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Sur "Le phallus c'est la consistance du Réel" (J.Lacan, RSI), texte de Virginia Hasenbalg
"Le phallus c'est la consistance du Réel" Jacques Lacan, RSI
Virginia Hasenbalg
Il est peut-être inimaginable pour ceux qui ne tricotent pas de se faire une idée de ce que j'appellerai sans détours la jouissance de tricoter.
Ce passe-temps féminin est souvent accueilli avec condescendance de la part de ceux qui assument la nécessaire articulation des concepts. Disons qu’il est toléré à la même enseigne que les soi-disant balivernes que véhiculent la presse dite féminine.
Heureusement Descartes a su à son époque rappeler l’importance du métier d’artisan lorsqu’on se propose d’entrer dans le monde du savoir.
Il y a une cinquantaine d’années, tricoter était utile. Et cette utilité justifiait sa pratique. C’était un moyen de production comme un autre. Les femmes pouvaient produire un objet à valeur d’usage, sur mesure, de la couleur au choix.
L’industrialisation en premier, et la mondialisation ensuite ont rendu presque caduque cette justification. Le tricot à la main a perdu sa raison d’exister. Et pourtant la pratique n’a pas complètement disparu. Que ce soit au Bon Marché, ou à La Droguerie, pour ne nommer que des magasins prestigieux, la variété et la quantité de laines en pelotes et en écheveaux étonne le néophyte. Pourquoi? Parce que tricoter est une jouissance.
S’agirait-il du vieux motif inconscient évoqué par Freud?
«A la pudeur, qui passe pour une qualité féminine par excellence mais qui est bien plus conventionnelle qu’on ne pourrait le croire, nous attribuons l’intention initiale de masquer le défaut (Defekt) de l’organe génital. (...) On estime que les femmes ont apporté peu de contributions aux découvertes et aux inventions de l’histoire de la culture mais peut-être ont-elles quand même inventé une technique, celle du tressage et du tissage. S’il en est ainsi, on serait tenté de deviner le motif inconscient de cette réalisation. C’est la nature elle-même qui aurait fourni le modèle de cette imitation en faisant pousser, au moment de la puberté, la toison pubienne qui cache les organes génitaux. Le pas qui restait encore à franchir consistait à faire adhérer les unes aux autres les fibres qui, sur le corps, étaient plantées dans la peau et seulement emmêlées les unes avec les autres ».
S.Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio essais, p.177.
S’agit-il donc de masquer le défaut, le manque?
En tout cas, Lacan lui aussi, attribue aux femmes un savoir-faire équivalent.
« Je vous ai déjà dit que la femme, (...) que la femme ça n’existe pas, mais une femme, ça… ça peut se produire, quand il y a nœud, ou plutôt tresse. Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’être parlant mâle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulé par ces trois catégories qui l’étouffent ». Les non dupes errent, leçon du 15 janvier 1974, p.100
Elles tressent mais ce n’est pas sûre qu’elles sachent quel est le bon moment pour s’arrêter:
«...Cette tresse, il n’est pas du tout forcé qu’elle sache que ça ne soit qu’au bout de six que ça tienne le coup pour faire un nœud borroméen ».
J. Lacan, Les non dupes errent, leçon du 15 janvier 1974, p.98
On pourrait alors faire l’hypothèse que si elles ont du mal à s’arrêter, c’est parce que c’est drôlement plaisant. C’est dans ce sens qu’on lit la remarque de J. Scheid et J. Svenbro lorsqu’ils citent des travaux sur le Navahos.
« (Nous sommes restés) fidèles à telle coutume des Indiens Navahos, qui veut que l’on se consacre au tissage avec la plus grande modération et qui prescrit même des cures contre les excès au métier. La même sagesse Navaho recommande d’ailleurs aux tisserandes de ne pas terminer complètement l’ouvrage, mais de laisser quelque part une ouverture ».*
J. Scheid et J. Svenbro, Le métier de Zeus, éditions Errance
*Many women will not weave more than about two hours at a stretch; in old days unmarried girls were not allowed to weave for fear they would overdo, and there is a folk rite for curing the results of excess in this activity. Closely related to this is the fear of completely finishing anything: (...) the weaver leaves a small slit between the threads.
Cl. Kluckhohn et D. Leighton, The Navaho, éd. revue par L.H.Wales et R. Kluckhohn, The Natural History Library & Doubleday Anchor books, 1962, p. 306)
* «Beaucoup de femmes ne tissaient pas plus qu’à peu près deux heures d’un coup; dans les vieux temps les filles célibataires n’avaient pas la permission de tisser par crainte qu’elles exagèrent, et il y a un rite pour guérir des effets d’un excès dans cette activité. En relation avec ceci, il y avait la crainte de finir complètement quelque chose: (...) le tisserand laissait toujours une petite fente entre les fils».
Mais de quelle jouissance s’agit-il?
Il y a certes l’évocation constante de l’objet aimé et absent. Il est entouré in absentia. On ne tricote pas pour n’importe qui. En attendant le retour d’Ulysse, qu’est-ce qu’elle tricote Penelope? Tricote-elle pour Ulysse? Pas du tout, elle tricote le linceul de son beau-père. Invoque-t-elle par là la mort du père de son homme, comme une promesse de jouissance? Il faudra relire le texte.
Il y a des analystes qui tricotent. Il se peut que l’écoute transforme le flot continue de ce qui est dit en une succession discrète de signifiants, et dans cette transformation, et que le fil consistant du dire du patient fasse «texture». 1+1+1 signifiants ou mailles s’enchaînent.
Et lorsqu’on finit le rang, et que l’on doit retourner le tricot, ne fait-on pas un demi-tour comme celui de la bande Moebius? On retourne un ouvrage quand on finit de tricoter un rang.
(J’ignore si les gauchers ou gauchères tricotent dans le sens inverse. Cela devrait être tout à fait possible) .
Ce retournement du tricot suggère un petit exercice de topologie:
Supposons que l’on ne puisse pas retourner l’ouvrage. Que pour des raisons x, les aiguilles droite et gauche doivent rester fixes. Est-il possible de continuer l’ouvrage si le tricoteur se déplace dans l’espace en allant de l’autre côté du tricot, un peu comme Alice quand elle se déplace de l’autre côté du miroir?
Est-ce que la main droite va retrouver son aiguille en état de travail, c’est-à-dire vide, afin d’accueillir les mailles qu’elle va une à une tricoter?
Comme tous les exercices de topologie, ce n’est pas «évident» de répondre. La réponse c’est oui.
Cela veut dire qu’en tricotant on fabrique un spin, à l’image de celui de la chaîne de l'ADN. Ca tourne sur lui-même. Et ce spin est strictement équivalent au déplacement du corps dans l’espace en tournant autour du tricot.
Le premier spin est celui du filage: pour fabriquer un fil à partir d’un flocon de laine, de coton, de soie, il faut dégager un bout et le faire tourner sur lui-même. Spin en anglais veut dire «filer» la laine, le coton, etc.
Cet amusement m’a rappelé la notion d’équivalence décrite par Jeanne Granon-Lafont (La topologie ordinaire de Jacques Lacan, éd. Point hors ligne). Et il permet de saisir quelque chose qui m’avait beaucoup intéressée déjà à l’époque de la parution du livre: un objet topologique n’est pas dans l’espace, mais il est l’espace - comme les spins qu’on fait sur le tricot (que le tricoteur perçoit dans l’enroulement des fils à tricoter) seraient équivalents au déplacement autour du tricot s’il était fixe.
Cette distinction est importante par rapport au fantasme impliqué dans la géométrie euclidienne: un espace plus ou moins accueillant y est implicite, comme le sac du Moi de Freud, ou le ventre maternel où macère l’obsessionnel.
Mais ces questions sont dilatoires par rapport à la question centrale de ce topo. Qu’est-ce que la jouissance de tricoter?
Poser cette question est une introduction à une hypothèse de lecture du séminaire RSI où Lacan situe ce qu’il en serait de la consistance réelle du phallus, qui rendrait compte d’une façon très explicite de la jouissance de tricoter.
Il me semble que Lacan aborde d'une façon nouvelle ce qu'il en serait de l'imaginaire. « Il n'y a pas d'imaginaire qui ne suppose une substance, et fait étrange, la question du réel est posée secondement ». (RSI, éd. ALI, page 31)
Et il avance tout de suite que le nœud fait exception: les trois tiennent ensemble. Le mot consistance vient de consistere en latin qui signifie « se tenir ensemble » (Petit Robert).
Et il me semble que c’est une grande difficulté propre au nœud que de ne pas poser le réel secondement, c’est-à-dire de le poser d’emblée sans l’appui de la substance supposée d’un imaginaire posée au préalable.
Il dira plus loin que « le phallus c'est la consistance du réel, et qu'il serait l'abord premier de la consistance ».
Un autre effort par rapport à la difficulté posée par la consistance comme supposition d’une substance est évoqué par Lacan lorsqu’il dit « tout abord du Réel est tissé par le nombre, il y a dans le nombre une consistance (...) pas naturelle du tout ».
Il dira que sa démarche consiste à faire abstraction de la consistance comme telle. Et il ajoute: « ça ne s’est jamais fait avant ». On a affaire à une consistance réelle. Et curieusement il va la définir comme autre chose que celle qui se définit par la non-contradiction. C’est la démarche de Gödel, qui définit un système consistant lorsqu’il respecte le principe de non-contradiction. Peut-on dire qu’il débusque l’imaginaire dans le fonds même de logique binaire, où le deux serait encore lesté de spéculaire? Les travaux de Gödel avaient amené Lacan à définir le réel comme «l’impossible à écrire p et non-p» dans le séminaire précédent. Il semblerait faire aussi partie de l’imaginaire pour Lacan quand il dit que la consistance réelle n’est pas définie par la non-contradiction. Il décrit la « figure du nœud comme quelque chose qui a une consistance réelle, puisque c'est ça qui est supposé. C'est une corde, et ça tient ».
Il s’agit d’avoir dans la main, dit-il, « cette corde comme fondement supposé de la consistance », dans ce qui la distingue de la ligne géométrique.
Les mathématiciens ont mis du temps à la concevoir cette ligne comme pouvant être dépourvue d’une quelconque tangente qui viendrait justement lui donner de l’épaisseur. Ils ont mis du temps à la concevoir dans sa continuité, sans épaisseur. Quelque chose de la consistance de la corde s’imposait à eux, malgré eux ?
Il reviendra plus loin sur Gödel, sur la question de la consistance : « Qu’est-ce que peut être supposer, puisque le terme de consistance suppose celui de démonstration, qu’est-ce que peut-être supposer une démonstration dans le Réel ? Rien d’autre ne le suppose que la consistance dont la corde est le support. La corde est le fondement de l’accord ».
« La corde devient le symptôme de ce en quoi le symbolique consiste ».
Et en évoquant la sortie un peu prématurée de ce signifiant symptôme il dira que le symbolique est ce qui « de la consistance fait métaphore la plus simple » : montrer la corde, tenez bien la corde, etc...
Ces lignes suffisent peut-être à donner une idée de ce que la corde dans le nœud ne renvoie pas tant à sa substance matérielle mais qu’elle est métaphore de la consistance réelle, que Lacan rattachera plus loin au phallus. « Le réel c’est la jouissance qui ek-siste au phallus, à la consistance réelle du phallus ». Autrement dit, ce qui entoure cette corde qu’on peut tenir dans la main.
Avec ces nouveaux frayages, Lacan m’a permis de comprendre pourquoi il y a des femmes qui aiment tant tenir entre leurs doigts ces consistances à filer, tisser, tricoter... et en faire des textures.
La nomination imaginaire, à quoi ça sert? texte d'Angela Jesuino
La nomination imaginaire, à quoi ça sert ?
« Trop tard pour les origines il ne reste que l’avenir »
Fabienne Jacob
Je vais essayer d’aller directement au cœur de mon propos et ce d’autant plus que nous avons avec Jeanne Wiltord qui vient d’intervenir, des point communs et des points de divergences car les différentes colonisations - française aux Antilles, portugaise, au Brésil - ne produisent pas les mêmes effets.
Au fond j’ai deux questions, ce qui me semble être déjà largement suffisant. La première est celle-ci : par quel effet de nouage une société tient ? Comment on noue réel et symbolique dans les sociétés issues de la colonisation et quel part l’imaginaire prend dans ce nouage ? La deuxième est la conséquence de la première: pour écrire cette clinique subjective et sociale à laquelle nous avons affaire, il nous faut un nœud à trois ou un nœud à quatre ?
Voilà les questions de départ.
Si nous partons du nœud à quatre la question se double de celle-ci : qu’est-ce qui peut venir faire nomination dans ce type de société et avec quels effets pour le nouage Réel, Symbolique, et Imaginaire? Est-ce que la nomination imaginaire proposée par Lacan à la fin de RSI - et pas reprise après - est susceptible de venir éclairer par son écriture, la clinique qui est en jeu ? Quelle est son efficace ? Qu’attrape-t-elle dans son filet ? A quoi ça sert ?
Voilà l’enjeu.
Pour étayer l’hypothèse que la nomination imaginaire est celle qui peut prévaloir dans la clinique de la nomination au Brésil, je vais soulever seulement 2 points :
1- la prévalence du prénom en détriment du nom
2- la prégnance du corps et du corps dans sa jouissance dans le lien social.
En ce qui concerne le Brésil c’est le prénom qui vient faire nomination pour un sujet, voire l’inscrire dans une lignée. On peut trouver dans une même fratrie des prénoms qui commencent avec la même lettre, ou alors des prénoms qui varient à peine d’une lettre, ou encore des prénoms inventés à partir des bouts des prénoms du père et de la mère et ainsi de suite. On peut aussi avoir le cas de figure où le patronyme se substitue au prénom et fonctionne comme tel. Le prénom prévaut à chaque fois sur le nom. Il y a bien sur des raisons historiques à cela et nous avons déjà consacré quelques séances de travail à la Maison de l’Amérique latine à ces questions qui ont trait entre autres au traitement du nom et sa transmission chez les esclaves et chez les marranes. Je ne pourrais pas reprendre tout ce développement ici aujourd’hui.
Mais prenons un exemple de notre actualité :
Nous avons élu un président de la République en votant pour un sobriquet : LULA qui d’ailleurs a dû être inscrit par la suite dans son nom de famille pour que l’élection puisse avoir valeur légale. Ce sobriquet est d’ailleurs très courant au Brésil pouvant être attribué à tous les Luis, qui est le prénom de l’ex-président.
Nous pouvons mesurer l’impact politique d’une telle modalité de nomination qui a certainement œuvré pour la popularité de Lula en donnant un socle à son charisme. Nous pouvons soulever l’hypothèse que c’est grâce à cette modalité de nomination que le peuple brésilien a pu se trouver dans une proximité imaginaire avec le chef de la nation et se reconnaitre en lui.
Nous pouvons également mesurer l’impact social de ce type de nomination. Le privilège accordé au prénom en détriment de la fonction symbolique du nom balaye du même coup la généalogie, l’origine, l’histoire, le lieu. Cela facilite surement un certain modèle d’intégration qui est le nôtre et qui ont peut résumer ainsi : « nous sommes tous brésiliens » et ce, je dois dire, dès la première génération. De ce fait, il me semble, nous sommes moins enclins à des revendications communautaires. D’ailleurs on peut faire l’hypothèse que Brasil est somme toute le seul patronyme qui vaille. Et pourquoi pas ? Selon Caetano Veloso, chanteur et grand poète brésilien « Le Brésil est avant tout un nom…Ce nom me parait non seulement beau mais j’ai de lui depuis toujours une représentation interne une et satisfaisante » Cela explique peut-être notre grande susceptibilité et notre amour de la « brasilianité ». Nous pouvons penser ici à un coup de force de la nomination qui sert à instaurer le Un imaginaire de la nation.
Quid de l’impact pour le sujet ? A quoi ça sert encore une fois ? Ca sert à nouer Réel et Symbolique par un faux trou imaginaire. Quelles en sont les conséquences ?
Ce qu’il faut savoir pour que cela ne vous paraisse pas trop abstrait, c’est que nous sommes ici dans un champ clinique qui est celui des identités mouvantes où on peut légitimement se demander où est passé le point fixe. Ce que j’ai envie d’avancer tout de suite quittes à mieux l’argumenter après, c’est qu’ici le point fixe ne s’annonce pas du côté du signifiant.
La nomination comme le reste, est instable et n’obéit pas à des coordonnées fixes. Elle est mobile comme l’identité et le corps. Nous sommes toujours en quête d’une nouvelle nomination, d’une nouvelle identité, d’un nouveau corps.
Cette quête d’une nouvelle nomination, d’une nouvelle filiation fait l’essor des diverses formes de religion au Brésil. Cet appel incessant au religieux vient témoigner de l’espoir que nous gardons d’acquérir enfin la filiation qui convient, toujours sous le même modèle : nouvelle nomination en langue étrangère de préférence, nouvelle famille spirituelle, nouveaux ancêtres, nouvel appel à un père imaginaire, avec à la clef la possibilité de voir son corps possédé par la divinité elle-même. Que ce soit du côté des religions afro-brésiliennes comme le candomblé avec la transe, du côté du pentecôtisme à la brésilienne avec le parler en langues et l’exorcisme pour tous, ou plus récemment et surprenant encore, du côté de l’adhésion des brésiliens à l’islam - le schéma se répète.
Cela témoigne certainement de notre mode d’abord du symbolique, autrement dit de nos efforts de l’imaginariser. Effet sans doute de ce que la nomination imaginaire nous propose comme nouage, c'est-à-dire qu’elle viendrait nouer Réel, Symbolique et Imaginaire sans que le Symbolique vienne mordre sur le Réel, sans qu’une place soit aménagée au manque.
Passons à la question du corps : Pourquoi cette mise en jeu du corps en permanence dans notre culture ?
Nous avons à faire à un corps qui prend toute la place, un corps à tout faire, et qui vient inhiber le symbolique dans sa fonction. Cette inhibition par le corps, cette « intrusion de l’Imaginaire du corps qui vient barrer le fonctionnement symbolique » comme nous précise Marc Darmon, nous parait prévalent. Sinon comment comprendre que le corps soit élu comme lieu d’inscription de la filiation et du nom propre comme nous montrent les tatouages de plus en plus fréquents sur les corps de toutes les classes sociales ?
Mais au fond de quel corps s’agit-il? De quoi est-il fait ? D’une incorporation imaginaire du signifiant ce que je nomme dévoration du signifiant? Le corps serait ici « pas tout » pris dans le langage et de ce fait offert à toutes les transformations, à toutes les chirurgies esthétiques, à toute altération du circuit pulsionnel. Un corps à tout faire, traité comme image et qui servirait lui, dans sa jouissance, de seul point fixe ?
Vous voyez que ce nœud à quatre peut bien nous servir. La nomination imaginaire peut nous aider à lire une clinique où de toute évidence l’imaginaire prend le dessus, c’est le cas de le dire.
Mais si nous tenons compte de notre naissance moderne, de notre métissage, de notre polythéisme, de notre syncrétisme, de notre gout immodéré pour la dévoration, autrement dit, si nous tenons compte de tous nos déboires déjà à la naissance avec le Un , nous pouvons nous poser la question de savoir si pour rendre compte de ce lien social - qui non seulement tient et nous tient mais qui également nous promeut à la pointe de la modernité et au devant de la scène économique internationale - il ne faudrait pas envisager l’écriture d’un nœud à trois.
J’ai essayé d’écrire ce nœud, mais je n’ai pas réussi. Preuve d’une part que le nœud résiste, qu’il est une structure et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Il est vrai qu’avec le nœud nous sommes invités à inventer, mais il ne faut pas confondre invention et imaginarisation du nœud, fut-ce au prétexte de le faire « coller » à une clinique. D’ailleurs ce nœud à trois je ne sais pas si l’on peut l’écrire, et c’est bien ça la question.
Je vais donc m’appuyer sur le nœud que Jean Brini a proposé lors des dernières journées sur l’invention en topologie pour la clinique :

Je reprends ce nœud car il a plusieurs points d’écriture qui m’intéressent. Ces points concernent notamment les champs des jouissances, le place du sens et aussi le fait que les trois consistances ne sont pas dénouées, elles sont dissociées, ce qui n’est pas la même chose et donc n’ont pas les mêmes conséquences cliniques.
En ce qui concerne le champ de la jouissance phallique, je cite Brini, « il n’est plus coinçable, il est réduit à un simple enlacement I-R ». Brini précise : « l’absence de rond symbolique du côté de qui reste de la jouissance phallique rend, nous semble-t-il, compte de l’impossibilité d’une inscription qui fasse limite »
En ce qui concerne le champ de la jouissance Autre, « JA et a sont donc susceptible sans que rien ne vienne faire limite, de recouvrir tout le champ de l’imaginaire à l’exception du champ du sens qui reste intact dans cette opération »
Voilà les points d’écriture de ce nœud qui peuvent rendre compte de certains aspects de la clinique au Brésil comme j’ai essayé de vous rendre sensibles.
Qu’est-ce qui pose problème alors?
Deux points :
1) le fait que dans cette écriture du nœud à trois c’est le rond du Réel qui vient surmonter le rond de l’Imaginaire alors qu’à mon sens en ce qui concerne le lien social et la subjectivité au Brésil il faudrait pouvoir écrire un nœud où c’est le rond de l’Imaginaire qui viendrait surmonter celui du Réel.
2) La possibilité que le rond du Symbolique glisse sur le rond de l’Imaginaire, car encore une fois il faudrait pouvoir écrire le contraire : que le rond du Symbolique puisse venir se glisser sous le rond de l’Imaginaire.
Pourquoi ?
Parce qu’il me semble que notre façon de tenir résulte d’un nouage qui permet à la fois d’imaginariser le symbolique et d’être dans cette tentative inlassable d’attraper le réel par l’imaginaire.
D’autre part, parce qu’il me semble que ce recouvrement par le rond de l’Imaginaire du rond du Réel et du Symbolique peut mieux rendre compte de la plasticité dans laquelle nous fonctionnons que ça soit du côté du corps très tôt voué à la chirurgie esthétique, au service d’une image toujours à parfaire, en métamorphose permanente - baroque oblige - que du côté de la nomination et de l’identité y compris sexuelle.
La différence entre le nœud proposé par Brini et celui qui j’aurai voulu écrire est peut-être aussi une façon d’écrire une différence importante entre les « occidentés » comme disait Lacan et les « américains », à savoir entre ceux pour qui le Nom du Père s’est détricoté en cours de route et ceux qui sont déjà née en plein déclin.
Autrement dit en Europe, c’est le « discours » scientiste et de l’économie libérale qui vient détricoter ce que le Nom du Père avait nouée auparavant alors que dans les Amériques, du fait même des conditions historiques de la colonisation, nous sommes nés modernes et du même coup de plein pied avec l’économie de marché, avec l’empire de l’objet et avec le déclin du Nom du Père.
Si ce nœud à trois peut trouver son écriture, cela nous permettrait de lire la clinique subjective et sociale au Brésil autrement que dans une lecture déficitaire du symbolique et nous permettrait également de déplier autrement les effets produits par cette prégnance de l’imaginaire.
Voilà plutôt la série des questions que je voulais vous soumettre et qui peut nous aider à réfléchir bien au delà du Brésil de la nécessité du nœud à quatre ou du nœud à trois pour écrire la clinique qui est la nôtre aujourd’hui, ici et là-bas.
Angela Jesuino
Traumatisme, colonisation et topologie, texte de Jeanne Wiltord
ALI - Journée sur la topologie
23 Juin 2012
Traumatisme colonisation topologie.
Quand au 16ème siècle les colonisateurs sont arrivés de la Métropole dans les îles des Caraïbes qui vont s’appeler Martinique et Guadeloupe et vont devenir départements français en 1946, ils se sont trouvés confrontés à ce qui n’était pas pour eux une réalité familière mais un Réel angoissant. L’angoisse nous dit Lacan, est un affect qui ne trompe pas et indique la rencontre avec la jouissance hors-sens du Réel. Il leur fallu nommer ce Réel pour le maîtriser et le rendre familier.
La nomination est une opération qui n’a rien à voir avec la communication. Nommer implique que la « parlotte » (c’est à dire le symbolique) se noue au Réel.
Au delà de l’effet d’apaisement qu’a pu avoir pour les colons la nomination de lieux, de la flore à partir de noms qui leur étaient familiers, la nomination des parlêtres s’est effectuée à partir d’une différence visible du corps, la différence de couleur de peau.
Je vous propose mes interrogations et mon hypothèse à propos des questions complexes que pose cette modalité de nomination fondée sur une distorsion des lois symboliques du langage et de la parole. Les mots « noir » et « blanc » y ont en effet perdu leur qualité de signifiant pour devenir des signes désignant des êtres parlants, « les Noirs » et « les Blancs ». Aux Blancs, les colons, a été attribuée une valeur phallique imaginaire, quant aux Noirs, tous transbordés de pays d’Afrique subsaharienne, privés de leurs supports symboliques et dont la couleur de la peau était devenu le stigmate de leur condition esclave, ils se sont trouvés mis en position de rebut. À la différence de l’esclave antique, dans la structure capitaliste de production sucrière l’esclave n’est pas détenteur d’un savoir et son corps tout entier vient en position de plus-de-jouir, rebut remplaçable par de nouveaux corps d’esclaves.
Cette bipartition coloniale ségrégative, conséquence de la mise à mal du lieu symbolique du langage, a structuré les relations sociales coloniales sur un mode paranoïaque où la promotion au lieu de l’Autre d’un objet pulsionnel, le regard est venue parer à « une dégénérescence catastrophique du Nom-du-Père » dans son rapport au désir de l’Autre.
Il n’est pas possible de parler de pacte symbolique ni de structure discursive quand le trait qui fonde la différence entre les parlêtres est prélevé à partir d’une apparence physique et que la visée est de constituer des groupes sociaux d’une couleur homogène, séparés par l’invention d’une « ligne de couleur » ségrégative dont la consistance imaginaire a été institutionnalisée par les textes de loi du pouvoir central
(Le Code noir de 1685 en est le plus célèbre).
Les noms de famille n’auront pas été épargnés par cette racialisation. De nos jours ils n’ont pas cessé d’être le lieu d’enjeux qu’il n’est pas possible d’élucider sans articuler la problématique du nom au processus de racialisation et à la visée ségrégative qui ont structuré ces sociétés coloniales.
Avec la mise en esclavage, les noms africains supprimés étaient remplacés par des numéros qui permettaient une comptabilité précise des esclaves transbordés. À l’arrivée dans les colonies, un nom-prénom à consonance française et non transmissible leur était attribué. Avec les affranchissements individuels puis avec l’abolition de l’esclavage en 1848, des noms de famille transmissibles, inscrits à l’État-Civil ont été attribués. Choisis en majorité dans l’onomastique française mais aussi dans la mythologie grecque, romaine, ils ont été souvent créés par des inversions de lettres du patronyme du géniteur blanc.
Dans le groupe des colons la transmission patriarcale du nom de famille a été la règle. Mais si dans une organisation patriarcale, le nom de famille transmis par un père est un élément d’inscription symbolique dans une lignée, dans ces sociétés coloniales la non transmission du nom d’un Blanc aux enfants qu’il a eu hors - mariage avec une Noire était une règle à laquelle certains textes de loi ont pu donner consistance en interdisant à des non-Blancs de porter des noms de famille de Blancs. Dans le groupe des békés, descendants des colons, la pureté raciale reste actuellement une condition de la respectabilité attachée au nom de famille. Ces enjeux imaginaires dont les noms de famille sont le lieu, ne manquent pas de donner une certaine « couleur » au patriarcat dont se réclame ce groupe où la non transmission du nom patronymique aux enfants nés des relations hors mariage avec des femmes non-Blanches reste la règle.
La persistance d’une telle règle relève t-elle de la contrainte structurelle qui a fondé l’économie subjective en nouant possibilité de donner nom et couleur de la peau ? Cette contrainte structurelle aurait-elle comme conséquence de maintenir les femmes Noires en position d’Autre de jouissance pour les hommes du groupe des békés ?
La couleur de peau est ainsi devenu un lieu d’érotisation où la rencontre sexuelle entre un homme et une femme pourrait se donner à voir. Elle reste un élément déterminant (souvent non explicite) pour attribuer le nom « père » à un homme et la stratégie encore privilégiée de nos jours par les femmes non békés pour « sauver la peau » de leurs enfants est de choisir des partenaires sexuels clairs ou blancs de peau. Le premier regard porté par les femmes sur un enfant qui vient de naître, vient scruter les parties de son corps où pourra se repérer la couleur de peau qu’il aura quand il deviendra grand.
Au cours d’un débat télévisé récent, à un journaliste de l’Hexagone qui
l’interrogeait pour tenter de comprendre la place insistante et pour lui énigmatique, qu’occupaient les békés en Martinique, une journaliste martiniquaise a répondu : « Mais ça se voit que nous sommes tous descendants de békés ». La paternité ça se voit… Ça ne cesse pas de se voir.
L’écriture de la colonisation que Charles Melman a proposée « confirmerait la dualité Maître Esclave à jamais » ce qui selon lui « est extrêmement désespéré »… Ceux qui sont conduits à travailler à la transmission de la psychanalyse dans ces sociétés seraient-ils donc condamnés au désespoir ?
La structure discursive paraît en effet ne pas pouvoir rendre compte de la structure des relations dans ces sociétés coloniales restées marquées par la jouissance du traumatisme inaugural, violence de la relation coloniale entre les maîtres et les esclaves restée non symbolisée. L’opération de nomination qui les a structurées et l’élaboration que fait Jacques Lacan de cette opération dans le séminaire RSI, m’ont paru pouvoir nous permettre de réfléchir aux questions complexes que les psychanalystes peuvent se poser à partir de leur pratique.
Quelle nomination a été nécessaire pour parer aux désarrois traumatiques inauguraux de cette colonisation, à la disjonction du nouage borroméen à trois qui en a été la conséquence pour les africains transbordés et à la dégénérescence catastrophique du Nom-du-Père que les colons ont eu à affronter ? Comment nommer l’opération de nomination qui a pu opérer un nouage borroméen en prenant le corps comme référent ?
Dans le séminaire RSI, Lacan introduit le nœud borroméen à quatre où Réel, Imaginaire et Symbolique sont noués borroméennement par le Nom-du-Père, quatrième rond en plus qui fait nomination et les distingue.
Ce nouage à quatre pourrait selon moi rendre compte de la possibilité de nouage borroméen des trois catégories, Réel, Symbolique et Imaginaire, dans une situation de violence coloniale. La clinique, où les effets de la transmission du phallus par donation maternelle sont repérables par les psychanalystes, ne renvoie en effet pas à une nomination symbolique où le Nom – du - Père est un opérateur central comme porteur du phallus, « signifiant capable de donner un sens au désir de la mère ». Cette nomination symbolique, conjointe par Lacan au trou du symbolique implique le pouvoir de la métaphore, comme l’a rappelé Pierre - Christophe Cathelineau.
Dans son élaboration de la fonction de nomination du père, Lacan a d’abord défait dans le séminaire « Un discours qui ne serait pas du semblant », le lien freudien entre le
Nom – du - Père et la métaphore paternelle qu’il avait maintenu dans ses premiers séminaires et a fait porter l’accent sur le père comme nom. Le père ne se confond plus avec le porteur de phallus. « Le Nom-du-Père… c’est le phallus bien sûr mais c’est tout de même ce qui est nommé père » (Un discours…, 179).
Avec le séminaire RSI, le Nom-du-Père n’est plus seulement le nom donné au
père, c’est aussi le nom donné par le père. La fonction du père est de nommer, « donner un nom aux choses » devient une fonction radicale à laquelle Lacan « réduit le NDP » 11.3. 75(109).
Dans un premier temps Lacan fait supporter cette opération de nomination par « le seul trou qui soit sûr », le trou du symbolique « en quoi consiste l’interdit de l’inceste ». « Il faut du symbolique pour qu’apparaisse individualisé dans le nœud ce quelque chose que j’appelle le Nom-du-Père . Ce qui ne veut rien dire que le père comme nom… non seulement le père comme nom mais le père comme nommant » (15.4.75, 160). L’opération de nomination symbolique relève t’elle de l’intervention d’une personne de la réalité ? Ne relève t’elle pas de ce qu’accomplit le jeu symbolique de la langue ?
Après avoir introduit la fonction nommante du père (15.4.75, 160) Lacan revient
à la question qu’il a posée dès la leçon du 11.2. 75, (84). Cette question est l’enjeu du séminaire et concerne « ce qui peut unir le Symbolique, l ‘Imaginaire et le Réel,… partant de leur disjonction conçue comme originaire ». « Je poserai, si je puis dire, cette année la question de savoir si quant à ce dont il s’agit, à savoir le nouement de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel, il faille la fonction supplémentaire… d’un tore de plus, dont la consistance serait à référer à la fonction dite du Père ».
Avec la pluralisation des Noms-du-Père, « Les Noms-du-Père c’est ça… C’est ça les Noms-du-père, les noms premiers, R,S,I en tant qu’ils nomment quelque chose… », Lacan opère un renversement à propos de la fonction de nomination par le Père et met en question la nomination comme liée au seul symbolique. Le quatrième tore en plus, celui de la nomination, permet de nouer de façon borroméenne Imaginaire, Symbolique et Réel, en venant se coupler à chacun des trois ronds ce qui selon Lacan rend possible trois Noms-du-Père, Réel, Symbolique et Imaginaire et trois modalités pour « la parlotte » de nommer le Réel. Ces modalités se déclinent dans les trois registres, Nomination symbolique, Nomination imaginaire, Nomination réelle mais elles ek-sistent toujours au Réel. Si Lacan a dans un premier temps couplé la nomination au seul rond du Symbolique, « la nomination c’est la seule chose qui fasse trou », avec la pluralisation des Noms-du-Père il ajoute « peut être ces NDP, pouvons nous spécifier que ce n’est pas après tout que le Symbolique qui en a le privilège, qu’il n’est pas obligé que ce soit au trou du symbolique que soit conjointe la nomination » 15.4 (163) comme l’indique la Bible à propos de cet extraordinaire machin qui est appelé Père ». L’opération de nomination ne relèverait donc pas que du symbolique « comme il semble apparemment ».
N’est-ce pas là une question que Lacan continue de se poser à propos dit-il « des choses qui m’intéressaient depuis longtemps», qui est restée pendante avec l’interruption en 1963 de son séminaire « Les Noms-du-Père » et qu’il reprend dans le séminaire « RSI » (85) ? Ma lecture de ce passage m’a conduit à m’interroger à propos « des idées de la suppléance » qu’il y évoque. Lacan fait-il là référence au Nom-du-Père, quatrième rond en plus, nécessaire pour un nouage borroméen ? N’est-ce pas à des structures non névrotiques qu’il pensait quand il évoquait dans ce séminaire les « idées de la suppléance » qu’il avait en 1963 quand il a parlé des Noms-du-Père?
Avec la colonisation qui se fonde sur un esclavage racialisé, une nomination a été ré - inventée dont le référent n’est pas le Réel défini par Lacan comme l’impossible, mais un élément de l’image du corps. Cette nomination a donné lieu de la part des colons à une véritable frénésie de classification (la plus célèbre a été établie par un colon de Saint-Domingue, Moreau de Saint-Méry). Elle visait à nommer les parlêtres à partir des différences repérables entre les quantités, « les parts », de couleur de peau blanche et noire évaluées par des calculs mathématiques précis. Il s’agit « pour ne pas se confondre », de produire une série (potentiellement infinie) de nominations qui permettrait de nommer du Blanc à partir de l’exclusion du pas-Blanc. Quand du fait des métissages ces différences n’étaient plus perceptibles par l’oeil, le principe généalogique restait un recours déterminant pour affirmer sur 7 générations la pureté de la race. Réduite à quelques catégories, ce mode de nomination se perpétue aux Antilles où il maintient une hiérarchie, souvent explicite, qui continue de valoriser la couleur de peau blanche par rapport à la noire en articulant de façon complexe et subtile la couleur de la peau aux positions sociales et à des représentations imaginaires de la sexualité (en particulier féminine).
Cette modalité de nomination qui prend comme référent « ce qui s’individualise du support pensé du corps » (13.5.75, 177), Lacan l’appelle Nomination imaginaire (Ni). Il en donne quelques éléments dans la dernière leçon du séminaire et n’en reparlera pas l’année suivante, en dépit de ce qu’il annonce dans RSI.
C’est chez les logiciens qu’il prend un exemple de cette Ni, où « la référence concerne expressément ce qui s’individualise du support pensé des corps » (177). La nomination qu’opèrent les logiciens est une nomination imaginaire qui n’a pas comme référent le Réel lacanien défini comme impossible mais ce qu’ils imaginent d’un Réel qu’ils pourraient enfin saisir.
La droite infinie dont se supporte la Ni fait faux-trou avec le rond de l’Imaginaire et entraine un déploiement à l’infini de l’Imaginaire qui fait intrusion et tend à recouvrir le rond du Symbolique.
Avec la Nomination imaginaire, le nouage borroméen de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel se fait par un aplatissement du rond de l’Imaginaire du nœud borroméen à trois (donc par un écrasement du trou de l’Imaginaire du nœud borroméen à trois) qui vient se coupler avec le 4ème rond en faisant un faux trou pour rendre ainsi possible le nouage borroméen avec le Réel et le Symbolique.
Mais Lacan semble revenir sur sa possibilité de faire nomination, elle « ne nomme pas quoi que ce soit de l’Imaginaire mais fait barre, inhibe le maniement de tout ce qui ce démontre, de tout ce qui, articulé comme Symbolique fait barre au niveau de l’imagination même ».
Il ne me paraît pas sans importance d’insister sur « le gain » trouvé dans l’inhibition par le sujet confronté à une angoisse majeure. L’analyse du petit Hans en est un exemple.
Quelles sont les conséquences sur la constitution de l’image du miroir de la consistance de ce nouvel Imaginaire mis en place avec le faux-trou ? La hantise d’une apparence à fabriquer pour la donner à voir, n’aurait-elle pas pour fonction de tenter de faire tenir une image précaire que menace la virulence d’un regard toujours prêt à surgir au lieu de l’Autre ?
La Nomination imaginaire vient du symbolique et fait dit Lacan « un certain effet dans l’Imaginaire », effet d’inhibition là où ça fait corps. L’inhibition est toujours une affaire de corps. Cet effet d’inhibition n’est pas sans conséquences sur la façon dont le symbolique affecte le corps, c’est à dire sur la structuration des orifices du corps en trous. Comment est structuré pulsionnellement un corps ainsi « troué » ? Je pense là à la peau lieu d’érotisation majeur, à la fréquence des lésions cutanées, aux réactions d’extrême anxiété que la moindre tache cutanée déclenche.
Comment opère le coinçage de l’objet a quand le Symbolique est ainsi recouvert par l’Imaginaire ? Je pense à ce qui peut s’entendre des patients antillais à propos de l’usage difficile pour eux de la langue créole pendant leur analyse, difficulté dont il est rare qu’ils arrivent à rendre compte autrement que dans ces termes : « j’ai honte de dire ça en créole » ; « langue mal élevée » disait un enfant, ce qui vient en écho aux propos d’un adulte, « c’est une langue trop proche, trop immédiate ». Je pense aussi à ces manifestations de souffrance de nourrissons, appelées en Martinique « an blès » qui restent énigmatiques aux médecins et sont en général traitées par les quimboiseurs. La souffrance des corps résisterait t’elle à la représentation qu’en propose la médecine ?
Si avec la Nomination symbolique le sujet peut trouver un heim fiable dans le Réel, avec la Nomination imaginaire, le lieu du sujet dans le Réel est incertain, angoissant, « filliable » comme le disait un homme. La couleur ça soude mais ça offre au sujet un Heim précaire menacé par une angoisse mal limitée. « Nous sommes soudés », est une phrase qui vient fréquemment scander les propos de femmes et d’hommes qui ne peuvent faire un choix, prendre une décision, soutenir un désir s’ils ne reçoivent pas l’assentiment des membres de leur groupe familial. L’appartenance au groupe familial vient faire Un et même quand le nom de famille a été transmis par un père, sa fonction n’est pas tant de donner une place symbolique dans une filiation mais de faire Un, de souder, de faire du même (« Nous les untel »). Les positions sacrificielles sont habituelles pour faire tenir ce Un englobant et répondre à l’injonction surmoïque qui scande régulièrement les propos que les mères adressent à leurs enfants, « Dans la vie vous devez être soudés comme les doigts de la main ».
Le travail que nous avions commencé à engager avec Édouard Glissant à l’Association lacanienne a été trop tôt interrompu par sa mort. Nos échanges avec lui qui pensait les psychanalystes des « nostalgiques du Père », n’auraient pas manqué d’être féconds à propos de la problématique de la nomination imaginaire et de la fonction de suppléance qu’elle a pu avoir dans une société structurée par un esclavage racialisé.
Avant de terminer, je voudrais souligner qu’une telle opération de nomination imaginaire n’est pas une spécificité de cette seule circonstance historique. Elle a pu, et peut encore actuellement opérer, sous d’autres latitudes, dans d’autres contextes politiques, chaque fois que ce qu’Aimé Césaire a appelé « l’ensauvagement », travaille à « déciviliser » notre rapport au langage.
Je voudrais remercier particulièrement Pierre-Christophe Cathelineau pour les échanges stimulants que j’ai pu avoir avec lui sur ces questions qu’il m’a incitée à vous exposer. Son intervention à mon séminaire sur « la honte comme effet subjectif de la colonisation esclavagiste et racialisée » a été pour moi précieuse.
Je voudrais pour terminer dire que l’élaboration de ces questions difficiles n’aurait pas pu avoir le moindre début de commencement, sans le travail conséquent que Charles Melman soutient depuis des années en Martinique.
Jeanne Wiltord
Intervention aux journées sur la topologie
Association lacanienne internationale
Paris 23 Juin 2012
Les limites de l'inconditionné, texte de Fulvio della Valle
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Les limites de l'inconditionné, texte de Fulvio della Valle
On trouve parfois dans la littérature analytique l’affirmation selon laquelle le noumène serait inaccessible. Une telle affirmation est inexacte.
Le noumène est certes inaccessible aux sens, car il est hors du champ de la perception, donc inconnaissable, dans la mesure où la connaissance est pour Kant un approfondissement de la perception, en continuité avec elle, mais il n’est pas inaccessible absolument, car il peut être pensé.
L’idée fondamentale de Kant est qu’une même chose peut être perçue différemment selon la constitution sensorielle spécifique (transcendantale) de ce qui la perçoit. L’appareil sensoriel, la sensibilité, influe sur la manière dont une chose est appréhendée, lui impose par avance des conditions (les formes pures).
Si une même chose peut apparaître différemment en fonction de la structure perceptive spécifique avec laquelle elle entre en relation, il faut alors distinguer deux aspects de la chose : ce qu’elle est en elle-même, indépendamment ou abstraction faite de tout contact avec une sensibilité, et ce qu’elle est pour nous, soit la manière spécifique dont elle-nous apparaît relativement à notre constitution sensorielle (la structure transcendantale de notre sensibilité).
C’est la généralisation de ce partage qui aboutit à la dualité du phénomène et du noumène. Le phénomène, du grec phainestai qui veut dire « se manifester », désigne la chose en tant qu’appréhendée par une sensibilité, tandis que le noumène, du grec noûs qui veut dire « pensée », désigne la chose telle qu’elle est en soi, hors de tout commerce avec un appareil perceptif.
Cette distinction est solidaire de la partition kantienne de notre conscience en deux facultés complémentaires : l’entendement et la sensibilité. Le premier apporte les instruments de synthèse – les catégories – qui effectuent la mise en ordre des éléments, la seconde opère la mise en relation avec des objets qui sont donnés – dans l'intuition –, soit assure l’ancrage dans une extériorité radicale. Les catégories n'interviennent que pour ordonner les matériaux offerts par la sensibilité et sont dépourvues de validité en dehors de cette application. Aussi le noumène, qui est par définition hors du champ de l'intuition sensible, échappe à la prise des catégories.
Le noumène peut être pensé, bien qu’il ne puisse être perçu ni connu. Tel est précisément le statut des trois objets de la métaphysique (et postulats de la raison pratique) que sont Dieu, la liberté et l’immortalité.
La liberté est le versant nouménal, ou caractère intelligible, du sujet, dont le versant phénoménal, ou caractère empirique, est l'ensemble de ses manifestations sensibles. La première peut être seulement pensée, et relève du domaine de la morale, le second peut être observé et connu, et tombe sous le coup de la science et de l’anthropologie.
La liberté caractérise l'être du sujet, en soi soustrait à toute appréhension sensible, par opposition à son expression empirique dans la série concrète de ses manifestations. Kant est ainsi conduit à admettre deux dimensions parallèles, l'une souterraine, l'autre apparente: une causalité intelligible ou nouménale, indépendante de l'espace et du temps qui constituent les formes pures de la sensibilité, et une causalité empirique ou phénoménale, seule connaissable au sens strict, à l'oeuvre dans la chaîne des antécédents et des conséquents qui régit l'ordre de la nature. La première est inconditionnée, car hors prise de l'intuition et des catégories qui s'y appliquent, la seconde correspond à la série de la condition et du conditionné, par laquelle la deuxième catégorie de la relation ordonne les phénomènes. Aussi la liberté désigne un pouvoir d'inaugurer absolument un état, puisqu'en tant que noumène elle est retranchée du temps et donc de l'ordre des causes et des effets à l'oeuvre en celui-ci (par le biais de la catégorie).
Ce caractère absolu explique la capacité humaine de s'affranchir de tout déterminisme et devient ainsi le siège de la responsabilité, donc de l'imputabilité. Kant distingue en effet la liberté transcendantale, soit la constitution intrinsèque du sujet, qui se tient hors du champ des phénomènes, et la liberté pratique, qui est la capacité humaine de prendre le contrepied des inclinations naturelles ou penchants sensibles. La première constitue le fondement de la seconde.
C'est parce que le noyau de notre être se tient hors du champ des phénomènes qu'il échappe à ce lien, à cette chaîne qu'est une détermination sensible. Le déterminisme désigne la contrainte qu'une série de causes antérieures impose à un phénomène. C'est en vertu de cette liberté radicale qu'un sujet, quelles que soient les déterminations sensibles dont il est affecté (origine sociale, contexte familial, mauvais caractère) dispose constitutivement des ressources requises pour imprimer à son action un cours autre que celui que ces déterminations laissaient présager. Aussi peut-on résister à l'influence de nos penchants naturels, mettre en suspens nos tendances spontanées, déjouer l'inertie du passé et du contexte, afin d'orienter notre action en référence à un critère original, l'universalisabilité de la maxime de l'action, et en ce sens la loi morale se présente comme la ratio cognoscendi de notre liberté.
Assurément, l'expérience du symptôme et la découverte analytique de l'inconscient invitent à une relative circonspection à l'égard d'un doctrine aussi absolutiste de la liberté, que Lacan a d'ailleurs comparée, sous l'angle de la loi morale, à celle de Sade. Mais une juste compréhension de la notion kantienne de noumène permettrait peut être d'entendre un peu autrement le petit jeu de mots bien connu prêté à Lacan selon lequel "le noumène est ce qui nous mène ... ", (l'objet a).
16 octobre 2012
Extrait relu et corrigé, JL, 15/1/74: "une femme ça peut se produire quand il y a tresse"
Cet extrait relu et corrigé à partir de la version audio.
Nous soulignons en gras les moments où Lacan hausse la voix.
Une erreur importante semblerait devoir être corrigée: l'homme est unaire, et non pas une erre)
Les non-dupes errent
Jacques Lacan
EXTRAIT de la leçon du 15 janvier 1974
Vous voyez, vous voyez, je l’étale, hein, que l’amour ça me tracasse.
Vous aussi, bien sûr. Mais pas comme moi ! Ouais… C’est même pour ça que, une parenthèse, votre nombre me gêne : depuis quelque temps, je ne peux plus vous identifier à une femme. Ça m’emmerde.
Bon l’amour, dirai-je donc puisque — vous me pardonnerez que ça me tracasse — l’amour c’est la vérité, mais seulement en tant que c’est à partir d’elle, à partir d’une coupure, que commence un autre savoir que le savoir propositionnel, à savoir: le savoir inconscient. C’est la vérité en tant qu’elle ne peut être dite du sujet, en tant que ce qui est supposé, que c'est ce qui est supposé pouvoir être connu du partenaire sexuel. L’amour c’est deux mi-dires qui ne se recouvrent pas. Et c’est ce qui en fait, hein, le caractère fatal. C’est la division irrémédiable. Je veux dire à quoi on ne peut pas remédier, c'est ce qui implique, ce qui implique que le «médier » serait déjà possible. Et justement, c’est non seulement irrémédiable, mais sans aucune médiation. C’est la connexité entre deux savoirs en tant qu’ils sont irrémédiablement distincts. Quand ça se produit, ça fait quelque chose de… de tout à fait privilégié. Quand ça se recouvre, les deux savoirs inconscients, ça fait un sale méli-mélo.
Et là, je vais avancer, en fin de ce laïus - c’est bien le nom qui convient - je vais avancer quelque chose qui… est comme ça, enfin, qui tranche : le savoir masculin, chez l’être parlant, est irrémédiablement unaire (et non pas une erre). Il est coupure, amorçant une fermeture, justement, celle du départ. Ce n’est pas son privilège. Mais il part pour se fermer, et c’est de ne pas y arriver qu’il finit par se clore sans s’en apercevoir. Ce savoir masculin, chez l’être parlant, c’est le rond de ficelle. Il tourne en rond. En lui il y a de l’Un au départ, comme trait qui se répète d’ailleurs sans se compter, et de tourner en rond il se clôt, sans même savoir que de ces ronds, il y en a trois. Comment peut-il, comment pouvons-nous supposer qu’il y arrive, à en connaître un bout, de cette distinction élémentaire ?
Ben, heureusement, pour ça, il y a une femme. Je vous ai déjà dit que la femme - naturellement c’est ce qui résulte de ce que j’ai déjà écrit au tableau, que la femme ça n’existe pas - mais une femme, ça… ça peut se produire, quand il y a nœud, ou plutôt tresse.
Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’être parlant mâle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulé par ces trois catégories qui l’étouffent. Il n’y a que lui à ne pas le savoir, jusque-là. Elle le voit imaginairement, mais c’est une imagination de son unité, à savoir de ce à quoi l’homme lui-même s’identifie. Non pas de son unité comme savoir inconscient, parce que le savoir inconscient, il reste plutôt ouvert. Alors, avec cette unité, elle boucle une tresse. Pour faire un nœud borroméen, je vous l’ai dit, il faut faire six gestes, et six gestes grâce à quoi, grâce à quoi, ils sont dans le même ordre, à ceci près que justement, rien ne permet de les reconnaître. C’est bien pour ça qu’il faut en faire six, à savoir épuiser l’ordre des permutations deux à deux, et savoir d’avance qu’il ne faut pas en faire plus, sans quoi on se trompe.
C’est bien en quoi, enfin, une femme n’est pas du tout forcément dressée, de sorte que c’est pas du tout forcément avec le même élément qu’elle fait le rond au bout du compte. C’est même pourquoi elle reste une femme entre autres, puisqu’elle est définie par la tresse dont elle est capable, eh bien cette tresse, il n’est pas du tout forcé qu’elle sache que ça soit qu’au bout de six que ça tienne le coup pour faire un nœud borroméen. C’est pas du tout sûr qu'elle sache non plus que le trois ça a un rapport au Réel, il peut lui en manquer la distinction, de sorte que ça fait un nœud, si je puis dire, encore plus noué, d’une unité encore plus une. Dans le meilleur cas, hein, dans le meilleur cas, il se peut que ça… ça n’en fasse qu’une, de corde, de rond de ficelle, au bout du compte. Il suffit que vous imaginiez, n’est-ce pas, que le 1, 2, 3, se raboute au 2, 3, 1. Ça fera un nœud, encore bien plus beau, si je puis m’exprimer ainsi, n’est-ce pas ? Je veux dire que tout se continue dans tout, et après tout, ça n’en reste pas moins un nœud, parce que si vous avez fait une tresse, ça donne forcément quelque chose, quelque chose qui en noue, forcément au moins deux, et si deux des brins se rejoignent, eh bien, ça fera quelque chose qui se nouera ou ne se nouera pas au troisième, la question n’est pas là. Le ratage, si je puis dire, dans cette affaire, c’est-à-dire ce par quoi la femme n’existe pas, c’est bien en quoi, cela même, elle arrive à réussir l’union sexuelle. Seulement cette union, c’est l’union de un avec deux, ou de chacun avec chacun, de chacun de ces trois brins.
L’union sexuelle, si je puis dire, est interne à son filage. Et c’est là qu’elle joue son rôle, à bien montrer ce que c’est qu’un nœud... C’est ce par quoi l’homme, lui, réussit à être trois. C’est-à-dire à ce que l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel ne se distinguent que d’être trois, tout brut.
C’est-à-dire que… sans que son sujet s’y retrouve, c’est à partir de cette triplicité dont une femme, parfois, fait sa réussite en la ratant, c’est-à-dire dont elle se satisfait comme réalisant en elle-même l’union sexuelle, c’est à partir de là que l’homme commence à prendre d’une petite jugeote l’idée qu’un nœud ça sert à quelque chose.
Je vous avais dit que l’hystérique fait l’homme. Mais c’est formé par l’hystérique que l’homme part de l’idée, l’idée première, la bonne, celle qui lui laisse une petite chance, part de l’idée qu’il ne sait rien. Ce qui est son cas à elle, d’ailleurs, puisqu’elle fait l’homme. Elle ne sait pas que l’union sexuelle n’existe qu’en elle et par hasard. Elle ne sait rien, mais l’homme se trouve en contrecoup apercevoir ce nœud. Et ça donne chez lui un résultat second qui est tout différent en somme : c’est qu’à refuser son savoir ouvert, du même coup, il le ferme. Il constitue le correct nœud borroméen. Que le seul Réel qu’est le trois il y accède, il sait, il sait que, il sait qu’il parle pour ne rien dire, mais pour obtenir des effets, qu’il imagine à tour de bras que ces effets sont effectifs, encore qu’ils tournent en rond, et que le Réel il le suppose, comme il convient, puisque le supposer n’engage à rien, à rien qu’à conserver sa santé mentale. C’est-à-dire être conforme à la norme de l’homme, à la norme de l’homme qui consiste en ceci qu’il sait qu’il y a de l’impossible et que, comme disait cette charmante femme, enfin, que je vous ai déjà citée : « Rien pour l’homme n’est impossible, ce qu’il ne peut pas faire, il le laisse». C’est ce qu’on appelle la santé mentale. Notamment que de n’écrire jamais le rapport sexuel en lui-même, sinon dans le manque de son désir, lequel n’est rien que son serrage dans le nœud borroméen. C’est pourquoi je l’ai exprimé pour la première fois, il y a un temps, mais il y a des gens qui ne s’en sont avertis que maintenant, j’ai pu le constater - il est vrai que c’est quelqu’un qui, qui n’avait que des notes, enfin pour s’informer: « Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ça n’est pas ça ». Pas ça que je désire que tu acceptes, ni d’arriver à quoi que ce soit de cette espèce, car je n’ai affaire qu’à ce nœud même.
Objet a et transfert, texte de Virginia Hasenbalg (Journées de topologie, ALI)
Objet a et transfert
Journées Topologie, juin 2012
Virginia Hasenbalg
No habrá nunca una puerta. Estás adentro
Y el alcázar abarca el universo
y no tiene ni anverso ni reverso
ni externo muro ni secreto centro.
El laberinto, Jorge Luis Borges
Je vous plonge exprès avec ce poème dans une langue pour beaucoup étrangère. C'est une façon comme une autre de vous confronter avec le fait que le réel c'est ce qui est exclu du sens. Les exilés, les immigrés, le colonisés ont l'expérience du lieu qui se trouverait un peu en dehors de ce qui fonctionne comme allant de soi. Et pourtant... le sens du poème est bien le contraire:
Il n’y aura jamais une porte. Tu es dedans.
Et le château fort cerne l’univers
qui n’a ni endroit, ni revers
Ni mur externe ni centre secret...
Les poètes, comme les analystes ont un savoir sur notre condition. Leur dire montre ce qu'il en est de l'existence de sujet inconscient, dupe et errant dans les champs définis par le nœud.
Lacan avait lu Borges. Il accède grâce à lui à la notion de nullibiété (Wilkins) ou nullibiquité, selon les versions. Ce signifiant désigne dans La lettre volée le lieu de nulle part de la lettre, autrement dit, ce qui manque à sa place. Il désignera plus tard dans le séminaire D'un Autre à l'autre (21 mai 1969), l'exclusion de la jouissance. Un cercle se ferme, dit Lacan, lorsque un savoir émerge grâce à une exclusion de jouissance. Le symbolique permet ladite exclusion, et ce qui est exclu s'affirme comme réel. (Réel apte à la Jouissance?)
Le poète sait en se laissant porter, parler par lalangue. Son savoir est intuitif, ce n'est pas un savoir constitué. Le savoir constitué, celui de la connaissance, celui de la science, séparent la plupart du temps, la place de l'objet et celle de l'observateur. Or, dans l'analyse, il n'y a pas de place pour l'entomologiste ni pour le neuroscientifique ou le généticien à la recherche du gène perdu... L'analyste est dedans, et ce que Borges nous rappelle c'est que l'analyste même s'il peut se penser en dehors, il fait structurellement partie du dispositif analytique : c'est ce qui rend le nœud d'un accès si difficile et en même temps porteur d'enseignement.
Nous sommes dans le nœud. Penser qu'il puisse y avoir une porte relève aussi de la croyance. Penser qu'il y ait une porte qui nous sépare d'un espace à trois dimensions ou dans le temps, n'est qu'un alibi pour entretenir la croyance que la vie n'est qu'un préambule pour la vrai vie, celle derrière la porte, derrière le rite initiatique, ou derrière la mort, dans l'au-delà. La croyance religieuse peut faire de nous un voyageur dans un train qui voit défiler la vie à travers de la fenêtre. Il en va de même lorsque le chercheur somme son objet bien positivé de dire son dernier mot. C'est pas ça le dernier mot.
Le discours analytique implique un radical bouleversement de cette idée que l'on puisse se tenir en dehors. Et la distance, qui n'est qu'une métaphore pour dire le recul qu'on est amené à prendre vis à vis de la passion ou de la jouissance, est limitée par ces aires du nœud, dont la souplesse n'est pas infinie. Y a des limites. La jouissance serait donc contenue. La vie étant faite de tiraillements.
Puisqu'il n'y a pas de porte, la psychanalyse opère dans l'actuel.
Somme toute, disait déjà Lacan dans le séminaire sur l'angoisse, il n’y a rien que ce qui est actuel, c’est bien pour ça qu’il est si difficile de vivre dans le monde (...) de la réflexion. (28 nov. 62)
Notre repérage doit passer par la synchronie de la structure, qui met en acte, dans l'actuel, le dire d'un sujet désirant. Cette drôle de temporalité de l'actuel est construite, produite par l'interprétation. Elle est rendue manifeste. Elle permet à l'analysant de saisir que le sens n'a pas le dernier mot, c'est pas là non plus le dernier mot, l'inconscient est le réel qui lui ek-siste et se rappelle à lui dans l'instantanée d'un signifiant qui le déplace, l'étonne, le fait vaciller de ses certitudes. Qui peut contredire son intention, le sens qu'il attribue a son action, tout en dévoilant son désir. On peut alors dire qu'on attrape ces signifiants comme on attrape des papillons... Voilà notre seule matière. Le nœud nous aide à cerner que pas tous les signifiants ne se valent de la même manière. Il y en a qui sont porteurs de croissements et des coincements dans leu équivocité.
C’est des coincements du nœud, de ce qui dans le nœud détermine des points triples du fait du serrage du nœud que le sujet se conditionne.
C'est à peu près tout ce que Lacan dira sur le sujet dans RSI.
Est-il, le sujet, devenu l'effet du nœud, comme autrefois il était effet du signifiant? Et barré parce que désirant, son acte étant celui d'un dire tendu par un objet maintenant coincé?
Sur l'autre repérage classique, celui du grand Autre, Lacan ne retiendra que le grand Autre réel.
S'il y a un Autre réel, il n'est pas ailleurs que dans le nœud même. Et il ajoutera que c'est en cela qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre. Leçon 8, 18 mars 1975
Cette formulation "pas d'Autre de l'Autre" demeure un point d'ancrage. Lacan va le situer dans le champ J(A) en disant que c'est ce qui donne consistance au symbolique. Chaque rond est autre par rapport aux deux autres, mais, il n'y a pas d'Autre de l'Autre.
Cette expression, Autre Réel, est utilisée par Lacan au début de son enseignement, pour rendre compte du temps de la constitution du sujet, peut être de la mise en place du nouage lui-même. Cet "avant le sujet" rejoindrait-il, de par son rapport à l'Autre réel, un "après du sujet", celui de son élision par l'effet du signifiant, celui de son évanouissement devant l'objet a, qui en tant que présence énigmatique, s'il en est une, produit de l'angoisse mais demeure source du désir?
Quelle place alors donner à l'autre repère, au fantasme et ses conditions spatiales dans la réalité, lorsque Lacan dit que l'espace à trois dimensions, celui de la réalité, est conséquence du nœud? L'espace en 3D serait-il celui du fantasme, et en tant que tel conséquence du nœud? Quoi dire de l'espace où se tient ce "praticable", qui est l'expression de Lacan pour situer la mise en scène en fausse perspective propre au fantasme ?
Autrement dit, il me semble que le fantasme ne soit pas réductible au nœud, mais le nœud, ne définirait-il pas un espace lacanien où se tiendrait le fantasme?
Avoir accès à cet espace où se tient le fantasme serait être averti de sa fonctionnalité fictive tout en étant dupe?
Reste néanmoins la question de ce qui fait tenir cette affaire de trois éléments ensemble. N'oublions pas que c'est le sens même du mot consistance, ce qui fait tenir ensemble. Permettez moi l'audace de vous dire deux mots, peut-être trois! sur Gödel qui employa ce terme de consistance en mathématiques. Ses théorèmes, dont j'avoue mon ignorance de l'outil mathématique pour pouvoir les appréhender à leur juste valeur, semblent dire qu'il n'y ait de consistance dans un système donné sans incomplétude, pas de consistance sans incomplétude : ceci ressemble beaucoup à nos consistances trouées... Et sa démonstration sur l'existence de l'indémontrable, qui pose qu'on n'est jamais à l'abri de rencontrer dans un système un énoncé dont on ne puisse pas dire si il est vrai ou faux, semble introduire une ouverture au-delà de la logique binaire, celle qui implacablement relie deux éléments. C'est par ailleurs le chemin qu'emprunte Lacan pour caractériser le réel comme impossible. Il s'agit maintenant de parier sur une logique qui serait autre que binaire.
Et ce serait le réel, la dimension du réel, un réel nommé, qui deviendrait nécessaire pour sortir de l'enfer sans solution du deux. Lacan relativise, dans ce séminaire, à l'instar de Gödel, les notions de vrai et de faux. (sur lesquelles se base le démontrable?) Et, même la Vernienung et la Bejahung, qui ont signé en son moment la mise en place de la structure psychique, vont être relativisées!
Il faut penser en trois. Faire rentrer le réel, se risquer à faire rentrer le réel dans le calcul. Comment faire?
Il y a deux domaines où l'on peut imaginer la composition à trois, cad, où chacune des trois composantes apporte quelque chose d'Autre. Ces domaines relèvent de l'ordre de la sensation certes: les couleurs et les saveurs. C'est peut être "descriptif" comme disait PCC hier dans la critique faite à Russell, mais puisqu'on peut imaginer...: Il y a trois couleurs primaires, jaune, bleu et rouge. On peut les mélanger deux à deux, ça donne du vert, du violet, de l'orange. Mais on peut aussi composer des couleurs à trois composantes, les couleurs tertiaires, qui ont des caractéristiques spécifiques aussi bien par exemple dans l'art que dans la mode.
Il en va de même pour les saveurs. Il faut le vieillissement pour qu'un vin développe pleinement son bouquet grâce à ses saveurs tertiaires. On est alors loin de saveurs fruitées de sa jeunesse. On parle alors de fumé, de cuir, de gibier...
Mais revenons-en au nœud.
J'aimerai faire un autre rapprochement, entre le réel et le hors sens cette fois. Dans les propos sur la causalité psychique, Lacan évoque les temps préhistoriques du sujet. Il dirait que le sujet est affecté par le discours de l'Autre avant que ce qu'il entend puisse faire signification pour lui. N'empêche que cela s'imprimera, faisant de ce discours de l'Autre la matière de l'inconscient et de la lettre qui insistera tout le long de sa vie. Le nœud donne une place à ces traces, à ce hors sens en situant le réel comme ek-sistance par rapport au sens. Et ce discours de l'Autre qui ne fait pas encore nécessairement signification pour un sujet, situerait à mon avis l'Autre réel. La confrontation à une langue inconnue peut donner une vague idée.
Pour conclure, je dirais rapidement deux mots sur l'objet a.
Lacan insiste sur sa nécessité de rendre compte de ce qu'il en est de sa clinique et du discours analytique par le nœud. Et nous avons tous remarqué que l'objet a occupe une place centrale, celle du point qui ne "dimense" pas. Définition originale de la géométrie lacanienne que ce point de l'objet au centre du nœud qui indique notre place comme analystes. Le discours psychanalytique nous conviant à en être le semblant. Voilà le dedans de Borges.
Mais n'y a-t-il pas une difficulté pour les femmes pour concevoir ce qu'il en est de l'objet a? Si cet objet est l'enjeu de la castration, quel en est l'abord possible pour une femme ? On aura des éclaircissements dans les prochaines journées sur la castration féminine. Mais en attendant je vous ferais part de quelques remarques sur cette question.
Charles Melman situe trois temps dans une cure: un premier temps serait celui du mythe individuel du névrosé: mon traumatisme personnel me rend singulier. Certes, lorsque le traumatisme est collectif et laisse des empreintes dans un lien social donné, la question de son analysabilité est gravement compromise. Voir là, la question de notre responsabilité en tant qu'analystes pour frayer une voie possible à partir de l'insistance d'une trace.
Le deuxième serait justement celui du père, qui donne accès au patient à la référence commune, phallus ou castration (il nomme le réel apte à la jouissance?) Mais voilà le père n'aurait pas non plus le dernier mot. Le troisième temps serait celui, justement de l'objet a. Et il dira par ailleurs que la mise en présence avec l'objet a, fut-ce son semblant dans la cure, déchaîne la chaîne signifiante. Parler serait une façon de s'en défendre. N'oublions pas que Lacan situe, en 63, l'objet a comme l'objet de l'angoisse, et par là même condition du désir.
Dans RSI, Lacan introduit dans le rapport à l'objet a, une dyssimétrie: une femme serait un objet a pour son homme, mais son objet a à elle ce sont ses enfants.
Je vais vous rappeler alors deux passages sur la question du rapport d'une femme à ses enfants.
Lacan dit sur les femmes phalliques, qu'elles peuvent se trouver dans la situation de ne pas retenir dans sa chute un enfant adoré, comme si elles attendaient que quelque chose de miraculeux puisse s'ensuivre. ...le type de mère que nous appelons, non sans propriété, mais sans savoir absolument ce que nous voulons dire, femme phallique, je vous conseille la prudence avant d’en appliquer l’étiquette. Mais si vous avez affaire à quelqu’un qui vous dit qu’à mesure même qu’un objet lui est plus précieux, inexplicablement il sera atrocement tenté de ne pas, cet objet, le retenir dans une chute, s’attendant à je ne sais quoi de miraculeux de cette sorte de catastrophe, et que l’enfant le plus aimé est justement celui qu’un jour elle a laissé inexplicablement tomber. Jacques Lacan, Séminaire sur l'angoisse, 23 janvier 1963
Charles Melman, dans un exposé à Reims sur la pulsion chez les femmes, semble s'inscrire dans la même mouvance: imaginer la mort de l'enfant peut s'imposer aux femmes comme une façon de se fabriquer un objet.
Les femmes sont elles amenés à imiter la castration, avec les moyens de bord, en imaginant la perte de leur objet a?
Est-ce une façon d'imaginer le coup fatal qui viendrait mettre un peu d'ordre dans un monde si mal fait, pour rappeler rapidement l'hystérie?
C'est Lacan bien sûr qui parle des femmes qui imitent l'homme en tressant, mais leur tresse leur restitue en quelque sorte la ternarité de leur Un, ce qu'ils ne percevraient pas nécessairement puisqu'il semblerait que ce Un, auquel ils s'identifient, les strangule, les trois catégories l'étouffent...
En lui il y a de l’Un au départ, comme trait qui se répète d’ailleurs sans se compter, et de tourner en rond il se clôt, sans même savoir que de ces ronds, il y en a trois. Comment peut-il, comment pouvons-nous supposer qu’il y arrive, à en connaître un bout, de cette distinction élémentaire ? Ben, heureusement, pour ça, il y a une femme.
...une femme, ça peut se produire, quand il y a nœud, ou plutôt tresse. Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’être parlant mâle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulé par ces trois catégories qui l’étouffent. Il n’y a que lui à ne pas le savoir, jusque-là. Elle le voit imaginairement, mais c’est une imagination de son unité, à savoir de ce à quoi l’homme lui-même s’identifie. 15 janvier 74
Mais pour cerner l'objet a, il faut la fermer cette tresse, et en plus au bout du nombre correcte de croissements, et pour ça, une femme n'est pas du tout forcement dressée! dit Lacan. (Il ne mâche pas ses mots),(moi je suis lacanienne alors je lis et je m'interroge, il faut assumer!...)
Quoi dire alors sur ce savoir s'arrêter au bout de six croissements? Je suppose qu'il s'agit là de ce qui peuvent échanger un homme et une femme. Leur façon de faire "copuler les signifiants". Ceci me rappelle une autre remarque de Lacan, qui ne me quitte pas, "la première chose qu'une femme doit apprendre, c'est de se taire!". Il aura ajouté vers la fin de sa vie : au bon moment. La boucler, certes, mais pas sans avoir restitué d'une façon artisanale, certes, quelque chose.
Qu'est-ce qui fait qu'une femme puisse se taire ou soit amenée à se taire? Se taire, c'est faire place à l'objet a. C'est certainement faire place au désir, et je n'ai pas besoin de vous rappeler comment Hollywood a su exploiter ce qui se passe entre un homme et une femme quand la parole n'a plus rien à dire.
Mais dans la cure, se taire pour faire place à l'objet a, c'est permettre la mise en place du dispositif analytique. C'est tenir ce semblant de a, cet irrationnel qui présentifie l'infini des réels, celui qui restera pour autant toujours au-delà ou en deçà du trait unaire, pour que la chaîne signifiante du patient puisse le border, le cerner par le biais des lettres inscrites en lui avant qu'il comprenne le sens de ce qu'il entendait.
Pas d'autre issue que d'accéder au dernier mot, celui de la présence silencieuse du lieu vidé de La Chose.
Questions sur l'espace lacanien, texte de Bernard Vandermersch
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Conférence à Ste-Anne (1-12-2010) de Bernard Vandermersch
Questions sur l’espace lacanien
Que se passe-t-il quand on admet le réel au titre d’une dimension du sujet équivalente aux deux autres (S et I) ?
Introduction
Nous sommes, dit Lacan, des êtres à deux dimensions.
Tout ce qu’a pu penser l’être humain, qui fait sens pour lui, peut tenir sur des surfaces imprimées et le cinéma n’a apparemment pas besoin de la 3ème dimension pour produire son effet de vérité.
Pourquoi alors une troisième ?
On la suppose en raison du constat que quelque chose semble arrêter la dérive du sens, soit du signifié sous le signifiant [à un son semble correspondre une idée, bien qu’il n’y ait aucun rapport entre les deux] quelque chose d’irréductible au mot et à l’image. Cette troisième dimension ne peut être que supposée.
Il n’est donc pas simple de présenter la dimension du réel : nous l’imaginons, nous en parlons mais en fait nous ne l’attrapons que par d’autres modes que le sien propre (l’impossible) et du même coup on le rate. Quelle est donc la structure de l’espace que nous habitons réellement ? Il conviendrait de préciser la topologie de ce lieudit Réel.
Pour le présenter, Lacan invente une nouvelle géométrie qui confère à ce réel une existence propre tout en lui laissant son équivoque de signifiant qu’il est… aussi. Il l’introduit dans la présentation. Dès lors la figure produite n’est pas un modèle, l’image, correspondant bi-univoque d’un objet réel, mais ce qui résulte d’introduire le réel lui-même dans la présentation. Ce qui est un forçage logique. Ma question est : qu’est-ce qui va résulter de ce forçage ?
Auparavant un point d’historique des présentations successives du réel.
Historique.
On peut dire que Lacan s’est mis ici dans la conséquence de son propre dire. Cela fait plus de 20 ans, quand il produit le nœud borroméen, qu’il a donné une conférence intitulée Le symbolique, l’imaginaire et le réel, où (les) trois dimensions de toute subjectivité semblent mises en équivalence (quoique liées deux à deux).
- Dans Les Ecrits techniques (séminaire I) il y a cette intuition : « Ce n’est sans doute pas pour rien qu’elles sont trois [ces dimensions], il doit y avoir là une loi minimale que la géométrie ne fait ici qu’incarner, à savoir que, si vous détachez dans le plan du réel quelque volet qui s’introduit dans une troisième dimension, vous ne pouvez rien faire de solide qu’avec deux autres volets au minimum » (cité par M. Darmon) On pourrait faire des boîtes en carton avec trois volets. Cette note donne déjà la forme du coincement de trois consistances dans un espace 3D. La figure dessinée par le croisement de ces trois volets, c’est la figure du triskel.
- Dans La Relation d’objet, le tableau des trois manques du sujet: privation, frustration, castration, met côte à côte trois colonnes : agent, opération, objet, combinées avec les trois dimensions RSI de telle façon que dans la privation l’agent est symbolique, l’opération réelle et l’objet imaginaire ; dans la frustration, l’agent sera symbolique, l’opération imaginaire et l’objet réel et enfin dans la castration, l’agent sera réel, l’opération symbolique, l’objet imaginaire. Si on considère chacune des dimensions comme une corde et, à condition de les croiser correctement, ce tableau peut se lire comme une tresse, soit un nœud borroméen dont les ronds ont été remplacés par des cordes infinies.
Agent Opération Objet
Privation I R S
Frustration S I R
Castration R S I
I R S
Fig.2
- Pourtant dans le schéma R, plus tardif, celui du fantasme, R n’a pas la même texture que S et I. R est une coupure dans le tissu que font S et I. Il est vrai que cette coupure est une bande möebienne, donc également une surface, mais pas du même type que le biface SI. Le combiné S et I est en fait un disque, donc topologiquement ce n’est pas le même objet. Pendant une longue période de son enseignement, la topologie retenue sera celle des surfaces, le réel étant défini comme coupures dans ces surfaces ou plus exactement ce qui contraint ces coupures : leur variété, leur nombre possible, leur résultat sur la surface etc.
- C’est dans le séminaire … ou pire que Lacan fait part de sa rencontre, par hasard, comme il dit qu’un homme rencontre une femme, du nœud borroméen. Rencontre assez décisive en ce qui le concerne, puisque il va finir sans s’en sortir. Et bizarrement, il ne l’utilise pas d’emblée comme support de RSI mais comme le mode de relations des signifiants dans une phrase à vrai dire bien spéciale : Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que c’est pas ça. Vous avez un article de Cyril Veken sur cette phrase, où vous voyez décliner en fait la demande etc., donc symbolique, imaginaire, réelle.
Quelques remarques sur la géométrie de l’espace lacanien.
L’intuition du nœud borroméen RSI amène Lacan à produire une nouvelle géométrie. Lacan critique le mos geometricum et en propose un autre. « Dans « ma » géométrie, dit-il, les points ne se déterminent pas par coupure mais par coincement. Ma géométrie part d’une autre façon d’opérer avec l’espace que nous habitons réellement… si l’inconscient existe ». Vous comprenez pourquoi il dit « réellement ». C’est parce que le sujet n’est pas le corps qui se promène dans l’espace..., le sujet ek-siste à notre corps : « j’ai un corps », habeas corpus, tu en as un aussi, enfin je te l’accorde ! Le sujet ek-siste à son corps, il ek-siste aussi au langage, quoique le langage le détermine, parce que entre le signifiant et le sujet, il n’y a aucune médiation : un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant veut dire qu’entre le signifiant et le sujet, il n’y a strictement rien. C’est donc bien plus de l’espace du langage dont il est question, quand on dit ce que nous habitons réellement en tant que sujet.
Cette nouvelle géométrie de Lacan repose sur quelques axiomes fondamentaux plus ou moins explicites :
- une nouvelle définition du point. Dans la géométrie traditionnelle, un espace peut se définir par coupure d’un espace de dimension supérieure. Si vous coupez une pomme en deux, vous avez une surface ; vous coupez cette demi pomme en deux, vous avez un tranchant ; vous coupez le quart de pomme encore en deux, vous avez une pointe. Ainsi le point est le résultat de trois sections successives dans un objet volumineux : la première engendre une surface ; la seconde, dans cette surface, engendre une ligne ; la troisième, sur cette ligne, engendre un point. Donc 3 opérations successives et ordonnées.
Dans la géométrie lacanienne, le point est le résultat immédiat d’un coincement de trois cordes, chacune consistante (i.e. qui ne se laisse pas faire) et supportant une dimension en tout point (si je puis dire) équivalente aux deux autres. C’est un point très particulier. Le point « lacanien » n’est pas dans l’espace puisqu’il ex-siste (se tient en dehors) de chacune des dimensions, il est coincé par les dimensions mais il n’est pas dedans, ce n’est pas un morceau d’une dimension, ni la coupure. Il n’est en effet situable ni sur une corde ni comme coupure d’une corde. Vous pouvez couper le sifflet à quelqu’un ! au sens symbolique. Ce n’est pas ça le point du sujet. Par un point lacanien ne passe aucune dimension lacanienne (alors que dans la géométrie traditionnelle si un point se définit de la dimension 0, par lui passent une infinité d’espaces de dimensions supérieures : lignes, surfaces, volumes).
Dans l’espace borroméen (nœud borroméen) à trois cordes il n’y a donc que quatre points différents. Enfin, dans le nœud borroméen à trois. Même si vous le tordez comme ça, vous avez quatre points minimum de tiraillements. Et pas plus que quatre dans le nœud borroméen à trois.
Fig. 3
- Les trois dimensions de « son » espace (de l’espace lacanien) ne se confondent pas, dit-il, avec les trois dimensions de l’espace déterminé par les coordonnées cartésiennes. Les coordonnées cartésiennes sont « idéales », en ceci qu’elles sont sans épaisseur, sans consistance, mais les dimensions de Lacan, elles, sont « consistantes », i.e. ni traversables par elles-mêmes, ni par une autre dimension (corde). C’est dire qu’elles ne se distinguent pas par leur orientation, par l’angle respectif qu’elles font entre elles, mais par leur ex-sistence, par le fait que l’une n’est pas l’autre. Elles sont présentées comme des cordes fermées, des tores pleins – un tore plein, ce n’est pas un tore surface, c’est un tore rempli de matière, i.e. qui est réductible à un cercle, soit à une dimension ; si je sectionne un tore surface, j’obtiens une tranche qui est un cercle ; aussi mince que soit ce tore, j’obtiendrai toujours une tranche en forme de cercle. Un cercle est irréductible à un point. Tandis que si c’est un tore volume, un tore plein (B. V. dessine un tore plein au tableau), je peux réduire son épaisseur, tout en ne déchirant rien, jusqu’à ce que sa tranche se réduise à un point. Donc les cordes du nœud borroméen, ne sont pas des tores surfaces, ce sont des tores pleins. Il y a d’ailleurs ici quelques difficultés que je soulèverai tout à l’heure. Enfin, elles sont réductibles topologiquement à des cercles sans épaisseur, ce qui ne veut pas dire qu’elles se laissent traverser pour autant. Il n’y a jamais deux points l’un sur l’autre dans la géométrie lacanienne. Les points ex-sistent aussi les uns aux autres, tandis que dans la géométrie traditionnelle, rien n’empêche que deux points soient au même endroit, se confondent.
- La chaîne formée par ces trois cordes fermées sur elles-mêmes, constitue un espace qui est lui-même plongé ou immergé dans un autre espace. Cet espace, dans Les non-dupes errent, par exemple, n’est pas toujours le même :
- Quand Lacan opère une lecture du nœud mis à plat, c’est-à-dire lui confère un statut d’écriture, cet espace d’immersion est un plan, c’est le plan du tableau. L’immersion se distingue du plongement en ceci que dans une immersion on tolère que 2 points soient au même endroit ; je suis en contradiction avec ce que je dis de la géométrie lacanienne, dans cette géométrie lacanienne 2 points ne peuvent pas être au même endroit, mais quand même Lacan s’en sert, il écrit sur la feuille de papier, et pour marquer qu’il y en a un au-dessus de l’autre, il interrompt le trait. C’est une écriture. Pour figurer qu’une corde passe sous une autre, il existe une convention d’écriture comparable au dessin que l’on fait d’un cube sur une feuille de papier : on interrompt le trait.
INCLUDEPICTURE "http://www.latroika.com/mathoman/pix/cubes-2.jpg" \* MERGEFORMAT
Fig. 4
Peut-on dire alors qu’il est immergé dans le plan ou pas ? N’est-ce pas plutôt une projection sur un plan ?
Les cordes dessinent dans ce plan des champs qui peuvent se resserrer en points lacaniens. Sens, JΦ, JA et a sont les noms de ces points. Ce sont les sites du sujet.
- Quand Lacan exerce sur cette chaîne borroméenne certaines manipulations (comme retourner un rond ou vérifier la tenue du nœud), cela se passe dans l’espace physique naturel 3D. C’est une immersion dans R3 (l’espace 3D). En effet pour retourner un rond, il faut sortir du plan du tableau. En restant dans le plan du tableau, on peut à la limite faire ça( fig. 3) mais pas retourner un rond.
- On voit donc que selon l’espace d’immersion le nœud n’a pas les mêmes propriétés. C’est ce qui explique qu’à la leçon 1, Lacan dit qu’il n’y a rien de plus spéculaire qu’un nœud borroméen : il y a un nœud borroméen lévogyre et un nœud borroméen dextrogyre,
Fig. 5
alors que dans la leçon 3, il dit en somme le contraire : « il suffit de faire ça (basculer un rond sur lui-même) à un quelconque d’entre les ronds pour transformer un lévo en dextro. » Dans le premier cas le nœud borroméen est immergé dans le plan, il y a deux nœuds borroméens différents, qui ne sont pas réductibles l’un à l’autre ; dans le second il l’est dans l’espace 3 D, il n’y a plus qu’un seul nœud borroméen. Et si vous plongiez des nœuds dans un tore surface, comme faisait Lacan avec les tours de la demande (dans son séminaire L’Identification) vous obtenez des nœuds qui peuvent être irréductibles l’un à l’autre. Par ex. la double boucle, sur un tore, est irréductible à une boucle simple, mais si vous plongez la double boucle dans l’espace 3D (R3), elle est immédiatement réductible à une boucle simple.
Dans un espace à 4 D (R4), il n’y a plus de chaînes qui tiennent et tous les nœuds sont triviaux (= cercles). L’espace lacanien reste inclus dans l’espace ambiant.
- La définition d’un nœud est d’ailleurs celle d’un espace dans un espace : « Un nœud, c’est une sphère plongée dans une sphère de dimension supérieure ; plus rigoureusement, on appelle nœud l’image K d’une application continue injective, f : Sn◊Sn+q , n et q étant des entiers. »
Dès lors, le coinçage de plusieurs S1 (cercles) ne se produit que dans un espace de dimension n < ou = 3. Dans S4, toutes les chaînes (dont les nœuds borroméens de Lacan) se désunissent.
4. Autres propriétés de cette géométrie lacanienne:
- Il n’y a plus d’ordinal : Le réel en tant que trois arrive avant en premier. Un nœud borroméen ne tient qu’à trois. S’il se défait, il apparaît des uns sans deux. C'est-à-dire que, pour nouer ensemble les dimensions Symbolique et Imaginaire (qui ne le sont pas entre elles), il en faut une troisième et comme la condition de ce nouage est qu’il ne soit que supposé, il n’y a de sujet que supposé, il n’y a aucun sujet transparent, il n’y a pas de sujet dans l’évidence, ce qui aujourd’hui peut faire réfléchir à propos de l’histoire de WikiLeaks. Il n’y a de sujet que supposé est d’ailleurs le drame du psychotique et c’est qu’il est exposé. Nouage supposé, c’est-à-dire que cette troisième dimension ne se noue ni à la première ni à la seconde. Alors la seule solution est le nouage borroméen : si l’un quelconque des ronds est coupé, les deux autres sont libres comme des Uns.
Mais cette façon constructiviste de faire le nœud pose la question de savoir ce que peut soutenir une consistance prise séparément. Est-ce que ça a le moindre sens ?
- Le sujet lui-même n’habite à proprement parler aucune dimension lacanienne mais seulement les modes divers de leurs tiraillements qui règlent son existence. « Comment se fait-il qu’on n’est pas parti du fait que le point est un point de tiraillement ? (Leçon 3, p. 34).
- De ce fait le temps du sujet est discontinu : Le temps n’est pas homogène aux trois dimensions. « Vous ne sentez pas que votre temps se passe à être tiraillés ». « Le temps n’est peut-être rien d’autre qu’une succession des instants de tiraillements. » (id.) Ce qui veut dire que vous êtes souvent là dedans (sens), là dedans (JΦ), là dedans (JA), et le moins souvent possible identifié à l’objet petit a.
5. Questions et inquiétudes :
- Comment résoudre le paradoxe d’une géométrie lacanienne qui se donnerait un espace avec une définition du point par coinçage, coinçage qui dépendrait néanmoins du plongement de ce nouveau type d’espace dans un espace 3D, classique lui, dont la définition semble solidaire de celle du point selon le mos geometricum (dimension 0 ou encore point comme coupure d’une ligne ou intersection de deux lignes). L’espace lacanien ne fait pas fi de l’espace ordinaire dans lequel nous nous mouvons. Mais on n’a pas tellement réfléchi à ce que signifie cette dépendance de cette géométrie du nœud, à savoir qu’il implique un espace dans lequel il est plongé. Il n’a pas d’existence en soi tout seul.
- Comment chacune des dimensions peut-elle contenir les deux autres plus elle-même (parce qu’il y a déjà une difficulté dans la description que Lacan donne de chaque dimension): l’Imaginaire relevant de la consistance de la corde; le symbolique, du trou qu’elle cerne et le réel, de l’existence de l’une à l’autre. Ceci évoque une structure en abîme, quasi fractale : un espace 3D, contenant les 3 Dit-mansions RSI : R comme réel, S, symbolique, I, imaginaire, chacune faite des 3 dimensions RSI, R (comme existence), S (trou), I (consistance). Selon le niveau, la nomination change.
- Voici maintenant ma question principale : l’introduction du réel même, comme élément, dans le nœud lui-même comme réel, à deux places différentes donc, ne risque-t-il pas de réduire l’impossible qu’il est supposé incarner ?
Pierre-Yves Gaudard : Ça l’imaginarise.
Bernard Vandermersch : Ça lui donne une part d’imaginaire.
Ne s'agit-il pas d'une opération analogue à celle qui consiste à prendre comme argument d’une fonction cette fonction elle-même? L'arrivée, dans les séminaires suivants, de cordes supplémentaires pour que ça tienne (ou pour que ça tienne pas trop comme dans la paranoïa. Je fais allusion ici à la remarque de Lacan selon laquelle le nœud borroméen à 3 se réduirait pour le sujet à un nœud de trèfle soit à une continuité des trois dimensions dès lors impossibles à distinguer) ne serait-elle pas l’effet de la levée de l’impossible que produirait l’introduction du réel dans le nœud borroméen ?
Y a-t-il là une vérité plus profonde qui m'échappe et qui serait de toute façon la condition du parlêtre qu'il ne pourrait "intégrer" le réel sans qu'un supplément lui soit nécessaire à retrouver un nouage, qu’il ne devienne pas fou.
- Je décidais alors de confier mon problème à Jean Brini.
Perla Dupuis : Il vient faire un exposé en mars : il répondra peut-être à tes questions.
Bernard Vandermersch :
Des échanges qui ont suivi, je retiens ces quelques points :
a. Il ne trouve pas d'exemple d'une fonction qui se prendrait elle-même pour argument. Et pour cause, c’est interdit car, pour les logiciens, c’est la source de tous les paradoxes logiques.
Ainsi « le barbier qui rase tous les barbiers qui ne se rasent pas eux-mêmes, se rase-t-il lui-même ?
Perla Dupuis : Oui, c’est le paradoxe.
B.V. : Le barbier est à la fois à titre d’argument et à titre de fonction.
Perla Dupuis : Le catalogue des catalogues.
B. V. : Oui, c’est voisin.
Prendre une fonction comme argument d’elle-même, c’est la même « erreur » que confondre élément et classe. Pour Lacan, tous les paradoxes se réduisent à la propriété du signifiant de ne pas se signifier lui-même, et s’il se signifie lui-même il est alors différent de lui-même.
Il s’en déduit que pas plus que la classe n’est un élément de cette classe (L’Homme n’est pas un homme), une fonction prise comme argument n’est la même que quand elle est fonction.
L’écriture f= f(f) apparaît plutôt comme une écriture abusive car la lettre f n’est pas la même quand elle apparaît comme fonction que quand elle apparaît comme argument. Or en math, une lettre doit toujours être identique à elle-même. On interdit donc cette écriture. En mathématiques, quand c’est embêtant, on interdit. Mais Lacan ne s’interdit pas toujours tout ce que les mathématiciens s’interdisent (Ex : a ≠ a).
b. En revanche le problème que je soulève lui rappelle un passage d’ ... Ou pire, que je retrouve (p. 82-83 de notre édition) :
« Que j'écrive ce S parenthèse du grand A barré, S(A), le A est barré (et ce qui est la même chose que ce que je viens de formuler que, de l'Autre, on en jouit mentalement), ceci écrit quelque chose sur l'Autre et comme je l'ai avancé, en tant que terme de la relation qui, de s'évanouir, de ne pas exister, devient le lieu où elle s'écrit - où elle s'écrit, telle que ces quatre formules sont là écrites, pour transmettre un savoir.
Parce que, [...] le savoir peut-être s'enseigne, mais ce qui se transmet, c'est la formule. C'est justement parce qu'un des termes devient le lieu où la relation s'écrit qu'elle [ne] peut plus être relation puisque le terme change de fonction (qu'il devient le lieu où elle s'écrit), et que la relation n'est que d'être écrite, justement au lieu de ce terme. Un des termes de la relation doit se vider pour lui permettre, à cette relation, de s'écrire. »
C’est ce qui est symbolisé par ce schéma en pelure d’oignon (Fig. 6) : un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, l’Autre signifiant.
L’Autre, en tant que réel, est un terme de la relation (de l’Un à l’Autre : S◊A). Mais d’écrire cette relation fait disparaître l’Autre comme terme de la relation. L’Autre se vide comme terme pour devenir un lieu, le lieu où la relation s’écrit. Ceci me semble décrire le refoulement originaire.
Dès lors le nœud borroméen serait le lieu où s’écrirait ce temps du refoulement originaire et le défaut de nouage terme à terme pourrait symboliser le vidage répété du lieu de la relation.
S◊(S◊(S◊(S◊A))) avec A= (S◊A)
Fig. 6
c. Ce problème évoque à Jean Brini les fonctions récursives.
Une fonction récursive est du type : y = f(x,y). y est fonction de x mais aussi de lui-même. En exemple il me donne cette définition : « Le napalm, c'est 50% d'essence et 50% de napalm ». On voit vite que si, pour savoir ce qu’est le napalm, on prend la solution malencontreuse de remplacer napalm par sa définition, on n’est pas près d’y arriver :
Le napalm c’est 50% d’essence et 50% de (50% d’essence et 50% de (50% d’essence et de (50% de napalm))). On peut continuer à remplacer napalm dans la parenthèse par sa définition et ainsi ad infinitum. Néanmoins c’est calculable. Quand le nombre de répétitions tend vers l’infini, on trouve que le napalm, c’est de l’essence. (Rires) Ce qu’on aurait pu trouver tout de suite en prenant une voie plus directe.
Si N = 0,5 E+ 0,5 N
Alors : N- 0,5 N = 0,5E, d'où N=E soit : le napalm, c’est de l’essence.
Mais toutes les fonctions récursives n’offrent pas de solution directe.
On peut donc dire que la fonction récursive est une procédure de procédure de procédure etc., mais pas une fonction qui se prendrait elle-même comme argument. Ce n’est pas une erreur logique, c’est simplement une procédure de procédure. Jean propose d’écrire cette bilocalité du réel (je n’ose dire ce « bi-lieu») dans le nouage, à la fois dans le nœud et effet du nœud, comme une fonction récursive, qu’il écrit comme ceci :
R = Fnœud borroméen (R, S, I)
à lire comme : "Le réel du nouage est donné par le nouage (la "fonction" nœud bo) des trois consistances R, S, I ", c'est-à-dire une procédure permettant d'atteindre au bout d'une infinité d'étapes un réel qui dépendrait de S et I. S’il en est ainsi, l'introduction des quatrièmes ronds (sinthome ou de la nomination) pourrait se substituer à la procédure infinie destinée à rencontrer le réel en passant par une procédure finie.
Dès lors le nœud borroméen à 3 ne serait pas premier, mais l’élimination logiquement secondaire du quatrième rond après qu’une butée ait été obtenue.
d. À ce propos, j’ajoute que Lacan nous a habitués à ce type d’écritures par exemple :
- le calcul de petit a, comme limite aux cogitations du sujet sur son être :
En partant du « je pense donc je suis » (cf. L’Identification , leçon du 10-01-1962) :
En me demandant ce que je suis, ce qui arrive à certains qui viennent en analyse, je pense...
