce texte, il appelle la « reprĂ©sentation de chose » Objektvorstellung. Câest la premiĂšre apparition de cette conception du langage comme reposant sur le complexe du mot, dit-il, oĂč le mot-image acoustique est reliĂ© â ce mot qui est essentiellement acoustiqueâŠ
Virginia Hasenbalg â Il Ă©tait saussurien !
M. Darmon â Jây viens justement !! â ⊠est reliĂ© Ă des reprĂ©sentations de lâĂ©criture, donc de lâĂ©crit en tant quâĂ©criture, et en tant quâimage de lecture. Mais tout ça se ramifie Ă partir du mot sonore et le mot sonore est reliĂ© au complexe de lâobjet par lâimage visuelle de lâobjet qui est elle-mĂȘme reliĂ©e Ă des images sensitives, sonores, etc. mais de lâobjet.
Du cĂŽtĂ© du complexe de lâobjet, il y a une ramification possible, c'est-Ă -dire que ce nâest pas limitĂ© ; on a affaire Ă un espace ouvert, non limitĂ©, reliĂ© Ă dâautres reprĂ©sentations dâobjets. Alors que du cĂŽtĂ© du mot, on a affaire Ă quelque chose de fermĂ©.
Alors comme vient de le dire Virginia, ça fait tout de suite penser au schĂ©ma de Saussure oĂč il y a lâarbre, et le mot « arbre », et le dessin de lâarbre.
V. Hasenbalg â Ce nâĂ©tait pas de Saussure le dessin de lâarbre...
M. Darmon â Oui, eh bien justement. C'est-Ă -dire dans cette conception du langage chez Freud oĂč il y a, semble-t-il la face signifiant et la face signifiĂ©, selon une reprĂ©sentation grossiĂšre quâon peut se faire de lâavancĂ©e de Saussure. En fait, câest une conception traditionnelle que nous donne Freud dans ce texte sur lâaphasie. Une conception traditionnelle quâil va reprendre avec cette distinction reprĂ©sentation de mot/reprĂ©sentation de chose, en contradiction avec ses propres exemples tirĂ©s de sa pratique et la pratique de ses collĂšgues.
Or Lacan souligne, dans son texte oĂč apparaĂźt ce schĂ©ma de lâarbre avec la barre et sous la barre le dessin de lâarbre, Lacan dit que câest un dessin fautif. Et quand il dit que câest un dessin fautif, c'est-Ă -dire un dessin qui a Ă©tĂ© introduit par les Ă©lĂšves de Saussure quand ils ont rĂ©digĂ© le Cours de linguistique gĂ©nĂ©rale, et câest un dessin qui rend compte de la conception traditionnelleâŠ
V. Hasenbalg â « AristotĂ©licienne » tu dis⊠pour dire que ça date !
M. Darmon â Oui⊠qui est lĂ depuis toujours. Alors je ne dirais pas des stoĂŻciens ! Les stoĂŻciens avaient une conception tout Ă fait Ă©laborĂ©e du signifiant.
V. Hasenbalg â Est-ce que, quand on conteste cette notion de nomenclature â parce que tu insistes sur le fait : « il nây a pas de nomenclature » â la nomenclature, câest le piĂšge qui nous attend tout le temps ?