Je pense donc je suis, mais malheureusement ce « donc je suis » n’est qu’une pensée, à réitérer... je pense... un « je pense je suis », qu’est-ce que je pense ? un « je pense je suis » ; qu’est-ce qu’il signifie etc.
Je suis ⇓ Je pense
-------------------------
Je suis ⇓ Je pense
-------------------------
Je suis ⇓ Je pense etc.
Fig. 7
Lacan associe cela à un calcul, il s’autorise à considérer cela comme des barres de division.
Et en donnant la valeur 1 au je pense – il y a une limite à cette suite – on trouve le nombre d’or. Ce qu’il a assimilé à l’objet petit a, enfin assimilé je ne sais pas si c’est le bon mot, en tout cas il a donné cette indication de l’objet petit a comme incommensurable à l’Un. Il y a une limite, mais une limite qui ne s’obtient qu’à l’infini du développement de la suite [de la fig. 7], ce pourquoi les analyses sont longues.
- Ou encore la définition du signifiant comme « ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». Elle apparaît comme récursive. Elle le serait si elle s’énonçait : un signifiant représente un sujet pour un signifiant, si l’autre signifiant donc était de même ordre que le premier signifiant. Mais Lacan a été amené à bien distinguer le premier signifiant et l’Autre. L’Autre se définit simplement que d’être autre par rapport au premier, et qu’en aucun cas on ne peut dire : « un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre qui représente un sujet pour un autre qui représente un sujet pour un autre qui etc. ». Ça n’est pas possible, parce que cet autre signifiant est radicalement Autre et ne représente pas le sujet. À la limite, au premier temps il l’est, ce qui arrêterait l’opération si elle réussissait. Dans les 4 concepts c’est le Vorstellungsrepräsentanz. Dans …ou pire, c’est le lieu qui se vide pour inscrire la relation de l’Un à l’Autre.
- Ces remarques ne doivent pas faire oublier le caractère spécifique du nœud borroméen : il n’est pas n’importe quel nouage mais un nouage qui se disperse si l’un quelconque des ronds est rompu. Cette condition est pour l’ordinaire méconnue du sujet qui habite le sens – cas général mais pas tout le temps – soit le champ balisé entre les ronds S et I, sans s’apercevoir que ces dimensions – S et I – seraient totalement indépendantes l’une de l’autre si elles n’étaient coincées par une troisième supposée, ce que nous appelons le réel.
Dans la leçon 3, Lacan nous dit que la liberté ne se conçoit pas sans la folie et que dans les bons cas, si un rond cède, vous devez devenir fou. Si, dans ce cas, vous ne devenez pas fou, c’est que vous êtes névrosés. C’est-à-dire qu’il y a un nouage différent.
Perla D. : D’où un nœud olympique.
BV: Oui, mais tu sais qu’il va le laisser tomber dans les séminaires suivants. Mais allons progressivement, soyons propédeutiques et pour l’instant disons que la névrose, c’est le nœud olympique. Enfin, ce n’est pas parce qu’il a dit autre chose après que c’est caduc, c’est simplement une autre voie pour essayer d’attraper la névrose, donc un surnouage. Le névrosé serait un surnoué.
Si, dans la cure, on ne peut faire surgir à volonté ce réel divisé entre rond et nœud, du moins l’interprétation, si elle tombe juste, peut faire entrevoir dans l’entre-deux mots l’objet a qui, lui, à la différence du sens, présente de façon irréfutable son bord réel.
Fin de l’écrit de Bernard Vandermersch, auquel j’ai ajouté en bleu ce qui a été dit pendant la conférence.
Transcription de la discussion : Monique de Lagontrie
Un surnouage. Le névrosé serait un surnoué.
Thierry Florentin : Mais c'est fondamental, parce que si à la fin de l'analyse, au moment de la chute de l'objet a, [il y a] effectivement un dénouage et un re-nouage, eh bien c'est un pari que tu fais sur la névrose. C'est-à-dire que, soit effectivement le patient est psychotique et là tu as pris de grands risques parce que le re-nouage ne se fait pas exactement comme tu l'as dit, soit le patient effectivement est névrosé, et là tu peux miser sur le renouage.
Bernard Vandermersch : Oui, je te ferai remarquer qu'en général – je suis tout à fait d’accord avec ta remarque – lorsque le patient était psychotique, il a très vite signifié que ça se dénouait, ou que ça se mettait en trèfle, en tout cas avec la paranoïa, j'ai des exemples..., c'est très rapide... Allonger un pré-paranoïaque sur un divan, ça le fait délirer.
Thierry Florentin : Tu as raison. Mais je n'avais jamais entendu avant que tu ne le dises comme ça cette histoire du nœud olympique parce qu'effectivement ça semble tout à fait isolé, extrait du contexte...
Bernard Vandermersch : je crois que le quatrième rond pourrait rendre compte un peu de la même façon, oui... Non, ça donne une autre dit-mansion, mais à ce moment-là, si je te suis, le névrosé, si on levait le sinthome, serait dans la situation de voir sa nodalité disparaître puisque les trois autres deviendraient libres aussi. Mais on n'a pas vu d'exemple de névrosé qui ait lâché un sinthome à la fin de la cure !
Perla Dupuis : Non, il l’aime trop !
Bernard Vandermersch : Je ne sais pas s’il l'aime trop. C'est un fait, je ne sais pas pourquoi, on parle là de la clinique, de l'expérience, on voit bien des gens qui changent, grâce à Dieu ! Enfin grâce au ciel ! Grâce au quatrième rond (rires) mais..., dire que quelqu'un à la fin de l'analyse n'a plus son sinthome, bon !
Thierry Florentin : Mais ça rend compte des manifestations cliniques qui peuvent apparaître à la fin de l'analyse [oui], question de la liberté qui ne va pas sans la folie.
Bernard Vandermersch : C'est sûr qu’il y a un moment, pour ceux qui vont jusque-là... il y a un moment de... Si dans la cure en tout cas, et je termine là-dessus, on ne peut pas faire surgir à volonté un réel qui apparaît déjà lui-même comme divisé entre un rond et le nouage, c'est-à-dire un réel qui est déjà "bi-lieu", quand même, une interprétation, si elle tombe juste, peut faire entrevoir dans l'entre deux mots, l'objet petit a, qui lui, à la différence du sens, présente de façon irréfutable son bord réel. Je veux dire par là que c'est l'objet a en tant qu’il résulte du coincement des trois registres, est pris dans... - alors là je vais prendre le nœud comme délimitant des champs par des cordes, ce qui n'est pas vraiment élucidé - … l'objet petit a est à l'intérieur du Réel, tandis que le sens se situe à l'extérieur du champ du réel. On peut parfaitement méconnaître ce coincement. Et au niveau de l'objet petit a, d'ailleurs c'est le moment de l'affect, de l'angoisse dans la cure, là on sait qu'il y a quelque chose qui se présente par son bord réel. Voilà.
Perla Dupuis : Merci beaucoup Bernard. C’est court !
Bernard Vandermersch : C'est court ? C'est trop court ? Alors je peux rallonger un petit peu.
Il y a une remarque de Valentin Nusinovici, que j'ai volée sur Internet, – enfin je ne l'ai pas vraiment volée, j'étais parmi les destinataires, mais j'ai oublié de lui demander si j'avais le droit d'en parler – mais comme on est entre nous, il n'y a pas de droits d'auteur.
C'est une remarque aux collègues antillais, qui pensaient que eux n'étaient pas dans le dextrogyre ou le lévogyre, ou l'inverse... Alors Valentin fait remarquer que si on prend le sens I, R, S - S, I, R - R, S, I, et non pas R, I, S etc., c'est qu'en fait il n'est pas possible de symboliser le Réel, contrairement à ce qu'on dit tous les jours, puisque le Réel par définition, c'est ce qui résiste à la symbolisation. Il y a d'ailleurs à ce niveau-là un déplacement dans la notion du réel chez Lacan. Le Réel ce n'est pas ce qui est à symboliser, c'est ce qui résiste à la symbolisation. Tout au moins c'est le versant qu'il va privilégier, c'est ce qui se démontre à la limite comme impossible. Il va nous dire : prenez modèle en mathématiques ! Voilà un petit point, par exemple. Est-ce que ?
Perla Dupuis : Alors merci Bernard Vandermersch. Pierre-Yves ?
Pierre-Yves Gaudard : J'ai une question par rapport à ce que tu as dit tout à l'heure. Tu dis : si le rond quatrième se défait, les trois autres se retrouvent libres.
Bernard Vandermersch : Oui ! Dans le nœud borroméen à quatre. Sinon il n'est pas borroméen. C'est la définition même du nœud borroméen. Est borroméen, un nœud qui est fait, à 70 ou à "n" dimensions, telles que si vous en coupez une, les n - 1 autres sont libres. Sinon, vous avez bien le droit de nommer borroméen ce que vous voulez mais... il y a déjà assez de confusion dans les choses pour que [l’on s’efforce de respecter la terminologie reconnue]... Alors après, on peut généraliser cette propriété. Une chaîne borroméenne généralisée, c'est un chaîne telle que si on coupe un nombre défini (2, 3, n) de nœuds, tous les autres sont libres. Les autres ne deviennent libres que si on en a coupé 2, 3, n... Ça fait encore partie de la propriété borroméenne, d'une façon généralisée. Mais Lacan ne se préoccupe pas de ça. Sauf, tout à fait à la fin de son enseignement – et alors là il est noyé dans les nœuds –il y a très peu de textes, c'est vraiment les derniers séminaires.
Olivier : J'étais un peu surpris que vous disiez qu'un nœud borroméen ne définirait que quatre points, parce qu'ils ne sont quand même pas tous les quatre de la même nature ?
Bernard Vandermersch : Si, ils sont tous les quatre de la même nature au sens où ils sont tous les quatre des coincements. Vous pouvez coincer ces trois nœuds comme ça, ici. Par exemple, celui-ci, vous l'allongez, vous pouvez tirer sur le symbolique, presque à l'infini, et en même temps vous abaissez I et R, et vous provoquez un coincement de cette zone-là.
Olivier : oui, mais si c'est les 3 dimensions qui tirent à la fois, ça définit 1 point !
B. V. : Mais il y a 4 points. C'est-à-dire que les points ne sont pas sur les dimensions. J'ai insisté là-dessus. Le point est hors toute dimension. Il n'est pas dans l'espace lacanien – le point lacanien. C'est un point qui n'est pas dans son espace. Si l'espace est défini par les ronds, les points sont en dehors des ronds. Voyez, dans les coordonnées cartésiennes, un point peut toujours être situé sur une abscisse ou une ordonnée... (B. V. dessine au tableau et renonce.) Bref ! L'important c'est que : un point dans la géométrie, est dans l'espace. Il n'y a pas besoin de finasser, il est dans l'espace, il est repérable par des coordonnées. Il est à 30 cm au-dessus du sol, à 1 m du tableau et à 3 m de la porte..., il suffit de deux ou trois coordonnées pour localiser un point de l'espace.
Là, ces points sont hors de l'espace. Les 3 dits-mansions, dit Lacan, c'est R. S et I. Peut-être que vous allez me dire que je joue un peu sur les mots parce que ce point-là, le "a" par exemple, bien au contraire, il est dans les trois dimensions, puisqu'il est dans le rond du R, dans le rond du I, dans le rond du S. À quoi je réponds : il n'est pas dans le rond, il est dans le champ circonscrit par le rond, le rond S par exemple, quand le "S" est inscrit dans le plan du tableau.
Perla Dupuis : C'est ça, parce que je vois que tu as fait ça (il s'agit d’un objet en papier apporté par Bernard Vandermersch) dans l'espace, donc il y a une raison.
Bernard Vandermersch : Ça, c'est ce que dessine Marc Darmon dans son livre : « Essais sur la topologie lacanienne ». Melman lui a demandé un jour : le petit a là, est-ce qu'il y a quelque chose de commun avec le petit a qui se découpe du cross cap ? À savoir que c'est un disque. Eh bien, si vous construisez une surface qui s'appuie sur les bords. On prend chacune des consistances comme si c'était le bord d'une surface. Vous avez donc : R, I, S. Cette surface (l’objet présenté), c'est la surface qui s'appuie sur les ronds, comme si les ronds étaient une coupure. Eh bien, cette surface, c’est un disque, un disque un peu compliqué. En fait c'est un disque fait de trois disques reliés par des ponts tordus, par des lames tordues, et vous voyez que les bords de ce disque forment un nœud borroméen.
M de Lagontrie : Je ne vois pas du tout.
B. V. : Vous ne le voyez pas ! (B. V. montre sur le dessin du nœud borroméen sur son objet comparé au nœud du tableau) vous avez le rouge là qui vient comme ça, le bleu qui vient comme ça et il respecte les dessus dessous, grâce à la torsion des lamelles entre chaque plan. Au total, vous avez un plan petit a, un plan des jouissances et un plan R, S et I, mais tout est en continuité, c'est une seule surface, et c'est une surface à deux faces : si vous coloriez de proche en proche en arrêtant quand vous rencontrez un bord, vous ne colorerez pas toute cette surface. Vous ne pourrez colorier que la moitié. Sur ces bords il reste la possibilité d'accrocher une autre surface. Cette surface complémentaire va fermer la première pour faire une surface fermée, sans bord cette fois. La complémentaire peut être soit la symétrique et à ce moment-là le nœud borroméen c'est ce qui coupe une surface fermée faite de 3 sphères l'une sur l'autre, celle du milieu étant reliée aux deux autres par trois ponts.
Mais la complémentaire peut être une surface möbienne. Dans ce cas, on retrouve la même structure que le cross cap (lui aussi l’association d’un disque et d’une bande de Möbius). Il doit donc y avoir quelque chose dans notre espace qui contraint cela. Même quand on prend les choses d'une façon complètement différente à partir des nœuds, qui semblent vraiment ne plus rien avoir affaire avec le cross cap, eh bien on retrouve néanmoins des propriétés, en tout cas la propriété qu'on peut fabriquer une surface fermée qui est découpée par le nœud borroméen. Ce n'est pas du tout la seule surface que l'on puisse faire, on peut faire des tas de surfaces découpées par le nœud borroméen.
Thierry Florentin : Deux choses. D'abord à partir de la réflexion d'Olivier. Le nœud, quand on en fait la mise à plat ou quand on l'écrit à partir de la tresse, c'est d'abord 6 – ou multiples de 6 – qui vient plutôt que 4. Alors c'est vrai que quand tu introduis 4 comme ça, on a un peu de mal.
Bernard Vandermersch : Qui en voit 6 ?
Perla : Non, mais c'est Lacan.
Thierry Florentin : Dans la tresse, tu en vois 6, si tu mets à plat le nœud borroméen, tu vois 6 points de croisement...
Bernard Vandermersch : Non, il n'y en a que quatre, mais ce n'est pas des points de croisement, c'est des points de coincement. Attention ! Le point lacanien, ce n'est pas un point de croisement, c'est un point de coincement. Voilà, ça me permet de dire qu'il en faut trois pour que ça coince. Ça ne coince pas là (retour au tableau), là, ça coince... [Perla D. : si on tire dessus évidemment] si on tire dessus bien sûr. Et ça veut dire que vous êtes coincé entre [plusieurs choix de coincements] : le sens, la jouissance de l'Autre, la jouissance phallique ou la position d'être éjecté comme objet petit a. Quand vous êtes là, vous passez par la fenêtre ! Ou alors on joue de cela, mais on peut se faire comme ça... [P. D.: éjecter]
Thierry Florentin : Et la deuxième chose, c'est... je reviens sur le nœud olympique, car c'est vrai que Lacan ne l'a pas tellement développé finalement après en avoir parlé. Moi j'appelle ça le nœud de l'increvable, plus que le nœud du névrosé, Lacan ne dit pas le nœud de l'increvable, il dit ça c'étaient des increvables ! Qu'est-ce qu'on pourrait en dire de plus ? Parce que en fait c'est un nœud que tu peux obtenir à partir d'une bande de Moebius à double torsion [B. V. : Lequel ?] le nœud olympique : quand tu fais deux coupures latérales, tu obtiens un nouage olympique.
Perla Dupuis : Tu es sûr de ça ? au tiers, aux deux tiers ?
Bernard Vandermersch : Quand tu fais une coupure, dans une bande de Moebius à 3 demi-torsions, tu as un enchaînement de deux ronds de toute façon. [Perla D. : ben ça dépend, la coupure, où tu la mets] C'est pareil qu’il y ait une ou trois demi-torsions, on va le faire tout de suite.
Papier, ciseaux, scotch....
... Peu importe, l’idée c’est quoi ? Il y a une chose qui me fait difficulté pour le nœud olympique, c’est que déjà le nœud à 3, avec sa supposition de nouage, pour moi c’est ce qui est important, c’est que le nœud borroméen est un nouage qu’on ne peut démontrer, il ne peut être que supposé puisque aucun rond n’est pris dans l’autre, aucun. C’est donc un nouage qui n’est que supposé. On se rend compte que c’est noué seulement quand il y en a un qui pète ! Alors, si déjà avec le nœud à 3, Lacan pense que le gars qui ne fonctionnerait qu'avec ça n'aurait pas moyen de distinguer ce qui est le Réel, ce qui est le Symbolique, et ce qui est l'Imaginaire, puisqu'ils sont strictement tous les trois équivalents et qu'il faut donc soit une nomination – ça c'est la fin de R.S.I. – , soit un Sinthome, – c’est dans le séminaire suivant –, ça montre bien qu'il y a pour Lacan une difficulté là ! Et donc si déjà pour le noeud à 3, sans surnouage, avec un nouage basique, minimum, il y aurait déjà paranoïa, je vois mal comment un surnouage pourrait être la représentation du névrosé. À mon avis il y a là deux positions incompatibles. Maintenant, c'est quand même assez amusant, enfin quand tu rappelles ce que Lacan dit, que si vous tenez encore quand il y en a un qui pète, c'est que vous êtes névrosé ou que vous n'êtes pas fou. Si ça tient, vous êtes névrosé, je crois que ça annonce que par la suite il y aura un quatrième rond, enfin quelque chose...
Pierre-Yves Gaudard : Est-ce que tu dirais, pour le nouage à 3, que c'est toujours un nœud de trèfle ?
Bernard Vandermersch : Je n'en sais rien, c'est lui qui dit ça, mais moi je m'autorise déjà à faire des remarques, peu de gens le font dans l'ensemble. La plupart du temps on dit : Lacan a dit, c'est le sinthome, c'est Joyce, vous avez vu la psychose, c'est Joyce, vous avez vu le quatrième rond, c'est Joyce (rires). D'accord. Non, c'est vrai, c'est Joyce. Mais le problème, c'est que, à l’inverse, si vous avez la position du non-dupe, alors vous pouvez critiquer tous les passages. Et du coup, le séminaire, vous l'avez complètement émietté, il n'en reste plus rien, mais vous avez perdu votre temps en même temps, parce qu'il y avait des choses à apprendre dedans ! Alors entre la position du dupe-dupe et du non-dupe, il y a peut-être une position du dupe éclairé, je ne sais pas si on peut dire ça (rires) !
(La fabrication de la bande à trois demi-torsions avance. Il faut couper sur le bord et pas au milieu !)
Nicole Mercier : La question est naïve : est-ce qu'il y a nécessairement un quatrième rond ?
Perla Dupuis : Bien, à condition de s'en servir, on peut s'en passer.
Bernard Vandermersch : Attends, attends ! Quelle est la question ? Est-ce qu'il y a nécessairement....
— ... un quatrième rond ?
— c'est une question de fond, parce que pour moi le nœud borroméen, il y a 3 pères : réel, imaginaire, symbolique. Est-ce que nécessairement pour une structure, qui fonctionne comme un bon névrosé, il y a nécessairement un quatrième rond ?
—Tu parles du Nom-du-Père ou pas ?
— Bien justement je ne sais pas.
Bernard Vandermersch : Tu demandes la réponse de Lacan, de qui ? En ce qui me concerne, j'aurais tendance à penser comme Lacan que... Qu'est-ce que j'essaie d'expliquer ? C'est que l'introduction du Réel dans la structure se fait forcément en deux points différents, avec deux significations différentes et – mon exposé c'est ça – qu'est-ce que ça vient faire, ce fait qu'on mette le Réel à deux places dans le nœud ? Le Réel normalement c'est l'impossible. Normalement il n’y a pas d'équivoque. Le Réel, c'est l'identique à soi. Mais, de l'introduire dans le nœud, bizarrement, ça l'introduit à deux places différentes. Dans la fonction que m’a soufflée Jean Brini :
R = Fnœud borroméen (R, S, I,)
R se trouve à deux endroits différents avec, non pas deux significations différentes, parce que c'est bien le même Réel, mais R étant fonction de lui-même, ça introduit cette suite infinie, c'est-à-dire que le Réel, vous ne l'attrapez pas. [P. D. : c'est le réel du noeud] le réel du noeud..., non mais, le noeud borroméen serait une façon de dire ce qu'est le Réel, c'est un peu ce que dit Lacan : je produis le nœud borroméen pour vous dire ce qu'est le Réel. Le Réel c'est le nouage du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire. À partir de là, vous avez une fonction récursive en quelque sorte en mathématiques, c'est-à-dire dont la solution est à l'infini. C'est bien une limite, il y a une limite théorique, comme la recherche de l'objet petit a par... : je suis, je pense... je suis, je pense..., il y a une limite à l'infini. Aussi loin que vous alliez, vous tombez sur cette limite-là. Néanmoins, il y a une autre façon de coincer les choses, c'est de nommer les consistances ou de faire un sinthome : c'est-à-dire d'attraper un 4ème qui aux dépens du Symbolique vient... Enfin bon ! Ce que je dis, c'est quoi ? Pourquoi Lacan n'en reste-il pas à 3 puisque ça a l'air d'aller si bien ? C'est qu'il doit y avoir quelque chose dans l'œuf qui ne colle pas...
Nicolas Dissez : Ce que tu dis là sur la fonction récursive, que le coincement du nœud c'est une propriété réelle du noeud [B. V. : oui], donc le coincement des trois registres – du réel, du symbolique et de l'imaginaire –, c'est lui-même du registre du Réel. J'ai été surpris que tu partes de ce point-là. Ça amènerait plutôt à dire que le point défini par l'espace lacanien – le point issu du coincement – il est du registre du Réel !
[Bernard Vandermersch a fini son découpage et vient faire constater qu’il n’y a pas de nœud olympique :
— objection : c'est-à-dire que si tu en ... ??... les deux autres tombent (rires) il y en a trois
— y en a trois
— il y en a que deux
— inaudible il y en a forcément que deux... ça n’a rien à voir avec le nœud olympique.]
Nicolas Dissez : J'ai l'impression qu'il y a deux logiques antinomiques. Quand tu dis que le point lacanien, en tant qu'il résulte du coincement des trois registres, échappe à chacun des trois registres, ça paraît antinomique avec ce que tu disais également, que le coincement des trois registres, le fait que les trois registres soient coincés, c'est une propriété réelle du nœud. Autrement dit, moi, le point lacanien, en tant qu'il résulte du coincement et pas du croisement, ce point-là aussi il est du registre du Réel. [B. V. : Oui, le point de coincement ?] Oui, il appartient au registre du Réel, même si là il a l'air d'y échapper, dans la représentation, mais c'est une propriété réelle du nœud qu'il est coincé.
Bernard Vandermersch : C'est une propriété réelle du nœud qu'il y est coincé, mais une propriété réelle n'a pas forcément des effets réels, l'objet petit a n'est pas seulement réel.
Nicolas Dissez : C'est comme ça que le définit Lacan quand même. Le petit a est du registre du Réel.
Bernard Vandermersch : Oui, mais il dit aussi ailleurs qu'il est aussi totalement imaginaire ou que c'est le fait de ce qui choit du Symbolique. Il choit du Symbolique, mais il choit aussi du Réel.
Nicolas Dissez : Il choit sur ce mode-là de la récurrence, enfin..., à chaque fois qu'on l'attrape il échappe. Enfin, qu'on croit l'attraper !
Bernard Vandermersch : Je crois que ce que tu me dis qui est d’importance, c'est que si j'exprime les choses sous la forme R = fonction de RSI, il y a là quelque chose qui est à distance, qui ne convient pas avec ce que j'aurais dit, que le point de coincement n'est pas, est hors de la consistance. Sauf qu'à la limite, à la limite..., je veux dire : quelle est la limite de la géométrie lacanienne ? C'est que les trois fusionnent. C'est-à-dire que dans le point de coincement, la butée c'est qu'il coince, mais la butée c'est la limite, et la limite c'est le Réel. C'est-à-dire qu'à ce niveau-là ils se rejoindraient, c'est-à-dire que ce point serait à la fois Réel, Symbolique et Imaginaire. Il participerait des trois consistances. Ce qui m'ennuie c'est que ... Mais vas-y !
Nicolas Dissez : J'entends mieux ce que tu dis à ce moment-là. C'est-à-dire c'est logiquement à partir de cette butée-là qu’il est amené à introduire un nœud à quatre. C'est son cheminement.
Bernard Vandermersch : Moi, je pense qu’introduire le Réel dans une présentation du Réel comme le nœud à trois a un effet de forçage qui se traduit par des effets tels qu’il sera amené par la suite à introduire un quatrième, bon, incidemment.
Lacan nous dit dans Kant avec Sade par exemple, qu’ « une structure quadripartite est depuis l'inconscient toujours exigible pour définir une fonction du sujet - c'est-à-dire qu'il faut toujours 4 points – ce à quoi satisfont nos schémas didactiques », dit-il en évoquant le schéma L, etc.
Pourquoi ? Dans le séminaire I, il dit : « Ce n’est sans doute pas pour rien qu’elles sont trois [ces dimensions], il doit y avoir là une loi minimale que la géométrie ne fait ici qu’incarner ». Quatre c'est le nombre maximum de points que l'on peut mettre équidistants dans notre espace à trois dimensions. Au-delà de quatre, il y a forcément des points qui ne sont plus équidistants l'un de l'autre. Le tétraèdre est la figure qui relie quatre points équidistants. Les 6 sommets d’un cube ne sont plus des points équidistants puisque les points en diagonale sont à la distance √2/2 par rapport à ceux qui sont aux extrémités d’une arête de longueur = 1. Il y a donc là aussi une contrainte liée à l'espace. C'est pourquoi l'espace lacanien n'est quand même pas indépendant de l'espace dans lequel il est plongé. Ça c'est aussi une chose que je voulais vous dire.
D'ailleurs, dans le cross-cap Lacan joue beaucoup de cet effet d’immersion du plan projectif dans l'espace à trois dimensions, parce que le cross cap, il n’est cross cap que parce qu'il est immergé dans l'espace ; si vous le prenez intrinsèquement, en tant que surface, il ne se croise pas. C'est simplement quand vous voulez le mettre dans notre espace à trois dimensions. Si vous le mettiez dans un espace à quatre dimensions, il ne se croise plus. En ce qui concerne les nœuds borroméens, si vous disposez d'une dimension supplémentaire, il n'y a plus de chaîne, il n'y a plus que trois ronds séparés, c'est tout. Autrement dit un nœud c'est toujours un espace dans un autre espace. Ça a peut-être à voir avec des choses qui peuvent vous faire penser. Le cabinet de l'analyste est lui aussi un espace dans un autre espace.
Olivier : À partir de quel moment, le statut de l'écriture par rapport à cette réflexion et la manière dont Lacan avance en collant à cette structure du nœud, d'après ce que j'entends de Sylvie, l'écriture est seconde par rapport à ce qui le tend, à ce qui le tiraille. Il me semble que ça peut peut-être aussi expliquer que, à partir du moment où on écrit, on se trouve comme ça à écrire une espèce de suite infinie, convergente, alors que lui, j'ai l'impression qu'il essaye quand même de faire entendre un peu à la limite de son dire, ce qui précède l'écriture.
Bernard Vandermersch : L'écriture n'est pas première, dit-il. L'écriture est l'effet de la parole. C'est la mise en acte de la parole qui dépose de l'écriture.
Maintenant ce sur quoi j'ai insisté, peut-être pas assez, c'est le fait que Lacan joue de deux immersions différentes. L'une, dans le plan, avec des effets d'écriture, le nœud borroméen est une écriture, mais il s'en sert aussi dans l'espace à trois dimensions, mais beaucoup moins. Néanmoins, ne serait-ce que dans sa remarque de la leçon III, il suffit de faire ça (B. V. retourne un nœud borroméen avec trois cordes), dans quelques séminaires ultérieurs aussi, il va [se servir de l’immersion dans R3...
À mon avis, il y a une sorte de bi-localité aussi puisqu'il se sert du nœud dans l'espace comme écriture, dans l'espace à deux dimensions, et aussi du nœud dans l'espace à trois dimensions. Ça n'a pas les mêmes effets. Alors l'écriture, et je crois que c'est surtout là-dessus, par exemple dans La Troisième, ce qu'il appelle La Troisième, c'est essentiellement un travail sur les champs délimités par les ronds. C'est vraiment dans l'écriture des ronds, dans une immersion sur le plan, ce qui est marqué là.
Mais je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi l'enjeu de votre question, notamment à propos du temps.
Parce que Lacan, ici, le temps, il le propose comme une discontinuité liée aux instants de tiraillements. C'est-à-dire qu'on n'est pas toujours tiraillé, mais de temps en temps ça coince, on bute sur un sens, ou bien on bute dans la jouissance. Mais voilà ! Que le temps soit discontinu c'est quelque chose qui tracasse beaucoup, non seulement les analystes mais aussi les physiciens. Puisqu'en dessous d'une certaine quantité de temps, le temps n'a plus de sens. Et il y a des gens qui proposent que le temps par exemple soit une modification topologique de l'espace.
Nicolas Dissez : Juste une question sur cette convention étrange, mais qui est au cœur du nœud, qui est le dessus dessous, qui est entre... entre les deux, enfin la deuxième et la troisième dimension, parce que c'est vrai que Lacan nous incite à travailler sur les représentations du nœud, mais aussi sur les ronds de ficelle, c'est-à-dire à circuler entre les deux possibilités, alors ce qu'il y a entre les deux : c'est le dessus dessous. Tu appelles ça une convention. C'est juste, mais ça ne dit pas dans quel registre elle est cette convention du dessus dessous. C'est ma question, et peut-être juste pour l'introduire, quand on est pris dans des articulations, des registres : quand on fait comme tu l'as fait au tableau le périmètre d'un cube et qu'on le fait sans dessus dessous, qu’on trace et qu’on les fait se croiser, on a une possibilité – visuelle – c'est de visualiser dans l'espace deux types de...
Bernard Vandermersch :... Oui, de temps en temps c'est le cube devant, de temps en temps celui que derrière
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Nicolas Dissez : oui, des fois on n'y arrive pas. On voit bien qu'il faut une certaine souplesse de fonctionnement pour faire passer devant et derrière ; par contre avec le dessus dessous, c'est pure convention, on a plus cette souplesse-là, ça coince. Donc on voit que la convention a des effets réels sur notre perception du reste de l'affaire... Inaudible
Bernard Vandermersch : Ce que je veux dire, à propos de la convention, c'est que la convention est nécessitée par le fait qu'on écrit directement sur le plan du tableau, mais on peut aussi prendre une surface plus sophistiquée et à ce moment-là il n'y a plus de convention. Cet objet [celui présenté plus haut] reste une surface. Ça, ce n'est pas dans 3D, c'est dans 2D. On peut écrire le nœud borroméen sur un cross cap. On peut l'écrire sur une figure de Boy. On peut l'écrire sur un disque. Il suffit de faire quelques petits ponts, mais ça reste des surfaces. Néanmoins dans le plan, il faut cette convention pour voir si la corde passe devant ou derrière. Je ne sais pas me débrouiller de cette affaire. Faut-il le considérer cette convention comme une représentation de ce qui se passe dans l'espace, ou bien a-t-on directement affaire à un nœud immergé dans un espace à deux dimensions. Est-ce que Lacan l'envisage aussi comme ça, comme une pure écriture, ou maintient-il toujours le nœud dans l’espace 3D ? Nous dit-il : « Attention ! Ce n'est jamais que la représentation sur une feuille de papier d'un nœud dans l'espace », ou bien : Ce dessin sur la feuille de papier est déjà un réel à prendre comme tel.
Pierre-Yves Gaudard : J'ai une question par rapport à ce que tu as évoqué comme étant la bi-localisation du Réel : est-ce qu'il y a vraiment bi-localisation, si on considère que le Réel est contemporain du Symbolique, c'est-à-dire que sans le signifiant, de toute façon il n'y a pas de Réel. Il faut bien l'écriture, il faut bien qu'il y ait le Réel, l'Imaginaire, le Symbolique, pour que de toute façon on puisse en dire quelque chose. Et donc il faut bien qu’il y ait le nouage à trois, c'est le seul lieu où il puisse être, sinon ça supposerait qu'il y ait un Réel qui soit susceptible d'exister indépendamment du nouage.
Bernard Vandermersch : Oui, mais dans le nouage, il est à deux endroits différents. Et même à la limite trois... Il est à la fois une dimension, il est ce qui dans chaque dimension est sa propriété d'ek-sister aux autres et il est aussi le nouage. C'est-à-dire qu'il y a trois étages et ça, je ne l'invente pas, c'est Lacan qui le dit. Je suis tout à fait ta remarque : on n'a pas à penser un Réel sans le Symbolique et l'Imaginaire. Je veux dire qu'à la limite les animaux ne savent pas ce que c'est que le réel. Ils ne sont pas coincés par ça.
Au départ, [il me semble que] Lacan pensait que le réel serait d'avant le langage en quelque sorte, et que le langage viendrait symboliser le réel. Ce n'est pas forcément à éliminer comme idée, mais quand même, de plus en plus vers la fin, il tire le réel comme ce qui se démontre comme impossible, et du même coup suppose la symbolisation et l'imaginarisation. Il dit aussi que le réel, on en attrape que des bouts. Et rien ne prouve que le réel soit unifié sous une instance – c'est d'ailleurs un peu ce que tu soulevais dans ton dernier travail – est-ce que le réel se présente toujours sous le patronage d'un Dieu unique, d’une instance unique ? Alors que peut-être il peut être fractionné ? Enfin, même dans les cultures où il y a des dieux un peu partout, il y a quand même en général un Dieu irreprésentable, qui est un peu au-dessus des autres, qu'on ne voit pas, on n'en parle pas trop mais il est quand même là. Simplement, il ne bouffe pas tout quoi, il ne bouffe pas tous les autres. On peut dire que Yahvé, il a fait le vide autour de lui! Au départ il était avec tous les autres. Simplement ce qui était demandé c'est : ici, tu n'adores que Yahvé. Les autres : sur les côtés... Et après, comme l'affaire a eu un peu de succès, on a décidé d'éliminer tous les autres.
Pierre-Yves Gaudard : En Égypte, ça c'est pas fait simplement !
Bernard Vandermersch : En Égypte, ils ont essayé et il s'est fait rattraper le pauvre ! Et les prêtres d'Amon se sont vengés. J'ai vu que même dans le vaudou africain, il y a un Dieu supérieur, il y a tous les dieux mais il y a aussi un Dieu supérieur.
Thierry Florentin : Encore une question sur le point de tiraillement ! (rires) Est-ce qu'on peut le tirer du côté de la répétition et du retour du refoulé ? C'est-à-dire, quand Lacan dit : le temps c'est une succession de points de tiraillement, est-ce qu'on peut l'associer avec cette histoire du viator dans la première leçon, et qu’effectivement il y a des questions qui reviennent comme ça dans une vie pleine, de névrosé, régulièrement, à 10 ans ou à 20 ans d'intervalle, est-ce que le point de tiraillement, enfin comment tu le vois toi ?
Bernard Vandermersch : Lacan, là n'en dit pas plus, mais je suis d'accord avec toi là-dessus, c'est-à-dire que c’est la répétition qui fait que par le retour de la chaîne signifiante sur les lieux de notre jouissance, on est toujours amené à rencontrer le même "Kccrreu!!!" phénomène initiateur et que ça tiraille à ce moment-là. Mais alors avec le nœud il y a peut-être autre chose, c’est qu’on ne serait pas obligé de répéter le traumatisme, on pourrait se balader un peu plus dans la structure. On peut être tiraillé de différents côtés : je ne sais plus à quel saint me vouer ! (Rires)
Thierry Florentin : C'était ce dont parle Jean Brini dans son article de la Revue lacanienne, quand il illustre le passage du nœud lévogyre au dextrogyre. C'est-à-dire, apparemment le point de tiraillement reste le même, mais effectivement il a un voisinage qui est différent.
Bernard Vandermersch : Oui. Alors, je vais vous poser une question idiote : est-ce que vous y croyez aux nœuds ?
Perla Dupuis : Ben, ils sont là, on ne peut pas ne pas y croire ! Bernard ! .... Inaudible.... innocents : est-ce que vous croyez aux nœuds ?
Bernard Vandermersch : Ce n'est pas innocent. Dans la science les choses se démontrent jusqu’à ce qu’on démontre que ce qu’on avait travaillé jusque-là est insuffisant..., – on avait travaillé avec la gravitation de Newton, ça marche très bien, mais enfin ça ne marche pas assez bien pour régler un GPS, pour lequel il faut faire intervenir la théorie de la relativité. Ça démontre, non pas la justesse de la théorie de la relativité, ça démontre que la théorie de Newton était insuffisante, qu'elle n'était qu'un cas particulier, celui quand les objets ne sont pas dans un rapport d'éloignement ou de rapprochement trop rapide.
Alors, est-ce qu'on y croit ? Non, ce n'est pas la question des noms du père, c'est la question du séminaire, les non-dupes errent... En italien, on a traduit i troppo furbi si perdono... Les trop malins se perdent. Pour traduire Les non-dupes errent, c'est pas mal ! Mais ça rate le fait qu'en français, être dupe, et être dupe de, ce n'est pas tout à fait pareil. Furbi, les malins... On pense un peu aux sophistes, ceux qui arrivent à vous retourner la crêpe !
Mais du même coup, cette traduction perd la notion de croyance, parce que le dupe, pour être dupe il faut qu’il y croit ; et le malin, c'est celui qui a réussi à faire croire au dupe quelque chose. Moi j'essaie de vous faire croire quelque chose, je n'ai pas eu l'impression que vous étiez tellement dupes, mais enfin le problème avec Lacan, c'est ça qu’il se pose comme question, je vous l'ai dit tout à l'heure, il me semble. Cette histoire de nœud, vous arrivez chez votre belle-soeur ou votre beau-frère, qui n'est pas analyste : « Ça tu vois c'est le réel, l'imaginaire, le symbolique. » Le mec : Pshiiiii ! (Rires) « Tu adores le Dieu nœud maintenant ? » (redoublement du rire)
Perla Dupuis : Mais Lacan, à un moment donné, il ne faisait que ça !
Bernard Vandermersch : Quel est le degré ? Quelle est la juste duperie ? De quoi faut-il être dupe ? Il y a des réponses : on dit dupe de la structure. Mais la structure, ça veut dire quoi ? La structure par définition, je ne l'ai pas devant les yeux. Sinon ça serait de la fascination. Si je suis fasciné par le nœud, je peux dire : « le nœud c'est la structure, c'est la présence réelle ». Mais non ! Quand même ! C'est la structure en tant qu'elle est imaginarisée par mes défauts parce que j'ai besoin de
représentations.
Je pense qu'être dupe de la structure, ça veut dire : être dupe qu'il y a de la structure. Ce pourquoi, quand vous avez quelqu'un en analyse, vous pouvez lui dire : « Dis les bêtises qui te passent par la tête », parce que vous faites foi que derrière ses associations libres, il y a une structure. Si vous n'en êtes pas sûr, par exemple vous suspectez une psychose sans moi, il est évident que vous n’allez pas lui dire ça. Ou on va dire que la structure est faite de telle façon que chez cette personne-là elle ne va pas tenir. J'essaie de comprendre de quoi il faut être dupe, et comment faire un usage de la topologie qui ne soit pas un usage fétichiste. Du genre : vous n'y comprenez rien, moi je vous amène ça, et comme vous vous en foutez, vous adorez ça, et vous repartez en disant « tiens, quelque part il y a quelqu'un qui sait », et puis voilà !
Applaudissements
Perla Dupuis : Bernard, tu vas faire ton Spinoza, le Spinoza de la psychanalyse !
Qu'est-ce que le réel ?, texte de Bernard Vandermersch
Séminaire sur les non-dupes errent
Bernard Vandermersch :
Qu’est-ce que le réel ? Et que veut dire qu’il n’a été jusqu’ici que supposé.
Lacan nous dit : « Est-ce que le réel n’est jamais que supposé ? »
Il parle là du réel auquel l’analyste a affaire : au savoir inconscient. Mais le problème existe aussi dans les sciences dures. Depuis que Galilée a émis la supposition que la nature était écrite en langue mathématique.
Les physiciens, l’un d’entre eux, Bernard d’Espagnat, a écrit, il y a 20 ans, à propos du réel en physique un beau livre intitulé Le réel voilé. En effet, dès qu’on s’avance dans la recherche sur la structure de la matière, on n’a plus affaire qu’à des écritures mathématiques auxquelles on adjoint des images, soit celles que produisent les appareils enregistreurs, illisibles au profane, soit des « vues d’artistes ». Le réel reste supposé derrière ces écritures et ces images. Le réel a toujours été supposé, c’est-à-dire mis dessous ce qui se voyait ou se disait.
Avant donc de parler d’espace lacanien et de ce qu’y devient le réel, dès lors qu’il n’est plus supposé mais exposé, comme dans le NB, il faut revenir sur ce qu’est le réel.
Le réel, qu’est-ce que ça veut dire ? Réel, réalité, ça n’existe pas en latin classique, c’est du latin médiéval. Ça vient, comme rien, de res, la chose. En latin pour rendre le mot réel on a le choix entre verus (vrai) ce serait le réel supposé au symbolique (encore que Lacan dise (p.99) qu’elle est de l’imaginaire, et solidus (dense, entier, complet) qui correspond comme salvus (sain et sauf) à gr. ολος). Ce serait le réel supposé à l’imaginaire, notamment du corps. Mais la notion de réel s’approche plutôt par une périphrase exprimant l’identité à soi : C’est bien réel : res ita se habet (la chose se tient ainsi). La réalité : res ipsa. (la chose elle-même). Réellement : reipsa (la chose étant elle-même) ou revera. Mais l’identité à soi-même ne peut s’assurer que de la différence des autres. Chez Aristote, nous dit Lacan, le réel serait supposé par le corps individuel.
Le réel est trois. La topologie du réel, ie de l’inconscient.
Lacan nous donne une réponse avant même que nous nous soyons posés la question : le réel est trois. Et trois ne serait pas une supposition « grâce au fait que nous avons grâce à la théorie des ensembles, élaboré le nombre cardinal comme tel ». « Le réel est trois ! » et « Yad’l’un », jaculés de cette façon, ça pourrait faire psychotique ou religieux. En fait Lacan va nous l’expliquer en nous demandant de lâcher quelques suppositions implicites de nos raisonnements logiques (fondés sur la succession) au profit d’un abord topologique (fondé sur le voisinage).
Sans oublier le point de départ : le non rapport sexuel.
« Pourquoi est-il trois ? C’est une question que je fonde de ce qu’il n’y a pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire » (p.92).
On ne peut écrire que ∃f. f(x,y), « x et y qui signifient le fondement de tels des êtres parlants à se choisir comme de la partie mâle ou femelle ».
« Il n’y a pas de fonction qui les relie et pourtant ça baise là-dedans ! » (p.93).
La première supposition dont il faut décoller est celle qu’il y a un sujet mâle ou femelle, [ c'est-à-dire sexué]. C’est une idée que l’expérience analytique rend intenable.
L’énoncé ∃f . f(x,y) est sans sujet puisque x et y ne désignent pas des sujets, le sujet supposé est dans la fonction qui lie x et y. Or cette fonction est niée.
Il n’existe pas de fonction, ce n’est pas contingent, « c’est affaire d’impossible (donc de réel), et pour le démontrer ce n’est pas une petite affaire ! » (p.93)
Suit un développement sur les modalités laissant entendre que cet impossible n’aurait pas toujours existé. Non seulement par le bon heur de l’amour mais aussi par ce à quoi fait allusion ce paragraphe p. 94:
« Pour que ça ait cessé de ne pas s’écrire, il faudrait que ce soit possible. Et jusqu’à un certain point ça le reste, puisque ce que j’avance c’est que ça a cessé de s’écrire. Pourquoi ça ne recommencerait-il pas ? Non seulement il est possible qu’on écrive f(x,y) mais il est clair qu’on ne s’en est pas privé.
Pour démontrer l’impossible (de ce rapport) il faut donc prendre fondement ailleurs que dans ces écritures précaires, puisqu’après tout elles ont cessé [?] et qu’à partir de ce moment on pourrait croire que ça peut reprendre : c’est bien le rapport du possible et du contingent » (citation approchée).
Ce qui manque à ces écritures du rapport sexuel c’est une butée interne, un réel inclus qui ferait qu’on ne puisse pas écrire n’importe quoi.
Le nœud, lui, serait un appui pour que « quelque chose de l’impossible se démontre ». Le nœud n’est donc pas de nouer hommes et femmes (malgré la métaphore), mais de nouer l’impossible de ce nouage aux deux registres de la subjectivité. Le réel du nœud c’est l’impossible du rapport sexuel.
Et cela commencerait par la mise en question d’un ordre naturel de succession et notamment l’idée même de successeur unique que promeut la théorie des nombres.
En topologie ce n’est pas un ordre de succession qui prévaut mais la notion de voisinage.
p.96
« L’idée qui fonde la topologie, dit Lacan le 15-1-74, […] est d’aborder ce qu’il en est de ce qu’elle supporte. C’est la topologie qui supporte, ce n’est pas un sujet qui lui est supposé. Ce que la topologie supporte: l’idée c’est de l’aborder sans image, de ne supposer aux lettres qui la fondent que le Réel, en tant qu’il [le Réel] n’ajoute ⎯ c’est encore trop ce terme qui évoque l’addition ⎯ à ce que nous savons distinguer comme l’Imaginaire (cette souplesse liée au corps), ou comme le Symbolique (le fait de dénommer le voisinage, la continuité) , qu’il n’ajoute que quelque chose, le Réel [indistinctement sujet et objet,], et non pas de ce qu’il soit troisième [il ne s’agit pas d’une troisième dimension qui succède à la 2ème], mais de ce qu’à eux tous, ils fassent trois. »
[Note Vandermersch. Ce qui donne : le réel est ce qui ne fait qu’ajouter le x de ce qu’ils fassent trois avec le réel : Il me semble y avoir là dans cette duplicité du réel (comme rond et comme le 3 qui fait le 1 du nœud) à la fois le problème de la supposition du sujet et l'anticipation des solutions à venir. C’est l’objet de la conférence de Ste Anne]
« Et c’est tout ce qu’ils ont de réel. Ça a l’air peu, mais ce n’est pas rien ! …puisque on l’a si bien senti de toujours que c’est justement là-dessus que le réel était supposé.
Il s’agit de le déloger de cette position de supposition qui, en fin de compte, le subordonne à ce qu’on imagine ou à ce qu’on symbolise. »
Ce faisant, Lacan dé-substantifie la substance supposée. Avec Descartes, nous avions la substance étendue soumise à l’espace et la substance pensante, hors espace. Lacan affirme au contraire que la pensée se déploie dans un espace que la topologie est seule à pouvoir non seulement décrire mais présenter « réellement » puisqu’elle est homéomorphe sinon identique à cet espace.
Déloger le réel de sa position de supposition semble faire problème au premier abord : Le réel du sujet repose précisément sur le fait qu'il n'est que supposé. Si le sujet n’est plus supposé mais exposé, rendu patent grâce à la topologie (de Lacan), n’est-ce pas la psychose (l’inconscient à ciel ouvert) ou la destitution enfin éclairée du sujet supposé savoir ?
En fait la remarque de Lacan porte non sur le sujet mais sur le Réel, lequel a toujours été supposé (sous les termes de substance, de corps, c’est-à-dire sous des formes imaginaires). J’avais toutefois fait remarquer que le terme de sujet avait quasiment disparu du séminaire suivant : RSI.
Déloger le réel de cette position de supposition sous l’imaginaire ou le symbolique (c’est réel : ça résiste comme cette table, alors que cette table à l’échelle atomique est faite d’un désert clairsemé d’atomes) ne veut donc pas dire exposer le sujet mais donner au réel sa place « entière » dans la structure.
Marc Darmon explique en quoi le nœud borroméen déloge le réel de la supposition. (p. 358) : "… un pas est franchi. Le nœud borroméen n’est pas un modèle et Lacan insiste pour distinguer un modèle qui suppose un réel comme par exemple les modèles mathématiques, du nœud borroméen qui, tout en étant une écriture, supporte un réel ; ainsi pour Lacan, le nœud borroméen tel qu’il en use « fait exception, quoique situé dans l’imaginaire, à cette supposition » (citation de RSI) »".
Dans cette 6ème leçon des Noms dupes errents, Lacan dit (p.97): « Ce n’est pas un modèle, parce que par rapport à ce trois, vous êtes, non pas sujet l’imaginant ou le symbolisant, vous êtes coincés, vous n’êtes que les patients de cette triplicité ». Lui tout aussi bien :
p.95. « Quand je témoigne, quand je dis que le nœud, c’est ça qui me cogite et que mon discours - pour autant qu’il est le discours analytique - en témoigne, il se trouve que, parce que j’ai fait quelques pas de plus que vous, ce nœud est borroméen. Mais il pourrait être autre !
Même s’il était autre, ma question [est] de savoir en quoi ça a rapport avec ce qui distingue la topologie de l’espace fondé par les grecs… »
Y avait-il d’autres solutions que le NOued borromen pour dé-supposer le réel ? En tout cas le nœud borroméen est la solution du problème qui consiste à faire tenir ensemble trois cercles indépendants deux à deux. Avec cette particularité qu’un des cercles n’est là que pour faire trois et qu’il est ainsi délogé de la supposition pour apparaître.
Lacan admet que symbolique et imaginaire, l’espace des mots et celui des choses, c'est-à-dire, les idées des choses sont des tores pleins non enchaînés. Ce que la pluralité des langues démontre. Mais si S et I glissent l’un sur l’autre, qu’est-ce qui lie les mots à leur référent dans la langue ? Les sujets qui la parlent ou l’ont parlé ? Et si l’on ne suppose plus de sujet ?
Il faut supposer un troisième terme.
Le nœud borroméen rend compte de l’efficacité éventuelle des pratiques de langage, dont l’analyse, sur le réel d’un sujet. Si toutefois la psychanalyse ne se résume pas, comme parfois, à produire du sens, mais qu’en plus elle renoue autrement.
Va-t-on dire pour autant : « L’inconscient est nodal, donc… » ou introduisant la modalité : « si l’inconscient est nodal, alors… ». En fait Lacan va déduire la modalité de l’écriture ou non du nœud.
Notons en effet par exemple que l’indépendance deux à deux des trois dimensions n’est que contingente. La paranoïa semble témoigner d’une mise en continuité de ces trois dimensions. La psychosomatique relève d’une carence du réel : Le symbolique passe dans l’imaginaire du corps sans impossible.
Topologie et triplicité.
P. 96 « La topologie élabore un espace qui ne part que de la définition du voisinage, de la proximité ». Cette notion implique la triplicité. En effet selon la définition de Bourbaki (MD, p 424) :
« On peut dire qu’une partie A d’un ensemble E est un voisinage d’un élément a de A, si, lorsqu’on remplace a par un élément "approché", ce nouvel élément appartient encore à A ».
Rappelons que le point de départ de la théorie topologique c’est l’ensemble ouvert. « Une partie A [d’un ensemble E] est un ensemble ouvert si A contient le voisinage de chacun de ses points ». En effet il n’y a qu’avec des ensembles ouverts qu’on est sûr qu’une intersection ou une réunion d’ensembles soit un ensemble de même nature que les ensembles de départ.
Le gros intérêt de s’affranchir de la métrique, c’est « la malléabilité », la déformation continue. Quand il s’agit d’inconscient structuré comme un langage, on saisit que la métrique n’a aucune pertinence. Par contre un bord et une coupure peuvent avoir un sens et donc la notion de voisinage signifiant.
Reste pour assurer l’efficacité du nœud à supposer la consistance (p.95) mais pas seulement, il faut aussi un trou et un espace pour l’existence de ronds indépendants l’un de l’autre. Les rapports entre la géométrie de Lacan - qui aborde un chapitre jusque là non écrit en topologie mathématique – et l’espace 3D traditionnel restent à débattre. C’était l’un des objets de ma conférence.
Un effet de sens réel, texte de Charles Melman
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Un effet de sens réel
Charles Melman
Trimestre psychanalytique, N° 1, 1989, R.S.I.
Je voudrais d'abord remercier chaleureusement ceux qui ont bien voulu s'exposer ainsi, en première ligne, au sujet de ce séminaire. S'ils l'ont fait, c'est à leur propre souhait, leur propre demande, donc ils en ont pris le risque volontairement et sans doute est-ce parce qu'ils ont perçu chez les "anciens" de l'Association, une certaine difficulté, une certaine répugnance à aborder ces thèmes sur lesquels Lacan a passé les dernières années de son travail. Ces risques qu'ils ont pris sont instructifs pour nous tous et nous donnent sûrement l'envie de poursuivre, de nous remettre à la lecture de ce séminaire.
Les difficultés du nœud sont nombreuses, je ne vais pas les reprendre. Il est certain que l'une d'elles tient probablement au fait que, finalement, nous n'attendons pas grand chose de ce que nous sommes amenés à voir. C'est même très énigmatique. Notre vue est sans doute, d'une certaine façon, habituée de telle sorte que nous ne voyons..., même lorsqu'il s'agit de tableaux, notre vue ne s'attend plus qu'à rencontrer ce qu'elle connaît, ce qu'elle sait déjà. Il existe là une certaine familiarité avec ce qui peut-être vu, et où, à la limite, on n'aurait pas à lui accorder une importance particulière. Il est même étrange que l'on puisse aller vérifier ce que l'on a parfaitement à voir sur place. Par exemple dans une ville : ce que l'on a pu imaginer ou voir sur des tableaux. Par exemple, le voyage de Rome pour Freud, il n'y a pas lieu de s'interroger sur sa phobie, mais de se demander ce que son expérience de Rome lui a apporté par rapport à la vue très précise et documentée qu'il en avait avant d'y être allé et qui n'était pas seulement une vue onirique. À la lecture du voyage en Italie, on découvre ceci d'extrêmement drôle, à savoir que sans cesse il renvoie ses sœurs à cette remarque : « Vous savez, de cela, il y a des gravures sur cuivre dont vous avez parfaitement connaissance, alors je ne vois pas pourquoi je vous en parlerais ». Il y a lieu de se demander pourquoi il y est allé.
Ce qui se présente provisoirement ici comme une énigme n'est amené que pour signaler que, sans doute, nous n'attendons pas de ce que nous pourrions voir, je ne dis pas d'entendre, une remise en question de notre façon de voir, et encore bien plus de notre façon de penser. N'est-ce pas là un des motifs de notre difficulté à lire ce séminaire, puisque le lire, c'est être renvoyé sans cesse à des figures, lesquelles, de plus, sont à manipuler ?
Je me contenterai encore d'évoquer une autre raison : lorsque nous avons entendu Lacan penser ces histoires de nœud, brusquement, il s'est passé que sa parole ne renvoyait plus à son dire, c'est-à-dire à celui qui était présent, pourvu du nom de Lacan, et qui était l'émetteur d'un discours - en effet, avec ces nœuds, son propos n'était plus que la conséquence d'une figure - et à cet Un que nous étions légitimement en droit de lui attribuer, comme à chacun, à cet Un, support de ce dire que nous aimions. Avec ce nœud , il venait au contraire nous signifier que ce qui le faisait parler, c'était une figure, et que lui en devenait quasiment le commentateur. Peut-être y a-t-il chez chacun d'entre nous une répugnance à nous en remettre, en ce qui concerne l'organisateur de notre destin, à ce qui serait non pas le Verbe - car nous adorons nous en remettre au Verbe avec lequel nous sommes dans la familiarité, voire au symbole -, mais à ce que notre destin serait scellé par une figure, laquelle ne serait commandée par rien d'autre que par des règles topologiques, de géométrie.
Assurément, avec ce nœud, et en particulier le nœud à trois, se découvre une façon de traiter le transfert, à savoir ce qui est au centre de ce séminaire, la question de notre rapport au Père, d'une façon radicale. On comprend qu'elle puisse, surtout auprès du psychanalyste pour qui le transfert au centre de la pratique maintient le caractère opératoire de cette pratique - entre autres, car il y aurait bien d'autres raisons -, nourrir sa répugnance et le faire reculer.
Comme nous le savons, dans les débats habituels entre psychanalystes, entre ceux qui accordent la prévalence à ce qui peut s'articuler à partir de l'inconscient du sujet, il importerait à chacun de s'en remettre à ce savoir qu'il ne sait pas lui-même mais qu'il véhicule, qui peut-être un savoir plus ou moins adroit, élaboré. Sans doute il n'y a pas les mêmes subtilités chez les uns et chez les autres quant à l'orientation qui peut-être prise, à la façon de se débrouiller dans la vie ; certains ont sûrement un inconscient plus délié, et finalement, tout ce que nous ferions de bien ou de mal, ce serait lui notre meilleur guide. Il est troublant de constater que chez Lacan lui-même, cette référence existe dans l'un de ses derniers séminaires, où il dit que ce qu'il a pu faire dans la vie, est, je n'ai plus son terme, son bout d'inconscient.
L'autre façon consiste à se référer aux dits systèmes théoriques qui n'ont droit à ce nom que dans la mesure où ils sont formalisés, c'est-à-dire apparentés à la science. On peut suivre dans le développement de la pensée lacanienne tout l'effort qui a été le sien pour faire entrer la psychanalyse dans le champ de la science. Il dit explicitement que là est son désir.
Comme cela a été esquissé dans les tentatives dont on a bien voulu nous faire part ici et qui sont remarquables, le problème est que l'écriture d'une suite symbolique, quelle qu'elle soit, forclôt, comme j'ai eu l'occasion de le souligner, le fait que ce qui en constitue la vérité n'est pas à chercher dans la consistance de la dite suite. Mais le problème, pour nous, dans cette suite symbolique par laquelle nous essayons de rendre compte scientifiquement de nos opérations, est de faire en sorte qu'elle tienne compte de ceci : il n'y a symbole-même que parce que nous sommes parlêtres, c'est-à-dire que nous avons rapport à la lettre, et les dites lettres que nous enfilons dans cet effort scientifique, n'ont de sens qu'à partir de ce dire « il y a », dire qu'il n'y a pas de rapport sexuel, fusse à chercher par la science, soit dans les lettres elles-mêmes et leur consécution logique, à chercher issue, remède, à résoudre ce Réel qui n'est pas écrit, tout comme l'Imaginaire d'ailleurs, qui donne consistance à la suite.
Comme l'a montré Lecuru avec beaucoup d'obligeance pour nous, on peut faire que le dit dise : il n'y a pas de rapport sexuel ; que ce dit vienne inscrire qu'il y a un troisième qui fait qu'entre un et deux ça ne va pas ; opération tout à fait intéressante, sauf qu'à venir inclure dans le dit, le dire, ce dire, néanmoins, elle ne lui fait pas sa place.
Le nœud tente de rendre compte d'une façon scientifique, puisque soumise à des règles topologiques, de ces trois dimensions que notre pratique nous révèle. Ce qui revient à ne plus chercher le salut dans le fait de s'en remettre à ce sujet de l'inconscient ; dire : on ne peut pas faire mieux, il convient de nous laisser mener par ce savoir que nous ne savons pas et qui nous guide ; ni non plus nous engager dans des recherches mathématiques non-orientées. L'intéressant, comme cela a été très bien rapporté tout à l'heure, est que Lacan cherchait dans la topologie. Car la difficulté est la suivante : il n'y a pas de rapport sexuel à cause de quoi ? Est-ce en raison de la lettre en tant que telle ? Ou est-ce du fait que nous en faisons un agencement qui est celui de notre symptôme, de notre malaise qui est propre à notre civilisation ? Est-ce un accident ou de l'ordre de la nécessité ? Est-ce du contingent ou de l'ordre du nécessaire ? Et Lacan, dans ce qu'on lui apportait sur le nœud , cherchait des choses très précises : ce qui venait répondre à ses questions. Mais, il est évident, et là notre difficulté prend un certain relief, qu'il les cherchait dans les figures topologiques, comme si ces figures-là pouvaient d'une certaine façon régler notre sort. Autrement dit, le problème n'est pas seulement d'associer les trois instances du S.I.R., mais de voir de quelle façon elles viennent retentir les unes sur les autres, ce dont le nouage essaie de rendre compte.
Sans doute est-ce de ma faute et de ce que j'ai pu avancer à propos du Nom-du-Père, que l'idée est venue que le rond à trois serait orphelin par rapport au nœud à quatre. Ce serait, me semble-t-il, une conception inexacte. Puisque le rond à trois implique, dit Lacan - sans que nous sachions très bien pourquoi ni comment -, un mode de nouage borroméen qui serait un effet du Nom-du-Père ; d'autre part, que les trois instances elles-mêmes fonctionnent comme Nom-du-Père. La question serait donc pour nous de savoir quelle est la différence avec le rond quatrième ?
Très succinctement je me permettrais de rappeler ceci : qu'appelons-nous Père ? À quoi allons-nous donner le nom de Père ? Il semblerait, si nous ne nous trompons pas trop, que nous appelons Père, ce qui fonctionne comme Urverdrängt, et nous pouvons attribuer à cet Urverdrängt des noms très différents, dont celui de Père. Ceci comporte comme nous l'éprouvons, un certain nombre de conséquences : non pas que cet Urverdrängt ne fasse retour dans le champ du Symbolique, puisqu'il ne cesse de le faire ; même si le Nom de Dieu est imprononçable, il reste que les lettres qui le constituent ne sont pas retranchées de l'alphabet. Il est possible de s'imaginer qu'il y aurait là un nom secret, on développe le fantasme de ce nom secret, c'est-à-dire, de ce qui pourrait revenir dans le champ du Symbolique. Cependant, le propre de la langue est que la lettre tombe dans la poubelle pour ne cesser d'en ressortir, ce qui est appelé par Lacan poubellification. Néanmoins, il y a là quelque chose qui fonctionne pour nous comme étant de l'Urverdrängt, isolé comme ayant une consistance "Une", et qui a cet effet, entre autres, à savoir notre amour de la castration. Voilà de l'élémentaire, des choses qui vous sont familières puisqu'il semblerait bien que non seulement cet Un se sustente grâce à la castration, mais que ce soit encore ce qu'il nous demande.
Mais après ce bref retour pour en revenir là, au nœud, il y a plus : à partir de cet Un, nous fondons les uns et les autres notre ex-sistence. Je veux dire que dans le trou, il y a cet Un grâce auquel notre ex-sistence trouve le moyen de ne plus errer ; elle y trouve son support et ce dont elle s'abrite, se dresse, se réclame, ce dont elle fait son idéal comme son logis, soit son lieu. Et sans doute, du fait de la présence de cet Un, de cet Une, comme vous voudrez, dans ce trou, et du fait que notre ex-sistence s'en supporte, la filiation se trouve topologiquement argumentée.
Il est assez stupéfiant, voyez les journaux, que lorsque la liberté de parole est donnée à des foules, c'est-à-dire quand on dit : « Allez-y maintenant, pour ce qui est de votre sujet, au lieu d'avoir à toujours la boucler, d'être bâillonné, d'être obligé de parler comme les instances officielles ; à présent, allez-y, vous êtes libres de parler », cette liberté de parole, tels que nous sommes faits, consiste immédiatement à faire quoi ? À aller se réclamer, à vouloir faire entendre ce qui supporte cette ex-sistence du sujet, auquel on accorde le droit de se faire entendre, c'est-à-dire la référence au Père. Et cela dans des générations chez qui l'on pouvait supposer que cela leur était passé, ou qu'elles l'avaient oublié. Sans doute notre dépendance à l'égard du langage est telle que donner la liberté de parole - ce qui nous permettrait de méditer là-dessus -, c'est immédiatement l'enfermer dans ce type d'identification, c'est-à-dire, d'aliénation majeure.
Le rond à quatre, et je ne suis pas en train d'en discuter la validité, est-ce mieux ou est-ce plus mal ? Lacan s'empresse de dire que ce n'est pas un progrès. Il est clair que le Nom-du-Père, tel qu'il est figuré dans le rond quatrième, n'est pas seulement ce qui assure la consistance des ex-sistences, il est précisément le lacet qui passe dans toutes les existences et qui leur donne la consistance. Car après tout, si on suit Lacan, on pourrait penser que la psychose est cet état où les ex-sistences, ce qui ex-siste, la Jɸ, le désir, le sens, la J(A), par exemple, se trouvent se balader sans consistance. Avec ce trajet que Lacan lui donne dans le rond quatrième, nous voyons que le Nom-du-Père est bien là ce qui assure la consistance des ex-sistences. Il est vrai que ça marche, mais avec cette conséquence, évoquée il y a un instant, de l'erre à laquelle notre ex-sistence est livrée. Nous avons là l'arrimage qui nous permet de nous trouver dans ce que nous supposons être notre logis, même si ce logis est celui du malaise, je veux dire du symptôme. Ce à quoi Lacan répond en montrant que dans le nœud à trois, cette ex-sistence peut venir à se serrer, que l'erre peut se résoudre par un serrage entre ces consistances qu'il aborde.
Comme cela a été souligné au cours de ces Journées, cette question du rond quatrième, est également celle du plus-un. En effet, qu'est-ce qui réunit une collectivité ? Ce qui réunit une collectivité est ordinairement l'au-moins-un, soit la référence à ce Père dont je parlais il y a un instant. Lorsque Lacan proposait dans les cartels qu'il y ait un plus-un, un en plus, il laisse les cartels et nous-mêmes dans une singulière ambiguïté. Car cet un-en-plus va-t-il être cet au-moins-un que vous comptez en plus, comme il se doit ? Si vous comptez quatre, il faut que vous comptiez un-en-plus, on a toujours fondant ce quatre un-en-plus, il faut compter le zéro à partir duquel ce quatre est organisé. Mais vous fondez le cartel sur ce qu'il en est du transfert. Cet un-en-plus peut par conséquent être aussi ce rond dans la chaîne borroméenne, ce rond qui permet à la chaîne borroméenne de tenir. C'est un rond parmi les autres, et d'ailleurs dans le nœud à trois chacun fonctionne comme en-plus, puisque c'est par lui que la consistance se trouve établie. Donc, comme vous le voyez, la manipulation de la référence que nous sommes en mesure de faire à cet un-en-plus est tout à fait différente selon la topologie dont on se réclame.
Je conclurai là-dessus : qu'est-ce qu'une interprétation dont l'effet de sens serait Réel ? Une interprétation sans énonciation, un énoncé - écoutez bien, cela paraît fabuleux -, un énoncé qui viendrait du Réel, sans énonciation. Autrement dit, cela ne viendrait pas du sujet en face de vous, mais ce serait la réponse même du réel. La question posée tout à l'heure était celle reprise chez Lacan, de l'écart possible de la métaphore. Cette question peut paraître bizarre de la part de Lacan, d'autant qu'il va la chercher chez les linguistes, car on serait tenté de dire que le propre de la métaphore consiste à lever la dimension de l'écart. Le champ de la métaphore n'est pas celui de la métonymie, puisque n'importe quel signifiant peut venir à la place de n'importe quel autre. C'est-à-dire qu'à propos du Réel, nous serions assurés que, grâce à la métaphore, n'importe quel signifiant venant à la place de n'importe quel autre, nous nous y retrouverions toujours ; mais toujours dans quoi ?
Je reprends les exemples canoniques : « L'amour est un caillou riant au soleil », j'aurais pu dire : chou, hibou, genou... Qu'est-ce qui fait l'écart ici ? Je peux mettre « l'amour est un... » ce que vous voudrez ! Je suis tranquille, je fais de la poésie ! C'est plus ou moins poétique... pour des raisons qu'il serait intéressant de déterminer, mais je peux quand même y aller : « L'amour est un chou qui ruisselle sous la pluie » ! Ah ! ce n'est pas très poétique... (rires), c'est moins réussi que l'autre... Je suis sûr de m'y retrouver dans la jouissance phallique. Je veux dire que le propre de la métaphore..., bien que, curieusement, nous voilà embarrassés : fait-elle sens ou non-sens ? Qu'en pensez-vous ? Il est clair qu'une interprétation qui aurait effet de Réel ne pourrait justement que mettre en cause cette assurance propre à la métaphore, en nous rappelant que l'Un de sens est un effet de l'Imaginaire... Puisque sans cesse ces diverses catégories que nous avons à manier... mais à manier à partir d'un impossible, ou que c'est à cause d'elles qu'un impossible se trouve donné à entendre, savoir tout autre chose que ce que les uns et les autres, y compris moi-même, essayons maintenant de donner à entendre ; ce que nous essayons est de bêtement donner du sens. J'essaie de donner du sens à une entreprise où Lacan s'est gardé d'en donner, c'est pourquoi ça nous paraît obscur. Tout à l'heure, quelqu'un qui a contribué à travailler ces nœud s nous a dit qu'il ne savait pas très bien finalement ce que Lacan venait chercher là-dedans. En vous donnant le sens de ce qu'il venait chercher par là, je ne crois pas me tromper. Si Lacan ne l'a pas donné explicitement lui-même, c'est que ce n'est pas cela qui lui paraissait essentiel, même si nous, pour nous orienter, avons besoin de le rappeler.
Une interprétation dont l'effet de sens serait réel... Je terminerai par une anecdote qui a paru sûrement pénible ; elle se rapporte à une expérience analytique sûrement pénible pour ceux qui y furent soumis : un modèle d'interprétation lacanienne ! Un bouquin qui vient de paraître, et qui s'appelle... je ne sais plus combien de bons mots rapportés à Lacan. Je ne crois pas qu'y figure celui-là, alors ce sera le 133ème, qui se situe dans les derniers temps de son exercice. Il est arrivé à Lacan de filer des claques, ce qui évidemment provoquait... Qu'est-ce que ça provoquait ?
- Dans la salle : « ...des départs ! ».
- Non ! Ah non ! Évidemment, il y a toujours des exceptions ! Cela provoquait de l'émotion ! Et donc de la rougeur. C'était l'époque où il avait déjà une certaine peine à articuler. Nous ne savons pas dans quelle mesure cette difficulté d'articulation était d'une certaine façon, en dehors de toutes conditions organiques, liée à ce nœud et à ce que j'évoquais tout à l'heure : le fait que la référence n'était plus prise qu'à l'endroit d'une figure. Lorsque vous lisez ses derniers séminaires, vous avez la surprise de constater une étrangeté du propos, puisqu'il ne s'agit de plus rien que d'un texte désignatif. Je ne sais pas comment l'appeler, ça doit avoir un nom... C'est-à-dire, un texte qui ne faisait que dire : « là vous voyez, ça passe dessus, là ça passe dessous, et puis là... et puis là ». De temps en temps, pour mettre un petit peu de poivre dans l'affaire, parce qu'il en fallait, alors une vague évocation clinique qui semblait incertaine. Le texte devenait tout à fait étrange. D'ailleurs il passait son temps au tableau, le dos tourné à la salle, à s'expliquer avec des figures.
Alors, en tout cas, il avait ce type d'intervention qui était ces claques. Ce qui est étrange, - je l'ai évoqué il y a très longtemps dans un petit cercle - c'est que cela n'ait jamais été entendu comme une interprétation.
- Dans la salle : « Si! ».
- Ah bon ! Je croyais avoir trouvé quelque chose... Parce que c'était sûrement une façon de faire entendre quelque chose du genre : « Vous me pensez déjà claquant... ».
- Murmures dans la salle.
- Mais oui, mais oui, « Je suis déjà claquant ». Vous protestez ! J'aurais envie de dire comme vous, néanmoins, venant de lui, c'est rarement quelconque ; c'était assurément une interprétation sans énonciation, quelque chose à déchiffrer ; je veux bien le lui supposer, c'est-à-dire, ne lui supposer ni la maladie ni la colère, car il a gardé un long moment une lucidité et une écoute, celles que nous lui connaissions. Cette interprétation..., va-t-on dire que celle-là donnait lieu à un effet de sens réel ? En tout cas, si elle devait avoir un effet de sens réel, ce ne pourrait être que bien au-delà de ceux qu'elle venait ainsi mortifier. Elle pourrait avoir un effet de sens pour chacun d'entre nous, parce qu'il le dit : dans ce rond, pour soutenir l'ex-sistence, nous y mettons aussi la mort. Il est bien évident qu'elle nous soutient de la même façon que cette Une constituée par le Père et on aurait presque envie de dire, sans distinction. Il n'y en a pas deux là, la mort et lui, c'est le même rond. Lorsqu'il y aura ces Journées sur le suicide, c'est sans doute, l'un des thèmes qui méritera d'être abordé.
Donc, pour toujours faire crédit à Lacan, si cela devait être une interprétation ayant effet de sens réel, peut-être serait-ce une manière de nous interroger sur la façon dont les uns et les autres, nous entendons, ne disons plus « soutenir » notre ex-sistence, ni la laisser errer, pourquoi est-ce que notre ex-sistence devrait-elle être consacrée à l'erre ? Mais à la façon dont nous serions en mesure, peut-être d'une façon pas trop maladroite, de la coincer.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ces Journées, malgré les difficultés et nos hésitations, malgré le fait que nous essayons inévitablement de faire entrer le rond dans les catégories qui nous sont familières. On essaie d'en rendre compte avec les paramètres qui nous sont habituels. Le difficile est évidemment de se rompre à une façon autre de penser, inaugurée par Lacan. Je crois que l'effort fait par ceux qui ont bien voulu s'y risquer au cours de ces Journées, nous permet de le penser et peut-être de l'entamer.
L'existence de Dieu selon le noeud borroméen, conférence de Valentin Nusinovici
L’ex-sistence de Dieu selon le nœud borroméen
V. Nusinovici
Lacan parle souvent de l’existence de Dieu. Il parle même de la prouver. On peut s’étonner que ce soit là affaire de psychanalyste.
Mais on entrevoit pourquoi si on retient que la véritable formule de l’athéisme est que Dieu est inconscient, comme il le dit dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
Reste à préciser ce qu’il y a à entendre par « Dieu ».
La question de l’existence de Dieu
Le problème est posé dans une conférence du 19 juin 1968 (publiée en annexe au séminaire L’Acte analytique).
On a installé dans l’Autre, dit Lacan, quelque chose qui y est encore pour la plupart et qui s’appelle Dieu : Il vecchio con la barba. Grâce à la bulle (la bulle est la structure de l’Autre, structure moebienne) on peut faire comme si Dieu n’était pas là pour traiter de sa place.
Mais le point essentiel est de savoir s’il existe ou pas. Les psychanalystes n’ont pas ajouté grand chose à cette question.
Tant que ce ou sera maintenu il sera là.
Il s’agit de trancher quant à l’existence de Dieu, c‘est-à-dire ne pas en rester à une position de type kantien qui maintient le « ou » puisque l’absence de preuve de l’existence de Dieu ne permet pas d’exclure qu’il existe.
Trancher dans quel but ? c’est clairement dit : pour que le Dieu qui est installé dans l’Autre, n’y soit plus.
Lacan ne dit pas que Dieu sera là tant qu’on n’aura pas prouvé qu’il n’existe pas.
Il dit qu’il faut sortir du « ou », autrement dit – c’est ce qui peut d’abord étonner - si la question de son existence était résolue positivement, il n’y serait plus.
Le Dieu qui est dans l’Autre, qu’on a installé dans l’Autre, n’appartient pas à la structure.
Toute la question est de savoir si existe – en tant que fait de structure – ce qui peut être qualifié de Dieu.
Le point important est donc la distinction entre être là et exister c’est-à-dire être hors : ex-sister.
Lacan écrit ex-sistence pour en faire valoir le fondement topologique, ou parfois ek-sistence, comme Heidegger qui veut en retrouver l’origine dans l’Ektasis et écrit Eksistenz.
Quelques mois plus tard, au début du séminaire D’Un autre à l’autre, la question revient ainsi:
Dieu est, ça ne fait aucune espèce de doute, ça ne prouve absolument pas qu’il existe (8 janvier 1969).
Dieu est. C’est-à-dire qu’installer Dieu dans l’Autre revient à lui conférer l’être, qu’il prenne figure ou qu’il s’agisse du Dieu des philosophes, mais aussi bien, comme ce séminaire le précisera, qu’il s’agisse du sujet supposé savoir.
ça ne prouve absolument pas qu’il existe à quoi Lacan, qui va entreprendre l’analyse du Pari de Pascal, ajoute : mais il faut savoir si Je existe.
La question de l’ex-sistence de Dieu apparaît ainsi liée à celle de l’ex-sistence du Je, qui est dans ce séminaire le lieu d’ancrage du sujet dans la jouissance.
Ex-sistence de Dieu, ex-sistence du sujet
L’ex-sistence du sujet comme l’ex-sistence de Dieu dépendent du dire.
Il n’y a de sujet que d’un dire, de ce dire il est l’effet, la dépendance. (D’un Autre à l’autre 4 décembre 1968). Lacan ajoute : c’est là ce que nous avons à serrer correctement pour n’en point détacher le sujet ( avec RSI on verra que ce serrage n’est pas métaphorique).
Pour un rien le dire ça fait Dieu, aussi longtemps que se dira quelque chose l’hypothèse Dieu sera là. (Encore 16 janvier 1973).
L’hypothèse Dieu ne sort pas de l’imaginaire, de la contemplation de la nature, de son harmonie et de sa perfection supposées. Elle naît de la parole, de ce qu’il y a, derrière ce qui se dit, un dire. Pour un rien (soit à partir de ce qui fait qu’il n’y a pas d’Univers, l’objet a) le dire ça fait Dieu.
A cette hypothèse on ne demande qu’à y croire. Y croire, dit Lacan dans RSI c’est fondamentalement croire qu’il pourrait parler (21 janvier 1975). De là à l’aimer, à lui prêter l’être, dans l’assurance qu’il y a bien un univers, le pas est vite franchi.
L’existence de Dieu avait été abordée l’année précédant Encore (Le Savoir du psychanalyste et Ou pire…) par la voie logique, celle du quantificateur existentiel il existe un x, un x qui fait exception d’être hors castration et qui par là fonde l’universel, le tout x soumis à la castration.
L’existence de ce x non phi de x était d’abord qualifiée de problématique (Dieu existe mais pas plus que vous,ça va pas loin).
Elle était ensuite rapportée à un dire, un dire que non à la castration. L’au-moins-un qui dit non à la castration devient ainsi le support logique du Père, et du même coup de Dieu.
Mais ce Dieu que Lacan a défini comme inconscient se réduit-il à l’au-moins-un ? Est-il strictement Un comme le dit la religion ?
Dans Encore Lacan annonce qu’il va montrer en quoi Dieu existe, en précisant que le mode sous lequel il existe ne plaira pas aux théologiens plus forts que lui à se passer de son existence. Mais n’étant pas dans la même position, il a affaire à l’Autre, l’Autre qui doit bien avoir quelque rapport avec ce qui apparaît de l’Autre sexe. (Encore 20 février 1973).
A la fin de la même leçon, s’appuyant sur l’expérience des mystiques, il dit que c’est la jouissance féminine qui nous met sur la voie de l’existence.
Ainsi y a deux faces de Dieu : l’une correspond à la fonction du père, l’autre à la jouissance féminine qui est une jouissance supplémentaire, du coup ça ne fait pas deux Dieux, mais ça n’en fait pas non plus un seul.
Avant d’en arriver à RSI où la question de l’ex-sistence est traitée par le nœud borroméen, il faut citer la fin du séminaire précédent:
Ce qu’on appelle le transfert (qui est l’amour courant) c’est pas tout à fait pareil que ce qui se produit quand émerge la jouissance de la femme (Les non-dupes errent 11 juin 1974) .
L’amour de transfert c’est l’amour pour le sujet supposé savoir, pour le Dieu qui est. Avec la jouissance féminine on entre dans un autre champ, un champ de l’ex-sistence. Lacan annonce qu’il traitera cela l’année suivante.
Tout ce séminaire a montré qu’il faut être dupe, dupe de la structure, dupe du réel, pour ne pas errer. Cette dernière leçon ouvre une perspective inattendue. Elle dit que ce qui a permis à de grands savants de ne pas errer, c’était d’aimer leur savoir inconscient - à leur insu. Ils postulaient un savoir dans le réel, le savoir de Dieu, alors que c’était l’amour de leur inconscient, l’amour de transfert, qui soutenait leur travail.
Le nouveau, dit Lacan, c’est que nous savons maintenant que l’inconscient est un savoir emmerdant. Faut-il continuer à l’aimer, ou bien poursuivre sur son erre (comme un bateau quand s’interrompt la force qui l’a propulsé) pour accéder à un peu plus de réel ?
L’ex-sistence du savoir de Dieu
Dans première leçon de RSI (10 décembre 1974) Lacan dit : le savoir de Dieu c’est certain qu’il ex-siste. Qu’en dit-il?
Nous avons assez de peine à nous donner pour l’épeler : c’est un savoir littéral.
Il siste peut-être mais on ne sait pas où, ce qui consiste n’en donne nul témoignage : on ne sait pas où il se tient, en tout cas pas dans un des ronds.
Il est à lire entre les lignes, ailleurs que la façon dont le symbolique s’écrit : il surgit entre les lignes de ce qui est dit et lu.
C’est donc le refoulé secondaire qui fait retour qu’il nomme savoir de Dieu.
Dans ce séminaire, comme dans le précedent, il s’emploie à montrer qu’il n’y a pas dans le réel, contrairement à ce que supposent le croyant ou le déiste (Voltaire), et en fait tout un chacun à son insu, de savoir qui fasse marcher l’univers, de savoir de Dieu entendu au sens habituel.
Il qualifie de savoir de Dieu celui qui surgit dans le retour du refoulé, un savoir indubitable, immaitrisé et qui nous mène.
Qu’en est-il alors de l’ex-sistence de Dieu ?
La vérité de la religion
Pour commencer à dire ce qu’est l’ex-sistence de Dieu, Lacan s’appuie sur la religion, où il trouve la distinction entre ex-sister et être.
La religion est vraie là où elle dit que Dieu ex-siste, et pas seulement qu’il est ( 17 décembre 1974).
Elle est alors plus vraie que la névrose pour laquelle Dieu seulement est. Effectivement le Père mort de la névrose, le père imaginaire, est solidement installé dans l’Autre.
La religion parle (aussi) de Dieu comme caché, il est l’ex-sistence par excellence, dit Lacan qui traduit : la personne supposée au refoulement.
Il ajoute que Dieu n’est autre que ce qui fait qu’à partir du langage il ne saurait s’établir de rapport entre sexués (1)
et encore que Dieu comporte l’ensemble des effets de langage, y compris les effets psychanalytiques.
En bref le Dieu ex-sistant de la religion c’est le phallus, le refoulé premier (2).
Il est Un. Comme toute vérité c’est un mi-dit (3).
Lacan appuie son athéisme sur la vérité de la religion, ce qui est encore plus ébouriffant c’est qu’il le fasse contre l’athéisme de Freud lequel, dit-il, soutient la religion ( dans ce qu’elle a de tradition conne, terme qui viendra la 11 mars).
Freud a toujours défendu l’athéisme. Il l’a argumenté en présentant le monothéisme comme la conséquence du meurtre de Moïse, et Dieu comme le père divinisé. Il ne croit pas en Dieu, dit Lacan, il opère dans sa ligne à lui et il nous enmoïse. Ainsi il perpétue la religion et la consacre comme névrose idéale.
Qu’est-ce qu’un véritable athéisme ? Lacan a dit que c’est une ascèse, il a pointé qu’il s’agit de se débarrasser du fantasme du Tout-Puissant et d’affronter la mise en question du sujet supposé savoir.
Après Encore on voit que cela passe par la prise en compte de l’autre face de Dieu qu’est la jouissance féminine. C’est le point d’arrêt de Freud.
Il ne peut pas faire autrement parce que c’est impossible, c’est-à-dire qu’il est dupe, de la bonne façon, celle qui n’erre pas. Il semblerait que Freud soit dupe de son amour de l’inconscient qui fait obstacle à la prise en compte de la jouissance féminine et l’arrête sur la jouissance phallique devant quoi, dit Lacan, il se prosterne.
C’est pas comme moi, dit-il, je ne peux que témoigner que j’erre, j’erre dans ces intervalles que j’essaie de vous situer (il s’agit du sens, de la jouissance phallique et de la jouissance de l’Autre).
Cette deuxième leçon de RSI a commencé avec l’exemple de Maupertuis qui n’est pas dupe dans la mesure où il ne s’en tient pas strictement à ce qui lui est fourni de connaissances à son époque concernant la reproduction sexuée, et qui va émettre une idée prématurée et non une erre. Conclusion : S’il était plus dupe il errerait moins. Ici erre et errer sont distingués conformément à l’usage reçu.
Mais quand Lacan dit qu’il erre dans ces intervalles, c’est parce qu’il est non-dupe. Il introduit dans le verbe errer une équivoque. Le verbe qui a eu le sens de voyager avant de prendre celui de se tromper, prend encore ici celui de poursuivre sur son erre.
Il semble qu’il soit indiqué que pour errer ainsi (pour poursuivre dans son avancée après avoir été lancé) il faut d’abord avoir été dupe, des connaissances de son époque et/ou de son amour de l’inconscient. Mais l’équivoque fait entendre que cela ne lève pas le risque d’erreur ou d’errance. Pour le restreindre Lacan se fait dupe du nœud et recommande d’en faire autant.
La connerie de la religion
D’être vraie, n’empêche pas la religion d’être conne, puisqu’une tradition est toujours conne (11 mars et aussi Introduction à la publication de RSI dans Ornicar ).
La connerie a l’intérêt d’être indicative de la jouissance. C’est le point de mirage constitué par la jouissance inaccessible du phallus qui fait croire en Dieu.
Ce qui retient surtout l’attention de Lacan c’est le pouvoir de nomination attribué à Dieu : le Père nommant qui sort du livre de la Genèse. C’est Lui qui a appris au parlêtre à faire nom pour chaque chose.
Que dit le texte de Genèse 2, 19 ? que Dieu, ayant formé les animaux à partir de la terre, les amène à Adam pour voir comment il va les nommer.
Un an avant Lacan avait cité le passage en restant près du texte, disant c’est tout à fait clair que c’est l’homme qui invente le langage et en commençant par la dénomination (congrès de Montpellier novembre 1973).
Peu avant le début de RSI il dit: Dieu a appris à Adam à nommer les choses (conférence à Rome 29 octobre 1974) c’est ce qu’il reprend ici.
Il lit donc le passage ainsi: si Dieu veut voir comment l’homme nomme les animaux, c’est (sauf à admettre qu’il veut l’apprendre de l’homme) qu’Il lui fait réciter ce qu’Il lui a appris.
La leçon de cette lecture c’est, me semble-t-il, que nous ne mesurons pas que le pouvoir de nomination a été placé dans le Père.
Il s’en suit sans doute que nous ne savons pas que, quand nous nommons, nous le faisons pour Lui montrer comme nous récitons bien.
Avec ce truc émergé de la Bible le Père devient celui qui donne nom aux choses. Le pouvoir de nomination est individualisé, situé en un lieu distinct. En termes de nœud ce Père nommant est un quatrième rond venant nouer les ronds RS et I, alors qu’il ne serait pas indispensable à leur nouage.
A quoi Lacan oppose que dans la structure le donner-nom fait partie du symbolique, et que ce qui nomme les choses pour le parlêtre c’est l’inconscient (inconscient qu’il va rabattre sur le symbolique).
Il laisse entendre à la fin du séminaire que le père ne donne pas nom aux choses mais qu’il doit être interrogé en tant que père au niveau du réel.
Prouver l’ex-sistence de Dieu
S’il est vrai que Dieu existe (vérité de la religion), il reste à le prouver. C’est ce qu’aborde la leçon du 8 avril 1975.
Lacan répète qu’il suit à la trace le refoulement premier. La trace la plus manifeste de ce trou s’énonce : « il n’y a pas de rapport sexuel ».
Il ne faut pas en être dupe dit-il. Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel pour signifier que c’est un raté de la création, et ainsi tenir pour résolue, par la négative, la question de l’ex-sistence de Dieu, c’est se fier à quelque chose qui probablement nous dupe. Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel ne signifie pas qu’on ait cessé de croire à l’harmonie ou au Tout-puissant, la déception fige une croyance qui reste méconnue.
Ici il faut ne pas être dupe du transfert, mais essuyer les plâtres du non-dupe, d’où l’erre qui est la seule chance de fixer le nœud dans son ex-sistence.
Il y a un jeu de l’erre, un jeu de l’ex-sistence, selon qu’une consistance s’ouvre en droite infinie ou se boucle en cycle. Fixer le nœud dans son ex-sistence c’est, semble-t-il, ce que produit la droite infinie quand elle se boucle en bordant les champs de l’ex-sistence, en les individualisant : jouissance phallique, jouissance de l’Autre, sens.
Plus loin dans cette leçon il est dit que la psychanalyse a de bons effets, mais qui ne durent qu’un temps (sans doute les effets de l’amour de transfert). C’est embêtant, un embêtant contre quoi on pourrait essayer d’aller malgré le courant dit Lacan, parce que c’est malgré tout de nature à prouver l’ex-sistence de Dieu lui-même.
Prouver l’ex-sistence de Dieu implique de ne pas se laisser emporter par le courant qui va vers le Père (Dieu est père-vers). La preuve peut être faite, semble-t-il, par l’erre dans les trois champs d’ex-sistence, et leurs interrelations,
(c’est autre chose que de prouver qu’on croit en Dieu, cela Lacan affirme pouvoir le prouver à chacun, probablement à partir de ce qui se démontre comme amour de transfert).
Qu’est-ce qui est en jeu dans cette preuve de l’ex-sistence de Dieu ?
Sous une forme paradoxale et provocante ( prouver que « Dieu » ex-siste pour ne pas y croire, ne pas croire à son être) il y a la visée d’un athéisme conséquent.
Il concerne, semble-t-il, l’ex-sistence du sujet. Elle dépend de Dieu dans la tradition philosophique ou religieuse, ce qui motive la croyance. Il ne suffit pas d’ôter le terme Dieu et dire que c’est de l’Autre que dépend l’ex-sistence du sujet. Il s’agit de dégager ce qui, dans la structure, la détermine.
La coexis-sistence du sujet et de « Dieu » dans ses diverses faces de jouissance, est d’autant plus probante dans le nœud borroméen qu’une des affirmations de RSI est que le dire fait nœud. Alors qu’avant le nœud l’ancrage du sujet dans la jouissance était formalisé par le trou de l’objet a (D’un autre à l’Autre) le nœud situe l’objet a comme condition des jouissances (La Troisième).
La preuve dont parle Lacan n’est sans doute pas une démonstration théorique visant à convaincre, mais l’épreuve, dans la cure, que le sujet a son ancrage dans la jouissance qui ne se décline pas seulement comme phallique.
Notes
1 Le diagnostic rigoureux de D.H. Lawrence (Le serpent à plumes chapitre 16 ):
« Les hommes et les femmes devraient savoir qu’ils ne peuvent jamais s’unir absolument en ce monde. Dans l’étreinte la plus serrée, dans la caresse la plus tendre il y a ce petit fossé qui pour étroit qu’il soit, n’en existe pas moins. »
Sa conclusion : « ils doivent s’incliner devant ce fossé et se soumettre avec révérence…. Essayer de le combler est une violation, c’est là le péché contre l’Esprit-Saint. »
Même diagnostic chez Lacan mais conclusion divergente. Tout en disant qu’il n’est pas assez bête pour avoir le moindre espoir d’un résultat, il évoque le remplacement de la disproportion fondamentale du rapport dit sexuel par une autre formule, par quelque chose qui ne peut se concevoir que comme un détour voué à l’erre, mais à une erre limitée par un nœud (8 avril 1975).
2 Le refoulement originaire se marque par un trou réel. Le15 avril 1975 Lacan en se référant à la réponse de Dieu - Ehéié ascher éhéié, Je serai que Je serai –dit que les Juifs placent Dieu en un point de trou.
3 Je précise, à la suite de la conférence de C. Landman, que Lacan en mars 75, quand débute la publication de RSI dans Ornicar, ajoute une note intitulée « A la lecture du 17 décembre » ( en annexe à l’édition ALI de RSI) où il écrit que Dieu est le pas-tout qu’il (le christianisme) a le mérite de distinguer, en se refusant à le confondre avec l’idée imbécile de l’univers.
Estimait-il que le 17 décembre il avait trop accentué Dieu comme Un ce qui risquait d’être entendu comme le Tout-Un ? on peut le penser.
Chaînes et noeuds, livre de Soury en trois parties, en vente
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Le nouage RSI, conférence de Marc Darmon aux Mathinées
Mathinées Lacaniennes
Le 4 février 2012
Le Nouage RSI
Marc Darmon
Henri Cesbron Lavau : Je ne vous présente pas Marc Darmon. Vous le connaissez tous. Psychiatre, psychanalyste et auteur des Essais sur la Topologie Lacanienne, un ouvrage, un outil de travail extrêmement utile. Voilà, Marc, est-ce que tu as un sujet maintenant ?
Marc Darmon : Oui, c’est le nœud.
Henri Cesbron Lavau : Le nœud, d’accord.
Marc Darmon : Le nœud, qui est à l'étude cette année pour les journées d'été et pour des journées qui auront lieu en juin sur Topologie et Invention en clinique.
Je vais aborder ce matin le nœud d'une façon athéologique.
Et je vais essayer de commencer à présenter une question sur la différence entre un nœud, fait de droites infinies et d’un cercle, et d’un nœud fait de cercles, parce que Lacan posait leur équivalence.
Quand Lacan l’aborde dans R. S. I., il présente le nœud de façon à déduire du nœud, on pourrait dire, tout le reste. C'est-à-dire que ce nœud vient comme un a priori et Lacan en déduit certaines conséquences, tout au long du séminaire, en faisant le pont avec des concepts déjà établis, soit par Freud, soit par lui-même. Dès le début, Lacan situe la triade inhibition, symptôme, angoisse sur le nœud. Ensuite il situe le sens, la jouissance, l'objet petit a etc.
Je vais reprendre avec vous la logique de cet abord du nœud, de cette utilisation du nœud, en posant un certain nombre de questions.
Donc le nœud, on pourrait dire qu'il a une définition. Il en a plusieurs mais il en a une, par exemple, c'est que ce nœud, qui est une chaîne en fait, lorsque l'on coupe un des éléments, les deux autres se trouvent libérés.
Autre définition : c'est le minimum requis de trois ronds, un minimum requis de trois ronds, pour faire une chaîne de ces trois ronds, telle qu’aucun des ronds ne s’enchaîne olympiquement avec un autre.
Vous voyez, il y a une différence entre ces deux définitions. L'une suppose une coupure d’un des ronds, une coupure que Lacan ne va jamais utiliser dans ses réflexions à propos du nœud, coupure qui ne correspond à aucune coupure clinique. C'est une coupure qui entre dans la définition du nœud. Alors, bien sûr, quand on est partisan de la coupure, on met cela en avant. Je pense à Jean-Claude Milner par exemple dans son livre, sur Les Noms Indistincts. Il reprend de façon tout à fait brillante le nœud borroméen. Il fait grand cas de la coupure dans cette définition du nœud. Mais on pourrait dire que Lacan, s'il fait jouer cette coupure dans la définition même du nœud, il ne l'utilise pas, il ne lui fait jouer aucune fonction, sinon de façon tout à fait marginale. Lorsqu'il fait fonctionner son nœud, il ne s'intéresse pas à la coupure d'un des ronds. Par contre il explore les conséquences d'un déploiement à l'infini, c'est-à-dire d'une ouverture du cercle en droite infinie.
Alors je vous ai donné des définitions du nœud. Je ne voulais pas commencer par le dessiner. Mais déjà on peut se poser la question : de quoi parle-t-on ? On peut en parler, du nœud ; donc on peut en donner une définition symbolique. Le nœud est entièrement défini, entièrement introduit par une formule, une phrase symbolique. Est-ce que le nœud, c'est du symbolique ? En tout cas, il ne suffit pas de donner une définition du nœud pour le faire exister. Alors évidemment quand on se contente de dire : c'est une façon de nouer telle qu’ aucun des chaînons n'est noué olympiquement à un autre et pourtant ça tient, si vous n'aviez pas étudié Lacan, vous n'auriez pas la solution. Ça se présente comme une énigme, comme un problème qu'il faudrait résoudre et la solution n'est pas évidente, n’est pas immédiate, du moins si vous n'avez pas lu Lacan, si vous n'avez pas vu d'image du nœud borroméen. Donc, bien que le nœud soit tout à fait décrit, abordé par une phrase symbolique, il va falloir faire un dessin pour vous faire saisir la solution - en quoi véritablement il existe, ce nœud. Nous pourrions imaginer qu’il puisse ne pas exister. Ce pourrait être tout à fait impossible de nouer trois ronds de telle façon qu'ils tiennent à trois, et non deux à deux.
Donc il va falloir passer par un dessin, c'est-à-dire une représentation imaginaire. Et on peut dire effectivement : le nœud c'est ça. Je ne l’ai pas dessiné mais vous l'avez tous dessiné dans votre tête. On peut dire : Voilà le nœud, c’est ça. On pourrait aussi le réaliser avec des ronds de ficelle. Dire : Voilà, le nœud, c'est ça. Quand on dit : le nœud, c’est ça, est-ce que l’on parle des ronds de ficelle, des traits sur le tableau ? Ces ronds de ficelle, ces traits sur le tableau, c'est un support nécessaire pour penser le nœud. Mais est-ce que le nœud, c’est ça? Non. Le nœud, c’est ça, effectivement, mais ça ne se réduit pas à ça. Ce qui fait le nœud, ce qui donne la solution au nouage borroméen, c'est d’un ordre différent de la phrase qui donne la définition du nœud. C'est d'un ordre différent des traits sur le tableau ou des ronds de ficelles qui sont là dans la main. C'est quelque chose qui ex-siste à la fois à cette définition et à cette matérialisation imaginaire. Le nœud existe. Ce qui fait le propre du nouage, c'est quelque chose qu'on a du mal à saisir par des mots ou par des images. Ça existe. C'est le réel du nœud.
Lacan, dans R.S.I, va tout reprendre avec le nœud. Une ambition démesurée. Il remet tout en question avec le nœud. Et il se pose la question de l'existence du nœud, quelles sont ses conditions d'existence, parce que, je vous l’ai montré dans ma petite introduction, on l'aborde par la voie symbolique, on l'aborde par la voie imaginaire mais son existence elle-même relève du réel. Donc dans le nœud, il y a du symbolique, de l'imaginaire et du réel. Est-ce que ça suffit ? Vous savez, dans la première leçon de R.S.I, Lacan pose les questions d'existence du nœud. Si le nœud est fait de trois ronds, rien ne distingue un rond d’un autre ; ils ont exactement le même rôle. On peut substituer l'un à l'autre. On peut dessiner ce nœud sous forme de chaîne avec, vous savez, un rond plié au milieu et deux ronds extrêmes et, à tour de rôle, chacun des ronds peut venir à la place de celui du milieu. Donc, il n’y a aucune distinction entre ces ronds. Aucune distinction, et pourtant il y a une distinction absolue, c'est-à-dire que ces ronds sont censés être le Réel, le Symbolique et l'Imaginaire.
Donc première difficulté. Comment un nœud, où chaque élément est strictement équivalent à un autre, comment arrive-t-on à dire: c'est le nœud du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire ? Parce qu'ils sont distincts, du fait d'être nommés Réel, Symbolique et Imaginaire. Et Lacan dit que cette distinction, c'est de l'ordre du sens. C'est-à-dire que Réel, Symbolique, Imaginaire sont de trois sens différents. C’est bien embêtant, parce qu’on nous a appris que le sens résulte d’un rapprochement entre deux signifiants, d’un épinglage entre deux signifiants. Ça peut être le résultat d'une substitution d'un signifiant à un autre. Donc le sens, c’est quelque chose qui n’a pas l'air très solide. Puisqu'il suffit de substituer un signifiant à un autre pour créer du sens. Et le sens est de l'ordre de ce qui se produit dans l'imaginaire, du fait de sa substitution ou de cette mise en relation du signifiant. Donc est-ce que ça constitue un point d'ancrage suffisant pour distinguer les trois éléments du nœud, qui sont strictement équivalents du point de vue topologique ? C’est ainsi que Lacan est conduit à postuler qu'il y a une limite à l'erre de la métaphore. Si la métaphore c’est une substitution d'un signifiant à un autre signifiant, la limite de l'erre de cette métaphore, c'est qu'on ne peut pas substituer R à S, S à I etc. C'est cette limite, pour reprendre une expression ancienne, le point de capiton, c'est-à-dire que ça ne peut plus glisser à cet endroit-là. Et R.S.I ne peuvent pas se substituer les uns aux autres. Donc on a affaire à des lettres, à des nominations premières, ce qui a conduit Lacan à parler de R.S.I. comme Noms-du-Père, au pluriel.
Il donne donc une distinction au niveau du sens. Il a supposé trois sens distincts. Trois sens distincts ? Est-ce que nous faisons appel à quelque chose d'extérieur au nœud ? Quand on parle de trois sens distincts, ces sens distincts sont effectivement le sens du Réel, du Symbolique, de l'Imaginaire mais est-ce qu’on ne fait pas appel à quelque chose d’extérieur au nœud ? C'est là qu'on peut dire qu’intervient une première remarque sur l'autosuffisance du nœud, puisque le sens est dans le nœud. Il est situé à l'endroit où le cercle du symbolique et le cercle imaginaire viennent se recouvrir. Donc on ne fait pas appel à quelque chose d'extérieur au nœud - il n'y a rien d'extérieur au nœud mais à quelque chose qui est inscrit par le nœud, pas dans le nœud, mais par le nœud : cette plage où les champs, les ronds de l'imaginaire et du symbolique viennent se recouvrir. R, S, I se distinguent parce que S et I se recouvrent partiellement et S et I produisent le sens parce que R, S, I se distinguent. Ah oui mais, diriez-vous, ça pose un problème puisque ce champ n'existe (le recouvrement du symbolique et de l’imaginaire) que parce qu'il y a une mise à plat. Le nœud qui se baladerait comme ça dans l'espace, adoptant telle ou telle configuration, ne mettrait pas en évidence un champ de recouvrement entre le symbolique et l’imaginaire.
Qu'est-ce que c'est que cette mise à plat ? Eh bien, dit Lacan, le nœud nécessite cette mise à plat, qui est la réduction de l’imaginaire. On pourrait dire que le nœud mis à plat, c'est une façon minimale de faire avec l'imaginaire, parce que cet imaginaire, c'est notre débilité mentale. Cet imaginaire, c'est à la fois quelque chose de fort utile, on vient de le voir, par exemple c'est ce qui nous permet un accès au nœud, et c'est notre débilité mentale dans la mesure où cet imaginaire peut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il y a une réduction nécessaire de cet imaginaire, ne serait-ce que pour mettre en évidence le nœud. Si l’on devait partir d'un nœud embrouillé dans l'espace, il serait très difficile de mettre en évidence les propriétés du nœud borroméen. Il faut donc réduire l'imaginaire et le réduire au maximum, ou au minimum plutôt. C'est cette mise à plat où le nœud adopte un nombre minimal de croisements. C'est le même nœud. C'est le nœud réel, mais présenté de telle sorte que notre imaginaire ne nous rende pas trop débiles. Donc, la mise à plat n'est pas un artifice, c'est une façon d'aborder le nœud, de traiter le nœud, conforme à une de ses dimensions, la dimension imaginaire. Si bien que le champ du sens, que Lacan va situer dans cette intersection entre symbolique et imaginaire, ne résulte pas d'un artifice. Ça résulte de quelque chose qui découle du nœud lui-même et des trois dimensions qu'il vient nouer.
Alors, ceci dit, ceci posé, Lacan prend en considération qu'il s'agit quand même d'un nœud réel. C'est-à-dire que, bien que situé à l'intersection de l'imaginaire et du symbolique, dans la mise à plat, le champ du réel paraît extérieur au champ du sens. En quelque sorte, le sens ex-sisterait au réel. C'est là que Lacan va faire jouer la propriété du nœud réel, en nous disant : bien que ce champ du sens paraisse extérieur au réel, c'est un effet de la mise à plat. Et il faut plutôt concevoir le serrage de ce sens, qui va être un serrage à trois, où les trois consistances vont intervenir - où le réel (va intervenir)-, si bien que le nœud permet à Lacan de distinguer un effet de sens imaginaire d'un effet de sens réel, celui qui est visé dans l'analyse. Vous voyez comment nous passons par la nécessité de cette mise à plat pour écrire et situer les éléments déjà produits par le nœud dans ses points de serrage en dehors de toute mise à plat.
Vous voyez comment Lacan fait jouer à la fois la mise à plat, puis le passage du nœud dans le réel, la considération que ce nœud existe en dehors de la mise à plat. Et presque naturellement comme cela, cette mise à plat du nœud va situer les différentes formules, les différentes écritures déjà avancées par Lacan. Par exemple et principalement l'objet petit a, c'est-à-dire l'objet petit a comme résultant du coinçage des trois consistances, et non plus d'un découpage.
Donc autre conséquence. On avait une première conséquence du nœud : à côté de l’effet de sens imaginaire, l’effet de sens réel. Ici un objet a qui s’obtient par coinçage, par serrage des trois consistances et qui n'est plus du découpage. C'est-à-dire que, jusqu'à présent, dans les surfaces topologiques de Lacan, ce petit a était un découpage sur le cross-cap, cross-cap dont la consistance est essentiellement celle du symbolique. La topologie du cross-cap est de l’ordre du réel mais sa consistance est de l'ordre du symbolique. Donc c'est un objet petit a essentiellement de nature symbolique, pourrait-on dire. Là, on a un objet petit a qui se déploie dans les trois dimensions, qui relève du coincement entre ces trois dimensions. Autre conséquence : la place du phallus. On pourrait dire que Lacan, avec le nœud borroméen, ne sait plus où le mettre, le phallus. Il le met, dans La Troisième, je crois, au point d'intersection entre le symbolique et le réel. Effectivement le phallus symbolique, c'est ce qui vient ancrer le symbolique dans le réel. Mais c'est une révolution. Jusqu'à présent dans la topologie lacanienne, le phallus était ce qui venait centrer l'objet petit a. C’était le point central qui venait donner à l'objet petit a son caractère sexuel. Ici l'objet petit a et le phallus sont décentrés. Ce qui nous donne une anticipation, peut-on dire, de ce que Melman appelle la nouvelle économie psychique, puisqu'on pourrait avoir affaire à des objets petit a libérés du sexuel.
Ensuite toujours sur ce nœud borroméen mis à plat, Lacan situe, de façon analogue à l'inscription du sens, l'inscription de la jouissance phallique et de la jouissance de l'Autre. Jouissance phallique, avec le recouvrement du symbolique et du réel, extérieure à l'imaginaire. Et si c'est le corps qui fait support à l'imaginaire, jouissance phallique extérieure au corps. On retrouve ce que Lacan a déjà avancé sur cette jouissance phallique, on pourrait dire parasite du corps chez le petit Hans. Jouissance de l'Autre, qui s'éprouve dans le corps, et dont on ne peut rien dire, hors langage, hors symbolique, pur trou. Jouissance de l'Autre à entendre comme le dit Lacan au sens du génitif objectif.
Et puis inhibition, symptôme, angoisse. Inhibition, symptôme, angoisse qui viennent s'inscrire tout naturellement. C'est extraordinaire que cette triade freudienne vienne s'inscrire tout naturellement sur le nœud mis à plat, avec ce symptôme… Lacan varie sur le symptôme. Au tout début du séminaire, dans le préambule de ce séminaire, il dit que c'est de l'ordre du réel. Ça apparaît dans le réel mais c’est fabriqué par le symbolique. C'est quelque chose qui se figure d'une intrusion du symbolique dans le réel, la corne de l'intrusion du symbolique dans le réel. L'inhibition : Lacan suit là les indications de Freud. L'inhibition, ça a toujours affaire avec le corps, comme un arrêt, une limite d'une fonction, du fait du symbolique. Par exemple, pour prendre des exemples de Freud, l’inhibition à l'écriture. L'inhibition à l'écriture est une sorte de paralysie, de limitation d'une fonction corporelle, du fait du sens inconscient de cette écriture. Pour Freud, l'encre qui s'écoule du stylo, c'est le sperme. Donc écrire, c'est l'équivalent d'un coït. Quand ce coït prend un sens incestueux, hop, inhibition à l'écriture! De même l’inhibition à la marche : s'il s'agit de piétiner la terre mère, même chose, même punition. Donc inhibition, comme l'arrêt qui résulte de cette pénétration de l'imaginaire dans le symbolique. Angoisse : quelque chose qui s'éprouve dans le corps et de l'ordre du réel. Alors c'est un véritable miracle que les concepts définis, soutenus et situés par Freud dans un tout autre champ viennent s'inscrire tout à fait naturellement dans le nœud.
Voilà, on pourrait dire, l'axiomatique posée, le point de départ, j'ai dit, athéologique. Pourquoi athéologique ? Parce que c'est un nœud à trois, c'est un nœud athée, et non pas raté. Et vous voyez le défaut de ce nœud, c'est la pente à l'homogénéisation : il n'y a rien dans la topologie du nœud qui distingue véritablement les trois consistances. Non seulement il n'y a rien mais ces trois consistances, il faut bien leur supposer une mesure commune pour qu'elles puissent se nouer. Le fait qu'elles se nouent implique cette commune mesure, c'est le fait d'être des consistances, consistances imaginaires. Alors si rien ne distingue de la topologie même du nœud les trois consistances, on conçoit certes la fragilité du nœud à trois, par rapport à la pente de l'homogénéisation.
Et c'est ainsi que Lacan est amené à évoquer le nœud à quatre. Le nœud à quatre où au moins une des trois consistances va être nommée. Et le nœud à quatre n'a pas la même topologie que le nœud à trois, dans la mesure où les quatre consistances font faux-trous, deux à deux. Donc il y a quelque chose d'un certain ordre qui s'instaure dans le nœud à quatre. Et on pourrait dire que le lien privilégié entre le quatrième et l'un des trois persiste. C'est la raison pour laquelle à la fin du séminaire Lacan dit qu'il va parler peut-être du cinq, du six mais pas au-delà. Pourquoi dit-il cela ? Miller a son explication qui est fausse. Lacan dit cela parce qu’on peut concevoir un nœud où un quatrième vienne nommer un des ronds, un cinquième vienne nommer un autre rond et un sixième vienne nommer le troisième rond. C'est une voie qui se poursuit jusqu'à six. Mais cette nécessité du quatrième, que Lacan va identifier comme Réalité psychique, comme Oedipe, comme Nom-du-Père, cette nécessité du quatrième est mise en question. Il y a plusieurs formules de Lacan à ce sujet, posant la question de la nécessité de ce quatrième, posant la question de la possibilité de s'en passer, posant la question du progrès: est-ce que ce sera un progrès de s'en passer ? Ou est-ce qu'il ne faudrait pas s'en servir pour pouvoir s'en passer ? Ça ouvre des questions tout à fait actuelles.
Voilà. C'était la partie introduction au nœud athéologique, ou introduction athéologique au nœud.
Ensuite je souhaiterais aborder la question : le nœud et l'infini. Alors les dernières journées d’hiver, ont abordé, ont repris la question de Freud sur l'analyse finie, l'analyse infinie. Il y a un brillant exposé de Christian Fierens, qui expliquait en quelque sorte que l'analyse finie, c'était la première topologie de Lacan. C'est-à-dire celle qui sur le tore névrotique va soit perpétuer le tore, va l'entretenir comme tore, soit va découper l'objet petit a du tore, découper l'objet a dans la transformation de ce tore en plan projectif, avec différents destins : soit une fin par l'amour, une sorte de maintenance de cet objet petit a, soit une fin par la haine c'est-à-dire vers cet objet petit a, objet d'expulsion, abject. Et le nœud, lui, introduirait autre chose selon Christian Fierens dans la mesure où le nœud implique un cycle infini de ruptures, donc une analyse qui déboucherait sur une tâche infinie, comme dit Freud, s'adressant aux analystes.
C’est ce qui m’a fait revenir à cette question du fini et de l’infini dans le nœud.
Il y a deux présentations du nœud chez Lacan, un nœud fait de ronds de ficelle, c’est-à-dire de cercles noués ; on pourrait dire par exemple, si on prend le rond du symbolique, c’est un symbolique qui se mord la queue, qui revient à une sorte de répétition, un symbolique fermé. Bien sûr c’est un rond ; donc c’est aussi le trou qui est souligné dans ce symbolique sous forme de cercle. Mais c’est un symbolique qui revient sur lui-même, donc qui est fini en quelque sorte. Un début, une fin. Et puis après, si on continue, on recommence. D’accord ?
Ce n’est pas la même chose qu’un symbolique qui serait une droite infinie. Qu’est-ce que ce serait la répétition dans un symbolique qui serait une droite infinie ?
Pourtant Lacan nous dit: il y a équivalence entre le nœud fait de ronds et le nœud fait avec une ou deux droites à l’infini et un rond ou deux ronds.
Il s’appuie sur Desargues qui a montré que les droites infinies, parallèles, se rejoignaient en un point à l’infini. Ce point constituant avec tous les autres points à l’infini, le plan projectif. Mais, nous dit Lacan, Desargues ne s’est pas intéressé à la question de savoir ce qu’il advenait de ces droites à l’infini. Est-ce qu’elles passaient devant, est-ce qu’elles passaient derrière ?
Voilà un nœud borroméen fait de droites et d’un rond ; alors on va imaginer que ces droites… on va faire un cercle grâce au point à l’infini. Mais que va-t-il se passer à l’infini ? Est-ce qu’elles vont se fermer comme ça ou comme ça ?

Ou alors, si on prend le cas de deux droites parallèles, est-ce qu’elles vont se fermer de façon concentrique, nous dit Lacan dans Le Sinthome, ou de façon à faire chaîne ?
On voit que les conséquences sont considérables.
Un intervenant: Il y a la mise en continuité aussi là qui peut être possible. Deux droites à l’infini qui se rejoignent. On peut considérer aussi que c’est les deux droites différentes qui se rejoignent à l’infini. Auquel cas il y a une mise en continuité du huit… Oui qui se rejoignent à l’infini…
Marc Darmon : C’est ce que disait Desargues. Mais Lacan dit en quelque sorte, que Desargues, c’est insuffisant, parce qu’il faut réfléchir à ce que deviennent les droites. Est-ce qu’elles vont se croiser ou pas ? Or si elles se rejoignent, on n’est plus dans le cas du nœud borroméen, mais si elles se croisent devant ou derrière à l’infini, cela a des conséquences considérables. Pourquoi ?
Parce que si elles se croisent devant, si cette droite prend ce chemin, on se retrouve avec un nœud borroméen. On a les trois ronds d’un nœud borroméen classique, donc il y aurait équivalence entre la chaîne faite de ronds et la chaîne faite de deux droites et d’un rond. Lacan y tient beaucoup, il le dit plusieurs fois, qu’il est absolument nécessaire pour cela qu’en se refermant à l’infini, les droites ne fassent pas chaîne olympique. C’est nécessaire pour que se maintienne le nœud borroméen.
Parce que si ça passe derrière, on voit que non seulement les deux droites vont se trouver enchaînées de façon olympique…
Jean Brini : Je crois, si je peux me permettre, que, en traçant la figure de cette manière-là, vous avez déjà répondu à la question parce que la droite horizontale, vous l’avez déjà fait passer derrière la droite verticale, et donc le sixième point vous avez déjà décidé, et je crois que pour être plus conforme à ce que vous dites, il aurait fallu faire passer le retour de la droite horizontale en bas…le grand retour. Là, la décision est prise.
Marc Darmon : La décision est prise, mais c’est la solution envisagée par Lacan. C'est-à-dire que les deux droites sont concentriques. L’autre cas, ce serait que les deux droites en se refermant à l’infini fassent chaîne. C’est le cas où on se trouverait dans cette situation.
Non seulement ce ne serait plus un nœud borroméen, dans la mesure où deux des consistances feraient chaîne olympique, mais le troisième se trouverait libéré.
Cela va être plus visible en faisant ça.
Voyez comment le troisième va se trouver libéré.
C’est visible ? Quelqu’un ne voit pas ?
Si vous réduisez ce cercle, vous allez avoir :
(dessin)
Voyez, j’aurai dû prendre des couleurs...
Voilà je vais mettre des couleurs. Le rond, il est rouge au départ, vous le retrouvez ici ; voyez qu’il peut se libérer puisque, si vous prenez le rond vert, il va se rapetisser et va venir ici, donc le rouge peut s’en aller.
Donc conséquence considérable. Alors quelle est la vérité ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
Un intervenant: Le lapsus du nœud est toujours possible
Marc Darmon : Ce n’est pas le lapsus de nœud. Est-ce que les droites à l’infini vont se fermer en faisant chaîne ou pas ?
Elsa Quilin : Le fait que ce soit à l’infini, est-ce que ça ne permet pas de répondre à la question justement, ou ça, ou l’un ou l’autre, je ne sais pas comment on tranche ?
M.D : La question est tranchée
E.Q : Voilà. Alors que la question de l’infini permet de la suspendre.
M.D : La question de l’infini est tranchée, parce que c’est un infini actuel. Le point à l’infini est actualisé, donc il va vraiment fermer la droite.
E.Q : Il va falloir la fermer
M.D : Non, si vous n’y arrivez jamais, vous êtes dans l’infini potentiel. Le pas fait par Desargues et par Cantor, c’est de dire : ce point à l’infini, on le nomme, il existe.
E.Q : Oui mais ça ne pose pas problème de le dessiner ?
M.D : Et on le dessine.
E.Q : on peut le dessiner, pas seulement l’écrire,
M.D : Oui
Virginia Hasenbalg : Tu répètes la question ?
Marc Darmon : Est-ce que quand ces droites se ferment en rond au niveau du point à l’infini, est-ce que ça fait chaîne ou pas ?
V.H : ...ça peut être l’un ou l’autre, il faut choisir?
M.D : Non, il y a deux hypothèses, il faut choisir. Lacan choisit que ça ne fait pas chaîne à l’infini. Est-ce qu’il a raison ?
V.H : Eh bien tu nous diras ! / I : On ne peut pas savoir / M.D : Si, on peut savoir.
J.B : Est-ce qu’on ne pourrait pas dire que le simple fait d’écrire une mise à plat avec l’indétermination du sixième point, ou sans indétermination du sixième point, c’est quelque chose qui se fait dans le cadre d’un transfert et que, sans l’existence de ce transfert, il n’y a pas d’écriture, qu’il faut un engagement d’un sujet pour que l’écriture se fasse d’une certaine manière.
M.D : Oui, mais tu anticipes par rapport à la question topologique.
V.H : Est-ce que Lacan a raison ?
M.D : Voilà, parce que pour Lacan, à moins de dire : si on transfère sur Lacan, on va dire qu’il a raison, toujours. Ce n’est pas...
Une intervenante : Ce que dit Lacan, c’est que ce qui est important, c’est d’où on voit les choses, le point de vue.
M.D : Non, non, il dit que ce qui est important c’est que ça ne fasse pas chaîne.
La même intervenante: Mais il y a le point de vue…
M.D : Non, c’est autre chose.
Un intervenant: Il y a des dires qui nouent et des dires qui ne nouent pas…
Un intervenant: Il compte avec le réel
M.D : oui mais quand ça ferme la droite à l’infini, est ce que les deux droites font chaîne ou pas ? A l’inverse, quand on ouvre le rond du symbolique par exemple, quand on l’ouvre à l’infini, est-ce que c’est équivalent, au niveau borroméen ?
Bon alors je vous donne la solution, les deux droites à l’infini se ferment en faisant une chaîne olympique. Voilà.
V.H : Et alors ça veut dire ?...
M.D : ça veut dire qu’il y a une différence fondamentale entre le nœud fait de droites à l’infini et de cercles et le nœud fait de ronds.
Alors pourquoi je vous l’affirme ? Il y a deux raisons. Il y a un Monsieur qui s’appelle Clifford, mathématicien, fin du XIXème.

Il y a le phénomène du parallélisme de Clifford; c’est à dire qu’à deux droites parallèles de l’espace euclidien à trois dimensions, R3, lorsque l’on transforme cet espace à trois dimensions R3 en sphère S3, c'est-à-dire en hypersphère, l’équivalent dans la quatrième dimension de la sphère, c’est un espace à trois dimensions qui est sphérique, c'est-à-dire où toutes les droites se transforment en de grands cercles. Bien, l’équivalent des parallèles de l’espace euclidien dans l’espace sphérique, ce sont des grands cercles enchaînés de telle sorte que la distance entre les grands cercles reste la même. Vous voyez, comme l’équivalent d’une sorte de bande avec une torsion, ça c’est le parallélisme de Clifford ; donc la définition des grands cercles parallèles, c’est que la distance entre les grands cercles reste la même tout le long de ce parcours. Alors ça c’était le parallélisme de Clifford.
Début XXème siècle, il y a un Monsieur qui s’appelle Hopf, mathématicien topologue très important.
La fibration. L’espace S3, l’hypersphère S3, est un espace, je vous le rappelle, à trois dimensions, sphérique. La fibration de Hopf, c’est que cet espace admet une partition qui est constituée par des grands cercles, cette fois non seulement par des cercles parallèles comme dans le travail de Clifford, mais constituée par de grands cercles qui sont tous enchaînés de façon olympique. Vous avez un grand cercle, un autre grand cercle est enchaîné et si on considère un troisième grand cercle, il sera enchaîné au premier et au deuxième, c'est-à-dire chaque grand cercle est enchaîné à tous les cercles.
Voilà. Ce n’est pas sans conséquences cliniques. Il n’y a pas d’équivalence ; pourtant, il y a un nœud borroméen fait de droites, si on reste dans l’espace R3, l’espace euclidien à trois dimensions, il y a un nœud borroméen fait de deux droites et d’un rond, il y a un nœud borroméen fait d’une droite et de deux ronds. Le problème, c’est quand ça passe d’un espace à l’autre.
V.H : Pour que ça tienne dans l’autre dimension ?
M.D : Quand on ferme, qu’est-ce qui se passe ? Quand on ferme, si on a affaire à ce type de nœud borroméen, ce n’est plus un nœud borroméen. Ou inversement si on a affaire à quelque chose qui n’est pas un nœud borroméen au départ, quand on ouvre, ça peut devenir un nœud borroméen.
Ici, on n’a pas de nœud borroméen, alors comment ça tient ? Je ne sais pas, peut-être avec un sinthome ou quelque chose, mais quand on passe à l’infini, ça devient un nœud borroméen.
Question : Qu’est ce qui fait que vous alliez si loin de Lacan en passant dans tous ces espaces, dans toutes ces dimensions…Ce n’est pas Lacan, Lacan reste en R2…
M.D : Non, pas du tout, il ne reste pas dans R2, on a affaire à l’espace à trois dimensions. Et il se pose la question de ce que deviennent les droites à l’infini quand elles se ferment.
Le même intervenant: Mais dans R2.
M.D : Non pas dans R2 dans R3.
Le même intervenant: Oui justement, ça tient de la mise à plat, c’est une question de point de vue.
M.D : Non, ça ne tient pas de la mise à plat….
Le même intervenant: Page 172, il explique bien ça, le R2 c’est la dimension de l’imaginaire, c’est essentiellement là où il se place, et puis R3 ensuite, il explique bien, c’est une question de point de vue, il explique bien au moment où il parle de Desargues …
M.D : Eh bien lisez nous...
Le même intervenant: Et vous vous allez dans S3, c’est l’espace des complexes. Mais qu’est-ce qui justifie d’aller passer dans l’espace des complexes ?
M.D : Mais ça se justifie parce que c’est la question que Lacan se pose, alors quelle page vous nous dites ?
Le même intervenant: Je vais vous donner la référence, parce que moi, je ne vois pas pourquoi vous partez de dimension en dimension.
M.D : Parce que ça s’impose. Quelle page, Madame ?
Le même intervenant: p. 172, il parle de Desargues..
M.D : Bien sûr, il parle de Desargues.
« Un nommé Desargues, l’Arguésien, comme on dit, s’est avisé depuis longtemps que la droite infinie est en tout homologue au cercle, en quoi il a devancé le nommé Riemann, il l’a devancé. Néanmoins une question reste ouverte à quoi je donne, par l’attention que j’apporte au nœud borroméen, déjà réponse. Ce qui ne vous empêchera pas, du moins je l’espère, d’en maintenir présente dans votre esprit la forme question » je continue ?
« Comme vous le voyez dans cette figure du nœud borroméen constitué par l’équivalent de ce cercle sous la forme d’une droite nouée à un cercle du couple supposé de ce qu’il a pour le supporter pour votre esprit, pourrait être du symbolique. Les deux autres, sans qu’on sache de quelle droite figurer spécialement le Réel, par exemple celle-ci, ou l’Imaginaire pour celle-ci, que faut-il pour que cela fasse nœud ? Il faut que le point à l’infini soit tel que les deux droites ne fassent pas chaîne. C’est là la condition que les deux droites, quelles qu’elles soient, d’où qu’on les voit - je vous le fais remarquer en passant que ce d’où qu’on les voie supporte cette réalité que j’énonce du regard, le regard n’est définissable que d’un d’où qu’on les voit - d’où qu’on les voit est à vrai dire, si nous pensons une droite comme faisant rond d’un point, d’un point, d’un point unique à l’infini, comment ne pas voir que ceci a un sens qu’elles ne se nouent pas. Non seulement que ceci a un sens qu’elles ne se nouent pas, mais que c’est de ne pas se nouer qu’elles se noueront effectivement à l’infini, point qu’à ma connaissance, Desargues, Desargues dont j’ai usé au temps où ailleurs qu’ici, à Normale supérieure, pour l’évoquer par son nom, je faisais mon séminaire sur les Ménines de Velasquez où j’en profitais pour me targuer de situer où il était ce fameux regard dont bien évidemment c’est le sujet du tableau, je le situais quelque part, dans le même intervalle - peut-être qu’un jour vous verrez paraître ce séminaire - dans le même intervalle que j’établis ici au tableau, sous une autre forme, à savoir dans celui que je définis de ce que les droites infinies en leur point supposé d’ infini, ne se nouent pas en chaîne » .
Je ne vois pas en quoi c’est contradictoire.
Le même intervenant: Rien ne nous dit là-dedans que l’on sort de R2 ? On est dans le plan, espace plat, on est dans l’imaginaire, dans le plat... Les Ménines c’est du plat,
M.D : Non, non, ça n’a rien à voir.
Un intervenant: Sauf que si on définit le nœud comme une coupure, comme un bord de surface, l’intérêt c’est : qu’est-ce que coupe le nœud, et donc sur quelle surface on l’applique ? Là vous appliquez le nœud sur un bout de sphère, sur un plan.
M.D : Non, il est dans l’espace, le nœud. Le nœud, ce sont des cercles plongés dans l’espace.
Le même intervenant: Mais Lacan va appliquer ces nœuds sur des surfaces, il va découper le tore avec le huit intérieur, il va le découper avec le nœud de trèfle, il va appliquer le nœud borroméen sur un tritore ? L’intérêt, c’est les surfaces pulsionnelles, comment elles sont découpées par le dire.
M.D : Mais ça ne change rien à la question que je pose, Monsieur...
Le même intervenant : Si, parce que on ne va pas dans les R4 et les R5
M.D : Lacan pose une question dans le passage que nous venons de lire et qu’on pensait m’opposer: qu’est-ce qui se passe à l’infini lorsque les droites se ferment à l’infini et cette question, il faut y répondre et il y a une réponse je suis désolé.
Un intervenant: C’est une question de dimensions,
Un intervenant: Il y a des dires qui ne disent rien, et il y a des dires qui forment nœud, qui arrivent à appréhender le vide de l’objet a, donc il y a des paroles vides et des paroles pleines, je m’excuse, mais le nœud borroméen c’est quand même un dire, un nouage.
M.D : Mais c’est une topologie.
V.H : Il y a une pertinence mathématique dans ce que dit Lacan,
M.D : Lacan traite le problème mathématiquement,
V.H : C’est une question typiquement mathématique qui fait appel à des choses…
E.Q : Mais à quoi ça correspondrait une ouverture ? L’ouverture du cercle ?
M.D : C’est de sortir de la répétition, voilà c’est ça, l’ouverture,
V.H : Sortir de la répétition ?
M.D : L’ouverture du cercle en droite,
Un intervenant: Le champ de l’ex-sistence
M.D : pardon ?
Le même intervenant: On est toujours dans le plat avec Lacan…
M.D : Pas toujours.
Un intervenant: Moi j’interprète l’ouverture comme le passage du nœud en rond fermé à la tresse, c'est-à-dire la partie féminine du nœud, c'est-à-dire comment les droites infinies se tressent. Et donc il y a un passage à la féminité, de la masculinité à la féminité et réciproquement, c’est ça l’ouverture du rond ; c'est-à-dire que le mâle fait toujours des ronds, il est toujours fermé sur lui-même, phalliquement idiot….
M.D : Mais ce n’est pas contradictoire. Le fait de sortir de la répétition pour un homme, c’est peut-être de rencontrer une femme.
V.H : Mais alors là c’est une ouverture !
M.D : Il y a comme une ouverture…
V.H : Oh ! Ecoute, ça décoiffe ce Clifford...
M.D : Parce qu’on touche au transfert ? Il y a les deux…
Pascale Bellot Fourcade : J’ai une question complémentaire, Marc, incidente, qui est difficile dans la clinique, la question de l’inhibition, parce que rien que dans la manière dont tu la décris, l’inhibition par exemple, si piétiner la terre mère, il y a une punition, là on ne peut pas sortir du symptôme en quelque sorte, une punition intervient là comme une signification..
M.D : Oui, oui, c’est freudien ça,
P.B.F : Oui, comme tu as dit, la définition est freudienne, et c’est vrai que c’est extrêmement compliqué d’envisager une inhibition de façon pure…
M.D : D’une façon sans symbolique.
P.B.F : Voilà !
M.D : Oui, d’ailleurs il faut voir dans le texte de Freud. Il parle assez peu de l’inhibition ; c’est toujours articulé au symbolique. Il y a l’angoisse. C’est articulé au symptôme et à l’angoisse quand il parle de l’inhibition,
P.B.F : Oui, oui, mais la pénétration de l’imaginaire dans le symbolique, effectivement, la conduite qu’on en a par rapport à l’inhibition, et par rapport au symptôme, ce n’est pas la même tout à fait, ce n’est pas la même façon de l’envisager, en quelque sorte, et…. c’est difficile à appréhender.
M.D : Et on est bien embêté avec l’inhibition.
P.B.F : Oui, c’est ce que je veux dire ; on a du mal à la formuler,
M.D : On est embêté avec l’angoisse et avec l’inhibition ; avec le symptôme, ça va, enfin…
V.H : Marc, j’aimerais te poser une question. C’est par rapport à la réduction de l’imaginaire dans la mise à plat et les dessins au tableau du nœud comme relevant de l’imaginaire. Tu vois d’un côté, c’est : l’imaginaire a lieu et, de l’autre côté, c’est réduction de l’imaginaire. Et je me pose la question par rapport à ce que tu avais dit une autre fois où tu es venu, d’une écriture primaire du nœud, où je me suis imaginé que l’écriture du nœud pourrait correspondre à quelque chose de l’ordre de la lettre, tu vois ? Et si c’est une lettre on n’est pas seulement dans une lecture de l’imaginaire. C’est une question.
M.D : Le nœud comme écriture relève du réel,… alors Lacan évoque le trait unaire, un moment, au sujet de l’écriture du nœud, des droites justement infinies. Donc le nœud comme écriture, ça relèverait du réel,
V.H : Et comment tu distingues la mise à plat du nœud, tu me dis réduction imaginaire, dessiné au tableau comme pur imaginaire, de l’écriture qui relèverait du réel, quand on voit le nœud au tableau, on se dit : c’est un dessin, ou c’est une écriture ?
M.D : On est obligé d’en passer par l’imaginaire, que ce soit pour le dessin ou pour l’écriture mais le nœud comme écriture, c’est le versant réel, c'est-à-dire que bien que nous soyons obligés d’en passer par l’imaginaire, on n’en reste pas à l’imaginaire, alors que dans l’écriture alphabétique, dans l’écriture au sens courant, on reste dans la représentation. C’est indirectement qu’on a affaire au réel dans l’écriture, alors que dans l’écriture du nœud, c’est directement qu’elle vise le réel, mais c’est un peu difficile ça…
V.H : C'est à reprendre...
Henri Cesbron Lavau : Merci, Marc, de nous avoir ouvert à ton travail.
M.D : Je suis ravi que ces questions suscitent de la passion…
Transcription : Maryvonne Lemaire et Brigitte Le Pivert
RSI : notre trilogie à l'oeuvre, texte de Pierre Gorges
RSI : notre trilogie à l'œuvre[1].
Peut-être l'avez vous rencontrée, cette Lilly Rose ; avec deux L insiste les parents de cette jeune enfant, virevoltante. Puis un jour, patatras ! Elle se met à avoir peur du noir ! Peur au point de tenir toute la maisonnée éveillée et dans l'effroi Quel âge ? Trois ans. Avant cette peur ? Un enfant alerte, disert, audacieux, parfois jusqu'à en être casse cou ! Elle semble donc avoir tiré bon parti du fait d'avoir été élevée selon les recommandations de la pédiatrie actuelle : la nacelle de la poussette face à la route, la tétine toujours prête à prendre place dans la bouche. Mais là dessus : elle a très tôt refusé la tétine ! Bref, tout lui a sourit jusqu'à ce jour où il a fallu allumer les toilettes elle même.
Qu'en dire ? En passant par RSI de LACAN, le fondement de l'explication est simple : l'Imaginaire de Lilly Rose commençant à s’exercer, lui a permis de réaliser que la noire béance de la cuvette pourrait l'enlever dans un tourbillon !
Inventio.
Qu’est-ce qu’RSI ? Une invention dans la Psychanalyse. Qu'apporte-t-elle à la clinique ?
Pour répondre, il m’a paru indispensable de savoir auparavant, comment chacun use, depuis l’enfance, de RSI. Mon expérience, les derniers séminaires de LACAN et mes recherches, aidant, j’en suis arrivé à ceci [2] : RSI est, à l’œuvre, la matrice[3] du mode de « fonctionnement » de tout homme.
Si la psychanalyse n'est pas une conception du Monde, elle implique comme les monothéismes par exemple, au moins ceci : le Monde est concevable. Ainsi le Monde ne peut être sans la Langue. Donc, en tous cas, nous avons à faire à la Langue[4] avant même les rigueurs[5] du Monde. Langue : biais universel de toute perception, conception, et même de tout ce que nous nommons : rapport. Langue qui ne peut être sans nous tous !
Mai la Langue n’est pas seule, à faire notre relation avec le Monde. Nous le savons, personne n’est au monde sans inertie langagière, sans tradition. La tradition qui nous concerne est celle où s'inscrit par exemple, Emmanuel KANT[6] lorsqu'il écrit : L’esprit ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit. Tradition dans laquelle s'inscrit Jacques LACAN, pour qui notre relation avec le Monde se nomme RSI.
RSI, trilogie[7], trois à l'œuvre, ce dont la culture occidentale use depuis longtemps. Outre L'idéologie tripartie des indo-européens, l’œuvre de Georges DUMEZIL en propose le repérage. Un exemple simple : la triade des dieux ( de la mythologie ) celtique : Esus, Teutatès et Rigani [8] ( Teutatès : le Toutatis ! d’Astérix et Obélix ).
De RSI même, l'image et l'écriture[9] nous sont familières. A la suite de LACAN, nous en pratiquons la mise à plat dans nos manipulations et nos réflexions. Mais sa mise en jeu ne nous semble pas familière. Il est vrai que le plus souvent nous prenons la mesure de cette dynamique contraignante, que nous appelons : nos chaînes, pour nous en plaindre ou pour en faire un outil[10]. Or, personne ne peut vivre[11] hors la Loi [12] : sans être impliqué dans le jeux des champs Réel, Symbolique, Imaginaire. Et je n’échappe pas à la loi commune.
Les trente ans qui nous séparent de la fin de l’enseignement direct de LACAN m’ayant permis un peu de recul, voici à grandes enjambées., mon explication de RSI. (( En chausser les bottes de sept lieues. ))
Je commence par une définition de chaque consistance, avant de vous proposer dans un récit de leurs mises en jeu prototypique et de déboucher sur ce que notre trilogie à l’œuvre permet[13] à chacun.
1
Mise à plat de RSI
Avant sa mise en jeu, la mise à plat de RSI, puisque nous ne pensons qu'à plat[14], me permet de définir les consistances, leur commune mesure, l’altérité et la " borroménnéité".
Et d’abord : en quoi consiste chaque rond, distinct et équivalent aux autres (( voir le mot de JL)) ?
R
Le Réel de LACAN est, à tout prendre, non pas tant matière que qualité d’un fonctionnement. C’est le fonctionnement du Monde, depuis le Big bang jusqu'à à la manière dont chaque avion vole, depuis le comportement de la matière à l'échelle manométrique, jusqu'à la reproduction sexuée.
Se poursuivant sans cesse, le Réel est l’activité nécessaire du Monde, qu’ARISTOTE nomme 'ενεργεια[15]. C’est l’hypothèse, implicite, des formulations de NEWTON autant que d’ARCHIMEDE. Elle vaut de bout en bout, même si sa date d’achèvement est sine die. C’est ce qui après bien d’autres, a retenu l’attention d’EINSTEIN. C’est aussi le propos de l'orientation quantique des théories actuelles.
Sa consistance est donc l’activité que je viens de tenter de situer, il n'y a pas d'autre Réel. Il a donc une dimension et une seule ; même si nous l’expliquons, au sens étymologique, selon un motif complexe : flux et corpuscules.
Ce Réel n'est pas le néant[16] ; à la suite de LEIBNIZ, je dirais même qu'il lui ex-siste. Le Réel n'est pas tout[17].
En résumé, il y a d'une part le néant, puis le Réel, puis d’autre part il y a le trou. Trou n’existant que du fait de l'Homme[18]; j’y reviendrai.
Réduit à l’essentiel, le Réel est :
- la dimension du Un[19],
- l’activité orientée, qui insiste pour tout le Monde, donc pro-pulse chacun de nous.
S
Symbolique, adjectif substantivé, qualifie le mouvement de renvoi qui va d’une chose présente à une deuxième chose ( souvent absente ). La Langue étant un système complet de renvois entre sons, qui nous implique au plus intime de nous-même. Je vais vous l’expliquer ; très succinctement..
A quoi est dû ce renvoi, cette relation active ? Elle est d’une part, due à l''ενεργεια, à la vie qui promeut chacun de nous. Elle est d’autre part, due au pouvoir discriminatoire[20] de l'oreille, à cet écart infime mais disjonction réelle ( Réel ) que chacun ( invente : ) perçoit et qui fait appel.
Or, il n’y a pas de renvois [21] sans raison : sans relations logiques entre deux sons. Raisons qui apprises, s'imposent à l’identique à tous et constituent notre Grammaire ( savante ). Mais raisons appuyée, fond et forme, sur la prosodie[22], qui est la modulation de la voix, la modulation des sons, ces phénomènes vibratoires[23] que chacun fait entendre lors de sa péroraison. La modulation due à notre souffle se réglant sur une logique élémentaire[24], universellement signifiante ( un ordonnancement subjectivement significatif ) du fait d’avoir été transmis non sans affect, par sa mère, à chacun, dès le berceau.
Tous ces renvois ainsi réglés instituent la loi de composition systématisée qu’est la Langue. Langue prescrite à notre échelle, d’abord à l’écoute, physiquement non modulable[25] de chacun et prescrite aussi, aux sons de la voix[26] de chacun, modulable par son souffle.
Cette loi de composition systématisée [27] constitue le motif [28] de la Langue, fabriqué par chacun. Motif exercé selon deux modes. L'un, homogène : un mot renvoie à un autre. Le deuxième, hétérogène : un nom renvoie à une personne par exemple, un mot à une signification [29]. Deux modes tissant la Langue..
La consistance provient du fait que le tissus de la Langue se poursuive[30] jusqu'à se boucler[31] ( support du schéma L ). Tout au long de sa vie, chacun attend bien un retour de sa parole et de ses élans [32]. ( Provenant à l’origine, de ce que LACAN a nommé : A ). Nous fabriquons ce ruban[33] de la Langue qui se boucle et répète ( " éternelle " ) afin d’entretenir[34] la Langue non sans ses éprouvés, et d’entretenir une adaptabilité aux circonstances. Chacun de nous est employé inconsciemment, à faire tourner en permanence son propre avatar du face à face de " la Langue qui renvoie au Réel " : sa structure psychique[35]
En fin de compte :
- le Symbolique se manifeste chez chacun, par un mouvement orbital de mots affectés, liés par des raisons, et qui renvoie au Monde ; ( ce qui a vraisemblablement, rendu possible l'émergence d'homo sapiens ) ;
- le nombre, prototype du symbole, le rond prototype de la consistance, et ( l’'ενεργεια ) la vie qui nous promeut, portent et représentent ensemble, le Symbolique : Un rond, qui tourne[36] ;
- c’est la deuxième dimension de RSI.
I
L'Imaginaire est la contribution de chacun à l'emploi de la Langue. ( dont l’emploi par la Langue )
Imaginaire qualifie ce qui se présente à chacun, de façon prototypique, sous forme d'images qui mobilisent le pouvoir discriminatoire de l'œil. Imaginaire qualifie aussi ce qui se présente sous forme discrète, de pensées et sous forme d'éprouvés. Or, images, pensées, éprouvés, ne s'expriment et ne se déploient, sans la Langue : notre mot à mot[37], notre pas à pas qui se boucle et tourne. Mais, hétérogènes[38], pensées, images, éprouvées et mots, ne peuvent avoir de relations entre eux qu'à condition que l'altérité joue dans la loi de composition. Les mots peuvent alors devenir signifiant : renvoyer à ce qui n'est pas là et rendre possible la distance et la métaphore. Voilà le motif de la consistance Imaginaire.
Or, la mise en œuvre de l'altérité ne se peut sans que quelqu'un y soit employé. Par exemple, l'altérité n’est en jeu de mon fait, que si j'ai « intégré « la castration de ma mère et du coup, admis réellement mon père[39] : l'existence d'un autre et l’existence d’un désir[40]. Bref, le motif de l'Imaginaire dépend de la mise en œuvre de l'altérité par chacun de nous, un par un.
Si l'altérité œuvre, les renvois symboliques peuvent aller au delà de ce qui est là. Se détachant du seul automatisme et du renvoi à la signification[41], ces renvois peuvent : relancer, orienter, suspendre et ainsi donner voie aux poursuites[42] des visées du désir de chacun ( conscient et même, inconscient ). Corrigeant le Symbolique, le renvoi avec motif de l’altérité, passe par les représentants de la représentation, fabriquant ainsi la double boucle[43] de la bande de Mœbius, contrainte selon le tore.
Ces renvois du Symbolique avec Imaginaire [44] institue la Langue de pleine exercice. L’atrophie de l’Imaginaire dans la démence, par exemple, démontrant à contrario la place et le rôle indispensable de l’Imaginaire pour ce plein exercice. La langue de plein exercice, étant indispensable pour conférer un possible corps langagier et expliquer, nos pensées, notre imagination, nos affects, nos sentiments : là où surgit le désir[45].,
Troisième consistance de RSI, l'Imaginaire ne s’exerce pas sans tourner avec le Symbolique.
Troisième dimension[46] que nous ne puisons pas dans la nature, mais qui n’existe que du fait de la contribution intime de chacun, l’exercice de son propre pouvoir discriminatoire et de l'altérité, en bref : l’exercice de la puissance du discontinu[47].
I pas sans S, pas sans R.
Imaginaire pas sans Symbolique, pas sans Réel [48], instituent [49] la Langue, ses rythmes, sa potence discriminatoire et dialectique, et ses suites[50] ( conséquent et conséquences. ). Langue de plein exercice qui fait notre puissance langagière[51], celle qui nous permet de poursuivre des raisonnements, jusqu'à conclure et y donner suite. Et la potence langagière exercée abstraitement sur le Réel, permet de le concevoir, de s'en saisir, de le rendre efficace. Les structurations, inventions, productions, témoignent depuis la nuit des temps, de cette puissance du discontinu.
Trou.
Arrivé à ce point, il convient de se rappeler que le fonctionnement de chacun de nous est entièrement repérable et supporté[52] par R S I ; trilogie qui n’est pas :
- sans impliquer chacun ;
- ni sans le motif de chaque champs, concevable par ce qui le fait tenir langagièrement : sa consistance; donc représentable par La consistance : la langage, un rond qui tourne.
J’ai passé en revue chaque rond. La question est présent : autour de quoi tourne chaque rond ? Réponse : autour d'un trou. Et, en quoi consiste ce trou ? Il consiste en ce que la consistance n'est pas[53].
Ainsi, chaque champs, de façon strictement équivalente, peut renvoyer[54] à ce qu’il n’est pas lui-même, donc renvoyer aux deux autres, renvoyer à ce qui lui échappe. Ainsi joue l’altérité. ( C'est ce qui rend possible un ( son) sens[55], pour suivre LACAN dans son séminaire RSI ( date )).
L'ενεργεια ainsi renvoyée vers les autres champs, fait que chaque champs contribue à leur commune mesure[56], qui est :
- le Un de toute consistance ;
- et le possible passe à ton voisin de chacune, source de rejaillissement !
Mais il y a une condition à ce que l’altérité puisse jouer. Il y faut la Limite. Il faut que le trou fasse limite[57] à la consistance, qui elle, doit constituer la limite du trou[58]. Ainsi, la Limite n’est-elle pas une approximation mais une butée ( une rencontre ? ). Or, chaque consistance, donc la Limite, n’est pas sans chacun de nous.
La condition humaine est de ne pas pouvoir être sans[59] la Limite !
Limite qui au moins fonde notre Interdit, et fonde tout autant la différence entre homme et femme[60], par exemple. ( Ce pourquoi le transsexualisme n’est pas un problème secondaire ).
Bref, c’est à partir du trou, de leur incomplétude, qu’œuvrent les échanges et les combinaisons entre champs, différents.
Tout ce qui précède explique à titre d’exemple, la remarque de LACAN : ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le Réel!
2
Mise en jeu de RSI
Je résume. la Limite est le point de départ du fonctionnement de RSI, puisqu’à partir de la discrimination joue le motif de chaque consistance, et à partir du trou[61], se mettent en jeu les champs[62]. Pour qu’il jouent entre eux, il faut qu’ils soient enchaînés, c’est-à-dire jamais sans le troisième[63] qui noue les consistances. Ce troisième qui noue, comme le pointe LACAN ( dans le chapitre quatre ( date ) de RSI ) étant la condition borroméenne. Et, je le souligne, ce troisième est l’autre, ce qui permet[64] d’échapper au face à face.
R, S et I œuvrent ainsi noués, d'être trouées comme nous venons de le voir.
La clinique, donc la vie, implique universellement[65] ce jeu de R S I, soutenu singulièrement. Par exemple. Qui n’a remarqué " combien ce qui lui échappait faisait appel ( et permet aussi le manque[66] ) ? N’est-ce pas un signe de cette mise en jeu à partir du trou ?
Pour repérer plus en détail, la mise en jeu de RSI, je vous propose un récit.
Sa majesté des mouches.
Dans une robinsonnade récente : Sa majesté des mouches[67], William GOLDING observe[68] sans complaisance, le comportement d’enfants livrés à eux-mêmes. On y trouve ostensiblement, la façon dont chacun est employé par le jeu de RSI.
Tombé par accident sur une île, un groupe d’enfants jeunes et un peu moins jeunes, sans grandes personnes, se confronte à la situation et les uns aux autres. Dès le début, pour prendre des décisions ( p. 49 ) ils élisent un chef, Ralph, du fait qu’il savait parler sans hésitation et bien exprimer sa pensée.
Ralph éleva la conque en l’air pour se faire entendre : Nous sommes dans une île. Nous avons atteint le sommet se la montagne et vu de l’eau tout autour. Il n’y avait pas de maison, pas de fumée, pas de trace de pas, pas de bateau et pas de gens. C’est une île d»serte. Il nous faut une armée … pour la chasse au cochon sauvage comme celui que nous avons aperçu dans les lianes. Et aussi, comme personne ne sait où nous sommes. ( p 43 ), mais sûrement la Reine a notre île sur ses cartes, nous pouvons les aider à nous retrouver. Il faut faire de la fumée en faisant du feu en haut de la montagne. ( 48 )
Ensuite ce fut au tour de Jack, un peu plus jeune et concurrent initial de Ralph, de se mettre à guider l’armée. Du fait qu’il savait bien manier le couteau et du fait de son ancienneté dans la chorale à laquelle beaucoup des plus jeunes avaient participé. Il mena jour après jour, ses choristes à la chasse aux cochons et aussi face aux orages et face aux « monstres qu’ils entrevoyaient parfois «. L’égorgement de chaque cochon était l’occasion d’un rituel dansé, suivi d’un festin cherchant la réplétion. Pour conjurer le sort, face aux orages ou face aux monstres, la bande des sauvages comme ils se nommaient à la suite de Jack, faisait sa danse ( p 211 ), toujours la même. Le mouvement s’organisait ; la mélopée devenait scandée ; les deux ronds tournaient sans relâche, comme si la continuité de leur mouvement leur assurait une sécurité particulière, souligne GOLDING. On eu dit la pulsation rythmique d’une cellule vivante.
Ce soir là, le ciel fut labouré par une déchirure bleuâtre. Une seconde plus tard, le bruit de l’orage se fracassait juste au dessus de leurs têtes terrorisées ! Leur mélopée devenue frénétique, se doubla d’un désir lourd, pressant, aveugle : A mort la bête ! Qu’on l’égorge ! Qu’on la saigne ! Et les bâtons s’abaissèrent et le cercle se referma comme une gueule hurlante. Le « monstre « était au centre, agenouillé ; les bras croisés sur le visage, Simon continuait à crier ses explications au sujet d’un mort sur une montagne.Mais ce fut avec des cris inarticulés, que la lave vivante se mit à frapper, à mordre, à déchirer. Puis Simon, le monstre, à quelques mètres de la mer, resta immobile ! La pluie ne masquait pas sa petite taille. Et déjà son sang se mit à rougir le sable.
Pendant tout ce temps, Ralph et deux autres avec lui, s’échinaient à entretenir le feu de la fumée adressée aux personnes hors de l’île.
Parallèlement, pour chaque sauvage comme pour Jack, la chasse primait. Le bois commençât à manquer pour le feu. Et ce fut un des proches de Ralph qui, au centre du rond de la danse, fut à nouveau frappé à mort, éliminé : A mort la bête ! Qu’on l’égorge ! Qu’on la saigne !
Puis ce fut au tour de Ralph d’être pourchassé dans toute l’Ile. Les ressources de l’île s’épuisaient. Mais, in extrémis, ce fut l’équipage d’un cuirassé qui débarqua.
- Il m’aurait semblé, commença l’officier, qu’un groupe de garçons britanniques aurait réagi de façon plus énergique ;
- Oui c’était comme ça au début, répliqua Ralph, avant que les choses … La phrase resta en suspend [69]. Les larmes jaillirent.
Là s’arrête le récit de GOLDING. Je reprends la phrase restée en suspens : c’était comme ça au début, avant que les choses … ne soient régies par cette névrose infantile qu’a bien repérée FREUD. ; caractérisée par ceci :
- tout ne tourne qu’en faveur [70] de la bande des sauvages ;
- seule existe une altérité incarnée par Jack, à l’identique de celle de sa mère pour chacun ;
- toute autre différence est ( forclose, au mieux ) éliminée par la mise à mort du tiers.
RSI nous permet de comprendre ce fonctionnement : dû au Symbolique sans l’Imaginaire.
A l’opposé de l’élimination du tiers, les signaux de fumée adressés au tiers[71], ( altérité ) non immédiatement incarné, relève de la névrose adulte de FREUD : celle qui met en jeu l’Imaginaire. Et, là aussi, GOLDING ne se trompe pas : la troisième dimension de RSI dépend entièrement de l’altérité soutenue[72] un par un : par Ralph et quelques proches.
L’Imaginaire s’assume un par un.
Mais névrose infantile n’est pas enfance. Ces deux temps de névrose inventés par FREUD, sont la base du fonctionnement humain. Notons qu’actuellement au quotidien, la a névrose infantile est fréquente. Et l’offre de la cure est de contribuer à l’accession et au fonctionnement de la névrose adulte.
Josée dont le couple s’est formé au cours de sa fréquentation d’un travail de théâtre amateur, vient me voir parce qu’elle n’a pas de : désir de maternité. Un premier enfant nait. Mais elle se plaint :
- mon conjoint ne fait pas le père ;
- il ne m’aide pas à prendre la bonne distance par rapport à cet enfant ;
- je n’ai plus de désir pour lui.
Une fille leur nait alors. Mais Josée parle de séparation. Or, toute séparation lui impose de vérifier que les gens sont encore et toujours en vie. Ceci se produisant, par exemple avec son propre père.
Toujours pas de désir sexuel de sa part et les relations deviennent très difficiles avec son conjoint. Puis un jour elle me fait part de ceci : avoir vu son conjoint faire l’homme sur scène, a relancé du désir pour lui. L’explication, nous la connaissons : l’altérité jouant, alors son désir, du fait de ne plus être collé et interdit pour le père, peut reprendre son cours !
3
RSI à l’œuvre
Mais enfin, que permet et que promet cette trilogie[73] à l’œuvre ? Réponse. Elle permet à chacun[74] d’assumer[75] sa place dans la succession des générations, en inventant la névrose adulte à sa façon. A une condition : jouer le jeu de RSI. La trilogie, ne fait que poursuivre le Un de son existence propre, et emploie chacun à jouer son jeu de cohérence, de successions et d’altérations. C’est ainsi qu’à poursuivre[76] une autre chose que soi, chacun de nous assure la cohérence [77] de son corps, de sa pensée et rend possible le fait de faire quelque chose de sa vie.
ACHAB et STARBUCK.
Herman MELVILLE, intéressé comme TOCQUEVILLE par la naissance de la démocratie en Amérique, propose Moby Dyck en 1851 à son éditeur londonien. Récit de vies prototypiques de notre poursuite [78] du Un. Le contexte historique est celui des ruées vers la fortune. Chacun peut courir sa chance. Le grand et puissant commerce de la chasse à la baleine ( p 170 ) toujours aventureuse et risquée, est lucratif avec l’huile de cachalot ( la meilleure pour le couronnement des rois d’Angleterre ), avant que la découverte du pétrole n’en détrône l’usage dans les lampes. Voici le récit.
Le cœur bien lourd, nous poussâmes trois vivats, et nous plongeâmes, aveugles comme le destin, à travers l’atlantique désert.
Dans la longue période d’un voyage de chasse à la baleine dans les mers du sud ( p 214 de beaucoup le plus long des voyages que font ou qu’ont jamais fait les hommes ) ( trois ans ), les bénéfices de tout l’équipage, du premier au dernier, ne dépendent pas de gages fixes, mais de la communauté des chances et des dangers, de la vigilance, de l’intrépidité et du dur travail en commun. Ils ont beau vivre ensemble comme une vielle famille de Mésopotamie, le protocole est rarement relâché et en aucun cas aboli. Ainsi le capitaine du Péquod parlait à chacun toujours d’une façon étrange, mais gentiment, parfois férocement dans certaines circonstances. Seule référence à son rang, il exigeait une obéissance muette et immédiate. Mais le sombre capitaine ACHAB, observait strictement les usages sacro-saints de la mer. Sans eux, son implacable besoin de domination n’aurait pas pu se manifester entièrement.
Il ordonna à STARBUCK son second, de rassembler tout le monde à l’arrière. ( 234 ).
- Sir ? … s’étonna le second, car ce commandement n’est presque jamais donné à bord, sauf dans un cas extraordinaire.
- Tout le monde à l’arrière, répétât ACHAB ; hé ! la haut, l’équipe de la hune, descendez.
Quand l’équipage fut rassemblé, le dévisageant avec surprise et appréhension car il ressemblait à l’horizon du côté du vent quand l’orage se prépare. … Tête penchée, le chapeau sur les yeux ACHAB continuait sa promenade, indifférent aux chuchotements … . S’arrêtant brusquement, il cria : que faites vous quand vous voyez une baleine, les gars ;
- On la signale, fut la réponse spontanée d’une vingtaine de voix;
- Bien, cria ACHAB, une approbation sauvage dans la voix …
- Et ensuite que faites-vous ?
- On met à la mer et on poursuit.
- sur quel air ramez-vous ?
- « Elle crèvera ou nous crèverons «.
La physionomie du vieillard devenait de plus en plus sauvagement approbatrice…
- Voyez-vous, celui qui me lèvera une baleine blanche aura ce doublons d’or espagnol.
- Hurrah ! hurrah ! crièrent les marins.
- Capitaine ACHAB, dit TASHEGO ( le harponneur ), cette baleine blanche certains l’appellent Moby Dick.
- Moby Dyck, cria ACHAB ; tu connais donc cette baleine blanche TASH ?
- Capitaine ACHAB dit STARBUCK qui ainsi que STUBB et FLASK, n’avait cessé de regarder leur supérieur avec une surprise croissante, mais qui, à la fin, parut frappé d’une idée qui expliquait tout ; capitaine ACHAB, j’ai entendu parler de Moby Dick … n’est-ce pas Moby Dyck qui vous a enlevé votre jambe ?
- Oui, STARBUCK, oui vous tous, gars, c’est Moby Dyck qui m’a démâté … Je la pourchasserai autour du cap de Bonne Espérance, autour du cap Horn, autour du Maelström de Norvège et autour des flammes de l’enfer, avant de renoncer à l’atteindre !
- Mais pourquoi cette triste mine, STARBUCK, repris ACHAB, ne veux-tu pas chasser la baleine blanche ? Moby Dick te fait peur ?
- Je n’ai peur ni de sa mâchoire de travers, ni des mâchoires de la mort non plus capitaine ACHAB, si elles se présentent au cours du travail que nous poursuivons ; mais, je suis venu ici pour chasser les baleines et non pour assumer la vengeance de mon chef ! Combien de barriques tireras-tu de ta vengeance, en supposant que tu l’attrapes, capitaine ACHAB ? Tu n’en tireras pas grand chose sur le marché de Nantucket.
- Te venger sur une simple brute muette, répliqua Starbuck, qui ne t’a frappé que par l’instinct le plus aveugle … Folie ! S’acharner contre une chose muette capitaine ACHAB, me semble un blasphème.
STARBUCK n’était pas, lui, un chevalier des croisades en quête de périls. ( 177 ). … Et puis peut-être pensait-il aussi que dans cette affaire de baleine, le courage tenait une place essentielle dans l’équipement du vaisseau, au même titre que l’eau, le bœuf et le pain ; il ne devait pas être gaspillé bêtement.… Je suis ici sur l’océan pour gagner ma vie en tuant des baleines et non pour être tué par elles ( comme mon père ).
Et que croyez-vous qui arriva ? Le Péquod, souvent aux mains de STARBUCK, le seul qui ait osé contredire ACHAB avec un tant soit peu de fermeté, navigua prudemment et vécût bien des branlebas, pêchât et dépeçât quelques baleines et cachalot, vit s’accomplir quelques malheurs déjà prédits, rencontrât bien des bateaux, dont la Hyène, le Poney, le Town-Ho, puis le Rachel, le Délice qui eux, avaient vu, chassé, puis avaient été mis en fuite par Moby Dyck ( 669 ). L’équipage surmontât tous des périls. … Et ACHAB fut, comme depuis quarante ans ( 689 ), le navire même à la poursuite ( 683 ). A la fin, le vaisseau atteignit ( 667 ) les lisières des terrains de chasse de l’Equateur.
Elle souffle ! Elle souffle !!! ( 694 ) Une bosse comme une montagne de neige ! C’est Moby DICK ! Enflammés par le cri repris simultanément par les trois vigies, les hommes se précipitèrent aux gréements afin de voir la fameuse baleine qu’ils poursuivaient depuis si longtemps ! ACHAB avait atteint son perchoir. … Bientôt toutes les embarcations, sauf celle de STARBUCK, furent mises à la mer, celle dd’ACHAB en tête… «
ACHAB chassa Moby Dyck trois jours de suite. Conformément à son imprécation : que je sois écartelé en te chassant et attaché à toi, baleine maudite, il fut étranglé par la ligne du harpon et entrainé au fond.
Ainsi, chacun de nous poursuit-il le un ! Selon deux modes.
Premier mode. Il s’agit ( en festonnant ) de se laisser aller au fonctionnement symptomatique, privilégié par l’inconscient ( donc souvent sans reconnaître la part primordiale de l’implication de son désir ) qui à tout prix, poursuit la jouissance : l’éprouvé égocentrique de toutes les douleurs que la vie procure aisément, cherchant à en être comblé, complété, comme par sa mère. C’est ACHAB ! ( Qui, en l’occurrence est aussi chevalier du Graal, du fait qu’il est en quête de sa jambe, complément qui initialement lui «appartenait», ce qui permet de se penser : un. )
Autre mode. Il s’agit de se mobiliser pour poursuivre l'objet a ( non sans en être le sujet ). Objet exocentrique qui n’est pas sans procurer quelque satisfaction, du plaisir ; mais objet qui, une fois atteint, laisse peu en paix. Cette poursuite, admettant la castration, l’incomplétude, est ainsi reconduite itérativement. C’est STARBUCK. ( courageux et prudent ( alors possible ascenseur social. )).
Mais ! Mais l’attrait de la jouissance symptomatique peut bien en fait, reprendre le dessus ! Ce dont parle fort bien ce récit de MELVILLE. Car voici : au moment même de la disparition d’ACHAB , malgré son opposition à la vengeance, STARBUCK précipitât aveuglémnt, le Péquod contre Moby Dick. Ce fut la catastrophe complète ! Un seul survivant, Ishmaël : conteur du récit.
Conclusion.
La singularité ne vaut que fondé sur l’universel.
Là se situe l’offre de la psychanalyse : repérer la part « automatique « de chacun dans ses comportements, contribuer à privilégier la poursuite de l’objet a.
Poursuite moins en vogue de nos jours ! L’actualité étant une propension à la dénégation de l’autorité, de l’Autre et même de la « nature «, ce dont à présent, techniques et Sceience aidanr, chacun cherche à s’évader.
Annexe.
Prendre RSI comme notre indispensable trilogie à l'œuvre, n’est-ce pas remettre l’église au milieu du village ? Car prendre en considération ce procès de la vie permet de se repérer, voire, de comprendre ce qui peut se passer, tous les jours et dans nos cas.
N’est-ce pas aussi se donner les moyens d’éclairer quelques question fondamentales. Parmi d’autres, en voici quelques unes.
Questions.
- 1 - Les trois directions indexées, couramment nommées «dimensions», avec lesquelles nous nous représentons le Monde, peuvent-elles être confondues avec les trois champs ordonnées R S I qui eux, je crois, ont vraiment qualité de dimensions, du fait de permettre à chacun d’assumer voire, d’inventer sa modeste participation au Monde ? Et que faire de la réponse ? ( Par exemple, l’espace euclidien n’est pas sans chacun… )
- 2 - RSI, ces trois dimensions de la névrose, sont elles à l’œuvre à l’identique, dans la psychose ?
- 3 - Si la troisième dimension nous requière et nous permet de nous abstraire, non du Monde, mais très partiellement de quelques-unes de ses rigueurs, nous laisserons-nous aller à l’illusion de croire à notre maîtrise du Monde, voire, à une possible création de Réel ?
- 4 - Nous prescrivons nos lois à la nature, cetres ! Mais jusqu’à un certain point : la Limita. Or la Limite n’est pas sans nous, mais pourrions être sans elle et sans la primauté de la nature ?
- 5 - Dieu est, en fin de compte, la part, si le Monde contient ses bornes, ou la place, si le Monde ne contient pas ses bornes, de ce qui vraiment nous dépasse. Si la connaissance peut nous autoriser à en ajuster la place, elle ne la supprime pas. Cette place ou cette part, je la qualifierais de : désir antérieur, en usant d’un mot inventé un jour par un de mes patients. Pouvons-nous vivre en homme sans l’admettre ?
- 6 - L’hypothèse du Meilleur des Monde possibles de LEIBNIZ paraît toujours valide : Y a-t-il
un autre Monde possible ?
[1] Trilogie à l'œuvre, ou, La topologie à laquelle nous introduit LACAN éclaire l'invention de chacun. Cette invention rejoignant probablement l'Ultima ratio d'Anselme de Cantorbéry favorable au dialogue entre foi et logique, favorable à la division subjective.
Remarque : en latin, invention, inventaire : venir sur quelque chose, inventer = découvrir, comme Christophe COLOMB ; c'est l'étymologie d'INVENTION, bien différente de créo, creare : créer, produire, nommer.
Autre remarque. J'ai entendu au temps de LACAN, quelqu'un parler de ses patients avec une élégance de bon aloi ; il les appelait : mes poètes !
[2] Ici : un bref débredinoire rappelant que tout remède à la castration n'est que pharmakon, puisqu'il n'y a d'ultima ratio autre que : vivre humainement
[3] matrice : et propulsion et filière.
[4] D'abord avoir à faire à la Langue ce qui empêche le rapport qui pourrait faire " mieux" que l'ultima ratio.
[5] … motif ? , 22 juin 2006, Pierre GORGES
[6] ( S.G.D.G ). L’esprit ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit , écrivit KANT en 1800. et voir le préambule de l'esthétique transcendantale. A la même époque vivait Samuel MORSE, peintre et inventeur de l’alphabet télégraphique à base de : . __ point trait ( en réalité : un blanc, un point, un blanc un trait, un blanc… ). A cette époque, ARCHIMÈDE était mort depuis 2015 ans et ARISTARQUE de Samos depuis 2033 ans.
Pourquoi ARCHIMÈDE? J’aurai l’occasion d’y revenir, ce séminaire étant aussi : une réponse à ARCHIMÈDE, une réponse à cette demande : donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde.
Quand à ARISTARQUE de Samos, c’est lui qui a rendu les grecs d’abord familiers d’un système héliocentrique du monde. Et ceci antérieurement à la conception géocentrique de l’univers, due à PTOLÉMÉE. Conclusion, il a fallu un certain temps pour que le système héliocentrique qui nous apparaît à présent, proche de notre expérience dans notre galaxie, supplante un système géocentrique qui arrangeait les grecs de l’époque où PTOLÉMÉE l’avait fait apparaître. Ceci pour rappeler combien la vérité sur les choses n’est immédiatement, ni accessible, ni acceptable. Au contraire elle ne peut-être que construite. Et ceci, au moyen d’un langage, articulé par quelqu’un. Aussi, je prolongerai le propos de KANT : c’est sans aucune garantie “ objective “ que l’esprit prescrit ses lois à la nature.
Entre autres conséquences, l’interprétation en psychanalyse est d’abord à considérer comme entachée de toute absence de garantie.
[7] Voire, un trébuchet …
[8] Dont une représentation lapidaire existe au musée Saint Remi à Reims.
[9] Note / Pour introduire le tétraèdre, de Jean BRINI en 2011.
[10] Manière la plus fréquente de prendre : Le discours de servitude volontaire d'Etienne de La BOETIE.
[11] Nos mises à plat nous font croire à une possible position de surplomb au regard de RSI. Illusion ! Car, RSI nous emploie, c'est par là que ça vit. Rappel de cet aphorisme de LACAN de 1963 : Le langage nous emploie, c'est par là que ça jouit.
[12] Sauf, vraisemblablement, les autistes.
[13] dont, ce que notre trilogie à l’œuvre permet à chacun d’inventer.
[14] Et à vrai dire, nous pensons à la queue leu leu.
[15] Une 'ενεργεια qui comme le fait remarquer déjà ARISTOTE, ARCHIMEDE avant Isaac NEWTON, intéresse chaque corps, chaque corpuscule.
[16] C'est ce qui paraît sous tendre le propos de Gottfried Wilhelm LEIBNIZ ( aux environs de 1700 ) : Pourquoi y -a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
[17] ( Même si il est impossible à l'homme de créer du Réel, nous pouvons l'inventer, du fait du Symbolique : une représentation du Réel . )
[18] L'homme : le défaut de l'Univers.
[19] le Réel est : le vrai, la dimension du Un … nécessaire.
[20] La disjonction réelle L"écart entre deux : au moins, après un plein relatif, il y a un creux relatif, ce que le " pouvoir discriminatoire " de " notre oreille " perçoit. Cf. Qu'est-ce-qui fait chose certaine ? 3 Commun à tous, le Symbolique n'existe pas sans chacun.
[21] Renvoi de l'un à l'autre, renvoi minimum et première altérité repris par la grammaire, par une raison, logique : modèle, pour tous, mais plus modulable.
[22] Grammaire dont l'apprentissage semble être la prosodie, quasiment universelle : rythme ( scansion ) et ton ( modulation )
[23] Sons langagiers, phénomènes vibratoires crée avec les cordes vocales, et qui font passer depuis les sons, réels, le mot, à l’abstraction : sa représentation, et font aussi passer à autre mot …
[24] syntaxe élémentaire affecté, structurée par une « logique élémentaire « proche de celle de BOOLE
[25] Prescrite à l'écoute physiquement non modulable, s'imposant à la compréhension, à moduler.; modulable ( déjà pulsation, alternative, ondulatoire ).
[26] Le bruit qui en " s'humanisant " devient son.
[27] Composition, décomposition recomposition …
[28] Chacun de nous constate, tant qu'il vit, que le motif même de la Langue est ce renvoi incessant à ce qui n'est pas là ( jusqu'à la poursuite ). Renvoi d'un signifiant à ceux qui ne sont pas là, rime ( rebond ), d'un mot a un autre, d'un signifiant à un sujet $… d'un signifiant à une représentation de choses. Renvoi d'un nom à une chose, d'une description ( mythe, théorie ou histoire ) à un déroulement. Renvoi d'une boucle à une autre, d'une consistance à une autre. Renvoi d'une théorie de signifiants à ce qu'elle n'est pas : à son trou. ( à un sens, comme le note LACAN )
[29] Sa signification ou à rien ( c.f. … Qu'est-ce que ça veut dire ? au CPOA 1982 ); ce qui dans la psychose, sans troisième ( φ ), ne renvoi à rien => perplexité.
[30] ( A revoir ) Le renvoi systématique du Symbolique constitue la poursuite : consistance de la Langue qui poursuit ( pour que I ) jusqu'à ce qu'il y ait un retour ( écho : I ) ( jusqu'à et jusqu'à ce que ) l'identité du signifiant ( ? ) adresse et retour ou et répétition : une circulation en boucle ( ellipse 2 foyers ? ) ( Figure de A ) autour de chacun ( nos oreilles ). ( une circulation support du Schéma L et Schéma R. Reconnaissance, par exemple de l'identité du signifiant ( ? ), ce qui fait boucle ou adresse à quelqu'un et retour ou et répétition : une circulation en boucle ). C'est un cercle sans cesse ( A barré ).
[31] Jusqu'à se boucler la poursuite se fait jusqu'à ce qu'il y ait une reconnaissance : l'identité d'un signifiant ; ou à adresse à quelqu'un qui fait retour …
[32] Comme dans la prédation.
[33] En attente de topologie Ici : dans un espace euclidien à trois directions., soit bilobé( ou sphère ? ) ou tore.
[34] Conserver : dépend de la Structure et jouissance symptomatique.
[35] Structure (( c.f. Division subjective : corps versus parole )). Ce que par exemple, j'écrirais volontiers : R 1 L ◊ I . ( R carré L poinçon I où L est au lieu de S le Symbolique de LACAN, parce que :1° ma formule n'est pas à prendre pour une formule de LACAN ; 2° L désigne ici la Langue à l'œuvre, supportée par le dire de ceux dont c'est la langue maternelle ; langue sans adossement à l'écrit, ce qui ferait plaisir à PLATON !
[36] La Langue, circulation qui boucle et peut festonner. Un rond : Le Chiffre : le zéro des indiens Représentable même par le signe de l'infini.
[37] Le mot à mot, le pas à pas de l’homme, scansion, langagière et physiologique, fondamentale; un avatar de la disjonction fondamentale ( Logique duelle )
[38] altérité entre la chose, sa représentation et son représentant : signifiant
[39] Mon père et sa fonction paternelle.
[40] désir : le grain de sel, grain de sable dans les rouages, l’altération qui induit un dévoiement…
[41] Comme dans la Psychose … c.f. les psychoses, Jacques LACAN
[42] Vort, da, gouverné, fiction de maîtrise …
[43] Revoir. double boucle de la bande de Mœbius contrainte selon la topologie qui se boucle : le tore.
Ce mode de renvoi ( du représentant ) passant par la représentation, requière ( une récurrence ) une double boucle ( une pour la Langue, une pour l'imaginaire, raccordées ? ), une bande de Mœbius ( tricotée avec le désir ) topologie, bouclée : un tore. Avatar torique de la circulation structurelle
[44] Mobilisant tout notre pouvoir discriminatoire, améliore l … Usage de la prescription de la loi de composition du Symbolique ( complexe, mais avec direction progrédiante irréfutable ) au reste du Réel, à partir du fonctionnement de la langue qui le représente ( les mots-nommination et mythologie-description ) dont l'usage ( avec grammaire-logique ) permet ( relativement ) de composer le Réel même.
[45] Le grain de sel, grain de sable qui dévoie le Symbolique, La Langue de plein exercice est en bref, la condition pour donner suite à la disjonction ( R ))
Désir qui fera se tresser l’Imaginaire avec les autre dimensions …
[46] Troisième dimension, comprenant le temps.
Et, le troisième n’est-il pas entre le un et le deux ?
[47] Discontinu, scansion. Disjonction jusqu'à pouvoir compter sur le deux. Lien avec l'interdit, afin d'aller de l'avant
[48] C'est par là qu'advient la véritable puissance de l'homme, langagière, dont toutes les structurations, inventions et productions du Monde témoignent : les bibliothèques et les œuvres, les villes et les musées, les institutions et les politiques. Ils sont les représentations, donc hors RSI, de nos pensées et nos affects, de notre imagination et nos sentiments. ( sur lesquels agit déjà RSI )
La Langue de plein exercice permet de déployer nos idées et notre imagination en poursuivant ( en festonnant pulsation ), nos raisonnements, jusqu'à conclure et y donner suite ( dont commander )
La Langue de plein exercice appliquée ( à bonne distance du ) au Réel permet de le concevoir, de s'en saisir et le rendre efficace.
[49] Homo faber, langagier, puisque pratique la Langue et ses suites ; production à partir de RSI , hors I, L et hors L
Et, le troisième n’est-il pas entre le un et le deux ?
[50] Ses suites : conséquent et conséquences. la puissance langagière dans et hors RSI.
[51] Si il est impossible à l'homme de créer du Réel, il lui est possible de l'inventer, du fait d'une représentation du Réel jusqu'au concept ou jusqu'à l'œuvre.
[52] Supporté par RSI, qui n'est pas sans nous employer.
[53] Le trou convoque, la castration, le : il n'y a pas de rapport sexuel, il appelle le désir de chacun, ou la raison ( parfois à défaut du désir ), la 30 dimension.
[54] Vers son sens ( ? ) dit LACAN dans RSI, ( deuxième ou troisième leçon )
[55] un sens, avec altérité, abstraction ( névrose ) et non une signification, renvoyant à une autre signification jusqu’à la perplexité de la psychose ou la signification du délire ou l’assertitude du psychotique lui-même … Reprendre.
[57] Limite, en 1° entre S et R, par extension => I Limite : ce à quoi tient l'homme ; problème de fond … Réponse à ARCHIMEDE, Qu'est ce qui fait chose certaine ? …
[58] Trou : cerné ( LACAN ). Cerné par la limite.
[59] A partir de la conjonction de la Limite joue la disjonction qui met ( en œuvre ) la symétrie, la Limite rend possible la différence… qui les décisions ( coupures et abstractions ), les scansions : nos rythmes indispensables.
Scansion qui sert sur tous les chemins, y compris ceux de tout chevalier errant en quête du Graal ( gloire : reconnaissance de sa mère ; dulcinée : amour inconditionnel ( y compris courtois ? ) … à moins qu'il ne soit fou : sans limite. ( France musique 16 et 22 janvier 2012 et Collège de France … )
[60] Et pourtant femmes et hommes sont primordialement homme : sexué.
[61] Or, à partir du trou, deux orientations de l'échappement sont possibles : ou la chute, le recours à l'angoisse, à la dépression, à ce qui tombe en enfer, ou bien, fort heureusement, c'est le jaillissement, la résurrection, l'éclosion!
[62] RSI : superposables ? jouables : pas sans ; borroméennement : pas sans 3° ; un parcours et une substantification pour la pensée et l'imagination, ce qui permet d'inventer la réalité.[62]
[63] RSI, nouées d'être trouées, trouées d'être nouées. Borroméennement d'être à trois dit LACAN dans RSI 2° ou 3° chapitre.
[64] à condition de jouer le jeu ; c..f. « to pantreton «
[65] Chacun ne joue le jeu de RSI que dans un " face à face " avec le Monde ( où il fait partie du tableau ) à deux configurations possibles. L'une Jack : névrose infantile éjecte bouc émissaire pour faire trou et continuer à tourner autour ( complétude ) ; Ralph : névrose adulte adresse à autre ; abstraction 2010
[66] C.f. Biais du jour, de janvier 2010
[67] Robinsonnade : Sa majesté des mouches, Gallimard 1956 ; bill William GOLDING first publishing 1954, in English by faber & Faber, Ltd. Il s’agit très vraisemblablement de la transposition de récits de guerre, de petits groupes se retrouvant seul dans une île et où les choses se sont passées ainsi.
[68] Histoire dont les faits contestent le mythe du bon sauvage, puisqu'elle )) raconte comment la vie sauvage repose sur un fonctionnent radicalement sans l'Imaginaire, donc sans place pour l'autre, radicale ( et castré )
[69] … les larmes jaillirent. Ralph pleurait sur la fin de l’innocence, la noirceur du cœur humain et la disparition de cet ami fidèle et avisé qu’on appelait Porcinet.
[70] y préside le jugement d'attribution
[71] Ce qui admet le jugement d’existence.
[72] Olivier REY, dans son Livre : Une folle solitude ( de 1966 ), ne s’y trompe pas.
[73] Un nœud-chaîne avec jeux de renvoi possible à autre et autre encore : passe à ton voisin
[74] à chacun de nous elle permet d’assumer sa place ( après ses parents et avant ses enfants ) en inventant sa vie : la névrose adulte ( à sa façon, c’est son âme ). Cette trilogie, n’existant qu’à condition que nous jouions le jeu de RSI ( poursuivant indispensablement le Un ) assure alors : - COHERENCE ( du fait d’être un entrelacs ) ; - SUCCESSION ( du fait de requérir pour S, I, la succession : le pas à pas, le festonnage et la tradition entre générations. ) ; - ALTERATION ( renvois entre R, S, I. ).
Ainsi est assurée la cohérence ( le Un ) du corps et de la vie de chacun, en ( et du fait de ) poursuivant ( et en atteignant parfois ) une autre chose que soi.
[75] l’étymologie en étant, ad sum : être là !
[76] Modalité dynamique de la relation à l’objet c.f. La relation d’objet
[77] Maintenir notre cohésion ( tenir au un, dont éviter la perception d’un corps disloqué ) en poursuivant ( le un ) une autre chose ( que soi )
[78] de notre fonctionnement de chasseur, de prédateur en fait.
Lacan et l'idée kantienne de catégorie, texte de Fulvio Della Valle
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Lacan et l'idée kantienne de catégorie, texte de Fulvio della Valle
I. Quelques rappels
Dans le séminaire L'Angoisse, Lacan semble confondre à plusieurs reprises, lorsqu'il se réfère à la Critique de la raison pure de Kant, la notion de forme pure de la sensibilité (il y en a deux: l'espace et le temps), qu'étudie l'esthétique transcendantale et la notion de catégorie (il y en a quatre: quantité, qualité, relation, modalité), ou concept pur de l'entendement, qu'étudie la logique transcendantale.
L'espace et le temps sont les formes pures, ou les formes a priori, de l'intuition sensible, c'est-à-dire les conditions de possibilité du fait que des objets nous soient donnés, ̶ la sensibilité étant une faculté de réception. En revanche les catégories, ou concepts purs de l'entendement, sont des règles générales de synthèse par lesquelles des objets sont pensés, ̶ l'entendement étant une faculté de spontanéité. La connaissance résulte de l'application de la catégorie à l'intuition.
Kant distingue ainsi soigneusement les intuitions a priori, qu'il appelle "formes pures de la sensibilité" et les concepts a priori, ou concepts-souches de l'entendement, qu'il appelle "catégories". Nulle part dans la Critique de la raison pure, Kant n'utilise le terme "catégorie" à propos d'une intuition pure.
Chaque catégorie (quantité, qualité, relation, modalité) est une classe de concepts qui regroupe à son tour trois catégories. Le concept de la cause est bien une catégorie ̶ la deuxième catégorie de la relation ̶ c'est-à-dire une espèce de la synthèse, qui exige que d'une certaine chose A résulte nécessairement, selon une règle universelle, une autre chose B.
II. Les passages concernés
Voici les énoncés du séminaire L'Angoisse à propos de Kant qui peuvent laisser perplexe. Tous les passages sont soulignés par moi.
1) "Seulement ce corps, il n'est pas à prendre non plus, lui, dans les pures et simples catégories de l'esthétique transcendantale." Leçon du 9 janvier 1963.
On peut considérer que Lacan entend ici, par "catégories", simplement les concepts que met en oeuvre cette partie de la Critique qu'est l'Esthétique transcendantale, au sens où "formes pures de l'intuition sensible" ou "intuitions pures" sont des concepts élaborés par Kant. Et en effet Kant parle bien, par exemple, d'exposition métaphysique, ou transcendantale, du concept d'espace ou de temps. Cependant, certains passages ultérieurs du séminaire peuvent semer le doute.
2) "Revenons au niveau de l'œil qui est aussi celui de l'espace, non pas l'espace que nous interrogeons sous la forme d'une catégorie, d'une esthétique transcendantale fixée, encore qu'assurément la référence à ce que Kant a apporté sur ce terrain nous soit très utile [...]." Leçon du 22 mai 1963.
Ici aussi, le terme "catégorie" peut sembler utilisé comme simple synonyme du terme "concept". La locution "interroger l'espace sous la forme d'une catégorie" serait inexacte, en rigueur de kantisme, si on entendait "catégorie" au sens strict de "concept pur de l'entendement", car l'espace n'est pas un concept pur de l'entendement, mais une intuition pure
3) "Ce qu'indique la façon dont j'entends le rapporter ici à la fonction originelle de l'objet a comme cause du désir, signifie le transfert de la question de la catégorie de la causalité, de ce que j'appellerai avec Kant l'esthétique transcendantale, à ce que - si vous voulez bien y consentir - j'appellerai mon éthique transcendantale." Leçon du 12 juin 1963.
On ne peut transférer la catégorie de la causalité de l'esthétique transcendantale, car elle relève de la logique transcendantale (deuxième catégorie de la relation).
4) "Il conviendrait, dirai-je, que les philosophes fissent leur travail et s'aperçoivent par exemple, et osent formuler quelque chose qui nous permettrait de situer vraiment à sa place, cette opération que j'indique en disant que j'extrais la fonction de la cause du champ de l'esthétique transcendantale, de celle de Kant." Leçon du 12 juin 1963.
Lacan veut peut-être dire que, contrairement à Kant, il extrait la fonction de la cause du champ de l'esthétique transcendantale au sens où elle serait à situer parmi les intuitions pures plutôt que parmi les concepts de l'entendement. Cependant, le passage antérieur semble indiquer que cette extraction est un transfert, ce qui suppose que dans la lecture de Lacan, la cause appartiendrait originairement pour Kant à l'esthétique transcendantale. Or, dans ce cas, on ne peut extraire la fonction de la cause du champ de l'esthétique transcendantale car elle appartient au champ de la logique transcendantale.
5) "L'espace n'est pas du tout une catégorie a priori de l'intuition sensible [...]." Leçon du 12 juin 1963.
L'espace ne peut pas être, au sens kantien, une catégorie a priori de l'intuition sensible car il n'y a pas de catégories a priori de l'intuition sensible, mais seulement des formes a priori de l'intuition sensible.
On trouve une approximation du même ordre dans La névrose obsessionnelle de Charles Melman.
18 octobre 2011
photos
Atelier de topologie: Topologie triviale, non triviale et question de l'infini. Henri Cesbron Lavau
Sur l'amour chrétien par Jorge Cacho. Conclusion juin 2010
Mathinées Lacaniennes, 19 juin 2010.
Table ronde avec débat animé par Jorge Cacho
Henri Cesbron Lavau : Nous allons démarrer notre table ronde. Personnellement, j’ai un point à l’infini qui est un peu rapproché, c’est qu’à midi je dois partir.
À la demande d’un certain nombre, a été mise en place la possibilité de se réunir pour faire de la topologie, sous forme d’un groupe, dont l’esprit est de fonctionner à l’image de ce qu’est un cartel. Alors pour avoir participé à de nombreux cartels, je peux vous dire mon expérience. C’est que dans un petit groupe, il y en a souvent « un » en trop, il y a celui dont on aimerait qu’il ne soit pas là... [Jean Périn : En général, c’est moi !] (Rires !). Bon ! Jean se propose à cette fonction... À cette question-là, Lacan a répondu – au moment où les cartels ont été mis en place –, par le plus-un. Le plus-un, c’est celui dont l’acceptation par le groupe fait qu’il y a une possibilité pour le groupe de se mettre au travail, et un travail qui n’est pas uniquement d’échange de savoir, mais qui est de saisir cette possibilité d’en faire quelque chose dans le champ analytique. Alors si je parlais de l’un-en-trop, c’était simplement quelques fois l’expérience que j’ai pu avoir, et ce n’est pas en rapport avec ce que je vais dire là maintenant.
Nous avons demandé à Nicole Mercier – nous la remercions d’avoir accepté – d’être pour ce groupe, le plus-un. Dans un groupe de topologie, c’est autant ce qu’on arrive à faire, que ce qu’on n’arrive pas à faire, qui est le point du travail, c’est aussi bien ce que l’autre arrive ou n’arrive pas à faire qui offre cette possibilité de travail. Le groupe se réunit donc avec Nicole Mercier ; Virginia, tu vas y aller quelques fois ?
V. H. : Oui, Nicole m’a conviée, je serai des vôtres la prochaine fois.
H.C.L : J’encourage vivement ce travail, voyez avec Nicole ce qui en est possible.
Table ronde
Virginia Hasenbalg : En parlant avec Jorge, on a voulu mettre l’accent sur les questions que nous posent ce Séminaire, difficile bien sûr, et dont on ne peut pas parler avec beaucoup d’aisance.
Alors... j’ai deux, trois questions, je vais commencer par la première. Je passerai après la parole à Jorge, et si on a le temps, je développerai le reste. Je ferai un aveu, l’aveu de la résistance que provoque, chez moi, ce Séminaire. On a parlé de dix ans de formation, moi ça fait trente ans que je lis Lacan, et plus le temps passe, plus je me rends compte qu’il y a dans le rapport au savoir qui découle des Séminaires de Lacan, un certain type de résistance, très particulière, une difficulté à se mettre dans le travail de lecture et à rentrer dans son étude. Si je parle de cette résistance au savoir, c’est ma façon de comprendre ce que Lacan dit du je n’en veux rien savoir. Et il dit quelque part : « quand vous vous arriverez à ce je n’en veux rien savoir – le sien de Lacan –, vous allez pouvoir me quitter si vous êtes l’un de mes analysants ». Alors je vais essayer de vous dire ce que j’entends par là et voir si ça vous parle aussi.