M. Darmon â Oui, c'est-Ă -dire quâon sâimagine, quand on parle du langage, on pense tout de suite Ă une partie rĂ©duite du langage qui concerne les noms, les substantifs. Et donc au lien entre le mot et la chose. Mais câest amusant parce que Freud le souligne dans son texte sur lâaphasie, il dit que son schĂ©ma est valable surtout pour les noms. Mais câest une remarque en passant. Câest-Ă -dire, il ne se pose pas la question de la validitĂ© de son schĂ©ma, ou quel serait le schĂ©ma valide pour autre chose que les noms. Et Saussure dit dans une note manuscrite qui a Ă©tĂ© reproduite dans les notes du Cours de linguistique gĂ©nĂ©rale (par [Tullio] De Mauro je crois) et quâon retrouve dans les Ăcrits de linguistique gĂ©nĂ©rale qui ont Ă©tĂ© Ă©ditĂ©s il y a quelques annĂ©es, et qui rassemblent des Ă©crits de Saussure, c'est-Ă -dire des Ă©crits qui ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s aprĂšs coup dans lâorangerie de Saussure ; parce que Saussure nâaimait pas Ă©crire, il Ă©tait trĂšs rĂ©sistant Ă lâĂ©criture, et il a laissĂ© quand mĂȘme des notes quâil nâa jamais rassemblĂ©es dans un ouvrage... Alors, jâen Ă©tais Ă dire que câest le schĂ©ma de lâarbre avec le mot « arbre » dessus qui nâest pas saussurien en fait. Puisque si on lit attentivement le livre de Cours de linguistique gĂ©nĂ©rale, et les notes qui nous sont parvenues, lâapport de Saussure, câest non seulement dâavoir distinguĂ© la face signifiant et la face signifiĂ©, ce qui Ă©tait traditionnel, mais de dĂ©finir le signifiant comme diffĂ©rence. Câest-Ă -dire que les signifiants, contrairement aux objets de la rĂ©alitĂ© qui tombent sous lâĂ©vidence, ne se comportent pas comme des objets normaux, parce quâils sont « pure diffĂ©rence », c'est-Ă -dire que ce qui est important, câest quâun signifiant ne se confonde pas avec un autre signifiant, c'est-Ă -dire quâil ne faut pas partir du mot isolĂ© mais de lâensemble des signifiants qui forment un systĂšme oĂč lâidentitĂ© de chaque terme se fonde sur la diffĂ©rence avec les autres termes. Câest-Ă -dire que dans ce systĂšme de diffĂ©rences, une certaine variation est possible, c'est-Ă -dire que ce nâest pas la ressemblance dâun son â parlons des phonĂšmes â ce nâest pas la ressemblance dâun phonĂšme avec un autre phonĂšme qui compte mais le fait que ce phonĂšme va se distinguer des autres phonĂšmes dans un systĂšme donnĂ©. C'est-Ă -dire que la façon de prononcer les r, le r habituel ou le r roulĂ©, ne sera pas distinctive en français par exemple mais sera distinctive dans un autre systĂšme.
Câest-Ă -dire quâil est possible dâavoir une identitĂ© qui ne repose pas sur la ressemblance mais une identitĂ© qui repose sur la diffĂ©rence.
V. Hasenbalg â Je peux te poser une question et tâinterrompre un petit peu ?
Est-ce que Saussure avait, puisque tu parles de la diffĂ©rence, est-ce quâil avait conçu aussi la diffĂ©rence pas seulement vis-Ă -vis des autres Ă©lĂ©ments du systĂšme mais vis-Ă -vis du signifiant lui-mĂȘme ? Ou est-ce quâil faut attendre Lacan pour ça ?
M. Darmon â Câest sur le signifiant lui-mĂȘme c'est-Ă -dire que le signifiant, ce qui faisait son identitĂ© et sa diffĂ©rence Ă©tait tout Ă fait singulier et rompait avec la conception quâon se fait naturellement, comme ça, de lâidentitĂ© et de la diffĂ©rence. C'est-Ă -dire, dans une conception traditionnelle, lâidentitĂ© repose sur la ressemblance, c'est-Ă -dire on va retrouver le mĂȘme mot parce quâil se vocalise de la mĂȘme façon, disons, alors que câest parce quâil ne se confond pas avec un autre dans un systĂšme donnĂ© quâon lâidentifie. Câest trĂšs important, et câest une propriĂ©tĂ© du signifiant que Lacan va abondamment exploiter.
Charles Melman â Mais par leur diffĂ©rence, ils deviennent semblables ? Leur trait de similitude, câest dâĂȘtre diffĂ©rents.
M. Darmon â Oui ils sont semblables, mais dâune identitĂ© qui repose sur la diffĂ©rence.
Ch. Melman â Mais oui !
M. Darmon â Donc ce nâest pas une identitĂ© qui repose sur la ressemblance, câest une identitĂ© qui repose sur la diffĂ©rence dans un systĂšme donnĂ©, dans un ensemble donnĂ©.
Maya Bendayan Malet â Saussure parle de « systĂšme dâopposition ».