Pour moi, Lacan dans ce savoir-là, évoque ce qu’il en est de se rapprocher de la vérité, avec le savoir. Et plus on avance dans le savoir, plus on avance... – c'est l'image des cercles concentriques de la résistance chez Freud – plus on s’approche de la vérité avec le savoir, plus on résiste, et c’est ça qui fait pour moi, un point, une question.
Alors qu’est-ce que c’est que cette vérité ? Je dirai : c’est la vérité du non rapport. Pour moi c’est simplement, à première vue, le fait qu’un homme et une femme, même s’ils sont en couple, même s’il y a du désir, et même s’il y a de l’amour, ils sont chacun dans leur propre film personnel, à leur place dans un discours et dans des places qui ne sont pas symétriques.
Il y a là une dissymétrie foncière dans les places à occuper, le prototype étant ces positions masculines et féminines, mais cela se joue aussi dans le rapport aux autres, il y a toujours cette altérité foncière qui nous sépare. Alors cette vérité du non rapport, si on veut aller un peu plus loin que cette description imaginaire, je me l’explique avec ce que dit Melman, avec cette distinction qui pour moi est fondamentale et qui m’éclaire beaucoup dans la lecture de ce Séminaire, c’est cette distinction qu’il fait entre la structure et l’Œdipe. Il dit l’Œdipe, c’est une façon de se défendre de la structure. Il était question de fiction tout à l’heure, quelqu’un a parlé de la fiction. Melman parle de l'Oedipe comme étant une fiction –, mais c’est une fiction nécessaire, indispensable, celle en fin de compte, de l’opérateur phallique, du phallus, c'est-à-dire cette nécessité, pour nous qui sommes des occidentaux, monothéistes, parce qu’il faut faire la distinction, marqués donc par la lettre, et par la lettre alphabétique, on est structuré, on est pris dans cette organisation qui est l’Œdipe et qui est une façon de nous défendre de la structure.
Ce sont des choses que Melman aborde dans le séminaire du Refoulement et déterminisme des névroses, je vous convie fortement à le lire, parce que – de quoi s’agit-il ? – de pouvoir saisir à travers cette fiction, nécessaire, car si on n’est pas dans la fiction nécessaire du phallus, on est dans le mythe individuel du névrosé. Et là, on est dans la revendication, et on n’en sort plus, car on est là à expliquer la souffrance au travers de traumatismes singuliers, personnels, uniques et originaux, alors que nous savons que nous sommes tous, en dernière instance, marqués par ce traumatisme fondamental, c’est-à-dire la façon dont le trou, le manque, la perte s’articulent autour de ce signifiant phallique ou de cette fonction phallique, qui est le centre du schéma de la sexuation. Je ne sais pas si vous me suivez dans ce que je dis, mais il me semble important d’avoir ce repère pour pouvoir peut-être, comprendre ou sentir quelque chose, de ce que Lacan dit, par exemple par rapport au féminin, « “la” femme est pas-toute, parce qu’il y a toujours quelque chose en elle qui échappe au discours », toujours quelque chose en elle qui échappe donc à la fonction phallique. La femme qu'il décrit comme "exclue de la nature des choses qui est la nature des mots". Alors vous savez que toute la question du symbolique, du signifiant, c’est d’introduire une négativisation du monde sensible, du monde des choses, de la substance, de la matière, à partir du moment où on est dans le langage, tout ce qui est monde naturel de l’ordre physique, de ce qui est palpable, doit s’évanouir, doit être négativé ; plutôt, ce monde sensible, ce qui est palpable, découle de cet effet du signifiant. Alors ce que Lacan nous dit, c’est que la femme est exclue de la nature des choses qui est la nature des mots, que quelque chose en elle échappe au discours.
Il y a là donc quelque chose que Lacan semble nous dire sur le féminin, comme étant en extériorité par rapport au symbolique, c'est-à-dire comme relevant du Réel, puisque de cette extériorité on ne peut rien dire. Avec le savoir on essaye de la border, on essaye de voir quelles sont les limites que le savoir peut cerner, mais c’est une extériorité dont on ne peut rien dire, et pour cause parce que c’est extérieur au signifiant. C’est un hors langage. C’est un petit peu ça que je visais, là, je triche un petit peu, parce que ce hors langage, dans le Séminaire, il va venir plus tard : par rapport à la jouissance phallique, il y a la jouissance Autre comme étant un hors langage. Alors, ce réel concernant ce féminin ou ce côté droit du schéma de la sexuation, Lacan va le définir comme étant de l’ordre de la jouissance. C’est-à-dire cette jouissance de l’Autre, du grand Autre incarné par une femme au travers de son corps. Vous me direz si… — je fais un raccourci là, une simplification de ce que dit Lacan, c’est ma lecture, mais justement une jouissance que Lacan définit comme étant au-delà de la jouissance phallique. Il y a une exigence logique à dire que cet Autre là n’est pas quelqu’un, c’est là la difficulté de la condition féminine, n’est pas quelqu’un, puisque pour être, pour reprendre la dimension de l’être qu’on a tant travaillé les fois précédentes, pour être quelqu’un, il faut s’inscrire dans le symbolique. On est en train là d’essayer de cerner quelque chose qui serait dans une extériorité par rapport au Symbolique. Il y a donc vous voyez tout ceci, tout un commentaire du dernier paragraphe de la première leçon, dans ce séminaire où Lacan, c’est la fameuse phrase : « La jouissance de l’Autre — du corps de l’autre qui Le symbolise, n’est pas le signe de l’amour [...] Il n’est pas le signe et c’est néanmoins la seule réponse »[1]. Le compliqué, c’est que la réponse est déjà donnée au niveau de l’amour.
Je vous convie à relire ces phrases comme étant à mon avis la reprise par Lacan, de ce fameux texte de Freud sur le ravalement de la vie amoureuse, chez Freud c’est simple, là où l’homme désire, il ne peut pas aimer, là où il aime, il ne peut pas désirer, ... comme étant une problématique proprement œdipienne. Il me semble que Lacan reprend ça, parce qu’il va parler de cette jouissance, cette jouissance de l’Autre comme étant la seule réponse, dans le registre de l’amour, mais il va bien faire la distinction entre ce qui relève de l’amour, et ce qui relève du désir et de la jouissance. Il va dire l’amour c’est une passion qui peut-être l’ignorance de ses désirs, vous voyez, en séparant les choses. Je situe là ce que je disais au départ sur le non rapport sexuel, sur la distinction entre l’Œdipe et la structure, telle que Lacan nous l’amène, je crois que la dimension de l’amour, de la demande d’amour se situe au niveau œdipien comme étant une fiction indispensable, nécessaire, fondatrice et apaisante, mais que la question de la jouissance, du désir qui la conditionne, est peut-être à situer dans quelque chose qui se trouve au-delà de l’Œdipe, parce que l’Œdipe est justement ce qui vient empêcher le nouage possible entre l’amour et le désir, entre l’amour et la jouissance sexuelle.
Je vais m’arrêter là, c’est ça ma question. Si vous avez des questions, des remarques, Jorge peut-être ?
Jorge Cacho : Moi je trouve qu’il y a beaucoup de questions. Cette difficulté effectivement, par laquelle tu as commencé, c'est-à-dire la résistance, - encore que Lacan distingue, d’un côté l’ignorance comme résistance et de l’autre côté l’ignorance comme passion; ce n’est pas pareil, la passion de l’ignorance. Le statut de la passion est un statut particulier puisque, et c’est la question qu’en t’écoutant, je me suis posée : est-ce que, si nous prenons la voie de l’ignorance comme passion, pas seulement comme résistance, encore qu’on peut supposer que la passion est une résistance, mais ce qui est vrai de la passion d’un point de vue clinique, prenez n’importe quel délire passionnel, c’est que du fait que la passion n’est pas dialectisable, elle fait apparaître la vérité sous un mode qui n’est pas celui où elle devrait apparaître généralement chez nous : c'est-à-dire mi-dite. Là, elle apparaît toute.
C’est impossible de ne pas la reconnaître. Et elle apparaît toute, puisqu’il est impossible de la dialectiser. Voilà des choses qui, chez Lacan, sont très subtiles, et cliniquement je pense assez importantes, ce rapport entre savoir et vérité, qui dans l’écriture des discours apparaît comme impossible — le rapport entre eux. C'est-à-dire que là où il n’y a d’autre vérité du savoir que l’insu, c’est ça la vérité du savoir inconscient. De toute façon, c’est un rapport au savoir, puisque c’est un rapport au savoir en tant que “insu” ; mais est impliqué dans le signifiant “insu” : le savoir comme négativé. Si nous revenons à ce que nous voulons reprendre, dans le rêve par exemple, la question de l’ombilic, c’est un savoir, mais c’est un savoir impossible, un savoir interdit. Voilà une des questions que je me posais en t’écoutant : cette résistance au savoir, est-ce que c’est de l’ordre de la résistance, est-ce de l’ordre de la passion, est-ce que c’est de l’ordre d’un réel ? — cette résistance a affaire au réel d’un savoir insu en tant que tel.
V. H. : En t’écoutant Jorge, me vient le mathème du discours analytique,
J. C. Voilà, tout à fait.
V. H. Je me retenais pour ne pas l’écrire...
J. C. Oui, mais vas-y !
V. H. ... où justement le savoir, il est à la place de la vérité pour soutenir...
J. C. Oui, mais en tant que non su...
V.H. ...
J. C. Il est sous la barre.
V. H. Il est sous la barre, mais en tant qu’analyste, je crois qu’on est convoqué là...
J. C. Sûrement.
V.H .... mais il y a dans le Séminaire une remarque de Lacan qui parle de la position analytique comme étant le support de ce savoir, pour que le “petit a” puisse tenir dans le dispositif analytique. Alors, je sais que je suis passionnée, Jorge, mais je ne sais pas si c’est la passion de l’ignorance ?!
Intervenant : Dans le discours psychanalytique, Lacan nous dit que la position juste du “petit a”, comme semblant, c’est d’interroger la vérité comme du savoir, ce qu’elle n’est pas.
J. C. : Oui parce que sinon nous sommes... je crois qu’il y a une tendance dans certains courants psychanalytiques, surtout peut-être bien de la psychanalyse freudienne, mais même, une certaine tendance à l’intérieur du lacanisme, à penser que la vérité peut être dévoilée. Et c’est très moderne, c’est-à-dire que le sujet peut être dévoilé...,
V. H. : La transparence et le signifiant sont là dans le discours social
J.C. ... mais ça répond à une logique. Nous pouvons la critiquer mais il faut la fonder, sur quoi elle se fonde ? Cette idée que le savoir ne serait pas que l’idéal du savoir, et ça on le voit bien dans le dispositif de l’enseignement par exemple, j’ai eu la chance d’enseigner pendant des années et de voir comment ça s’est transformé, c’est passionnant, l’introduction de ce savoir lié au conductisme, c’est-à-dire que là nous avons affaire à un supposé savoir – pas celui de Lacan – mais un savoir supposé en tant que nécessaire à dévoiler dans son essence, dans son fondement même, avec le ménage que ça suppose...
H.C. L. : Est-ce que tu le situes du côté du Discours Universitaire, alors ?
J. C. : Tout à fait, le Discours Universitaire est en train de ne plus exister à mon avis.
V. H. : En tant que discours...
J.C. : En tant que discours, par l’invasion du « savoir », entre guillemets, conductiste, réflexologique en fait, pavlovien. Regardez les institutions qui avant étaient supposées enseigner la psychanalyse à l’Université, c’est en train de..., je croyais que Censier était encore un des piliers ! mais l’autre jour j’ai eu l’occasion de rencontrer – j’ai fait partie de cette université comme collaborateur et à l’époque c’était le discours non seulement analytique, mais lacanien même qui prédominait –, des ex-collègues, qui étaient déprimés, parce qu’ils subissaient, disaient-ils, la disparition de ce discours; cela produisait des effets dépressifs. On pourrait dire qu’ils n’étaient pas suffisamment courageux, mais il arrive un moment où...
V. H. Il n’y a pas de place pour le sujet dans ce type de dispositif !
J.C. Alors voilà une des formes de passion de l’ignorance qui est à mon avis tout à fait différente de ce que Lacan appelle « la passion de l’ignorance ».
H. C. L. : Ce savoir-là, tu l’appelles conductiste, ou cognitif, c’est ça ?
J. C. : C'est-à-dire que c’est là où prédomine ce savoir qui consiste à adapter le sujet, à faire du sujet une sorte de… exactement la formule classique de la réflexologie : « la réponse est fonction de la stimulation » ! C’est ça le sujet. Le sujet, c’est la réponse... Il suffit de le stimuler comme vous voulez, ça produira un sujet différent. L’enseignement, c’est une forme de stimulation dans cette idéologie, ce que les enfants subissent actuellement.
Intervenant : Dans la mesure où on n’est pas tous inscrits dans un fantasme, qui est déterminé, enfin, chacun le sien, mais qui est en quelque sorte fixe, même s’il est évolutif, cette fonction, ça va produire forcément un symptôme, parce que ça va aller à l’encontre du fantasme de ce cas.
J. C. : Oui, mais ces symptômes seront traités selon cette idéologie. C’est le traitement de la thérapie conductiste. Alors qu’est-ce que ça vous donne ça ?
Intervenant : Oui alors la question c’est : qu’est-ce qui se passe au bout ?
Thierry Florentin: Pourquoi dites-vous “conductiste”, Jorge ? parce que c’est très intéressant ce terme-là.
J. C. : Oui, parce que on l’a appelé comme ça ? Vous l’appelez autrement ?
V. H. : Comportementaliste.
T. F. : « Conductiste », c’est un terme que je ne connaissais pas..
V. H. : C’est un hispanisme, mais qui est en effet très pertinent.
J. C. : Oui, c’est la théorie pavlovienne, dont la formule est très simple et très efficace, puisque ça a à voir – non pas au sujet –, mais à quelqu’un dont la conduite, le mode de se conduire doit répondre à cette formule. Ça ne s’adresse pas à un sujet, ça s’adresse à une manière de se conduire qui est statuée, donc ça s‘adresse aux masses, nous connaissons, c’est le fonctionnement massif de ces formules.
H. C. L. : Et ça s’adresse, c’est justement ce qui est caractéristique, aux autres, et que ces théories sont menées par des personnes qui ne s’interrogent pas en quoi elles sont elles-mêmes conduites. Elles s’excluent de la théorie, cette théorie est pour les autres et là il y a la tonalité des échanges, quelque chose de très différent entre ce champ qui va écrire pour les autres, c’est-à-dire en étant hors champ soi-même. L’expérimentateur est hors champ. Et puis le travail et notamment, grâce à la topologie de Lacan que nous faisons, dans laquelle l’analyste n’est pas hors champ. Il est bien dedans, ce qui fait qu’il est très difficile d’ailleurs de faire théorie dans la psychanalyse. Il faut des hommes exceptionnels pour pouvoir arriver à théoriser quelque chose dans lequel ils sont eux-mêmes pris. Et théoriser d’une façon qui en rende compte.
J. C. : C’est très important d’évoquer cette question, parce que c’est un nouveau mode de résistance... [Tout-à-fait.], qui est très difficile à manier.
Intervenant : Cela a été l’objet du week-end passé, dans l’association, la question a été largement évoquée, de la même manière que vous, mais moins rassemblée que votre approche, mais ça été dit de la même manière et ce que vient de dire Henri aussi…
Jean Périn : C’est curieux, parce que Pavlov...
J. C. : Non, d’abord je ne veux pas que ça se dévoile, enfin... mais je l’ai présenté comme la résistance dans la modernité, mais pas pour faire maintenant un discours sur...
V. H. : Je voudrais ajouter quelque chose, parce que ce qui à mon avis découle de ce qu’on peut interpréter de cette modalité que tu décris, c’est la prétention d’une exhaustivité du savoir, comme si le savoir pouvait vraiment venir à bout de la vérité, la faire disparaître en tant que telle. Alors que ce lieu de la vérité..., je t’écoutais et je pensais à ce qu’avait dit Henri ce matin, par rapport à cet oubli nécessaire que comporte l’advenue de la lettre. Comment dans la lettre il y a un passage qu’on doit laisser de côté... et j’ai envie de situer là un moment de vérité qu’on ne peut pas avoir tout le temps présent à l’esprit. On rentre dans la lettre, on opère avec des lettres, on symbolise avec des lettres, mais la lettre a une histoire que tu as bien décrite, parce que tu l’as décrite comme étant de l’ordre d’un temps logique et pas d’une historicité, dans le temps, avec le passage à vide nécessaire pour qu'elle advienne.
Je crois que si Lacan insiste dans les derniers séminaires sur les mathématiques, c’est parce que les mathématiques, en démontrant l’impossible, à partir du jeu de lettres elles-mêmes, vont servir à Lacan pour donner au réel un statut qui va rendre possible le nouage. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Je pense à la façon dont les mathématiques démontrent l’incomplétude: Cantor, Gödel, etc. C’est là où Lacan va s’appuyer pour dire : du réel il y a. Il y a un réel, il est démontré ce réel comme ce qui redonne sa place à cette vérité dont on ne veut rien savoir.
H. C. L. : Ce qui est paradoxal, c’est que le savoir aujourd’hui, les savoirs, nous apprennent plutôt l’étendue de notre ignorance. Quand on pense qu’on ne connaît de l’univers que, je ne sais plus si c’est 15%, enfin c’est quand même, étonnant de continuer à fonctionner dans le champ de la connaissance avec cette idée de tout couvrir aujourd’hui. Et il est probable que cette approche conductiste apparaîtra dans les générations futures comme l’obscurantisme de notre époque.
J. C. : C’est vrai qu’on n’est plus dans l’univers des Lumières, l’Aufklärung, ni de l’humanisme. On écrit beaucoup sur le post-humanisme, qui a à voir avec. Lacan était un homme de l’Aufklärung.
Intervenant : Une remarque, on a dit tout à l’heure : « il y a plusieurs réels » et moi je suis choqué par votre assertion que le modélisme suffirait à prouver l’incomplétude, il n’en prouve qu’une, c’est l’incomplétude de tout système formel syntaxique ; mais l’incomplétude sémantique, c’est celle qu’on vit avec notre corps, qui est une deuxième incomplétude, c’est le mystère du corps parlant, c’est le fait que le signifiant nous marque, et donc celle-là, elle n’est pas accessible à la démonstration mathématique, et on peut faire tous les théorèmes qu’on veut, on n’arrivera jamais à cette perte que représente l’objet a, une fois qu’il nous a quittés.
Autre intervenant : Mais ce qui est intéressant quand on lit Gödel mais ça mérite qu’on prenne beaucoup de temps, on voit qu’il était sur cette même longueur d’onde. Il est parti justement de Hilbert pour arriver à quelque chose d’autre, ça lui a d’ailleurs coûté beaucoup de choses, beaucoup de temps et beaucoup d’inimitié. Je crois qu’il était sur la même brèche que nous, si on veut bien le lire mais c’est assez compliqué.
J. C. : Oh, c’est intéressant le fait qu’il y ait une incomplétude à différents degrés.
V. H. : Il y a deux théorèmes.
Intervenant : Ce n’est pas rien que deux théorèmes, c’est toute sa recherche après qu’il ait établi son théorème de l’incomplétude, il n’a pas cessé de chercher autre chose et c’est dans le même sens que Freud et Lacan.
J. C. : S’il y a d’autres questions à partir de ce que Virginia nous a apporté.
V. H. : Tu n’as pas dit tes questions, j’ai été trop bavarde encore une fois...
J. C. : Non, non, c’est très important, comme position.
Pour ma part, c’est très simple, ma question, je vais vous dire, je vais essayer de vous dire ce qui m’a intéressé et comment j’ai essayé – j’allais dire « de progresser » mais j’ai peut-être « régressé » ! peu importe à la limite –, d’avancer. C’est une question que j’avais posée à la première réunion que nous avons eue ensemble. Il me semble que ce Séminaire, parmi les questions fondamentales pose bien sûr celle de l’être, qui a été souvent abordée dans ce groupe par mes collègues et amis, et puis la question de l’amour, que tu as évoquée, et qui est d’une énorme complexité dans ce séminaire. Je voudrais dire quelque chose là-dessus – en m’appuyant sur tout ce que Lacan, dans ce séminaire, dit sur l’amour et, après, j’essaierai de vous dire pourquoi Lacan aborde l’amour de cette manière. Quelle est la raison finalement ?
C’est que, dès les premières pages c’est-à-dire les pages 14, 56, 64 etc., il y a des choses fondamentales qu’il va reprendre par la suite. Par exemple : La jouissance Autre, que tu as évoquée à la fin de ton propos, la jouissance Autre n’est pas un signe de l’amour, il ne dit pas : ce n’est pas le signe de l’amour. Ce n’est pas un signe de l’amour. Autrement dit, il y en a plusieurs signes de l’amour. Et ça, c’est très important. Pourquoi ? Parce que pour Freud, il n’y a qu’un signe de l’amour, qui est l’amour en tant que narcissique, il n’y en a pas d’autres. Lacan, d’abord, met en relation, à nous de voir – tu l’as évoqué mais n’a pas pu le traiter –, la relation entre jouissance et amour. Il ne dit pas qu’il n’y en ait pas, une relation, il dit que l’amour ce n’est pas un signe, pardon..., que la jouissance n’est pas un signe de l’amour. Mais il les met en relation – jouissance et amour –, choses qui chez Freud avaient été radicalement séparées. La jouissance sexuelle et l’amour, comme il le dit dès le début, autrement dit dès les Trois essais, sont deux courants qui doivent se diviser. Et cliniquement ça apparaît de telle manière que la vérité saute aux yeux : chez l’obsessionnel, pour qui cette division, ce n’est pas une division ; ça n’a jamais – semble-t-il – été uni ! Les deux courants n’ont jamais eu un point de connexion. On pourrait aussi l’entendre comme ça, à la différence d’autres névroses.
Donc, c’est la question permanente de Lacan d’insister sur le fait que l’amour est un signe ; et il le dit, non seulement que la jouissance n’est pas le signe de l’amour, mais après, sur l’amour, il dit qu’il est un signe. Mais est-ce que ce n’est qu’un signe ? C’est la question que nous pouvons nous poser. Et surtout, quel signe est-il ? Il est le signe de quoi l’amour ? Est-ce qu’il est le signe de ce lien – comme Freud l’a toujours soutenu et affirmé – est-ce qu’il est le signe d’une modalité relationnelle à autrui qui est basée, fondée sur le narcissisme ? Autrement dit : l’autre en tant que mon double, celui sur lequel j’investis parce qu’il me représente dans ce qu’il y aurait d’idéal chez moi, d’idéal du moi?
Vous voyez bien comment Freud, dans la question du narcissisme, fait jouer les trois instances, la division du Moi entre le moi proprement dit, l’idéal du moi et le moi-idéal, qui pour lui avaient le même statut narcissique, alors que Lacan – comme nous le savons, dès les premiers Séminaires – va distinguer radicalement l’idéal du moi et le moi idéal, comme appartenant à deux registres hétérogènes : le Symbolique et l’Imaginaire. Lacan revient sur cette question, sur cette insistance comme quoi l’amour est un signe. Mais un signe de quoi ? Eh bien continuons, parce que c’est la question que je me posais. D’abord : l’amour est un signe, mais de quoi ? et deuxièmement : est-ce qu’il n’est qu’un signe ? Ça me semblait un peu court (rires) et je vous dirai pourquoi, plus tard.
C’est que Lacan a toujours établi la distinction entre signe et signifiant. Et pour la première fois dans son enseignement, que je sache, c’est la première fois que dans ce Séminaire il va subvertir le statut du signe, à partir de quoi ? À partir de l’exemple de la théorie du signe la plus classique, celle des Stoïciens, dont un des multiples exemples est celui-ci, que vous connaissez tous : Il n’y a pas de fumée sans feu. Autrement dit, la fumée est le signe du feu. S’il y a de la fumée, c’est qu’il y a du feu ? Et Lacan va complètement subvertir cette définition et il va dire : s’il y a de la fumée, c’est qu’il y a un fumeur. Autrement dit : il y a un sujet. D’où la transformation du statut du signe, et donc de l’amour, puisque l’amour c’est un signe. C’est un signe, qui vise quoi ? Ce que vise le signe, c'est-à-dire le sujet. Enfin, c’est l’articulation sur laquelle on reviendra après, si vous le voulez bien.
Intervenant : Pourquoi ?
Jorge Cacho : Parce que c’est complexe, on ne peut pas là en discuter. Il y a aussi..., c’est madame Lemaire qui est là, qui a fait ce travail considérable sur la Logique de Port-Royal [2], travail tout à fait intéressant, que je vous recommande, où apparaît dans cette théorie de Port-Royal le statut du signe, mais en tant que disjonction de deux substances, la substance pensante – la division cartésienne –, la pensée et l’étendue. On est dans cette conception du signe, telle que Maryvonne a très bien développé son texte, et on voit bien que là le signe est lié, non à l’écriture, à la trace, mais à la substance. C’est ce que fera Lacan, c’est justement débarrasser le signe de toute substance. C’est pourquoi Lacan fait appel à la théorie des signes de Port-Royal en tant qu’elle relève d’une conception substantialiste du signe, qui est strictement, je ne dirai pas opposée, mais strictement hétérogène à la conception, à la manière dont Lacan aborde le signe c'est-à-dire en tant que signe d’un sujet, pas d’une substance. Alors que le sujet est défini par Lacan, y compris dans le Séminaire Encore, comme celui qui est représenté par un signifiant, pas par un signe, auprès d’un autre signifiant. Je ne fais que relever la complexité de cette élaboration de Lacan dans ce séminaire, c’est pourquoi il est difficile de suivre, si on essaie de cerner les choses de près. Et il y a énormément de choses à dire. Il affirme et c’est un point qui me semble fondamental, que l’amour, en tant que signe, implique une nouvelle définition du signe, au fait qu’il fait signe de quelqu’un, d’un sujet, en tant qu’ek-sistence, ce n’est pas en tant qu’il est, qu’il participe de l’être, mais en tant qu’il ek-siste.
V. H. : C’est à la page ?
Jorge Cacho : À la page 96. Il ne le dit pas exactement comme ça. Et il dit encore autre chose, c’est que l’amour est signe, non seulement signe, pp.55-6, l’amour est signe pointé de ce qu’on change de raison, et puis il parlera en essayant de développer cette question de la raison. Il s’agit de quelle raison ? Ce n’est pas la raison aristotélicienne bien sûr, puisque la raison aristotélicienne est liée strictement à la question de l’être. C’est donc un signe pointé de ce qu’on change de raison, autrement dit, il affirmera ça un peu plus loin, c’est qu’on change de discours. C’est le changement de discours dont l’amour est signe. Et je rajoute, en suivant Lacan, je ne fais que suivre ce qu’il dit, et je vous donne les pages, c’est que c’est un signe de changement de discours, alors que tout changement de discours, dit-il, dans ces pages, tout changement de discours est, produit, disons, et permet l’émergence, n’importe quel discours émerge à partir du discours analytique. C’est l’analytique qui fait que les autres discours émergent. Donc si l’amour est le signe du changement de discours, on peut nécessairement, logiquement, considérer que l’amour est interne au discours analytique.
Alors, où il est inscrit dans ce discours ? Parce que pour Freud, l’amour est l’équivalent de l’analyse. L’analyse, c’est le transfert. Pour Freud, il n’y a pas d’autre définition de l’analyse. L’analyse, c’est l’analyse du transfert. Et le transfert, c’est quoi ? Le transfert, c’est l’amour. Non seulement le transfert, c’est l’amour, mais le transfert, dit Lacan, c’est le seul vrai amour.
Autrement dit, l’amour du transfert – pas un autre amour – est celui qui a le rapport le plus étroit à la vérité, chose que tu as posée. Pourquoi ? Nous pouvons nous poser la question – ce serait un débat aujourd’hui. C’est une question qui me semble importante – en quoi l’amour a ce lien au Discours Analytique ? Et est-ce qu’il est dans une des quatre places, est-ce qu’il se déplace d’un lieu à l’autre ? Quoi qu’il en soit, nous savons par Freud – et Lacan ne l’a pas démenti – que l’amour du transfert, pas n’importe quel amour, est le vrai amour, autrement dit celui qui dit la vérité sur l’amour. Lacan disait, au début de son enseignement, de l’amour de transfert, qu’il était d’un côté la plus grande résistance – tu en as parlé –, que c’était une résistance pour l’analyse, et en même temps que c’était le moteur de l’analyse, donc qu’il fallait le soutenir, d’une manière dosée et selon la situation du patient bien sûr.
Lacan ne définit pas le transfert par l’amour, Lacan définit le transfert par le savoir supposé au…
Virginia Hasenbalg : Dans le graphe du désir, il va situer les deux chaînes signifiantes, et il va situer le transfert comme étant une demande d’amour...
J. C.. : Comme demande, ce qui est autre chose ...
V.H. : ... demande d’amour, qu’il faut accueillir
Jorge Cacho : Demande d’amour. Il y a l’amour, mais la demande d’amour, c’est ce qui révèle justement, dans l’analyse, dans l’amour du transfert, disons, la vérité de l’amour, c’est-à-dire qu’elle n’a pas de limite parce que l’amour demande… il n’y a pas de frontière à l’amour ; l’amour demande l’amour. Et pourquoi l’amour demande l’amour ? Parce qu’il y a ce lien entre l’amour du transfert, selon Freud, et cette question de l’unien. Le Un comme unien. Autrement dit, cette tendance de l’amour à faire Un avec l’autre, étant donné qu’il y a là un impossible du rapport, eh bien, l’amour demande toujours l’amour.
C’est donc l’amour comme signe du changement de discours et que donc dans ce changement de discours, il y a toujours quelque émergence du discours analytique. Vous trouvez ça à la page 56 .Et donc nous pouvons légitimement mettre en relief le lien particulier de l’amour avec le discours analytique. Je ne sais pas comment. Ce serait à voir.
Un autre point qui me semble important et que j’ai déjà évoqué, c’est que l’amour, comme dit Lacan vise – il dit des choses qui sont apparemment assez contradictoires, et que j’essaierai de voir un peu – il dit que l’amour vise le sujet mais avant, à la page 96, avant, dans une autre page que je retrouverai, j’espère, il dit que l’amour vise l’être. Alors, est-ce qu’on peut supposer qu’il vise l’être du sujet ? Et cliniquement, cela ne me semble pas incohérent, parce que nous voyons par exemple l’identité chez des patients, l’identité entre aimer et capturer, par exemple. Autrement dit, arriver à ce noyau qu’il y aurait dans l’autre et qui le constitue comme tel. C’est ce qui apparaît très bien dans le Séminaire sur le Transfert, dans la dernière séance, dans ce dialogue tragique entre Socrate et Alcibiade, où Socrate dit à Alcibiade : « Mais, écoute, tu te trompes, ce n’est pas moi qui ai cet objet, cet être, cet agalma. » Cet être, nous pouvons penser, qui fait que l’autre soit si merveilleux, qui le constitue, qui le tient, ce n’est pas moi qui l’ai, c’est l’autre. Donc, il y a ce rapport entre le signe de l’amour vise le sujet et vise l’être. Lacan va dire à un certain moment, là, c’est encore autre chose, que la haine aussi vise l’être. Donc, est-ce que nous sommes dans le dispositif freudien de considérer que la haine et l’amour sont ambivalents, c’est-à-dire qu’on passe de l’un à l’autre ? Lacan laisse entendre ça quand il fait l’écriture de hainamoration, sans coupure... Il n’y a pas d’amour sans haine. Si ce n’est que dans ce lien de la haine à l’être, Lacan va faire la différence entre le rapport de la haine à l’être et le rapport de l’amour à l’être, en disant la chose suivante : d’abord, il fait une sorte d’homophonie entre être et haïr : il est/il hait (au tableau). Il fait cette homophonie pour continuer à dire que l’amour, à différencier maintenant le rapport de l’amour et de la haine, l’amour, dit-il, prétend atteindre l’être ; il prétend, mais ce qu’il n’atteint, ce n’est que le semblant d’être. Donc dans l’amour, nous avons affaire au semblant, pas à l’être. Ça me semble un point clinique vraiment à relever. Tu parlais de fiction, nous avons le sentiment souvent que l’amour et le semblant collent ensemble, je ne sais pas comment, mais chacun à sa manière. Il y aurait beaucoup de choses…
Je vais finir par un petit commentaire, parce que Lacan en parle deux fois dans son enseignement, dans le séminaire sur les Psychoses, autrement dit là où l’amour apparaît comme passion, et cette passion de l’amour a toujours passionné Lacan, puisque c’est comme ça qu’il a commencé sa thèse : Aimée. D’abord, il l’a appelée Aimée, puis, c'est un délire érotomaniaque, un délire où l’amour apparaît dans sa vérité. Il en parle dans ce séminaire, dans la séance du 16 novembre 1960 et dans le Séminaire Encore, dans l’édition de l’Association page70, il parle de plusieurs auteurs chrétiens. Et pourquoi ? Nous pourrons nous poser la question. Il parle d’abord du Père jésuite Pierre Rousselot qui avait écrit cette histoire du problème de l’amour au Moyen-Âge – ce magnifique ouvrage – où il divise, selon la théorie ancienne, l’amour physique et l’amour extatique dont parle Lacan. Page 70, aux éditions du Seuil. Il parle de Pierre Rousselot, il parle aussi d’autres que je ne veux pas nommer, faute de temps, et il parle de ce livre qui a eu tant de succès, Eros et Agapê, qui vient d’être réédité aux éditions du Cerf, c’est un joyau de la littérature sur ce problème. Lacan dans le Séminaire Encore indique comment ce livre de Nygren, qui était un protestant – c’était un théologien protestant – il divise, il oppose Eros et Agapê.
Qu’est-ce que c’est, Eros et Agapê ? C'est très complexe. Je crains de dire des choses très bêtes. Ce n’est pas pour ne pas dire des choses très bêtes, mais des choses qui réduisent l’écriture de ce texte qui est formidable et d’une articulation merveilleuse, d’une rigueur… Il oppose ces deux amours, puisque l’Agapê, c’est aussi une forme d’amour, et nous verrons pourquoi Lacan s’est fondé sur cet Agapê. La différence entre les deux, c’est que l' Eros, dont Lacan a parlé tout au long du Séminaire du Transfert, en commentant le Banquet de Platon, où il distingue, comme Platon d’ailleurs, la position, dans l’amour, de l’amant et de l’aimé, de l’éromenos, qui est l’aimé, et de l’érastès, qui est l’aimant...
Eh bien, il y a donc, à l’intérieur de l’amour, cette double position, et le transfert selon Lacan dans le Séminaire sur le Transfert consiste dans la subversion de la position, autrement dit de faire que l’aimé devient aimant. C’est le cas d’Alcibiade. Ce changement de place signifie que celui à qui, dans le couple, s’adresse l’amour, représente – on y cherche – ce qui manque à l’aimant. L’aimé représente, et tu en as parlé, ce qui vient à combler ce manque, ce trou, si nous voulons revenir à ce que Henri nous a dit ce matin. L’aimant s’adresse à l’aimé, en tant qu’il est le lieu où son trou peut être, sinon rempli, du moins couvert. C’est une des fonctions essentielles dans l’analyse de la place de l’analyste, et dans le traitement de cette demande de combler ce trou qui est structural, mais dont il représente l’objet. Et c’est pourquoi, dans le discours analytique, l’objet a est à la place de l’agent...
Augustin, je termine avec cette remarque, qui est cité souvent comme vous le savez par Lacan, d’une manière beaucoup plus précise dans le Séminaire Encore, Augustin a voulu, comme toujours, par son intelligence orientale, et par sa connaissance de la tradition ancienne, gréco-latine, a voulu faire quelque chose, ce qu’on appelle une synthèse – il était hégélien avant Hegel ! – entre justement ces deux amours, l’amour de Eros, autrement dit la recherche d’un bien qui me manque, donc un amour égoïste, que je cherche pour bénéficier de ce qui me manque, donc un amour centré sur l’ego, et qui, dans la tradition médiévale s’appelait, et que Lacan cite d’ailleurs, l’amour… - il fait la différence comme c’était à l’époque divisé, entre l’amour extatique et l’amour physique. L’amour physique, c’est cet amour qui cherche le bénéfice du sujet, la phusis, la nature. Et l’amour extatique, c’était l’amour divin, supposé être absolument gratuit. Dans l’amour divin, on ne cherche que l’amour de l’Autre, mais en tant qu’objectif, pas en tant que subjectif, ce n’est pas pour bénéficier de quoi que ce soit... C’est parce que l’Autre m’aime, que je l’aime. Autrement dit, dans la tradition extatique, l’amour vient de l’Autre, c'est ce qui intéresse Lacan, cela ne vient pas de mon semblable ; ça vient de l’Autre. Et donc il y a une toute une autre dimension que purement imaginaire. C’est du tout Autre, qu’on appelle Dieu, comme on dit.
Virginia Hasenbalg : Tu as développé l’Eros, érastès, éromenos, et puis l’Agapê, tu as dit que c’était une forme d’amour...
Jorge Cacho : C’est une forme d’amour. L’Agapê, c’est la traduction chrétienne de l’amour de Dieu. C’est un amour gratuit, mais gratuit au double sens : c’est-à-dire que la créature est aimée par le Créateur, c’est comme ça qu’on les appelait à l’époque dans la tradition chrétienne, dans les trois monothéismes : Dieu est Créateur. C’est le rapport du Créateur à la créature, pas parce qu’elle est aimable, mais parce qu’elle est créature. C’est par le statut du sujet. Il peut être bon, mauvais, tout ce qu’on voudra, dans la tradition chrétienne, et ça, c’est la grande différence avec la tradition hébraïque. C’est la subversion, parce que dans la tradition hébraïque, l’amour du Créateur à sa créature est fondé sur la loi : c’est dans la mesure où la créature obéit à la loi divine…
V. H. : Il paye un prix, alors que ce que tu nous dis de l’amour chrétien, c’est qu’il est gratuit.
J. C. : Oui, c’est ça la grande différence.
V. H. : Est-ce que tu ne vois pas là quand même – c’est mon intuition – une distinction entre l’amour maternel et l’amour paternel ?
J. C. : On peut. Sûrement, ce n’est pas l’amour du Nom-du-Père.
V. H. : Parce que l’amour gratuit : tu es aimé parce que tu es créature ; aucun effort à faire !
J. C. : Voilà ! C’est surtout dans la tradition protestante.
V. H. : Qu’est-ce qu’ils disent les protestants ?
J. C. : Justement, ce que je viens de dire. C’est-à-dire que l’amour est pure gratuité. Qu’il n’y a aucun rapport. Parce que dans la tradition catholique, c’est un peu différent : pour que l’amour soit mérité, il faut les œuvres. Il n’y a pas d’amour sans œuvres.
V. H. : Ce n’est pas si gratuit que ça…
J. C. : Ce n’est pas si gratuit que ça.
V. H. : Tu peux l’acheter un peu !
Jorge Cacho : Non, attends ! Ce n’est pas que tu peux racheter quoi que ce soit, puisque de toute façon, tes œuvres sont des œuvres qui sont soutenues, inspirées par l’amour de Dieu.
Pourquoi Lacan s’y intéresse ? Je dis un mot sur la doctrine synthétique d’Augustin, puisque l’amour éprouvé pour Dieu, dans sa doctrine sur l’amour, qu’il appelle Caritas, la charité, il va traduire en latin le terme Agapê, il l’appelle Caritas. C’est la manière de traduire d’Augustin ; c’est une question véritable, mais nous n’avons pas le temps – dans l’amour éprouvé pour Dieu, dans la Caritas, pas en tant que prétention d’acquérir un bien personnel, ce n’est pas du côté de uti. Lacan divisera le uti et le frui chez Augustin, vous vous rappelez ? Non? Il en parle pourtant dans Encore. Oui, uti et frui.
V. H. : Oui, oui, uti et frui, c’est dans la première leçon.
Jorge Cacho : C’est que l’amour de Dieu, pour Augustin, la Caritas, ce n’est pas un amour en tant qu’il prétend acquérir un bien personnel, ce n’est pas une utilisation de l’Autre pour acquérir un bien personnel mais c’est un amour sans cupiditas. L’amour de l’uti, c’est un amour avec cupiditas, avec la recherche d’un bien personnel ; ça, c’est l’amour physique. Comme ils disent, les objets du monde, c’est un amour mondain, et c’est un amour temporel. L’amour de la Caritas ne vise pas autre chose que l’amour de Dieu dans sa pure gratuité. C’est l’interprétation de Nygren. Je crois qu’il exagère. Je ne vais pas… je n’ai pas eu le temps… je ne sais pas si ça vous intéresse spécialement.
Un intervenant : Plotin en parle comme ça aussi.
Jorge Cacho : Plotin. Plotin, c’est la question du Un, c’est lié à l’amour, mais comme dépassement de la question de l’être. Pourquoi Lacan aborde ces questions ? C’est parce qu’en effet, dans l’analyse, nous avons affaire à une autre érotique que celle qui a été introduite par Freud, qui fait de l’amour un phénomène exclusivement, strictement imaginaire. Lacan veut aborder l’amour par d’autres corrélations, ne serait-ce que l’aspect symbolique de l’amour, en tant qu’il s’adresse à l’Autre, en tant que grand Autre, et surtout par la manière dont l’amour dans la tradition chrétienne – ce qui l’intéresse – est au cœur, dans son union, dans son intrication avec la jouissance, de la conception mystique de l’amour. Et c’est pourquoi il cite plusieurs mystiques : Jean de la Croix, d’Avila et puis cette mystique hollandaise dont le nom est très difficile à prononcer [Hadewijch d’Anvers] mais sur qui notre collègue Hubert Ricard a écrit un article remarquable dans la revue La Célibataire, dans le numéro sur l’identité chrétienne. Il a écrit un article sur cette mystique.
C'est-à-dire que Lacan élabore déjà dans l’Ethique, dans la séance du 26 XII 59, une érotique qui est différente. Une érotique qui a affaire à cette liaison entre la jouissance et l’amour, parce que la mystique est le lieu où s’exprime, s’écrit, parce que c’est surtout des écritures ; les mystiques parlaient. Les textes par exemple de Bernard, saint Bernard, que Lacan cite dans Encore, c’est les commentaires que Bernard avait d’abord prononcés devant ses moines.
V. H. : Ça a rapport aux confesseurs, m’as-tu dit, les confesseurs les faisaient écrire.
Jorge Cacho : Oui, mais ça passait d’abord par la parole. Donc c’était quelque chose qu’ils arrivaient à dire. Quelque chose. C’est ce lieu – et je crois que c’est ça qui passionne Lacan – la mystique, pas la mystique en elle-même, c’est parce que dans ce lieu apparaît la liaison entre l’amour et la jouissance. Ils ne sont pas séparés, c’est-à-dire que les mystiques – et ils le disent – jouissent d’aimer. Et ils essaient d’expliquer : plus ils aiment, pas plus ils sont aimés, parce qu’ils se sentent complètement indignes, ils se sentent tous déchets.
V. H. : Comme les décharites, de déchariter, déchets
Jorge Cacho. : Ce que Lacan dit. C’est en tant que déchets qu’ils sont aimés ! Et ils sont le lieu où cet amour de l’Autre vient les brûler. La brûlure de l’amour. Le feu, et toutes les métaphores qu’ils utilisent, le feu de l’amour. Voilà un peu ce qui me semble la complexité de la question de l’amour. Je ne parle pas encore de la question de Yad’l’Un qui est strictement liée.
Voilà un peu comment Lacan, dans le Séminaire Encore, dans l’ensemble du séminaire du début à la fin, parcourt cette question d’une manière extrêmement complexe, et pourquoi il s’intéresse à la mystique, et surtout pourquoi il l’aborde de cette manière dont je viens d’évoquer certains traits. C’est parce que Lacan fait du transfert autre chose qu’un amour comme projection narcissique sur l’analyste.
Voilà un peu ce que je peux vous apporter de ce qui a été mon travail jusqu’à maintenant avec mes collègues, parce que, heureusement, nous avons un cartel qui fonctionne à mon goût très bien, un cartel, comme ça s’appelle, qui nous fait travailler les uns et les autres chacun selon son propre truc et sa propre recherche. Voilà ce que je voulais vous dire.
V. H. : Je ne sais pas s’il y a des questions. Y a-t-il des questions ?
Jean Périn : J’avais une question. Quand tu parles de l’amour, chez les Hébreux, et de la loi, ça m’a beaucoup intéressé – [J. C.. : Mais sûrement.] – Bien sûr, tu n’as pas exploité la comparaison avec le Dieu chrétien – [Mais bien sûr, c’est tout autre chose] – Il semblerait que l’amour y tienne lieu de la loi, si je comprends bien.
Jorge Cacho : C’est plutôt que l’Autre..., c’est le statut de l’Autre, c’est l’Autre de la Loi. Dans la tradition hébraïque – ce que je peux connaître ; vous pouvez me dire, s’il y a parmi vous des gens qui connaissent mieux que moi – ce lieu de l’Autre est le lieu de la Loi, même si, dans la tradition – je ne sais pas à dire vrai, parce que malheureusement je ne connais pas cette langue – mais les Écritures, les commandements sont au futur : tu ne tueras point. Donc ça laisse, disons, une marge. Ce n’est pas : tu ne tues pas.
J. P. : Chez nous c’est à l’indicatif présent.
J. C. : C’est à l’indicatif ou à l’infinitif ? Ne pas tuer. Il y a différentes manières, le futur aussi : tu ne tueras point. Mais quoi qu’il en soit, ce qui n’est pas rien, dans l’amour de la Loi, c’est le lieu de l’énonciation de la Loi et donc le sujet a affaire à la Loi. Donc on pourrait penser qu’on pourrait être dans cette tradition sans pour autant être religieux au sens de la relation à Dieu, de la relation intime comme elle apparaît dans le christianisme, ce qui est son problème fondamental. C’est-à-dire qu’il a affaire à un Un, à un Autre qui est habité par un sujet. Donc c’est cette impossibilité ; comme l’amour demande l’amour, c’est impossible de satisfaire cet Autre, qui ek-siste, et donc vous ne pouvez jamais payer votre dette. Alors, comme vous ne pouvez pas la payer, vous pouvez dire : je ne peux pas la payer, je m’en fous, que ce soit un autre qui la paye ; de toute façon, je serai pardonné et aimé, je ne suis pas aimé parce que je paie, mais parce que je suis ; c’est une différence éthique très profonde.
Jean Périn : L’amour est le lieu de la Loi, c’est la loi de l’amour.
Jorge Cacho : Une dernière remarque : c’est une éthique radicalement différente. Ce qui fait que, comment dire, dans la tradition du monothéisme chrétien, dans ses différentes versions, il y en a trois : la catholique, la protestante, et l’orthodoxe. Il y a des différences très importantes, je viens d’en remarquer une : la pure gratuité sans œuvres, qui n’est pas la tradition catholique. Quoi qu’il en soit, dans cette tradition, le sujet est dans une position de demande permanente de l’amour, puisque, comme l’Autre est nécessairement insatisfait, puisqu’il n’y a pas de lois qui déterminent quelles sont les conditions de l’amour, c’est un amour sans conditions. Et on voit bien, d’une manière extrême dans la position mystique, comment les mystiques dévoilent la structure chrétienne dans son fondement, c’est-à-dire de déchet. Voilà quelques remarques sur la différence… Il y aurait beaucoup de choses à approfondir… mais il me semble que je ne dis pas de choses trop erronées.
V. H. : Merci beaucoup Jorge, ce que tu nos apportes c’est fabuleux. Pour moi, tu éclaires, tu me permets en tout cas, de déplacer un préjugé, qui s’est basé sur ce que dit Freud, quand il dit que la religion chrétienne est une régression par rapport à la religion juive, par rapport à cet Autre. Je vais le dire en termes lacaniens. Le Grand Autre pour un juif serait paternel ; pour un chrétien, il serait maternel. On se dit : Ah, ah, la loi, le Nom-du-Père c'est bien, l'amour maternel, pas bon. Mais tout d’un coup, si on part de cette distinction, qui pour moi est importante, entre la structure et l’Œdipe et que l’Œdipe, c’est ce qui vient nouer quelque chose qui au départ se présente comme séparé, Il y a un premier temps logique, c’est le temps de l’amour de la mère ; parce que si tu n’es pas adopté par ta mère...
Il y a une opérativité symbolique de l’amour d’une mère lorsqu'elle adopte son bébé quand il arrive au monde. Il y a là peut-être là un temps logique, que nos collègues qui s'occupent des enfants rappellent souvent.
Je reviens à ce que dit Melman, les trois temps de la cure. Le névrosé arrive avec son mythe individuel. Chacun a ses traumatismes préférés, adorés, qui vont expliquer toute son existence. On passe tous par là. Puis nécessairement, il entre dans l’Œdipe comme étant le lieu commun, la souffrance commune, de la frappe du symbolique qui nous marque tous de la même façon. Le troisième temps, Melman le dit clairement, l’au-delà de l’Œdipe, c’est le temps de l’objet a, c’est-à-dire le déchet dont tu parles. Avec ce déchet, on revient à cette structure, c’est-à-dire, qu’on arrive au monde, on est cette espèce d’objet à adopter par les parents, par les figures paternelles. En tout cas, parole de grand-mère, quand on voit un petit bébé qui vient de naître, on perçoit qu’il y a là un temps pour que se mette en place l’entrée de "ce" qui vient de naître dans la subjectivité. Cette entrée dans la subjectivité n’est possible qu’à partir de l’amour qu’il va recevoir de ceux qui l’entourent.
Un intervenant : Je voulais savoir si ça vous avait frappé qu’il y ait, je crois, un hapax, chez Lacan, qui dit à un moment le sujet de la jouissance et donc quand on parle du signe du fumeur, c’est le fumeur en tant que sujet jouissant. L’amour vise en partie cette jouissance indicible de l’Autre, c’est-à-dire que ce n’est pas le sujet du signifiant, c’est le sujet en tant qu’il est mû par une jouissance inconsciente, indicible, inaccessible, qui est infra-ombilic si l’on peut dire.
N. D. : Je remercie beaucoup Jorge, parce qu’à partir de son travail, il y a des questions qui s’ouvrent et dans lesquelles on peut s’orienter. On peut déjà un peu s’orienter, par exemple dans la question du rapport entre l’amour, la jouissance et le savoir. Par exemple. Mais je crois que, sur la question de l’amour et du sujet, enfin… c’est assez énigmatique ce que nous dit Lacan : il nous parle de ce fumeur, du signe d’un fumeur comme étant un effet intermédiaire… C’est curieux comme expression. Alors évidemment on peut l’interpréter de différentes façons. Si on l’interprète comme sujet jouissant, ça a des conséquences, certainement, mais c’est une lecture, quand même ! L’expression même de Lacan est plus retenue que ça.
J. C. : Ce sont des questions d’une grande complexité. Il parle beaucoup du signe comme effet et du sujet comme effet. Le sujet est un effet du signifiant, pas un effet du signe. Mais il y a un lien entre l’amour qui est un signe et le sujet. Donc il y a là, voyez, une triangulation entre ces trois termes. C’est-à-dire, finalement, qu’est-ce qui nous intéresse dans cette affaire? c’est que, dans notre travail sur Lacan – et c’est ça qui fait que je suis passionné par Lacan, pour ce qu’il a fait, pour ce qu’il a travaillé – c’est qu’il nous permet la dialectisation du fait qu’il y en a toujours au moins trois. Si nous voulons réduire à des définitions, c’est la manière, la résistance la plus idiote à ce que Lacan nous empêche, par son écriture, de faire. C’est-à-dire que nous sommes devant un dispositif, très complexe, où il y a des choses qui sont nouées et que nous devons isoler, en tant que nouées, mais nous ne pouvons pas dénouer au sens de les séparer, parce qu’alors là, c’est une catastrophe.
Et je crois que si Lacan… la difficulté de la continuité de l’enseignement de Lacan tient beaucoup à ça… aujourd’hui, la connaissance, c’est quoi ? La connaissance entre deux : entre 0 et 1, donc toute dialectisation devient impossible… Si Lacan, dès le premier séminaire jusqu’au dernier – et Denise en est témoin, je suis intervenu au Collège, justement, pour faire valoir quelque chose qui est très lourd, et je comprends la référence de Lacan à Hegel – du premier séminaire jusqu’au dernier, il n’y a pas un séminaire où il n’en parle pas – c’est parce que justement chez Hegel, il y a cette question de la dialectique. Autrement dit, il y a trois temps, toujours trois, autrement c’est impossible. Il faut passer par ce nouage de trois. Je crois que sans cet enseignement qui nous sert beaucoup à aborder Lacan..., avec la difficulté énorme que le texte présente, ne serait-ce que par la culture qu’impliquent tous ses textes.
V. H. : Jorge, tu disais : on ne peut pas dénouer parce que ce serait la catastrophe. J’aimerais là-dessus…
J. C. : On peut nouer autrement.
V. H. : On ne peut pas dénouer parce que c’est déjà noué. Que ce soit à deux, à trois, à quatre. On a affaire au nœud puisqu’on parle, qu’on est déjà dans le discours, etc. Mais je reviens là-dessus. Il me semble que, quand Melman pose la structure, comme un temps logique, sur lequel va venir s’appliquer l’Œdipe, comme étant un mythe, mais un mythe fondateur, il part de la définition de ce qui serait un rapport originaire, au départ, du symbolique avec le réel. Et c’est là où est à poser la question du trou dont on a parlé aujourd’hui. Je ne sais pas si on peut dire qu’on part de ce moment constitutif où ça prend, le nœud, des conditions pour que ça prenne. Et si je reviens là-dessus, c’est simplement pour insister sur cette dimension de l’amour. Je crois que c’est l’amour qui est l’opérateur du nouage. .
J. C. : Nous avons affaire à deux amours, chez Lacan au moins : l’amour fondé sur le Nom-du-Père et le nouvel amour comme il l’appelle, fondé sur autre chose. S’il dit nouvel amour, alors qu’est-ce que c’est qu’un nouvel amour ? Tout le monde le souhaiterait ! Ce n’est pas un amour répétition du précédent comme nous faisons systématiquement : quand on aime, c’est toujours… c’est un nouvel amour, un nouveau statut de l’amour. C’est quoi, ça ?
Bon, nous allons arrêter ces discours pour ne pas tomber amoureux… à nouveau.
Transcription : Brigitte Le Pivert ; relecture : Monique de Lagontrie
[1] J. Lacan, Encore, A.L.I., 2009, le 21 novembre 1972, p. 14.
[2] Son texte est dans la page web des Mathinées lacaniennes.
Désir de l'Autre, subjectif et objectif - document St'écriture
http://sauval.com/angustia/e-allouch2.htm
Sur un égarant alinéa de la sténotypiste St'écriture / Établissement de la séance du 26 avril 1961 du séminaire Le transfert
Jean Allouch
Annexe II de "Remarques sur les transcriptions des séminaires, conférences et interventions orales de Jacques Lacan" (x) (disponible aquí en formato PDF)
Voici – telles quelles – quelques lignes de la sténotypiste :
Ce désir de l'autre, ce génitif qui est à la fois subjectif et objectif, désir à la place où est l'autre, pour pouvoir être cette place, le désir de quelque altérité, et que pour satisfaire à cette recherche de l'objectif, à savoir qu'est-ce que désire cet autre qui nous vient trouver, il faut que nous nous prêtions là à cette fonction du subjectif, qu'en quelque manière nous puissions, pour un temps, représenter, non point l'objet comme on le croit, comme il serait ma foi dérisoire avouez-le, et combien simplet aussi que nous puissions l'être, non point l'objet que vise le désir, mais le signifiant. Ce qui est à la fois bien moins, mais aussi bien plus de penser qu'il faut que nous tenions cette place vide où est appelé ce signifiant qui ne peut être, qu'à annuler tous les autres, ce grand phi dont j'essaie pour vous de montrer la position, la condition centrale dans notre expérience.
Ces lignes sont illisibles. Elles réclament qu'on établisse le texte autrement que ça n'a été fait par la sténotypiste. Le peut-on ? Ça n'est pas sûr. En particulier parce qu'il apparaît, après une première tentative d'établissement, que les seuls critères littéraux sont insuffisants, qu'il est donc exclu de ne pas faire intervenir, en l'occurrence, des critères proprement doctrinaux. Mais la doctrine en question, celle de Lacan, est peu ou mal sue, et la savoir implique qu'aient été réalisées les transcriptions des séminaires. Il y a cercle vicieux ; moyennant quoi l'on ne peut faire autrement qu'à la manière dont on a prouvé le mouvement : en marchant.
Procédons à un premier établissement du texte qui résout les questions faciles à résoudre :
-
1 Ce désir de l'Autre, ce génitif qui est à la fois
-
2 subjectif et objectif, désir à la place où est l'Autre,
-
3 pour pouvoir être [à] cette place, le désir de quelque
-
4 altérité, et que pour satisfaire à cette recherche
-
5 de l'objectif, à savoir qu'est-ce que désire cet Autre
-
6 qui nous vient trouver, il faut que nous nous prêtions
-
7 là à cette fonction du subjectif, qu'en quelque manière
-
8 nous puissions, pour un temps, représenter non point
-
9 l'objet comme on le croit (comme il serait ma foi
-
10 dérisoire – avouez-le – et combien simplet, aussi,
-
11 que nous puissions l'être), non point l'objet que
-
12 vise le désir mais le signifiant, ce qui est à la
-
13 fois bien moins mais aussi bien plus : de penser
-
14 qu'il faut que nous tenions cette place vide où est
-
15 appelé ce signifiant qui ne peut être qu'à annuler
-
16 tous les autres, ce F (grand phi) dont j'essaie, pour
-
17 vous, de montrer la position, la condition centrale
-
18 dans notre expérience.
Les transformations apportées au texte source (TS) sont les suivantes : ligne 1, « Autre » écrit avec A ; 1. 2, idem ; 1. 3, rajout de [à] ; 1. 5, « Autre » écrit avec A ; 1. 8, « pour un temps » mis entre deux virgules et suppression de la virgule après « représenter » ; 1. 9 à 11, « comme il serait » jusqu'à « puissions l'être » mis entre parenthèses ; 1. 10, « avouez-le » mis entre deux tirets, « aussi » entre deux virgules ; 1. 12, remplacement du point par une virgule, suppression de la virgule après « désir » ; 1. 13, introduction de deux points, 1. 16 et 17, « pour vous » mis entre deux virgules.
Une seule de ces transformations est réellement problématique : l'écriture « Autre » concernant « celui qui vient nous trouver ». Ce A n'est-il pas abusif ici, pour autant que celui-là nous est un semblable ? Lacan envisage-t-il celui qui vient nous trouver en tant que semblable ou bien comme étant Autre à lui-même ? Serait-ce en tant qu'il se reconnaît Autre à lui-même qu'il viendrait nous trouver ? La réponse paraît devoir être oui si l'on se réfère aux cinq pages qui précèdent ce passage. Dans ces pages, en effet, Lacan situe le symptôme comme faisant signe au sujet qu'il pose de faux problèmes, qu'il a affaire à une altérité d'où s'entrevoit que les problèmes qu'il croit être les siens sont différents de ce qu'il pense qu'ils sont. Venant nous trouver, il prend acte de ce que le désir ne se présente pas à visage découvert alors même qu'il n'y coupe pas. Celui qui vient nous trouver, loin de se poser en semblable vis-à-vis de nous, ou de réduire à cela sa position à notre endroit, instaure une disparité subjective : il pose le psychanalyste en détenteur d'un secret à la fois plus précieux que tout ce qu'il ignore et répondant à la partialité de ce qu'il sait. Ce serait donc non pas un petit « autre » qui viendrait trouver un psychanalyste ni en tant que petit autre qu'on viendrait trouver un psychanalyste mais parce que, en tant que sujet, on se reconnaît dans une dépendance à l'Autre d'autant plus radicale qu'elle est fondamentalement méconnue. Ceci, que Lacan vient d'indiquer, justifierait l'écriture d'Autre avec un A.
Cependant, il se pourrait que la question ne puisse être tranchée qu'une fois ces quelques lignes établies. Gardons pour l'instant cet « Autre », en nous réservant la possibilité d'y revenir.
Quel est le problème que Lacan discute dans ces quelques lignes qui nous restent opaques ? Si elles-mêmes ne nous le disent que fort confusément, il ne nous reste qu'à explorer leurs entours.
La question explicitement posée est celle-ci : que doit être le désir du psychanalyste ? Le psychanalyste ne saurait, selon Lacan ici, régler son action ni sur l'idée d'une nature qui donnerait sa juste mesure à la conduite du sujet, ni sur un idéal analytique dont une des incarnations est l'accès à la génitalité. Ce qui donne sa mesure au désir de l'analyste et ce qui fait du psychanalyste quelque chose de plus que le compagnon de la recherche du sujet est le fait que le désir du sujet est désir de l'Autre. Lacan va donc devoir préciser, à partir de là, comment le désir du psychanalyste le situe d'une certaine façon au regard de cette « foncière aliénation » du désir du sujet en tant que désir de l'Autre. Et ici prend place le passage embrouillé auquel nous avons affaire.
Curieusement, la réponse à cette interrogation sera sinon claire, du moins distincte. Le désir du psychanalyste l'amène à accepter d'être à la place où il est supposé savoir. C'est dire qu'il ne s'agit pas pour lui de tenir lieu de l'objet visé par le désir, mais d'être le signifiant du désir. Ce signifiant, F, est un signifiant manquant ; ce qui se dit aussi : le signifiant qui ne pourrait être qu'à annuler tous les autres.
La place de l'analyste est de n'être rien d'autre que la présence réelle de ce signifiant manquant, en tant que cette présence réelle est inconsciente. Une analyse ne saurait donc se boucler au seul niveau du symbolique. Il n'y a de bouclage possible que du fait du fantasme fondamental, lequel cristallise le point où le sujet s'évanouit, se saisit comme défaillant devant un objet pour lui privilégié. Parce que l'objet a est la réponse véritable, le psychanalyste a à se situer en . Il est celui qui voit petit a, l'objet du désir de l'Autre et qui occupe, par sa présence réelle, la place de F (grand phi), seule façon de permettre qu'au terme des tours de la demande le sujet puisse désigner la place de la réponse. Cette place aura été celle du psychanalyste : au dernier terme il est le sujet au point où il s'évanouit.
Cette question de la place du psychanalyste a été traitée d'une façon plus explicite, mieux dépliée, spécialement dans la « Proposition d'octobre 1967 sur le psychanalyste de l'école » et dans le séminaire L'Acte psychanalytique. Faut-il nous reporter à ces textes – et à d'autres – pour notre présent travail d'établissement ? Ou bien ce que Lacan dit en 1961 suffit-il à nous guider ? Parions sur cette seconde voie.
Nous avons donc la question et sa réponse. Mais fait défaut l'articulation de l'une à l'autre, c'est-à-dire la façon dont Lacan situe ce jour-là le désir du psychanalyste dans sa liaison au désir du patient défini comme désir de l'Autre.
La formule « désir de l'Autre », c'est là ce que Lacan va mettre en jeu, est équivoque. On sait que la grammaire distingue un génitif subjectif – c'est l'Autre qui désire – d'un génitif objectif – c'est le sujet qui désire l'Autre. Une chose au moins apparaît ne pas faire problème, l'affirmation selon laquelle le psychanalyste a à se prêter à la fonction du subjectif ; il a, autrement dit, à tenir la place de l'Autre en tant que l'Autre est désirant. Le désir du sujet, défini comme désir de l'Autre a à se constituer comme étant ce désir-là, et c'est ce que lui rend possible le psychanalyste en se prêtant à la fonction du désir de l'Autre pris subjectivement.
Un second point découle de cela. En procédant ainsi, le psychanalyste s'engage dans une recherche du désir du sujet, va à la rencontre de ce désir comme désir de l'Autre mais, cette fois, pris objectivement, autrement dit comme désir du sujet en tant que le sujet désire l'Autre, désire le désir de l'Autre. Pour le sujet, le désir de l'Autre est d'abord pris objectivement et ce sera seulement au terme de l'analyse et pour autant que le psychanalyste aura su mettre en jeu le désir de l'analyste comme désir de l'Autre pris subjectivement, pour autant, donc, que le psychanalyste ne se sera pas situé comme l'objet visé par le désir du sujet mais aura tenu la place de F, que ce désir du sujet sera produit comme désir de l'Autre au sens subjectif. Ce terme est donc celui où se conjoignent les deux valeurs du désir de l'Autre, la subjective, d'abord côté psychanalyste, et l'objective, d'abord côté sujet.
Voici donc que, non sans lourdeur, nous venons de débroussailler ce que veut dire Lacan dans cette phrase. Encore nous reste-t-il à écrire, à écrire non pas tant ce qu'il a dit ce jour-là que ce qu'il aurait dit (l'aspect conjectural de l'établissement de son texte est certes inéliminable).
Mais d'abord, avons-nous bien lu ce que Lacan a voulu dire ? Nous en trouvons une confirmation dans un texte écrit par lui et de quelques mois antérieur à cette séance du séminaire. Il précise dans ce texte (cf. Écrits, p. 814) qu'il entend « désir de l'Autre » au sens du génitif subjectif et ajoute : « C'est en tant qu'Autre qu'il – l'homme, le sujet – désire. » On est donc dans le droit fil de cette affirmation lorsqu'on admet que, par l'analyse, le sujet doit constituer son désir comme désir de l'Autre au sens du génitif subjectif. Six mois plus tard, il commente cet « en tant que » en précisant qu'en se positionnant en tant que S barré le psychanalyste prend en charge cet « en tant que », fait intervenir le désir de l'analyste comme désir de l'Autre au sens du génitif subjectif, ceci jusqu'au point où le rejoint le désir du sujet pour l'Autre, le désir de l'Autre au sens du génitif objectif.
Nous avons donc assurément cerné ce que voulait dire Lacan ; nous avons également en main une trace de ce qu'il aurait dit effectivement, mais, quant à établir le texte même de ce qu'il aurait dit, il semble que nous ne puissions y parvenir qu'en nous demandant : comment a-t-il voulu le dire ?
Ce sont les lignes 1 à 6 qui seules font problème car, pour la suite de la phrase nous pouvons considérer que le texte a été convenablement établi dès notre première transcription.
La difficulté commence avec l'adjectif démonstratif ce ; il suggère en effet que ce qui est ainsi montré va faire l'objet de quelque remarque ou commentaire. Or ce commentaire ne vient pas, vient d'autant moins que ce qui pourrait en tenir lieu (le fait que la formule désir de l'Autre est un génitif à la fois subjectif et objectif) est repris dans la monstration elle-même, est repris comme monstration laquelle se présente, dès lors, comme une monstration redoublée (c'est la répétition du ce). Il y aurait donc comme une phrase amorcée mais inachevée. La phrase dite est ailleurs ; son ossature est donnée par le jeu du pour (qui, notons-le, se répète) avec le il faut. « Pour… ceci, il faut… cela. » Plus précisément encore : pour être à cette place (x), pour satisfaire à cette recherche (y) il faut que nous nous prêtions… etc. Cette ossature une fois reconnue, toute la suite ne fait pas problème.
Ceci nous conduit à une autre hypothèse concernant l'entame de la phrase, différente de celle d'abord envisagée : une phrase inachevée. On pourrait en effet articuler : Pour satisfaire à cette recherche de ce désir de l'Autre pris objectivement…, etc. Ceci, par inversion, donne quelque chose approchant de ce qu'aurait dit Lacan : Ce désir de l'Autre, pour satisfaire à la recherche qui le vise comme génitif objectif, il faut…, etc. L'inversion est une figure stylistique familière à Lacan, et cette seconde hypothèse de lecture offre cet avantage de nous laisser au plus près de la transcription de la sténotypiste, laquelle transcription, non centrée sur le sens, n'inverse généralement pas l'ordre des termes.
Reste alors à situer tout ce qui vient en apposition et qui complique singulièrement la tâche d'établissement.
Ligne 4 nous trouvons : pour satisfaire â cette recherche de l'objectif. Il s'agit sans aucun doute non d'un quelconque « objectif » mais du désir de l'Autre pris comme génitif objectif, comme cela est d'ailleurs précisé dans l'apposition qui suit : à savoir qu'est-ce que désire cet Autre qui vient nous trouver. En conséquence, nous choisirons de rendre explicite la chose par un ajout, nommément désigné, au texte de la sténotypiste, et de mettre l'apposition entre parenthèses. Cela donne : pour satisfaire à cette recherche [du désir de l'Autre pris comme génitif] [de l'] objectif (à savoir : qu'est-ce que désire cet Autre qui vient nous trouver ?) il faut… On voit que l'introduction de la parenthèse nous a rendu possible de mettre un point d'interrogation là où il s'impose en effet.
Nous tournant maintenant vers les trois premières lignes du texte, nous remarquons qu'il s'agit d'un début de paragraphe. Notons que c'est seulement maintenant que ce fait nous saute aux yeux ! Or la mise en paragraphe est de la sténotypiste. De plus, à notre plus grand étonnement, il nous apparaît que la dernière phrase du paragraphe précédent ne comporte pas de verbe ! TS donne : Le désir tel qu'il ne peut se situer, se placer, et du même, coup se comprendre que dans cette foncière aliénation qui n'est pas liée simplement à la lutte de l'homme avec l'homme, mais au rapport avec le langage. Et, tout de suite après ce paragraphe, le début de notre texte : Ce désir…, etc. Ainsi à notre insu avons-nous jusque-là adopté sans la questionner la mise en paragraphe de la sténotypiste. Or, manifestement, ce désir… est une reprise de Le désir tel qu'il… La phrase sur laquelle nous bataillons a quatre lignes de plus que ce que nous avons cru jusque-là, et la coupure du paragraphe doit être située juste avant Le désir tel… En effet, tout le mouvement antérieur de Lacan a abouti à poser sa définition du désir comme mesure de l'action de l'analyste et le paragraphe suivant (le nôtre donc) va tirer les conséquences de cela.
La « découverte » du véritable paragraphe, et donc celle du véritable début de la phrase a immédiatement un effet, celui de nous rendre sensible au fait que les deux premières lignes de notre texte de départ viennent en apposition. Étant donné la longueur de la phrase, nous soulignerons cette apposition en les mettant entre parenthèses.
La phrase apparaît maintenant clairement. II s'ensuit quelques modifications qui s'imposent de par le fait que nous avons accès non seulement à ce qu'a voulu dire Lacan, mais aussi à la façon dont il a voulu le dire. Bien entendu, nous laisserons une trace de chacune de ces modifications puisque nous ne pouvons exclure que quelqu'un parvienne à une meilleure transcription. Quoi qu'il en soit de ce futur, nous sommes en mesure d'en proposer une qui se tient du point de vue littéral au plus près des traces laissées par la sténotypiste et qui est cohérente avec l'ensemble de la doctrine telle qu'elle s'élabore alors.
Le désir tel qu’il ne peut se situer, se placer et du même coup se comprendre que dans cette foncière aliénation qui n’est pas liée simplement à la lutte de l’homme avec l’homme mais au rapport avec le langage (ce désir de l’Autre, ce génitif qui est à la fois subjectif et objectif : désir à la place où est l’Autre), pour pouvoir être, [à] cette place, le désir de quelque altérité, [et que] pour satisfaire à cette recherche [de ce désir de l’Autre entendu au sens du génitif ] [de l’] objectif (à savoir qu’est-ce que désire cet Autre qui nous vient trouver ?), il faut que nous nous prêtions là à cette fonction du subjectif, qu’en quelque manière nous puissions, pour un temps, représenter non point l’objet comme on le croit (comme il serait ma foi dérisoire – avouez le – et combien simplet, aussi, que nous puissions l’être), non point l’objet que vise le désir mais le signifiant, ce qui est à la fois bien moins mais aussi bien plus : de penser qu’il faut que nous tenions cette place vide où est appelé ce signifiant qui ne peut être qu’à annuler tous les autres, ce F (grand phi) dont j’essaie, pour vous, de montrer la position, la condition centrale dans notre expérience.
Notes
(x) La découverte inopinée de l’action néfaste d’une mise en paragraphe de la sténotypiste est, à nos yeux, suffisamment réjouissante, pour mériter une reprise ici de ce texte paru dans le Bulletin Stécriture n° 7 en octobre 1985.
Sur l'ADN, extrait d'"Arpenter l'infini", d'Ian Stewart
En 1956, James Watson et Francis Crick découvrirent le secret de la vie, la structure en double hélice de la molécule de l'ADN, colonne vertébrale sur laquelle sont stockées et manipulées les informations génétiques. Aujourd'hui, la topologie des nœuds est utilisée pour comprendre comment les deux brins de l'hélice se séparent tandis que l'empreinte génétique contrôle le développement de l'être vivant.
L'hélice de l'ADN ressemble à une corde à deux brins, chacun étant enroulés plusieurs fois autour de l'autre. Quand une cellule se divise, les informations génétiques sont transférées aux nouvelles cellules en séparant les brins, en les copiant et en joignant les nouveaux brins aux anciens par paires. Quiconque a tenté de séparer les brins d'un long morceau de corde sait à quel point le processus est délicat: les brins ne cessent de s'enchevêtrer tandis que vous essayez de les séparer. De fait, le cas de l'ADN est encore pire : les hélices ont enroulées à tel point que la corde semble avoir été enroulée elle-même autour d'un anneau. Imaginez plusieurs kilomètres de fil fin à l'intérieur d'une balle de tennis et vous aurez quelque idée du dégrée d'enchevêtrement de l'ADN d'une cellule.
La biochimie génétique doit nouer et dénouer ce fil enchevêtré, rapidement, de façon répétée et sans erreur ; la chaîne elle-même de la vie en dépend. De quelle façon? Les biologistes s'attaquent au problème en utilisant des enzymes pour scinder la chaîne de l'ADN en morceaux, lesquels doivent être assez petits pour pouvoir être examinés en détail. Un segment d'ADN est un nœud moléculaire complexe et le même nœud pourra sembler très différent après que quelques manipulations auront déformé son aspect.
Les nouvelles techniques d'étude des nœuds ouvrent de nouveaux angles d'approche pour la génétique moléculaire. La topologie des nœuds a cessé d'être un joujou des mathématiques pures pour devenir l'une des questions concrètes les plus importantes de la biologie. Une découverte récente concerne la relation mathématique entre le nombre de torsades de l'hélice de l'ADN et le nombre de superenroulements.
extrait de "Arpenter l'infini", de Ian Stewart, Ed Dunod, 2010
Noeuds de l'ADN, extrait d'"Arpenter l'infini", d'Ian Stewart
En 1956, James Watson et Francis Crick découvrirent le secret de la vie, la structure en double hélice de la molécule de l'ADN, colonne vertébrale sur laquelle sont stockées et manipulées les informations génétiques. Aujourd'hui, la topologie des nœuds est utilisée pour comprendre comment les deux brins de l'hélice se séparent tandis que l'empreinte génétique contrôle le développement de l'être vivant.
L'hélice de l'ADN ressemble à une corde à deux brins, chacun étant enroulés plusieurs fois autour de l'autre. Quand une cellule se divise, les informations génétiques sont transférées aux nouvelles cellules en séparant les brins, en les copiant et en joignant les nouveaux brins aux anciens par paires. Quiconque a tenté de séparer les brins d'un long morceau de corde sait à quel point le processus est délicat: les brins ne cessent de s'enchevêtrer tandis que vous essayez de les séparer. De fait, le cas de l'ADN est encore pire : les hélices ont enroulées à tel point que la corde semble avoir été enroulée elle-même autour d'un anneau. Imaginez plusieurs kilomètres de fil fin à l'intérieur d'une balle de tennis et vous aurez quelque idée du dégrée d'enchevêtrement de l'ADN d'une cellule.
La biochimie génétique doit nouer et dénouer ce fil enchevêtré, rapidement, de façon répétée et sans erreur ; la chaîne elle-même de la vie en dépend. De quelle façon? Les biologistes s'attaquent au problème en utilisant des enzymes pour scinder la chaîne de l'ADN en morceaux, lesquels doivent être assez petits pour pouvoir être examinés en détail. Un segment d'ADN est un nœud moléculaire complexe et le même nœud pourra sembler très différent après que quelques manipulations auront déformé son aspect.
Les nouvelles techniques d'étude des nœuds ouvrent de nouveaux angles d'approche pour la génétique moléculaire. La topologie des nœuds a cessé d'être un joujou des mathématiques pures pour devenir l'une des questions concrètes les plus importantes de la biologie. Une découverte récente concerne la relation mathématique entre le nombre de torsades de l'hélice de l'ADN et le nombre de superenroulements.
Image des noeuds de l'ADN, cliquer ici
extrait de "Arpenter l'infini", de Ian Stewart, Ed Dunod, 2010
Sur l'exposé de Jean Brini aux journées de topologie
Discussion entre Jean Brini et Virginia Hasenbalg-Corabianu sur le travail présenté par Jean Brini aux dernières journées de topologie de l'Ali. (6 et 7 Mai 2011)
VHC : Cher Jean, plusieurs points de ton exposé avaient attiré mon attention. Je pensais pouvoir tous les dire, mais cela n'a pas été possible. Je reprends ici, si tu veux bien, notre discussion restée en souffrance... Revenons donc au premier des points, que nous avions évoqué quelques minutes avant le début de la matinée de travail : la notion de "point de vue" (propre à l’idée de projection) implique la "présence de quelqu'un", m'avais-tu dit. J'entends que cela, la présence de ce quelqu’un, s'inscrit contre l'idée même du noeud.
JB : Il me semble que la présence de quelqu'UN de localisable dans l'espace même où le noeud est supposé plongé, un regard ou une source de lumière, et qui serait néanmoins extérieur au noeud, ne s'accorde pas avec l'idée que nous devrions consentir à "être dupes du noeud". S'engager dans une lecture du noeud exclut à mon sens que nous placions dans l'espace du noeud quelque chose qui lui serait extérieur, et par rapport à quoi nous serions nous même en position de surplomb.
VHC : (J'ignore pourquoi il m'est nécessaire de le voir dans l'espace, peut-être l'habitude du tricot qui enveloppe le volume du corps? Ou comme un temps logique qui précède la mise à plat, comme un vêtement chiffonné avant d'être repassé?)
JB : On trouve dans Poincaré ( http://hlombardi.free.fr/PoincareDernieresPensees.pdf) un chapitre qui concerne l'espace à trois dimensions qui est passionnant.
Il dit explicitement que nous avons toutes les capacités pour nous construire une intuition à 6 dimensions ou plus si nécessaire. Simplement, notre intuition se cantonne à 3D parce que cela nous confère d'après lui un avantage évolutif. Ce qui l'incite à penser que l'espace que nous habitons est "réellement" à 3D. Cela va à l'encontre de la proposition de Freud tirée de RIP que tu cites souvent.
VHC : Comme tu as pu le voir, cette idée de projection provient du bouquin de Sossinsky lui-même, qui la développe et dessine. Puis, Melman, après les journées, lorsque je lui montrais les images du bouquin en question, a dit: le noeud est une écriture, il n'est pas une projection. Donc, sur ce point, Sossinsky se trompe.
JB : Il me semble que la différence essentielle entre projection et écriture - pour un noeud - est la suivante : la projection, à moins d'un artifice compliqué, ne rend pas les dessus-dessous visibles. L'effet de consistance, qui fait que deux droites ne peuvent pas se couper, est gommé par la projection, pas par l'écriture. Cela n'implique pas, me semble-t-il que Sossinsky se trompe. Simplement, que nous attachons une importance à quelque chose qui lui est indifférent.
VHC : Je suis allée voir le terme "projection" dans le cd de Lacan. Il l'emploie en effet deux fois dans le séminaire des Non-dupes, et il ne l'emploie plus après. Dans ces occurrences, il est question, en effet, d'imaginaire. Donc, j'ai ici une difficulté en cours, qui tourne autour de la question : une écriture n'est pas une projection. A suivre…
JB : Remarque : la différence entre une photo satellite et une carte est du même ordre. L'écriture élague certaines données, en renforce ou en ajoute d'autres.
J'ai connu une personne dont le métier était, lors de fouilles archéologiques, de dessiner toutes les pièces qui étaient trouvées. Je lui ai demandé pourquoi il fallait dessiner alors que des photos auraient suffi. Elle m'a expliqué que cela n'avait rien à voir, pour la même raison : le dessin ne reproduisait que le nécessaire, et mettait en relief des choses que la photo ne "voyait" pas. Les archéologues ont besoin de personnes dont le métier est de lire les objets et d'écrire ce qu'ils ont lu, sous forme de dessins.
VHC : Par ailleurs, j'ai été très heureuse que Melman puisse trouver dans ton noeud l'écriture de la nouvelle économie psychique.
JB : Moi aussi !! J'ai été surpris que mes propositions de mouvements (de Reidemeister) à partir du noeud de base puissent avoir autant de résonances. Du coup, le "programme de Marc Darmon" semble une piste à explorer avec tout l'attention possible.
VHC : Certes. Mais pour revenir à ton noeud, voici ma deuxième question: cela voudrait donc dire que cette nouvelle économie est nouée borroméennement? Pour moi cela veut dire que ça tient, et cela m'étonne. Mais il découle de cela que la-dite économie, et on peut dire avec elle celle de la post-colonisation qui pose à peu près les mêmes questions et que je connais par la force des choses, ne passerait pas par des moments de dénouage. Ce dénouage, ou plutôt, moments de dénouage, était pour moi comme la "projection" une autre hypothèse en quelque sorte fondamentale.
JB : Trop compliqué pour moi pour le moment. Je me limite à des opérations non-chirurgicales, or il n'y a pas de dénouage du noeud borroméen sans coupure de l'un des ronds.
La seule chose qui me semble claire, c'est que les déplacement simples à partir du noeud de base posent déjà des questions qui sont loin d'être triviales.
J.P. Hiltenbrand m'a fait remarquer fort justement que j'obtenais le noeud de la figure (oméga2-oméga3) par déplacement du réel, or m'a-t-il dit, le réel, ça ne se déplace pas comme ça. Très juste ! On peut cependant obtenir le même effet en se dispensant de bouger le réel et en bougeant les deux autres. Les MR sont des mouvements relatifs. Ce dont je suis de plus en plus sûr, c'est que les fioritures que j'explorais ne sont pas si superfétatoires que ça. Bien que j'aime beaucoup l'expression.
VHC : Le glissement dont tu parles (Omega 2 plus Omega 3), et que tu dis reprendre ou poursuivre, si j’ai bien compris, d’un travail de Jean Luc Cacciali sur l’anorexie,
JB : Je me réfère à son article dans la revue lacanienne N°7 Les implications cliniques du noeud borroméen : "L'anorexie-boulimie : une addiction au réel ?"
VHC : ouvrirait une autre perspective au moment de vacillation subjective par le biais du champ ouvert de la jouissance autre, et la disparition à proprement parler de la jouissance phallique - le sens se détachant par ailleurs d’une vacuole qu’on ne saurait pas nommer…
JB : Quelle vacuole ? je ne comprends pas bien.*
VHC : Tout cela permet alors de voir que le même noeud à 3 permet différentes écritures, et ce sont celles-ci qui seraient déterminantes cliniquement.
JB : Le tout au conditionnel, je suis bien d'accord.
VHC : Le point de départ de Marc semblerait aller alors dans cette direction aussi puisqu'il est parti d'une écriture du nœud où un moyen relie les deux autres – donc pas classique non plus. Si je me rappelle bien, c'était celui du masochisme tel que Lacan le présente dans la 4ème leçon. Et il nous a montré non seulement que son « écriture » n’était pas la même que celle du noeud classique mais en plus qu’il était possible de formaliser l’opération mathématique nécessaire pour le rendre « classique ». L'avantage et la nouveauté de ton travail est de rendre perceptible la modification graduelle des champs définis dans le noeud classique, et il nous permet du coup de voir la nécessité qu'il soit écrit ainsi pour que le serrage de l'objet soit possible grâce aux jouissances qui le bordent. Le glissement dont tu parles permet de voir la distorsion des champs qui, de n'être pas des points coincés par trois droites, resteraient innominés ou aberrants. En résumé, le nœud borroméen à trois ronds peut s'écrire de multiples formes.
JB : En fait, une infinité, si on admet un nombre de MR aussi grand que l'on veut. C'est pourquoi je me suis limité à ceux qui sont "proches" du noeud classique.
VHC : Mais une seule permettrait le serrage de l'objet, et les distinctions des jouissances.
JB : Pas une seule ! quatre : RSI-L, RSI-D, RIS-L, RIS-D
VHC : Le travail de Marc permettrait de formaliser ces différentes écritures en passant par une tresse. On pourrait s'amuser à transcrire le tien lors de la prochaine mathinée...
JB : C'est sûrement possible et sans doute intéressant
VHC : J'aimerai que tu me dises si cette lecture te semble en accord avec ton travail.
JB : Aucun doute là dessus.
VHC : Avec mon amitié,
Virginia
A suivre ...
Amitiés,
Jean BRINI
Notre Job, texte de Virginia Hasenbalg
C’est notre Job
Virginia Hasenbalg
Le premier verset du texte de Job nous dit qu'il était originaire du pays d'Ouç. Bottéro, Chouraqui, et la TOB vont situer ce signifiant géographiquement. En revanche, Maïmonide nous dira que «c'est l'impératif du verbe réfléchir, méditer; c'est donc comme si l'on nous disait, médite sur cette parabole, réfléchis-y, cherche à en pénétrer le sens».
La neutralité bienveillante et la non-réponse à la demande, qui définissent la technique analytique, se fondent sur la nécessité fondamentale dans l'analyse d'amener l'analysant à la reconnaissance de la nature de ce que Lacan appelle le grand Autre. Le lieu de l'Autre n'est occupé par personne.
La présence de l'analyste, sa « bienveillance », et le transfert qui en découle encadrent cet instant de vérité d'une façon dialectique. Sa présence le voile, mais l'abstinence laisse retentir l'écho de l'absence. Si l'analyste répondait aux demandes de l'analysant, il entretiendrait le leurre que dans l'Autre il y a quelqu'un, et qui plus est, quelqu'un qui sait.
Nous avons ainsi tous rendez-vous avec Job, comme moment de suspension où le sujet perçoit que ce lieu, ce lieu de l'Autre, n'est habité par personne.
Job représente le moment de déréliction caractérisé par cet appel à l'Autre dans lequel le sujet se confronte au silence... divin. La non-réponse à la demande frustre le sujet, le conduit régressivement vers ses fixations infantiles. Le sujet fait l'épreuve que rien dans l'Autre ne vient l'assurer dans son être. Il ressens alors la détresse radicale sur laquelle s'appuie son existence.
En tant que tel, ce moment de manque à être est un instant logique qui précède et conditionne une position désirante. Le désir est ainsi rendu possible par la mise en place concomitante d'un objet produit par la perte assumée de ce qui jusque-là définissait l'être du sujet. On voit chez Job la saisie, dans sa persistance de cet instant. Il est au bord de la ville, sur un tas d'ordures, qui d'une façon métonymique désigne le sujet lui-même comme reste de ce processus. Il demande, il exige, il implore des explications à Dieu - comme un analysant. Il ne comprend pas pourquoi il a été ainsi abandonné. La demande à l'Autre est poussée à l'extrême, et prend toute sa force tragique de l'absence de réponse. Comme dans une cure, lorsque la question de sa limite est posée. Autrement dit, le vide dans l'Autre, comme trait de structure, se prête toujours à une interprétation traumatique. Et c'est la façon de concevoir le trauma qui règle l'issue de l'opération.
Ce qui fait trauma chez le sujet, c'est la perte inscrite, dès le départ, de par le fait de la parole car nommer les choses, c'est les perdre. Mais, cette perte fraye un passage pour accéder au symbole de plein emploi. Ceci nous fait dire, que le fait d'être parlant implique un traumatisme fondateur, structurel.
Mais ce fait qui n'est attribuable à personne est difficilement admissible en tant que tel. Alors que le propre de la névrose est de l'attribuer aux figures, aux « êtres » qui ont participé à la constitution du sujet. Certes, les hommes et les femmes qui occupent ces places de parents peuvent plus ou moins bien introduire l'enfant à une place désirante. Il est banal de porter ces marques toute la vie durant, à ce détail près, que cela devient facilement l'alibi de la névrose. Il s'agit dans ce cas de préférer un traumatisme attribuable a quelqu'un à la confrontation avec la détresse fondatrice du désir.
Job montre ce moment de vacillation. Est-ce de la faute de Dieu, comme ses amis le poussent à le croire, et par conséquent à blasphémer? Ou bien, s'agit-il d'une question dont il ne connaît pas la réponse? C'est parce qu'il ne sait pas, c'est par ce qu'il ne sait pas, que Job sait attendre. Dans cette attente, Job perçoit que de son être il ne reste que le nom. Perception perspicace de notre condition. Puis, Dieu répond. En tant que père qui gronde l'enfant qui le défie, qui le conteste, Il lui dit : « Où étais-tu lorsque je créais le monde? » Il ne fait que rappeler le principe créateur, la semence fécondante qui définit en elle-même la puissance de l'homme, et avec elle, la sortie d'une aliénation à la figure maternelle.
On peut ainsi voir comment il y a 2500 ans l'auteur, ou les auteurs de Job ont su parler de notre condition, et d'une façon exemplaire car inaugurale. La Bible montre ce que ces hommes savaient de leur condition. Un savoir qui reste intimement lié à la religion.
Ainsi, curieusement, Job nous confronte à la déréliction. Il décrit le mouvement d'appel vers ce lieu Autre, en faisant tragiquement sentir l'absence de réponse.
Le thème de « l'honnête homme qui veut savoir pourquoi il souffre » s'était déjà posé dès les débuts du IIe millénaire en Mésopotamie et en Égypte. Bottéro[i] nous dit qu'il y a trois ou quatre oeuvres d'envergure qui traitent justement de ce problème en Mésopotamie ancienne, et qui précédent Job. Cela donne un terrain préalable à l’émergence du monothéisme, et donne la mesure de la portée de cette invention introduit.
Le texte est divisé en cinq parties. Il est fort probable que le prologue et l'épilogue, seuls en prose, n'aient constitué rien qu'à eux un conte folklorique. La manière de poser le problème et, surtout, de le résoudre, s’inscrivent dans la logique d’une « justice rétributive ».
Il est dit que Satan obtient l'accord de Dieu pour mettre à l'épreuve la fidélité de Job. Dieu l'en autorise à la seule condition de préserver sa vie. « Préserve sa vie », dit la TOB; « son âme », dit Maïmonide; « son être », dit Chouraqui... On perçoit là clairement les difficultés posées par la traduction. Il va de soi que toute la polysémie signifiante du texte original s'y perd. La psychanalyse, elle, dirait: préserve sa vie, mais pas son être. Mais cela nécessiterait un plus long développement...
Job perd ses enfants et ses biens, son épouse le pousse au blasphème. Il attrape une maladie purulente, « ma chair s'est vêtue de putréfaction, de croûte, de poussière; ma peau sidérée suppure ». Il finit exilé, confondu avec les ordures ménagères qui brulaient en bordure de la ville.
L'épilogue confirme le dogme populaire de la rétribution: il récupère deux fois ce qu'il avait perdu, et gagne en plus une très longue vie.
Il est intéressant de constater que Maïmonide situe correctement les dimensions historiques de la Bible bien avant son étude actuelle rendu possible par les rapprochements linguistiques avec les peuples voisins grâce au décryptage d'écritures et de langues du Croissant fertile. La partie plus ancienne date de l'époque des Rois (-X), l'autre, d'après l'exil en Babylone (-587). C'est-à-dire 100 ans avant Platon.
Les Judéens exilés en Babylone avaient tout perdu. Cette circonstance les amène à une remise en question du principe de la justice restitutive qui comporte l’idée de récompense de Dieu à ceux qui lui restent fidèles. Ils sont donc confrontés à une impasse.
Ainsi, l'idée d'être abandonné par Dieu trouverait son explication dans un traumatisme précis qui aurait pu mettre en cause l'invention du monothéisme lui-même. Mais, ce traumatisme a poussé l'homme à inventer une issue nouvelle face à l'expérience de la déréliction. L'exil l'oblige à forger une issue qui tienne malgré les faits réels qui viennent contredire ce qui jusqu’alors semblait aller de soi.
Mais en quoi consiste l’issue à cette impasse ? Cette réponse nous intéresse parce qu’elle est superposable à la détresse que l’analysant rencontre à certains passages de sa cure face au silence de l’analyste.
Revenons au texte de Job.
Comme il a été dit plus haut, le texte se compose de cinq parties. La première partie ( Satan défie Dieu, Job perd tout) et la cinquième (Job récupère ce qu’il a perdu) constituerait un conte très ancien qui s'appuie sur la logique restitutive qui veut que celui qui croit est récompensé).
Le cœur du texte est composé de dialogues.
Ainsi, dans la deuxième partie, Job s'entretient avec trois amis qui se moquent plus ou moins de sa fidélité à Dieu malgré les évènements. Dans la troisième, Elihou, un autre ami, lui parle de la valeur éducative de la souffrance, et introduit par là le quatrième temps : le dialogue entre Job et Dieu. La réponse de Dieu, tant attendue, apparaît comme seule réponse possible aux plaintes apparemment justifiées de Job: pourquoi m'as tu abandonné?
Dans le dialogue avec les amis (ceux qui le poussent à abandonner « son » Dieu) on remarque une double adresse de la part de Job, tantôt il parle à ses amis, tantôt à Dieu. Ceci fait qu’on peut « entendre » dans ses propos qu’il s'adresse à Dieu directement comme s’il était un semblable. Il profère des reproches directs « Tu m'immerges dans le pourrissoir » (Job 9 :31), « tu cherches mon tort » (Job 10 :6), ou indirects « [...] il achève l'intègre avec le criminel, il se moque de l'anéantissement des innocents » (Job 9 :23).
Job se plaint de sa souffrance « Oui, je tremble de tremblement; il m'atteint ».
« Ce qui m'épouvantait est survenu contre moi.
Je ne m'apaise pas, je ne me calme pas,
Je ne me repose pas: l'exaspération est venue. » (Job 3 :25,26)
« Quelle est ma force pour que je patiente?
Quelle est ma fin, pour que je prolonge mon être? » (Job 6:11)
Il supplie, il réclame :
« Sachez-le cependant, oui, Eloha m'a fait du tort.
Il m'a enfermé dans sa trappe.
Voici, je crie violence, mais pas de réponse;
J’appelle, mais pas de jugement.
Il a clôturé ma voie en impasse pour moi. » (Job 19 :6)
« Fixe pour moi une loi, un délai; souviens-toi de moi! » (Job 14 :13)
Eliphaz, l’un des amis, lui dit, entre autres: « Crie, donc! Existe-t-il, ton interlocuteur? » (Job 5 :1).
Le drame ainsi posé, la question résonne dans le vide de l'absence de réponse: y a-t-il quelqu'un au lieu de l'Autre? Et du coup, c'est son être lui même qui vacille, réduit à n’être qu’un mot, à n'être qu'un pur effet du signifiant. C'est là que la situation devient de plus en plus tendue. Job accepte de tout perdre, à condition que Dieu accepte le fait, que lui, Job, est juste. La reconnaissance devenant à la fin sa seule attente.
Ce qui constitue le « juste souffrant » c’est donc la non-réponse de Dieu, mais les propos des amis finissent par le renvoyer à la faute qu’il aurait commise pour expliquer la situation. Pour s'en défendre, le « juste souffrant » glisse vers l'orgueil, qui se prolonge dans la revendication.
Le quatrième ami, Elihou, dont le nom porte la sonorité du nom de Dieu lui-même, Eloha, sera le dernier à parler avant Dieu. Ses propos méritent d'être cités: « Pourquoi l'as tu combattu? Est-ce parce qu'il n'a pas répondu à toutes tes paroles? » (Job 33,13). Il dira aussi que Dieu transparaît au travers du malheur pour que les hommes sortent de l’orgueil.
Il en découle l'idée que, si la situation amène à ce que l'homme admette que personne ne répondra à toutes ses paroles, et que, si par là même, il arrive à tempérer son orgueil, la réponse est déjà toute trouvée.
Mais Dieu finit par répondre, et affirme d’emblée que c'est Lui le Créateur, et en décrivant Sa création, il fait entendre qu'entre Lui et Sa créature il y a un fossé infranchissable. Il impose son autorité, celle qui lui revient d'occuper le lieu Autre. Il remet Job à sa place en rappelant l'hétérotopie foncière qui les sépare. Dieu affirme Sa toute-puissance. «Où étais-tu quand j'ai fondé la Terre? Indique-le, puisque tu détiens l'omniscience!» On peut ici saisir une allusion à la scène originaire. Dieu, en tant que figure transcendée du père transforme le lien d'immédiateté qui s’impose avec la mère, celle qui serait censée répondre à « toutes » les paroles...
Se met donc en place une hétérotopie entre l'homme et Dieu, telle celle qui existe entre un homme et son père. La figure de Dieu vient valider, légitimer celle du père, en consolidant sa transcendance.
Mais cette transcendance, cette "trans" qui désigne un au-delà de la réalité dans son immédiateté, rend compte de la structure : le sujet se constitue dans son rapport au lieu de l'Autre en tant qu'au-delà de l'Autre réel qu'est la mère. Un signifiant de l'autorité, appelé signifiant maître dans l'enseignement de Lacan, met en place ce lieu de l'Autre. Rappelons que obéir vient d'oboedire en latin, "prêter l'oreille".
Mais, puisque le signifiant a comme effet l'évanescence du monde des objets, non seulement la mère, mais le sujet lui-même, doit subir l'effet de barre propre au signifiant. Le sujet se divise, la toute-puissance maternelle est remplacée par la puissance fécondante de l'homme comme cause dernière de son existence.
Le renoncement du sujet à la position d'objet (phallus imaginaire) pour la mère, socle d'un narcissisme engluant, consacre alors un signifiant sans signifié mais à portée éminemment symbolique, le phallus.
Curieusement, Bottéro, qui n’est pas psychanalyste, fait une remarque fort intéressante sur le verbe «fendre», présent dans Job et dans d'autres textes bibliques postérieurs à l'exil, et qui pour l'analyse renvoie à l'effet de la barre. Il dit que ce terme proviendrait de la tradition babylonienne, du partage en deux de la déesse Tiamat, divinité maternelle antérieure au monothéisme.
Tiamat est une divinité mésopotamienne. Dans la mythologie babylonienne, Tiamat personnifie les eaux salées des océans où règne le chaos. Son nom pourrait provenir du summérien: ti (vie) et ama (mère). Elle est aussi et avant tout la mère de tout ce qui existe, incluant aussi les dieux eux-mêmes. Son époux est Apsû, la personnification des abimes d'eau douce qui gisent sous la terre. De leur union, de l'eau salée de la mer et de l'eau douce des abimes, naissent les deux premiers dieux. Dans le récit épique de la création écrit vers la fin du IIIe millénaire av. J.-C., leurs descendants commencèrent à irriter Tiamat et Apsu qui décidèrent de détruire leur progéniture. L'un des enfants, lorsqu'il découvrit leur stratagème, entreprit de tuer Apsu pendant son sommeil. Tiamat tomba dans une rage incontrôlable quand elle apprit la mort de son mari et voulut le venger. Elle créa une armée de créatures monstrueuses dirigées par son nouvel époux Kingu, qui était aussi son fils. Par la suite, Tiamat fut défaite par le jeune dieu Marduk qui était venu au monde dans les abimes de la mer d'eau douce. Marduk fendit son corps en deux : de son torse et sa tête il créa les cieux, de ses jambes et membres inférieurs il créa la terre. De Tiamat naquit l'eau venue en nuages et ses larmes devinrent la source du Tigre et de l'Euphrate. Kingu périt lui aussi, et de son sang, Marduk créa les premiers hommes. "L'abîme" (en Hébreu "tehom") au tout début de la Genèse est un terme dérivé de Tiamat. (Extrait de Wikipedia)
On voit ainsi à l'oeuvre un nouage entre différents registres. Des récits rendent compte d'une façon plus ou moins imaginaire de la structure qui nous gouverne. C'est une raison de plus pour explorer le lien qui unit et sépare la religion et la psychanalyse.
Bibliographie
Bottéro, Jean, Naissance de Dieu, Gallimard, 1986.
Bottéro, Jean, Mésopotamie, L’écriture, la raison et les dieux, Gallimard, 1987.
TOB, Traduction Oecuménique de la Bible, Le Cerf, 1991.
Chouraqui André, La Bible, Desclée de Brouwer, 1985.
La Bible Annotée, AT5, PERLE, 1982.
L'incomplétude de l'Autre dans le séminaire du Désir et son interprétation, texte de V. Hasenbalg
Sur l'incomplétude de lAutre dans le graphe du désir
Sur l'incomplétude de l'Autre dans le séminaire du Désir et son interprétation de Jacques Lacan
Virginia Hasenbalg-Corabianu
S(
), le signifiant du manque dans l’Autre, est un mathème que Lacan posera pour la première fois en tant que tel dans le graphe du désir (séminaire Formations de l’inconscient). L’année suivante, dans le séminaire « Le désir et son interprétation » il y revient. Un « parcours » y est décrit alors sur les conditions structurelles pour qu’un sujet accède et assume s’il le veut, s’il le peut, ce qu’il en est de cette l’incomplétude de l’Autre, et accède par là à une position désirante avec l'accès à l’objet par le biais du fantasme.
Ce bouclage n'est pas dû à une dernière symbolisation à l’origine d’un ordre nouveau, ni à une maîtrise renouvelée non plus, mais plutôt à appréhension symbolique de la relation spéculaire concomitante à la mise en place d’une subjectivité qui porte la marque du refoulement.
L'enjeu est celui de l'apparition d'un sujet désirant, homme ou femme.
Comment Lacan présente-il cette traversée qui conditionne l’inscription du S de A barré? Qu’est-ce qu’on peut lire dans ce séminaire qui puisse nous éclairer sur la façon dont Lacan articule ce qu’il en est de la barre sur l'Autre ? Quels sont les conditions, qu’est-ce qui la détermine ?
Lacan procède avec plusieurs données simultanément. Comme dans une cure, il tresse plusieurs cordes.
C'est dans le graphe du désir qu'apparaît pour la première fois dans son enseignement le S(
). On peut donc se demander comment l’articule-t-il aux deux temps préalables de la construction du graphe, celui de l’Autre non-barré de la toute-puissance propre au lieu de l’Autre « Réel » (la mère comme lieu détenteur du trésor des signifiants pris dans sa synchronie comme totalité) et celui du signifiant de l’Autre non barré, qui donnerait consistance à l'effroi du Che vuoi?, ou angoisse du sujet face à l’énigme du désir de l’Autre.
Le tressage pourrait se résumer ainsi: la confrontation au désir de l'Autre est un préalable pour l'accès au désir. Ce que nous dit Lacan c'est que le sujet y fait l’expérience de la Hilflösigkeit, de la détresse, qu'il appelle douleur d'exister. Elle est posée comme concomitante au dit frayage. Un dernier bastion de l'être devient possible dans l'existence du sujet, celui de l'énonciation, et c'est justement là qu'il se trouvera élidé, divisé, mais désirant.
Il m'a semblé opportun d'interroger le texte sur l'apparition de la barre dans l'Autre.
Le point sur lequel Lacan insiste est celui de la douleur d’exister, et il prendra appui sur un cas de Freud pour l'expliciter.
Après avoir accompagné son père dans l’agonie jusqu’à la mort, ce patient fait, à plusieurs reprises, un même rêve : il rêve que son père était vivant et une profonde douleur le saisit à chaque fois à l’idée qu'il était mort. Or, le récit du rêve continue avec cette phrase énigmatique : il était mort, mais il ne le savait pas.
Le rêve proprement dit est une image, celle du père vivant. Cela produit chez le patient un "fantasme de rêve", c'est ainsi que le nomme Lacan: mon père était mort mais il ne le savait pas. C'est cette dernière proposition qui permet la décharge de l’affect : le patient ressent de la douleur, douleur qui prend une signification énigmatique. Si l’affect-douleur ne se comprend pas c'est parce qu'il a subi un déplacement, qu'il s'agira de déchiffrer.
Freud interpréte ce rêve au patient, en ajoutant une phrase: mon père était mort mais il ne savait pas qu’il était mort selon mon vœux, selon le vœux du patient. En ajoutant « selon son vœu » Freud introduit la signification oedipienne. Le père était mort selon le vœu du fils, et c'est ce que le père ne savait pas. La douleur serait ici celle qui est à épargner au père, qui serait peiné d’apprendre qu’il serait mort selon le voeu du fils.
Lacan, à son tour, va revenir sur la question de la douleur attribuée au père. Contrairement à Freud, il va l’attribuer au sujet de l’énonciation lui-même, le rêveur. La vrai douleur, si l’on peut dire, c’est l’effroi du rêveur devant sa propre mort à lui, et c’est en prenant appui sur un dernier triomphe imaginable dans sa rivalité au père, qu’elle, la douleur, trouvera la voie pour sa décharge, tout en permettant au sujet de continuer à en méconnaître l’enjeu.
On voir ainsi que la question de la rivalité au père, le complexe d’Œdipe classique, n’est pas le dernier mot de Lacan, tout en restant un passage obligé pour l’accès au désir. Mais ce n’est pas le dernier mot.
Comment déploie-t-il la suite?
L’Œdipe s’épuise dans une dernière rivalité au père : l'image du père lui sert d’appui fantasmatique pour affirmer un triomphe sur lui. Ce fantasme du rêve permet au patient de continuer à se tenir à l’écart de la détresse face à la mort, tout en l’éprouvant. La douleur que le patient éprouve est rendue possible grâce à une image, celle du père dans le rêve. Or, cette image est une représentation substitutive qui permet l’émergence d’un affect qui est un affect du sujet face à la mort, sa détresse à lui face au maître absolu qu’est la mort, au moment même où, avec la mort du père, il perd le dernier bastion que l’en protégeait.
La notion de représentation substitutive est de Freud : l'affect peut trouver ainsi une voie pour sa décharge grâce elle. Elle permet au sujet de ressentir une douleur qui sans elle ne verrait pas le jour.
Il peut arriver qu’une motion d’affect ou sentiment soit perçue mais méconnue. Son propre représentant ayant été refoulé, elle a été contrainte de se rattacher à une autre représentation et elle est tenue par la conscience pour la manifestation de cette dernière. Quand nous rétablissons la connexion exacte, nous appelons « inconsciente » la motion d’affect originaire, bien que son affect n’ait jamais été inconscient et que seule sa représentation ait succombé au refoulement (L’inconscient, S. Freud).
Si l’affect part directement de l’inconscient, il a toujours un caractère d’angoisse - angoisse contre laquelle tous les affects « refoulés » sont échangés. Mais il arrive aussi, fréquemment, que la motion pulsionnelle doive attendre jusqu’à ce qu’elle trouve une représentation substitutive (…) Un affect ne se produit pas tant que n’a pas réussi la percée qui lui donne une nouvelle façon d’être représenté dans le système Cs.
En situant le rêve dans un contexte oedipien, Freud situe la douleur ressentie et donc nommée par le patient, comme étant celle du père, meurtri par le vœu de mort de son fils.
L'image du père (qui ne sait qu'il est mort) dans le rêve est donc un image qui se substitue au sujet.
Pour Lacan, il ne le savait pas (qu’il était mort), attribué au père par Freud, désigne le sujet de l’énonciation lui-même, à la troisième personne, le rêveur: il avoue sa propre douleur tout en la méconnaissant, puisqu’il la projette sur le père.
La troisième personne permet au sujet d’attribuer à l’autre une douleur qui est la sienne. Le sujet de l’énoncé c’est le père : lui, il ne savait pas qu’il était mort. Le sujet de l’énonciation c'est le sujet.
L’accès à la vraie cause de la douleur d’exister, et son assomption, dépend du point où le sujet se trouve dans son analyse, nous dit Lacan.
L’image du père dans le rêve fonctionne ainsi comme objet du fantasme, et elle sert au sujet à continuer à ignorer ce qu’il sait déjà : qu’avec la mort du père disparaît la dernière protection qu'il constituait devant la mort.
Cette douleur d’exister, qui dans le cas de ce patient est voilée, refoulée, est décrite par Lacan comme le moment où le sujet se reconnaît exister sans qu’il y ait du désir pour lui donner sens. C’est sur le postulat logique d’une existence sans désir que Lacan va jusqu’à dire qu’il y en a qui sont morts déjà sans le savoir. Ceux qui s’accommodent bien dans l’ombre d’une vie sans désir …
Autrement dit, se savoir vivant nécessite de s’instituer comme désirant: ce serait l’autre option que propose Lacan. Il s’agit d’affronter ce qui se présente comme l’énigme du désir de l’Autre parce qu’il est la source même de mon propre désir.
La seule issue à la détresse face à la douleur d’exister, la Hilflosigkeit qui caractérise l’institution d’un sujet désirant relève, poursuit Lacan, d’une rectification de sa position dans la relation spéculaire.
Il fait ici allusion au schéma optique et à la nécessité de la mise en jeu de l’Idéal du Moi pour l’appréhension symbolique de l’image de l’autre. Dans notre cas l’image du père fonctionne comme en court circuit.
La mise en suspens du Che Vuoi ? et la détresse qui lui est propre peut trouver ainsi un autre frayage dans la mise en place du fantasme. C’est l’acuité d’un instant rempli de détresse où le sujet se sait exister avant de désirer, où il se voit avoir tout perdu et subsister pour en témoigner. La religion imaginarise ce moment structurel avec Job et le Christ: celui qui dans l’Autre me rassure dans mon existence « m’a abandonné ». La religion fait de ce temps logique un vécu soutenu par quelqu’un qui retrouve le temps d’après la confirmation que cet Un dans l'Autre est bien là malgré tout. Contrairement à la cure analytique.
Lacan situe alors la mort du père aimé du patient comme une confrontation du sujet à sa propre mort. L’issue n’est pas la croyance mais la nécessaire et suffisante prise en compte de ce qui nous détermine: un instant où le sujet est aboli, confronté à l'existence, avant que le désir puisse s'appuyer sur un objet apte au fantasme.
Autrement dit, il s'agit de l'abolition du sujet et sa réapparition divisé, sous la forme de cette troisième personne, et en même temps, le surgissement et l'appui trouvé grâce à l'objet.
Il n'est pas étonnant que Lacan commente à ce moment le texte de Freud, Un enfant est battu. L'expression on bat un enfant, du texte de Freud, montre bien comment le "je" comme sujet de la phrase est effacé et remplacé par le "on". L’expression « je suis battu par le père » est introuvable dans les propos du patient, elle ne peut qu'être déduite. Autrement dit, dans la cure, lorsque le sujet parle de lui en parlant de n’importe quoi d’autre que lui. Et il ne fait que ça.
Revenons donc au départ:
Il y a au départ un grand Autre réel comme lieu du code dans le premier étage du graphe du désir à droite. Il représente le trésor des signifiants dans sa synchronie.
L’enfant s’adresse à un sujet qu’il sait parlant, qu’il a vu parlant, qui l’a pénétré de rapports depuis le début de son éveil à la lumière du jour.
C’est avec lui qui se constitue le premier message où le sujet reçoit le premier seing de la relation à l’Autre. Il en résulte en plus, au bout, la première réalisation d’un Idéal.
Lacan insiste sur le fait que cet étage n’est pas une étape à dépasser, que, s’agissant de structure, on n’est pas dans un stade à dépasser. Tout au contraire, puisque c’est à ce premier étage que Lacan revient pour situer la deuxième topique freudienne, après avoir construit l’ensemble du graphe. C’est-à-dire qu’il y a au départ une identification à cet Autre réel, qui se présente à la perception de celui qui ne parle pas encore mais qui est en quelque sorte parlé par lui, Autre réel perçu comme tout-puissant. La toute-puissance découlant donc de la perception de la langue dans sa synchronie. L’omnipotence dont il s’agit c’est celle de l’Autre en tant qu’il dispose de la somme des signifiants.
Mais ce n'est plus le cas dans la deuxième ligne, dont l’enjeu est que le sujet assume l’acte de parler.
La mise en place de cette deuxième ligne est amenée par Lacan en deux temps:
- Le premier est un mise en suspens. Parler implique se confronter au Che vuoi? La question du désir est posée ici comme étant le désir de l'Autre. Lacan écrit: signifiant du grand Autre. Comme ça, pas barré.
- le deuxième est une résolution: Le signifiant en question devient le signifiant de l'Autre barré.
C'est alors que Lacan nous dit que le discours du deuxième étage est le discours de l’Autre, et ce discours de l’Autre, c’est le discours des parents, destiné à devenir l’inconscient du sujet.
Le deuxième étage reprend les principes de code et de message. Il est maintenant question de l’acte de parler.
À ce niveau, le code est donné par quelque chose qui n’est pas le trèsor de tous les signifiants qui sont susceptibles de venir se présentifier dans la demande primitive, mais c'est un code pulsionnel, le code pulsionnel d'un sujet, c'est-à-dire un certain rapport d'un sujet à la demande en tant qu'il est marqué, lui, le sujet, par ses avatars. Ce sont les formes orales ou anales de l’articulation signifiante effectivement produite.
Le message au niveau de la deuxième ligne, on le symbolise par un signifiant, un signifiant de l’Autre, puisque c’est au niveau de l’Autre que la question est posée, d’un Autre manquant, ce qui est un élément problématique.
Il apparaît ici la notion d’incomplétude de l’Autre. Et elle vient aussitôt associée à l’idée que le sujet ne sait pas : est-ce que le sujet sait ce qu’il fait en parlant ? Il ne le sait pas, mais il y a un signifiant qui est affecté à désigner les rapports du sujet au signifiant, le phallus. Il ne peut avoir la réponse parce que la réponse c’est le rapport du sujet avec le signifiant. Et s’il l’articule, dans toute la mesure où il articule cette réponse, le sujet s’anéantit et disparaît. C’est justement ce qui fait que la seule chose qu’il puisse ressentir c’est la castration.
Là où le sujet se confronte au désir de l’Autre, le phallus c’est la réponse. Mais si le sujet articule cette réponse, il s’anéantit. Et un ressenti apparaît : la castration.
Il y a quelque part nécessairement, du fait que le signifiant se redouble, c’est-à-dire, qu’il est appelé à la fonction de se signifier lui-même (double boucle ou huit intérieur), la production d’un champ qui est d’exclusion, par quoi le sujet est rejeté dans le champ extérieur.
Le phallus dans sa fonction radicale est seul signifiant, mais, quoi qu’il puisse se signifier lui-même, il est innommable comme tel. S’il est dans l’ordre du signifiant, car c’est un signifiant et rien d’autre, il peut être posé sans différer de lui-même. Comment le concevoir intuitivement ? Disons qu’il est le seul nom qui abolisse toutes les autres nominations.
À la question « Che vuoi? » la réponse c’est « le désirant », la réponse qui ne désigne pas le qui de « qui veut? », mais la réponse de l’objet. Ce que je veux dans le fantasme détermine l’objet d’où le désirant qu’il contient doit s’avouer comme désirant.
L’élision du sujet avec le désir de l’Autre, qui est son propre désir, le convoque à la place de désirant. Pas d’autre signe du sujet que son abolition : S barré.
Il y a dans le rapport du sujet au signifiant une impasse essentielle, puisqu’il y a cette élision subjective dont parle Lacan. Mais cette impasse s’avère être une impasse féconde puisqu’elle s’ouvre sur l’engagement du désir.
Sous l’effet du signifiant phallique, le désir de l’Autre ne peut que le renvoyer à son propre désir. En tant que désirant il trouvera dans l’objet du désir une image, un imaginaire traité symboliquement avec quoi voiler le trou. La Hilfsoligkeit ou détresse, dans la confrontation avec le désir de l’Autre ne peut frayer une issue qu'à partir de la castration, qui veut dire détachement et perte de l’objet partiel qui était l’enjeu de la demande de la mère.
Si cet objet partiel demeure retenu, c’est parce qu’il répond à la question de l’être du sujet : il le refuse à l’Autre. Il y a confusion entre demande anale et castration. Comme la cassette de l’avare.
La métaphore anale désigne le choix pour le sujet : ou bien il retient l’objet, et dans ce cas, son être même sera rabaissé à l’objet anal, ou bien, il le lâche pour l’Autre, ce qui lui vaudra un retour assuré sous les espèces de l’objet a, objet du désir.
C’est l’objet qui répondra alors à la question de son être, mais dans l’imaginaire symbolisé du fantasme, par la cession de ce qu’il signifiait narcissiquement, lui le sujet, pour l’Autre maternel.
De cet enjeu ne restent que les signifiants inscrits dans l’inconscient.
En tout cas, l’objet du désir ne se constitue pas à partir de cet Autre à contenter, mais de la partie de son « être » à laquelle le sujet a renoncé pour se mettre en accord avec la loi.
Il importe qu’il s’inscrive ici une perte réelle, nécessaire pour que, élidé, il ait accès à la norme mâle.
Dans Subversion du sujet et dialectique du désir , Lacan reprend le graphe et le commentaire du rêve du père mort, et en particulier cette notion d’élision subjective en rapport avec le refoulement et l’inconscient.
Il y dit : Là où c’était… (en faisant allusion au Wo es war) usons de la faveur qu’il nous offre d’un imparfait distinct. Là où c’était à l’instant même, là où c’était pour un peu, entre cette extinction qui luit encore et l’éclosion qui achoppe, Je peux venir à l’être, de disparaître de mon dit.
Énonciation qui se dénonce, énoncé qui se renonce, ignorance qui se dissipe, occasion qui se perd… Qu’est-ce qui reste ici sinon la trace de ce qu’il faut bien qui soit pour choir de l’être ?
Si le phallus comme signifiant a une place, c’est celle très précisément de suppléer au point, à ce niveau précis où dans l’Autre disparaît la signifiance : l’Autre est constitué par ceci qu’il y a quelque part un signifiant manquant. D’où la valeur privilégiée de ce signifiant qu’on peut écrire sans doute, mais qu’on ne peut écrire qu’entre parenthèses, en disant bien justement ceci : c’est qu’il est le signifiant du point où le signifiant manque S(
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Révision de l'esthétique transcendantale à travers la topologie, Elie Doumit
Mathinées lacaniennes
29 JANVIER 2011
REVISION DE L’ESTHETIQUE TRANSCENDANTALE A TRAVERS LA TOPOLOGIE
ELIE DOUMIT
Henri Cesbron Lavau : Son sujet, ce matin, c'est Révision de l'esthétique transcendantale, chez Lacan, à travers la topologie. Elie, c’est à toi.
Elie Doumit : Merci Henri ! Cette expression, concernant l’esthétique de Kant, on la trouve chez Lacan, à la fois dans les Ecrits, dans les Séminaires, et L'Etourdit. Lacan en parle surtout quand il aborde la question de la topologie. Il parle alors de la topologie de Kant, pour montrer son insuffisance. Ce qui m'a amené à vous parler de cela, c'est que Lacan, quand il évoque dans l’Etourdit l’esthétique transcendantal de Kant, il emploie, pour qualifier cette esthétique l’adjectif transcendant. S’agit-il d’une coquille ou d’un mésusage ?
Je ne me souviens pas, à ma première lecture jadis de l’Etourdit, avoir remarqué cette coquille jusqu’à ce que, dans un groupe de travail, un collègue avisé me demandât ce que je pensais de la critique que fait Lacan, dans l’Etourdit, de l’Esthétique transcendantale de Kant.
C’est donc en reprenant la lecture de ce texte et arrivé à la page 36 de la revue Silicet 4, je tombe sur ce passage où Lacan qualifie « d’inerte la topologie à quoi Kant a donné corps de son propre établissement, celui du bourgeois qui ne peut imaginer que de la transcendance, l’Esthétique comme la Dialectique ».
J’ai lu plusieurs fois ce passage, avant que mon regard ne se fige sur le terme de transcendance, par lequel Lacan semble qualifier l’Esthétique de Kant. Transcendance donc, au lieu de transcendantale ! Ce qui n’est pas la même chose pour Kant, dont on sait combien, dans son introduction à la deuxième édition de la Critique de la Raison Pure (CRP), il met en garde contre la confusion de ces deux termes.
Dès lors, s’agit-il d’un lapsus calami, dans le texte lacanien, ou tout simplement de ce que d’aucuns considèrent comme une erreur ? Lacan ne s’est-il pas mépris sur le texte kantien ? Ne nous engouffrons pas dans cette voie qui risque de nous faire oublier l’essentiel de la critique lacanienne. Car il s’agit de savoir pourquoi et comment la topologie lacanienne entend-elle se différencier de la topologie de Kant, voire la renverser.
Pour ce faire, il nous faut d’abord examiner en quoi consiste l’objet de cette Esthétique dans la CRP, ouvrage consacré pour une grande part à établir une théorie de la connaissance différente des théories classiques que Kant entend réfuter. A cet égard, il faut se rappeler ce qu’était l’état de la science à l’époque de Kant. Kant est l’héritier de la réalisation de la physique newtonienne, dont il entend rendre compte. La physique newtonienne devait induire un nouveau questionnement : tandis que Descartes se demande si la science est possible, Kant se demande plutôt comment elle est possible, puisqu’elle existe déjà. C’est-à-dire, qu’est-ce qui fonde l’objectivité de la connaissance scientifique ? Il part donc de la question comment les jugements mathématiques sont-ils possibles ? Pour y répondre, il cherche à se démarquer de ce qu’il considère comme deux sortes de dogmatismes : un empirisme dogmatique qui est impuissant à rendre compte du caractère nécessaire des jugements mathématiques et un rationalisme dogmatique qui réduit l’activité des énonces mathématiques au seul entendement logique et qui de ce fait ne peut assurer l’accord des mathématiques avec les données de l’expérience. Autrement dit Kant, contrairement à l’empirisme, ne part pas de l’expérience, puisqu’il lui faut précisément montrer comment l’expérience est possible. Mais il ne part pas non plus de l’entendement, car celui-ci, ne considère que les seuls rapports logiques d’identité et de non contradiction, lesquels ne s’appliquent qu’au domaine du possible. Il y a, dit Kant, dans les jugements mathématiques, quelque chose d’irréductible aussi bien à l’expérience qu’à l’entendement. Kant rapporte ce quelque chose à ce qu’il appelle la sensibilité, laquelle comporte deux formes a priori de l’intuition sensible : ce sont l’espace et le temps. Dire formes a priori de la sensibilité, signifie qu’elles ne proviennent pas de l’expérience, mais ne relèvent pas non plus de l’entendement. C’est l’élément intuitif tiers qui met en rapport les deux autres. C’est par là que Kant entend expliquer la nature des jugements mathématiques. Prenons par exemple le jugement : « la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits ». Pour le rationalisme classique (Leibniz), ce jugement est considéré comme un jugement analytique, (où le prédicat : « égal deux droits » est logiquement inclus dans le sujet : « triangle »). Pour Kant, il s’agit plutôt d’un jugement synthétique a priori, où le prédicat, loin d’être logiquement inclus dans le sujet « triangle », apporte une connaissance supplémentaire au sujet. Pour simplifier, disons que le jugement mathématique, pour Kant, procède par construction à partir d’une représentation a priori de l’intuition sensible. C’est de là d’ailleurs qu’est né, dans l’histoire des mathématiques, le courant intuitionniste avec le caractère constructiviste en mathématique. Mais laissons cela… et revenons à nos deux formes de la sensibilité que sont l’espace et le temps. On voit qu’ainsi conçus, ils ne sont pas des concepts discursifs. Ce ne sont pas non plus des choses en soi, ni des concepts empiriques qu’on abstrait de l’expérience, puisqu’au contraire, ce n’est que par la représentation de l’espace que nous pouvons nous représenter les choses comme placées extérieurement dans des lieux différents. Il en est de même du temps : nous ne percevons rien que nous ne placions dans la durée qui présuppose le temps comme forme a priori du sens intime. A cet égard, l’espace et le temps constituent les conditions de possibilité de toute expérience, les conditions pour recevoir le donné, le divers avant de le soumettre au principe de l’entendement pour être pensé. Ainsi, comme formes a priori de la sensibilité, l’espace et le temps s’imposent nécessairement aux sensations sans être eux-mêmes des sensations. Pour qu’un objet soit perceptible, il faut qu’il passe par les moules de la sensibilité, c’est-à-dire qu’il soit situé dans un espace et inscrit dans le temps. Je m’en tiendrai par la suite à la seule intuition spatiale.
Une remarque s’impose : on pourrait se demander si le pouvoir structurant qui est ainsi mis en œuvre, par ces formes, ne relève pas d’une quelconque théorie psychologique des stades. Kant met en garde précisément contre la confusion facile qu’on pourrait faire entre les questions d’analyse transcendantale et les questions de genèse empirique. Reconnaître l’a priorité d’une structure ne signifie pas qu’elle relève d’un développement psychologique.
A vrai dire, ce que Kant introduit, c’est qu’en mathématique, il n’y a pas que du possible, du non contradictoire. Les jugements mathématiques comportent donc cet élément intuitif, extra logique, qui relève d’une dimension de l’esprit qui n’est pas l’entendement. Leur caractère intuitif indique que l’objet mathématique est limité à ce qui peut être construit et que donc, la vérité des mathématiques ne se réduit pas à un simple développement non contradictoire. Cette construction dans l’intuition sensible met, de ce fait, une limite au prétendu pouvoir du possible et fournit aux concepts un contenu objectif, une réalité objective, ce qui permet précisément de constituer une véritable physique mathématique.
Reste à voir en quel sens le caractère transcendantal de l’espace et du temps se différencie des conceptions newtonienne et leibnizienne. En tant que formes de la sensibilité l’espace et le temps ne sauraient être pour Kant des substances transcendante, immuables, contenant tout le réel, ni à l’instar de Newton, des attributs éternels et infinis, d’une substance elle-même éternelle et infinie qu’est Dieu. Kant s’oppose d’autre part à Leibniz, qui considère l’espace et le temps comme des représentations en nous de la raison divine, comme des relations fondées dans l’entendement divin… Rien donc qui puisse laisser supposer chez Kant une quelconque transcendance concernant l’espace et le temps, puisqu’il ne les rapporte ni à des réalités extérieures absolues, ni à une quelconque pensée divine, mais pour ainsi dire, à la seule « pensée humaine ». Ce qui revient à dire qu’affirmer l’apriorité de l’espace ne signifie pas affirmer sa réalité absolue comme substance. Son être est d’ordre idéal, mais cette idéalité est transcendantale au sens qu’elle relève de notre manière structurale de percevoir et de concevoir les choses.
Le problème est que cette construction dans l’intuition sensible, qui vise à fonder la nécessité mathématique, n’est valable selon Kant que pour l’espace euclidien. C’est là qu’est le hic. Pourquoi cette limitation à l’espace euclidien ? On sait que pour Leibniz, l’espace euclidien est le seul espace possible, pour tous les mondes possibles et ceci du fait même que cet espace à trois dimensions est pensé par Dieu sans contradiction, autrement dit la géométrie euclidienne serait la seule géométrie non contradictoire possible, puisque les propriétés de cet espace sont considérées comme logiquement nécessaires. Kant met en doute une telle nécessité et estime que des géométries à plus de trois dimensions sont logiquement possibles ; il aurait admis sans doute les géométries non euclidiennes, mais seulement au titre de géométries non contradictoires, c’est-à-dire des géométries qui ne seraient que possibles, mais non pas réelles, puisqu’elles ne seraient pas construites dans l’intuition et ne pourraient donc servir de support à une science physique.
L’erreur de Kant est de s’en tenir à l’espace euclidien que suppose la théorie newtonienne et dont la géométrie euclidienne en est l’étoffe. C’est que la notion d’une intuition sensible a priori, bien qu’originale est en même temps la plus paradoxale et la plus fragile du système kantien. Puisque Kant la fait reposer sur la consistance de la géométrie euclidienne et de l’arithmétique. Prudence kantienne, mais nourrie à cette époque par l’illusion que la science ne sera jamais dépassée, parce qu’elle est parvenue à son état de perfection. Prudence battue en brèche par un développement scientifique dans lequel notre conception de l’espace s’est trouvée modifié de fond en comble.
Est-ce à cause de cela que Lacan qualifie d’inepte cette Esthétique de Kant ? Elle est inepte dit Lacan, parce qu’elle ne prend corps que de sa condition de bourgeois, qui veut être traité en maître tout en refusant de risquer sa vie et donc « qui ne peut imaginer que de la transcendance, l’esthétique comme la dialectique ». Pour saisir ce qu’il en est de cette condition de bourgeois, il faut se rapporter, comme Lacan, à la confrontation de Kant avec Swedenborg. Où Kant se mettrait hors du coup pour traiter le sens d’un point de vue extérieur, c'est-à-dire transcendant, comme on le verra plus loin. Que la topologie kantienne soit inepte, nous n’en disconvenons pas, mais il nous semble que le verdict de Lacan tient à un glissement : il impute à Kant la transcendance là où ce dernier spécifie bien qu’il s’agit de transcendantal, c’est-à-dire de condition de possibilité de l’expérience, alors que le transcendant est au contraire ce qui est situé en dehors de toute expérience (par exemple l’indicible dont peut profiter le bourgeois).
Lacan se méprendrait-il sur la démarche transcendantale de Kant en la comprenant comme transcendance ? Doit-on comprendre alors que la révision de l’Esthétique de Kant par Lacan consisterait à la dégager du carcan de la transcendance ? Mais pour la situer où ? Dans une immanence ? Dans l’humain ? Mais quoi dans l’humain ? Le glissement que fait Lacan du transcendantal au transcendant, qu’en fait-on ? Ce qui doit retenir notre attention, c’est que ce glissement n’enlève rien à ce que Lacan fait valoir dans sa critique de la topologie kantienne. Car celle-ci, malgré l’intérêt que l’on peut avoir pour l’intuition sensible, s’avère n’être qu’une topologie sphérique, c’est-à-dire la topologie d’une géométrie rigide qui n’a pas tenue devant les progrès de la science, surtout à partir du moment où on a inventé la géométrie dite qualitative, science pure des relations de positions et où on a abandonné les propriétés métriques (grandeur-mesure) au profit des propriétés qualitatives de voisinage qui sont conservées après une transformation continue sans déchirure. Nous avons pour l’illustrer, l’idée d’une géométrie du caoutchouc, où une tasse de café est équivalente à une bouée de sauvetage : les deux sont des tores. Evidemment, ces propriétés qualitatives sont formalisables. Comportent-elles un élément intuitif au sens de Kant ? Elles sont algébrisables, mais jusqu’à quel point ? Car il faut bien reconnaître que l’algébrisation n’a pas épuisé les caractéristiques des chaînes borroméennes. On n’a pas trouvé un algorithme général de leur engendrement… Tout ceci pour dire que pour Lacan, le savoir inconscient est topologique, c'est-à-dire qu’il ne tient que de la proximité, du voisinage, non de l’ordre, et cela suffit pour justifier l’idée d’une révision, voire d’un renversement, de l’esthétique transcendantale, et donc pour passer d’une topologie sphérique fondée sur la suture, à une topologie a-sphérique, propre au discours psychanalytique. Contrairement à la topologie du philosophe (je dis philosophe pour autant que la position du philosophe s’affirme d’une vérité qui serait adéquate au réel), la topologie psychanalytique se développe en mettant en évidence ce qui est au-delà des significations, à savoir l’ab-sence, ce qui implique une interprétation qui ne relève pas de l’universalité du concept, mais de ce qu’il faut bien appeler l’exception d’un dire.
Ainsi, à la topologie du philosophe, à l’apriori de l’intuition sensible, Lacan fait valoir la structure de l’inconscient, en tant que l’espace fait partie de l’inconscient structuré comme un langage (Encore p. 122). D’où cette formule qui évoque ce « n’espace », où nous amène le discours mathématique et qui nécessite, aussi bien, une révision de l’esthétique transcendantale (Etourdit p.28). Si chez Kant l’espace, comme forme pure de la sensibilité, est requis pour fonder les mathématiques, comme science apodictique et nécessaire, Lacan invite à un renversement de cette perspective, puisqu’il s’agit au contraire pour lui de fonder l’espace sur le discours mathématique. Le discours mathématique fait litière à l’espace, il fait « dit-mention », non pas parce qu’il renvoie à un espace à n dimensions, car là on reste dans les coordonnées cartésiennes, mais à cause du fait que ses objets, dits pathologiques (bande de Moëbius, nœuds borroméens), conditionnent l’étoffe même de l’espace. Loin d’être considérés comme des objets plus ou moins normés, par les coordonnées géométriques, ce sont eux qui constituent pour ainsi les normes, c’est-à-dire qui structurent l’espace. Ceci nous amène, en court-circuit, à la question du coinçage dans le nœud borroméen, coinçage grâce à quoi Lacan donne corps à la définition du point, lequel point est considéré dans la géométrie euclidienne comme ayant une dimension zéro, comme ce qui n’existe pas. C’est peut-être ce qui justifie l’affirmation de Lacan, que la géométrie euclidienne concerne expressément les anges, les purs esprits : elle oublie que c’est une géométrie de la scie et des tailleurs de pierres (Encore p.119). Il s’agit donc de donner corps à ce point, conçu comme croisement de deux droites, deux cordes qui glissent l’une sur l’autre indéfiniment. Lacan, comme on sait propose un coinçage où il faut trois cordes pour arrêter le glissement, sans que le point soit nulle part localisable. Qu’en résulte-t-il ? Je viens de dire que l’algébrisation n’a pas épuisé les caractéristiques des chaînes borroméennes, qu’on n’a pas trouvé un algorithme général de leur engendrement. Faut-il se demander pourquoi ? Si, comme le dit Lacan, la topologie n’est pas un modèle, n’est pas une analogie, une métaphore de la structure, mais qu’elle est la structure même, comment apprécier dès-lors le statut des différents dessins auxquels on a pratiquement recours ? Lacan disait parfois, que les dessins servaient aussi à se faire entendre de son public, ce qui n’exclut nullement que la topologie avec dessins puisse mettre en jeu d’autres caractéristiques, ou registres, comme par exemple le fait de considérer le dessin comme un écrit. Certes, on peut tenir ces dessins pour de l’imaginaire, mais c’est un imaginaire qui n’est pas à situer, comme on peut vite le constater, du côté de l’évidence et de la clarté, mais du côté de l’évidemment. Ce sont des dessins qui sont revêches à l’intuition sensible de Kant. En somme, si l’algébrisation échoue dans son projet de généralisation, c’est qu’il y a peut-être quelque chose qui y résiste et qui fait preuve de butée. Je dirais que l’algébrisation échoue parce qu’elle n’arrive pas à réduire à un point dimension-0 une corde qui passe sur elle-même.
Merci de votre attention.
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Henri Cesbron Lavau : Merci beaucoup, Élie, de cet exposé très riche, qui appelle plusieurs remarques, plusieurs questions.
Je dirais qu'à propos du point et de la droite, on a quelque chose qui est un peu analogue à la définition que Lacan donne du signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant. C'est-à-dire que la définition du signifiant présuppose le signifiant. Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. Donc ça suppose qu'on connaisse déjà le signifiant pour pouvoir le définir. Or il se trouve que, pour la droite, on a aussi ce problème-là. Car comment les mathématiciens définissent la droite, sinon comme une collection de points, et donc cette collection de points, si c’est elle, la droite, prise par trois, qui doit définir le point, eh bien comment ce point qui est défini par une collection de points n'apparaît pas là comme quelque chose qui présuppose déjà d’exister ? Il y a une espèce de boucle, là.
Si je comprends bien ce que tu nous as dit, je trouve très intéressante cette remarque sur le transcendantal et le transcendant, c’est une lecture tout à fait passionnante de L’Etourdit. Au fond, si j'ai bien compris ce que Lacan reproche à Kant, c'est de ne pas être assez kantien, c'est-à-dire qu’il lui reproche d'être mais suite à une forme d'incompréhension
Elie Doumit : C'est ce que j'ai essayé de démêler, mais en marchant sur des oeufs
Henri Cesbron Lavau : Alors ce que j'aurais aimé comme développement et c'est une question que j'ai trouvé très intéressante…
Elie Doumit : le reproche que Lacan lui fait, ce n’est pas tellement de ne pas être assez kantien, mais de ne pas être un kantien corrigé et révisé par Lacan ; c’est-à-dire que ce qui manquerait à Kant, c'est de supposer la structure de l'inconscient au fondement de ses intuitions sensibles. C'est ça qui serait transcendantal, si je puis dire, à condition donc d’impliquer l’inconscient structuré comme un langage.
Jean Perrin : C'est une philosophie de l'inconscience, le kantisme, non ?
Elie Doumit : Je ne sais pas dire. Je ne dirais pas les choses comme ça, on tomberait dans des paralogismes. J. P : Les paralogismes, je ne m'en souviens pas. E. D : Pour simplifier c’est des raisonnements faux. Mais chez Kant ce sont les raisonnements par lesquels la psychologie rationnelle croit à tort pouvoir démontrer la substantialité de l’âme etc. J. P : Il y en a combien ? E. D : Mon Dieu, j'ai oublié depuis combien il y en a ! J. P : J'ai appris ça dans le temps
Henri Cesbron Lavau : Ce qui est sûr, c’est qu’on n'est pas là dans le domaine de la démonstration. C'est-à-dire que cette proposition-là qui est que ce sont les mathématiques qui fondent le fonctionnement de l'inconscient, qui lui-même fonde notre représentation de l'espace, c'est quelque chose qui ne se présente pas à nous comme une démonstration. Ça n'est pas minimiser la valeur...
Elie Doumit : Et pour de bonnes raisons, parce que si ça se présentait comme une démonstration, ça ferait tomber par terre toute la dimension de l'inconscient ; ça ferait valoir le primat, la toute-puissance du symbolique.
Henri Cesbron Lavau : Voilà. Est-ce que vous avez des questions ?
Elie Doumit : J'espère que oui, parce que j'ai choisi un truc provocateur.
Un auditeur : …mais pour poser la question. À partir de là, la question est bien posée, déployée. On peut difficilement rajouter des questions sauf à se fourvoyer, ou bien il faut laisser le temps que ça se décante ! (Rires)
Jean Perrin : j'ai été très intéressé par ce que tu as dit de l'intuition sensible. Cette intuition sensible chez Kant, tu la mènes quand même vers Lacan. C'est-à-dire que ce serait presque un point commun entre un discours du maître kantien bourgeois, philosophique et le discours analytique. Il y aurait là un point de - comment le définir topologiquement ? - un point justement entre ce discours du maître kantien bourgeois - il n'a pas tort, Lacan - et le discours analytique, tel que le suggère Lacan. C'est ce point-là, à mon avis, que tu as bien mis en valeur et que je trouve intéressant, puisqu’ il serait comme ça entre les deux discours, entre le discours de Lacan et le discours philosophique, du maître cartésien, car c’est ça le bourgeois, le discours du maître
Elie Doumit : Il est pour ainsi dire dans le confort. Il faut voir pourquoi Lacan emploie ce qualificatif de bourgeois à propos de Kant et de la manière dont Kant se situe, par rapport au dénommé Swedenborg (Etourdit p.36). Swedenborg est un visionnaire suédois qui pensait avoir accès à la connaissance d’évènements cachés à nos sens. A la fois fasciné et horrifié par Swedenborg, Kant examine avec ironie, dans son texte Les rêves d’un visionnaire ces faits de clairvoyance, faits dérangeants pour la pensée kantienne, puisque la reconnaissance de ces visions reviendrait à accepter la possibilité d’une connaissance suprasensible, qui serait en contradiction avec la notion majeur d’intuition sensible de la CRP.
Kant va donc s’attacher à critiquer l’idée d’une communion des esprits par laquelle le visionnaire explique sa clairvoyance ; il aboutit à la conclusion que les preuves dont se soutiennent les visions se ramènent, en fin de compte, à des on-dit vulgaires… Kant se trouve dans cette confrontation, du côté du manche, du pouvoir, pour conforter la princesse Louis-Ulrique, qui ayant consulté le visionnaire sur une question privée, avait été stupéfaite par la réponse donnée.
Il serait intéressant de faire le rapprochement entre cet épisode de l’Etourdit et le commentaire que Lacan fait dans Les Non dupes errent, de ce texte de Freud de 1925 sur la signification occulte du rêve qui a été écarté par J.Strachey et Jones, sous prétexte sous prétexte d’un rapprochement trop marqué entre la psychanalyse et la télépathie. A ce propos, Lacan considère que la science rejette les faits qui la dérangent. Tout ce qui ne relève pas de son système de la science, elle ne veut rien en savoir. A vrai dire les phénomènes dits occultes ne sont pas cachés, comme le dit Lacan dans Les non-dupes errent : ce qui est caché est caché par la forme du discours, de la théorie…
Henri Cesbron Lavau : Bachelard avait une façon de ramasser ça dans une formule très courte qui est : la théorie précède les faits
Elie Doumit : Je crois qu'on trouve quelque chose de cet ordre chez Lacan, comme quand il dit : il n'y a pas de fait clinique brut. Qu'est-ce que ce serait un fait clinique brut ? Est-ce que ce n’est pas un fait instruit par un discours, par une théorie, comme je viens de le dire ?
Henri Cesbron Lavau : Déjà pris dans une interprétation…
Elie Doumit : Le philosophe Leroy disait : les faits sont faits…
Jean Perrin : Qu'est-ce qu'un fait ? Un fait, un événement, c'est toujours du dire…
Elie Doumit : Et pourtant, les faits sont têtus, comme on dit. Vous voyez où on glisse. Ce que Kant appelle le rationalisme dogmatique c’est ça : les faits sont faits. Mais où situer le réel ? Ne risque-t-il pas de s’évapore dans le symbolique ?
Jean Perrin : Dans la pensée de Lacan, il y a toujours un reste. Et il n'y a pas de reste chez Kant. Vous seriez d'accord pour dire ça comme ça ?
Elie Doumit : Eh bien notre collègue a répondu : ça ne se « déKante » pas comme on veut.
Brigitte Le Pivert : je me demandais en vous entendant si ce n’était pas là une façon de prendre en compte ce que Lacan appelle le petit être protopathique c'est-à-dire avant l'advenue au langage, avant l’advenue au stade du miroir E.D : Dans quel…B. L P : Au niveau de ce qu'il appelle les intuitions sensibles. Vous parlez de quelque chose qui est…
Elie Doumit : On peut en effet soulever la question. Parce que, qu'est-ce que c'est, ces formes pures, sensibles, qui sont propres à l'humain ? Il y en a qui disent : c'est de la psychologie. Je crois que la manière de voir le statut de l'imaginaire éclaire un aspect de ces intuitions, en ce sens qu'on les considère comme des formes structurales propres à la sensibilité, mais qui ne relèvent pas d’un développement psychologique. Kant les dit d’ordre transcendantales.
Jean Brini : Est-ce que vous accepteriez comme exemple de ce que vous proposez là, à propos de l'imaginaire, l’histoire des objets fractals. Finalement à partir d'une représentation parfaitement imaginaire, Mandelbrot arrive à poser la question - et pour poser la question, il dispose de son arsenal linguistique - : quelle est la longueur des côtes de Bretagne ? Et à partir de cette origine de pure représentation imaginaire, il arrive à inventer, à inventer les objets fractals et les dimensions non entières. Est-ce que ça vous paraîtrait une illustration… c'est-à-dire finalement il arrive à une algébrisation de quelque chose qui était déjà là, et qui n'est ni directement un objet sensible ni quelque chose qui peut se déduire de quoi que ce soit d'existant préalablement. Est-ce que vous accepteriez cela ?
Elie Doumit : L’exemple que vous proposez est intéressant. Quelle est la part là-dedans de l’imaginaire et du formel (de l’algébrique) ? En général, les théories formelles, les axiomatisations en mathématiques, se font à partir de ce qu’on appelle les théories naïves, intuitives, c’est-à-dire à partir d’un ensemble d’énoncés qui se présentent comme des intuitions évidentes, comme par exemple cet énoncé : par un point pris hors d’une droite, on ne peut mener qu’une parallèle. C’est presque une évidence expérimentale (sauf dans un univers sphérique). On peut donc affiner de plus en plus la formalisation au détriment des représentations géométriques. La lettre tue la chose géométrique. C’est dire que dans cet idéal de formalisation, on vise à se libérer de l’élément intuitif, du sensible, pour inventer des objets de plus en plus formels et qui n’ont apparemment plus aucun rapport avec la réalité empirique et la question est alors, arrivera-t-on jamais, cet élément sensible, à le réduire ? Je pense à cet égard à ce que disait Auguste Comte concernant l’invention du nombre imaginaire : i² = - 1. Il n’y voyait qu’une spéculation métaphysique, un pur jeu d’abstraction, qui ne sert à rien, c’est comme si, pour lui, les inventions mathématiques devaient servir à quelque chose d’empirique, devaient mordre sur la réalité physique. D’ailleurs, on sait que ces nombres complexes, n’ont pas manqué de trouver des applications en physique. Je crois que l’exemple que vous évoquez, concernant les objets fractals, mérite ample réflexion. Je ne vois pas à première vue, comment démêler le côté imaginaire et le côté algébrique. Comment vous, vous voyez les choses, la part de l’imagination ?
Jean Brini : Je ne sais pas si je saurais le reformuler … (l’enregistrement s’arrête)
Discussion autour de l'article sur la topologie dans Wikipedia.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Topologie
Il est intéressant de lire les commentaires que font des mathématiciens quant à la pertinence, ou plutôt impertinence de la topologie lacanienne.
- Comment expliquer que ce qui n'est pas science n'est pas pour autant une pseudo science? C'est justement avec la topologie que Lacan fraye une issue à la certitude monoideïque qui fait fi de la différence des sexes, et de l'infini en acte, cher Cantor, que peut représenter une femme. Le phallus? oui, mais en tant qu'il ne peut apparaître que comme absent là où il est vraiment. Puisqu'il est là, en chair et en os, dans l'image de l'objet du désir.
- Que la topologie n'était pas un passe-temps chez Lacan, mais un outil de travail grâce auquel on peut balbutier quelques issues aux impasses qu'impose la névrose.
- Qu'il n'est pas incongrue de soutenir que les mathématiques sont le résultat du tressage subjectif du mathématicien qui les produit, parfois au titre même de son symptôme.
- qu'il ne s'agit pas de la place de la psychanalyse "dans" les mathématiques, mais d'un positionnement à l'égard de la psychanalyse qui ne soit pas celui du mépris, qui n'est que la manifestation de l'agacement.
Les non dupes, 3 premières leçons, exposé de Virginia Hasenbalg

Les noms du père ou les non dupes errent?
L'écriture phonétique est ici un artifice qui permet de saisir la matérialité de ce qu'on entend, avant que l'orthographe tranche.
Mais l'orthographe dictera ce qu'un sujet lit dans ce qu'il entend. On entend avec ses lettres. On entend l'orthographe en fonction d'un contexte du sens qui est à la fois partagé et propre à chacun.
Je vais essayer de vous faire part de ma lecture des trois premières leçons du séminaire en vous faisant part des fils conducteurs que j'ai pu trouver.
Il y a d'une part le contexte et l'enjeu de ce séminaire sur les Noms du père et le nœud borroméen.
Il y a aussi l'accent mis par Lacan sur le discours analytique et l'inconscient comme structure du savoir qui nous détermine, le lieu Autre comme tissu, comme texte. Ce savoir bouleverse les repères classiques, cartésiens, kantiens de l'espace-temps. Le rapport du discours analytique à la science est ainsi revu et corrigé.
Est ainsi rendu concevable un espace lacanien en tant qu'espace de ce qu'on entend, ou de ce qu'on lit dans ce qu'on entend. Un autre espace, celui que nous habitons réellement si l'Ics existe, l'espace de l'être parlant, espace dégagé complètement de l'emprise du monde de l'optis et du fantasme. Grâce à la topologie qui rend compte du tissage, du nouage de ce qui nous détermine. (Voir le conférence de Melman sur Le métier de Zeus: la notion d'inconscient prend une consistance physique absolument remarquable);
Je finirai par la notion de limite des nombres réels, notion empruntée aux mathématiques, ou frayée par les mathématiciens que Lacan utilise pour tracer la frontière du sens sexuel, celui qui ne peut pas s'écrire.
Ce titre est, comme vous le voyez, une reprise singulière du séminaire unique sur Les noms du père, du 20 novembre 1963. Ce séminaire fut unique à cause de l'ex-communion de Lacan par l'institution consacrée d'analystes freudiens de l'époque. C'est à eux qu'il dédie l'expression "les non-dupes errent". Lacan évoquera ceux qui l'ont exclu au nom de Freud au moment même où il se proposait de parler des noms du père, ces noms qu'ils ignorent parce qu'ils les refoulent.
C'est déjà une question importante, parce, au fait, c'est quoi refouler les noms du père? Est-ce conserver le père comme celui qui se trouverait au-delà du grand Autre? Ou, comme disait un patient, croire qu'il existe celui qui jouit de nous empêcher de jouir? Ou celui qui assure la stabilité du lieu Autre au prix d'en faire un texte sacré au regard duquel la manifestation du sujet ne peut être vécue que comme une souillure?[1]
Lacan ajoute que si on ne les refoule pas, on l'utilise : on peut s'en servir. Est-ce que cela veut dire que la structure psychique peut tenir par elle-même ? Lacan semble nous dire qu'il est envisageable à condition de faire entrer le réel dans le calcul.
Cette notion de "se servir des Noms du père", comme le vous voyez, est présente au tout début du premier séminaire mais elle reviendra plus tard comme condition à la possibilité de s'en passer, du Nom du père. L'enjeu ici est majeur. Sommes nous capables de sortir oui ou non de l'amour du père ou du transfert ?, parce que le nœud à trois est une organisation psychique en mesure de fonctionner sans être folle et sans référence au père.
Pouvons-nous nous en passer du zéro comme fondateur, pour concevoir une collection, fusse-t-elle d'analystes, comme un enchaînement de Uns, plusieurs uns qui ne soient pas nécessairement reliés par la référence à l'autorité du même Un comme ceux qui ont fini par excommunier Lacan, au nom de celui qui se tiendrait dans le réel?
Le fait que des Uns puissent se trouver enchaînés dans un nouage borroméen serait ce qui serait rendu possible par cette logique nouvelle que le discours analytique instaure avec le noeud bo. A partir de là, on pourrait définir un espace lacanien qui permettrait d'avoir un rapport vivant aux textes sans en faire pour autant un texte sacré obturé par la figure d'un fondateur et où la subjectivité aurait du mal à trouver sa place.
Ce projet qui permettrait d'instaurer un lien possible entre analystes qui se passerait de la légitimation par un fondateur est annoncé à l'avant dernière leçon d'Encore, et reprise en tant que telle lors de la discussion avec Stéphane Dugowson, le mathématicien, au séminaire d'été passé.
Lors de cette discussion, Darmon, Cathelineau, Melman et moi-même avons essayé de défendre la notion d'espace lacanien, qui est un enjeu clinique mais avec des répercussions sur la transmission de la psychanalyse lacanienne puisque toute machine à exclure se fonde sur l'utilisation d'une légitimité qui s'appuie sur un fondateur.
Dans la première leçon, Lacan dit que refouler les Noms du Père reviendrait à être "dans l'erre de Freud" dans le sens de ce qui continue à se déplacer, à courir, même si le moteur qui l'a propulsé est arrêté. L'erre est à entendre comme ce qui se laisse porter par l'inertie d'un texte en oubliant le sujet qu'il représente. Un sujet dont il reste le nom propre qui le désigne, et qui est aussi désigné par des signifiants qui s'adressent aux signifiants qu'ils suscitent. Pas plus, mais pas moins.
Dans ces trois leçons Lacan mettra en question le désir de rallier la psychanalyse à la science, désir qui fut l'erreur de Freud, son erre à lui, alors que partout Freud soutenait "l'ailleurs"- c'est ainsi que Lacan l'appelle - cet ailleurs dont la science ne veut rien savoir. La science s'intéresse à tout ce qui fait trou, mais dans son système. Ce qui est "ailleurs" ne l'intéresse pas.
C'est peut-être la mise en place de cet ailleurs ce qui fait dire à Lacan que le discours analytique n'est pas sans comporter une certaine sorte d'horreur froide. On sort des sentiers battus, des chemins plus ou moins rassurants de la connaissance.
Il va donc situer ledit discours analytique ailleurs, dirais-je, d'une logique nouvelle par rapport aux autres formes d'organisations de la pensée: la religion, la mathématique, la science. La structure dans sa conceptualisation par le noeud borroméen se doit de rendre compte de ces organisations.
Ainsi, les repères classiques et rassurants comme sont ceux du temps et de l'espace seront une fois pour toutes bouleversés par le noeud bo. Comment?
En ce qui concerne le temps, c'est en reprenant l'axiome de Freud dans la Traumdeutung: le désir indestructible modèle l'avenir selon l'image fixée du passé qu'est rendu caduque l'idée d'un quelconque développement ou conception de la vie comme un voyage ou pérégrination (viator). Ceci est le propre des non-dupes, dit Lacan, qui ne peuvent par ailleurs concevoir l'Autre que comme l'étranger, c'est-à-dire comme imaginaire. Voilà ce qui arrive à ceux qui se refusent à la capture de l'espace de l'être parlant.
L'avenir est structuré par l'indestructible demande (sic) en tant qu'elle est toujours la même. La structure en tant que rapport à un certain savoir n'en démord pas. Le désir est toujours le même. Le surgissement d'un être particulier dans un monde où déjà c'est le discours qui règne, il est quant à son désir, parfaitement déterminé.
On est dupes de la structure, on est dupes de l'Ics. C'en est même une éthique, celle du refus d'être non-dupe.
Par rapport à l'espace, on peut dire que Lacan nous avait déjà habitués avec la topologie des surfaces à concevoir ce qu'on ne voit pas. Il faut sortir de la dominance de l'opsis, de ce qui est donné à voir, pour concevoir ce qu'il en est de l'espace de ce qu'on entend.
L'espace euclidien porte en soi l'idée que l'espace est un lieu d'accueil, un contenant. On dit bien quelque chose dans l'espace, sans se rendre compte que le "dans" implique un lieu. Il est couramment défini par la géométrie et par la géographie, qui prennent comme point d'appui l'espace de la réalité, de la surface de notre planète. Cela induit la référence sphérique, et avec elle la séparation du dedans et du dehors. La planète est dans l'univers, l'espace serait cet univers qui entoure et accueille la planète. C'est un espace qui irait de soi, de nature infinie, où les objets matériels seraient logés, posés. Un point sur une ligne, une ligne sur un plan, un plan dans l'espace, où ça se coupe, ça se déchire, ça se scie...
Le tour de force de Lacan est de subvertir ce qui paraît aller de soi, pour nous dire qu'il y a un autre espace, celui que nous habitons réellement si l'Ics existe: l'espace de l'être parlant. Il comporte nécessairement la prise en compte de la jouissance. Pourquoi on ne fait pas de la jouissance un ressort majeur de notre conception du monde? Posons nous la question!
Autrement dit pourquoi ces autres organisations de la pensée ont-elles exclu la jouissance qui conditionne l'homme? C'est la jouissance cette fois qui est exclue de ces discours dominants.
Faisons un petit détour par la leçon du 5 février 58, Formations de l'Inconscient, parce qu'elle nous permet de relier la question de la jouissance à celle du signifiant.
Partons de l'expérience de satisfaction hallucinatoire du désir: le petit confronté au besoin aura recours à une image hallucinée en rapport à l'objet. Cette image de l'objet, qui est sa réponse hallucinatoire, n'est pas une réalité fantasmatique comme on pourrait l'imaginer. Elle est une trace mnésique inscrite en tant que signe de l'objet. Mais ce signe qui évoque la présence dans l'absence de l'objet est quelque chose qui a un rapport tel avec l'objet que cela mérite d'être appelé signifiant, nous dit Lacan, et à partir de là, quelque chose qui a le caractère d'élément discret. Il y a alors production du signifiant dans cette expérience hallucinatoire qui reproduit une satisfaction moyennant... une trace mnésique[2].
L'espace lacanien est donc à différentier de la réalité phantasmatique. Il prend son départ en tant que lieu d'inscription de ces traces mnésiques marquées de jouissance. On perçoit comment l'entrée dans le langage se fait dans un nouage du signifiant à la jouissance. Il y a là un tissage à l'œuvre dans le rêve. Il fait irruption et devient repérable dans tout surgissement des formations de l'Inconscient.
La limite
Freud a raté l'inscription du discours analytique parce qu'il voulait qu'il s'accorde avec le discours scientifique. C'est en ça qu'il a fait erreur. C'était son erre. Il pensait que le discours scientifique devait tenir compte de tous les faits. Or, Lacan va commenter un texte de Freud où l'on peut mesurer à quel point il percevait ce qu'il en de la structure comme étant bien un ailleurs par rapport au discours scientifique.
La question si on peut donner de tout produit de la vie de rêve une complète et assurée traduction dans le mode de s'exprimer de la vie de de veille (Deutung) ne peut pas être traitée abstraitement.
Est-ce qu'on peut traduire dans le langage courant tout produit du rêve, et qui plus, complètement? Peut on transposer tout ce qui se passe dans le rêve dans le langage courant?
Mais sous la forme du rapport avec les relations écrites sous le coup desquelles on travaille à l'interprétation des rêves.
On ne peut pas répondre à la question avec "le mode de s'exprimer de la journée".
Notre activité psychique est tiraillée par deux sortes de buts: l'un est utile, s'adressant aux autres, cherchant à les manipuler. L'autre cherche un plus de jouir immédiat. Le rêve est régi par ce dernier. Ce plus de jouir est produit moyennant le chiffrage.
Le rapport de l'homme au langage est une affaire de signifiants qui se renvoient les uns aux autres. Ca détermine un sujet. Mais le surgissement du sujet déterminé par le chiffrage, se justifie ailleurs. C'est ce qui nous permet de saisir le rêve: l'opération du chiffrage est faite pour la jouissance. On y gagne le Lust-gewinn. Le chiffrage est jouissance.
Mais ce chiffrage n'est pas poussé si loin. Puisque si le rêve est fait uniquement pour protéger le sommeil, la question qui est introduite est celle de ce qui du rêve, dans la mesure où il dépend de la structure du désir, pourrait incommoder le sommeil.
Le chiffrage serait une façon de tisser avec les signifiants ou avec les lettres à partir de la structure du désir, mais dans un but qui serait d'empêcher que le désir réveille le sujet. Le chiffrage viendrait produire une distraction du désir, il l'amortit, il joue avec, sans aller jusqu'au but.
Le chiffrage n'est jamais poussé si loin. Et les moyens de le tisser avec métaphores et métonymies sont caractérisés par Lacan comme imaginaires. Il y a une limite au tissage, c'est le sens sexuel.
La limite est signalée par l'arrivée du sens, du sens sexuel, le sens qui n'a pas de sens, le sens où foire la relation écrite.
Le sens sexuel serait comme un trou qu'on essaie d'approcher dans le rêves par le chiffrage. Cette approche par le jeu de la lettre est jouissif, mais par définition, il foire, parce le sens sexuel ne s'inscrit pas.
C'est là que le rêve se dégonfle, on cesse de rêver, et le sommeil reste à l'abri de la jouissance.
Par le plus de jouir, le chiffrage protège le sommeil de la jouissance, avec son tissu de lettres.
Le chiffrage ne lâchera jamais ce qu'il en est du sens, parce qu'il est là à la place du sens. J'ajouterais pour la compréhension: à la place du sens sexuel, celui qui ne pourra jamais s'écrire.
C'est là que Lacan utilise la notion de limite d'un nombre réel, qui est la meilleure définition du trou, puisqu'elle permet de se passer du sens, de l'imaginaire.
Je retrouve ici Cantor, qui n'a pas eu d'analyste pour lui dire qu'il formalisait là le trou du sens sexuel bouché par le langage... sans le savoir. Autrement dit le Réel.
C'est ce réel qui dorénavant deviendra porteur du nom propre, et en tant que tel, nécessaire, ne cessant pas de s'écrire...
Vous voyez l'association du nom propre et du nécessaire qui rappelle le tableau de la sexuation et l'au moins Un. Mais là où le père apparaissait comme fondateur, nous voyons surgir un trou nommé réel, avec quelques conséquences qu'on continuera à essayer de cerner au sein de l'ALI.
[1] le souci si banal de l'obsessionnel est bien de venir lire le texte parfait dont les petites saletés et les petites erreurs introduites par sa subjectivité se trouveraient soigneusement écartées, 3 leçons, Lacan et les anciens, de Charles Melman, page 23.
[2]...ce type d'inscription mnésique qui va répondre hallucinatoirement à la manifestation du besoin n'est rien d'autre que ceci: un signe, c'est-à-dire quelque chose qui ne se caractérise pas seulement par un certain rapport avec l'image dans la théorie des instincts, et de cette sorte de leurre qui suffit à éveiller le besoin et non pas à le remplir, mais quelque chose qui, en tant qu'image se situe déjà dans un certain rapport avec d'autres signifiants, avec le signifiant qui lui est directement opposé, qui signifie son absence, avec quelque chose qui est déjà organisé comme signifiant..
mail de Stéphane Dugowson
Est-ce que ça vous dit quelque chose alors si je vous dis que, à mon avis, les mathématiques ont permis à Lacan de concevoir ainsi, non pas ce que l'on voit, mais ce qu'on entend ?
L'Un qui parle, texte de Hubert Ricard
L’UN QUI PARLE
Généralités sur le Parménide
Le Parménide de Platon est la référence philosophique essentielle du séminaire … ou pire. À propos de l’expression originale Yadl’Un que Lacan y introduit, on peut évoquer une remarque du séminaire parallèle du Savoir du psychanalyste (1er juin) : Lacan déclare qu’« autour du Yadl’Un, il y a deux étapes », à savoir le Parménide et la Théorie des ensembles. Le dialogue de Platon est en effet la première oeuvre de la philosophie centrée sur l’Un, et on a envie de dire la dernière. Ni Aristote, ni Hegel, qui l’un et l’autre traitent assez substantiellement de l’Un, ne lui confèrent la place fondamentale qu’il a chez Platon ; la philosophie néo-platonicienne qui reprend le Parménide et particulièrement la première hypothèse, le fait dans le cadre plus étroit d’une théologie négative. Enfin, pour reprendre une remarque de Charles Melman, on ne saurait négliger l’apport de Leibniz : la notion de monade, note Lacan dans le Compte rendu du Séminaire … ou pire, pressentait l’Un autre que constitue l’aleph zéro de Cantor ; mais Leibniz n’a pas su, ajoute Lacan, « la dépêtrer de l’être ». Ce que montre l’identification de la monade à la substance, et l’affirmation de la Lettre à Arnauld du 30 avril 1687 que « ce qui n’est pas véritablement un être n’est pas non plus véritablement un être », où Leibniz reprend la convertibilité des transcendantaux de la scolastique, issue de la conception aristotélicienne.
Le Parménide fait partie des dialogues « scolaires » ou « métaphysiques » de Platon, qui suivent les grands dialogues à mythes de la maturité. Contrairement à ceux-ci, ces dialogues –avec le Parménide je citerai le Théétète, Le Sophiste et le Philèbe – sont purement conceptuels et ne présentent guère d’ornements littéraires. La date probable du Parménide est de 370-365 av JC, ce qui n’a d’intérêt que si Platon a fait une plaisanterie sur le nom d’Aristote, arrivé à l’Académie en 367.
Ce récit des entretiens de Parménide, Zénon (tous deux originaires d’Élée en Grande Grèce), du jeune Socrate et d’un jeune Aristote qui n’est évidemment pas l’Aristote historique, censé se passer vers 450, est une pure fiction de Platon. Même si Platon fait dire à Parménide que la première hypothèse est la sienne, ce qui suggère une reconstruction de la pensée de Parménide à partir de la notion d’Un, il reste que le poème de Parménide est centré sur l’Être et non sur l’Un, et qu’il serait absurde de chercher la pensée du Parménide historique dans le dialogue de Platon .
La première partie nous montre une polémique entre Zénon – qui est censé avoir présenté ses célèbres arguments contre le mouvement, pour étayer la thèse de Parménide que seul l’Être est, qu’il est immobile, un, homogène, etc. et que le non-être n’est pas – et le jeune Socrate qui réplique en présentant la théorie des Idées – autre élément de fiction, puisque cette « théorie », selon le témoignage d’Aristote, appartient exclusivement à Platon et non à Socrate. Le sens fondamental de ce prélude est qu’il est possible pour une réalité d’être dite à la fois semblable et dissemblable, une et multiple, pourvu que l’on distingue les phénomènes des Idées auxquelles ils participent.
La deuxième partie du dialogue, considérée dans son ensemble, est une démolition apparente de l’hypothèse du jeune Socrate par Parménide. Parménide présente des caractérisations de l’eidos qui lui font perdre son unité, sa consistance, etc. À travers cette « réfutation », il ne s’agit manifestement pas pour Platon de rejeter ou d’abandonner l’hypothèse des Idées, mais d’écarter les conceptions simplistes, trop matérielles ou trop imaginatives ou celles qui les séparent excessivement de la réalité ; Lacan évoque la notion d’eidos dans le courant de la 7ème leçon, mais pas dans la perspective aporétique de cette deuxième partie. Par contre la référence au maître et à l’esclave se trouve à la fin de cette partie du dialogue.
La troisième partie qui est constituée par l’examen de neuf hypothèses sur la nature de l’Un (to hen) et des autres (que l’Un) (talla, ta alla) est la plus longue et la plus déconcertante. On peut la dire aporétique, puisque, à la fin, le meneur du jeu Parménide se contente d’en récapituler les résultats contradictoires, ce qui lui donne une conclusion purement formelle. En outre, le jeune Aristote qui joue le rôle du répondant acquiesce passivement aux énoncés de Parménide ; ce qui est une des justifications de la remarque de Lacan selon laquelle c’est l’Un qui parle sous l’auspice du signifiant-maître.
Le sens de cet exercice est apparemment très modeste – ce qui contraste avec l’ambition du contenu de pensée. Il s’agit d’un entraînement dialectique, d’une gymnastique intellectuelle – Platon emploie le verbe gumnadzô à la forme moyenne, qui désigne non seulement le fait de s’entraîner physiquement mais aussi l’entraînement intellectuel, le sens figuré en grec étant d’usage plus encore qu’en français. Après avoir posé par hypothèse que quelque chose est, et développé les conséquences de la thèse, on refait la même démarche avec l’hypothèse contraire selon laquelle la chose en question n’est pas. (Platon semble employer ici le verbe être au sens existentiel commun, celui de l’existence de fait, mais il y a bien sûr une ambiguïté de sens sur laquelle je vais revenir). Par définition, un tel exercice n’est pas conclusif, même s’il a une valeur heuristique. Il ne peut donc que décevoir un lecteur qui attend des réponses.
Mais l’extraordinaire ampleur du contenu contraste avec la minceur apparente de la portée méthodologique de l’exercice. Ce que Platon veut présenter c’est quelque chose comme un ensemble de tous les discours possibles au sujet de l’Un et des autres (talla), les plusieurs (ta polla) qui sont autres que l’Un (alla tou henos). Le vieux Parménide lui même manifeste sa crainte d’avoir à « traverser à la nage un si vaste et si rude océan de discours »
Je donne ici l’articulation générale du texte en me référant au tableau de Mgr Diès, traducteur et présentateur du bilingue Budé, un peu modifié.
Qu’en résulte-t-il ?
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Pour lui |
Pour les autres que l’Un, les plusieurs |
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A Si l’Un est |
1ère hypothèse |
5ème hypothèse |
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B Si l’Un est |
2ème hypothèse |
4ème hypothèse |
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C Si l’Un est et n’est pas |
3ème hypothèse |
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D Si l’Un n’est pas (il est connu comme autre que les autres ; tout en n’étant pas, il est en relation avec les autres)
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6ème hypothèse |
8ème hypothèse |
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E Si l’Un n’est pas (absolument) |
7ème hypothèse |
9ème hypothèse |
L’alternative fondamentale « L’Un est » ou « L’Un n’est pas » permet de distinguer deux groupes d’hypothèses (1,2,4,5) et (6,7,8,9) avec dans chacun quatre hypothèses, deux qui concernent les conséquences pour l’Un et deux qui concernent les conséquences pour les Autres. Reste enfin l’opposition, qui est peut-être la plus significative entre deux énoncés qui sont apparemment de même contenu sémantique, « l’Un est », par exemple pour les deux premières hypothèses, qui est peut-être le point le plus important de l’articulation.
Chaque hypothèse présente une série de prédications possibles pour l’Un ou pour les autres La liste des prédicats, reste en gros la même, même si on trouve des variations ou des listes abrégées : plusieurs, figure, mouvement ou immobilité, identité (mêmeté) ou différence (altérité), similitude ou dissemblance, égalité et inégalité (avec grandeur et petitesse), enfin être à nouveau (dans le cas de la 1ère hypothèse) et cognoscibilité.
Dans le détail, il n’y a pas toujours cohérence stricte entre les hypothèses qui sont censées se répondre (par exemple 2 et 4), et en outre il y a une hypothèse qui trouble la construction, la 3ème – « Si l’Un est et n’est pas » – , hypothèse qui d’ailleurs intéresse particulièrement Lacan.
Et je rappelle que Parménide ne tire aucune conclusion, puisqu’il se contente de juxtaposer en fin de course les conclusions contradictoires.
Rien ne vaut les remarques de Lacan si l’on veut apprécier l’effet du Parménide. « Exercice particulièrement brillant » dit-il dans la leçon 6 sans pour cela en surestimer la difficulté : « il requiert les capacités moyennes d’un déchiffreur de mots croisés » (Séminaire II). Mais le brio intellectuel de Platon n’est pas en question. Ce qui par contre fait question c’est le sens de cette gymnastique. Certains penseurs jugent le texte finalement sans intérêt – je crois que c’était le cas d’Alain. Comme le dit Lacan : « on vous dit qu’il n’y a pas grand chose à en faire » Quelle portée donner au déroulement de ces hypothèses ?
Et d’abord, fait-il néanmoins sens pour Platon ? Oui sans doute. On peut noter qu’au début de l’examen Parménide assure qu’il commence par sa propre hypothèse, à savoir « il est Un » (hen esti). Or on sait que le terme essentiel du poème du Parménide historique, n’est pas l’Un mais l’Être (to eon), auquel Parménide, dans le même mouvement que reprendra Platon, assigne une série de prédicats fondamentaux. Toutefois, parmi ces prédicats figurent au fragment VIII « unique » (mounogenes) au vers 4, et « un » (hen) au vers 6. Platon a ainsi lu dans le Parménide historique le primat de l’Un et s’est donné le droit de le « traduire » en terme d’Un dans sa fiction, substituant l’Un à l’Être. Platon procèderait à une « démolition » de l’hypothèse prêtée à Parménide, en montrant qu’elle est impraticable et aboutit au non-être de l’Un qui est justement le contraire de ce que soutient le Parménide historique. Ce qu’on pourrait étayer par la réponse négative du jeune Aristote à Parménide lui demandant, à la fin de l’examen de la 1ère hypothèse, s’il est possible qu’il en soit ainsi de l’Un. Elle serait donc rejetée. Tout au contraire le néo-platonisme lui donnera la première place, celle qui présente le principe au delà de toute détermination, en faisant le pilier de la théologie négative.
Lacan nous dit dans la leçon 6 à propos du Parménide : « faut le lire innocemment ». Appel à traverser une érudition universitaire, trop souvent cantonnée dans la conjecture et le peu-de-sens – je pense à l’édition de Brisson. Dans le séminaire Le Moi, il avait en outre assuré qu’un commentaire psychanalytique du Parménide serait utile. On peut penser que dans … ou pire il en a au moins tracé les grandes lignes.
J’en viens tout de suite à l’examen de la 1ère hypothèse qui a le plus retenu l’attention de Lacan et de la 2ème qui donne une interprétation toute différente de l’énoncé de base « L’Un est »
Les deux premières hypothèses
Les deux premières hypothèses affirment l’une comme l’autre que l’Un est, mais bien sûr en entendant l’expression différemment. La première hypothèse qui est sans doute la plus importante pour Lacan se formule ei hen estin (« s’il est Un ») – variantes : ei hen estai hen (« si l’Un doit être Un ») ou ei hen hen (« si l’Un [est] un avec la pure et simple ellipse du verbe être »). C’est elle que Lacan traduit d’abord par « (si) c’est Un », puis plus loin dans le texte , et plus radicalement par « (si) Yad’lun ». Alors que la deuxième hypothèse hen ei esti , mettant en quelque sorte l’Un de côté avant la conjonction, permet d’insister sur le verbe être (esti) et doit être traduite par « si l’Un est ».
L’idée d’ensemble de la 1ère hypothèse, c’est la négation de tout prédicat pour l’Un : non seulement l’Un n’est évidemment pas plusieurs, mais n’ayant pas de parties, il ne saurait être tout ; il ne participe ni à la limite ni à la figure, il n’est dans aucun lieu ni en aucun temps. Et non seulement il n’est pas même qu’un autre ou autre que soi – sans quoi il serait plusieurs – mais il n’est pas non plus autre qu’un autre, car il faudrait inclure la propriété d’altérité dans l’un, ni même que soi, ce qui contrevient au principe d’identité, et le pose comme pure différence à soi, dans l’exclusion radicale de tout prédicat - énoncé d’autant plus remarquable que c’est Platon qui a formulé le premier, avant Aristote, le principe de contradiction (République IV 436b-437a).
On conçoit que de la même façon similitude et dissemblance soient exclues de l’Un, de même qu’égalité et inégalité et de même les relations temporelles.
A partir d’un sophisme manifeste qui situe l’Être (ousia) exclusivement dans le temps, on peut affirmer que l’Un ne participe aucunement à l’Être, et qu’il n’est donc en aucune façon (oudamôs ara esti to hen) – l’Un n’a pas assez d’être pour être Un – , et par conséquent de façon générale que l’Un n’a rien « qui soit à lui ou de lui », qu’il n’a aucune détermination.
Et donc il faut écarter aussi toute nomination, opinion, connaissance ou sensation de l’Un ; il est ineffable et inconnaissable.
Bref nous avons affaire à la pure différence que Lacan avait repéré dans le trait unaire, et qu’il repère ici dans le Un du S1. On peut citer Lacan « Que l’Un ne sache être comme être, voilà qui est dans le Parménide parfaitement démontré ».
Un mot sur l’énorme deuxième hypothèse que Lacan signale mais n’explore pas, pour faire ressortir le contraste avec la première.
On pose une deuxième fois que l’Un est – comme on le fera encore dans les 5ème et la 6ème hypothèses relativement aux Autres – mais selon une nouvelle modalité : l’Un, s’il est, en insistant cette fois-ci sur l’être (hen ei estin). Autrement dit l’Être (ousia) de l’Un ne sera pas même que l’Un ; dans l’expression « Un qui est » le « est » signifie autre chose que l’Un. On dira donc que l’Un participe à l’Être.
Dans l’Un qui est, Un et Être ne sont pas les mêmes, seule la réunion des termes « Un qui est » peut être dit « même », et il peut être considéré comme un tout, avec deux parties, l’un et l’être. Et à son tour chacune de ces deux parties contient un et être : deux toujours s’engendre (indéfiniment). L’un sera donc multiplicité infinie (apeiron plèthos).
Mais l’Un en soi (auto to hen), tout en participant à l’être reste bien un en tant que nous le concevons par la seule pensée, sans ce à quoi nous le disons participer. Autre est donc son propre soi, autre son être : c’est donc l’Autre (to heteron) qui les différencie mutuellement. Ainsi l’Autre n’est ni même que l’un, ni même que l’être. Mais faute de le concevoir l’Autre à la façon du Sophiste comme relation, la catastrophe va s’aggraver. On peut donc poser trois couples et partir de là pourra s’engendrer à nouveau une multiplicité infinie avec tous les nombres. Ainsi l’Être se morcelle à l’infini et l’Un avec lui ; et non seulement l’ « Un qui est » est morcelé, mais aussi l’Un en soi, puisqu’il faut bien qu’il soit partout où est l’Un qui est… J’en resterai là, mais il est tout à fait clair que Platon récuse bien l’idée que l’Un et l’Être soient deux termes symétriques.
Revenons au commentaire de la 1ère hypothèse. Dans hen estin, « estin » nous dit Lacan a manifestement une fonction de suppléance de ce qui ne s’accentue pas, comme en français le « il y a », et il propose alors les traductions « s’il y a Un » ou « s’il y a l’Un », formules qui préparent la formule fondamentale « Yadl’un ». Comment l’entendre ?
Le y’a dl’Un : Un unifiant, trait unaire, ou signifiant un ?
Évoquons d’emblée l’intérêt de Lacan pour le terme Un qu’on peut ici opposer à son attitude beaucoup plus distancée à l’égard du terme Être. Dans le contexte platonicien l’Un et l’Être sont des « grands genres », des termes fondamentaux, à partir desquels le dialecticien peut prétendre recomposer l’ensemble de la réalité, intelligible d’abord, et par voie de conséquence, sensible. Le Parménide, pour l’essentiel, porte sur l’Un, et Le Sophiste, probablement un peu postérieur, sur l’Être. Le premier de ces dialogues est aporétique, il aboutit à une aporia, une impasse : aucune conclusion ne peut en être tirée – contrairement au second qui, en relation avec l’idée de l’Être, parvient à poser l’être du Non-être comme Autre.
Or Lacan manifestement privilégie l’Un. C’est un terme essentiel à l’articulation de la structure qu’il oppose à l’Autre, alors qu’il récuse toute ontologie – tout en se référant d’ailleurs sans cesse au terme Être, pour lequel il fournira dans Encore de multiples indications visant à le réduire à ses équivalents structuraux. Mais il n’y a aucune réduction pour l’Un : il déclare dans la 6ème leçon du Savoir du Psychanalyste : « je fais de l’hénologie ». La question que l’on peut poser est donc : en quoi l’Un est-il un concept – une instance de la théorie psychanalytique ? C’est essentiel pour comprendre le sens de sa lecture du Parménide.
Considérons d’abord comme un préalable la critique de l’Un unifiant ou englobant
Thème bien connu mais essentiel chez Lacan de la critique de l’Un – Éros unifiant, présenté par le Banquet dans le discours d’Aristophane et repris par Freud comme Éros, représentation des pulsions de vie en opposition avec Thanatos.
Il y a tout de même un fondement à cette représentation, c’est le corps au sens biologique, le corps vivant, que l’on trouve comme unité réelle dans la nature – contrairement aux pierres et aux nuages. Il y a une consistance propre au vivant, « ça tient ensemble », et c’est proprement ce qui donne sens et référence à la notion d’individu – qui n’a évidemment rien à voir avec celle de sujet, effet de l’intervention subversive du signifiant. Le problème est que Freud, au moment même où il fait la découverte capitale de la répétition, en reste à des représentations philosophiques où prévaut l’imaginaire totalisant alors que la dyade d’Éros et de Thanatos doit être soutenue logiquement par celle de l’Un et du pas-un, du Zéro, que traduira le haut du tableau de la sexuation.
Freud s’était référé au discours d’Aristophane, à « la bête à deux dos » coupée en deux par Zeus et dont les moitiés vont ensuite chercher à se recoller : exemple de tentative – elles sont innombrables – d’énoncer le rapport sexuel.
Mais on ne doit pas oublier que Lacan a fait référence au Banquet dans la perspective du transfert, qui justement décale la relation duelle . En outre Platon n’a jamais endossé la thèse d’Aristophane : c’est Diotime qui est en quelque sorte son porte-parole à l’intérieur du discours de Socrate. On peut voir dans le texte de Platon – même si Lacan ne se réfère pas à ce passage – qu’elle désavoue Aristophane en 205d-e : « ce n’est pas la moitié de nous-même que nous cherchons dans l’amour, ce n’est pas non plus le tout, le holon (sous entendu de nous-même), mais le Bien. » Autrement dit l’amour n’est pas une simple relation duelle, il suppose une instance tierce, le Bien ou le Beau. Le Banquet présente d’ailleurs la première théorie consistante de la sublimation (corps – âmes – vertus – sciences, avant le Beau en soi). L’Aphrodite uranienne, celle de l’amour intellectuel ou platonique, cela veut dire que l’aimé – je cite Lacan- « on n’y touche pas ». Et il ajoute : « Ce n’est pas précisément dire que ce soit l’Un qui règne sur l’Éros. »
Comment éviter alors la référence au trait unaire, présenté longuement par Lacan dans le séminaire de L’Identification. Je ne vais qu’évoquer cette grande difficulté. L’Un du trait unaire y est présenté comme marquant le sujet comme -1, insituable dans sa différence radicale, Un qui donne toute sa réalité à l’Idéal, tout en constituant tout ce qu’il y a de réel dans le symbolique. Or manifestement Lacan, dans l’élaboration qu’il a poursuivie, avec notamment la référence à Peirce qui précise l’opération d’exclusion et de fondation propre à l’Un, puis la mise en place logique de la fonction phallique, est amené à déplacer le rôle fondateur de l’Un du trait unaire lié à la répétition, distinguant celui-ci du S1 qui porte désormais le poids d’une articulation plus complexe. C’est pourquoi il propose un adjectif nouveau, « unien », et distingue explicitement l’Un du « Yadl’un » de l’un de répétition, lié au trait unaire. Il dira au début de la leçon 9 : « Le trait unaire n’a rien à faire avec le Yadl’un que j’essaie de serrer cette année » […] « la répétition ne fonde aucun tous ni n’identifie rien parce que tautologiquement il ne peut y en avoir de première ». Et il dit un peu plus loin que le trait unaire est seulement une marque symbolique qui fait support pour une identification imaginaire.
Comment entendre cette référence au S1 ? Si on quitte le dispositif du dialogue platonicien qui prône la sublimation pour celui de la cure analytique, l’un de l’union ou de la fusion ne règne pas davantage, mais il est intéressant de voir que Lacan en traduit en termes d’Un le dispositif : «… y introduire l’Un comme analyste qu’on est » c’est bien ce que Lacan indiquait de la position de l’analyste dans le quadrangle de L’Acte analytique au début de la cure : repère pour l’analysant mais non pas simple position idéale, mais susceptible de se voir reprocher de n’être qu’ « un Un entre autres ». Mais si ces autres sont invoqués, par exemple dans le cadre de rivalités imaginaires, l’effet du transfert – dont l’analysant n’est pas conscient –, c’est que de ces autres il n’a rien à faire, puisqu’il n’a à faire qu’avec l’analyste : « avec vous l’analyste, il voudrait être le seul pour que ça fasse deux ». On retrouve ici l’union de l’Éros dans sa valeur de leurre. Mais il ne sait pas que ce dont il s’agit (dans la cure), c’est qu’il s’aperçoive que deux, c’est cet Un qu’il se croit, (non seulement être bouffi de l’imaginaire du Moi, mais le faux être du Je où il s’imagine maître de son être) : il s’agit qu’il se divise – division du sujet, que L’Acte analytique traduisait par l’opération vérité, sorte de parcours qui du sujet installé dans son faux être lui fait réaliser quelque chose d’une pensée qui comporte le je ne suis pas. Deux par conséquent qui n’a rien d’imaginaire, puisque c’est celui du S1 et du S2, un deux où les deux termes sont séparés par la béance du sujet. Notons que le Un que produit le discours analytique, effet, semble-t-il, de l’interprétation, est précisément cet Un du « Yadl’un », s’est-à-dire le S1 que produit le discours analytique – je cite la fin de la leçon 6 du Savoir du psychanalyste – « l’Un comme un seul, l’Un en tant que, quelle que soit quelque différence qui existe, toutes les différences qui existent, toutes les différences se valent, il n’y en a qu’une, c’est la différence. »
On trouve en ce cas dans cette présentation de l’Un comme terme-clé de l’articulation de la cure la justification de l’usage du terme « hénologie », la réflexion sur le Parménide n’étant pas séparable de l’articulation de la cure.
L’Un qui parle
J’en viens à la formule de « l’Un qui parle » qui permet de centrer davantage la lecture que Lacan fait du Parménide
C’est bien d’abord dans un dialogue parlé qu’il est question de l’Un ; on connaît les réserves de Lacan sur la notion de dialogue et la critique souvent formulée à l’égard du dialogue platonicien : que le Maître s’y déguise.
Le credo platonicien, c’est qu’en opposition au discours brillant et tout d’une pièce du sophiste qui veut l’emporter sur son adversaire, le dialecticien se contente d’interroger le répondant, pour que celui-ci reconnaisse les exigences de l’instance tierce du Logos qui sont empreintes dans son âme. Cette position de Socrate dialecticien face par exemple à l’esclave du Ménon permet de situer le S2 du Savoir à la place de l’agent. Mais on sait qu’alors c’est le S1 qui est à la place de la vérité. De toute façon, il n’y a pas la moindre illusion à se faire sur le « dialogue », puisque les discours de Lacan nous montrent qu’il n’y a jamais symétrie dans la position des sujets, puis qu’il n’y a jamais qu’un seul $ dans l’écriture d’un discours.
En outre, dans la dernière partie du dialogue la réplique du jeune Aristote se réduit à de simples expressions d’approbation que Lacan a complaisamment relevées dans le texte grec.
Ce qui n’empêche pas, nous dit Lacan, la vérité humaine du dialogue platonicien pris de façon générale, et on sait qu’il oppose Platon aux autres grands philosophes, à cause de son souci particulier de la vérité à travers la référence au savoir.
La relation de parole est particulièrement illustrée par la formule, évidemment absente du texte de Platon, selon laquelle c’est « l’Un qui parle ». Dire que c’est l’Un qui prend la parole, c’est évoquer explicitement le discours du Maître, où le S1 est à la place de l’agent. Lacan dira dans la leçon 12 : « Celui qui commande, […] ce qui commande, c’est l’Un » et dans la leçon 6 du Savoir du Psychanalyste, Lacan nous parle de l’empire du « d’lun » « puisqu’il est assurément le signifiant-maître » (p.100). En somme la dernière partie du Parménide, où la réponse à l’interrogation est réduite à quasiment rien, nous donne la vérité du discours du Maître.
En relation avec cette « lecture » de Lacan, qui donne sens au Parménide à partir du discours analytique, je reprends quelques formules parallèles de la 10ème leçon du Séminaire.
« L’Un, lui il ne pense pas, il ne pense pas : donc je suis ». C’est le signifiant pur, tout bête, et précisément la pensée de l’être du sujet vient obturer le manque qui accompagne nécessairement le Un. La force de la première hypothèse et de l’aporie de la relation Un-Être dans le Parménide est de récuser tout rapport à l’Être. Je rappelle que dans le schéma du quadrangle, Lacan n’en restait pas à l’être bouffi de l’Imaginaire propre au Moi, mais posait le faux être du Je. On a là sans doute la clé de l’expression « Je ne pense pas ».
« L’Un, ça se pense pas, même tout seul, mais ça dit quelque chose, c’est même ça qui le distingue… ». Si l’hénologie est une affaire sérieuse, ce qui est l’avis de Lacan, ce que l’Un dit déjà dans le Parménide, c’est son articulation conceptuelle pour ne pas dire logique, ou plutôt l’impossibilité de cette articulation avec les autres concepts, ceux qui font dyade.
« Il n’a pas attendu même la logique ». Avant Aristote « l’Un avait déjà parlé, et pas pour ne rien dire. Il dit ce qu’il a à dire dans le Parménide. C’est l’Un qui se dit. » (dans cette articulation impossible).