M. Darmon â Alors il y a systĂšme dâopposition quand on a affaire aux signes linguistiques complets. C'est-Ă -dire que dans le Cours de linguistique gĂ©nĂ©rale, Saussure dit que du cĂŽtĂ© des signifiants on a affaire Ă des termes qui ne reposent que sur des diffĂ©rences pures et du cĂŽtĂ© des signifiĂ©s câest la mĂȘme chose ; et câest de la mise en coĂŻncidence, en relation, des deux systĂšmes quâon a affaire aux signes linguistiques complets qui se caractĂ©risent par une opposition. Non plus une diffĂ©rence, mais une opposition.
Ch. Melman â Marc, est-ce que vous me laissez quelques minutes, est-ce que ça vous va ou est-ce que vous souhaitez conclure ?
M. Darmon â Je souhaite dire deux mots.
Ch. Melman â Je vous en prie.
M. Darmon â Donc câest important, Ă mon sens, de retrouver le nerf de la dĂ©couverte saussurienne sur lequel Lacan va sâappuyer dans ses premiers travaux, enfin dans ses premiers sĂ©minaires. Et en particulier dans tout ce quâil avance dans le sĂ©minaire sur LâIdentification oĂč il parle de lâautoâdiffĂ©rence du signifiant Ă lui-mĂȘme quand il introduit la double boucle, etc. Mais ça on aura lâoccasion dâen parler si vous me supportez un peu plus longtemps... Vous avez la parole, Monsieur.
Ch. Melman â Marc, merci beaucoup. Ăcoutez, je vais vous dire⊠je vous aime trop pour ne pas vous embĂȘter et vous pousser dans vos retranchements. Comment dire ? Chacun de nous poursuit, on dit habituellement son « bonhomme de chemin » â je ne sais pas pourquoi, il y a une raison sans doute, pour quâon mette le bonhomme dans lâaffaire â poursuit son bonhomme de chemin sans savoir ce qui le mĂšne, y compris bien souvent quand il est psychanalyste bien sĂ»r.
La question qui dĂšs lors se pose au psychanalyste est de savoir si ce caractĂšre multiâorientĂ© du chemin de chacun rend possible un travail commun. Et donc, du mĂȘme coup, ce qui serait un progrĂšs dans la discipline. Jusquâici, ce nâest pas le cas, ça ne sâest pas dĂ©montrĂ©, ça, cette possibilitĂ©. Je veux dire quâon a vu dans lâhistoire de la psychanalyse des types douĂ©s dâun certain charisme, ĂȘtre capables de faire prĂ©valoir que câest leur chemin, c'est-Ă -dire leur façon dâisoler la cause (le plus souvent pour nous la cause du mal), que câest leur chemin qui Ă©tait le bon. Toute lâhistoire de la psychanalyse câest ce quâon appelle les divergences autour de Freud, etc.
Est-ce que Lacan avait un chemin bien tracĂ©, bien dĂ©fini ? Et est-ce que nous sommes susceptibles, ce chemin, de venir lâinscrire en estimant quâil est valable ou pas valable, quâon nâen veut pas ? On peut le vouloir, ce chemin, ou ne pas le vouloir. Mais en tout cas, câest bien ce chemin qui fait que, pour chacun, des structures se construisent spontanĂ©ment qui constituent des lĂ©gitimations â dites thĂ©oriques â de sa dĂ©marche.
Il y en a un, câĂ©tait la volontĂ© de puissance, tout sâexpliquait par la volontĂ© de puissance. Pour Jung, câĂ©tait que dans lâinconscient il y avait, selon les religions ou les peuples, une autoritĂ© spĂ©cifique nationale, que les inconscients Ă©taient nationaux. Pour lâautre, câĂ©tait le traumatisme de la naissance. Pour Reich câĂ©taient les conditions Ă©conomiques, etc., etc.