Enfin, comme il ne faut pas oublier que l’Un parle – en relation avec le propos, le dire de Platon – en visant à être vrai, il en résulte affolement chez ceux qui font la cuisine du savoir : la récusation de l’Être, ou encore l’absurde accumulation des conclusions contradictoires qui termine le dialogue, ça casse le verre à dents…. Un propos inassimilable, que seul Hegel, qui admirait le Parménide me semble avoir tenté d’avaler en écrivant sa Grande Logique, qui met en jeu les mêmes termes primitifs, dans une construction grandiose et plus complexe encore, mais dont la première hypothèse du Parménide semble récuser la possibilité, en promouvant une différence radicale qui échappe à la possibilité de la penser.
Concluons sur ce point : avec la formule « l’Un qui parle » ou qui se dit, on a ici un exemple très significatif de ce que la lecture d’un texte, faite à partir d’un autre discours – en l’occurrence le discours analytique – peut lui conférer en terme de sens. Le Parménide comme le De Deo de Spinoza, ont toujours été jugés énigmatiques en tant que la complexité de leur articulation conceptuelle contrastait avec le « peu de sens » qu’on pouvait leur assigner : aporie pour rien ou Dieu acéphale. Les lectures de Lacan, « l’Un qui parle », ou pour le dieu de Spinoza « Autre Chose » et « Chose autre que le Tout », sont des exemples remarquable de ses lectures des grands philosophes, où il conjoint au repérage des articulations structurales le renouvellement du sens des discours anciens ou même quelque chose comme la résolution de leurs énigmes.
Le yadl’Un et l’ek-sistence – La 3ème hypothèse
Quel est dès lors le pas de Lacan par rapport à l’Un de la première hypothèse? Sans doute rend-il hommage à Platon : « Son Un n’a rien à faire avec ce qui englobe. » Il dit aussi que chez Platon il est remarquable que « l’Un ne sache être comme être ». Mais le Yadl’Un lui donne l’occasion d’une remarque décisive : « […] c’est sur le fond de l’indéterminé que surgit ce que désigne, pointe à proprement parler le “il y a” » ; “yen a” donc, c’est sur fond de quelque chose qui n’a pas de forme. C’est cette émergence qui permet d’accrocher la fonction de l’existence pour compléter cette lecture du Parménide,qui se trouve à la fin de la 7ème leçon.
Lacan se réfère alors à la troisième hypothèse qui se présente comme asymétrique par rapport aux autres, puisque son point de départ est que « l’Un est et n’est pas à la fois. »
Je fais tout de suite une remarque préliminaire sur la notion d’existence avant d’aborder cette notion
Tout d’abord on sait que la distinction des deux sens de l’être que sont l’essence et l’existence, sous la forme claire d’une opposition de substantifs, est absente de la philosophie antique. On la fait généralement remonter au grand philosophe persan Ibn Sina (Avicenne) qui écrivait au début du XIème siècle. On trouve en effet cette distinction - les termes arabes sont “essence” ou “nature” (haqiqa), “existence” (al-wujud) - explicitement affirmée au livre I ch. 5 de la Métaphysique du Shifa (“guérison”), p.108 du tome I de la traduction Anawati. Toutefois on ne peut pas dire qu’elle soit absente de la philosophie grecque classique, même si elle n’est pas thématisée de façon aussi explicite. Aristote oppose dans les Seconds Analytiques la question ei esti (« est-il ?», « y a-t-il ?») à portée existentielle, et la question de l’essence, ti esti. Le Phédon quand il pose les idées ne l’ignore pas et le Parménide lui-même donne à la position ou à la non-position de l’Un une portée existentielle. Mais il ne s’agit que d’une existence de fait. Et de même Avicenne définit l’existence par l’affirmation.
Ce qui intéresse Lacan, en relation avec ce surgissement de l’Un, « existence sur fond d’inexistence », c’est un autre sens du terme existence qui a reçu sa pleine détermination dans la mathématique – mais paradoxalement je pense qu’il y en a quelque écho dans Heidegger. De cette existence on peut dire que c’est celle de l’Un du Parménide. Mais Lacan va trouver son bien dans la 3ème hypothèse celle qui énonce que « l’Un est et n’est pas », avec la notion de l’exaiphnès, de l’instantané.
La 3ème hypothèse combine les deux premières et leurs conclusions négative ou positive, l’Un n’est pas et l’Un est, avec – c’est ce qui lui donne sens – la participation au temps déjà examinée dans la deuxième hypothèse : celle- ci avait proposé une analyse du « maintenant » (nun), moment positif où un phénomène du devenir participe à l’Un ou à toute autre détermination. Dans le « maintenant » vaut le principe de contradiction selon lequel un être ne peut en même temps posséder une détermination et la détermination contraire. Mais il faut aussi rendre compte du changement, du passage d’une détermination à la détermination contraire. Donc si on pose que l’Un participe au temps, entre le moment où il est et celui où il n’est pas, il faudra poser un moment intermédiaire, où il assume ou quitte l’être, naît ou périt. Et c’est généralisable à toute espèce de contraires, notamment à « mû » et « immobile » sur lequel porte le détail de l’analyse. Quand donc l’Un change-t-il ? Dans cette étrange chose qu’est l’ Instantané (to exaiphnès), point de départ de deux changements inverses et hors de tout temps.
L’étymologie d’exaiphnès est problématique : le Bailly ne remonte pas plus haut que le terme aiphnès qui veut dire “soudain”, “subitement” (cf. le terme voisin aipsa). Et ex dénote l’idée de sortie, de surgissement. Bien que l’analyse de Platon concerne le temps, ce n’est pas l’aspect temporel qui intéresse Lacan, c’est plutôt le surgissement logique de l’Un. Et c’est à ce point qu’on doit se référer à l’idée d’existence, tout à fait distincte de l’idée d’être et même en un sens opposée à elle. Je reprends donc ce que j’ai esquissé tout à l’heure.
Si est démontré dans le Parménide que l’Un ne sache être comme êtreÊtre, c’est au sens où les articulations logiques que Platon introduit dans le champ de la pensée – en visant la constitution d’une épistèmè, disons d’un savoir – rendent problématique la compatibilité de l’Être et de l’Un. « L’Un n’a même pas assez d’être pour être Un ». C’est de là nous dit Lacan qu’est sortie la fonction de l’existence. Si la 1ère hypothèse aboutit aux mêmes conclusions que les hypothèses négatives (6 et7) – l’Un n’est pas – ça n’empêche pas cet Un de poser sa question, puisqu’il est là au moins en tant qu’il existe. Je cite Lacan « l’existence déjà, dès sa première émergence, s’amorce tout de suite, s’énonce de son inexistence corrélative. Il n’y a pas d’existence sinon sur fond d’inexistence et inversement. Ex-sistere, ne tenir son soutien que d’un dehors qui n’est pas, c’est bien là ce dont il s’agit dans l’Un ».
Lacan fait précéder son propos sur l’exaiphnès d’une remarque sur Aristote qui concerne les propositions particulières (en particulier la particulière négative qui, chez Aristote, ne s’énonce pas « quelque … ne … pas », mais « pas tout » (ou pas)) : leur distinction d’avec les universelles suffit à assurer l’existence ou la non existence (de fait) des propriétés qu’elles désignent. Il y a là une corrélation qui ne va pas jusqu’à l’émergence de l’existence logique puisque Aristote implique l’existence dans l’universelle. Mais Platon, lui, avait déjà serré dans la 3ème hypothèse du Parménide le point d’émergence de l’Un dans l’Instantané, dans un cadre temporel que Lacan ne juge pas essentiel à l’affaire. « L’Un donc ici (dans la 3ème hypothèse) précisément semble se perdre et porter à son comble ce qu’il en est de l’existence, jusqu’à confiner à l’existence comme telle, en tant que surgissant du plus difficile à atteindre, du plus fuyant dans l’énonçable. » Chez Platon, toutefois, on ne peut identifier ce lieu de surgissement à ce que Lacan appelle inexistence, puisqu’il a une consistance relative, étant l’in(dé)fini (apeiron) que Platon appelle aussi dyade indéfinie (duas aoristos).
Et Lacan – toujours à la fin de cette 7ème leçon va chercher confirmation de sa lecture de l’exaiphnès platonicien dans la définition qu’Aristote donne de l’exaiphnès au livre iv de la Physique 222b 14-15 – qu’il reprend : quelque chose qui surgit dans un temps qui ne peut pas être senti (en anaisthètô khronô) du fait de sa petitesse (dia mikrotèta). Et ce quelque chose, c’est to ekstan que Carteron traduit fort inexactement par “modification”. Ce terme est un participe employé substantivement qui vient du verbe existèmi, dont Lacan semble douter qu’il existe en grec – mais il se reprendra dans une leçon ultérieure du Savoir du Psychanalyste. En fait, il existe bien mais avec un sens actif, “déplacer”, “transporter”, et aussi “mettre hors de soi”, mais on le trouve justement avec le sens de la voie moyenne à l’aoriste (passé indéfini, simple) second (forme irrégulière de l’aoriste). Le participe aoriste to ekstan signifie donc “ce qui s’éloigne de…”, “ce qui s’écarte en laissant la place”. Lacan traduit en accentuant les choses « ce qui n’existe qu’à n’être pas ». C’est donc bien dans le Parménide et dans ce passage de la Physique d’Aristote que l’on peut saisir l’émergence de la fonction de l’existence telle que Lacan l’entend, et dont je rappelle qu’elle est d’abord dans … ou pire le propre de l’Un.
Platon était-il lacanien ?
Le discours de Platon philosophe vise sans doute à être vrai, mais on peut dire qu’en même temps il procède à un certain serrage du réel de ce qui nous fait parler, autrement dit de l’Un.
C’est là un complément essentiel pour entendre la lecture de Lacan et il amène celui-ci à préciser le rapport qui existe entre le vrai Parménide, le Parménide historique, et Platon, en revenant en particulier pour Platon sur la notion d’eidos.
Quel est donc le pas de Parménide, tel que Lacan le situe ? Le projet de la pensée présocratique, c’est en somme de savoir ce qu’il en est du Réel. Et on sait que les réponses les plus diverses ont été données par les prédécesseurs de Parménide, l’eau pour Thalès, l’air pour Anaximène, etc… Parménide dit, lui, « l’Être » (plus exactement « l’étant » (eon)), facteur commun de toute la substance dont il s’agissait. Être se dit de toute réalité, et ce n’est pas un simple attribut. Toutes les différences sont illusoires aux yeux de la déesse du Poème, et se résorbent dans l’Être un, achevé, compact, semblable à une sphère, etc.
Mais Lacan ne dit pas « Être », il dit « être dicible ». Parménide n’est pas réaliste au sens où le sera Platon. La déesse énonce que être et connaître c’est la même chose ; elle dit en somme : « tu ne pourras pas dire autrement ». On peut entendre que Parménide en reste à l’énoncé, au dit explicite. C’est pourquoi Lacan pourra dire dans le séminaire Encore l’année suivante que Parménide avait tort et Héraclite raison. Ce dernier évoque l’énonciation et non seulement l’énoncé, et l’articulation signifiante, disant dans le fr 93 (Diels) de l’oracle « il n’avoue ni ne cache, il signifie ».
En quoi consiste à son tour le pas de Platon ? On sait qu’il détestait Héraclite, et qu’au contraire, même s’il le critique, il rend hommage à Parménide. Il exige un énoncé consistant, et, comme je l’ai noté plus haut c’est lui qui, avant Aristote, a le premier énoncé le principe de contradiction. Mais son originalité tient à ce qu’il introduit dans le discours philosophique l’articulation du Logos, en prenant pour référence la déduction mathématique, alors qu’Héraclite semble en être resté à l’aphorisme où s’énonce l’identité et l’unité des contraires et Parménide à la tautologie. Or la référence à l’articulation logique ne va pas de soi, dès qu’on prétend la fonder sur un principe tel que l’Idée. Qu’est-ce que l’Idée, ce à quoi nous devons remonter ?
C’est là que se manifeste la complexité de la pensée platonicienne. Justement, dans le Parménide, le jeune Socrate ne parvient pas à répondre aux objections de Parménide sur l’hypothèse des Idées, ce qui est une façon pour Platon de suggérer ce qui fait difficulté dans la notion d’Idée. Comme le dit Lacan « le pas de Platon, c’est de montrer que dès qu’on essaie de dire de façon articulée ce qui se dessine, la structure – c’était bien le propos de Platon – ce qui se dessine fait difficulté ». Et, ajoute Lacan, « le réel, c’est dans cette voie qu’il faut le chercher ». Autrement dit, je continue de citer Lacan, « l’eidos, l’idée – Lacan conteste la traduction du terme platonicien par “forme”, qui est la traduction du terme eidos chez Aristote – est quelque chose qui déjà nous promet le serrage, le cernage de ce qui fait béance dans le dire ». Je traduis : loin d’être comme chez Aristote ce qui fixe et délimite la substance pour un individu, l’Idée platonicienne correspond au moment où le nous (l’intelligence, l’équivalent de l’intuition rationnelle) débouche sur le Réel, sur une béance qui se manifeste dans la tentative de fixation du principe.
Peut-on en rester au symbolique pour l’Idée ? Sans doute on peut dire que dans le Phédon les Idées sont des concepts purs, indécomposables, identiques à eux mêmes, mais l’étape suivante de la recherche de Platon, c’est la participation horizontale et la constitution de ces Idées à partir des grands genres que sont l’Être, le Même, l’Autre ou l’Un. Et quand nous remontons vers le principe nous ne nous contentons pas d’un système clos et achevé – ce qu’on fait presque tous les autres grand philosophes. La Lettre VII parlera d’un surgissement du pragma, de la « Chose même ». Il y a manifestement une faille, une béance dans le symbolique, et un appel à ce qu’il faut bien identifier comme Réel. Et à la même place, au terme de l’ascension dialectique, cet imaginaire que les premières étapes de la démarche du philosophe avaient écarté, nous le voyons revenir dans un usage métaphorique : pensons à l’image du soleil et à la caverne dans la République. C’est grâce à lui que le principe, l’Idée des Idées nous est suggéré.
Ce que dira Lacan de l’Idée dans RSI va dans ce sens. « L’eidos c’est quand même un très bon terme grec pour traduire ce que j’appelle l’imaginaire… parce que ça veut dire l’image. » Une image qui surgit à la place du Réel qu’elle masque et auquel on peut la nouer. Lacan précise que l’Idée faisait pour Platon « la consistance du Réel ».
Pour conclure sur ce point, je pense que si Platon a pensé ou conçu l’Un réel dans la première hypothèse du Parménide, il l’a finalement rejeté et dénié. Je m’appuie sur ce que Charles Melman fait remarquer dans son texte sur le Phédon, que la pensée platonicienne reste une pensée de type circulaire. Sans doute, doit-on on évoquer l’émergence de l’instance tierce, de la fonction du grand Autre dans Le Banquet – que d’ailleurs note Lacan à propos de L’Amour-sublimation – « touche pas ». Mais il s’agit d’un Autre qui justement se réduit à la fonction d’un Un idéal. Et en ce sens, il n’y a pas dans Platon ce que Charles Melman appelle la « césure du Nom-du-Père ».
Pour la circularité on peut évoquer l’articulation générale que nous propose la République : tout part de l’Un-Bien qui donne essence et existence de fait à toutes choses, les Idées comme les phénomènes, et, comme le montre l’exigence éthique, tout y retourne, en tout cas les âmes qui doivent réaliser en elles et dans leur conduite la Justice et le Bien. Et le Timée fait surgir à nouveau le dispositif circulaire, avec le démiurge providentiel.
Sans doute Platon était-il lacanien dans la mesure où la notion d’Idée implique la prise en compte du Réel, comme le montre aussi d’ailleurs le dispositif de la nomination que Lacan articule dans RSI. Mais il a seulement pensé l’Un réel comme point-limite de son articulation ; disons même jusqu’au point où il s’exclut du Savoir qu’il fonde : il n’a pas articulé cet Un réel à sa construction, il l’a plutôt exorcisé. La suite de sa démarche dans le Parménide le montre : la 1ère hypothèse est bel et bien rejetée : pour penser la hiérarchie cosmique, “l’excès” de transcendance de l’Un par rapport à l’Être, qui l’empêche de participer à l’articulation symbolique, ne vaut pas mieux que l’égalité de traitement de l’Un et de L’Être de la 2ème hypothèse qui multiplie à l’infini les entités et interdit de les agréger en unités consistantes. Au point de vue de l’Un, la “bonne” hypothèse, serait entre les deux. Mais le blanc que laisse Platon n’en est pas moins cerné par la 4ème hypothèse, qui examine la conséquence de « l’Un est » pour les Autres dans la perspective de la participation à l’Un, et qui est, comme en jugent la plupart des commentateurs, conforme à l’enseignement positif de Platon ; elle est en effet proche malgré les différences de terminologie du texte du Philèbe (à partir de 23c) sur les genres de l’être. Dans la même direction, la théorie des nombres idéaux nous montre un Un purement symbolique qui institue la mesure et la limite dans la dyade indéfinie. Et finalement fait tenir le dispositif en y restant inclus.
COMPLÉMENTS
Je terminerai en évoquant deux points complémentaires.
1) La sixième hypothèse
Le premier est un passage du début de la 6ème leçon p. 82 où Lacan fait référence à la 6ème hypothèse (il fait un lapsus et dit 7ème). C’est la question de la négation déterminée. Si l’Un n’est pas s’oppose à la formule contraire « le Non-Un n’est pas », cela a un sens de distinguer des négations de pensées déterminées. Sans doute ce qui est nié n’existe pas, mais en même temps je peux connaître, dit Platon, l’Un qui est nié, ainsi que le mettre en relation puisque en tant qu’un j’énonce qu’il est différent des autres. Et Lacan de se référer alors à l’écriture S de grand A barré qui peut sembler une illustration de ce que nous présente la 6ème hypothèse.
Seulement il y a un mot qui ne figure pas dans l’hypothèse platonicienne, c’est le terme “écrit”. Rien d’étonnant à cela si on se souvient que de tous les philosophes il est le plus grand ennemi de l’écriture, ainsi que le montre le célèbre passage du Phèdre 274-275. Comme l’écriture du Zéro fait exister ou inexister le rien, l’écriture S de grand A barré, dit Lacan « écrit quelque chose sur l’Autre […] et en tant que terme de la relation, qui de s’évanouir, de ne pas exister, devient le lieu où elle s’écrit ». On voit qu’avec l’écriture Lacan a un instrument qui résout fort bien ce qui pourrait être une des grandes difficultés de la philosophie quand elle s’attache à « penser » le Non-être absolu ou le Rien .
2) Le Maître et l’Esclave
Le deuxième point concerne l’exemple du Maître et de l’Esclave qui se trouve dans la deuxième partie du Parménide (133d-134a). Ce n’est pas tant le contenu de la relation qu’envisage Platon, comme le fera Hegel, que la répartition de la relation en deux régions de la réalité absolument distinctes, les réalités de là-haut, en soi – le lieu intelligible -, et celle de chez nous, c’est-à-dire des phénomènes et du sensible. Et Parménide fait gober au jeune Socrate leur stricte séparation.
Lacan est manifestement interloqué par ce passage. Pourquoi Platon écarte-t-il toute relation entre les deux lieux ? N’est-ce pas là une occasion manquée pour illustrer la participation, le metekhein ? Étonnement parfaitement légitime, mais Platon est en fait moins débile que Lacan ne le croit. Si on se réfère au livre, à mon sens indépassable, de Victor Goldschmidt sur la méthode platonicienne (Les dialogues de Platon), en fait Parménide ne cesse dans cette partie de tendre des pièges au jeune Socrate. C’est une hypothèse que Platon ne prend pas à son compte : il pense même exactement le contraire, à savoir que l’Idée est cause de l’être du sensible, des propriétés des choses, par l’intermédiaire de la participation. La conclusion de Lacan « Jamais l’esclave n’est esclave que de l’essence du Maître.… et quant au Maître, s’il n’y avait pas S2, le savoir de l’esclave, qu’est-ce qu’il en ferait ?» se comprend fort bien du fait de la remarque incidente que l’essence, Lacan préfère l’écrire S1. Autrement dit, l’articulation signifiante, le symbolique est immanent à la réalité, et sans cette articulation, il n’y aurait même pas de réalité. Mais la « transcendance » platonicienne est tempérée par l’action de « cause formelle » de l’Idée, ce qui fait qu’en réalité sur ce point, malgré l’apparence, Platon et Lacan sont à peu près d’accord.
Hubert Ricard
Du substantif de Port-Royal à la substance jouissante de Lacan, de Maryvonne Lemaire
Du substantif de Port-Royal à la substance jouissante de Lacan
Et l’étreinte, l’étreinte confuse d’où la jouissance prend sa cause, sa cause dernière, qui est formelle, est-ce que ce n’est pas beaucoup plus quelque chose de l’ordre de la grammaire qui la commande ?
Encore, 12 décembre 1972
De 1711 à 1713, L’abbaye de Port-Royal des Champs, située dans la vallée de Chevreuse, est détruite sur l’ordre de Louis XIV. Le roi voit une menace dans le prestige intellectuel, moral et religieux de ce lieu clôturé, qui, sous l’autorité de l’abbé de Saint-Cyran et de la mère Agnès Arnauld, abrite le courant janséniste du catholicisme. Outre les Pensées de Pascal, publiées de façon posthume par les Messieurs – on les appelle aussi les Solitaires-, deux textes survivent dans le temps à la destruction de l’édifice: La Grammaire générale et raisonnée d’Antoine Arnauld et de Claude Lancelot, publiée en 1660, et La Logique ou l’art de penser d’Antoine Arnauld et de Pierre Nicole, publiée de façon anonyme en 1662. Ces deux ouvrages sur « l’art de parler » et « l’art de penser »renouvellent l’étude du langage en s’appuyant sur les avancées de Descartes et de Pascal ; ils substituent à l’autorité du « bon usage » l’autorité de la raison et à l’étude des mots pris isolément, l’étude des opérations de la pensée à l’œuvre dans la parole. Ces textes, par la force et la nouveauté du propos, convainquent même les jésuites, peu favorables pourtant aux jansénistes, et qui ont la haute main sur l’enseignement. C’est ainsi que ces ouvrages, très souvent réédités, ont fait référence dans l’étude de la langue pendant deux siècles jusqu'à son renouvellement par la linguistique au XX° siècle. Les grands grammairiens du XVIII° siècle comme Du Marsais ou Beauzée s’en inspirent et Chomsky, dans sa Linguistique Cartésienne de 1966, voit dans la grammaire générale l’ancêtre de la grammaire générative.
La théorie du langage élaborée à Port- Royal est une théorie de la substance et du signe. Forte de l’appui trouvé dans les avancées de Descartes et en particulier dans sa distinction entre substance de la pensée et substance de l’étendue, cette grammaire invoque aussi, implicitement, la caution divine pour faire du langage le signe de la pensée, ce qui reste un thème philosophique vivace.
La confiance accordée au sens et la préférence donnée sur tout métalangage à la langue naturelle sont deux aspects de cette réflexion sur le langage qui m’ont retenue. Ce sont deux « valeurs » de la culture littéraire qui font débat encore actuellement. Alors qu’elles se trouvent associées dans la Grammaire Générale, Lacan les dissocie complètement. On sait les limites qu’il assigne à l’imaginaire du sens. Quant à la langue naturelle, il en joue jusqu’au baroque, mais elle reste pour lui la référence, on peut dire, absolue, du parlêtre et de l’humain, le mathème et la logique étant subordonnés à la parole.
Le titre choisi, Du substantif à la substance jouissante, introduit au déplacement qui s’opère dans l’appréhension du langage, de Port-Royal à Lacan. Alors que le nom même de substantif, un néologisme créé par Port-Royal, est révélateur de l’accord entre substance de la pensée et substance de l’étendue qui fait du mot dans sa matérialité un signe de la pensée, la seule substance qu’invoque Lacan, de façon un peu provocatrice, est celle de la substance jouissante. La substance jouissante, c’est la jouissance du savoir inconscient, savoir fait d’un pur texte de signifiants. Elle a quelque chose d’absolu, au sens de libre d’attaches, en rapport avec la substance classique.
Ce qui m’a intéressée, c’est donc de relire les textes de Port- Royal, avec pour fil conducteur le jeu des signifiants de substance, signe, sens, naturalité de la langue. J’ai pu constater en suivant pas à pas les quatre opérations de l’esprit qui structurent sa conception du langage, concevoir, juger, raisonner, ordonner une sorte de fuite en avant, qui met à mal la notion même de substance. Cependant le souci permanent de Port-Royal de ne pas dissocier l’art de parler de l’art de penser , la dialectique revendiquée entre les deux arts, rapproche d’une certaine façon Port-Royal de Lacan et anticipe sur les réserves de Lacan à l’égard de la théorie linguistique de la communication, qui pourtant se revendique plus ou moins de l’autorité rationaliste de Port- Royal.
Je présenterai quelques éléments importants de cette théorie du langage, si toutefois on peut parler d’une seule théorie, puisqu’ il y a deux ouvrages, la Grammaire et La Logique. La Logique est publiée deux ans après la Grammaire, ce qui a son importance.
LA GRAMMAIRE GENERALE ET RAISONNEE 1660
Le titre complet de l’ouvrage est : Grammaire générale et raisonnée contenant les fondements de l’art de parler expliqués d’une manière claire et naturelle; les raisons de ce qui est commun à toutes les langues et des principales différences qui s’y rencontrent; et plusieurs remarques nouvelles sur la langue française.
Parler est un art. C’est une pratique, un exercice du langage. Cette pratique, selon la théologie, met l’homme au-dessous de l’ange. L’ange, comme le rappelle Lacan dans la leçon III du séminaire Encore , baigne dans le signifiant suprême ; il n’a pas besoin de mots, même s’il est messager, par l’ étymologie .Au contraire la nécessité de se servir de mots pour exprimer ses pensées étant un défaut à l’homme, elle l’incommode effectivement ; il voudrait s’en passer s’il le pouvait. La Perpétuité de la foi.
Le corps de l’homme fait obstacle ; il oblige à parler.
Le même langage met l’homme au-dessus de l’animal : Si la parole est l’un des plus grands avantages de l’homme, ce ne doit pas être une chose méprisable de posséder cet avantage avec toute la perfection qui convient à l’homme, qui est aussi de n’en avoir pas seulement l’usage mais d’en pénétrer aussi les raisons et de faire par science ce que les autres font seulement par coutume. Préface GPR p 2. Dans le séminaire Encore, Lacan renverse la distinction de la théologie et parle au contraire de la bêtise du signifiant. Qui veut faire l’ange fait la bête, dit Pascal. Et si quelque chose dans l’homme baigne dans le signifiant, c’est bien son corps. Le corps de l’homme, en particulier par le symptôme, est messager de ses signifiants.
La grammaire, générale et raisonnée, contient les fondements de l’art de parler. Les fondements de l’art de parler relèvent donc de l’écrit (gramma). Les auteurs suivant une ambition du XVII° siècle veulent donner au français, par leur réflexion sur la grammaire, le statut de langue universelle, comme le latin et le grec, peut-être pour rivaliser avec les langues de traduction de la Bible, l’allemand et l’anglais. Et cela par la mise à jour de mécanismes logiques généraux. Leur théorie du langage est d’abord une théorie du signe : le langage est signe de la pensée, il ne fait que codifier la pensée. D’autre part la grammaire est raisonnée car la signification se réfère aux opérations de la pensée.
Une théorie du signe :
Dans le séminaire Encore, Lacan rappelle que la subversion de Saussure ne tient pas à la distinction entre signifiant et signifié, cette barre entre signifiant et signifié qui distingue la représentation imagée de l’arbre de son écriture phonétique /arbr /. Elle tient à la priorité et à la primauté des oppositions distinctives de la chaîne signifiante sur le signifié. Ce que reprend Lacan dans sa doctrine du signifiant.
Les Stoïciens, Saint Augustin avaient déjà fait la distinction entre signifiant et signifié. C’est précisément cette distinction entre signifiant et signifié qui donne sa structure à La Grammaire : la grammaire, art de parler, use de signes que sont les sons et les voix (les mots) pour expliquer les pensées. D’un côté, la substance phonétique et graphique, de l’autre la signification. C’est le plan de l’ouvrage tel que l’annonce la fin de la première page :
La grammaire est l’art de parler.
Parler, est expliquer ses pensées par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein.
On a trouvé que les plus commodes de ces signes étaient les sons et les voix.
Mais parce que ces sons passent, on a inventé d’autres signes pour les rendre durables et visibles, qui sont les caractères de l’écriture, que les Grecs appellent: d’où est venu le mot de grammaire.
Ainsi l’on peut considérer deux choses dans ces signes. La première ; ce qu’ils sont par leur nature, c'est-à-dire en tant que sons et caractères.
La seconde ; leur signification, c’est-à-dire, la manière dont les hommes s’en servent pour signifier leurs pensées
Nous traiterons de l’une dans la Première partie de cette Grammaire, et de l’autre, dans la seconde.GPR p 3 et 4
Phonétisation, plutôt que prononciation, et écriture de la parole s’opposent toutes deux en tant que signes au signifié de la pensée. Les auteurs se sont même interrogés sur la possible élaboration d’une écriture phonétique, unifiant son et lettre. Mais en dépit de quelques simplifications, ils ont reconnu une autonomie de la lettre : pour eux, le choix du caractère est porteur de sens, comme dans l’opposition entre chant et champ. La majuscule aussi a son importance pour commencer les périodes et distinguer les noms propres.
La distinction entre voyelles, consonnes, syllabes et mots s’appuie sur leur matérialité et leur rapport au corps : sont voyelles les sons simples nécessitant la simple ouverture de la bouche. Lancelot en dénombre dix ; sont consonnes les autres sons simples ; les syllabes, des sons complets (liés au repos de la voix, ce que prennent en compte les écritures syllabiques) ; le mot se distinguerait par son accent. Ce qui est important, c’est que sons, caractères et mots soient des signes dans leur matérialité physique et même corporelle.
De l’autre côté, ce que la parole a de spirituel, qui fait l’un des grands avantages de l’homme au-dessus de tous les autres animaux, et qui est une des plus grandes preuves de la raison : c’est l’usage que nous en faisons pour signifier nos pensée, et cette invention merveilleuse de composer de vingt-cinq ou trente sons cette infinie variété de mots, qui, n’ayant rien de semblable en eux-mêmes à ce qui se passe dans notre esprit, ne laissent pas d’en découvrir aux autres tout le secret, et de faire entendre à ceux qui n’y peuvent pénétrer, tout ce que nous concevons et tous les divers mouvements de notre âme. GPR p 45-46
La première partie de la Grammaire, Où il est parlé des Lettres et des caractères de l’Ecriture, s’oppose donc à la seconde partie, Où il est parlé des principes et des raisons sur lesquelles sont appuyées les diverses formes de la signification des mots, comme la substance étendue se distingue pour Descartes de la substance pensante. La phonétisation et l’écrit, c’est le corps ; la signification, c’est l’âme.
La formulation Les diverses formes de la signification des mots, loin de renvoyer à l’équivoque signifiante de l’inconscient, introduit tout de même un retournement dans la mesure où les mots ont une signification dépendant de quelque chose qui relève de la forme. Si la phonétisation des mots relève de l’agencement de vingt-cinq à trente sons, leur signification relève avant tout des opérations de la pensée qui leur donnent leur forme :
C’est pourquoi on ne peut bien comprendre les diverses sortes de significations qui sont enfermées dans les mots, qu’on n’ait bien compris auparavant ce qui se passe dans nos pensées, puisque les mots n’ont été inventés que pour les faire connaître.(ibidem)
Grammaire et opérations de la pensée
Dans la grammaire, art de parler, il est déjà question de la logique, art de penser. L’une et l’autre ont pour base commune, selon Port-Royal, l’affirmation présente dans le verbe et la proposition. Dire La terre est ronde ou Pierre vit, ce qui est analysé par la paraphrase canonique Pierre est vivant, est moins une affaire de savoir ou de vérité qu’un acte volontaire.
La Grammaire de 1660 fait alors dépendre les faits de langage de trois opérations de la pensée : concevoir, juger, raisonner. Mais elle s’en tient aux deux premières : d’abord, en ce qui concerne le concevoir, elle fait l’étude des objets de la pensée ; cela conduit à la définition du substantif et de ce qui se rapporte au groupe nominal : adjectif, article, préposition, pronom et adverbe. Ensuite, pour l’opération de juger, celle des manières de penser, qui n’est qu’esquissée, avec l’étude du verbe, de la proposition ; y sont reliés la conjonction et l’interjection.
Les champs respectifs de la grammaire et de la logique se recouvrent. Et comme il est plus court de dire que tout ce qui est utile à la fin de chaque art lui appartient, une sorte de dialectique s’opère entre les deux ouvrages, Grammaire et Logique . Par exemple, l’étude d’un pronom appelé relatif ou l’examen d’une règle, qui est qu’on ne doit pas mettre le relatif après un nom qui est sans article (texte introduisant une réflexion sur la notion de déterminant) sont deux chapitres de la Grammaire. Mais c’’est dans la Logique qu’est approfondie la distinction entre les incidentes (ou relatives) déterminatives et descriptives, importante pour la théorie du syllogisme. La limitation en fait trop stricte du domaine de La Grammaire de 1660 découle de cette théorie des opérations de la pensée. Tout ce qui relève de l’affirmation et du jugement est déjà de la logique: la logique, étant fondée sur les mêmes principes que la grammaire peut extrêmement servir pour l’éclaircir.
LA LOGIQUE OU L’ART DE PENSER 1662
Dans La Grammaire, la logique se définit de référer les faits de langage aux opérations de la pensée.
La Logique de Port-Royal étudie l’une après l’autre ces opérations de la pensée ; c’est ce qui donne sa composition à l’ouvrage. Les auteurs ajoutent aux trois opérations de concevoir, juger, raisonner celle d’ordonner. Ordonner, ou la méthode, s’inspire largement de Descartes et en particulier de ses Regulae (écrites dès 1627, publiées seulement en 1701, dont Arnauld avait eu entre les mains un exemplaire) et des Pensées de Pascal (il vient de mourir en 1660), que n’avait pas encore publiées Port-Royal, en particulier des textes sur l’infiniment petit, les puissances trompeuses, les trois ordres et le pari.
Concevoir, ou les objets de la pensée
Une première définition du néologisme qu’est le nom substantif sert de point de départ à la présentation :
On appelle concevoir la simple vue que nous avons des choses qui se présentent à notre esprit, comme lorsque nous nous représentons un soleil, une terre, un arbre, un rond, un carré, la pensée, l’être, sans en former aucun jugement exprès ; et la forme par laquelle nous nous représentons ces choses s’appelle idée LPR I 1(30)
Concevoir est autre chose qu’imaginer ; alors qu’on peut (se) représenter par l’imagination un triangle, on n’imagine pas une figure à mille angles mais on en conçoit l’idée. On en a l’idée. Le mot idée repris à Platon remplace celui de concept de la scolastique.
Nous ne pouvons avoir aucune connaissance de ce qui est hors de nous que par l’entremise des idées qui sont en nous LPR I 1
Cette adéquation entre mots et pensée est toutefois capricieuse : comment rendre compte par exemple du genre des mots s’il est vrai qu’il est lié à une différence extrêmement considérable qui est celle des deux sexes ? GPR II 5(54-55) Comment rendre compte du sens des prépositions à, de, par, pour etc…J’ajouterais: quelle signification concevoir pour l’indéfini non ami ?
Concevoir, simple regard de notre esprit sur les choses permet de distinguer entre les objets de nos pensées : Les objets de nos pensées sont ou les choses, comme la terre, le soleil, l’eau, le bois, ce qu’on appelle ordinairement substances ; ou la manière des choses, comme d’être rond, d’être rouge, d’être dur, d’être savant, etc…, ce qu’on appelle accident(…) Les substances subsistent par elles-mêmes, au lieu que les accidents ne sont que par les substances(…)Ceux qui signifient les substances ont été appelés noms substantifs, ceux qui signifient les accidents, noms adjectifs »
Cette distinction d’ordre philosophique et sémantique entre les néologismes que sont noms substantifs et noms adjectifs fait bientôt place à une distinction plus formelle : Il se trouve qu’on ne s’est pas tant arrêté à la signification qu’à la manière de signifier. Car, parce que la substance est ce qui subsiste par soi-même, on a appelé noms substantifs tous ceux qui subsistent par eux-mêmes dans le discours sans avoir besoin d’un autre nom, encore même qu’ils signifient des accidents. Et au contraire on a appelé adjectifs ceux mêmes qui signifient des substances, lorsque par leur manière de signifier ils doivent être joints à d’autres noms dans le discours» Ainsi rouge ou humain marquant confusément le sujet de la rougeur ou de l’humanité ne peuvent subsister seuls dans le discours ; ce sont des adjectifs tandis que homme, rougeur mais aussi humanité, n’étant pas marqués de cette confusion sont substantifs même s’ils « signifient » un accident.
Dans cette seconde étape, la définition du substantif ou de l’adjectif n’est plus sémantique, elle est syntaxique. Le mot qui a besoin d’un sujet est l’adjectif, par exemple rouge, humain. Est substantif au contraire le mot qui peut occuper la position de noyau d’un groupe nominal ou de sujet d’une proposition, par exemple homme, rougeur, humanité; un mot subsistant par lui-même dans le discours.
L’idée associée au substantif peut alors être définie en compréhension ou en étendue :
J’appelle compréhension de l’idée, les attributs qu’elle enferme en soi, et qu’on ne peut lui ôter sans la détruire, comme la compréhension de l’idée de triangle enferme extension, figure ,trois lignes, trois angles, et l’égalité de ces trois angles à deux droits, etc…La compréhension est collection de prédicats, dit Recanati, dans la leçon II d’Encore. Le triangle est une figure/a trois angles/a trois lignes etc…
J’appelle étendue de l’idée les sujets à qui cette idée convient(…) comme l’idée du triangle en général s’étend à toutes les diverses espèces de triangles. La rougeur s’étend à l’homme, au soleil, etc L’extension de prédicat, rouge donnant rougeur, est une nominalisation, un substantif. C’est différent de l’étendue de l’idée, qui s’étend aux diverses espèces de sujets, comme une nominalisation est différente d’une structure de groupe.
Par un retournement et une anticipation sur l’opération de la pensée suivante, qui est celle de juger, le substantif trouve donc sa substance, sa capacité à se soutenir par soi-même, dans la syntaxe de la proposition : il est support du jugement en tant que sujet ou attribut. Le changement d’opération de la pensée de concevoir à juger fait passer le substantif de substance dans la pensée à substance dans la proposition, de substance sémantico-philosophique à substance syntaxique.
On comprend alors que l’étude de l’article n’a plus grand-chose de philosophique ni de sémantique ; elle débouche sur sa fonction grammaticale qui est de déterminer la signification des substantifs : ce statut de déterminant est une nouvelle fonction dans l’analyse du groupe nominal qui permet d’unifier la fonction syntaxique de tous les autres déterminants du nom, démonstratifs, numéraux. Cette première opération de concevoir implique une fuite en avant vers celle de juger et met à mal la théorie du signe.
Juger, ou l’affirmation
On appelle juger l’action de notre esprit par laquelle, joignant ensemble diverses idées, il affirme de l’une qu’elle est l’autre ou nie de l’une qu’elle soit l’autre, comme lorsqu’ayant l’idée de la terre et l’idée de rond, j’affirme de la terre qu’elle est ronde, ou je nie qu’elle soit ronde LPR30
Ce n’est qu’au chapitre XIII de la seconde partie de la Grammaire qu’intervient le verbe, qui met en jeu une seconde opération de la pensée, juger. Le jugement est un élément commun à la grammaire et à la logique; Le jugement n’est plus simple vue de l’esprit. Il n’est pas non plus vérité, la vérité relevant pour une large partie de Dieu. Il est acte. Il permet d’affirmer ou de nier.
Le jugement prend la forme d’une proposition constituée d’un sujet et d’un prédicat est Attribut (ce qui était déjà l’analyse scolastique)
La terre est ronde.
Pierre vit, est analysé par la paraphrase Pierre est vivant
L’homme court, est analysé par L’homme est courant
L’homme est, par l’homme est étant
Une question se pose : pourquoi les Messieurs, qui considèrent le langage naturel comme suffisant pour argumenter, ont recours à une paraphrase aussi peu naturelle pour leur analyse de la proposition ?
L’importance accordée à, disons cette fois-ci, la périphrase est Attribut est liée à la fonction du verbe :
Le verbe est un mot dont le principal usage est de signifier l’affirmation, c’est-à-dire de marquer que le discours où ce mot est employé, est le discours d’un homme qui ne conçoit pas seulement les choses, mais qui en juge et qui les affirme
Les modalités non déclaratives( non affirmatives) sont subordonnées à cette modalité principale :
J’ai dit que le principal usage du verbe était de signifier l’affirmation, parce que nous ferons voir plus bas que l’on s’en sert encore pour signifier d’autres mouvements de notre âme, comme désirer, prier, commander, etc.GPR p 109
Le verbe être se voit attribuer le statut particulier de verbe substantif. En quoi est-il substantif ? Comme n’importe quel verbe, il soutient l’affirmation. Mais lui seul soutient l’analyse de n’importe quel prédicat par la paraphrase canonique est Attribut ; il est la forme sémantiquement vide du prédicat : il marque l’acte d’affirmer. Parler est acte de l’entendement et de la volonté.
Etre marque moins le lien que l’affirmation. Il ne marque pas l’existence. Il ne marque pas l’essence. La vérité n’est pas vraiment en jeu, nous l’avons vu.
Port-Royal présente comme une évidence l’homologie entre l’analyse aristotélicienne de la proposition en parties du discours : Sujet / Prédicat et l’analyse cartésienne du jugement, faisant intervenir l’entendement pour le sujet et l’attribut et la volonté pour l’affirmation ou la négation: Sujet/ est/ Attribut
La négation est réduite à l’acte de nier le lien entre sujet et attribut.
Pourquoi cette décomposition entre substances de l’entendement (sujet et attribut) et substance de la volonté (verbe être) ? Pourquoi ne pas garder l’analyse aristotélicienne en sujet/prédicat , quitte à donner au verbe du prédicat la substance de l’affirmation ? Une hypothèse serait qu’il s’agit de préparer ainsi au syllogisme de la troisième opération de la pensée, raisonner, qui repose sur des inférences prenant appui sur le verbe être.
Le présupposé de départ que le mot est signe de l’idée, que le langage est signe de la pensée, expose à une fuite en avant qui fait que le mot est se trouve être le signe de l’affirmation, au détriment du naturel de la formulation cher à Port-Royal. N’est-ce pas de là que provient le faux problème de l’être, de supposer un être métaphysique là où il n’y a que signe de l’affirmation ?La paraphrase canonique de la proposition à l’aide du verbe être perpétue une confusion, pour employer les termes de Port- Royal, sur le statut de ce verbe être : simple copule marquant l’affirmation, pour les Messieurs, en relation avec la doctrine cartésienne de la volonté, il favorise en fait les développements sur l’essence et peut-être l’existence relevant du glissement du signifiant.
En tout cas il semble bien que l’on peut situer dans cette articulation le glissement de l’emploi du mot substance comme étant le propre du substantif au propre de la substance pensante de Descartes : la pensée ou substance pensante caractérise le sujet qui pense avec son entendement et sa volonté. I 15
La substance d’Aristote lorsqu’elle devient substantif, avec Port-Royal, devient substance syntaxique. Descartes à son tour déplace la substance de la phrase au je du sujet, à celui qui pense, à la pensée.
S’inspirant de la substance pensante de Descartes, Lacan propose le nouveau signifiant de substance jouissante où la jouissance relève des opérations psychiques de l’inconscient et prend la forme de la répétition signifiante. Comme le montrent les développements du séminaire Encore, ce signifiant nouveau subvertit la division cartésienne entre substance pensante et substance étendue, entre âme et corps : c’est peut-être l’enjeu du développement sur la bêtise du signifiant dans la leçon III. Le signifiant est pour Lacan du côté du corps ; la pensée est jouissance du signifiant.
Raisonner, ou le syllogisme
On appelle raisonner l’action de notre esprit par laquelle il forme un jugement de plusieurs autres ; comme lorsqu’ayant jugé que la véritable vertu doit être rapportée à Dieu, et que la vertu des païens ne lui était pas rapportée, il en conclut que la vertu des païens n’était pas une véritable vertu LPR 30
Le raisonner n’a pas la cote à Port-Royal.
Le peu d’estime de Port-Royal pour les développements de la logique comme « nécessité de discours » se reconnaît au fait qu’Arnauld se fait fort d’apprendre en quatre ou cinq jours au jeune duc de Chevreuse tout ce qu’il y avait d’utile dans la logique.LPR p 7. Le lecteur est autorisé à sauter les chapitres III à XII, contenant des choses subtiles et nécessaires pour la spéculation de la logique, mais qui sont de peu d’usage.
Cette désaffection apparaît surtout dans le maniement de la logique :
Un indice en est le désintérêt pour l’affirmation logique élémentaire A est A, sur laquelle pourtant s’appuyait déjà la logique scolastique : Une proposition oiseuse et vaine, vaine et ridicule .Perpétuité de la foi ALP p263. Lacan met en évidence la coupure signifiante entre d’un côté le principe d’identité de la logique A est A et de l’autre le glissement du signifiant dans une proposition comme La guerre, c’est la guerre ou Mon grand-père, c’est mon grand père. Cette opposition distinctive est une façon de reconnaître la pertinence du principe d’identité pour la logique !
Le refus des variables et la préférence donnée à l’exemple concret est à relier à la faveur attribuée à la parole et à l’intelligence du sens. Mais ils masquent l’importance de l’écrit des places A ou B désignée par les variables et bloquent le déploiement discursif de la logique.
Le raisonner se fait comme pour Aristote et la scolastique par le syllogisme, c'est-à-dire par le détour qui consiste, pour prouver que A est B, à recourir à un troisième terme appelé moyen terme, C, grâce auquel un jeu d’inclusion se fait, mettant en rapport, pour le premier type de syllogisme trois propositions de la façon suivante :
Tout C est B ; A est C ; A est B
Port-Royal récusant l’emploi de variables, le syllogisme du premier type a pour exemple :
Tous les animaux sont mortels ; Les hommes sont des animaux ; Les hommes sont mortels.
Insensibles à l’équivoque signifiante de ce syllogisme, les auteurs rappellent que la conclusion du syllogisme n’apporte pas plus d’information que les prémisses ; le cheminement logique a donc pour visée l’identification d’un élément à une catégorie, un genre, une espèce. Comme le propose J.C Pariente dans L’Analyse du langage à Port-Royal, la conclusion se réduit à la proposition : le sujet de l’idée de C est sujet de l’idée de B. Toute idée qui est le sujet de l’idée d’homme est le sujet de l’idée d’animal.
Du raisonnement logique, Port-Royal retient le détour par une plus grande complexité (le recours au moyen terme) mais pas les possibilités d’invention propres à la stricte nécessité de discours qu’est la logique.
Le syllogisme d’Aristote, présenté sous forme de condition, est lui aussi constitué d’une seule phrase avec des variables mais, à la différence de Port-Royal, il s’agit d’une phrase complexe sans verbe « être » (on trouve les verbes « est affirmé, est dit de » « revient, appartient à ») ; ce qui rend non pertinentes les discussions sur l’ontologie à partir de ce verbe. Le syllogisme est de la forme : Si A est dit nécessairement de B et B de C, il est alors nécessaire que A appartienne à C.
Le syllogisme étant réduit au jugement, la lumière naturelle du sens, suffit à distinguer les syllogismes bien et mal formés : Nous raisonnons naturellement ; il faut examiner la solidité d’un raisonnement par la lumière naturelle…car c’est le sens qui doit permettre d’interpréter la forme Perpétuité de la foi
Le raisonnement est considéré comme un simple déploiement du jugement ; on ne peut avoir plus dans la conclusion que dans les prémisses. Et la plupart des erreurs proviennent de prémisses fausses et non d’erreurs d’articulation logique dans les inférences. C’est ainsi que même un syllogisme apparemment mal formé, puisque les sujets grammaticaux ne sont pas les sujets logiques, peut être d’emblée reçu comme acceptable :
Dieu veut qu’on honore les rois ; Louis XIV est roi ; Louis XIV doit être honoré
Le sujet logique de la première phrase est d’après la lumière naturelle du sens « Les rois ».Les acquis de la linguistique transformationnelle permettent d’articuler formellement ce qui était alors intuition, puisqu’il suffit de trois transformations pour rendre canonique la première phrase :
1=Dieu dit qu’on doit honorer les rois
2=On doit honorer les rois, selon Dieu
3=Les rois doivent être honorés, selon Dieu
Cet exemple fait sentir que ce que l’on comprend par la lumière naturelle, c’est un « non su » qui peut être su par le développement d’articulations pertinentes. Le syllogisme n’ayant que trois variables l’intelligence du sens peut suppléer au cheminement logique. C’est loin d’être toujours le cas dans le raisonnement. De toute façon, il faut distinguer ce non su de l’esclave Ménon qui peut être su du non su de l’inconscient, rappelait Jorge Cacho, lors de la première séance des Mathinées Lacaniennes. Ce non su-là, inaccessible par la pensée rationnelle est plutôt de l’ordre de la surprise.
La constitution d’un savoir intéressait moins Port-Royal que l’intelligence des choses. C’est peut-être l’ « angélisme » de Port-Royal qui se manifeste dans son souci de réduire le raisonnement au jugement. Jean-Claude Pariente souligne l’opposition entre Chomsky et Arnauld : Si une grammaire générative est une théorie de la production des énoncés, une grammaire générale du moins dans la version de Port-Royal s’assigne pour objectif de retrouver derrière l’expression la trace des opérations spirituelles et elle dépend et s’ordonne presque toute entière à ce paradoxe d’être une théorie de la dissolution des énoncés.
Port-Royal traduit en un sens une régression par rapport à la scolastique médiévale: par méfiance du langage, les Solitaires sous-estiment la fécondité du discours de la logique.
Partant du signe et du signifié, Port-Royal est contraint à une fuite en avant d’une opération de l’esprit à l’autre, du fait de l’intrication des opérations entre elles, jusqu’à s’engager dans le Pari de la vie éternelle. La démarche de Lacan comme celle de Saussure part de la chaîne signifiante, La vérité je parle, et s’en tient à la scansion de la répétition et des oppositions, qui s’éventaille du phonème à la locution figée, si ce n’est à l’histoire qu’on se raconte à soi-même.
Ordonner, ou la méthode
On appelle ordonner l’action de l’esprit par laquelle, ayant sur un même sujet, comme le corps humain, diverses idées, divers jugements et divers raisonnements, il les dispose de la manière la plus propre pour faire connaître ce sujet. C’est ce qu’on appelle encore méthode.
La quatrième partie de La Logique, consacrée à l’opération d’ordonner, écrite par Arnauld seul, n’apparaît pas dans La Grammaire. Elle concerne moins la théorie du langage que la question du savoir, que ce soit le savoir qu’on acquiert ou celui qu’on démontre, dont on veut persuader ou convaincre. Elle est centrée sur les limites de la raison. Présentant avant leur publication les grands textes de Pascal mort en 1660 sur les deux infinis, les puissances trompeuses (de l’imagination, de l’amour- propre, de la coutume), le pari, les trois ordres, elle met l’accent sur l’infirmité humaine : il existe des non concevables par la raison ; la raison même conduit à accepter des non démontrables.
Selon Arnauld, la connaissance procédant de l’évidence s’appelle intelligence. Nous en avons vu un exemple avec l’intelligence du syllogisme mêlant sujet grammatical et sujet logique. Celle qui procède de l’autorité des hommes ou de Dieu s’appelle foi. Celle qui procède de la raison s’appelle opinion si elle s’accompagne d’un doute et science, si la raison produit une entière conviction.
La science ; la raison
La science, selon Port-Royal, permet d’accéder à des connaissances certaines et à des connaissances incertaines comme le sont celles des philosophes.
Les règles de la méthode, inspirées par Descartes, visent moins à maîtriser un savoir par la raison qu’à trouver les moyens d’éviter l’erreur. Le travail de la raison est de lever les équivoques d’intention, de hasard, d’erreur (Comment comprendre par exemple Le sens de Jansénius est hérétique, texte de la condamnation de Jansénius par l’Eglise ?), de traquer les erreurs qui tiennent au corps, au langage, à la formulation linguistique, au raisonnement (LPRI 9 I 10 III 20). Et comment parer à la semblance de Montaigne, qui fait que je me trompe et que je n’en sais rien ?
Les connaissances incertaines de la philosophie sont d’autant moins accessibles que l’on ne reconnaît pas que certaines connaissances sont impossibles, qu’il existe une ignorance nécessaire.
Notre esprit qui est fini et borné ne peut comprendre l’infini ni Dieu, ou plutôt, ce sont choses incompréhensibles dans leur manière mais certaines dans leur existence. En témoignent l’infiniment petit, l’incommensurabilité de deux longueurs, la divisibilité à l’infini de la matière. Les problèmes qui consistent à trouver un espace infini égal à un espace fini nous obligent à avouer qu’il y a des choses qui sont, quoique (notre esprit) ne soit pas capable de les comprendre. Suit une expérience illustrant ce double constat : Si l’on prend la moitié d’un carré, et la moitié de cette moitié et ainsi à l’infini, et que l’on joigne toutes ces moitiés par leur plus longue ligne, on en fera un espace d’une figure irrégulière, et qui diminuera toujours à l’infini par l’un des bouts, mais qui sera égal à tout le carré. LPR p 280
La foi ; l’autorité des hommes et de Dieu
Le miracle
Arnauld n’écarte pas à la différence de la religion prétendue réformée la possibilité de miracles. Sans doute en avait-il une expérience personnelle ; Philippe de Champaigne a représenté dans un tableau de 1662 la guérison miraculeuse d’une paralysie en 1652 de sa propre fille Catherine, religieuse à Port- Royal, après une neuvaine prescrite par la mère Agnès Arnauld.
Il argumente en s’appuyant sur un chapitre de la troisième partie, concernant non la foi divine mais la foi humaine : De la loi concernant la croyance dans les événements qui concernent la foi humaine LPR III 20, selon laquelle la seule possibilité d’un événement n’est pas une raison suffisante pour me le faire croire(…) qu’il faut prendre garde à toutes les circonstances qui l’accompagnent, tant intérieures qu’extérieures et d’autre part sur sa condamnation de la présomption :Il y a une sotte simplicité qui croit les choses les moins croyables ; mais il y a aussi une sotte présomption qui condamne comme faux tout ce qui passe les bornes étroites de son esprit
Le sommeil et la folie
Arnauld accepte l’éventualité d’un sujet pensant dans le sommeil et la folie: Soit qu’il dorme ou qu’il veille, soit qu’il ait l’esprit sain ou malade, soit qu’il se trompe ou qu’il ne se trompe pas, il est certain au moins, puisqu’il pense, qu’il est et qu’il vit, étant impossible de séparer l’être et la vie de la pensée et de croire que ce qui pense n’est pas, et ne vit pas.LPR p
Comme Descartes, Arnauld parvient à ces indémontrables que sont les termes de pensée, d’être. Ils sont du nombre de ceux qui sont si bien entendus par tout le monde qu’on les obscurcirait en voulant les expliquer LPR I 1
Pourtant ce qu’il décrit est moins la pensée telle qu’elle est définie dans la Logique par ses quatre opérations que l’activité psychique en général. Se pose alors la question d’un sujet de l’activité psychique, dans l’erreur, le rêve et la folie.
L’Autre non barré
De l’observation que la raison n’interdit pas la foi religieuse, La raison et la foi s’accordent parfaitement,( LPR p 8) Arnauld passe directement à l’injonction de croire, assumée avec un sainte désinvolture, puisque pour paraphraser Pascal, selon lui, la logique se moque de la logique :
Ce qui suffit à toutes les personnes raisonnables pour leur faire tirer cette conclusion, par laquelle nous finirons cette logique, que la plus grande de toutes les imprudences est d’employer son temps et sa vie à autre chose qu’à ce qui peut servir à en acquérir une qui ne finira jamais, puisque tous les biens et les maux de cette vie ne sont rien en comparaison de ceux de l’autre, et que le danger de tomber dans ces maux est très grand, aussi bien que la difficulté d’acquérir ces biens.
Cette phrase montre un lien entre ce qu’on peut appeler une défense (se garantir de la plus grande de toutes les imprudences) et le basculement dans la foi religieuse, l’Autre non barré.
Une telle expérience ne décrit-elle pas l’entrée dans la jouissance Autre dont parle Lacan dans le séminaire Encore ? Peut-on dire qu’elle s’accommode trop bien de l’impasse faite par les Solitaires sur la sexualité?
L’ignorance nécessaire d’Arnauld peut évoquer l’importance du manque dans la doctrine psychanalytique. Pas de forclusion de la castration à Port-Royal. Mais Arnauld ne fait pas pour autant le pas qui consisterait à continuer à élaborer sa théorie du langage avec son n’en vouloir rien savoir, dans la subversion signifiante que donne Lacan à l’expression freudienne :
Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement, c’était quelque chose de l’ordre du j’n’en veux rien savoir Encore Leçon I
S’il faut conclure sur ce qui est un survol de la Grammaire Générale et Raisonnée et de la Logique de Port-Royal , je mettrai l’accent sur les points suivants :
Le cheminement de Lacan se caractérise par une dialectique avec les autres savoirs. Le rationalisme de la Logique de Port- Royal l’a vivement intéressé parce que Port-Royal prend en compte la matérialité de la parole et les opérations de la pensée, mises en lumière avant eux par Aristote et Descartes. Ces opérations de la pensée rationnelle sont un pas fait vers la reconnaissance des opérations psychiques en général.
Mais Port-Royal donne aussi l’illustration de certaines impasses du rationalisme, en particulier la façon dont coexistent pour le même sujet l’extrême rationalité et la jouissance Autre de la foi religieuse, comme si le fait de parvenir rationnellement aux indémontrables que sont la pensée et l’être avait pour seule issue le basculement dans le mysticisme.
Néanmoins, revenant à mon interrogation de départ - pourquoi cette prévalence de la langue naturelle à Port-Royal, pourquoi cette dialectique revendiquée entre l’art de penser de l’art de parler ? – je dirais que c’est un garde-fou contre trop de rationalisme.
La langue naturelle véhicule l’imaginaire du sens mais elle reste lestée par le symbolique et le réel. J’opposerai Port-Royal à Chomsky. Chomsky subordonne l’étude de la langue à la logique, en privilégiant la structure profonde de la phrase, une structure arborescente, par rapport à la structure de surface. Pour Port-Royal, la « structure de surface » qu’est la langue naturelle est prévalente, et le métalangage de la grammaire reste subordonné à la langue naturelle, de même que le raisonnement en œuvre dans le syllogisme reste subordonné au jugement présent dans la proposition. Est-ce que la bande de Moebius de Lacan ne fait pas de ces oppositions une dialectique, dialectique de la profondeur et de la surface, du métalangage et du langage, de l’écrit et de la parole. Les phrases inachevées de Schreber en sont un témoignage clinique et mettent à découvert ce jeu entre grammaticalité et langue naturelle. Mais si Lacan par ses mathèmes propose une formalisation des faits de langage, il subordonne ses mathèmes à une parole qui les prend en compte. Sil n’y a pas quelqu’un pour en parler, ils restent lettre morte
Lacan conteste aussi un autre aspect du rationalisme de la linguistique, en s’en prenant en particulier à la théorie de la communication. Là où le schéma de la communication de Jakobson fait état d’un transfert de message entre un émetteur et un récepteur, transfert rendu possible par la simple existence d’un référent commun, d’un contact et d’un code, Lacan s’interroge. La notion de référent ? Celui qui parle ne sait pas ce qu’il dit. Le transfert de message ? Toute parole est cri et demande. (Peut-on dire, par parenthèse, qu’en dépit de son caractère d’écrit, cette Logique est un cri. C’est le cri d’une œuvre engagée, pour défendre Jansénius, Descartes, Pascal contre l’Eglise). La notion de contact, celle d’émetteur et de récepteur ? Le sujet reçoit son propre message sous une forme inversée. Le code ? Lalangue propose des ressources infinies qui dépassent celles d’une langue précise. Que l’on pense à l’exemple donné par Freud d’un mot allemand Glanz noué au mot anglais glance dans un symptôme qu’il décrit.
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Lacan reprend la découverte freudienne : « Moi la vérité je parle ». Comme Freud, il fait du langage le lieu de la vérité, une vérité seulement mi-dite. Mais il subvertit les mots de Socrate : « Je sais que je ne sais rien. » Socrate parle d’un savoir insu qui peut être su ; Lacan fait du trou dans le savoir, le savoir même. Pour faire référence de nouveau au séminaire d’ouverture des Mathinées 2009-2010, le je ne peux rien en savoir devient un je n’ veux rien en savoir, permettant de prendre les choses autrement.
NOTES
Substance ; nom que l’on peut associer au verbe latin substare : se tenir sous, tenir bon. C’est un mot de la scolastique qu’on pourrait définir comme ce qui se soutient par soi-même. Le Père, le Fils l’Esprit-Saint sont trois substances du Dieu chrétien; l’étymologie latine du mot ne doit pas faire oublier qu’il provient, par le biais de la traduction en latin des textes transmis par les Arabes au moyen-âge, d’un Grec, Aristote.
Aristote, lecteur de Platon, se détache de lui en opposant au concept d’idée ou eidos celui d’hypostase, traduit en latin substance. L’idée platonicienne est à la fois forme et intelligibilité : l’idée de cheval, c’est le cheval en soi, comme le beau, le bon en soi, à côté desquels un cheval, un homme beau ou bon ne sont que des ombres. Pour Aristote, on ne peut parler que de ce qui existe, d’une hypostase, qu’on peut traduire par support, point de départ, appui. La scolastique traduit en latin hypostase par substantia, traduit en français dans la tradition savante substance. Mais le mot fait aussi référence à l’ousia, l’être de la tradition philosophique.
Qu’est-ce que donc que la substance ? C’est la chose qui est. La chose qui subsiste. Ce n’est pas certes la matière ; des cailloux en tas sont matière de la maison, ainsi que les poutres. Mais on n’habite pas un tas de cailloux. Encore faut-il que les matériaux soient ordonnés selon un certain plan, une certaine idée, et qu’à la cause matérielle, s’ajoute une cause formelle, qui est le plan ou si l’on veut la forme et la disposition qu’ont pris les éléments matériels qui composent la maison.(…)Matière et forme sont donc les deux premières causes de la substance.(…) A ces deux causes s’ajoute la cause efficiente ou motrice, l’agent transmettant à l’élément passif sa forme(…)enfin l’analyse des causes se trouve complétée par la postulation de la cause finale , qui ne fait qu’un avec l’essence, la fin étant la forme non encore possédée ou conquise, à laquelle aspire la matière (….) On comprend que la science de la substance soit en même temps la science des quatre causes. La Philosophie Antique , Jean- Paul Dumont.
Lacan dans la seconde leçon d’Encore s’inspire de cette analyse pour évoquer les quatre causes que constitue le signifiant
Bibliographie
Arnauld, A. et Lancelot, C : Grammaire générale et raisonnée, Paris, 1660. Abrégé en GPR. Les références renvoient à la réimpression par Slatkine Reprints, Genève, 1993 de l’édition de 1846.
Arnauld, A. et Nicole, P.: La Logique ou l’art de penser, Paris, 1662. Abrégé en LPR. Réédition 1992, Collection Tel gallimard.
Arnauld, A. : La perpétuité de la foi (…), Paris, 1669-1672
Blanché, R. : La logique et son histoire, Paris, 1970, Armand Colin
Pariente, J-C : L’analyse du langage à Port-Royal, Paris, 1885, Editions de Minuit. Abrégé en ALPR.
Et le séminaire Encore
Maryvonne Lemaire, 21 janvier 2010
Les Noms du Père, séminaire du 20/11/1963, de Jacques Lacan
LES NOMS DU PERE
Jacques Lacan1
20 novembre 1963
Je n'ai pas l'intention aujourd'hui de me livrer à aucun jeu qui ressemble à un coup de théâtre, je n'attendrai pas la fin de ce séminaire pour vous dire que ce séminaire est le dernier que je ferai. Aussi bien pour certains, initiés aux choses qui se passent, ceci ne sera-t-il pas une surprise, pour les autres, c'est par égard pour leur présence que je ferai cette déclaration. Jusqu'à la nuit dernière très tard... une certaine nouvelle m'a été annoncée... J'ai pu croire que je vous donnerai cette année ce que je vous donnais depuis dix ans, il était préparé, je ne ferai rien de mieux que de vous donner le premier : j'ai annoncé que je vous parlerai cette année des Noms du Père.
Pas possible de le faire entendre : pourquoi ce pluriel concernant les noms ? Ce que j'entendais apporter de progrès dans une notion que j'ai amorcée dès la troisième année de mon Séminaire, quand j'ai abordé le cas Schreber, la fonction des Noms du Père ponctuer dans mon enseignement passé les repères où vous avez pu voir se fonder les linéaments :
- premièrement, 15, 22, 29 janvier et 5 février 1958, la métaphore paternelle
- deuxièmement, les séminaires du 20 décembre 1961 et ceux qui suivent, janvier 62, concernant la fonction du nom propre.
- troisièmement, les séminaires de mai de mon année sur le transfert concernant ce qui est intéressé du drame du père dans la trilogie claudélienne.
Vous référer à ces séminaires pour voir dans quelle direction je voulais poursuivre mon discours ... Il y a là, d'une façon déjà très avancée dans sa structuration, quelque chose qui eût pu me permettre de faire le pas suivant. Ce séminaire s'enchaîne à celui sur l'angoisse. Avant d'aller plus loin, ce qu'a apporté mon séminaire sur l'angoisse... On a pu donner tout leur poids à des formules telles que l'angoisse est un affect du sujet. L'ordonner en fonction aussi de la structure, celle du sujet défini comme le sujet qui parle, qui se fonde, qui se détermine dans un effet du signifiant. Où et à quel temps, référence au niveau de la synchronie, à quel temps ce sujet est-il affecté de l'angoisse ?
( schéma au tableau )
Ce dont, quel que soit ce temps, ce temps sur lequel nous allons nous étendre, ce dont le sujet est dans l'angoisse affecté, c'est vous ai-je dit, par le désir de l'Autre. Il en est affecté d'une façon que nous devons dire immédiate, non dialectisable et c'est en ceci que l'angoisse est, dans l'affect du sujet, ce qui ne trompe pas.
Je vous ai dit de l'angoisse dont vous voyez ainsi se dessiner dans ce qui ne trompe pas à quel niveau plus radical - que tout ce qui a été dérivé dans le discours de Freud - s'inscrit sa fonction de signal. Pas moyen de situer cette fonction, sinon à ce niveau. A le poser ainsi se confirme et reste valable comme Freud lui-même l'a ressenti assez pour le maintenir, que toutes les premières formulations qu'il a données de l'angoisse, transformation directe de la libido, etc. restent encore compréhensibles. Que n'ai-je dit d'autre part concernant l'angoisse, m'opposant à la tradition psychologisante qui distingue l'angoisse de la peur de par ses corrélats, spécialement corrélat de la réalité, je change ici les choses, disant de l'angoisse : elle n'est pas sans objet. Cet objet a dont j'ai dessiné aussi bien que j'ai pu les formes fondamentales : ce qui est chu du sujet dans l'angoisse, cet objet a, qui est le même que je désigne comme la cause du désir.
A l'angoisse, à l'angoisse qui ne trompe pas se substitue pour le sujet ce qui doit s'opérer au moyen de cet objet a, il peut s'opérer plus d'une chose ... ceci est suspendu, - ce qui était réservé pour l'avenir - et que vous ne perdrez pas tout à fait, car vous le trouverez dans un livre à paraître dans six mois, c'est à ceci qu'est suspendue la fonction de l'acte et encore quelque chose d'autre. L'année dernière et pour l'instant ce à quoi je me suis tenu : la fonction de ce petit a dans le fantasme, dans la fonction qu'il prend d'être le soutien du désir, du désir en tant que ce qu'il est donné au sujet d'atteindre de plus intensif dans sa réalisation de sujet au niveau de la conscience... c'est par cette chaîne que s'affirme une fois de plus sa dépendance au désir de l'Autre, du désir.
Ai-je besoin, ne suis-je pas trop tenté de rappeler pour qu'il n'y ait pas trop de confusion, le caractère radical, tout à fait restructurant, qu'ont ces conceptions tant du sujet que de l'objet. Bien sûr, nous-mêmes parlons depuis longtemps et nous nous détachons de toute conception du sujet qui en fait un pur corrélat de l'intelligent à l'intelligible, du nous antique, de toute foi faite à la connaissance. Ici, l'angoisse se montre en position cruciale. Dans Aristote, pour la tradition antique, [agonia], pathos local qui s'apaise dans l'impassibilité du Tout. Il reste quelque chose de la position antique jusque dans la pensée positiviste, celle sur laquelle se fonde et vit maintenant encore la science dite psychologique.
Assurément quelque chose y reste fondé de cette correspondance de l'intelligence à l'intelligible et ce n'est pas sans fondement qu'elle peut nous montrer que l'intelligence humaine n'est pas autre dans son fondement que l'intelligence animale ; - cf. les théories de l'évolution, les progrès de l'intelligence, son adaptation -. Ceci nous permet une théorie partant de cet intelligible supposé dans les données des faits, de déduire que ce procès se reproduit chez chaque individu, hypothèse même pas aperçue de la pensée positiviste, c'est que ces faits soient intelligibles. L'intelligence, dans cette perspective, n'est rien de plus qu'un affect parmi d'autres, un affect fondé sur un affect, l'intelligibilité.
D'où cette psychologie de tireuses de cartes, même du haut des chaires universitaires. L'affect n'est ici qu'intelligence obscure ; il n'y a qu'une chose qui échappe à celui qui reçoit cet enseignement : c'est son effet d'obscurantisme subsistant de cette perspective. C'est une entreprises de technocrates, étalonnage psychologique des sujets en mal d'emploi entrés courbés sous l'étalon du psychologue dans les cadres de la société existante.
L'essence de la découverte de Freud est à ceci, dans une opposition radicale. Les premiers pas de mon enseignement ont cheminé dans les pas de la dialectique hégélienne ; étape nécessaire pour faire brèche dans ce monde dit de la positivité. La dialectique hégélienne se ramène à des racines logiques, déficit intrinsèque de la logique de la prédication : à savoir que l'universel ne se fonde que de la négation ; que le particulier seul à y trouver l'existence y apparaît comme contingent. Toute la dialectique hégélienne faite pour combler cette faille y montre - dans une prestigieuse transmutation - comment l'universel, par la voie de la scansion : thèse, antithèse, synthèse, peut arriver à se particulariser. Mais quels qu'en soient les effets de prestige de la dialectique hégélienne, que par Marx elle soit entrée dans le monde, achevant ce qui de Hegel était la signification, par la subversion d'un ordre politique et social fondé sur l'ecclésial, l'Eglise quelle que soit sa nécessité, la dialectique hégélienne est fausse et contredite tant par l'observation des sciences de la nature que par le progrès historique de la science fondamentale, à savoir des mathématiques.
C'est ici que l'angoisse est le signe comme l'a vu tout aussitôt un contemporain du développement du système de Hegel, Kierkegaard, l'angoisse est pour nous le témoin d'une béance essentielle qui porte le témoignage que la doctrine freudienne est celle qui en donne l'éclaircissement.
Cette structure du rapport de l'angoisse au désir, cette double béance du sujet à l'objet chu de lui où au-delà de l'angoisse il doit trouver son instrument, la fonction initiale de cet objet perdu sur lequel insiste Freud, là est la faille qui ne nous permet pas de traiter du désir dans l'immanence logicienne.
De la seule violence comme dimension à forcer les impasses de la logique, là Freud nous ramène au coeur de ce quelque chose sur quoi fonder les bases de ce qui était pour lui l'illusion, qu'il appelait selon le mode de son temps l'alibi, la Religion, que j'appelle quant à moi l'Eglise.
C'est sur ce champ même par lequel l'Eglise tient intacte et dans tout l'éclat que vous lui voyez, contre la révolution hégélienne, c'est là que Freud s'avance au fondement même de la tradition ecclésiale, qu'il nous permet de tracer le clivage d'un chemin qui aille au-delà, infiniment plus loin, structuralement plus loin que la borne qu'il a posée sous la forme de mythe du meurtre du père.
C'est sur ce terrain scabreux, mouvant, que là, cette année, je voulais m'avancer avant de reprendre l'ordre ecclésial. Car, pour ce qui est du père, leur père, les servants de l'Eglise, les pères de l'Eglise, qu'ils me laissent leur dire que sur le père je ne les ai pas trouvés suffisants. Certains savent que je pratique depuis mon âge pubertaire la lecture de Saint-Augustin. De Trinitate,il y a à peu près dix ans que j'en ai pris connaissance. Je l'ai rouvert ces jours-ci pour ne pouvoir que m'étonner combien sur le père il dit peu de choses. Il a su nous parler du Fils et combien du Saint-Esprit mais je ne sais quelle fuite se produit, automaton sous sa plume quand il s'agit du père. Comment ne pas protester, chez un esprit si lucide, contre l'attribution radicale à Dieu du terme de causa sui. Absurdité ponctuée qu'à partir du relief de ceci que je vous ai dit, qu'il n'y a de cause qu'après l'émergence du désir.
Ce qui est cause et cause du désir - pas équivalent de l'antinomie cause et cause de soi - ne pourrait être en aucune façon tenu pour équivalent antinomique de la cause pour lui. Augustin contre toute piété intellectuelle, fléchit sur ce que je voulais vous articuler avec toutes sortes d'exemples : Acher Ehyé, l'hébreu. Je suis ce que je suis, ego sum qui sum, je suis.
Qu'on y trouve un je suis celui qui suis dit Saint Augustin - déjà en français sonne faux et boiteux - par quoi Dieu s'affirme identique à l'Etre, ce Dieu, au moment où Moïse parle, ne serait qu'une pure absurdité.
Voici donc le sens de cette fonction du petit a dans les formes diverses dont je vous ai parlé l'année dernière, où ceux qui me suivent ont pu voir où elle s'arrêtait.
Dans l'angoisse, l'objet petit a choit. Cette chute est primitive ; la diversité des formes que prend cet objet de la chute est dans une certaine relation au mode sous lequel s'appréhende pour le sujet le désir de l'Autre. C'est ce qui explique la fonction de l'objet oral. Elle ne se comprend - j'y ai longtemps insisté - que si cet objet, le sein, que le sujet lâche, dont il se détache, cet objet fondamentalement est de son appartenance.
Si à ce moment-là cet objet s'introduit dans la demande à l'Autre, dans l'appel vers la mère elle dessine sous un voile l'au-delà où se noue le désir de la mère : étonné le bébé renverse la tête en se détachant du sein.
Ce sein, il n'est qu'apparemment appartenance à l'Autre ; voir les références biologiques, le complexe nourricier se constitue différemment dans un contexte animal. Ici le sein est une partie profonde et une partie plaquée au thorax de la mère.
Une seconde forme : l'objet anal. Phénoménologie du cadeau, du don : en lâchant les fèces, lui concédant comme à un ordre dominant la demande de l'Autre évidemment imposteur, non pas la demande à l'Autre, un temps plus avant, ce qui chez l'Autre est encore ambigu, le désir. Comment les auteurs n'ont-ils pas reconnu que c'est là que s'accroche le support de ce qu'on appelle oblativité, que c'est par une véritable ambiguïté, par un escamotage révélateur de fuite panique devant une angoisse qu'on a pu situer la conjonction oblative au niveau de l'acte génital. Par ailleurs c'est là que l'enseignement de Freud d'une traduction qui s'en conserve nous situe la béance de la castration.
L'année dernière j'ai insisté sur ceci que tout ce que Freud a dit nous montre, c'est que l'orgasme n'est pas seulement ce que les psycho-biologistes de son époque ont appelé le mécanisme de la détumescence. Il faut savoir articuler que ce qui compte de l'orgasme représente exactement la même fonction, quant au sujet, que l'angoisse. L'orgasme est en lui-même angoisse, pour autant qu'à jamais par une faille centrale le désir est séparé de la jouissance.
Qu'on ne nous objecte pas les moments de paix, de fusion du couple, où chacun même peut se dire que l'autre est bien content. Nous analystes allons y regarder de plus près pour voir ce qu'il y a dans ces moments d'alibi fondamental : un alibi phallique. La femme se sublime en quelque sorte, dans sa fonction de gaine, elle résout quelque chose, quelque chose qui va plus loin et reste infiniment au dehors. C'est pourquoi je vous ai longtemps commenté ce passage d'Ovide où se fabule le mythe de Tirésias. Aussi bien faut-il indiquer ce qui se voit de traces de cet au-delà inentamé de la jouissance féminine dans le mythe masculin de son prétendu masochisme.
Plus loin, symétrique, comme sur une ligne courbe redescendante par rapport à ce sommet de la béance du désir - jouissance au niveau génital - j'ai ponctué la fonction du petit a dans la pulsion scopique.
Son essence est résumée en ceci que plus qu'ailleurs le sujet est captif de la fonction du désir. C'est qu'ici, l'objet est étrange, l'objet a pour ceux qui ne m'ont pas suivi dans ma première approximation, c'est cet oeil qui dans le mythe d'Oedipe est l'équivalent de l'organe à castrer. Ce n'est pourtant pas tout à fait de cela qu'il s'agit. Dans la pulsion scopique où le sujet rencontre le monde comme spectacle qu'il possède, il rit... que ce leurre par quoi ce qui sort de lui et ce qu'il affronte, est, non pas ce vrai petit a, mais son complément l'i(a), son image spéculaire, voilà ce qui paraît être chu de lui.
Il est pris, il se réjouit, il s'esbaudit dans ce que Saint-Augustin dénonce et désigne d'une façon si sublime - j'eusse voulu aussi vous faire parcourir ce texte - désigne comme concupiscence des yeux. Il croit désirer parce qu'il se voit comme désirant et qu'il ne voit pas que ce que l'Autre veut lui arracher, c'est son regard. La preuve, c'est ce qui arrive dans le phénomène de l'Unheimlich : chaque fois que soudain, par quelque incident fomenté par l'Autre, cette image de lui dans l'Autre apparaît au sujet comme privée de son regard ; ici se défait toute la trame de la chaîne dont le sujet est captif dans la pulsion scopique et c'est le retour à l'angoisse la plus basale, l'Aleph de l'angoisse. Tel est ce à quoi se rassemble dans sa structure la plus fondamentale, le rapport du sujet au petit a et l'Aleph sera là pour nous aider à le symboliser. Je n'ai pas encore dépassé la pulsion scopique, le franchissement que je désigne de ce qui s'y manifeste et va à y pointer vers l'imposture : ce fantasme que j'ai articulé sous le terme de l'agalma, sommet de l'obscurité où le sujet est plongé dans la relation du désir, l'agalma est cet objet dont il croit que son désir le vise et il porte à son extrême la méconnaissance de cet objet comme cause du désir.
Telle est la frénésie d'Alcibiade et le renvoi que lui fait Socrate: "occupe-toi de ton âme", de ce que Platon fera plus tard : ".. ton âme et occupe-toi de cet objet que tu poursuis, ce n'est que ton image"; cet objet dans sa fonction de visée et de cause mortelle. "Fais ton deuil de cet objet ; alors tu connaîtras les voies de ton désir, car moi, Socrate je ne sais rien ; c'est la seule chose que je connais de la fonction de l'Eros".
C'est ainsi que je vous ai menés à la porte, cinquième terme de cette fonction du petit a, par quoi va se montrer l'éventail, l'épanouissement, de ce petit a dans le rapport prégénital à la demande de l'Autre. Nous allons voir le petit a venir de l'Autre, seul témoin, de ce lieu de l'Autre qui n'est pas seulement le lieu du mirage, ce petit a, je ne l'ai pas nommé ; pourtant je l'ai montré dans une des réunions de notre société, j'aurais pu l'éclairer aux journées sur la paranoïa, je me suis abstenu. A savoir ce dont il s'agissait, à savoir de la voix.
La voix de l'Autre doit être considérée comme un objet essentiel. Tout analyste sera appelé à lui donner sa place, ses incarnations diverses, tant dans le champ de la psychose que dans la formation du sur-moi.
Ceci, abord phénoménologique, ce rapport de la voix à l'Autre, le petit a comme chu de l'Autre, nous pouvons en épuiser la fonction structurale à porter l'interrogation sur ce qu'est l'Autre comme sujet. Par la voix, cet objet chu de l'organe de la parole, l'Autre est le lieu où ça parle. Ici nous ne pouvons plus échapper à la question : qui ?, au-delà de celui qui parle au lieu de l'Autre, et qui est le sujet, qui y a-t-il au-delà dont le sujet, chaque fois qu'il parle, prend la voix ?
Il est clair que si Freud, au centre de sa doctrine, met le mythe du père, c'est en raison de l'inévitabilité de cette question. Il n'est pas moins clair que, si toute la théorie et la praxis de la psychanalyse nous apparaissent aujourd'hui comme en panne, c'est pour n'avoir pas osé sur cette question, aller plus loin que Freud.
C'est bien pourquoi l'un de ceux que j'ai formés comme j'ai pu a parlé à propos d'un travail, qui n'est point sans mérite, de la "question du père".
Cette formule était mauvaise, c'est même un contresens sans qu'on puisse le lui reprocher. Il ne peut être question de la question du père, pour la raison que nous sommes au-delà de la formule que nous puissions formuler comme question.
Comment nous aurions pu aujourd'hui dessiner l'abord du problème ici introduit ? Il est clair que l'Autre ne saurait être confondu avec le sujet qui parle au lieu de l'Autre, ne fût-ce que par sa voix, l'Autre, s'il est ce que je dis, le lieu où ça parle, il ne peut poser qu'une sorte de problème : celui du sujet d'avant la question.
Or Freud, cela, il l'a admirablement ressenti. Puisque je dois à partir d'aujourd'hui rentrer dans un certain silence, je ne manquerai pas de vous signaler ici qu'un de mes élèves, Conrad Stein, a dans ce champ, tracé la voie. Je vous eusse priés de vous reporter à son travail, car il est bien satisfaisant.
Ce qu'il a fait, comment malgré tout l'erreur et la confusion du temps, Freud a mis le doigt sur ce qui mérite de rester malgré toute la critique sans doute fondée du spécialiste, sur la question du Totem, cf. Lévi-Strauss. Il n'en reste pas moins, et Freud est la vivante démonstration, combien celui qui est au niveau de la recherche de la vérité peut dépasser de haut tous les avis du spécialiste. Qu'en resterait-il sinon qu'il doit s'agir du sujet d'avant la question ?
Si mythiquement le père ne peut être qu'un animal, le père primordial, le père d'avant l'interdit de l'inceste ne peut être avant l'avènement de la culture, et conformément au mythe de l'animal sa satisfaction est sans fin : le père est ce chef de horde.
Mais qu'il l'appelle Totem, et justement à la lumière des progrès apportés par la critique de l'anthropologie structurale de Lévi-Strauss qui met en relief l'essence classificatoire du Totem, ce qu'il faut en second terme, c'est mettre au niveau du père la fonction du nom (référez-vous à un certain de mes séminaires, celui où j'ai défini le nom propre.) Le nom, c'est cette marque, déjà ouverte à la lecture, c'est pour cela qu'elle se lira de même en toutes les langues, y est imprimé quelque chose, peut- être un sujet qui va parler. Bertrand Russel s'y trompe quand il dit on pourrait appeler John un point géométrique sur un tableau, il peut toujours l'interroger avec l'espoir qu'il lui réponde !
J'avais aussi marqué comme référence les caractères que A.Gardiner a découverts sur des poteries phéniciennes de Haute-Egypte, antérieures à la découverte de l'alphabet, ceci pour illustrer que la poterie n'a jamais pris la parole pour dire sa marque de fabrique, mais qu'il y a dans le signifiant ce côté qui attend la lecture et que c'est à ce niveau que se situe le nom. Ici je vous désigne quelque chose de la direction à suivre, voyez quel apport nous donne maintenant la voie que nous abordons.
Car ce père, est-ce que nous ne pouvons pas nous, aller au-delà du mythe pour prendre comme repère ce qu'implique le mythe dans ce registre que donne notre progrès sur ces trois termes de la jouissance, du désir et de l'objet. Car tout de suite nous verrons concernant le père, le père pour que Freud trouve ce singulier équilibre, cette sorte de con... conformité de la loi et du désir vraiment conjoints, nécessités l'un par l'autre dans l'inceste, sur la supposition de la jouissance pure du père comme primordiale. Mais ceci, qui est censé nous donner l'empreinte de la formation du désir chez l'enfant dans son procès normal, est-ce que ce n'est pas là qu'il vaut qu'on se pose la question de savoir pourquoi ça donne des névroses.
C'est ici que l'accent aussi que j'ai permis de mettre sur la fonction de la perversion quant à sa relation au désir de l'Autre comme tel qui représente la mise au pied du mur de la prise au pied de la lettre de la fonction du Père - être suprême, cf. Sade - sens toujours voilé et insondable. Mais de son désir comme intéressé dans l'ordre du monde, c'est là le principe où pétrifiant son angoisse, le pervers s'installe comme tel.
Arcature première : comment se composent et se conjuguent le désir dit normal et celui qui se pose au même niveau, Ie désir pervers ? Position d'abord de cette arche d'où par la suite, pour comprendre un éventail de phénomènes qui vont depuis la névrose inséparable à nos yeux d'une fuite devant le terme du désir du père, auquel on substitue le terme de la demande, celui du mysticisme aussi, dans toutes les traditions, sauf celles vous verrez ascèse, assomption plongées vers la jouissance de Dieu.
Ce qui fait l'entrave dans le mysticisme juif et plus encore dans le chrétien, et plus encore pour l'amour, c'est l'incidence du désir de l'Autre.
Je ne peux pas vous quitter sans avoir au moins prononcé le nom, le premier nom, par lequel je voulais introduire l'incidence spécifique de la tradition judéo-chrétienne, pas celle de la jouissance, mais du désir d'un Dieu, le dieu Elohim.
C'est devant ce Dieu premier terme, que Freud sûrement au-delà de ce que nous transmet sa plume, s'est arrêté. Ce Dieu dont le nom n'est que le nom Chaddaï que je n'aurais jamais prononcé.
Ce nom dans l'Exode au Chapitre VI, l'Elohim qui parle dans le buisson ardent qu'il faut concevoir comme son corps, qu'on traduit par la voix et dont on n'a pas voulu vous expliquer qu'il est bien autre chose, ce Dieu parlant à Moïse lui dit à ce moment : "Quand tu iras vers eux, tu leur diras que je m'appelle Je suis, Ehyé, Je suis ce que je suis".
La propriété de ces termes : désigner des lettres qui composent le nom, toujours certaines lettres choisies parmi les consonnes. Je suis, je suis le cortège, il n'y a aucun autre sens à accorder à ce Je suis que d'être le nom : Je suis.
Mais ce n'est pas sous ce nom que je me suis annoncé à vos ancêtres. "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et non Dieu des philosophes et des savants", dit Pascal en tête des Pensées. De celui-là, on peut dire qu'un Dieu ça se rencontre dans le réel, comme tout réel est inaccessible, ça se signale par ce qui ne trompe pas : l'angoisse. Ce Dieu qui s'est annoncé à Abraham, d'abord, l'a fait par un nom de l'Elohim au buisson ardent : El Chaddaï, les Grecs, ceux qui ont fait la traduction des Septantes étaient beaucoup plus au courant que nous.
Ils n'ont pas traduit Ehyé par : je suis celui qui suis, comme Saint-Augustin, mais par l'étant,[eimi to on], et non pas [einai], l'être ; ça a un sens, ils ont pensé comme des Grecs que Dieu, c'est l'étant suprême, on ne détache pas les gens de leurs habitudes. Ils ne l'ont pas traduit comme de nos jours par Tout-Puissant mais prudemment par theos. Tout le reste étant seigneur, kirios, le chem, le nom qu'on ne prononce pas.
Qu'est-ce qu'El Chaddaï ?
Il n'était pas prévu que je vous le dise aujourd'hui. Je ne forcerai pas la porte, fût-elle de l'enfer, pour vous le dire, mais j'entends introduire ce que j'eusse pu vous dire par quelque chose d'essentiel : - rendez-vous à Kierkegaard - la Akeda, le sacrifice d'Abraham sous la forme où l'on pénètre dans une tradition où les images ne sont pas interdites, - la figuration de ces choses est interdite chez les Juifs - pourquoi de temps en temps dans le , on a quelque fièvre à s'en débarrasser ? Voir les images d'Epinal, Michelet, etc. Ce qu'on voit sur les images à ce niveau, tout ce qu'il faut en somme, non pas pour suppléer à mon séminaire car les noms n'y sont pas, mais les images y sont, en éventail de tout ce que je vous ai dit. J'ai assez avancé pour que vous y retrouviez ce que j'ai annoncé de la métaphore paternelle.
Il y a un fils, la tête bloquée contre le petit autel de pierre (tableau de Caravage), il grimace, il souffre, le couteau d'Abraham est levé au-dessus de lui, l'ange qui est là, présence de celui dont le nom n'est pas prononçable.
L'ange, un ange, qu'est-ce qu'un ange ? Ces anges, comment les supprimerez-vous de la bible ? disais-je à un père éminent, je l'ai rendu fou. Mon dernier dialogue avec le père Teilhard de Chardin, j'ai cru que je le ferai pleurer, cet homme.
- Est-ce que vraiment vous me parlez sérieusement ?
- Oui, mon père, il s'agit des textes. Avec son nominateur de la planète, qu'est-ce qu'il faisait des anges ?
Cet ange retient le bras d'Abraham et sans le consentement du père Teilhard, quoiqu'il en soit de cet ange, c'est bien au titre d'El Chaddaï qu'il est là. Toujours vu traditionnellement là. C'est bien à ce titre que se déroule tout le pathétique du drame où nous entraîne Kierkegaard. Avant ce geste qui retient, Abraham est venu là pour quelque chose. Dieu lui a donné un fils et lui donne I'ordre d'amener son garçon pour un mystérieux rendez-vous, les mains aux pieds liées comme à une brebis, pour le sacrifier. Avant de nous émouvoir, nous pourrions nous souvenir que, d'aller sacrifier son petit garçon à l'Elohim du coin à l'époque, c'était courant. Ca a continué si tard qu'il a fallu pour que ça cesse que l'ange et les prophètes arrêtassent les Israélites sur la voie de recommencer.
Voyons plus loin, ce fils me direz-vous, c'est son fils unique. Ce n'est pas vrai, Ismaël a déjà quatorze ans, mais Sarah est restée inféconde jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Ismaël est né du couchage du patriarche avec une esclave.
Le son déjà de la primauté d'El Chaddaï, celui qui a tiré Abraham du milieu de ses frères et de ses pères, il y avait tellement de pères qui vivaient encore : Sem qui a vécu cinq cents ans, et, dans toutes les lignées, ils ont eu des enfants vers l'âge de trente ans - quoiqu'il en soit cet El Chaddaï s'il est bien pour quelque chose dans cet enfant du miracle de Sarah qui dit : "je suis flétrie" - cherchez du côté du corps jaune, la ménopause existait à l'époque ! -, on peut concevoir qu'Abraham y tenait donc à Isaac, c'est l'enfant de la promesse.
Sarah meurt quelque temps après. Beaucoup de monde se trouve là et Ismaël fait sa rentrée. Après la mort de Sarah, Abraham, ce patriarche, va se montrer tel qu'il est, un formidable géniteur. Il épouse et aura cinq enfants, mais ce n'est pas des enfants qui ont reçu la baraka de Sarah. Cette toute puissance tombe à la limite même du territoire de son peuple. Un autre élohim d'à côté donne le bon truc pour repousser l'envahisseur, El Chaddaï y décampe avec les tribus qui l'ont amené à l'assaut.
El Chaddaï est celui qui élit et promet et fait passer par son nom une certaine alliance transmissible d'une seule façon par la baraka paternelle, c'est celui qui fait attendre un fils même à une femme de quatre-vinqt-dix ans et bien autre chose encore.
Un petit livre qui date de la fin du XIè siècle de Scholomo Ben Isaac de Troyes, un ashkénaze, vous lirez d'étranges commentaires du malheur d'Abraham. Dans la Michna, il y a un dialogue d'Abraham avec Dieu, quand l'ange dit "n'étends pas", Abraham dit : "Si c'est ainsi, je suis venu ici pour rien ; je vais lui faire au moins une légère blessure pour te faire plaisir, Elohim...".
Ce n'est pas tout ce qu'on peut voir sur l'image d'Epinal, il y a encore autre chose, à droite et à gauche dans le tableau de Caravage, cette tête de bélier que j'introduis sous la forme du schofar, la corne lui est incontestablement arrachée.
Quant à ce qu'est ce bélier, c'est là-dessus que je voudrais terminer. Car il n 'est pas vrai que l'animal paraisse comme métaphore du père au niveau de la phobie. La phobie n'est qu'un retour ; c'est ce que Freud disait en se référant au Totem. L'homme n'a pas tellement à être fier d'être le dernier venu de la création, celui qu'on a fait avec de la boue, ce qui n'est dit d'aucun être. Il va se chercher des ancêtres honorables et nous en sommes encore là : il lui faut un ancêtre animal. Dans la "Sentence des pères", le "Pirké Avot" - beaucoup moins important que le Talmud - traduit en français par Rachi, il est dit catégoriquement que selon la tradition rabbinique, le bélier dont il s'agit est le bélier primordial. Il était là - Hassé Mimé Berechit - dès les six jours de la création, ce qui le désigne pour ce qu'il est : un Elohim. Ce n'est pas celui dont le nom est imprononçable, mais tous les Elohim. Celui-là est reconnu comme l'ancêtre de la race de Sem - donc des origines -.