Pour Freud câĂ©tait quoi ? Pour Freud, le mal câĂ©tait que le symptĂŽme, câĂ©tait que nous nâĂ©tions pas Ă ce jour en mesure dâassurer correctement notre fonction sexuelle. On nâĂ©tait pas capable, nous restions des enfants Ă lâendroit de la sexualitĂ©. Et je fais tout de suite, et sournoisement, remarquer, de façon trĂšs sournoise, que faire un nĆud Ă 4 avec le NomâduâPĂšre, câest inscrire la sexualitĂ© dans lâinfantilisme. Freud attribuait donc le symptĂŽme culturel, le malaise gĂ©nĂ©ral dont chacun de nous participe, il lâattribuait donc Ă lâexcessive rigueur morale de la culture. Et Lacan, .09/16 lui, prend une autre option, câest que le malaise, il nâest pas culturel, le malaise, c'est-Ă -dire lâimpossibilitĂ© du rapport sexuel, il est un effet, non pas du signifiant, il est un effet de ce moyen terme qui rĂ©git les rapports dâun homme et dâune femme, c'est-Ă -dire la rĂ©fĂ©rence au PĂšre.
Donc je ne peux pas ĂȘtre tout Ă fait dâaccord avec vous quand vous nous dites quâon ne peut pas suivre le fil dans lâĆuvre de Lacan. Il me semble que, du dĂ©but Ă la fin, il y en a un et donc lâintĂ©rĂȘt de reprendre votre ouvrage qui est essentiel pour chacun dâentre nous, câest justement que la fin vient rĂ©troactivement Ă©clairer tout le dĂ©but et donc nous amener Ă le lire diffĂ©remment.
M. Darmon â Je peux vous rĂ©pondre Ă cetteâŠ
Ch. Melman â Je lâespĂšre, puisque câest fait pour ça !
M. Darmon â ⊠donc lâhistoire du filâŠ
Ch. Melman â Oui, le fil rouge.
M. Darmon â ⊠le fil rouge, câest un fil qui mâest apparu de lâordre du RĂ©el, c'est-Ă -dire, câest un fil qui mâest apparu, tramant, mĂȘme Ă son insu, le travail de Lacan. Câest-Ă -dire que jâĂ©tais Ă la recherche dâun fil explicite et jâai trouvĂ© un fil impliciteâŠ
Ch. Melman â AlorsâŠ
M. Darmon â ⊠ce nâĂ©tait pas un fil qui pouvait se dire dâune façon ouverte et positiveâŠ
Ch. Melman â SĂ»rement, saufâŠ
M. Darmon â ⊠mais il peut sâĂ©clairer Ă la fin.
Ch. Melman â Sauf que ce rĂ©el intervient dans la problĂ©matique du moyen terme, de ce qui fait moyen terme, câest-Ă -dire de ce qui rĂ©unit lâun et lâautre et la question donc de savoir sâil y aurait un moyen terme qui ferait quâentre lâun et lâautre ne viendrait plus se marquer lâimpossibilitĂ© du rapport sexuel.
JâĂ©coutais attentivement Henri Cesbron Lavautout Ă lâheure nous parler du voisinage, la topologie comme science du voisinage. Comme jâai eu lâoccasion dâen Ă©changer avec vous, il y a une autre dĂ©finition de la topologie, il y en a plusieurs, il y en a une qui est de dire que la topologie est la science du continu, jâen ai esquissĂ© un mot avec vous. Or il se trouve que si lâinconscient a une spĂ©cificitĂ© physique, matĂ©rielle, câest dâavoir la puissance du continu. Et ce qui fait donc que du mĂȘme coup la coupure va effectivement prendre une portĂ©e tout Ă fait particuliĂšre â lâexemple du famillionnaire â, on ne va pas la reprendre mais elle en est significative : uniquement un problĂšme de coupure, Ă partir de ce qui est donc la propriĂ©tĂ© physique de lâinconscient comme continu. Si câest vrai, la topologie devient dĂšs lors, non pas un caprice, une application faite par Lacan au domaine qui nous concerne mais devient le must. Si vous estimez quâil y a une rigueur dans les manifestations de la vie psychique et en particulier de celle qui nous embĂȘte câest-Ă -dire le symptĂŽme, vous ne pouvez pas Ă©viter si vous reconnaissez le caractĂšre continu des Ă©lĂ©ments propres Ă lâinconscient, vous ne pouvez pas Ă©viter de vous engager sur le chemin de la topologie. Il nây a donc pas un arbitraire ou une fantaisie de Lacan Ă dire â on va se servir de la topologie â mais nous serions, lĂ , dans un domaine, oĂč de leur cĂŽtĂ© les mathĂ©maticiens ont travaillĂ© etâŠ, un exemple immĂ©diat, trĂšs simple : je regardais tout Ă lâheure Henri Cesbron Lavauinscrire au tableau les Ă©lĂ©ments dâun ensemble de points. Quâest-ce qui fait tenir les Ă©lĂ©ments de cet ensemble ? Quâest-ce quâil fait quâils tiennent ensemble ? Car le grand problĂšme de la vie psychique câest quâest-ce qui fait tenir ensemble deux signifiants, y compris dans leur consĂ©cution grammaticale, quâest-ce qui fait quâils se suivent correctement ou pas correctement et quâest-ce que veut dire ce « correctement » puisque ça va ĂȘtre celui du symptĂŽme ?
Deux Ă©lĂ©ments, enfin deux croix, quâest-ce qui les fait tenir ? On trace un cercle autour, câest lâensemble, la frontiĂšre, la limite. Dans ce cas-lĂ , dans cet abord fait par des topologues aussi bien, mais de ce domaine, vous voyez tout de suite que ce qui fait lâunion de ces deux Ă©lĂ©ments, câest la limite. Câest-Ă -dire dâune certaine maniĂšre, la forme mĂȘme si elle nâest plus spĂ©cifiĂ©e, si ça devient la patate, câest la limite qui les fait tenir ensemble. Ou alors vous dites que câest un ouvert sans limite, ce qui est trĂšs important, mais mĂȘme cela supposeâŠ, câest la suppression dâun Ă©lĂ©ment qui virtuellement pourrait ĂȘtre lĂ , donc câest encore le faire exister. Câest-Ă -dire dâune certaine façon, la forme, mĂȘme si câest une forme quelconque, câest la forme qui les fait tenir, câest-Ă -dire que câest lâimaginaire qui les fait tenir.
Henri Cesbron Lavau â Câest quelque chose, ce que vous dites, qui sâinscrit complĂštement dans la continuitĂ© dĂ©jĂ de Freud avec lâassociation libre, car lâassociation libre câest dĂ©jĂ de la topologie de la continuitĂ©.
Ch. Melman â Absolument ! Mais comme vous le voyez, il me semble que nous sommes davantage, je diraisâŠ, ce qui justifie lâabord par la topologie des manifestations de la vie psychique en partant de ce qui est, alors lĂ la mĂ©taphore nâen est pas une, lâĂ©toffe mĂȘme de lâinconscient, puisque lĂ ce qui rĂ©unit deux Ă©lĂ©ments, câest lâĂ©toffe, ce nâest plus la forme, câest lâĂ©toffe. Parce que, avouons quand mĂȘme quâil y a un certain arbitraire Ă voir dâun seul coup surgir le tore, voire mĂȘme le cross-cap ! Le tore pourquoi, dâoĂč est-ce que ça sort ce truc ? Lacan ne justifie pas ses procĂ©dures. Mais pourquoi est-ce brusquement Ă lâĂ©toffe que nous avons affaire et aux incidences de la coupure, aux transformations, aux effets opĂ©rĂ©s par la coupure sur cette Ă©toffe ? Et câest pourquoi, je mâarrĂȘterai lĂ -dessus, et câest pourquoi je ne suis pas surpris que le dĂ©but de votre livre porte sur la topologie du signifiant, alors que je me permets de dire, de façon abrupte, pardonnez-moi, quâil nây a pas de topologie du signifiant, pour des raisons que je viens dâĂ©voquer Ă lâinstant Ă partir de lâexemple que nous a donnĂ© Henri, mais quâil y a une topologie de la lettre⊠Et dĂšs lors je ne suis pas surpris que tout votre dĂ©part, je dirais, accentue Ă ce point ce quâil en est du signifiant â câest vrai comme vous le dites que câest un dĂ©bat dĂ©passĂ© â mais dans ce dĂ©bat dĂ©passĂ© sur le rapport de Lacan Ă Saussure, nâĂ©merge, ne peut pas Ă©merger chez de Saussure ce quâil en est de la lettre. Il en est forcĂ©ment au phonĂšme sauf quand il fait ce travail sur la double inscription. Mais travail qui comme on le sait nâa pas eu dâincidence sur lâĂ©laboration de son Ćuvre. Enfin, les Ă©lĂšves ne lâont pas retenu puisque lui il sâen foutait de Saussure, il nâa jamais cherchĂ© Ă faire une Ćuvre, Ă part sa thĂšse qui a Ă©tĂ© publiĂ©e, et donc Ă part ça il sâen balançait complĂštement, y compris de la double inscription dont les Ă©lĂšves ne voulaient pas et on les comprend, parce que lĂ on passe Ă tout-Ă -fait autre chose.