Alors cette tête de bélier aux cornes emmêlées dans une haie qui l'arrête, ce lieu de la haie, je voudrais vous le commenter, le texte même fait sentir qu'il se rue sur le lieu du sacrifice. De quoi vient-il avidement se repaître, quand celui dont le nom est imprononçable le désigne, lui, pour le sacrifice ?
Ce qu'Elohim désigne pour sacrifice à Abraham à la place d'lsaac, c'est son ancêtre, le dieu de sa race.
Ici se marque le tranchant entre la jouissance de Dieu et ce qui d'une tradition le désigne comme désir, désir de quelque chose dont il s'agit de provoquer la chute, c'est l'origine biologique. Ici est la clé de ce mystère où se lie la version à l'égard de la tradition judaïque, la pratique des rites métaphysico-sexuels, au regard de ce qui unit la communauté dans la fête eu égard à la jouissance de Dieu. Quelque chose se manifeste qui, comme étant le désir, met essentiellement en valeur cette béance qui sépare la jouissance du désir et le symbole en est que, c'est dans le même contexte la relation d'El Chaddaï à Abraham, la circoncision signe de l'alliance du peuple celui qu'il a élu, la circoncision désigne ce petit morceau de chair tranchée à l'énigme duquel je vous avais amené par quelques hiéroglyphes, ce petit a.
Je vais vous quitter ici. Avant de vous quitter, je vous dirai que si j'interromps ce séminaire je ne le fais pas sans m'excuser auprès de ceux qui depuis des années ont été mes fidèles auditeurs, ceux qui, nourris des mots, des termes, des voies et des chemins appris ici, comme ceux qui retournent cette empreinte contre moi. Dans les débats récents et confus, un groupe s'est montré véritablement dans sa fonction de groupe mené deci-delà aux tourbillons aveugles. Un de mes élèves a essayé de sauver un débat confus au niveau analytique, il a cru devoir parler... que la vérité, que la véritable pièce, le sens de mon enseignement, c'est qu'on ne l'attrape jamais. Quel incroyable contresens ! Quelle impatience enfantine au mieux.
Est-ce là pour autant justifier une fonction métonymique de la vérité ? Où a-t-on vu, comme en mathématique, que chaque chapitre renvoie au suivant ? Je m'approchais à un certain point de la densité où vous ne pouviez pas parvenir - il n'y a pas que les attributs de l'infatuation et de la sottise, esprit en forme d'épluchure, comité de rédaction, il y a autre chose - j'ai en effet cherché ; je la trouve parfois la vérité de la praxis qui s'appelle psychanalyse. Quelle est sa vérité?
Si quelque chose s'y avère décevant, cette praxis doit s'avancer vers une conquête du vrai par la voie de la tromperie, car le transfert n'est pas autre chose, tant qu'il n'y a pas de nom au lieu de l'Autre, inopérant. Si ma marche est progressive, prudente, n'est-ce pas tout ce que j'ai tenté de promouvoir dans cette voie contre quoi j'ai toujours à me prononcer, sans quoi elle risque de glisser vers la voie de l'imposture.
Depuis deux ans, ayant confié à d'autres le maniement intérieur d'un groupe, pour laisser la pureté à ce que j'ai à vous dire : pas de différence entre le oui et le non.
1Cette version manque du schéma et les écritures en hébreu en note de bas de page, qui sont présentes dans les version internet et papier.
L'amour et la haine dans Encore, texte de Hubert Ricard
Texte provisoire : L’amour et la haine dans Encore
Parmi les références essentielles du Séminaire Encore, on trouve l’être, ( que j’ai abordé dans le Séminaire d’été précédent), et aussi l’amour – sans oublier la passion contraire, la haine avec en outre le néologisme hainamoration, que Lacan oppose au terme d’ambivalence reçu depuis Freud.
Si Lacan parle de l’amour c’est évidemment en résonance avec le transfert, puisque l’analyse opère par la voie de l’amour qui se porte vers celui qui occupe la place du sujet supposé savoir.
Il reste que l’amour – et c’est une des clés du succès d’Encore hors du champ de l’analyse avec sa référence à la jouissance féminine – est une des données fondamentales de la vie humaine. Lacan précise que sa référence au sujet supposé savoir dans le transfert n’est que « point d’application tout à fait particulier, spécifié, de ce qui est là d’expérience ». L’expérience de l’amour est donc aussi envisagée au plan général. D’où la formule, un peu énigmatique au premier abord si on se place hors du champ de l’analyse : celui à qui je suppose le savoir, je l’aime, avec l’énoncé général : « ce dont se supporte tout amour est très précisément ceci : d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients.»
Le Séminaire de l’année suivante nous proposera une articulation que je me contente d’énoncer. Le moyen qu’utilise l’analyse, ce n’est pas le transfert, c’est la parole, qui révèle le savoir qui existe dans le langage, et donc le transfert fait irruption dans la vérité de l’amour, en tant que l’amour émerge dans la relation entre deux savoirs inconscients. Comme s’il s’agissait de la révélation d’une structure déjà présente.
De cet amour en général la philosophie et la théologie n’ont cessé de parler : philosophie, amour du savoir, savoir socratique de l’amour. Il ne s’agit pas seulement du désir de savoir que pose la première phrase de la Métaphysique d’Aristote (A 980 a 21).
Or quand il se réfère à la tradition philosophique Lacan nous propose des énoncés apparemment contradictoires sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir D’un côté « l’amour n’a rien à faire, contrairement à ce que la philosophie a élucubré, avec le savoir. » Mais de l’autre, nous venons de le voir, impossibilité de caractériser l’amour (en général) sans une référence au savoir - « un certain rapport entre deux savoirs inconscients.» Sans doute s’agit-il, dans ce second énoncé, d’un savoir tout à fait spécifié - ce savoir inconscient n’est pas pensée mais parole et jouissance, jouissance qui ne veut rien savoir - mais cela montre en tout cas que les thèmes platoniciens sont bien en prise avec la structure, même si à un certain niveau il s’agit d’en prendre le contre-pied.
Pour tenter de dénouer ces difficultés, je vais reprendre la question de l’amour et de la haine en suivant les registres de Lacan, non sans une référence aristotélicienne initiale. On peut supposer d’ailleurs que Lacan avait Aristote constamment sous les yeux quand il a prononcé les séminaires Encore et Les non-dupes errent. Aristote peut nous aider à éclaircir les choses.
Le texte clé qui inspire la théorie physique de l’amour dont Lacan nous parle dans Encore, ce sont les chapitres 4 et 8 du livre IX de l’Ethique à Nicomaque sur la philia – (je laisse de côté l’aspect relation d’âme à âme qui inspire l’abord du texte par Lacan). Aristote y fait l’éloge de l’amour de soi (philautia) que Tricot traduit lourdement par égoïsme, et lui donne une place fondatrice dans la relation d’amitié avec autrui. : « Un homme est à lui-même son meilleur ami, et par suite il doit s’aimer lui-même par dessus tout. » Énoncé qu’Aristote assigne à l’homme vertueux sans la moindre réserve. L’homme de bien sera suprêmement « égoïste», et c’est ce qui lui permet d’entretenir une amitié vertueuse avec un ami, ne recherchant pas pour l’essentiel le plaisir et l’utilité, mais le bien de celui qu’il aime. Velle bonum alicui, comme le dira St Augustin. La relation amicale dérive donc de l’amour de soi et c’est bien l’image de soi par exemple dans l’amour paternel ou dans l’amour que l’artiste porte à son oeuvre, qui joue pour Aristote un rôle fondamental. Mais en même temps le dispositif présuppose la référence à la vertu et au bien, au Souverain Bien, voire au Beau comme dans l’exemple de celui qui fait le beau geste de se sacrifier pour son ami. Mais on voit ici que ce lest est défaillant dans ce que nous appelons le narcissisme au sens moderne .
Entre temps la morale kantienne a dénié à l’amour de soi pris en lui même toute valeur morale. Et lorsque Freud et la psychanalyse parlent de narcissisme, disparaît la commodité d’une référence au Souverain Bien. A ce premier niveau l’amour fait l’objet d’une réduction, d’une désidéalisation massive dont nous avons à tenir compte dans notre conception de l’amour, même si on en reste au plan imaginaire. La Verliebtheit de Freud nous disait Lacan dans les Formations de l’Inconscient (éd ALI p176) relève d’une relation narcissique et spéculaire impliquant une image totale et comblante. Et Encore reprend fermement ce thème jamais mis en doute par la suite : « …ce que l’analyse démontre, c’est que l’amour dans son essence est narcissique » (Encore ALI p16). C’est sans doute pour quoi il est toujours réciproque, puis que nous n’avons jamais affaire qu’à notre propre image (cf l’illusion amoureuse classique qui a besoin d’être détrompée).
Ce n’est pas dire que cette nature essentielle ne soit pas affectée par l’articulation aux autres registres - symbolique et réel - à laquelle nous allons venir, mais la référence au narcissisme reste inéliminable.
À ce premier stade, me semble-t-il, le corrélat de la Verliebtheit ne serait pas vraiment la haine, mais l’agressivité. Je rappelle le texte de Subversion du sujet (E 809) : l’image narcissique… dans l’affrontement au semblable devient le déversoir de la plus intime agressivité. Plus intime c’est peut-être d’ailleurs en dire un peu plus.
« On s’imagine que l’amour c’est deux. Est ce que c’est tellement prouvé, si ce n’est par l’expérience imaginaire ? ». En fait dès les tout premiers séminaires, Lacan distinguait le registre symbolique de l’amour de la dualité imaginaire, en se référant à une demande qui s’adresse au grand Autre.
La demande d’amour vise l’être de l’Autre, plutôt le grand que le petit : je cite les Formations de l’inconscient (21/5) « obtenir de l’autre cette présentification essentielle qui fait que l’autre donne ce quelque chose qui est au-delà de toute satisfaction possible, qui est son être même, qui est justement ce qui est visé dans l’amour. » La réciprocité attendue de l’amour serait le signe de cette présence.
Notons que la référence à la haine est tout à fait symétrique cf encore les Formations de l’Inconscient « C’est pour fixer quelque chose que je dis d’amour. La haine dans cette occasion a la même place. C’est uniquement dans cet horizon que l’ambivalence de la haine et de l’amour peut se concevoir »
La haine est peut-être plus proprement symbolique : je voudrais l’illustrer avec Aristote dont je suis sûr que Lacan a lu attentivement la Rhétorique, puisqu’il en recommande la lecture, à propos des passions, à la fin de la première journée du Séminaire de l’Angoisse.
Dans l’analyse différentielle qu’il donne de la colère (orgè) et de la haine (ekhtra ou misos) (Rhétorique II 4 à partir de 1382a), Aristote multiplie les indications qui opposent la haine – symbolique – à la colère – que je dirai imaginaire : la haine peut être ressentie sans raison personnelle ; elle ne se limite pas à l’individu comme la colère mais peut concerner un genos. Le temps peut guérir la colère, la haine est incurable. La colère est un désir de faire de la peine, la haine de faire du mal. Celui qui est en colère ressent de la peine, pas celui qui hait, l’homme en colère peut éprouver de la pitié, pas celui qui hait. Enfin - opposition ultime et décisive - l’homme en colère souhaite que l’autre ait de la peine, celui qui hait tout simplement qu’il ne soit plus.
La haine vise donc l’être, tout autant que l’amour, et le texte de Lacan immortalisera cruellement le concierge de la rue de la Pompe qui en voulait à l’être du rat.
J’ai déjà évoqué, comme je l’ai dit, la question de l’être l’année dernière – ou plutôt son évanouissement avec l’émergence cartésienne du sujet de la science. Le terme être a le mérite d’évoquer pour le premier Lacan un au-delà auquel s’adresse la demande – au delà de toute satisfaction - qui renvoie à la faille du symbolique ; il est ensuite pensé plus précisément comme fiction, comme le notait Isabelle Dhonte, renvoyant à un sujet dont il méconnaît le caractère réel : fiction substantialiste et unifiante se prolongeant dans le faire un qui concerne les deux. L’amour en ce sens est bien de l’ordre de l’imaginaire et il attend de l’autre une réciprocité. Aimer, c’est vouloir être aimé, pas d’autre réponse attendue que celle de l’amour.
Mais en même temps le caractère insatiable de l’amour, le fait que la demande d’amour surgisse de la faille Encore, renvoie non seulement à l’articulation symbolique, mais pour se référer à l’Étourdit à « un rapport qu’il n’y a pas ». Ici l’amour est en porte à faux. Alors que, nous dit Encore, le désir vise la faille et que l’Un qui le commande n’est autre que l’Un du signifiant, l’amour ne veut que le faire Un de ce que serait l’union des sexes enfin réalisée. Je note en passant que la référence commune à la faille permet néanmoins peut-être de comprendre pourquoi l’amour « est une passion qui peut être l’ignorance du désir, mais qui ne lui laisse pas moins toute sa portée. »
Une telle référence à l’ignorance et donc au savoir illustre cette méconnaissance, tout en permettant de mieux inscrire l’amour dans la structure du parlêtre
Commencons par la formule « l’amour n’a rien à faire, contrairement à ce que la philosophie a élucubré, avec le savoir. » Nous pouvons situer à ce point la méconnaissance amoureuse, l’amour comme passion de l’ignorance - disqualification à vrai dire assez commune : prétendre avoir affaire à l’être même d’un sujet, ce n’est pas ce qui peut nous donner du savoir, puisque être il n’y a pas ; l’amour n’est qu’illusion, parce qu’avec ce prétendu être, il prétend au « nous ne sommes qu’un ». Il apparaît ainsi comme couverture illusoire, suppléance du rapport sexuel, signifié grossier de quelque chose qui se dérobe de façon radicale.
À ce niveau la relation de la haine au savoir semble faire difficulté, si on veut garder la symétrie : la haine est en effet souvent dite lucide. mais la difficulté sera sans doute un peu éclaircie si nous situons l’amour dans l’articulation même du symbolique, avec la référence au savoir inconscient.
Si en effet l’amour est illusion, il n’en est pas moins relation, si je puis dire, réelle, non pas entre deux êtres substantiels, mais de sujet à sujet – Lacan précise sujet en tant qu’il n’est que « l’effet du savoir inconscient ». Rapport entre deux savoirs inconscients, par conséquent mais savoir animé d’aucun désir de savoir – d’où la formule que j’évoquai plus haut : « L’inconscient, c’est que l’être en parlant jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout. » . Ce qui compte pour l’amour ce sont les signes que chacun donne et reçoit , « signes qui sont ponctués, - toujours énigmatiquement - de la façon dont l’être est affecté, en tant que sujet, de ce savoir inconscient. »
Limitation structurale propre au parlêtre, et qui nous donne un peu la vérité de cette relation réelle. L’union amoureuse effective est un substitut du rapport sexuel par la voie de l’inconscient et non de ce qui serait un rapport sexuel au sens strict. On est dans le registre de l’articulation signifiante et du semblant, des discours qui s’inscrivent devant le mur dont nous parlait Le Savoir du Psychanalyste. Il s’agit de l’(a)mur, quand l’amour s’inscrit dans la limite que constitue la butée du petit a, en tant qu’il représente l’être du sujet.
Ajoutons que l’illusion reste bien présente même quand, dans sa contingence l’amour émerge effectivement – je cite : « …quelque chose se rencontre, qui, pour un instant, peut donner l’illusion de cesser de ne pas s’écrire ? A savoir que quelque chose non seulement s’articule, mais s’inscrive … dans la destinée de chacun. » Le rapport trouve ainsi « sa trace » et « sa voie de mirage ».
Ratage structurel aussi du fait de l’objet que je viens d’évoquer – sans doute à bien des égards une des composantes de ce que Lacan appelle l’âme – se substitue à un être du grand Autre en vain appelé : du coup l’amour s’adresse au semblant d’être qui soutient l’image narcissique, et qui, cause du désir, rend possible la jouissance du corps d’une femme. A condition bien entendu qu’intervienne la castration.
Il reste que le « vrai amour » déborde sans doute ces limites : l’amour passion mène à la mort de celui ou de celle qui l’éprouve, quand l’autre a décroché le premier – je pense à la Marquise de Crébillon ou à la Danseuse de Shamakha de Gobineau, ou même directement à la mort du bien-aimé comme le montre l’exemple de la Penthésilée de Kleist. C’est plus manifeste encore pour la haine qui, par essence, comme l’énonce Aristote, vise chez l’autre la mort la plus radicale, que le christianisme incarnera plus tard dans la seconde mort. La haine est bien à l’œuvre dans toutes les guerres, même si elle se masque sous les prétextes les plus divers. En ce sens on peut dire que le nazisme est l’exemple le plus pur de la haine , puisqu’elle y fonctionne à ciel ouvert.
Mais comment mettre la haine en rapport avec le savoir ? Lacan le fait lui-même à propos des auteurs du Titre de la lettre : « …ceux dont j’ai dit tout à l’heure qu’ils me haïssent, sous prétexte qu’ils me désupposent le savoir. » Cette désupposition est-elle simplement corrélative d’un autre savoir, celui du maître qui les inspire et qui leur permettrait de déconstruire le savoir de Lacan, de montrer, comme ils le soutiennent, qu’il s’agit d’un syncrétisme en toc - « Tout savoir sur quelqu’un » ? De sorte qu’après la lecture du livre, il ne resterait plus rien de la théorisation de Lacan.. On tombe en tout cas de haut à la fin du livre – dont Lacan nous dit qu’il ne l’a lue qu’en diagonale – quand les auteurs font appel , pour étayer leur propos, à la rhétorique inconsistante de leur inspirateur.
Mais on peut aussi penser que la haine autant que l’amour, a sa façon à elle d’être obscurantiste. Elle en veut , nous dit Lacan, à ce qui est bien ce qui a le plus de rapport à l’être que j’appelle l’ex-sister. « Rien ne concentre plus de haine que ce dire où se situe l’ex-sistence. » On dirait que Lacan s’évoque lui - même. Comment entendre le silence autour de Lacan par exemple aujourd’hui dans beaucoup de cercles intellectuels ? J’évoquais aux journées des TCC un livre philosophique de qualité qui traitant du sujet et, réduisant sa polémique à la visée d’un sujet spiritualiste ou phénoménologique, passait purement et simplement la psychanalyse sous silence. Faire comme si Lacan n’existait pas. Mais on n’arrêterait pas la liste des exemples de dire intolérable en évoquant la réaction des élites installées face aux poètes ou les peintres de la France de la modernité naissante, ou aussi bien celle des intellectuels antisémites face à ce qu’on pourrait peut-être appeler le dire propre à la culture juive – phénomène sans doute généralisable à toute xénophobie culturelle.
Comment dès lors penser - et peut-on penser - le débordement de la limite structurale que j’évoquai plus haut : le vrai amour relève-t-il seulement de la psychose ?
La difficulté ne tient pas seulement à ce que la haine a un caractère illimité, comme le vrai amour, elle tient aussi à ce que, au-delà d’une certaine limite, le problème de la frontière entre amour et haine se pose : Lacan va jusqu’à nous dire : « le vrai amour débouche sur la haine ».
Évoquons d’abord le passage d’Encore (20 Mars in fine) – où Lacan oppose d’une part la haine jalouse de l’enfant de st Augustin, qui vise le petit a détenu par l’enfant haï, et d’autre part la haine en rapport avec la Chose freudienne, le prochain que Freud ne voulait pas aimer au delà d’une certaine limite. Il y a donc une forme de haine qui, comme l’amour, s’inscrit dans le cadre que nous avons esquissé, et une autre forme qui le déborde dans sa visée de l’être du sujet, qu’on pourrait appeler la vraie haine, cette haine qui vise en particulier, nous l’avons vu, l’ex-sistence et éventuellement le dire de l’autre.
On peut aussi se référer au texte de RSI (15 avril) où Lacan reprend le terme hainamoration et pour représenter le jeu de l’amour – et de la haine – se sert d’ une sinusoïde, s’enroulant et oscillant autour d’un cercle, sans dépasser dans ces oscillations une certaine limite. Oscillations de l’amour entre le velle bonum alicui – le vouloir du bien à l’autre – dont l’amour se préoccupe tout de même, dit Lacan, « un petit peu, le minimum », et puis l’autre face possible de l’amour, le « vouloir strictement le contraire », c’est-à-dire du mal, autrement dit la haine. Oscillations sans doute inévitables autour de la limite fixée à une certaine distance de part et d’autre du rond. Le rond n’est manifestement pas dans ce cas simplement une figuration géométrique, il appartient au nœud. On retrouve donc le terme ex-sistence qui était mis dans Encore en corrélation avec la haine. « A partir de cette limite l’amour s’obstine, tout le contraire du bien-être de l’Autre ». On peut supposer que le faire-un poussé à l’extrême tend à réduire, voire à abolir la dimension de l’ex-sistence que conditionne le nouage. On peut aussi évoquer une certaine sagesse impliquée par la référence au nœud mais aussi a contrario le périlleux espace de la Chose, l’amour illimité du prochain, qui fournit la vérité d’une relation non médiée par l’objet a.
L’Ethique de la psychanalyse parlait de l’ « intolérable cruauté » du rapport à la Chose : s’approcher du cœur de la jouissance sans le lest de la loi fait surgir une « insondable agressivité » dirigée vers le « prochain », tout aussi bien soi-même que l’autre. Relation probablement situable dans un pur réel et qui est peut-être le dernier terme de la haine dont nous nous défendons, comme Freud se mettait en garde contre l’amour du prochain. Lieu extrême que seul le discours psychanalytique semble en position de cerner : le discours philosophique le plus attentif à décrire concrètement la structure du sujet – je pense à Heidegger – présente une position plus convenue et moins radicale que celle de Freud et de Lacan, quand il assure que l’ « être-soi-même authentique de la résolution » est essentiellement « possibilité de laisser être les autres dans leur pouvoir-être le plus propre », de « l’être-l’un-avec-l’autre authentique » (Ëtre et Temps § 60). Bonne intention sans doute, mais aussi recouvrement imaginaire.
Ainsi, le Séminaire Encore en inscrivant la haine au plus profond de la structure du sujet, nous permet d’écarter les illusions de l’humanisme sans affaiblir la sorte de progrès que l’Ethique de la psychanalyse présente comme un « repérage de l’homme par rapport au réel. » Et il ne procède pas seulement à un désenchantement de l’amour mais trace la voie du séminaire de l’année suivante : si l’amour n’est qu’un jeu, il appelle une règle ; mais pas au sens d’une maîtrise – ce qui relève de l’être n’est pas manipulable – , puisqu’on ne peut que s’y débrouiller.
Hubert Ricard
Texte provisoire : L’amour et la haine dans Encore, texte de Hubert Ricard
Texte provisoire : L’amour et la haine dans Encore
Parmi les références essentielles du Séminaire Encore, on trouve l’être, ( que j’ai abordé dans le Séminaire d’été précédent), et aussi l’amour – sans oublier la passion contraire, la haine avec en outre le néologisme hainamoration, que Lacan oppose au terme d’ambivalence reçu depuis Freud.
Si Lacan parle de l’amour c’est évidemment en résonance avec le transfert, puisque l’analyse opère par la voie de l’amour qui se porte vers celui qui occupe la place du sujet supposé savoir.
Il reste que l’amour – et c’est une des clés du succès d’Encore hors du champ de l’analyse avec sa référence à la jouissance féminine – est une des données fondamentales de la vie humaine. Lacan précise que sa référence au sujet supposé savoir dans le transfert n’est que « point d’application tout à fait particulier, spécifié, de ce qui est là d’expérience ». L’expérience de l’amour est donc aussi envisagée au plan général. D’où la formule, un peu énigmatique au premier abord si on se place hors du champ de l’analyse : celui à qui je suppose le savoir, je l’aime, avec l’énoncé général : « ce dont se supporte tout amour est très précisément ceci : d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients.»
Le Séminaire de l’année suivante nous proposera une articulation que je me contente d’énoncer. Le moyen qu’utilise l’analyse, ce n’est pas le transfert, c’est la parole, qui révèle le savoir qui existe dans le langage, et donc le transfert fait irruption dans la vérité de l’amour, en tant que l’amour émerge dans la relation entre deux savoirs inconscients. Comme s’il s’agissait de la révélation d’une structure déjà présente.
De cet amour en général la philosophie et la théologie n’ont cessé de parler : philosophie, amour du savoir, savoir socratique de l’amour. Il ne s’agit pas seulement du désir de savoir que pose la première phrase de la Métaphysique d’Aristote (A 980 a 21).
Or quand il se réfère à la tradition philosophique Lacan nous propose des énoncés apparemment contradictoires sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir D’un côté « l’amour n’a rien à faire, contrairement à ce que la philosophie a élucubré, avec le savoir. » Mais de l’autre, nous venons de le voir, impossibilité de caractériser l’amour (en général) sans une référence au savoir - « un certain rapport entre deux savoirs inconscients.» Sans doute s’agit-il, dans ce second énoncé, d’un savoir tout à fait spécifié - ce savoir inconscient n’est pas pensée mais parole et jouissance, jouissance qui ne veut rien savoir - mais cela montre en tout cas que les thèmes platoniciens sont bien en prise avec la structure, même si à un certain niveau il s’agit d’en prendre le contre-pied.
Pour tenter de dénouer ces difficultés, je vais reprendre la question de l’amour et de la haine en suivant les registres de Lacan, non sans une référence aristotélicienne initiale. On peut supposer d’ailleurs que Lacan avait Aristote constamment sous les yeux quand il a prononcé les séminaires Encore et Les non-dupes errent. Aristote peut nous aider à éclaircir les choses.
Le texte clé qui inspire la théorie physique de l’amour dont Lacan nous parle dans Encore, ce sont les chapitres 4 et 8 du livre IX de l’Ethique à Nicomaque sur la philia – (je laisse de côté l’aspect relation d’âme à âme qui inspire l’abord du texte par Lacan). Aristote y fait l’éloge de l’amour de soi (philautia) que Tricot traduit lourdement par égoïsme, et lui donne une place fondatrice dans la relation d’amitié avec autrui. : « Un homme est à lui-même son meilleur ami, et par suite il doit s’aimer lui-même par dessus tout. » Énoncé qu’Aristote assigne à l’homme vertueux sans la moindre réserve. L’homme de bien sera suprêmement « égoïste», et c’est ce qui lui permet d’entretenir une amitié vertueuse avec un ami, ne recherchant pas pour l’essentiel le plaisir et l’utilité, mais le bien de celui qu’il aime. Velle bonum alicui, comme le dira St Augustin. La relation amicale dérive donc de l’amour de soi et c’est bien l’image de soi par exemple dans l’amour paternel ou dans l’amour que l’artiste porte à son oeuvre, qui joue pour Aristote un rôle fondamental. Mais en même temps le dispositif présuppose la référence à la vertu et au bien, au Souverain Bien, voire au Beau comme dans l’exemple de celui qui fait le beau geste de se sacrifier pour son ami. Mais on voit ici que ce lest est défaillant dans ce que nous appelons le narcissisme au sens moderne .
Entre temps la morale kantienne a dénié à l’amour de soi pris en lui même toute valeur morale. Et lorsque Freud et la psychanalyse parlent de narcissisme, disparaît la commodité d’une référence au Souverain Bien. A ce premier niveau l’amour fait l’objet d’une réduction, d’une désidéalisation massive dont nous avons à tenir compte dans notre conception de l’amour, même si on en reste au plan imaginaire. La Verliebtheit de Freud nous disait Lacan dans les Formations de l’Inconscient (éd ALI p176) relève d’une relation narcissique et spéculaire impliquant une image totale et comblante. Et Encore reprend fermement ce thème jamais mis en doute par la suite : « …ce que l’analyse démontre, c’est que l’amour dans son essence est narcissique » (Encore ALI p16). C’est sans doute pour quoi il est toujours réciproque, puis que nous n’avons jamais affaire qu’à notre propre image (cf l’illusion amoureuse classique qui a besoin d’être détrompée).
Ce n’est pas dire que cette nature essentielle ne soit pas affectée par l’articulation aux autres registres - symbolique et réel - à laquelle nous allons venir, mais la référence au narcissisme reste inéliminable.
À ce premier stade, me semble-t-il, le corrélat de la Verliebtheit ne serait pas vraiment la haine, mais l’agressivité. Je rappelle le texte de Subversion du sujet (E 809) : l’image narcissique… dans l’affrontement au semblable devient le déversoir de la plus intime agressivité. Plus intime c’est peut-être d’ailleurs en dire un peu plus.
« On s’imagine que l’amour c’est deux. Est ce que c’est tellement prouvé, si ce n’est par l’expérience imaginaire ? ». En fait dès les tout premiers séminaires, Lacan distinguait le registre symbolique de l’amour de la dualité imaginaire, en se référant à une demande qui s’adresse au grand Autre.
La demande d’amour vise l’être de l’Autre, plutôt le grand que le petit : je cite les Formations de l’inconscient (21/5) « obtenir de l’autre cette présentification essentielle qui fait que l’autre donne ce quelque chose qui est au-delà de toute satisfaction possible, qui est son être même, qui est justement ce qui est visé dans l’amour. » La réciprocité attendue de l’amour serait le signe de cette présence.
Notons que la référence à la haine est tout à fait symétrique cf encore les Formations de l’Inconscient « C’est pour fixer quelque chose que je dis d’amour. La haine dans cette occasion a la même place. C’est uniquement dans cet horizon que l’ambivalence de la haine et de l’amour peut se concevoir »
La haine est peut-être plus proprement symbolique : je voudrais l’illustrer avec Aristote dont je suis sûr que Lacan a lu attentivement la Rhétorique, puisqu’il en recommande la lecture, à propos des passions, à la fin de la première journée du Séminaire de l’Angoisse.
Dans l’analyse différentielle qu’il donne de la colère (orgè) et de la haine (ekhtra ou misos) (Rhétorique II 4 à partir de 1382a), Aristote multiplie les indications qui opposent la haine – symbolique – à la colère – que je dirai imaginaire : la haine peut être ressentie sans raison personnelle ; elle ne se limite pas à l’individu comme la colère mais peut concerner un genos. Le temps peut guérir la colère, la haine est incurable. La colère est un désir de faire de la peine, la haine de faire du mal. Celui qui est en colère ressent de la peine, pas celui qui hait, l’homme en colère peut éprouver de la pitié, pas celui qui hait. Enfin - opposition ultime et décisive - l’homme en colère souhaite que l’autre ait de la peine, celui qui hait tout simplement qu’il ne soit plus.
La haine vise donc l’être, tout autant que l’amour, et le texte de Lacan immortalisera cruellement le concierge de la rue de la Pompe qui en voulait à l’être du rat.
J’ai déjà évoqué, comme je l’ai dit, la question de l’être l’année dernière – ou plutôt son évanouissement avec l’émergence cartésienne du sujet de la science. Le terme être a le mérite d’évoquer pour le premier Lacan un au-delà auquel s’adresse la demande – au delà de toute satisfaction - qui renvoie à la faille du symbolique ; il est ensuite pensé plus précisément comme fiction, comme le notait Isabelle Dhonte, renvoyant à un sujet dont il méconnaît le caractère réel : fiction substantialiste et unifiante se prolongeant dans le faire un qui concerne les deux. L’amour en ce sens est bien de l’ordre de l’imaginaire et il attend de l’autre une réciprocité. Aimer, c’est vouloir être aimé, pas d’autre réponse attendue que celle de l’amour.
Mais en même temps le caractère insatiable de l’amour, le fait que la demande d’amour surgisse de la faille Encore, renvoie non seulement à l’articulation symbolique, mais pour se référer à l’Étourdit à « un rapport qu’il n’y a pas ». Ici l’amour est en porte à faux. Alors que, nous dit Encore, le désir vise la faille et que l’Un qui le commande n’est autre que l’Un du signifiant, l’amour ne veut que le faire Un de ce que serait l’union des sexes enfin réalisée. Je note en passant que la référence commune à la faille permet néanmoins peut-être de comprendre pourquoi l’amour « est une passion qui peut être l’ignorance du désir, mais qui ne lui laisse pas moins toute sa portée. »
Une telle référence à l’ignorance et donc au savoir illustre cette méconnaissance, tout en permettant de mieux inscrire l’amour dans la structure du parlêtre
Commencons par la formule « l’amour n’a rien à faire, contrairement à ce que la philosophie a élucubré, avec le savoir. » Nous pouvons situer à ce point la méconnaissance amoureuse, l’amour comme passion de l’ignorance - disqualification à vrai dire assez commune : prétendre avoir affaire à l’être même d’un sujet, ce n’est pas ce qui peut nous donner du savoir, puisque être il n’y a pas ; l’amour n’est qu’illusion, parce qu’avec ce prétendu être, il prétend au « nous ne sommes qu’un ». Il apparaît ainsi comme couverture illusoire, suppléance du rapport sexuel, signifié grossier de quelque chose qui se dérobe de façon radicale.
À ce niveau la relation de la haine au savoir semble faire difficulté, si on veut garder la symétrie : la haine est en effet souvent dite lucide. mais la difficulté sera sans doute un peu éclaircie si nous situons l’amour dans l’articulation même du symbolique, avec la référence au savoir inconscient.
Si en effet l’amour est illusion, il n’en est pas moins relation, si je puis dire, réelle, non pas entre deux êtres substantiels, mais de sujet à sujet – Lacan précise sujet en tant qu’il n’est que « l’effet du savoir inconscient ». Rapport entre deux savoirs inconscients, par conséquent mais savoir animé d’aucun désir de savoir – d’où la formule que j’évoquai plus haut : « L’inconscient, c’est que l’être en parlant jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout. » . Ce qui compte pour l’amour ce sont les signes que chacun donne et reçoit , « signes qui sont ponctués, - toujours énigmatiquement - de la façon dont l’être est affecté, en tant que sujet, de ce savoir inconscient. »
Limitation structurale propre au parlêtre, et qui nous donne un peu la vérité de cette relation réelle. L’union amoureuse effective est un substitut du rapport sexuel par la voie de l’inconscient et non de ce qui serait un rapport sexuel au sens strict. On est dans le registre de l’articulation signifiante et du semblant, des discours qui s’inscrivent devant le mur dont nous parlait Le Savoir du Psychanalyste. Il s’agit de l’(a)mur, quand l’amour s’inscrit dans la limite que constitue la butée du petit a, en tant qu’il représente l’être du sujet.
Ajoutons que l’illusion reste bien présente même quand, dans sa contingence l’amour émerge effectivement – je cite : « …quelque chose se rencontre, qui, pour un instant, peut donner l’illusion de cesser de ne pas s’écrire ? A savoir que quelque chose non seulement s’articule, mais s’inscrive … dans la destinée de chacun. » Le rapport trouve ainsi « sa trace » et « sa voie de mirage ».
Ratage structurel aussi du fait de l’objet que je viens d’évoquer – sans doute à bien des égards une des composantes de ce que Lacan appelle l’âme – se substitue à un être du grand Autre en vain appelé : du coup l’amour s’adresse au semblant d’être qui soutient l’image narcissique, et qui, cause du désir, rend possible la jouissance du corps d’une femme. A condition bien entendu qu’intervienne la castration.
Il reste que le « vrai amour » déborde sans doute ces limites : l’amour passion mène à la mort de celui ou de celle qui l’éprouve, quand l’autre a décroché le premier – je pense à la Marquise de Crébillon ou à la Danseuse de Shamakha de Gobineau, ou même directement à la mort du bien-aimé comme le montre l’exemple de la Penthésilée de Kleist. C’est plus manifeste encore pour la haine qui, par essence, comme l’énonce Aristote, vise chez l’autre la mort la plus radicale, que le christianisme incarnera plus tard dans la seconde mort. La haine est bien à l’œuvre dans toutes les guerres, même si elle se masque sous les prétextes les plus divers. En ce sens on peut dire que le nazisme est l’exemple le plus pur de la haine , puisqu’elle y fonctionne à ciel ouvert.
Mais comment mettre la haine en rapport avec le savoir ? Lacan le fait lui-même à propos des auteurs du Titre de la lettre : « …ceux dont j’ai dit tout à l’heure qu’ils me haïssent, sous prétexte qu’ils me désupposent le savoir. » Cette désupposition est-elle simplement corrélative d’un autre savoir, celui du maître qui les inspire et qui leur permettrait de déconstruire le savoir de Lacan, de montrer, comme ils le soutiennent, qu’il s’agit d’un syncrétisme en toc - « Tout savoir sur quelqu’un » ? De sorte qu’après la lecture du livre, il ne resterait plus rien de la théorisation de Lacan.. On tombe en tout cas de haut à la fin du livre – dont Lacan nous dit qu’il ne l’a lue qu’en diagonale – quand les auteurs font appel , pour étayer leur propos, à la rhétorique inconsistante de leur inspirateur.
Mais on peut aussi penser que la haine autant que l’amour, a sa façon à elle d’être obscurantiste. Elle en veut , nous dit Lacan, à ce qui est bien ce qui a le plus de rapport à l’être que j’appelle l’ex-sister. « Rien ne concentre plus de haine que ce dire où se situe l’ex-sistence. » On dirait que Lacan s’évoque lui - même. Comment entendre le silence autour de Lacan par exemple aujourd’hui dans beaucoup de cercles intellectuels ? J’évoquais aux journées des TCC un livre philosophique de qualité qui traitant du sujet et, réduisant sa polémique à la visée d’un sujet spiritualiste ou phénoménologique, passait purement et simplement la psychanalyse sous silence. Faire comme si Lacan n’existait pas. Mais on n’arrêterait pas la liste des exemples de dire intolérable en évoquant la réaction des élites installées face aux poètes ou les peintres de la France de la modernité naissante, ou aussi bien celle des intellectuels antisémites face à ce qu’on pourrait peut-être appeler le dire propre à la culture juive – phénomène sans doute généralisable à toute xénophobie culturelle.
Comment dès lors penser - et peut-on penser - le débordement de la limite structurale que j’évoquai plus haut : le vrai amour relève-t-il seulement de la psychose ?
La difficulté ne tient pas seulement à ce que la haine a un caractère illimité, comme le vrai amour, elle tient aussi à ce que, au-delà d’une certaine limite, le problème de la frontière entre amour et haine se pose : Lacan va jusqu’à nous dire : « le vrai amour débouche sur la haine ».
Évoquons d’abord le passage d’Encore (20 Mars in fine) – où Lacan oppose d’une part la haine jalouse de l’enfant de st Augustin, qui vise le petit a détenu par l’enfant haï, et d’autre part la haine en rapport avec la Chose freudienne, le prochain que Freud ne voulait pas aimer au delà d’une certaine limite. Il y a donc une forme de haine qui, comme l’amour, s’inscrit dans le cadre que nous avons esquissé, et une autre forme qui le déborde dans sa visée de l’être du sujet, qu’on pourrait appeler la vraie haine, cette haine qui vise en particulier, nous l’avons vu, l’ex-sistence et éventuellement le dire de l’autre.
On peut aussi se référer au texte de RSI (15 avril) où Lacan reprend le terme hainamoration et pour représenter le jeu de l’amour – et de la haine – se sert d’ une sinusoïde, s’enroulant et oscillant autour d’un cercle, sans dépasser dans ces oscillations une certaine limite. Oscillations de l’amour entre le velle bonum alicui – le vouloir du bien à l’autre – dont l’amour se préoccupe tout de même, dit Lacan, « un petit peu, le minimum », et puis l’autre face possible de l’amour, le « vouloir strictement le contraire », c’est-à-dire du mal, autrement dit la haine. Oscillations sans doute inévitables autour de la limite fixée à une certaine distance de part et d’autre du rond. Le rond n’est manifestement pas dans ce cas simplement une figuration géométrique, il appartient au nœud. On retrouve donc le terme ex-sistence qui était mis dans Encore en corrélation avec la haine. « A partir de cette limite l’amour s’obstine, tout le contraire du bien-être de l’Autre ». On peut supposer que le faire-un poussé à l’extrême tend à réduire, voire à abolir la dimension de l’ex-sistence que conditionne le nouage. On peut aussi évoquer une certaine sagesse impliquée par la référence au nœud mais aussi a contrario le périlleux espace de la Chose, l’amour illimité du prochain, qui fournit la vérité d’une relation non médiée par l’objet a.
L’Ethique de la psychanalyse parlait de l’ « intolérable cruauté » du rapport à la Chose : s’approcher du cœur de la jouissance sans le lest de la loi fait surgir une « insondable agressivité » dirigée vers le « prochain », tout aussi bien soi-même que l’autre. Relation probablement situable dans un pur réel et qui est peut-être le dernier terme de la haine dont nous nous défendons, comme Freud se mettait en garde contre l’amour du prochain. Lieu extrême que seul le discours psychanalytique semble en position de cerner : le discours philosophique le plus attentif à décrire concrètement la structure du sujet – je pense à Heidegger – présente une position plus convenue et moins radicale que celle de Freud et de Lacan, quand il assure que l’ « être-soi-même authentique de la résolution » est essentiellement « possibilité de laisser être les autres dans leur pouvoir-être le plus propre », de « l’être-l’un-avec-l’autre authentique » (Ëtre et Temps § 60). Bonne intention sans doute, mais aussi recouvrement imaginaire.
Ainsi, le Séminaire Encore en inscrivant la haine au plus profond de la structure du sujet, nous permet d’écarter les illusions de l’humanisme sans affaiblir la sorte de progrès que l’Ethique de la psychanalyse présente comme un « repérage de l’homme par rapport au réel. » Et il ne procède pas seulement à un désenchantement de l’amour mais trace la voie du séminaire de l’année suivante : si l’amour n’est qu’un jeu, il appelle une règle ; mais pas au sens d’une maîtrise – ce qui relève de l’être n’est pas manipulable – , puisqu’on ne peut que s’y débrouiller.
Hubert Ricard
La loi des places. Spinoza, Leibniz, Lacan, texte de Fulvio della Valle
La loi des places. Spinoza, Leibniz, Lacan, texte de Fulvio della Valle
On trouve, dans le discours de Spinoza et de Leibniz, des articulations compatibles avec celles de Lacan, à propos des rapports du sujet et de l'autre.
Rappelons que pour Lacan il y a au moins deux figures d'altérité:
l Le grand Autre, dont une première incarnation est la mère, qui exerce une suprématie sans limite sur l'enfant – il est comme dans la bouche d'un crocodile, dit Lacan. Ce rapport primordial, à l'origine de la constitution du sujet, est caractérisé par la dépendance unilatérale et l'effort pour se conformer au désir de l'Autre.
l L'objet petit (a), (pour: petit autre), qui constitue la cause du désir du sujet, comme le partenaire féminin pour l'homme, le phallus pour la femme ou l'enfant pour la mère. Le rapport du sujet à l'objet (a) est l'inverse du rapport à l'Autre.
Lacan soutient en outre que tout lien social, tout rapport interhumain, repose sur une structure, que caractérisent notamment deux places de parole dissymétriques, auxquelles correspondent deux types de comportement:
l La place de l'agent, ou place du maître: c'est la place de la prise de parole, de l'initiative, de l'interpellation, de la sollicitation, de la proposition, de la direction, du commandement.
l La place de l'autre, ou place de l'esclave: c'est la place de la réception de la parole, de l'attente, de la réponse, du consentement, de la disposition, de l'adaptation, de l'obéissance.
La dissymétrie, c'est-à-dire la répartition d'une position de domination et d'une position d'adaptation non interchangeables, est la condition logique pour que le rapport soit viable, c'est-à-dire effectif. L'un des deux termes de la relation doit se vider, dit Lacan. A défaut, la symétrie, soit l'occupation d'une même position par les deux interlocuteurs, entraîne l'exclusion réciproque, suivant la modalité de la rupture ou de la violence. La symétrie est le régime de ce que René Girard appelle « rivalité mimétique ».
Dans le cas de la névrose obsessionnelle, l'homme souffre d'une confusion entre l'Autre et l'objet (a), il cherche à se conformer au désir supposé de sa partenaire, il peine à soutenir la place du maître, ce qui entraîne l'échec et le sentiment corrélatif d'anéantissement lié à la perte de ce qui est considéré comme le guide principal et le soutien indispensable (l'Autre). Dans le cas de l'obsessionnel, le but de la cure est la dissociation de l'Autre et de l'objet (a), la « dématernisation » complète de la figure du partenaire féminin, ce qui implique une émancipation à l'égard de son désir à elle, au profit d'un recentrement intransigeant sur son propre désir à lui.
J'aimerais confronter certaines formulations spinozistes et leibniziennes aux articulations de Lacan.
1/ Spinoza. La chaîne des affections.
Éthique, IV, def. VIII: « Par vertu et puissance, j'entends la même chose, c'est-à-dire (par la prop. VII, partie III), la vertu, en tant qu'elle se rapporte à l'homme, est l'essence même ou nature de l'homme, en tant qu'il a le pouvoir de faire certaines choses qui peuvent se comprendre par les seules lois de sa nature.»
E, IV, XXIV, démonstration: « Absolument parlant, agir par vertu n'est rien d'autre (par la défin. VIII de cette partie) qu'agir d'après les lois de sa propre nature .»
Plutôt que d'après les lois de la nature de l'Autre. L'obsessionnel cherche à se conformer aux lois de la nature de sa partenaire, c'est-à-dire à son tempérament, sa complexion, son rythme – l'identité individuelle étant définie par Spinoza comme un certaine proportion de mouvement et de repos.
Est homme celui qui obéit davantage à sa propre complexion, à son propre rythme, plutôt qu'à la complexion ou au rythme de l'Autre. Se comporte comme un homme celui qui n'obéit qu'à ses propres règles, qui se donne à soi-même sa loi (auto-nomie), sans en dévier eu égard aux règles ou à la loi de sa partenaire: elle fait ou représente le zéro, « elle compte sans compter, grâce au zéro », (Hasenbalg, Échange avec Jean Brini). L'homme doit obéir aux lois de sa propre nature et à elles seules, sans égard pour les lois de la nature de sa partenaire – ce qui ne signifie pas forcer son consentement. Lacan désigne la nécessité de ne pas prendre appui sur le désir de sa partenaire, par des locutions telles que: vider le lieu de l'Autre, barrer l'Autre ou Autre barré (noté: Ⱥ). Ce sont des expressions fortes: vider, barrer, renvoient à effacer, raturer, rayer, abolir, anéantir, ne pas tenir compte ou compter pour rien, tenir pour nul – dans les limites du consentement, sans recours à la coercition. La position masculine implique la rigueur d'un égoïsme sans faille: « Ulysse attaché au mat phallique », (Hasenbalg, Échange avec Jean Brini). L'amour est un pacte pas très catholique, qui suppose le consentement de la victime, dit Melman dans les Nouvelles études sur l'hystérie.
E, I, def. VII: « Est libre ce qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminé par soi seul à agir.»
L'obsessionnel trouve le soutien de son existence dans le désir de l'Autre. C'est le désir qu'il croit inspirer à sa partenaire qui lui assure un arrimage. Si ce désir supposé fait défaut, il est perdu, il n'a plus de raison d'être. Or est homme celui qu'aucun désir extérieur ne soutient, mais la seule nécessité de sa nature: son désir propre. Il est déterminé par soi seul à agir – par la nécessité interne de son essence – plutôt que par ce qu'il repère ou déchiffre dans le désir de sa partenaire. Barrer, vider ou faire une croix sur l'Autre, c'est l'épurer de toute subjectivité.
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E, III, def. I: « J'appelle cause adéquate celle dont on peut percevoir l'effet clairement et distinctement par elle-même. Et j'appelle inadéquate, autrement dit partielle, celle dont l'effet ne peut se comprendre par elle seule.»
Dans son rapport au partenaire féminin, l'homme est cause adéquate de ses affections dans la mesure où il se règle exclusivement sur son désir propre, sans se laisser détourner par le désir de sa partenaire. Le but d'une cure d'obsessionnel est de lui permettre de reconquérir progressivement une causalité adéquate, soit d'augmenter la proportion d'affections actives (déployées par son désir propre, déduites des seules lois de sa nature), de diminuer la proportion d'affections passives (subies par subordination au désir de l'Autre, déduites des règles d'une nature extérieure). La cure est le chemin de ce renversement graduel: diminuer la part de causalité externe (le désir de l'Autre), augmenter la part de causalité interne (le désir du sujet).
Cette inversion coïncide peut-être, dans la doctrine de Spinoza, avec le passage du premier genre au deuxième genre de connaissance.
Dans le premier genre de connaissance, les affections du corps, c'est-à-dire les images des choses, s'enchaînent suivant l'ordre commun de la nature, par le hasard des rencontres, c'est-à-dire selon un ordre extrinsèque et fortuit. Dans le deuxième genre de connaissance, on ordonne et enchaîne les affections du corps, soit les images des choses, selon un ordre construit par l'intellect, c'est-à-dire suivant un ordre intrinsèque et réglé. Dans le premier cas, c'est un ordre extérieur ou hétéronome, dans lequel nous sommes seulement cause partielle de ce que nous vivons. Dans le deuxième cas, c'est un ordre intérieur ou autonome, l'ordre construit par l'intellect, dans lequel nous sommes pleinement cause adéquate de ce qui nous arrive. Le passage du premier au deuxième genre de connaissance correspondrait à l'augmentation de la part de causalité adéquate et à la diminution corrélative de la part de causalité partielle.
2/ Leibniz. D'une raison inverse.
Discours de métaphysique, XV: « L'action d'une substance finie sur une autre ne consiste que dans l'accroissement du degré de son expression, jointe à la diminution de celle de l'autre, autant que Dieu les oblige de s'accommoder ensemble. »
Discours de métaphysique, XV : « [...] Car il peut arriver qu'un changement qui augmente l'expression de l'une, diminue celle de l'autre[...] »
C'est un cas de dissymétrie, de proportionnalité inverse. Plus la causalité, ou le désir de l'un est d'ordre directif (s'inscrit à la place de l'agent), plus la causalité, ou le désir de l'autre est d'ordre adaptatif (s'inscrit à la place de l'autre).
Lettre XV au Père des Bosses: « La substance agit autant qu'il est en elle, à moins qu'elle soit empêchée; et la substance simple aussi est empêchée, mais naturellement, et seulement par elle-même, de l'intérieur. Et lorsqu'on dit qu'une monade en empêche une autre, il faut l'entendre de la représentation de l'une dans l'autre (je souligne). L'auteur des choses les a accommodées mutuellement, et l'une est dite pâtir lorsque sa considération le cède à celle de l'autre (je souligne).»
Monadologie §50: « [...] en ce qu'on trouve en elle ce qui sert à rendre raison a priori de ce qui se passe dans l'autre, et c'est par là, qu'on dit, qu'elle agit sur l'autre.»
Monadologie §52: « [...] ce qui est actif à certains égards, est passif suivant un autre point de considération: actif en tant que ce qu'on connaît distinctement en lui, sert à rendre raison de ce qui se passe dans un autre; et passif en tant que la raison de ce qui se passe en lui, se trouve dans ce qui se connaît distinctement dans un autre.»
L'obsessionnel opère un transfert de causalité ou de subjectivité sur sa partenaire, une délégation d'autorité, qui le démet de sa fonction, et pour finir le dessaisit de soi, l'anéantit. Ce dessaisissement n'a pas de raisons objectives, en dépit de ce que l'obsessionnel imagine, ne tient pas à une supériorité de puissance ou de statut de l'Autre, mais à une ligne de conduite fautive à l'égard de son désir, à un alignement sur sa causalité externe qui rend de plus en plus passif, donc inapte à opérer, à soutenir la place du maître, et pour finir à persévérer dans l'existence. Le corrélat, au plan des représentations (« représentation de l'une dans l'autre ») – soit pour Lacan: de l'imaginaire – de ce transfert de causalité ou de subjectivité, est la glorification, la déification de la partenaire (« sa considération le cède à celle de l'autre »), qui maintient active la figure originelle de la mère. L'obsessionnel est empêché, entravé, mais par soi-même, par la part de causalité interne, d'autorité ou de charge subjective qu'il abandonne à sa partenaire (« on trouve en elle ce qui sert à rendre raison a priori de ce qui se passe dans l'autre »), malgré elle, ou à son corps défendant. En lui délégant ce que Lacan appelle le signifiant maître (S1), c'est-à-dire le commandement, la position directive, l'obsessionnel démontre qu'il refuse d'assumer la place de l'agent dans le rapport et de ce fait se disqualifie. Il remet à sa partenaire les clefs de son identité (« la raison de ce qui se passe en lui, se trouve dans ce qui se connaît distinctement dans un autre »), et lorsqu'elle refuse cette prise en charge, il ne peut plus agir. Il la tient dès lors pour responsable de sa déréliction.
15 mars 2010
Sur l'espace chez Kant
Pour que nous puissions percevoir et connaître un objet il faut qu'interviennent deux facultés: la sensibilité (réceptivité) et l'entendement (spontanéité). « Par la sensibilité, les objets nous sont donnés, par l'entendement ils sont pensés » (Kant, Critique de la raison pure). Il y a deux formes pures de la sensibilité: l'espace et le temps (qu'examine l'esthétique transcendantale); et quatre concepts purs de l'entendement ou catégories: quantité, qualité, relation, modalité (qu'examine la logique transcendantale). L'a priori kantien c'est les deux. Pour qu'un objet nous soit perceptible il faut nécessairement qu'il se plie aux conditions de notre sensibilité, qu'il passe par le filtre, le prisme de notre sensibilité: il faut nécessairement qu'il soit situé dans un espace et qu'il s'inscrive dans le temps. Cette nécessité Kant l'appelle a priori. Pour qu'un objet soit perceptible par l'homme il faut a priori qu'il soit spatio-temporel. A priori: qui précède et rend possible l'expérience. « Le temps est la forme pure du sens interne (par laquelle l'esprit se perçoit lui-même), l'espace est la forme pure du sens externe » (Kant, ibid.) « Le sens externe est cette propriété de notre esprit par laquelle nous nous représentons des objets comme étant hors de nous » (Kant, ibid.) Maintenant: Intuition= représentation sensorielle d'une chose (latin intueri:voir) Intuition empirique= sensation (la chose est présente) Intuition pure= représentation de l'espace ou du temps indépendamment de toute chose particulière, représentation de l'espace ou du temps apres évacuation de tout objet particulier. L'espace et le temps sont les formes a priori de l'intuition ou intuitions pures. L'espace (« champ primitif de donation », « forme d'infinité dans la représentation ») Il est la forme de l'intuition sensible telle qu'elle se réalise dans le sens externe, et intuition pure. Il est ce par quoi le sujet « est originairement en dehors de lui-même, dans une disponibilité à être affecté du dehors qui ne comporte aucune borne. » (Benoist, 1996). Sa représentation est intuition (qui relève de la sensibilité) et non concept (qui relève de l'entendement). Cet espace purement intuitif peut être distingué de l'espace géométrique (qui se découpe en lui). « L'espace est une intuition pure, soit une représentation immédiate et singulière: immédiate en ce qu'elle réfère à son objet sans intermédiaire, sans détours, singulière en ce que son objet est unique » (Fichant, 2004). (Contrairement au concept qui est une représentation universelle, etc.) La géométrie est une science qui établit les propriétés de l'espace. La condition qui la rend possible, c'est que l'espace soit lui-même une intuition pure: « pure, pour que la science de ses propriétés soit a priori et ne se fonde pas sur l'expérience, mais intuition pour que cette science procède synthétiquement à une extension nécessaire de connaissance, et ne se borne pas à un enchaînement logique de concepts. » (Fichant, 2004) « L'espace intuitif, prégéométrique, précède l'espace géométrique, qui est celui des concepts d'espace. » (Fichant, 2004) Si intervient la catégorie de quantité on obtient le quantum comme objet mesurable, comme grandeur. Si intervient la catégorie de qualité on obtient le concept de figure, (déterminée indépendamment de la mesure). Elle s'obtient par limitation de l'espace intuitif. « Ainsi c'est l'entendement qui forme le concept en introduisant dans l'uniformité de l'espace prégéométrique la distinction des propriétés dont la géométrie est la science. » (Fichant, 2004). L'espace est donc le substrat de toutes les intuitions déterminables. « De là l'obligation de recourir à l'intuition pure dans toute proposition géométrique dont la synthèse rencontre ce qui, dans l'espace, est donné avec une nécessité non conceptuelle qui précède la connaissance que nous en prenons (et c'est en ce sens qu'il y a bien une découverte effective dans le déploiement des propriétés de l'espace) ».(Fichant, 2004). La tridimensionnalité est construite par la géométrie (eucl.) et n'est donc que dérivée par rapport à l'espace comme forme pure de l'intuition. Je ne m'étends pas davantage. En ce sens on peut dire que les géométries non euclidiennes n'entament pas la validité de l'Esthétique transc., puisque l'espace est le substrat le plus primitif sur lequel fait fond toute géométrie concevable.
Question à Stéphane Dugowson au séminaire d'été, de Virginia Hasenbalg
Un grand merci d'avoir accepté de participer à nos journées. Pour ma part, je suis très contente que vous soyez là parmi nous pour au moins deux raisons.
La première : égoïste, je l'avoue, j'aime les mathématiques. La deuxième, parce que je pense que les analystes devraient suivre de près ce qui se passe dans la recherche fondamentale, notamment en Mathématiques, comme l'a fait Lacan de son temps. C'est un domaine abstrait par excellence qui peut pousser une certaine symbolisation jusqu'au frontières de ce qui est concevable grâce à une simple articulation de lettres.
Or, on ne s'invente pas mathématicien ou analyste du jour au lendemain!
Tout ceci nécessite un don, de la passion, et beaucoup de travail.
Alors, comment faire pour que le terrain d'échange entre psychanalyse et mathématiques puisse se développer en sachant que nous sommes de par nos savoirs si différents? Comment éviter les malentendus ?
Prenons un exemple et ce sera ma question. Quand nous parlons, vous et nous, d'espace lacanien, ou borroméen, parlons nous de la même chose?
Un point de votre présentation se rapporte a la conception de l'espace que vous supposez aux analystes. J'aimerai si vous me le permettez, le reprendre et le nuancer.
Vous dites:
Dans cette grande diversité de type d'espaces, certains pourront certainement intéresser plus particulièrement la psychanalyse, par exemple comme modèles de ce que nous pourrions appeler des espaces psychiques, intérieurs, qui n'ont aucune raison de partager avec l'espace physique ordinaire toutes ses propriétés.
Or, pour dire les choses simplement, l'espace premier pour un psychanalyste lacanien ne relève pas tant de ce qu'on voit (espace physique ordinaire) mais de ce qu'on entend. C'est ce qu'on entend qui nous détermine.
Comment décrypter la nature de cet espace-là qui nous conditionne, et que nous appelons espace de la jouissance?
Je vais éclairer cela avec une phrase de Freud vers la fin de sa vie et qui me semble prémonitoire de ce que Lacan fera de l'espace plus tard, et avec l'aide des mathématiques.
Il se peut que la spatialité soit la projection de l’étendue de l’appareil psychique. Aucune autre déduction n’est vraisemblable. Au lieu du a priori kantien, (les) conditions de notre appareil psychique. La psyché est étendue, (mais elle) n'en sait rien.1
La nature même d'un espace subjectif « premier » est posée, et comme non euclidien, et je dirai presque, comme condition pour que la mise en place de la réalité soit possible et tienne.
Est-ce que ça vous dit quelque chose alors si je vous dis que, à mon avis, les mathématiques ont permis à Lacan de concevoir ainsi, non pas ce que l'on voit, mais ce qu'on entend?
1Räumlichkeit mag die Projektion der Ausdehnung des psychischen Apparates sein. Keine andere Ableitung wahrscheinlich. Anstatt Kants a priori Bedingungen unseres psychsichen Apparats. Psyche ist ausgedehnt, weiß nichts davon.
Il se peut que l’espace soit la projection de l’extension (expansion) de l’appareil psychique. Aucune autre déduction (dérivation) est vraisemblable. Au lieu des réserves (conditions, clauses) de l’a priori de Kant notre appareil psychique. La psyché est extension ( expansion, dilatation), n’est pas au courant.
L'infini dans la clinique des psychoses, conférence de Jean-Jacques Tyzsler
Virginia Hasenbalg :
Jean-Jacques Tyszler est un membre actif de l’ALI. Il concentre ses travaux autour de l’école de Sainte Anne, mais il transmet, il fait partie du groupe des missionnaires, si l’on peut dire, de l’ALI, en allant en province et dans les écoles régionales ainsi que à l’étranger, il travaille entre autres avec les collègues du Brésil. Il va nous parler de « L'infini dans la clinique des psychoses ». Je lui passe tout de suite la parole.
Jean-Jacques Tyszler :
Je vous remercie de me faire participer au fonds à un travail qui est en cours et qui me paraît légitime et extraordinairement intéressant puisque c’est un peu effectivement un paradoxe, mais je crois que vous avez dû en parler depuis le début de votre séminaire. C’est un paradoxe de parler d’infini dans la clinique analytique, puisqu’il faudra attendre Lacan quand même probablement pour faire valoir dans une clinique que Freud n’avait pas vraiment enfin travaillée : la présence comme telle de l’infini - en particulier à mon sens - et c’est pour ça que moi je m’appuie plus souvent sur la clinique des psychoses, la question de l’infini dans le corps …, là où d’habitude la psychanalyse, il faut le rappeler tranquillement, travaille avec une extrême finitude au contraire.
Je veux dire quand nous pensons à ce qu’est l’analyse dans sa praxis, les choses se règlent quasiment – vous le savez très bien – séance par séance, c’est-à-dire c’est vraiment hic et nunc, au moment même
que les questions de scansion, de coupure, de découpe se font valoir, hein, et donc à mon sens il y a là un paradoxe qui est intéressant et que la psychanalyse à la fois est une question éminemment locale, totalement localisée, c’est-à-dire que c’est le coup de ciseaux tout de suite maintenant. S’il est loupé ou si nous ne le faisons pas, ben, parfois il faudra attendre effectivement infiniment, voire c’est fichu.
Donc voyez une praxis sur laquelle Freud a insisté et qui est bien chez Freud, ce côté localisé, fini, de
l’expérience de la psychanalyse et néanmoins là – pour des raisons que vous essayez d’explorer avec Lacan – l’introduction du fait probablement des outils de la science mathématique et de la logique moderne deux questions qui n’étaient pas visibles à l’époque de Freud et donc l’appui au-delà de Desargues bien entendu sur des choses beaucoup plus modernes à partir de Cantor qui n’étaient pas de l’horizon de Freud.
Voilà donc, premier paradoxe qui m’avait intéressé et ce qu’il y a néanmoins …
Il y a néanmoins, à mon sens, même chez Freud en quelque sorte, si on veut le lire comme ça, la présence de la question de l’infini et - comme vous le savez, moi je fais un séminaire sur le fantasme depuis deux ans - à mon sens, la notion de fantasme comme telle est, dans la structure de la névrose, une droite infinie en quelque sorte.
C’est-à-dire le fantasme qui est donc ce point projeté infiniment derrière nous. Il n’a même pas d’histoire dit Freud. C’est un point qui est une construction, hein. Elle n’est pas dans le souvenir, elle n’est pas dans la réalité, elle est où ? Ben, elle est dans l’espace derrière et en même temps elle va nous guider infiniment devant. C’est-à-dire que là il y a évidemment une finitude qui est liée à la mort, mais le névrosé n’y croit pas ; donc il a le sentiment d’être dans un destin totalement éternel et le fantasme d’un certain point de vue est la droite à l’infini à l’intérieur du nouage borroméen, on peut dire ça. D’ailleurs Lacan le dira à sa façon dans des séminaires un peu tardifs.
Egalement, alors on peut dire ça, je crois que ça se soutient, mais je ne vais pas en parler aujourd’hui, également la question du trait unaire lui-même. Assez bizarrement, le trait unaire, donc la question d’identification au trait se supporte dans la clinique analytique ordinaire d’une question qui touche à l’infini. C’est pas le même genre d’infini, c’est l’infini qu’on pourrait relier à la phrase biblique « de génération en génération ». C’est-à-dire quelque chose, le trait qui transcende de génération en génération, infiniment le support d’un des bords de l’identité, hein. D’ailleurs Freud, j’en ai parlé autrefois dans le groupe de Cordoue, Freud lui-même quand on lui demande : mais enfin, après tout, Freud, qu’est-ce qui est juif en vous ? bien, il dit ça, il dit : « ce n’est que ce trait qui me relie infiniment. Je ne vois pas autre chose ».
Donc vous voyez, pour vous dire, qu’il faut être assez tranquille sur ces questions et essayer de les reprendre avec simplicité. Il y a dans l’utilisation que nous faisons des mots aussi importants que le fantasme, la question du trait, même dans la clinique héritière de Freud, évidemment trace d’un type de structure qui touche à une forme de l’infini.
Alors le défaut c’est quoi ? C’est qu’évidemment, vous allez me dire : mais ça c’est l’infini imaginaire en quelque sorte, c’est le bord imaginaire, comment on appelle ça en mathématique l’infini qui n’est pas actuel ? mais …..potentiel. Oui et non ceci dit, parce que le fantasme évidemment c’est de l’imaginaire, mais néanmoins c’est ce qui nous meut totalement. Donc ce n’est pas parce que le scénario comme tel se supporte en quelque sorte de la narration d’une jouissance imaginaire que ça ne touche pas pour nous à la fois à notre réel, à notre jouissance, et à la fois à la façon dont nous parlons. Je veux dire quand je vous parle immédiatement là, je suis supporté par ma position fantasmatique vis-à-vis de la sexualité par exemple et même si ça ne vous apparaît pas immédiatement, c’est repérable en quelque sorte dans une cure. Donc imaginaire, mais imaginaire noué comme toujours au symbolique d’un côté à la façon dont nous parlons, nous utilisons les signifiants et au réel tout à fait indexé de la jouissance de l’Autre.
Alors ma thèse aujourd’hui, entre guillemets, c’est de vous montrer qu’effectivement l’infini, non pas imaginaire, mais l’infini actuel, c’est-à-dire l’actualité de l’infini est à l’œuvre, je le crois effectivement dans la clinique des psychoses.
Elle est à l’œuvre quasiment sans arrêt, si je puis dire dans la clinique des psychoses, même si les appuis que vous allez trouver, je vous les citerai tout à l’heure, il y a des appuis denses, faciles à évoquer, qui me permettent de vous renvoyer à des articles de travail. D’un côté bien entendu vous pouvez – et je vous le rappellerai tout à l’heure – vous référer à l’articulation de ce qu’on appelle entre guillemets « le fantasme schrébérien » qui n’en est pas un précisément : le fantasme de féminisation de Schreber n’est pas un fantasme au sens propre parce que au moment où Schreber identifie cette jouissance dite féminine, eh bien s’introduit en lui, par l’intermédiaire de la beauté, du beau, le concept du beau, un point dans l’infini dans son corps. Il va produire de ce jour un processus totalement continu de transformation de son rapport au corps à la fois dans le domaine non seulement du corps au sens imaginaire lui-même, c’est-à-dire comment je me vois dans le miroir, mais qui concerne également sa peau, sa cutanéité, comme son rapport à la voix, … à ce qui lui vient comme voix de l’Autre. Donc ça j’y reviendrai tout à l’heure, ça c’est facile à retrouver comme référence et ça vous permettra d’aller chercher là par vous-même, dans quoi ? Mais dans ce que Schreber écrit tout simplement, hein. Il y a même pas besoin d’aller chercher dans les articles de commentaires, allez au texte et vous verrez que l’infini y est en permanence cité par le biais du sans cesse, du continu, d’une jouissance infinie, etc. C’est-à-dire il utilise lui-même les termes différenciés de la notion d’infini dans le corps.
Il y a un autre bord que je vous citerai très très vite, tout à l’heure aussi et qui est intéressant, qui touche à mon avis à une autre dimension de l’infini, qui sont les travaux que nous avons fait – puisque tu citais Sainte Anne – autour évidemment du syndrome de Cottard, de la question des délires des négations, puisque la question introduite par des tableaux cliniques comme ça fait valoir au titre de l’immortalité et de l’énormité évidemment des niveaux en quelque sorte hiérarchisés bizarrement de l’infini, successifs, des infinis successifs qui là vont être réfléchis nécessitent son appui par exemple dans Cantor. Il n’y a que Cantor qui nous propose des hiérarchies de l’infini si je puis dire.
Et donc, vous voyez, c’est proche, mais c’est un autre bord, c’est-à-dire c’est pas exactement la même clinique des psychoses d’ailleurs. On peut passer – comme toujours – d’une typologie à l’autre et Schreber lui-même a traversé des épisodes là cotardiens, mélancolisés, mais néanmoins, notre façon de l’appréhender dans la clinique n’est pas exactement la même quand même quand nous traitons des grands tableaux de mélancolie chronicisée ou sous d’autres bords. (…)
Alors, oui, je voulais vous dire aussi une chose que je n’aurai pas le temps de développer, mais ça fait rien, peut-être on reprendra ça ultérieurement si vous le souhaitez (mais je n’aurai pas le temps), c’est une difficulté qui touche là au … je crois qu’il y a également une façon dans la clinique des psychoses, mais pas simplement, de traiter de la question de l’infini, qui touche à la … aux métamorphoses en quelque sorte de l’objet de ce que nous appelons l’objet lui-même. C’est-à-dire comment la voix, le regard ou tout autre objet en particulier par exemple dans la clinique des psychoses la peau, le côté-là cutané devient par les métamorphoses de la clinique en quelque sorte l’enveloppe, l’agalma de tout objet. Vous voyez donc cette métamorphose continue des objets, cette métamorphose indéfinie et continue des objets qui est extraordinairement intéressante dans la clinique des psychoses, mais qu’à mon sens qu’il faudrait tirer à une généralité plus importante.
Pourquoi je dis ça ? Parce que ça recoupe l’intuition qu’avait eu Desargues lui-même lorsqu’il anticipait vous savez dans ses découpes des coniques là, c’est-à-dire sa façon qu’il avait de ramener en quelque sorte les découpes à une découpe et une découpe aux découpes. Ce lien du pluriel au singulier et inversement, c’est extraordinairement intéressant, je ne sais pas si vous ne connaissez pas mais Henri (Cesbron-Lavau) le fera sûrement, il peut aller chercher des questions comme ça, et donc les mathématiciens comme ça anticipent dans leur façon en quelque sorte, la manière dont – là je vous le propose comme ça, comme une petite définition – dont la voix comme objet, le regard ou tout autre objet devient en quelque sorte le même, c’est-à-dire devient agalma de tout objet.
Alors ça c’est un bord, je n’aurai pas le temps de développer, mais c’est pour vous indiquer combien on peut attraper ça par des bords assez différenciés toujours plus solides partant de la clinique des psychoses mais qui nous font réfléchir bien entendu à des processus qui sont à l’œuvre en chacun de nous, qui ne sont pas propre à la folie psychotique.
Première proposition de départ, après tout quand nous écoutons un patient pourquoi peut-on dire qu’effectivement il y a ce que nous n’arrivons pas à saisir, c’est probablement le point qui déjà dans son corps, dans sa « représentation » (entre guillemets), parce que nous ne savons pas si c’est une représentation du corps, est déjà le point qui infiniment le ronge en quelque sorte.
Donc j’ouvre les guillemets, je veux juste vous lire d’une présentation récente à Ville Evrard, quatre lignes, quatre, cinq lignes d’un patient. Vous voyez, j’ai pris le matériel le plus récent, hein, c’est pas pour prendre Schreber justement. On va à l’hôpital les uns, et les autres, on fait des présentations de malades, on suit des patients. Donc prenons ce qui nous vient couramment, c’est pas une clinique extraordinaire.
Et donc c’est un patient qui apparemment au départ je dis bien, parle d’un des objets classiques qui sont donc ses matières fécales, je dis bien apparemment. Il dit ceci :
« J’avais honte de vous en parler jusqu’à présent, parce que ça me gène. Enfin quand même. Il faut que je vous dise. Je suis contrarié, j’ai des angoisses quand je vais voir là mes parents. Je perds des choses par derrière », dit-il.
Une formulation, vous voyez déjà-là souvent des psychotiques un peu spéciale. Il faut toujours bien écouter à la lettre, parce que les psychotiques ont une façon de parler, ensuite on y donne du sens mais comme nous on le dirait exactement.
« Je perds des choses par derrière, c’est comme du beurre. Je veux m’essuyer mais je n’y arrive pas. Et puis il y a du sang »
Bon, mais il ajoute immédiatement :
« C’est comme si j’avais été chié par ma mère »
Hé, voyez le passage immédiat, on ne sait pas dans quel espace, on peut passer si vite de quelque chose qui apparemment un objet détaché comme ça, bon il se plaint d’avoir des hémorroïdes, je ne sais pas au fond, on imagine ce qu’on veut là au départ, tout d’un coup la question de l’engendrement, le fantasme d’engendrement bizarre :
« C’est comme si j’avais été chié par ma mère. Elle m’avait dit d’ailleurs : tu es né dans un sac. Je prenais ça à la rigolade, mais maintenant je sais que c’est sérieux.»
Comme souvent les psychotiques, voyez, l’intrusion des éléments mathématiques dans le corps, eux ils prennent ça tout à fait au sérieux, c’est pas comme nous.
« C’est comme ça que j’ai été fait, aux waters par ma mère. Quand j’ai un malaise, du coup j’ai honte, je ne sais pas où me mettre, je tourne, je tourne. »
Et là, et là, pareillement, écoutez bien, il y a quelque chose qui sonne bizarrement, qui est probablement lié au travail de la mégalomanie, de la question du un au moment où la question de l’objet se présente, il ajoute quelque chose de difficile à comprendre :
« C’est comme si j’étais gouverneur et que la honte me prenne. »
Vous voyez, intrigant, vous voyez ces ruptures de signification, ainsi, si je puis dire, mais probablement parce qu’en lui au moment même, au moment où il parle de l’objet quelque chose à une autre endroit se met à travailler et qui est là probablement lié à ce que nous appelons dans la psychose la mégalomanie ou le délire mégalomaniaque et qui est là …plutôt les processus du un, la question du un lui-même, l’unification à l’œuvre dans le champs des psychoses.
Et alors là l’adresse, c’est extraordinaire au praticien. Il dit :
« Mais qu’est-ce que ça veut dire quand on dit ‘être sorti de la cuisse de Jupiter’ ? »
Vous voyez. Et bien il poursuit sa question de l’engendrement, de la théorie sexuelle infantile, et alors il s’adresse à l’autre et lui dit : mais après tout ‘être sorti de la cuisse de Jupiter’, comment vous vous l’entendez, qu’est-ce que ça veut dire ?
« C’est possible ? dit-il, ça existe ? »
Question à la science.
« Pour moi, ajoute-t-il, ça doit être un peu comme ça que je suis sorti de la cuisse de ma mère »
et il ajoute : «d’une seule cuisse. »
Ensuite, après je vais vous passer les détails parce que toute la suite de l’entretien est comme ça. Concernant le corps il nous dit : « mais regardez mes ongles, ils sont différents » dit-il.
« Celui de gauche, c’est celui de ma mère » il faut l’entendre au sens propre.
« Celui de gauche c’est celui de ma mère ; celui de droite c’est celui de mon père.
Pour les pieds, c’est l’inverse. »
Vous voyez donc, le type, si je puis dire, de représentations qui est là à l’œuvre dans le schéma optique là qui est très particulier, c'est-à-dire lui il entend le trait effectivement comme le trait réel, ainsi de suite, ainsi de suite, ainsi de suite.
Qu’est-ce qu’on peut ...bon. Je vous passe là mais qu’est-ce qu’on peut dire, vous voyez face à…quand vous entrez dans un tableau clinique là comme celui-là qui au fond n’est pas si extra-ordinaire. C’est quelque chose qui parait là un peu gigantesque mais qui n’est pas à proprement parler particulier. Il faut bien voir que, au sens propre du terme, quand nous nous retournons là vers nous-mêmes on peut dire « mais nous ne savons pas ce qu’est un corps là ».
D’abord d’habitude, nous ne savons déjà pas ce qu’est un corps, mais face à des dires comme cela, on est tout à fait infichu de désigner ce qui s’appellerait là en quelque sorte un corps. Et ce qui est certain c’est qu’on pourrait appeler là, le point de déclenchement à l’infini, vous voyez, là vous l’avez entendu, c’est qu’à la fois, il s’interroge en quelque sorte sur les théories sexuelles infantiles, les théories de l’engendrement; c'est-à-dire qu’il est en train de produire une théorie qui touche en arrière. Et au moment où il produit cette théorie qui touche à ce qui se passe derrière, là comme il le dit, le même mot, l’objet anal, que l’on peut figurer sur un mode anal, en même temps devient en quelque sorte l’objet qui est en train d’être travaillé par une expansion lui. C'est-à-dire, évacué il s’épand sur un mode mégalomaniaque à la surface entour elle-même. D’où l’histoire du gouverneur qu’il reprendra plus tard en jouant sur son prénom puisque son prénom c’est Salomon. Et donc il développera un délire en quelque sorte là mégalomaniaque et de filiation sur sa position dans l’histoire elle-même.
Vous voyez donc quelques mots d’un patient, un petit échange comme ça, fait valoir en quelque sorte, tout d’un coup, non pas simplement que la représentation du corps est en abîme parce qu’on le sait que dans la psychose nous ne savons même pas comment là nous aurions à écrire ou à représenter la façon dont un patient nous parle. C’est impossible. Ce n’est pas imaginarisable. Ce n’est pas symbolisable. Ca met en carence nos outils de représentation ordinaires. Ca, c’est une généralité et je crois qu’on peut ajouter, que c’est…, nous ne le pouvons pas parce que, est à l’oeuvre bizarrement, un point qui est incorporé à la surface qui va en quelque sorte infiniment et de manière plus hyperbolique que moebienne habituellement, là détacher des lignes de force des propositions du patient, suivant des axes que nous avons du mal à tenir nous même ensemble. Ca veut dire que d’un coté, son corps là se déplie suivant une topologie qui n’est pas ordinaire ; la question de l’objet le filtre, se métamorphose et par ailleurs, il est déjà entrain de construire un support là mégalomaniaque qui l’aide à faire en quelque sorte symptôme au sens délirant du terme. Voyez donc, il y a plusieurs lignes de force infiniment éloignées, asymptotiques l’une de l’autre. Ca, si vous l’écoutez bien, je vous le résume bien entendu abusivement et moi-même j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois avec un patient comme ça pour écouter. Parce que la difficulté c’est que nous n’arrivons pas à écouter ce que disent des patients comme ça. Au bout de 10 minutes on est…on sait même plus où on est de l’espace en quelque sorte ; on y arrive pas, on peut pas…A un moment on dit, c’est de quoi qu’il est en train de parler, c’est de la matière fécale. Mais oui et non ; il est déjà dans la métamorphose de ce même objet et puis il passe et puis les mots, les signifiants qu’il utilise ne sont pas à hauteur de ce qui est attendu, donc il est déjà dans un autre espace alors qu’on est comprimé sur un. Donc vous n’y arrivez pas. Ce qui fait que quand nous narrons es cas, évidemment ça reste assez imaginaire. On les synthétise, on les résume, on les compacte. Mais c’est parce que il y a un processus effectivement à l’œuvre qui n’est pas de notre appréhension visuelle, qui touche probablement à l’infini dans le corps. Mais l’infini au moment même, actuel. Ce n’est pas l’infini simplement comme ça, en l’air.
Alors, pour euh….vous savez Schreber; là j’en reviens… quand on écoute un patient comme ça, effectivement on a envie de revenir sur un terrain sûr ; on se dit, nous allons revisiter nos classiques pour être quand même un peu en terrain de connaissance. Ca m’a toujours intrigué que les collègues, comment dire, ne s’arrêtent pas plus à la façon dont le « fantasme » entre guillemets de Schreber est mis en abîme. Parce que le « fantasme schreberien », entre guillemets bien sûr, au tout départ il s’entend en quelque sorte assez bien ; je veux dire par là…je vais vous le relire. C’est quelque chose que vous connaissez, mais essayez de l’écouter avec fraîcheur, voyez, sans….en laissant de coté tout ce que vous savez de Schreber. Schreber dit simplement ceci.
Il dit : « un jour cependant, un matin, encore au lit, je ne sais plus si je dormais encore à moitié ou si j’étais déjà réveillé, j’eus une sensation qui, à y repenser une fois tout à fait éveillé me trouble de la façon la plus étrange. C’était l’idée que tout de même, ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement. »
Voyez, j’ai mis un peu le ton poétique là, mais après tout, quand vous écoutez que ça, non ! Vous relisez que ça, bon. Quand vous entendez ça, qui parmi nous trouve ça complètement dingo ? Personne. Vous allez dire bon, d’accord, on dit comme Freud, il y a sûrement quelque chose ou une tentation homosexuelle, au mieux, Freud disait …c’est la question de l’homosexualité. Ce qui n’est pas extraordinairement clair là….peut-être que l’on peut prendre ça comme ça.
Ou bien, on va dire ben, comme ça, assez bizarrement de façon un peu idéale en quelque sorte, il se loge coté jouissance féminine et il a une façon d’idéaliser comme ça ce qui est la position d’une femme vis-à-vis de la sexualité, sa jouissance. Donc il fait un peu ce que Lacan faisait quelque temps plus tard dans le séminaire Encore. Mais qu’est ce qui ne va pas ? Mais ce qui ne va pas, vous ne pouvez pas le savoir au moment même ce qui ne va pas. Ce qui ne va pas, nous le saurons en quelque sorte par effet d’après coup. Ce qui ne va pas, c’est que, probablement, le signifiant-là, c’est un travail sur le signifiant ‘belle’ ; au moment où le signifiant…il dit « chose singulièrement belle ».
Au moment où il essaie de qualifier son intrigue du rapport à la jouissance, tout d’un coup le signifiant ‘belle’ tombe et c’est ce qu’on sait dans l’après-coup, que c’est à l’endroit de ce signifiant que va s’ouvrir, précisément, sur quelque chose qui du coup ne fera pas fantasme, mais fera une écriture qui ouvre un point à l’infini, rejeté à l’infini qui est tout le procès de sa métamorphose, pour coller à la lettre à ce signifiant lui-même ; c'est-à-dire lui-même être la belle de Dieu. C’est bien ce que Lacan appelle la féminisation, la trans-sexualisation, qui n’a rien à voir d’ailleurs avec l’homosexualité freudienne qui est un tout autre procès. Voyez, alors ça c’est très intriguant et très intéressant ; alors l’énoncé lui-même, ah quand même faut être honnête, l’énoncé lui-même, si vous aviez Schreber comme ça comme patient, au moment même où il vous raconte ça, vous vous dites tiens c’est un vrai poète ; c’est curieux qu’il idéalise comme ça les femmes, mais enfin à part ça… Mais c’est pas ça qui s’est produit, ce n’est pas un fantasme parce que ça ne se ferme pas sur la finitude du fantasme. Ca ne poinçonne pas cette finitude. Bizarrement, le signifiant va s’ouvrir de manière énigmatique, infiniment, dans son corps propre. C’est par son corps propre que va s’interpréter ce signifiant mis en abîme; ce qu’il appellera lui même le miracle d’éviration. Et alors là, Henri (Cesbron-Lavau) qui travaille beaucoup sur les coupures, il pourra reprendre ça à sa façon ultérieurement, c'est-à-dire la rêverie, c’est pour ça, on dit fantasme, ce n’est pas un fantasme, il n’y a pas de mot pour, comment dire, on manque d’un mot. Il faudrait demander à Marcel (Czermak) qu’il authentifie définitivement le mot pour dire le fantasme schreberien, parce que quand on dit fantasme, évidemment on se piège, enfin bon. La rêverie si vous voulez, la fantasmagorie de Schreber, n’est pas l’effet d’une coupure, c’est qui est intéressant, ce n’est pas l’effet d’une coupure l’identifiant comme objet pour un autre. C’est ça qui nous trompe, au moment où il nous parle ce n’est pas une coupure simple, fantasmatique, l’identifiant comme objet pour la jouissance d’un autre. Il se met en place à ce moment là, toute une série, alors, c’est là qu’il faut ouvrir les guillemets « toute une série de transformations continues, continues, de son corps »
Voyez, pas de coupure, pas de coupure au sens où Lacan en parle concernant la coupure fantasmatique. Tout d’un coup, à la place, au défaut de cette coupure se met en place des transformations continues. Touchant, alors je vous l’ai dit tout à l’heure en préambule, alors là, ce qui touche un large spectre chez Schreber, alors c’est ça qui fait la passion de ce texte puisque ça va se produire aussi bien dans tout l’horizon de la voix, la découpe en spectre de tout l’univers sonore qui ne va pas cesser continûment dit-il, continûment de le tourmenter. Vous savez, il faut d’abord présenter ce que c’est…Je ne sais pas si vous avez déjà eu des patients affublés d’automatisme mental. Mais c’est une tyrannie inouie; c'est-à-dire quand un patient, ça arrive et malheureusement ce sont souvent ceux la qui se suicident, pour faire coupure. Quand un patient est parlé continûment, nuit et jour. Ça parle en écho ça le commente ; mais il faut bien vous représenter ce que c’est, une tyrannie continue : écoute !, écoute !, écoute !, écoute !. Donc lui décrit cela Schreber, des années durant le travail continu de la voix. Bon là, je vous passe les détails cliniques parce que ce sont des voix différenciées très intéressantes qu’il catalogue lui-même entre la voix de l’automatisme et la grande voix, bon bref. Tous les éléments dissociés composants du langage, également, alors donc également le procès, donc la voix d’un coté, évidemment le regard, puisque face au miroir il y a le processus continu de féminisation. Là vous savez combien Schreber se découvre dans le miroir donc dans l’image tout d’un coup transformé. Alors, il faut être honnête, là c’est un point de théorie, comme ça entre guillemets, c’est un procès bien sûr qui est asymptotique, assez bizarrement, en quelque sorte, c’est abouti mais on ne sait jamais à quel moment c’est abouti là totalement. C’est un processus qui va vers, donc il se métamorphose face au miroir, il se féminise, mais quand vous relisez le texte de manière très stricte, c’est un processus qui a des entraves néanmoins qui est asymptotique. Donc, la voix, le regard ; il y a comme je l’ai souvent dit dans la clinique des psychoses l’importance extraordinaire des phénomènes de cutanéité, la peau. Et là je vous renvoie à ce que Schreber en dit lui-même, c'est-à-dire la peau comme support de l’unification de la surface. Il le dit lui-même, il suffit de se reporter à la façon dont il parle de sa peau. Moi j’avais appelé ça à la suite de Marcel la jouissance d’enveloppe parce que ça touche à de phénomènes qui sont chez Schreber, qu’on a retrouvé dans trans-sexualisme, qu’on retrouve dans toute une série de choses qui touchent aux psychoses, qui est donc ces processus continus de cutanéïté. Et donc concernant tous les, toutes les métamorphoses des objets en quelque sorte, l’indice de ce que la coupure, donc je le répète, produit à l’endroit où elle échoue, qui est donc cette infinité mouvante, cette infinité de lignes que vous pouvez appeler là délirante bien sûr si vous souhaitez, mais qui sont pas que, je veux dire c’est un défaut de dire-là délirante. Ce sont des lignes en quelque sorte qui touchent au remaniement enfin réel de la…qui sont des représentants, ce ne sont pas que des représentations et que donc par exemple Darmon dans ses travaux de topologie appelle des lignes hyperboliques hein vous savez…. la topologie-là il faudrait faire appel à des, à un travail mathématicien plus poussé, qui sont…, qui au mieux ferait appel à des lignes hyperboliques, un réel qui emprunterait des lignes hyperboliques.
Donc allez chercher chez Schreber, je vais pas le faire à votre place, ça ne sert à rien et c’est très frais de reprendre le texte lui-même. Tous les indices, tous les index qui ne sont pas des métaphores, tout ce qui touche à la marche d’une globalisation, d’un enveloppement, tout le processus où Schreber parle du continu, c'est-à-dire la façon dont le procès du continu vient à dominer la texture du corps. Et ça vous allez être surpris, si vous relisez ça. C’est comme toujours, il faut des lunettes pour rentrer dans un texte, et si vous rentrez dans le texte de Schreber avec ces lunettes là, en disant tiens, je vais regarder tout ce qui touche au sans cesse et au continu, vous allez être étonné. Schreber est sous le poids du continu concernant la plupart des métamorphoses dites de l’objet qui chez lui sont évidemment des objets un peu particuliers.
Donc voyez, première en quelque sorte, premier appui.
Alors, autre appui que je vous ai promis tout à l’heure; je vais aller un peu vite aussi, qui est donc, là qui serait l’appui, entre guillemets, "versant Cantor" qui touche donc d’avantage aux travaux que nous avions faits, qui est une clinique très particulière mais très intéressante au titre de l’infini, au titre de l’actualité de l’infini en clinique. Qui est donc tout ce qui touche au processus très complexe qu’on appelle les délires des négations. C’est mieux de vous le dire d’ailleurs sous cette forme qui est moins imagin…enfin je veux dire, je veux dire syndrome de Cottard, mais là c’est plus un effet de nomination qui est un peu imaginaire. Mais si vous appelez ça tout ce qui touche au délire des négations, ça devient intéressant parce que ça touche pour nous à une catégorie qui est très complexe qui est la façon dont les négations sont à l’oeuvre, comment, comment on dit non, comment la structure dit non. Et là, on est pas au bout de nos peines, vous savez que l’on n’a pas, on ne s’est pas beaucoup fatigué pour nommer les différentes formes de la négation en clinique. On en a donné quatre, cinq, mais… Enfin Lacan semblait considérer qu’il y a beaucoup de formes de la négation possibles. Dans les tableaux des négations comme ça, la question de l’infini trouve son actualité sur un mode intéressant que vous retrouverez également dans les différents travaux, dans ce que les classiques appelaient le délire d’immortalité ainsi que, alors ça paraît être temporel, vous voyez ; ce sont des structures temporo-spatiales; on dit délire d’immortalité et en même temps, les mêmes collègues classiques disent délire d’énormité. Vous savez, c’est les deux mots. A leur façon ils sont Einsteiniens en quelque sorte : on ne sait pas séparer, mais pour des raisons de travail il faut bien nommer séparément tel ou tel pan, même si c’est covariant. Et alors, ce qui est intéressant c’est que les idées, alors immortalité, bon pour les jeunes collègues, il faut quand même bien vous représenter ce que c’est, un patient qui se dit immortel, c’est pas rien vous vous rendez compte un peu. Moi je me rappelle très bien la patiente sur laquelle on avait travaillé avec Marcel à Sainte Anne en 1981, ça remonte pas à bon…, et cette patiente un jour nous dit :
« Mais, il faut me tuer, vous devez me tuer »
Vous devez me tuer pourquoi ? Non pas parce qu’elle était honteuse si vous voulez ou même coupable bien que c’était un trajet mélancolique, mais on devait la tuer parce que effectivement elle était devenue déjà une morte vivante, elle était immortelle, c'est-à-dire le processus continu là assez curieusement de l’infini s’était mis à travailler en elle de telle manière qu’elle se vivait comme éternelle. Donc que sa plainte essentielle, c’était : « mais, abrégez, abrégez moi ; je ne veux pas être une morte vivante, c’est pas possible »; donc là « tuez-moi » . Donc là, vous savez, on en parle tranquillement, mais il faut bien vous représenter ce que c’est que le mode d’adresse pour un service, pour les collègues d’un service, de ce genre de patient et de patiente aussi bien pour le praticien que pour les infirmiers, bien entendu. Et alors ça met un service dans un drame extraordinaire, cette demande vigoureuse d’abréger la vie parce que cette vie est devenue immortelle. Et donc c’est intéressant : c’est que dans la marche classique de cette clinique, les idées, ce qu’on appelle les idées d’immortalité et d’énormité viennent en quelque sorte comme aboutissement, comme aboutissement hiérarchisé du remaniement délirant. C'est-à-dire au moment où l’imaginaire délirant de ces patients ne parvient plus à assurer, ni la distance au corps, ni l’adresse, ni la distance à l’autre ; je veux dire au moment où il y a une pulvérisation complète de l’axe aa’, pour dire comme Lacan, à ce moment là, de manière assez intrigante, vous allez rentrer dans des infinis hiérarchisés. C'est-à-dire que tout d’un coup, les idées d’immortalité, les idées d’énormité, voyez c’est intéressant cet engendrement là hiérarchique en quelque sorte de la clinique. Ce n’est jamais dans l’autre sens que vous allez le trouver. C’est donc un infini ordonné. C’est donc l’intuition assez particulière de Cantor qui a été quand même en quelque sorte un truc qui paraît bizarre. Sinon, qu’est ce que ce principe de construction des infinis. Parce que nous, déjà l’infini on sait pas ce que c’est, mais en plus les construire sur un mode hiérarchique, ça nous paraît complètement aberrant. Mais bizarrement, ces patients à leur façon font de même effectivement. C’est à dire que les thèmes ne sont pas au hasard, ils viennent à partir d’un certain moment de pulvérisation du rapport à l’autre et à ce moment là s’ordonnent, ils sont ordonnés. D’où le fait que les grands tableaux que décrivent Cottard, Séglas, eh bien ils tiennent, je veux dire c’est les mêmes aujourd’hui qu’il y a deux siècles et ils restent ordonnés. Ce qui a été ordonné reste ordonnés. Donc il y a là la force effectivement de la marche continue de l’infini dans ces questions. Et donc à l’infinitude dans le temps, fait classiquement suite l’infinitude dans l’espace. Comment mieux vous dire ça ? Et bien il vous suffit que vous lisiez le très bel ouvrage par exemple de Jorge Cacho. Nous avons publié de manière-là collective des questions sur le délire des négations, donc ça vous en trouverez à l’ALI, mais il y a un ouvrage que j’adore, qui est très beau qui est celui de Jorge Cacho, qui s’appelle donc « le délire des négations « et qui est donc à L’AFI, à l’ALI et là vous trouverez de manière plus documentée, plus historique ce que je suis en train de vous dire avec beaucoup de références de lecture. Hein, en particulier pour comprendre comment le négateur, à partir de son corps, un peu comme le patient de tout à l’heure, voyez parce que au départ, il semble nommer un objet partiel, coupé, séparé, - voyez, les fèces. Comment à partir de ça, le négateur atteint à l’univers entier, c'est-à-dire comment fait-il à partir d’un objet apparemment séparé, ensuite, faire de cet objet, l’enveloppe en quelque sorte de l’univers lui-même, c'est-à-dire ce qu’on appelle le délire d’énormité. Et alors, petite phrase que Jorge là rappelait dans son ouvrage.