Donc, si vous me le permettez, je dirai ceci : il est incontournable, inĂ©vitable que dans la tentative de prendre pour objet de notre Ă©tude celui que, Lacan nous propose⊠mais qui est le sien, Lacan dit toujours la psychanalyse lacanienne, il admet parfaitement quâun autre y voudra prendre comme cause du symptĂŽme collectif ce quâil lui plaira : ça donnera une autre psychanalyse. Lacan estimant ĂȘtre fidĂšle Ă Freud et pour des raisons qui tiennent sĂ»rement Ă sa propre organisation, estime que le symptĂŽme, que ce qui ne va pas, câest lĂ . Et donc Ă partir de lĂ , toutes les constructions ne se justifient, si je puis dire, que par lâextrĂ©mitĂ© du fil.
Donc, nous avons eu au SĂ©minaire dâĂ©tĂ© et grĂące Ă vous, lâexemple, le fait quâun travail collectif Ă©tait possible, un moment de grĂące⊠Il y a lieu de voir donc, si nous sommes en mesure chacun dâentre nous de laisser un instant en suspens son bonhomme de chemin pour prendre la route qui est celle de ce type, si on lâestime valable, si on veut la retenir⊠sinon on en reste Ă©videmment Ă ce qui est la confrontation habituelle entre analystes du fait queâŠ, « ah lĂ je tâai entendu », un petit bout lĂ comme ça, « ah ! là ça me parle », ce qui montre que nous sommes toujours en attente dâune rĂ©vĂ©lation. « LĂ , ça mâa parlĂ© », câest-Ă -dire, « lĂ tu es rentrĂ© dans ce que je suis capable dâentendre ». Je vous dis tout ça dâautant plus affectueusement comme vous le savez, que jâai connu tout ça, je suis passĂ© moi aussi par lĂ . Il Ă©tait incontournableâŠ, je me souviens et je termine lĂ -dessus, dâun colloque que jâavais organisĂ© pour lâĂcole freudienne, sur LâIdentification. Lacan avait fait un an plus tĂŽt son sĂ©minaire, son sĂ©minaire que je ne supportais pas, voilĂ ! Et donc, le laĂŻus dâintroduction Ă ces journĂ©es sur LâIdentification qui se sont tenues Ă Lille, jâai sorti mes trucs Ă moi Ă©lĂ©mentaires, câest-Ă -dire le cercle de Jordan, il y a du dedans, il y a du dehors, pas la peine de se compliquer la nĂ©nette, il y en a qui sont dans lâensemble et puis il y en a qui sont dehors et dans lâensemble il y a un ensemble vide, etc., et ça fonctionne trĂšs bien comme ça, ces histoires de tores enlacĂ©s, cet enlacement de tores⊠Et comment a rĂ©agi Lacan, câĂ©tait une provocation de ma part, il a rĂ©agi Ă son habitude, câest-Ă -dire premiĂšrement il nâa rien dit et puis deuxiĂšmement, il concevait bien que oui, câĂ©tait comme ça. Câest-Ă -dire que chacun y allait avec ce quâil croyait ĂȘtre son savoir propre alors que câĂ©tait un savoir insu ! Et donc la question est de savoir si le savoir su est susceptible de fĂ©dĂ©rer, je dirais, dans ce qui serait une tĂąche commune, si on estime que celle visĂ©e par Lacan en vaut la peine.
Conclusion, en un mot, pour que je puisse encore vous embĂȘter davantage, Marc, mes questions je les Ă©crirai, vous y rĂ©pondrez, on y rĂ©pondra ou pas ; et jâaccepteraiâŠ, je serai aussi gĂ©nĂ©reux et bienveillant que le fut Lacan, vous voyez jâai quand mĂȘme Ă©tĂ© un Ă©lĂšve et jâaccepterai parfaitement quâil nây soit pas rĂ©pondu. Bon dâaccord, mais en tout cas je les poserai et je vous embĂȘterai, je vous tourmenterai parce que je sais, puisque je connais vos talents, je sais que ça peut ĂȘtre productif. Et pas forcĂ©ment mal pour le bonhomme, pour les bonhommes et donc du mĂȘme coup pour les bonnes femmes en gĂ©nĂ©ral.
VoilĂ , ce que je voulais vous dire, je vous en prieâŠ
M. Darmon â Ce que je souhaite câest, effectivement, câest aussi une lecture Ă partir du point oĂč nous en sommes aujourdâhui. Câest-Ă -dire que mon livre avait aussi lâambition de suivre les concepts dans leur histoire et si je parle de topologie du signifiant, câest aussi en rĂ©fĂ©rence Ă ce que Lacan a amenĂ© dans LâIdentification, oĂč il sâagit du signifiant. Il Ă©voque la genĂšse de la lettre, de lâĂ©criture mais quand il parle du tore et de la double boucle et de lâauto-diffĂ©rence du signifiant Ă lui-mĂȘme dont il fait le ressort du dĂ©sir, câest donc des propriĂ©tĂ©s de diffĂ©rence quâil a effectivement trouvĂ©es chez Ferdinand de Saussure. Câest cette diffĂ©rence, cette auto-diffĂ©rence quâil souligne, dont il essaie de rendre compte par ces cercles dâEuler disposĂ©s sur le tore justement, puisque lâintersection de ces cercles dâEuler supposĂ©s sur le tore, va correspondre Ă ce qui est extĂ©rieur aux ensembles dĂ©finis par ces cercles dâEuler. Donc, la question que je mâĂ©tais posĂ©e Ă lâĂ©poque, câĂ©tait comment justifier une topologie du signifiant. Lacan le dĂ©ploie dans LâIdentification, ce qui fait une Ă©toffe, Ă©toffeâŠ, quâon peut avec un certain anachronisme dire que câest lâĂ©toffe du Symbolique dans LâIdentification et la coupure que rĂ©alise dans cette Ă©toffe le signifiant lui-mĂȘme. Alors câest complexe parce que le signifiant Ă©tant pure diffĂ©rence, comment en rendre compte dâune façon topologique ? Câest-Ă -dire ça ne peut pas ĂȘtre traduit par un point parce quâun point est identique Ă lui-mĂȘme, ça ne peut pas ĂȘtre une surface limitĂ©e, pour les mĂȘmes raisons, donc on est devant une difficultĂ© que Lacan surmonte en forçant les choses et en prĂ©sentant sa topologie du signifiant. Alors dans ce que vous amenez sur la continuitĂ©, disons que ce qui caractĂ©rise les lettres, les assemblages littĂ©raux, si on fait cette hypothĂšse que dans lâinconscient il y aurait des assemblages continus, câest-Ă -dire quâil nây aurait pas de coupure et la coupure, ce serait le passage au conscient-prĂ©conscient, qui ordonnerait ces signifiants dĂ©coupĂ©s dans une chaine grammaticale pour en faire un discours. Donc, dans lâinconscient on peut supposer effectivement que ce qui y tombe, ce qui le constitue, câest de lâordre dâune continuitĂ©, comme certains exemples de Saussure nous le montrent. Jâai utilisĂ© cet exemple que prend Saussure de la chaine verbale /siÊÌlaprÉÌ/ [p. 146 du Cours de linguistique gĂ©nĂ©rale]. Alors, /siÊÌlaprÉÌ/, on peut considĂ©rer que câest une suite verbale ou littĂ©rale continue et qui reste ambiguĂ« jusquâĂ ce quâon ait perçu lâĂ©quivoque comprise dans cette chaĂźne et quâon Ă©tablisse la coupure Ă /si-ÊÌ-la-prÉÌ/ (« si je la prends ») aprĂšs le « la » ou /si-ÊÌ-l-aprÉÌ/ (« si je lâapprends »), avant le « l », selon quâil sâagit de prendre ou dâapprendre. Donc, câest un exemple intĂ©ressant pour montrer comment en quelque sorte dans la continuitĂ© de cet assemblage, la coupure Ă©tablit une unitĂ©, câest-Ă -dire que le UnâŠ, Saussure se pose la question de ce qui fait lâunitĂ© dans la langue. Le Un vient dĂ©couper cette continuitĂ©.
Ch. Melman â La coupure Ă©tablit une continuitĂ© de sens â de sens. Câest-Ă -dire que la coupure va ĂȘtre effectivement la manifestation de cette instance qui fait sens mais ce sens et câest le propre de ce que vous appelez la topologie du signifiant, il est imaginaire.
La difficultĂ© dâenvisager une topologie du signifiant, câest que le signifiant a pour caractĂ©ristique, vous lâavez rappelĂ© parfaitement, dâĂȘtre fait dâĂ©lĂ©ments discrets â dâĂ©lĂ©ments discrets. Comment voulez-vous faire valoir une science qui est celle du continu, avec des Ă©lĂ©ments dont la propriĂ©tĂ© est dâĂȘtre discrets ? Câest-Ă -dire que câest entre chacun, mĂȘme pas des signifiants mais des phonĂšmes, de ce que lâon voudra, mĂȘme dâune lettre, dâĂȘtre marquĂ©, dâavoir pour organisateur la coupure. Il me semble donc quâil y a une difficultĂ© de principe Ă envisager une topologie du signifiant, autrement que dans le champ de lâimaginaire, câest-Ă -dire lĂ oĂč les signifiants se trouvent regroupĂ©s par une coupure, câest-Ă -dire du mĂȘme coup par une limite qui est elle-mĂȘme, je dirais, Ă©videmment reprĂ©sentative implicitement dâune forme⊠Câest pourquoi, il me semble quâil est gagnant, quâon est gagnant au dĂ©part Ă statuer sur deux points, premiĂšrement la propriĂ©tĂ© physique de lâinconscient qui est dâĂȘtre une Ă©toffe, ça câest la premiĂšre, et que donc du mĂȘme coup lâĂ©tude de lâinconscient implique si lâon souhaite une dĂ©marche scientifique, implique la topologie. Est-ce que les dessins que fait Lacan, tout ça câest dĂ©jĂ inscrit, comme lâhippocampe, les noyaux caudĂ©s, ou ce que vous voudrez, est-ce que câest dĂ©jĂ inscrit dans le cerveau ? Ăvidemment que non. Est-ce que le graphe est inscrit dans le cerveau ? Est-ce que grĂące Ă nos copains des sciences cognitives, ils vont nous montrer comment le dessin du graphe sâillumine dans⊠Non bien sĂ»r, non. Mais, je dirais, ça le devient une fois que câest Ă©crit. Et lĂ , on entre dans un autre problĂšme que vous connaissez trĂšs bien qui est celui de lâĂ©crit, de ce qui est Ă©crit ou de ce qui nâest pas Ă©crit, et ce qui ne peut pas sâĂ©crire.
Ăcoutez, est-ce que vous acceptez que nous continuions ce genre de relance ?
M. Darmon â Avec plaisir. Je vous rĂ©pondrai dĂ©jĂ la prochaine fois.
Ch. Melman â Si vous le voulez bien et pour vous compliquer la tĂąche, je mets mes questions par Ă©crit et ça vous laissera nĂ©anmoins la libertĂ© dâaborder comme vous voudrez bien sĂ»râŠ
M. Darmon â Je vous rĂ©pondrai sur le cĂŽtĂ© discret des signifiantsâŠ
H. Cesbron Lavau â Si vous voulez bien, Monsieur, on pourrait les diffuser Ă lâintĂ©rieur du groupe, avant la sĂ©ance.
Ch. Melman â Absolument.
H. Cesbron Lavau â Et de mĂȘme que chacun puisse faire Ă©tat par mail par exemple, de ses questions.
Ch. Melman â Yes, Sir.
Transcription : Aude Bénezet, Christian Chabernaud, Catherine Parquet
Relecture : Monique de Lagontrie