Il dit ceci : « D’autres fois, il s’agit de ces matières même », - vous voyez, il parle de ces questions d’hypocondrie qui touchent aux matières fécales -, « que dans la phase micro-maniaque le malade reconnaît ». Le malade se plaint souvent de n’arriver pas à expulser, à se séparer, à couper de… « ne pouvant pas les expulser, les objets, dit-il, devenus énormes, sont comme dans la forme hypocondriaque du délire des négations, sont projetés sur le monde extérieur avec lequel ils se fondent ». Voyez, ce mouvement très particulier, donc au départ : objet qui est retenu par le corps, non séparable, qui tout d’un coup est expulsé, mais qui n’est pas expulsé comme séparateur, comme séparation, mais qui va du coup devenir l’enveloppe formelle du monde, de l’espace lui-même. Ça c’est prodigieux comme clinique du continu et de l’infini et c’est très bien décrit à la fois par les patients parce qu’au fond les collègues de l’époque, les grands aliénistes ne faisaient que rapporter comme vous le savez très littéralement ce que racontaient les patients. Ils n’inventaient rien. Les commentaires souvent ne sont qu’une façon de mettre en série un certain nombre d’éléments, des dires, des dires du patient. Voyez, donc à nouveau, Henri, problème d’une coupure qui n’est pas une coupure. C’est-à-dire on a l’impression que le patient parle d’une expulsion qui peut faire coupure, mais qui ne va pas se traduire comme un coupure, mais qui sera ce qu’on peut appeler une éjection infinie, sans limite. Il y a un passage, une métamorphose, quelque chose, qui au défaut d’une coupure fait éjection et surface illimitée. Donc les classiques appelaient ça, d’ailleurs on a gardé ça en psychiatrie, délire d’énormité. Parce que on a l’impression que la surface propre du sujet c’est le monde lui…On ne sait même pas où ça s’arrête. Chez Schreber, assez curieusement les limites de son corps, nous ne savons pas les nommer. Par exemple Schreber à un moment parle du piano, qu’il aimait…on a l’impression que tel qu’il en parle, le piano dont il parle c’est son corps propre. On ne sait pas où s’arrête en quelque sorte ; ça c’est très particulier comment dont un psychotique parle de ce qui pour nous paraît fini.
Alors, peut-être pour qu’on laisse un petit temps de discussion, je voulais vous proposer. Je peux prendre encore là 10 minutes, juste pour proposer un paradoxe, pour vous proposer un paradoxe. Si on veut, ce que je viens de vous présenter là, c’est de la clinique à mon sens qui est, si je peux me permettre, pour moi en tout cas tout à fait consistante. Je veux dire que je n’ai pas besoin de vérifier, et qui me paraît d’un certain point de vue, pour mon propre travail assuré, c'est-à-dire la question du procès de l’infini là dans cette limite classique des psychoses, moi je considère que c’est démontré, si je peux me permettre. Ce qui ne veut pas dire que pour vous ce soit évidemment à accueillir comme une définition simple, mais dans mon procès, c’est clair que c’est établi.
Il y a un paradoxe maintenant. Une fois qu’on a parlé des grands tableaux classiques, ce qui est intéressant, c’est de se dire bon, alors, au fond qu’est ce qui fait difficulté dans ces problèmes une fois qu’on les met justement dans le coté immortel de la clinique elle-même, bon avec ces grands invariants. Il y a, alors je voulais quand même terminer sur un type de paradoxe que je vous propose et je vous donnerai un petit exemple, une petite vignette terminale pour vous faire entendre ce paradoxe.
Le paradoxe est le suivant : c’est que, en quelque sorte Lacan est obligé de s’appuyer sur les notions d’infini parce que la marche de la science continuait ; il ne pouvait pas là faire semblant que des questions n’avaient pas été là poursuivies par la démarche scientifique, hein.
Le fantasme scientifique concernant l’infini et comme vous le savez, pas simplement au niveau fantasmatique, mais les forçages de la technique elle-même, c'est-à-dire le fantasme traversé, le fantasme à l’œuvre en quelque sorte va redistribuer pour tout le monde le regard que nous portons sur la dimension du corps. C’est vrai pour nous, c’est vrai de notre psychotique, bien entendu.
Pourquoi je dis ça ? Mais, on ne va pas là faire un cours ; mais moi j’avais beaucoup travaillé sur une dimension que j’aime beaucoup, c’est par exemple la coupure introduite par la question de l’intelligence artificielle, c'est-à-dire la mémoire infinie. Turing, Alan Turing, j’avais écrit un article ou deux sur Alan Turing . Alan Turing, c’est majeur; d’abord, il était fou, faut le savoir, mais c’est pas si grave parce que la plupart des grands matheux sont un peu dingo. Mais quand Alan Turing dit, moi, tout ce que raconte Hilbert, Gödel tout ça c’est bien gentil, mais c’est pas le problème. Moi je vais vous montrer qu’on peut faire une machine, elle, qui va toucher à l’infini: l’intelligence artificielle, la mémoire infinie. C'est-à-dire une machine qui auto-engendre elle-même et c’est vrai, il l’a pensé dans sa tête et il l’a mis à l’œuvre; c’est quand-même un coup de force extraordinaire et qui d’ailleurs, à mon sens, a mis l’homme imaginairement totalement en défaut le jour où le meilleur joueur d’échecs au monde s’est fait battre par Deep Blue, d’IBM ! Là, on a bien saisi qu’effectivement une page était tournée, c'est-à-dire que l’homme avait à faire à la puissance du continu. Donc, il y a ça, il y a la modernité de l’infini évidemment dans la question du cerveau. Il y a pas que ça, il y a des questions dont on entend beaucoup parler ; il y a la question du clonage, c'est-à-dire l’infini du coté de la fécondation hors sexe, si je puis dire, qui était aussi un fantasme de Turing, c'est-à-dire l’idée que l’espèce pouvait passer infiniment en dehors de la finitude sexuelle etc., etc.
Alors, c’est ça donc : la question est celle-ci, c'est-à-dire, il faut bien voir que notre bain de culture d’aujourd’hui, les signifiants qui nous viennent de l’Autre, aujourd’hui, à leur façon colportent ces forçages sur l’infini dans nos vies en quelque sorte, même si effectivement dans la vie de chacun au moment même on ne s’en rend pas toujours compte, mais ça a une influence, bien entendu.
Exemple, alors je rencontre toujours, voyez je vous prends des exemples tout à fait contemporains, bon là ça datait de un mois, à Ville Evrard. Les collègues m’appellent et me disent : tiens tu sais, on est embêté, tu veux pas voir une jeune patiente qui nous paraît pas dingue mais elle est bizarre, elle s’est déjà fait opérer 16 fois de la figure. Chirurgie plastique, seizième opération. Elle avait 20 ans. Déjà, dans leur façon de me le présenter, je trouvais cela intéressant parce qu’ils ne voyaient pas pourquoi c’était fou. Et je vous dis ça latéralement ; on peut comprendre leur hésitation, le fait qu’une jeune femme….tu parlais là du Brésil tout à l’heure. Quand je suis arrivé au Brésil, je leur parle de chirurgie trans…ils me disent : mais arrête de dire n’importe quoi Jean-Jacques. Au Brésil les filles à seize, dix-sept ans, elles sont toutes refaites. Quel est ton problème ? m’ont-ils dit. Bon, c’est vrai, c’est mon problème. C’était une banalité absolue ; alors c’était pas seize opérations, bon, mais qu’une fille se soit déjà fait les fesses, les joues, les cuisses, etc, le nez, bon, c’était d’une banalité totale là bas. Bon, donc j’étais en retard d’une modernité.
Et donc je vois cette fille, gentille, jolie ; heureusement pour l’instant pas trop abîmée en quelque sorte par la suite des interventions. Elle était là pourquoi ? Elle était là, parce que le chirurgien, le dernier qu’elle avait épuisé lui avait dit non. Ça l’avait mis dans une crise clastique ; elle avait été hospitalisée. Et alors, j’essaie de reconstituer avec elle l’itinéraire de cette chirurgie plastique et là, je vous le résume abusivement, mais c’est pour ça que je vous ai proposé la question du trait tout à l’heure, la question du trait unaire. Cette jeune femme était le produit - si on peut dire, d’ailleurs c’est comme ça qu’elle présentait les choses -, de deux ordres de filiation, comme chacun de nous, d’un coté par sa mère, d’origine noire congolaise, de l’autre par son père qui était donc un médecin qui avait rencontré sa mère alors qu’il était en mission en Afrique, un médecin juif.
Et donc elle avait, si je puis dire, déterminé ces deux axes d’engendrement imaginairement : ce qui dans le corps fixe les traits de judaïté, donc, on va pas rentrer là dedans, le nez que sais je ?, tout ce que l’imaginaire là colporte et du coté noir évidemment les questions dites de type négroïde de la forme.
Et donc cette jeune fille depuis l’enfance, en quelque sorte, avait fait le projet d’effacer systématiquement des deux côtés, c’est quand même une gagure, les traits d’identification imaginaire de la filiation Et donc elle passait d’une opération à l’autre suivant une topologie qui était assez complexe à, si vous voulez, à bien suivre, parce que des fois c’était quand elle se regardait de face ; d’autres fois fallait se regarder de profil pour voir apparaître ce qui n’allait pas. Elle faisait varier si tu veux les angles du regard, qui lui permettaient, oui, de faire jouer les différents traits qui devaient à tout prix au fond être abrasés. Donc moi j’ai trouvé ça assez extraordinaire, je veux dire enfin, comme tableau clinique, qui effectivement, la formation infinie, tu vois, le gommage infini du trait d’identification par la plastique, par la chirurgie plastique, avec, avec ce drame, moi c’est ça qui m’a angoissé. J’ai dit aux collègues, vous vous rendez compte quand même l’hypocondrie que ça représente pour cette fille. Elle ne pense qu’à ça. A peine le menton était-il fini qu’il fallait reprendre les yeux, après les…c'est-à-dire le sans cesse et le continu, touchant à l’unité du trait, elle le faisait passer du coté de l’infini du même trait, et donc il n’y avait pas de cesse à son drame en quelque sorte. Et donc je termine là-dessus. Donc le cas était génial, limpide, c’était vraiment un cas d’école. C’est une psychose moderne à mon sens, mais les collègues ont résisté…..
( Interruption sonore, peut-être sonnerie de téléphone bruyante qui provoque un commentaire amusé de J.-J. Tyszler :
"Ah, l’appel, l’appel du…. (rires). Ça fait partie de l’infini ça, ça fait partie du continu, ça !".)
Pour vous dire comme ça, pour moi c’est une psychose moderne ; d’ailleurs j’ai eu du mal à la caractériser ; parce que j’ai dit aux collègues : hypocondrie ; ils n’ont plus la culture de ce que… vous savez l’hypocondrie, il faudrait faire des cours et des cours pour restituer….
Ils m’ont dit : bien t’es gentil Jean-Jacques mais écoute enfin, elle délire pas, elle est pas… et c’est vrai, au sens propre elle ne délirait pas. C’est-à-dire on s’entretenait et elle avait toujours un argument approximatif qui tenait la route ; il n’y avait pas de grandes conceptions imaginaires, enfin délirantes. Dans l’interlocution elle était mignonnette, gentille ; enfin je lui dis, mais vous êtes très jolie. Elle me répond gentiment, mais oui, c’est vrai, je le prends comme un compliment, mais…enfin bon. Donc les choses se passaient dans un axe assez, a priori assez comme ça, et je voyais que je n’arrivais pas à les convaincre ; c’est ça qu’il m’intéresse de vous dire.
Mes collègues là résistaient à l’idée qu’on puisse nommer psychose pour finir, simplement le fait qu’une jeune femme moderne, même sur un mode un peu passionnel s’occupe comme ça de son corps sur un mode systématique ; et donc j’ai retenu leur propos, si vous voulez, comme un paradoxe moderne. Je me suis dis : mais bon, moi qui suis un peu classique de conception, il est vrai ; les collègues là brésiliens m’ont renvoyé dans les cordes très vite. Il se peut que, pour finir, vous voyez, la marche de l’infini puisque c’est votre thème, la marche du continu, la marche du continu dans notre culture même en quelque sorte, son actualité, fait que certaines configurations nous apparaissent maintenant au bord, au bord des difficultés mais, moins fou que ce qu’on aurait pensé habituellement. Je dis bien pour moi je, c’est un paradoxe. C'est-à-dire qu’est-ce que ça peut faire au fond, le problème est là : ils m’ont dit mais pourquoi tu veux dire psychose ? En quoi ça t’arrange ? C’est vrai ! Encore que là à mon avis…Ce qui m’embête, c’est que là, je crois que sa vie est en jeu à cette fille, donc je ne suis pas arrivé à leur faire passer l’angoisse ; parce que seize interventions, je crois qu’un jour elle va être défigurée ; c’est inévitable. Ce jour là elle va se balancer. Parce que quand elle aura une marque de l’impossibilité de l’infini dans le corps, mais bon ils n’étaient pas sensibles à mes… à ça. Enfin ça fait rien.
A l’inverse, et c’est vrai pourquoi pas dire qu’après tout, paradoxalement, notre monde est tellement bancroche que certaines configurations de la psychose se norment en quelque sorte dans le discours ambiant, mieux que ça na été par le passé. Qu’est ce que ça peut nous faire ? C’est vrai, c’est une question. C’est une question. Faut-il de force garder cette jeune femme à l’hôpital alors que, dans le discours ambiant elle tient à peu près la route, et que c’est les chirurgiens qui s’en occuperont pour essayer de la limiter ? Question ! Moi… j’ai pas de réponse totalement à ces zones. Il est vrai que certaines zones de la psychose disparaissent… au regard clinique si vous voulez, parce que les nommant, nous rencontrons une résistance du social à accepter cette nomination ; c’est comme ça. Est ce que c’est à l’avantage des ces patients ? Faut voir, faut voir j’ai pas de réponse définitive, je vous le propose comme un paradoxe au sens où la marche, voilà pour finir là-dessus, la marche si vous voulez de votre thème qui n’est pas qu’un thème, qui est que la marche du réel de l’infini dans nos vies, effectivement, n’est pas exactement la même que celle qui s’était dépliée….qui étaient des mondes très finis au moment où les aliénistes écrivaient. Bien entendu, ils n’avaient pas la même conception des possibilités de la science par rapport à toute une série de choses. Et donc il faut bien voir que ça modifie, non pas la typologie de la clinique mais notre propre regard sur des zones de la clinique ; c’est ça que je voulais…
Donc voilà, vous voyez, dans un cas on dit enfin…il est évident.
Dans le premier dont je vous ai parlé ; je vous ai parlé en cinq minutes j’aurai pu vous parler une heure. Au bout d’une heure vous auriez dit mais enfin il est complètement dingue c’est évident, il est tellement dingue, c’est un psychose classique, il est dingue quoi.
L’autre jeune fille, j’aurais pu vous lire également un autre interview vous auriez dit : ben écoute , je sais pas, parait sympa ce qu’elle est.
Voilà, je m’en arrête.
V. Hasenbalg : Oui, merci
Applaudissements
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Discussion :
V. Hasenbalg : On a envie de dire pour la dernière patiente qu’elle dit : Encore, encore, encore une opération ?
J.-J. Tyszler : Elle dit ça.
V. Hasenbalg : Est-ce que donc on peut dire, si j’ai bien entendu ton riche topo, que c’est le sexuel qui introduit une finitude possible. Est-ce que tu serais… je crois que c’est un peu ce que tu dis.
J.-J. Tyszler : Oui
V. Hasenbalg : Quand tu définis le fantasme dans le sens propre du terme ; il y a la sexualité qui introduirait….
J.-J. Tyszler : Tout à fait.
V. Hasenbalg : Et puis j’ai beaucoup aimé…. E c’est ça exactement, En fait, je crois que ton topo a tourné autour des effets de la coupure qui échoue.
J.-J. Tyszler : C’est ça exactement
V. Hasenbalg : Et j’ai été très saisie si tu veux par la première vignette clinique, quand ce patient ; je te dis ce que j’entends, parce que nous on est là, on profite que tu es là pour…causer
J.-J. Tyszler : Oui, bien sûr
V. Hasenbalg : Je perds par derrière dis le patient et au moment où il peut formuler quelque chose d’un… Je perds, ça bascule, c’est-à-dire c’est comme si ce « je perds » fait appel à une inscription préalable qui n’est pas là ; alors ça échoue. Alors il devient cet objet ; il devient donc l’excrément produit par la mère, c’est cette bascule qui me
J.-J. Tyszler : Il devient, oui, il devient c’est vrai, il faut faire attention tu vois, il devient l’objet, mais pas au sens où on l’entendrait immédiatement, il devient l’objet qui lui-même se métamorphose tout de suite, dans tous les objets ; tu vois, c’est ça qui est particulier…
V. Hasenbalg : Je perds par être chié par la mère
J.-J. Tyszler : Mais il faut que vous réfléchissiez, à mon sens, si vous pouviez m’aider, ce serait de reprendre… À mon sens, l’intuition que j’ai, mais que j’ai pas pu pousser parce que ça me demandait tout seul des choses que je ne pouvais pas faire. C’est la même intuition, c’est pour ça que je revenais à Desargues. C’est le même travail, tu sais, assez bizarrement là Desargues travaille sur le point à l’infini ; c'est-à-dire qu’Aristote là est remis à l’envers si je puis dire, à propos de sa droite à l’infini ; mais en même temps, il y a ces travaux que vous connaissez sur les coniques, c'est-à-dire une question de coupure. C’est marrant que le même bonhomme soit travaillé sur les transformations, mais bon. Il y a dans l’intuition de Desargues quelque chose qui m’a plu ; mais je ne pourrai pas faire le passage moi, tout de suite, moi comme ça. C’est comment on indique que les objets…, l’objet là dont tu parles devient en quelque sorte l’enveloppe ensuite de tout objet ; tu vois, c’est ça que ce patient dit. Et ça, j’ai trouvé ça très intéressant pour notre propre conception des métamorphoses, des questions de la métamorphose de l’objet.
V. Hasenbalg : Pourquoi tu parles d’enveloppe. ?
J.-J. Tyszler : Ben pourquoi je dis ça, c’est parce que c’est l’inverse. Bon je vais pousser ma question pour vous, exceptionnellement plus loin, c’est parce que on a dans la psychose là, la métamorphose enveloppe de tout objet ; or c’est le processus totalement inversé de ce qu’on attendrait d’une cure analytique, si je puis dire, qui est en quelque sorte la dématérialisation de tout objet vers la question du trou ; tu vois. Non pas du rien de l’anorexie, mais du trou. Donc d’un coté le travail d’une cure qui est assez complexe, c’est-à-dire, parce que c’est un travail qui n’est pas quantitatif. Ce n’est pas de passer et de pouvoir désigner simplement plusieurs objets qui seraient là pulsionnels, le regard qui est convoqué tout le temps etc.… C’est comment faire pour que cet objet qui a sa concrétude, sa concrétion, néanmoins se supporte de sa dématérialisation. C'est-à-dire pour finir, n’est plus que ce trou dans l’Autre comme disait Melman aux dernières journées. Donc travail très particulier qui est un travail qualitatif assez complexe, je veux dire, c’est un travail sur ce que nous appelons même objet. Tu vois, et d’un coté il y a ça qui est le travail de l’analyse comme tel ; et pour le penser, nous avons l’inverse, l’envers si je puis dire, qui est quand même assez intéressant puisque c’est le tissu inversé, et qui est là, le fait que cet objet, apparemment, la merde détachée devient elle au contraire la forme détachée, l’enveloppe de tous les objets possibles. Tu vois, donc c’est presque à contrario que ça fait réfléchir à la question du trou, tu vois.
Il faut pas oublier que Lacan, moi ça m’a toujours étonné , mais je le comprends mieux par la clinique des psychoses, il ne parle pas de l’étendue pour définir ce qui est un trou, tu le sais bien ; il parle du trou, de la coupure pour définir ce qu’est la surface; ce qui est donc une opération ….et moi je le comprends, parce que dans un cas, tu as le processus de la psychose si tu fais la …..et dans l’autre tu as ce qui est attendu d’une cure analytique comme telle. Ce qui n’est pas simple d’ailleurs, puisque nous même nous ne sommes jamais quitte de bien savoir ce que dans notre propre cure nous finissons par désigner comme objet. Souvent nous sommes arrêtés, d’ailleurs on le voit bien dans les journées d’étude ; moi c’est toujours ça que je dis au collègues, mais enfin bon, vous truquez puisque là vous passez très vite de l’objet du fantasme à la lettre, à l’objet de la pulsion comme si ces métamorphoses vous suffisaient. Mais qu’est ce que vous attendez dans une cure de la dématérialisation de cet objet ? Ou bien on ne peut rien en dire, ça reste ineffable ? Enfin voilà, mais là c’est me pousser un peu au-delà, mais en tout cas, pour la psychose c’est génial parce que c’est quasiment le processus à contrario; ça se matérialise tellement que ça se matérialise à la surface temporelle et spatiale du monde lui-même tellement ça a besoin de la totalité de la surface. C’est quand même, ça fait réfléchir si on accepte que comme toujours le processus là psychotique désigne l’envers. C’est pour ça que les fous nous parlent tant, c’est parce que leur question est juste ; ils parlent, tu entends bien que dans la folie, la question qu’ils posent….c’est comme si il te dit : mais enfin moi je fais comme ça avec l’infini, et vous ? Bien oui, c’est ça qu’il est en train de te dire le mec. Moi, voila comment je vois mon corps, mais vous ? Quelle idée vous vous faites du corps ? Enfin etc. Ou bien cette jeune fille qui me dit : « moi voila comment je vois la science et la technique ; elle est a ma disposition, mais vous, qu’est ce que vous allez me dire ? Et à quel titre ? D’où vous prenez vos signifiants et votre appui ? »
Donc moi je l’entends toujours,…. enfin j’essaie toujours avec mes collègues de leur dire : Ecoutez bien ce qui vous est dit, pas pour dire c’est fou, mais pour voir dans la question, la vôtre, ça vous intéressera.
Q. : Nous avons l’habitude de penser l’objet quand on parle de psychotique en parlant de l’objet (comme) quand on parle de névrosé. Par exemple, par rapport à l’enveloppe de l’objet, si on se limitait peut-être, en parlant de limite aussi, nous, à dire que ce psychotique là, il devient l’Objet, mais avec un O majuscule, comme Lacan parlait de La Femme. C’est L’Objet ; et on oublie l’objet anal….
J.-J. Tyszler : Tout à fait
Q. : (poursuit) Et on travaillerait sur ce concept là, ce qui nous aiderait à penser cette infinitude : l’Objet
J.-J. Tyszler : Oui, avec un grand L alors tu veux dire ?
Q. : Poursuit, oui avec un grand L.
Par rapport à ce que ferait un psychanalyste au Brésil, pour le deuxième cas, il se pencherait peut-être du coté du père en tentant de voir un névrosé ; là il a tort, dans l’angoisse de la psychose ; à allez voir ce qu’a fait le médecin sur le corps et le visage de la femme qu’est sa mère, est en train de voir une névrose puisque, c’est banal à l’adolescence de faire faire une telle opération. Et qu’est ce qu’il trouverait ? Peut-être une notion d’infini chez le névrosé.
J.-J. Tyszler : Mais tu sais, au Brésil, ils aiment pas tellement qu’on les chatouille euh….Ce qui est drôle, c’est qu’au Brésil…..En plus, alors, tu me fais penser à une chose. Faut faire attention, souvent il n’est pas facile de, comment dire ? Si vous êtes sur un bord de la clinique isolé, il est souvent très difficile de conclure. Il faut faire attention à cet aspect ; Comment dire ça ? ça je l’avais travaillé un peu dans des articles … euh …par exemple celui que j’avais intitulé : quelle décohérence, en me servant d’un terme qui est de la physique moderne, c'est-à-dire : le problème de la psychose, c’est qu’encore plus que la névrose, aucun de nous n’en a la visibilité….vous ne pouvez pas, sauf en forçant la carte de manière exagérée, donner le tableau clinique. Ce qu’on appelle le tableau clinique, c’est un truc. C'est-à-dire, vous ne pouvez pas en même temps travailler sur un bord et faire valoir l’autre et vice et versa. Donc souvent, quand vous privilégiez un bord de la clinique, tout un autre bord disparaît, c’est ça qui fait à mon avis l’intérêt aussi de la clinique des psychoses, ce qui rend le praticien un peu humble quand à son intervention. Ce qui est très précieux pour tout le reste de ses interventions.
Concernant le corps, et la chirurgie transformatrice….. Par exemple, au Brésil, on ne peut pas conclure à partir uniquement de ce trait là, tu vois, il faut mettre en série d’autres choses qui sont également très complexes, qui est le retour dans le phénomène là religieux, des phénomènes du corps, tu sais, de la transe, de la magie. C’est-à-dire le Brésil est un des pays qui se déchristianise, d’un certain point de vue, parce que fait retour, assez curieusement beaucoup de phénomènes qui touchent au corps.
I (pour intervention) : il se décatholicise
J.-J. Tyszler : Il se décatholicise, merci. Merci, merci il faut faire attention aux termes…il se décatholicise exactement.
Parce que dans les phénomènes qui touchent au corps envahi, envahi…. Alors ce qui est intéressant, c’est que toi, pour penser ce qu’est le corps, entre guillemets, au Brésil, tu es obligé de faire appel à plusieurs zones en quelque sorte, qui varient ensemble, de covariance comme disait Lacan, plusieurs types de phénomènes dont le nouage complet est assez difficile. C'est-à-dire nous, en plus quand on arrive de France, on a notre façon d’entrer évidemment. Les Brésiliens ne le reçoivent pas facilement ; ils aiment pas facilement qu’on les chatouille sur des … Non mais, il faut comprendre aussi, c’est parce que, étant immergés, pour eux c’est leur espace de plongement, tu vois, nous on arrive avec notre théorie de l’immersion. Ils disent bon ben d’accord, toi tu vois ça comme ça parce que tu es un classique, t’es un cartésien. Et les Brésiliens acceptent mal qu’on discute comme ça facilement de la façon dont eux-mêmes sont immergés, donc il faut l’entendre également. Enfin voilà, tu vois, c’est juste pour revenir sur cet aspect, ce qui fait qu’un psychanalyste au Brésil, à mon sens, que ses propres enfants aillent se proposer à la chirurgie, ça lui paraîtra pas extraordinaire, en pratique. Moi ça m’affolerait ici, tu vois.
Q. : Oui, j’étais tout à fait intéressée sur cette question de psychose moderne, c’est comme ça que vous l’appelez, parce qu’elle prend en compte les effets de la science, aujourd’hui dans la clinique, et la façon dont les repères psychiatriques classiques, comment ils peuvent s’articuler ? Est-ce que c’est un bricolage ? Ou est ce que ça permet vraiment d’accrocher quelque chose ? Ou est ce que il y a dans cette modernité une clinique qui ben… ne serait pas nommée ? Alors, il y a ce point là.
Il y a un deuxième point qui me…. ben… me tient en chantier comme ça. C’est cette question justement de …: C’est pas la même chose que de se faire refaire, une fois les fesses, une fois les joues, une fois le nez et de se faire refaire, enfin …d’essayer d’effacer un signe d’identité. Même si la chirurgie est très active, c’est pas tout à fait la même. Alors justement je me demandais si dans ce travail là, ça ne touchait pas, à quelque chose quand même qui relève du transsexualisme, déjà par l’intervention de la science sur le corps qui répondrait, sur une question d’une identité sexuée. Puisqu’on venait de parler de Schreber, notamment justement, il y a cette différence entre devenir femme, être la femme de Dieu, se faire la femme de Dieu. La question du transsexuel qui demande à devenir comme cela, dans le corps, pour (faire) une marque, comme ça, justement, il y aurait une coupure mais qui marche pas.
Et puis, alors je me demandais justement est-ce que la distinction c’était pas la question de la beauté. Que devient la question de la beauté … ?
V. Hasenbalg : Puisque tu parlais de la question de la beauté. Elle ne le fait pas pour être belle.
J.-J. Tyszler : Bien sûr. Mais j’ai fait exprès de pas parler de la clinique, j’ai fais exprès-là, là vous l’avez….non, non, j’ai fait exprès, bien sûr oui, j’ai fait exprès de ne pas parler de la clinique du trans-sexualisme, parce que d’un certain point de vue, à elle seule elle réalise presque tout le paradigme que j’ai déplié pour vous, jusqu’à l’interdiction moderne d’en parler, il faut pas oublier. Aucun de nous qui avions travaillé dans le groupe de Marcel ne s’autorise aujourd’hui, d’ailleurs ce serait impossible. Aucun, parce que nous sommes totalement intimidés, et en plus hors la loi, si nous avions à décliner les mêmes assertions que celles que nous tenions il y a vingt ans ; néanmoins ces assertions cliniques évidemment n’ont pas changé, mais nous ne le pouvons plus. Donc on voit bien que là le regard social a totalement forclos la possibilité même de discriminer la finitude de ces questions ; c’est fichu, c‘est terminé pour l’instant. Ça c’est intéressant, ça c’est moderne, vous voyez. C’est-à-dire, on ne dit même plus que le trans-sexualisme est une maladie moderne puisque ce n’est même plus une maladie. C’est juste un choix, un confort en quelque sorte du citoyen.
Mais par contre ce qui est intéressant concernant la question de l’identité sexuée, c’est que ce qu’on voit pas bien, à mon sens, ce qu’on avait déjà essayé de travailler à l’époque, c’est que : le fait de dire, à propos de coupure, je refuse …..Si on lemet de manière simple, si on dit : je refuse la coupure du symbole homme-femme. Bon, si on prend ça à un niveau de simplicité ; et bien bizarrement, ça introduit effectivement, à ce moment là, non seulement, enfin…..Ca va introduire une clinique de l’indétermination au sens d’une des variantes du continu. C'est-à-dire que vous allez introduire une forme d’idéologie de la nuance; c'est-à-dire de ce qui du coup passe infiniment d’un bord à l’autre des deux coupures que vous allez là refuser. Et c’est ce qu’on voit dans la clinique aujourd’hui ; c'est-à-dire que le tourment des jeunes qui prennent, au sérieux, parce que c’est ce que je disais dans mon article ; il n’y en a pas beaucoup qui prennent vraiment au sérieux cette clinique, pour eux-mêmes, si je puis dire. Ca arrive, mais c’est rare ; la plupart du temps c’est des effets de salon, ça n’a aucun intérêt : le gars il dit qu’il est pour sex and gender, il rentre chez lui, il va voir sa femme et ses mômes, ça n’a aucune occurrence dans sa vie propre ; ça c’est du pipo ; c’est de l’idéologie, c’est de l’imaginaire.
Il y a par contre certains jeunes, moi j’en reçois, surtout des femmes qui s’identifient au combat qui est là désigné et qui en font leur truc ; et ce qui m’apparaît intrigant, ce qui m’a toujours intrigué c’est que pour finir, ça les oblige à un travail continu de l’indétermination signifiante, c'est-à-dire que quel que soit le lieu où elles se trouvent, d’adresse : au travail, à la maison ou avec les amis, c’est sans arrêt qu’il faut trouver la nuance la plus exacte qui répondrait au refus de la désignation masculine ou féminine de la langue. Ce qui fait un boulot d’une folie….et comme je le disais dans mon article qui bizarrement est plus une névrose de contrainte….., c’est-à-dire, ça en fait plus des obsédées en quelque sorte de la différence des sexes qu’aucun de nous qui ne pensons pas en permanence de savoir sur quel bord nos nous appuyons pour parler .C’est ça qui est intéressant. Donc curieusement le refus, vous voyez de la division du symbole, crée une clinique effectivement continuelle. Le souci devient continu. Et ça c’est très passionnant, en dehors, je dis bien, du cas des grandes psychoses ; on laisse de coté le cas du trans-sexualisme dur en quelque sorte. Et ce qui est intéressant aussi…..vous savez, il faudrait raconter un jour dans l’histoire de l’association, quand nous avions…., en fait c’est Marcel. Quand Marcel avait mené le baroud avec Frignet, moi je me rappelle très bien ; parce que j’ai accompagné Marcel, enfin tu disais que je prenais souvent mon bâton de pèlerin.
V. Hasenbalg : Tout à fait
J.-J. Tyszler : A l’époque on avait pris notre bâton de pèlerin, on avait circulé beaucoup dans l’association, dans les groupes périphériques, en Europe et les quatre cinquièmes du temps, les collègues nous demandaient : « Mais, de quoi vous vous occupez ? » Ca veut dire : « Pourquoi ça vous emmerde ? C’est la vie ; la vie change. A l’époque on savait ce que c’était hom…maintenant… » Et nos propres collègues nous disaient : « En quoi ça vous gêne, où est le souci ? » Donc on avait deviné très tôt que la partie était fichue, c'est-à-dire que le regard sociétal sur des questions comme celle-là allait recouvrir….et que bientôt notre propos allait être pris totalement à contre-pied, ce qui n’a pas manqué et ce qui fait que Melman,d’ailleurs dans une des ..je me rappelle, dans une des journées avait intitulé son propos : Bataille d’arrière garde . Je sais pas si…. C’était drôle, c'est-à-dire que effectivement, c’était déjà trop tard ; mais ça n’a pas empêché, ceci dit, c’est très important vous savez, dans la vie de chacun, dans la nôtre, dans la vie de chacun c’est très important de scander les choses, de prendre date, de dire ce qu’il y avait à dire, de dire nos colères, nos passions, nos amours…., de dire voilà, il y a eu à tel moment telle configuration : je pensais qu’il était de mon devoir de le dire. Ca plaît, ça plaît pas, « c’est recouvert », mais enfin c’est important pour la vie de chacun. Si vous ne le faites pas, évidemment tout devient indéterminé, comme disait….c’est une autre forme de l’infini l’indétermination. Mais ça, il faudrait demander un jour à Marcel de reconstituer, pas simplement les enjeux cliniques mais le baroud intellectuel, parce que ça les jeunes collègues vous ne le savez plus, hein, ça a été un baroud, moi je me rappelle de Marcel défait, après une journée, mais défait parce que l’hostilité des collègues, des analystes ! Marcel me disait : « mais il n’y a que quand je vois quelques juristes que je rencontre un peu de sympathie ; le reste du temps c’est de l’hostilité, sans arrêt. » Les collègues lui disaient : mais la bienveill…. La neutralité, Marcel tu l’oublies, l’histoire de Freud, la neutralité bienveillante. Enfin voilà, il faudrait rappeler ça. C’est intéressant, et à mon sens, c’était déjà dans notre propre corps social, le nôtre, le mouvement des analystes : le plaisir a des notions qui allaient devenir infinies, indéfinies.
Q x. : Au fond, est-ce qu’il y a vraiment une différence de structure entre les opérations esthétiques à répétition et les scarifications, est-ce que ce n’est pas le même comptage infini sur le corps de ce qui ne peut pas être tranché (X, V.H.., J-J.T.). Iy (intervention) : des scarifications dans quel sens ? …J.-J. T. : non il parle,
Qx suite : Je parle là déjà d’un autre champs culturel, les jeunes qu’on reçoit dans le champs culturel occidental européen.
J.-J. Tyszler : Je vais te dire ça là-dessus. Moi, je suis assez prudent sur ça par exemple j’avais écrit un truc ou deux . Là-dessus il faut dire un truc simple : c’est que on ne sait pas nommer exactement le statut épistémologique de la scarification – non pas la scarification historique culturelle, mais les jeunes –, les jeunes de quinze ans, tu sais, qui arrivent là, tu sais, bon. Alors il est certain qu’on ne peut pas dire aisément c’est un symptôme, en quelque sorte. Pourquoi est-ce que ce n’est pas un symptôme ? Parce qu’on ne peut pas dire que c’est une équivalence d’une écriture sur le corps portée par la patiente dont elle puisse effectivement parler. Donc nous allons appeler cela malheureusement - comme nous faisons toujours - un trouble en quelque sorte ou un agir. A mon sens il y a eu une bêtise qui a été faite par la nosographie anglo-saxone qui était tout de suite d’entifier cette catégorie, tu sais, ils en ont fait, à peine cette difficulté était venue dans le champs social qu’ils l’ont en fait catégoriée, et ça a été instrumenté dans la suite des catégories cliniques et donc c’est devenu à soi seul une catégorie comme tel, tu sais, dont il porte une série de noms en anglais très sophistiqués. Ce qui est dommage, c’est que de l’expérience clinique là que j’ai quand même pu accumuler en quelques années sur ces questions – parce qu’on voit des jeunes filles comme ça – la plupart du temps et presque la totalité des cas que j’ai eu au travail, en quelques mois d’inscription dans le transfert, ces agir ont disparu. Hein, donc ça c’est très important, c’est-à-dire nous n’avons donc là à faire à quelque chose qui a sa rémanence, sa récurrence, forme de durabilité, y compris parfois des formes épidémiques, parce que des fois c’est des groupes, parfois pas, mais ce qui est certain, c’est que il semble que la restauration d’un certain rapport à l’Autre , y compris l’Autre du corps, l’Autre du signifiant, fait que ces jeunes filles passent, passent à autre chose, et donc ça je trouvais dommage que nous n’ayons pas dit plus fort qu’ on ne peut pas du coup faire d’une entité séparée, autonome comme une maladie en quelque sorte, quelque chose qui a quand même sa plasticité aussi rapide, tu vois ? Et moi c’est tout –alors çà, il faudra un jour qu’on en parle, et moi c’est tous les cas qui ont été comme ça, tous ceux à qui je me suis vraiment intéressé, les jeunes filles-là sont restées assez longtemps, c’était sys…, etça n’a jamais repris, tu vois ?, c’est-à-dire je n’ai jamais eu ensuite la répétition des mêmes actes. Donc ça c’est très intéressant dans les effets modernes, c’est-à-dire… - V.H. : Elles sont aptes au transfert - J.-J. T. : elles sont totalement aptes au transfert - V.H. : C’est leur aptitude au transfert. Mme x: mais c’est à l’inverse, hors langue – J.-J. T. : alors hors langue, tu veux dire qui travaille sur son propre corps – Mme x: elle avait dit dans un article qu’elle avait commencé ces pratiques corporelles…. à un moment de son analyse dans le transfert où son analyste…, il y a eu quelque chose où son analyste – Mr y : encore faut-il voir quel transfert.
J.-J. Tyszler : Ah oui…, voilà cela laisse rêveur…, ce qui …, c’est effectivement intéressant ça
Q. Mme X :
Je voudrais poser la question de savoir si on peut avancer l’hypothèse que l’infini, l’infini hors limite dans cette femme qui se fait faire cette opération, elle est dans le hors limite… Finalement cela ne la soutient pas. Est-ce qu’il n’y a pas,…, est-ce qu’il n’y a pas à se soutenir de « encore une, encore une, encore une », comme le cas par exemple d’un transsexuel qui après sa dernière opération va se suicider ? Ce côté…C’est une question : est ce que l’infini peut avoir une fonction de soutien, ou de suppléance ?
J.-J. Tyszler : Moi, justement je ne soutiendrai pas cette hypothèse, vous voyez, bien que je comprenne qu’elle puisse être proposée, mais ça c’est parce que nous utilisons toujours sur un mode paradoxal simple , les questions on peut les inverser, ce qui paraîtrait fou là peut être un soutien, on a parlé de la métaphore délirante, par exemple, Lacan en parle beaucoup, etc. C’est-à-dire on peut faire d’un défaut un abri, c’est comme toujours, effectivement. Mais je ne la soutiendrai quand même pas cette hypothèse. Pourquoi je ne la soutiens pas ? Parce que je pense, à cause de tout ce que je viens de vous amener que dans le monde où nous sommes, nous avons plus d’effort à faire pour retrouver la force des coupures, de nos coupures dans le travail, plutôt que des questions symptomatiques. C’est à cause de cela que je répondrai comme ça. Les collègues répondent beaucoup au titre des inventions de consistance quand ce n’est pas les rappels à l’ordre tout simplement, enfin on laisse les rappels à l’ordre symbolique de côté, ça existe aussi. Mais sinon je m’aperçois que nos collègues à juste titre sûrement essaient de faire comme vous. Ils disent : mais est-ce que nous n’avons pas avec toute chose à faire symptôme en quelque sorte ? , c’est-à-dire profiter…, non mais c’est une vraie discussion.
Moi, je pense que là il y a là un débat très important de praxis dans mon propre travail comme je l’ai souvent dit à mes collègues. Ce qui m’intéresse beaucoup plus c’est de forer les questions de l’exigence des coupures. Voilà. Et c’est donc, c’est vrai je ne suis jamais enthousiaste sur cet abri…
Vas-y Henri.
Q : Mme : Peut-être qu’on … fore d’une certaine façon quand on est psychanalyste dans nos sociétés comme celles d’aujourd’hui… il me semble que
J.-J. Tyszler : ça je serai prudent, mas non… - Mme : tu vois.. - J.-J. Tyszler : je sais bien, il faut rester local
Henri Cesbron-Laveau : Jean-Jacques merci, ça m’a passionné très à propos ton invocation de Dèsargues parce que précisément avec Dèsargues qui était charpentier, partenaire compagnon charpentier, avec Dèsargues on a un outil qui permet de structurer l’infini non pas comme quelque chose d’évanescent, quelque chose qui est pris comme ça dans une répétition, mais comme quelque chose qui est articulable sous forme d’un trou. Et de manière assez simple c’est quelque chose qu’on pourra à voir on peut effectivement montrer que le point à l’infini c’est dans la structure le point qui est à la fois devant et derrière, c’est le seul d’ailleurs. Ce sont les mêmes caractéristiques.
Alors il y a une question que je voulais te poser pour que tu m’éclaires…
J.-J. Tyszler : C’est ça oui, c’est là très important, c’est la présence de l’infini dans des structures finies.
Henri Cesbron-Laveau : Oui, absolument, c’est un élément de structure. J.-J. Tyszler : C’est ça.
Eh, oui, que tu m’éclaires sur le deuxième cas dont tu as parlé, ou le troisième, cette femme, celle qui disait « tuez-moi » et évidemment, on pourrait entendre le verbe être , hm, « tu es moi », c’est l’interprétation classique. Est-ce que tu serais d’accord que là ce serait tout à fait inapproprié dans la mesure qu’il s’agit de psychose . En revanche, si on avait affaire à un bon névrosé, là on aurait pu déployer ce type de structure.
J.-J. Tyszler : Tu as tout à fait raison, et ce qui est drôle, là, écoute, j’étais avant-hier à Nice, comme je préparais le topo pour aujourd’hui, je leur ai amené comme ça sur un bord un peu de clinique (rire) et à la fin une collègue de Nice que je ne connais pas mais qui me dit mais enfin, quand même, vous prenez tout au raz des pâquerettes. Elle me dit ça mais enfin le patient mais enfin pourquoi vous prenez tout sur ce mode aussi bébête à la lettre effectivement. Elle me dit pourquoi par exemple alors elle prend tel morceau Elle me dit vous entendez bien que elle faisait jouer le . Elle me dit mais enfin Lacan l’a quand même dit il fallait là poétiser là tu sais, là elle me faisait un cours. Bon alors j’étais un peu embarrassé, je dis écoutez oui, c’est vrai et en même temps il est vrai que le malheur c’est que le plus difficile, c’est avec ces patients de l’entendre non pas malheureusement comme le jeu signifiant l’y autoriserait, mais à la lettre. Ce qui d’ailleurs est également, une fois qu’on a dit ça, ça ne résout pas le problème, parce que à la lettre, entendre quelqu’un à la lettre, d’habitude après dix minutes on renonce, hein, il faut faire attention à cet aspect. C’est-à-dire le même patient dont je vous parlais, le premier, cette dame là qui immortelle, qui se, tu sais quand tu écoutes des patients comme ça au bout de dix minutes tu as envie de renoncer, c’est-à-dire un aspect libidinal ce n’est pas possible longtemps d’écouter à la lettre parce que tu ne supportes pas l’intrusion de cette forme de l’objet, comme ça à cru, tu vois, c’est pour ça donc, Marcel le dit souvent, techniquement qu’est-ce qui pare à cette difficulté ? La seule chose qui peut parer à cette difficulté c’est de prendre le scripte des choses, tu sais ce qu’on appelait la prise de notes tout simplement. C’est-à-dire d’obliger quelqu’un autour à prendre simplement in extenso ce qui se dit. C’est tout bête, tu vois, tu vois, mais c’est ce qui fait que l’observation…, et même les observations que Marcel a utilisées pour ses grands congrès sur le Cottard, tous ces trucs là,…. est le fruit d’observations, tu vois, prises à la lettre, c’est-à-dire nous nous étions autour, nous notions in extenso, parce que aucun de nous, y compris Marcel, n’était capable dans l’après-coup d’avoir restitué. Et ça il faut le redire, le redire aux collègues, c’est une dimension très complexe du transfert et de l’échange qui mène aux catégories et qui les use immédiatement, c’est presque impossible. Je sais plus qui, c’est pareil, c’est Melman un jour qui avait commencé à lire un jour une page d’Artaud, vous vous rappelez on était écoeuré au bout de cinq minutes, c’est-à-dire ce n’est pas possible. Et les collègues en font après des (inaudible). En même temps quand vous le faites vraiment hic et nunc, c’est insupportable. Donc c’est une, ça c’est intéressant, là ça toucherait presque à l’inverse, à notre propre finitude du transfert, c’est-à-dire combien nous sommes nous mêmes très finis, très limités sur les questions de capacité à l’écoute transférentielle, hein, là ce serait presque l’inverse du thème de l’infini sur la finitude de nos propres possibilités. Allez-y, oui.
Q:
La question est difficilement audible, nous proposons la transcription suivante :
Une question un peu… ; reprenons ce que vous avez dit lorsque vous avez évoqué à un certain moment de votre conférence…., le fait que, bon, chez Schreber, il n’y a pas l’objet pour la jouissance de l’autre, et puis le fait que dans le miroir, cette beauté qui se dévoile, ... mais qui le met en position vis-à-vis de l’infini ; on se demande si ce n’est pas le fait de faire miroir et puis il y a ce reflet toujours infini … et il n’y a pas cette adresse vers un objet, peut-être, vers un autre, pardon, qui peut être fini
On retrouve aussi dans le petit exemple des fèces qui deviennent enveloppe qui s‘adressent aussi à un infini en quelque sorte ;. et la fille qui n’est ni d’Afrique, ni d’Europe qui se retrouve dans cette infinie coupure, c’est pas coupure dans le sens acte mais dans le sens inexistence, c’est un infini comparable à celui de Schreber.
J.-J. Tyszler : C’est vrai. Mais même Schreber en quelque sorte s’adressait à ses médecins, vous vous rappelez. C’est intéressant, une fois qu’on a défini les grands axes cardinaux des choses, après il faut revenir avec une certaine mesure, c’est ce que je disais au départ, la psychanalyse c’est du tout de suite, c’est du maintenant, c’est une finitude, il faut revenir à des questions humaines, tranquillement. Même Schreber une fois qu’il développe en quelque sorte, cette extraordinaire métamorphose, il ne faut pas oublier que néanmoins c’est pour ça que ça reste d’un certain point de vue asymptotique, c’est parce qu’il continue de s’adresser d’abord dans le transfert à tel ou tel de ses médecins, il le dit très bien, et même comme vous le savez, ses propres écrits totalement fous sont néanmoins une façon de dialoguer avec sa propre femme par exemple, c’est-à-dire une femme, pas La femme, mais une femme, la sienne, ce qui est quand même – il faut pas oublier – une forme de l’adresse circonstanciée, de la différence de l’autre. C’est-à-dire dans son tourment, malgré la folie infinie de ce tourment, à certains moments et par chance pour sa propre… il dit à une telle qui est là. Et donc le psychotique…, c’est pour ça que c’est important la clinique, la présence de la psychanalyse dans la clinique de la psychose, c’est parce que parfois nous paraissons tellement structuralistes que c’est une façon de dire : donc il n’y a rien à faire, en quelque sorte puisque vous avez affaire à des catégories tellement gigantesques. Mais oui et non, parce que le même patient s’adresse néanmoins comme vous le savez et c’est souvent les patients les plus fidèles, les psychotiques, il voudra s’adresser néanmoins à vous, à une telle, à un tel, et ça c’est très important à rappeler. Et donc même, même cette petite patiente ce qui paraissait positif pour mes collègues, avait quand même un rapport assez attachant, attaché à ceux qui s’occupaient d’elle
Q Mme X : Et juste, c’est vraiment quelque chose de, d’une proposition, si cet autre est infini, si le patient peut dire, s’il est complètement éclaté si j’ose dire, s’ il y a plusieurs adresses, comme pour Schreber il a eu plusieurs médecins,
J.-J. Tyszler : qui ne sont pas à la même place, oui
Mme. : ça permet d’instaurer un transfert…, comment dire ?, un transfert…
J.-J. Tyszler : Non, c’est l’inverse. On peut terminer sur votre phrase, justement c’est l’inverse (…). C’est éventuellement dans des structures apparaissant totalement éclatées ou comme dit Darmon hyperboliques, c’est-à-dire ils nous font voyager dans des espaces auxquels nous ne pouvons pas conjoindre nous, le point de l’analyste, sa présence, son réel vient faire converger néanmoins suffisamment une forme de trou qui permet à ces espaces totalement décomposés,
Q Mme’ : à lui seul ?
J.-J. Tyszler bien évidemment à lui seul. Mais moi je suis des psychotiques maintenant depuis 25 ans, je peux vous garantir que, pas à moi seul, parce qu’ils ont un certain nombre d’autres mais néanmoins ça fait suture bien entendu de zones qui sinon….
C’est très important, il faudrait le reprendre sur un mode inversé votre propos
En tout cas merci beaucoup pour la question
Pourquoi Cantor?, texte de Virginia Hasenbalg
Pourquoi Cantor ?
Et pourquoi Lacan parle-t-il du drame subjectif de ce savant hors pair ?
Quelle est la signification d’une vie passée à redéfinir l’infini, à remettre en cause la place jusque-là réservée à Dieu seul ? Tout ceci pour finir à l’asile psychiatrique, dans la ferveur chrétienne, contestant la place du Saint-Esprit dans la conception de Jésus, et proposant sa théorie personnelle sur l’identité du vrai père de Jésus*.
Ce qui peut intéresser les psychanalystes c’est qu’il ait mathématisé l’infini en acte que Lacan emploie pour décrire les propriétés du signifiant. Le signifiant c’est ce quelque chose qui, à entrer dans le réel, y introduit le hors de mesure, ce que certains ont appelé l’infini actuel (Lacan, 5/1/66). Ce « hors de mesure » propre à l’infini actuel est en opposition avec l’ancrage dans le monde sensible propre à l’autre infini, l’infini potentiel. Il s’avère donc utile pour notre travail clinique de les différencier. Tout névrosé se défend des effets du signifiant, refusant de prendre acte de sa condition de parlêtre, selon le néologisme de Lacan.
La logique névrotique est donc sous-tendue par l’infini potentiel, ce qui rend centrale dans la pratique la question du jeu avec la limite. Cette logique est à l’oeuvre aussi bien dans la boulimie, que dans la toxicomanie, l’alcoolisme, ou l’hystérie. En fait, là où manque ou se trouve recusé ce qui fait coupure à ce qui se présente comme une jouissance à volonté. Comme si le sujet tenait un pari d’une jouissance infinie, non bornée et dont l’objet est bien réel : nourriture, drogue, alcool ou partenaire. Cette jouissance Autre, le terme est de Lacan, se différentie de la jouissance phallique, ordonnée symboliquement : le phallus n’est pas un simple organe mais plutôt un symbole qui inscrit une perte originaire.
En effet, la jouissance phallique et le désir ne relèvent pas de la logique de l’infini potentiel. Bien que le chiffrage de chaque sujet soit singulier, ce qui renvoie à une infinité de variables, le désir, lui, est organisé selon la finitude imposée par le symbole phallique. C’est lui qui permet que l’on se retrouve dans un espace, celui de la parole et du langage, qui nous est commun parce que nous partageons le même référent.
La névrose obsessionnelle est tout autant concernée par la logique de l’infini potentiel que les autres névroses. Le refus de céder l’objet, celui qu’il croit être lui-même pour sa mère, met l’obsessionnel en porte-à-faux dans son rapport à l’objet. Perdre la mère ce n’est que renoncer à être ce qu’elle imagine qu’il est, l’objet qui la comble. Cela lui permet de continuer à méconnaître l’incomplétude du lieu de l’Autre, en tant que donnée structurelle. Il ne consent donc pas à la coupure qu’a imposée l’opération symbolisante de la castration, celle qui met en place la fonction de l’altérité des mots, des sexes, des places. C’est à cause de cet hétéros en souffrance que l’objet sera maintenu à distance. L’inatteignable propre à l’infini potentiel se met en place « par défaut ».
Dans la description de l’obsessionnel**, Melman utilise la distinction entre l’infini potentiel et l’infini actuel :
Avec l’infini potentiel, on ne peut jamais être sûr : oui, non, et peut être, c’est l’une des figures du dilemme obsessionnel. Avec l’infini potentiel, on est effectivement livré au doute... alors qu’avec l’infini actuel qu’organise la coupure du désir, eh bien là, il faut bien nous faire à ce que la réalité a laquelle nous avons affaire, ce semblant, ce peu de réalité, c’est néanmoins la vraie et que de ça nous ne pouvons pas douter même évidemment si elle est insatisfaisante, c’est-à-dire si elle n’est que de l’ordre du semblant.
Ces deux infinis définissent donc deux types de rapport à l’objet, un inatteignable par mise à distance et un inatteignable par coupure, propre à l’ordre du signifiant, qui rend le réel apte à la jouissance sexuelle, selon l’heureuse expression de Charles Melman.
Nous voyons comment autant Lacan que Melman se servent de l’infini actuel pour affirmer que le sujet a consenti aux effets de son entrée dans l’ordre du signifiant : le pénis « absent » chez la mère devient symbole dans la chaîne parlée. Autrement dit, son absence le renvoie à sa présence assurée en tant que signifiant de la loi et du désir, grâce à l’opération du Nom du père.
Mais quel rapport y a-t-il donc entre l’infini actuel et l’infini potentiel ?
Si nous partons de l’hypothèse que l’infini actuel est une symbolisation de l’infini potentiel, comment expliquer que celui qui lui a donné consistance en le mathématisant, soit devenu fou ? Faut-il que l’infini actuel reste sacré pour ne pas perdre la corde ?
Une remarque de Lacan peut donner une piste : le 1/12/1965 : Rien ne dit que son destin (celui de Cantor) s’inscrive dans le mythe d’Oedipe. Autrement dit, a-t-il escamoté dans son travail la fonction du père, propre à l’Œdipe, dans la mise en place de sa coupure ? S’est-il affranchi du père mais sans savoir s’en servir, pour paraphraser Lacan ?
Mais, n’y a-t-il pas là une opération qui est au coeur même de l’avènement du discours scientifique ?
*Opuscule écrit par Cantor, Ex oriente lux, publié par Erik Porge dans l’ouvrage qu’il a consacré au mathématicien:La théorie Bacon-Shakespeare, le drame subjectif d’un savant, Ed. Grec (distribué par Erès), 1996.
** Leçon 8 du séminaire sur la névrose obsessionnelle.
La bascule délirante, texte de Pierre Arel
Pierre Arel
Psychiatre, psychanalyste
Parler d’épisode délirant nous amène immanquablement à explorer les frontières qui existent entre ce qui est considéré comme délire et ce qui est considéré comme ne l’étant pas. Ce qui nous pose des problèmes de définition du délire qui sont d’une grande difficulté, dès lors que l’on remarque que nous faisons entrer sous ce même vocable de délire des manifestations cliniques fort différentes. Cela pourrait nous obliger à sortir des approximations dont nous nous contentons trop facilement en ce domaine, surtout si nous voulons entrer dans une distinction des phénomènes délirants tels qu’ils surviennent dans les névroses, perversions et psychoses. Pour ce qui nous concerne, dans le cadre de ce présent Journal Français de Psychiatrie, nous préciserons par les approches cliniques de la psychiatrie et de la psychanalyse, qui ne l’oublions pas opèrent sur un même champ clinique, ce qui nous paraît être commun d’une part, et de plus en plus divergeant d’autre part.
Pour la psychiatrie, si la question des épisodes délirants est une question ancienne, qui a suscité beaucoup d’intérêt, elle est tombée dans une relative désuétude dès lors que la nosographie psychiatrique s’est orientée, depuis plusieurs décennies maintenant, vers une approche multiaxiale de la clinique, approche qui implique de considérer des phénomènes cliniques hétérogènes sous le seul angle de la comorbidité. Cette approche rend nulle et non avenue toute approche structurale qui devant des phénomènes cliniques hétérogènes, simultanés ou successifs, implique de considérer leurs relations réciproques éventuelles. Alors qu’il nous apparaît que c’est seulement dans une approche structurale, telle que la psychanalyse le permet, que nous pouvons nous interroger sur les rapports qui existent entre un délire et l’état psychique qui le précédait ou lui fait suite.
Cette approche structurale, si elle a pu être soutenue par la psychiatrie pendant un temps, a été abandonnée progressivement, et cela bien avant la création des D.S.M. Prenons l’exemple des délires hystériques. La nosographie psychiatrique a pu en parler dès lors qu’elle a eu à sa disposition une définition de l’hystérie qui ne soit pas seulement un diagnostic d’élimination, et à partir de cette définition elle pu s’interroger autant sur la survenue de délires chez des patients diagnostiqués comme hystériques (exemple la 4ème phase de la grande crise de Charcot) que sur la présence de symptômes réputés hystériques chez des délirants. Si bien que fin XIXème, début XXème siècle, il était parlé facilement de délire, de folie ou de psychose hystérique. Mais progressivement les psychiatres vont abandonner ce type de diagnostic, autant sous l’hégémonie du postulat délire=psychose, que sous l’effet de l’abandon d’une définition précise de l’hystérie ; mouvement initié par des auteurs comme Babinski et qui a trouvé son aboutissement dans l’élimination du terme d’hystérie dans le D.S.M.
Si bien qu’après un oubli quasi-complet des délires hystériques de plusieurs décennies, ce sont des psychiatres pour qui l’hystérie voulait encore dire quelque chose qui ont relancé le débat sur cette question, sans grand succès au demeurant. Il est vrai que c’est avec une définition psychanalytique de l’hystérie que ces auteurs ont repris le débat, ce qui nous intéresse ici. Il est en effet des plus logiques que la clinique psychiatrique, qui ne prend pas en compte ce qui se fonde sur la parole des patients et le transfert qui l’accompagne, ne puisse tenir une définition clinique stable de l’hystérie ou de toute autre pathologie mentale. Aussi il est dans la logique de la démarche scientifique que les entités nosographiques venues de la psychanalyse soient évacuées, et que la clinique qui en découle connaisse l’atomisation qui est la sienne actuellement.
Notre souci n’est pas d’engager une polémique ou d’émettre une quelconque critique par rapport à cette démarche, mais bien de faire valoir notre travail clinique, à partir de la rationalité issue de l’écoute de la parole nos patients, dans le transfert. Pour l’objet de notre étude d’aujourd’hui, les épisodes délirants, nous avons des définitions des névroses, psychoses et perversions, fondées sur le refoulement, la forclusion et le démenti. Mais lorsqu’un délire s’associe chez un même patient à un symptôme névrotique ou à un fantasme pervers, est-ce que ce délire peut être valablement considéré comme un délire, et si oui répond-il à un phénomène de forclusion, ou bien à un autre mécanisme ? Ce sont des questions comme celles-là - il y en a bien d’autres- que nous pouvons nous poser dès lors que nous nous tenons à des définitions structurales qui nous sont imposées par la rationalité inhérente à notre pratique.
Eléments d’une clinique des épisodes délirants
L’épisode délirant -soit l’incident, l’accessoire délirant-, nous devons à Magnan, avec la description de la bouffée délirante aiguë, de lui avoir donné une existence clinique. C’est sur un socle nosographique synchronique bien établi qu’il a introduit l’évolution, la diachronie comme critère clinique. Ce qui ouvrit pendant une courte période un champ clinique qui permit la description de diverses psychoses aiguës. Comme l’écrit G. Halberstadt, en 1922, dans un article intitulé : une question de doctrine psychiatrique : la psychose délirante dégénérative aiguë : « Tous les auteurs admettaient autrefois qu’une même psychose pouvait être curable ou bien passer à la chronicité et devenir incurable. » Il faisait ainsi référence aux travaux extrêmement féconds qui firent suite à l’invention de Magnan, et au contexte de son époque, qui vit nombre de psychiatres se détourner des conceptions prenant en compte l’évolution des délires, pour faire entrer quantité de délires dans la vaste entité des démences précoces de Kraepelin, qui ne laisse qu’une place mineure à la question de l’évolution. Cette tendance nosographique à faire entrer tous les délires dans une entité supposée chronique, et donc stable, va s’amplifier avec la mise en place du concept de schizophrénie qui va encore absorber d’autres maladies délirantes sur son passage. Freud, qui suivi l’affaire de près, du fait que l’entité de la schizophrénie avait été montée en triturant certains concepts psychanalytiques, fit alors la remarque que nombre d’hystériques ont alors été rangées dans la schizophrénie.
Ce rappel ne fait que nous pointer une difficulté que psychiatres et psychanalystes partagent, qui est de faire entrer la question du temps dans leur clinique. Certes nous ne pouvons pas faire le moindre pas clinique sans admettre qu’il existe une structure stable, à savoir quelque chose qui dans le réel répond toujours de la même façon, mais cela ne doit pas nous masquer que la structure peut subir des incidents, voire des remaniements, dont les délires ne sont pas les moindres. Et que les délires surviennent sur une organisation névrotique, perverse, ou comme moment fécond d’une psychose, ils posent toujours la question d’un remaniement temporel de la structure.
Partons de la clinique des bouffées délirantes aiguës, qui sont les plus fréquentes des épisodes délirants. Si elles peuvent être un coup de tonnerre dans un ciel serein, le délire peut également être précédé d’une période lente de modification de la relation à l’autre, soit par une fuite du contact, soit par une rigidification, une intransigeance avec hyperactivité qui va croissante jusqu’à la bascule dans un état dont il y a lieu de retenir cinq registres : une dépersonnalisation-déréalisation, des hallucinations, un délire, des actes et des troubles de l’humeur.
-La bascule se fait dans une ambiance d’inquiétante étrangeté, de changement de soi-même et du monde extérieur qui perd de son sens, voire même est halluciné négativement pour une partie. Dès ces manifestations, l’angoisse est présente et accompagnera toute la crise délirante.
-Des hallucinations auditives, acoustico-verbales, visuelles, rarement prises dans un automatisme mental, sont présentes, ainsi que des hallucinations cénesthésiques douloureuses ou voluptueuses qui migrent dans tout le corps, ou se localisent dans un organe déterminé.
- des délires qui obéissent à divers mécanismes : imagination, confabulation, interprétation, et développent différents thèmes : mégalomanie, persécution, mysticisme, filiation, cosmique. Le patient croit son délire, mais là aussi cette croyance peut fluctuer de l’assertion la plus intransigeante au propos délirant le plus léger, tenant dans un mot.
-Ce délire est vécu dans une agitation anxieuse qui conduit à une déambulation sans but, mais il peut être également agi, comme le confabulant mégalomaniaque qui descend dans de grands hôtels, se fait passer pour un grand personnage, etc… D’autres actes : départs, ruptures, agressions contre des proches, des inconnus, ou le délirant lui-même, sont de véritables passages à l’acte.
-des troubles de l’humeur tels que l’euphorie et la tristesse qui peuvent alterner à un rythme rapide et constituer un état mixte.
S’ils sont dits polymorphes, c’est que ces délires associent volontiers plusieurs mécanismes, plusieurs thèmes, une croyance qui va de la conviction totale dans le délire à des moments de raison, dans une alternance rapide, une humeur changeante de type état mixte.
Ces délires, par leur polymorphisme, peuvent suggérer l’idée d’un chaos, mais ils n’en sont pas moins structurés selon des lignes de force que l’on peut repérer. Ce polymorphisme est même un trait caractéristique de la bouffée délirante aiguë. A contrario, certains délires aigus plus organisés, plus « monomorphes » poseront plus de problèmes de diagnostic différentiel avec des délires chroniques. Par exemple un délire de persécution où des interprétations, renforcées par des hallucinations visuelles, auditives ou cénesthésiques font de la réalité délirante un monde de cauchemar. Le délirant y est traqué, épié par une instance anonyme qui sait tout de lui.
Mais passée l’impression d’étrangeté que laisse ces délires, il est possible de s’y repérer bien sûr par les signifiants qui sont mis là dans le circuit, mais également par les mécanismes, les rapports à l’Autre que cela implique. Cette structure du délire, nous pouvons aussi en vérifier la cohérence lors des récidives délirantes dans la relative fixité des modalités délirantes.
Pour ce qui concerne l’évolution , si l’évolution est classiquement de quelques semaines voire mois, des épisodes plus courts, de quelques heures ou jours, comme des épisodes plus longs, parfois de plusieurs années peuvent soulever les mêmes questions, en mettant en jeu les mêmes rouages structuraux.
Mais le grand souci qui naît devant tout épisode délirant concerne l’avenir au long cours, et donc la possibilité d’une récidive transitoire ou chronique. Si cette évolution peut-être spontanément résolutive, elle est dans la plupart des cas tributaire de l’abord diagnostique et thérapeutique employé en pareil cas. Et c’est à ce niveau que les approches psychiatriques et analytiques révèlent le plus leurs différences. Il existe dans le champ de la psychiatrie un dogme implicite qui veut que délire = psychose = chronicité, et que toute psychose doive bénéficier du traitement bio-psycho-social défini selon les canons consensuels en vigueur. Or, ce dogme fondé sur une clinique qui ne retient de la parole du patient que les énoncés qui permettent d’établir un diagnostic – les questionnaires d’autodiagnostics constituent en cela l’aboutissement de cette démarche – ne prend jamais en considération ce que la psychanalyse, qui est cure de parole, prend en compte d’emblée, qui est la demande de reconnaissance d’un au-delà de la parole. Cette demande de reconnaissance, adressée via leclinicien à un Autre énigmatique, est au fondement du transfert. Cette adresse, cette demande de reconnaissance, quasie-nulle dans la psychose, se déployant selon des modalités différentes dans les névroses et les perversions, est un élément clinique aussi important que les énoncés des patients. Dans le domaine des délires, s’il existe quelques différences au niveau des énoncés délirants, c’est surtout au niveau du transfert que peut se faire la différence entre les délires psychotiques et les autres délires. C’est pourquoi une clinique qui ne tient compte que des seuls énoncés des délirants ne peut quasiment pas faire de différences entre ces divers types de délires, et autorise sans prudence à faire des diagnostics de psychose dès les premières phases de la maladie. Si ces diagnostics sont légitimes pour les psychoses chroniques, ils ont des effets délétères concernant les autres délirants. En effet, ce diagnostic de psychose, de folie invalide gravement la parole du patient. Chez celui qui est en général un adulte jeune, et qui est en quête accrue de reconnaissance de sa parole auprès de l’Autre social, de l’Autre du sexe, le diagnostic de psychose vaut comme un « cause toujours, tu es fou, tu délires ».
La cure de parole
Le travail clinique dont nous allons rendre compte dans ces journées a été fait dans le respect de ces deux dimensions de la parole, que ce soit dans un cadre hospitalier, institutionnel, ou en suivi ambulatoire de ville.
La cure de parole, qui peut logiquement commencer dès le premier entretien, se fait dans l’écoute du délire qui est à chaque fois une expérience de parole unique, extrêmement instructive. Si le mutisme, la réticence sont parfois au rendez-vous, le patient a le plus souvent envie de parler, de rendre compte de cette expérience qui tour à tour le fascine et l’angoisse. Il parle donc, soit pour dire le délire qui s’impose à lui, soit pour s’interroger sur celui-ci, suivant alors les chaînes signifiantes qu’il suit brièvement, en des phrases courtes, sans syntaxe ni connections logiques. Il se met à dire le délire, les hallucinations, les angoisses, les sensations corporelles, mais aussi ses commentaires, ses souvenirs récents ou anciens, ses rêves et ses rêveries, sans avoir le souci de séparer les différents plans. Il y a là un symbolique qui s’impose, non sans laisser de nombreux vides, ni dessiner les contours d’un réel dont la rencontre brutale a fait trauma. Il est toujours surprenant pour le clinicien de recevoir ces propos qui font alterner les rêveries les plus primesautières, les plus fleurs bleus avec les considérations les plus justes sur les tourments de la vie : la violence de l’autre qui n’entend rien, de la mort qui sépare de la personne qui vous a permis d’exister, le ratage du sexe qui est venu trop tôt. Tout cela vient en vrac, et peut nous laisser la même impression qu’à Freud après avoir entendu ses premières patientes sous hypnose, qui résulte de cette immersion rapide dans les arcanes du psychisme humain et de ses maléfices. Cette comparaison avec l’hypnose ne s’arrête pas là. Si le délire, comme l’hypnose, libère les associations du patient, leur donnant cette richesse remarquable, il s’avère que les effets de cette parole, qui sont de lever une partie du symptôme, sont de courte durée. Si bien qu’au décours d’un épisode délirant, il n’est pas rare que le patient soit déprimé, amnésique de ce qu’il a dit durant son délire, et qu’il retourne dans les propos imposés par le refoulement qui était le sien avant le délire.
Cela peut constituer une difficulté certaine mais en rien insurmontable pour poursuivre ou mettre en route une cure de parole et permettre une réouverture subjective, quand cela est possible.
C’est en partant d’un exemple clinique que nous pourrons le plus facilement rendre compte de ce type de travail. Il s’agit d’une jeune femme qui a traversé plusieurs crises délirantes sur une période cinq ans. Son premier délire s’est déclenché dans des circonstances qui s’avèreront très particulières : elle venait d’emménager dans l’appartement qu’occupait sa grand-mère une dizaine d’années auparavant, avant qu’elle ne meure, et concomitamment elle a rencontré un homme pour lequel naît une grande passion amoureuse. Le délire se déclare en deux temps. Il évolue d’abord à bas bruit. C’est un délire interprétatif : elle est épiée, on surveille ses moindres faits et gestes. Un certain nombre de bruits ou de perceptions sont autant de signes qui lui sont adressés. Exemple : l’ambulance qu’elle entend dans la rue signifie qu’il est arrivé un accident à l’un de ses proches. Tel autre signe l’accuse d’une faute, ou encore la prévient d’une menace de mort.
Le délire évolue à bas bruit, pendant plusieurs mois, sans que son entourage ne se rende compte de l’ampleur du trouble, jusqu’à ce qu’il éclate dans un grand tableau d’agitation anxieuse qui nécessite une hospitalisation. Cette recrudescence délirante coïncide avec la venue de son ami, qu’elle n’avait pas vue depuis deux mois. Lorsqu’il vient la voir à l’hôpital, elle ne le reconnaît pas et lui demande : qui êtes-vous ? Qu’êtes vous ?
Je la reçois pour la première fois à la sortie de cette hospitalisation. La cure de parole se met en place sans difficultés. Comme elle le dira plus tard, elle veut parler, elle a une histoire à raconter. Alors elle raconte sa relation très difficile à des parents corsetés dans une recherche éperdue de reconnaissance sociale, la perte de sa grand-mère qui l’a élevée et a été longtemps la seule personne à qui elle pouvait parler, le décès accidentel d’une amie qui constituait un idéal féminin. Ces souvenirs, comme le récit de ses préoccupations quotidiennes, ont été amenés dans des propos où n’existait plus le moindre élément délirant. Par contre, la mort et la tension agressive qui comme signification s’imposaient dans ses interprétations délirantes, sont ici en position de retour du refoulé. En effet il apparut assez rapidement qu’elle a organisé sa vie autour du refoulement de toute tension agressive et de toute compétition. Si bien que dans ses relations aux autres, elle fait preuve d’une générosité et de capacités d’écoute peu ordinaires. Mais cette oblativité un peu militante, elle la réservait aux déshérités, aux exclus, aux minoritaires souffrants. Quant à son agressivité, masquée au quotidien dans une civilité parfaite, elle la réservait aux personnages supposés les agents des inégalités, des injustices, des violences qui existent dans le monde, à savoir aux incarnations du père imaginaire privateur.
Ces premiers temps de la thérapie l’ont ainsi amenée à tourner autour de ce réel de la mort qui lui semblait seul en cause, et lui dictait, lui légitimait ses impératifs absolus. C’est même sous le commandement de ces impératifs là qu’elle interrompit sa thérapie : elle avait mieux à faire que de s’occuper de sa petite personne. Elle revint quelques mois plus tard, en proie à un nouveau délire qui était en bien des points identique au précédent. Elle reprit la cure de parole, dès les premiers jours du délire pour lequel une hospitalisation ne fut pas nécessaire, et la continua quasiment là où elle l’avait laissée. Même pendant la période délirante, qui était très superposable à la première, il était facile de retrouver le fil de ses préoccupations passées. Fait nouveau, elle en vint progressivement à parler de sa relation aux hommes, dont elle appréciait la compagnie depuis bien longtemps, mais avec lesquels elle rencontrait plus de difficultés au niveau du désir. Son attachement à l’homme qu’elle avait rencontré quelques jours avant le déclenchement de son premier délire, et avec qui un projet de vie commune s’est rapidement mis en place, va lui permettre de s’interroger avec de plus en plus d’assurance sur les ratés de cette relation amoureuse, et sur la place qu’y tient son rapport au désir.
En même temps que ces questions sexuées lui vinrent, surgirent quelques souvenirs infantiles qui à chaque fois mirent en jeu le regard, ainsi que des préoccupations nouvelles concernant le regard que les hommes portent sur elle. Et puis un regard plus hardi que les autres, un compliment appuyé à sa beauté vint la toucher. Et ce fut la bascule. Elle repartit de plus belle dans son combat. Son discours, qui avait acquis une grande souplesse dans la cure de parole, lui permettait une navigation agile entre les petits et les grands événements du quotidien, les souvenirs, les rêves, ses enthousiasmes et ses refus. Les points d’arrêt, les doutes, les questionnements rendaient compte d’une subjectivité présente dans toute sa dynamique, et voilà maintenant que le discours se bloque, devient rigide, assertif, intolérant à toute contradiction et à tout questionnement. Que se passe-t-il ? Elle se lance, avec son énergie farouche, à la tête de son supérieur hiérarchique, coupable selon elle d’une injustice caractérisée à l’encontre de l’une de ses administrés. Elle réunit des informations sur lui. Elle sait que c’est un salaud, qu’il n’a pas le droit, qu’il abuse de son pouvoir. Dans un crescendo phallique, son intransigeance va avoir pour effet de lui fermer toutes les portes et les oreilles qui lui étaient acquises jusque là. Et de cet acting-out caractérisé, elle bascule dans le passage à l’acte, puis dans le délire. Elle quitte son travail, erre dans la ville en état de dépersonnalisation, et le délire s’installe. Elle entend des voix qui la préviennent d’un danger mortel, elle est surveillée, épiée. On parle d’elle à la télévision. Elle est responsable de tout. La bascule est complète : alors qu’au temps précédent elle était l’Une qui est autorisée à édicter la loi, à pointer les torts et les manquements de chacun, elle est maintenant cet objet indigne qu’il faut éliminer. Autant elle a prétendu énoncer le signifiant maître, autant elle se retrouve rejetée du coté de l’objet a. Le signifiant maître absolu qu’elle brandit ici est le signifiant de la mort, et par retour c’est de cette même mort que les objets a -voix et regard- la menacent.
Ce point de bascule entre acting-out et passage à l’acte nous paraît central dans la problématique des délires qui nous occupent aujourd’hui. Dans la monstration signifiante, en basculant du coté du –j, « le névrosé faisant comme s’il donnait le phallus, n’aboutit à rien d’autre qu’à tenter de barrer l’Autre comme tel, c'est-à-dire à tenter de démontrer le point où, comme sujet, il ne serait pas lui-même barré ; et c’est même de ne pas y parvenir … qu’il peut se barrer réellement dans le passage à l’acte où il choit du coté de l’objet, rejetant sa question de sujet. »©ˆ Et en rejetant sa question de sujet, en s’éteignant comme sujet, il se retrouve dans cette catastrophe subjective de laquelle seul le délire peut dire quelque chose. Mais de ce savoir du délire, qui lui vient du champ de l’Autre, nulle appropriation, nulle subjectivation n’est possible, tout au moins tant que dure le délire. C’est dans ce savoir, bloqué au champ de l’Autre, que nous avons à situer la forclusion.
Dans le délire de cette patiente, il est rendu compte de ces objets, voix et regard, qui la persécutent. C’est de leur présence dans la réalité délirante que naît cette ambiance de cauchemar, d’angoisse qui domine sur l’ensemble de ses épisodes délirants. Parce que sa tentative de combler la barre de l’Autre, comme la sienne, avec le –j, avec le forçage phallique, vient ôter son caractère énigmatique à la réalité, elle perd tout désir, tout investissement libidinal pour celui qui représentait la veille encore l’objet le plus précieux. Au cours de plusieurs de ses délires, elle ne va pas reconnaître celui qu’elle appelait auparavant « mon amour ». Elle le voit, le décrit même, mais sans même lui donner une autre identité, un autre nom, elle ne le reconnaît pas, dans une perte de la vision mentale des plus sélectives.
Aussi, si nous voulons interroger les délires, devons nous en premier lieu interroger cette bascule acting-out – passage à l’acte, après l’avoir repérée, dans ce qu’elle implique d’une mort subjective qui s’installe dans un acting-out qui se fait toujours dans la relation à un autre qui ne peut entendre l’enjeu, l’au-delà de cette surenchère symbolique. Concernant toujours cette bascule acting-out – passage à l’acte, M. Czermak prend l’aphorisme talmudique « faisons écoutons » pour nous inviter à écouter l’acte dans une rétroaction de l’écoute sur ce « pas premier qui peut être entendu alors dans ce qui le fonde ». C’est seulement dans cet après-coup qu’il est permis de dégager les déterminants symboliques qui étaient en jeu dans l’acte. C’est pour ces raisons que la répétition a un caractère inéluctable. Parce qu’il manque toujours du symbolique, la rencontre du réel est traumatique. C’est de ce symbolique manquant, de ce qui n’était pas, que la répétition procède, si bien que les traces de la rencontre traumatique ne peuvent être traduites, et qu’elles viennent réveiller, dès quelles sont sollicitées, de grandes quantités de jouissance du corps, de jouissance Autre. D’où l’importance, dans nombre d’épisodes délirants, pas seulement mystiques, de la jouissance corporelle, qu’elle soit voluptueuse ou douloureuse. Comme le disait une délirante : j’ai tout mon organisme qui travaille !
Pour en revenir à cette patiente, qu’est-ce qui peut-être entendu rétroactivement ? Qu’est-ce qui est ressorti de ce trou de l’Autre qui absorbe et qui recrache ? Il en est ressorti un Nom-du-Père. En l’occurrence les figures paternelles imaginaires avec lesquelles elle s’affronte renvoient, trait pour trait, à l’ancêtre honni pour son histoire peu glorieuse, celle d’un salaud authentique même, selon les critères ordinaires. De plus, le patronyme que celui-ci lui a transmis a le rapport le plus direct, en tant que nom commun, avec l’affrontement duel qu’elle peut mener avec les représentants de ce père privateur. Ce Nom-du-Père, dès lors qu’il est ramené dans la chaîne signifiante par le sens qu’il véhicule, et qu’il est refusé comme nom propre puisque considéré comme marque d’infamie, rend cette chaîne sans trou, à la fois impérative, commandant qu’il lui soit obéi jusqu’au bout. En même temps cette chaîne sans trou interdit non pas la production d’un savoir, mais la subjectivation, l’appropriation de ce savoir.
La possibilité de l’appropriation de ce savoir verrouillé au champ de l’Autre, c'est-à-dire forclos est l’une des questions que nous posent les épisodes délirants. Doit-on considérer qu’après le délire, ce savoir va rester définitivement au champ de l’Autre, forclos, ou bien peut-on considérer que dans certains cas, ce savoir va pouvoir passer du côté du sujet ? Et si oui, dans quelles conditions ?
C’est dans la cure de parole, dans un transfert, que cette appropriation peut se réaliser. La mise en place de ce travail comporte un certain nombre de difficultés et même de risques. Les psychotiques résistent mal au transfert du fait que pour nombre d’entre eux manquent les points de butée sur la chaîne infinie des symboles. Notre travail d’aujourd’hui, cela s’entendra dans les exposés de ces journées, s’est attaché à rendre compte de ce qu’une cure de parole peut être mise en place et être menée dans les suites d’un délire. Ce n’est certes pas, dans nombre de cas, sans hésitations diagnostiques, tant parfois la fermeture subjective rend difficile un repérage structural. Et c’est souvent par tâtonnements successifs que nous émettons telle hypothèse diagnostique de névrose, qui tombe suite à une récidive délirante avant de rebondir sur de nouveaux éléments cliniques qui n’étaient pas apparus jusque-là. Comme nous le verrons, ces hésitations peuvent durer des années, non seulement en raison de notre ignorance, mais aussi parce qu’il faut du temps et du travail, travail de traduction surtout, pour que des éléments cliniques fiables se stabilisent et nous ramène vers un terrain plus familier.
Par contre, lorsque l’analyse s’engage sur une demande dans laquelle le délire tient une place accessoire, où il n’est qu’un souvenir ancien plus ou moins enfoui, elle est sans différence notable d’avec d’autres cures de névrosés ou de pervers, et le délire peut alors y être considéré comme n’importe quelles manifestations de la répétition. L’analyse part d’un symptôme dûment repéré, qui organise la répétition, pour lequel la question d’une participation du sujet est suspectée. Tant que la répétition est attribuée à l’Autre ou à la malchance, il n’y a pas d’analyse possible Toute la cure est tendue dans l’effort de l’appropriation subjective du savoir de la répétition. Mais comme nous le savons il existe des zones de ce savoir inconscient plus difficiles à explorer, principalement celle où s’est jouée le trauma sexuel et la constitution du fantasme. Il semblerait que les délires transitoires nous mènent vers ces zones.
Dans le commentaire qu’il fait du Ravissement de Lol V. Stein dans les Problèmes cruciaux de la psychanalyse, Lacan nous donne quelques indications là-dessus. Il parle de ce personnage, cette femme qui suite à l’arrachement de l’homme qu’elle aimait et qui ne sera plus pour elle qu’un trou, vit dans une absence qui n’est pas loin d’une mort subjective. Comme le dit avec humour M. Duras, son mari croyait qu’elle n’inventait rien. Et Lacan ajoute que dans ce roman est articulée la fonction du nom propre en tant que siège central du sujet représenté ici par le mot-trou. Et c’est là qu’il amène une bascule qui est l’inverse de la bascule acting-out-passage à l’acte : « Le seul sujet ici est cet objet…isolé…en quelque sorte exilé, proscrit, chu à l’horizon de la scène fondamentale, qu’est ce pur regard qu’est Lola Valérie Stein. Et c’est pourtant dans le roman le seul sujet, celui autour de quoi se soutiennent et tournent et existent tous les autres. » Ces remarques nous intéressent d’autant plus que Lol V. Stein bascule dans le délire lorsqu’elle passe au champ de L’Autre et se retrouve dans la chambre de la scène fondamentale.
Cela pourrait nous indiquer sur quoi soutenir notre attention, notre écoute dans ces épisodes délirants. A savoir d’une part sur ce qui vient obstruer le mot-trou du nom-du-père, soit le Un imaginaire, le –j que le névrosé fait avec son objet de don, en réponse à la demande de l’Autre, et le pervers avec son fétiche, son bâton qu’il dispute au père privateur, en réponse à la jouissance de l’Autre. Et d’autre part sur ces objets a qui surgissent dans la réalité du délire et qui disloquent le fantasme, suscitant angoisse et hypnose. La cure de parole en venant à proximité de ce nom propre réfractaire à tout savoir, puisque qu’il ne renvoit qu’à lui-même, permet le retour de ces objets dans le réel dont dépend l’émergence d’un sujet en leur lieu.
_________________
1. M. Czermak, Patronymies .p.47
Georg Cantor and the battle for transfinite theory texte de Joseph W. Dauben
THEORY
Joseph W. Dauben
Department of History
Herbert H. Lehman College, CUNY
and
Ph.D. Program in History
The Graduate Center
City University of New York
33 West 42nd Street
New York, NY 10036 USA
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FAX: [212] 642-1963
lucem dies extrahat et longioris aevi diligentia.
--I Corinthians
The substance of Georg Cantor's life's work is well-known: in developing what he
called the arithmetic of transfinite numbers he gave mathematical content to the idea of
the actual infinite.1 In so doing he laid the groundwork for abstract set theory and made
significant contributions to the foundations of the calculus and to the analysis of the
continuum of real numbers. Cantor's most remarkable achievement was to show, in a
mathematically rigorous way, that the concept of infinity is not an undifferentiated one.
Not all infinite sets are the same size, and consequently, infinite sets can be compared
with one another.
So shocking and counter-intuitive were Cantor's ideas at first that the eminent
French mathematician Henri Poincare condemned the theory of transfinite numbers as a
“disease” from which he was certain mathematics would someday be cured. Leopold
Kronecker, one of Cantor's teachers and among the most prominent members of the
German mathematics establishment, even attacked Cantor personally, calling him a
“scientific charlatan,” a “renegade” and a “corrupter of youth.”2 It is also well-known that
Cantor suffered throughout his life from a series of “nervous breakdowns” which became
increasingly frequent and debilitating as he got older. The breakdowns were probably the
symptoms of an organic mental illness - in fact, this has only recently been confirmed by
an account given by one of the physicians who actually attended Cantor when he was a
patient at the Halle Nervenklinik during the last years of Cantor's life, from 1913-1918.
In the words of the psychiatrist Karl Pollitt:
As a young assistant I treated a prominent professor of mathematics [Georg
Cantor] who had to be admitted to the clinic because of the recurrence of a cyclic
manic-depression.3
Nevertheless, it was all too easy for his early biographers
to present Cantor, who was trying to defend his complex theory but
was suffering increasingly long periods of mental breakdown, as
the hapless victim of the persecutions of his
contemporaries. But the more sensational accounts of Cantor's
life distort the truth by trivializing the genuine
intellectual concerns that motivated some of the most
thoughtful contemporary opposition to Cantor's theory.
They also fail to credit the power and scope of the defense Cantor
offered for his ideas in the battle to win acceptance for transfinite
set theory. At first he too resisted
the implications of his research
because he had always believed
the idea of the actual infinite
could not be consistently
formulated and so had no place in
rigorous mathematics.
Nevertheless, by his own account he soon overcame his “prejudice” regarding the
transfinite numbers because he found they were indispensable for the further
development of his mathematics. Because of his own early doubts he was able to
anticipate opposition from diverse quarters, which he attempted to meet with
philosophical and theological arguments as well as mathematical ones. Moreover, when
he was called on to respond to his critics, he was able to muster his ideas with
considerable force. His mental illness, as I will argue in a moment, far from playing an
entirely negative role, may well have contributed in its manic phases to the energy and
single-mindedness with which he promoted and defended his theory. Just as the
theological dimension of Cantor's understanding of the infinite also reassured him -- in
fact convinced him -- of its absolute truth, regardless of what opponents like Kronecker
might say against the theory.5
But before it is possible to appreciate the origins, scope and significance of
Cantor's battle to win acceptance for transfinite set theory, it will be helpful to say
something, briefly, about his life and the early development of set theory.
GEORG CANTOR (1845 -1918)
Georg Ferdinand Ludwig Philip Cantor was born on March 3, 1845, in St
Petersburg. His mother, a Roman Catholic, came from a family of notable musicians; his
father, the son of a Jewish businessman, was also a successful tradesman, but a devout
Lutheran, having been raised in a Lutheran mission in St Petersburg. Cantor's father, it
should be added, passed his own deep religious convictions on to his son. According to
Eric Temple Bell's widely-read book Men of Mathematics, first published in 1937, Georg
Cantor's insecurities in later life stemmed from a ruinous Freudian conflict with his
father, but surviving letters and other evidence concerning their relationship indicate
quite the contrary. Georg's father appears to have been a sensitive man who was attentive
to his children and took a special but not coercive interest in their welfare and education
of his eldest son.6
When the young Cantor was still a child the family moved from Russia to
Germany, and it was there he began to study mathematics. After receiving his doctorate
from the University of Berlin in 1868 for a dissertation on the theory of numbers; two
years later he accepted a position as privatdozent, or instructor, at the University of Halle,
a respected institution but not as prestigious for mathematics as the universities at
Gottingen or Berlin. One of his colleagues at Halle was Heinrich Eduard Heine. Heine
was then working on the theory of trigonometric series, and he encouraged Cantor to take
up the difficult problem of the uniqueness of such series. In 1872, when he was twentyseven,
Cantor published a paper that included a very general solution to the problem,
along with his theory of real numbers and the seeds of what later would lead to his theory
of transfinite sets and numbers. Cantor's first paper on trigonometric series actually
appeared two years earlier in 1870, and showed that if a function is continuous
throughout an interval, then its representation by a trigonometric series is unique. His
next step was to relax the requirement that the function be continuous throughout the
interval by allowing any finite number of exceptional points. In 1872 Cantor's search for
an even more general statement of his uniqueness theorem led to a proof that so long as
the exceptional points are distributed in a carefully specified way, there can even be
infinitely many of them.
The most important step in the proof of the new result was the precise description
of these infinite sets of exceptional points -- which Cantor called sets of the first species
-- namely sets P whose derived sets Pv of limit points for some finite value of v is
eventually empty. In order to describe with precision the actual structure of his point sets
of the first species, Cantor found that he needed a rigorous theory of real numbers to
make possible rigorous analysis of the continuum.
CANTOR AND DEDEKIND: REAL NUMBERS
Cantor was not alone in studying the properties of the continuum in rigorous
detail. In 1872, the same year Cantor's paper appeared, the German mathematician
Richard Dedekind also published an analysis of the continuum that was based on infinite
sets. In his paper Dedekind articulated an idea that Cantor later made more precise:
The line is infinitely richer in point-individuals than is the domain of rational
numbers in number-individuals.8
Dedekind's statement, however, conceals a serious weakness. If anyone had asked
Dedekind how much richer the infinite set of points in the continuum was than the
infinite set of rational numbers, he could not have replied. Cantor's major contribution to
this question was published in 1874 in Crelle's Journal.
What Cantor showed was non-denumerability of the real numbers, a discovery
that was soon to transform much of modern mathematics. Cantor's paper was short, three
pages, and bore a very strange title: “On a Property of the Collection of All Real
Algebraic Numbers."9
No one scanning the
title of this short paper,
however, would have
guessed that this was the
paper that disclosed
Cantor's revolutionary
discovery of the nondenumerability
of the
continuum of real numbers.
Instead, the article bore a
deliberately misleading title
suggesting that its major
result was a theorem about
algebraic numbers, thus
failing even to hint at the
more significant point the
paper actually contained.
What could possibly have
prompted Cantor to choose
such an inappropriate title
for what now, in retrospect,
strikes any modem reader
as one of the most
important discoveries in
modem mathematics?
At the time Cantor
originally wrote the paper
late in 1873, he was nearly
thirty, but only at the beginning of his mathematical career. Prior to joining the faculty of
Halle University in 1869, he had studied with the greatest mathematicians of his day in
Berlin -- Kummer, Weierstrass and Kronecker. In Weierstrass's seminar Cantor had
already used the method of one-to-one correspondences to show the equivalence of the
set of rational numbers Q and the natural numbers N, establishing that Q is denumerable
even though it is dense and the set of integers is not. This was the same device Cantor
later used in the paper of 1874 to show that the set of algebraic numbers is denumerable.
By 1872, Cantor was increasingly concerned with the structure of the continuum,
largely because of the interesting questions raised by his uniqueness theorems concerning
trigonometric series representations. These depended upon his introduction of point sets
of the first species, which were always denumerable sets. Given a point set P, Cantor
defined the set of all its limit points as P'. The set of limit points of P' constituted the
second derived set P2, etc. A set was said to be of the first species so long as Pn was
empty for some finite value of n. If he could show that the continuum was also
denumerable (as the rational and algebraic numbers had proven to be), then he could also
hope to characterize the continuum in terms of sets of the first species.
Although Cantor admitted in a letter to Dedekind (December 2, 1873) that it
might seem more reasonable to assume that no such one-to-one correlation was possible
between the real numbers and the natural numbers he could find no reason to make this
assumption. On the other hand, he knew that if he could show that such a mapping were
impossible, this would provide a new proof of Liouville's theorem for the existence of
transcendental numbers.10
Within a few days Cantor had finally found the answer, and wrote to Dedekind on
December 7, 1873, explaining that it was not possible to provide any one-to-one
correspondence between N and R. Cantor had a chance to show his proof to Weierstrass
at the end of the month when he was in Berlin. Weierstrass was impressed, and urged
Cantor to publish the result. Within weeks it appeared in Crelle's Journal. But as already
noted, it bore the clearly inappropriate title: “On a Property of the Set of All Real
Algebraic Numbers.”
Back now to the question of why Cantor should consciously have chosen a
deliberately inaccurate title. Walter Purkert and Hans Joachim Ilgauds have recently
suggested one answer, in their book Georg Cantor. They argue that Weierstrass was
primarily interested in Cantor's result about the denumerability of the algebraic numbers;
therefore Cantor stressed this result in the title of his paper.11 Although Cantor told
Dedekind of Weierstrass's interest in the denumerability of the algebraic numbers (a
result Weierstrass soon applied to produce an example of a continuous, non-differentiable
function), the real reason why he had given such a “restrained character” to his exposition
was due in part, Cantor said, to “conditions in Berlin.”12 Whatever Cantor may have
meant by this cryptic remark (which he never explained further to Dedekind), what could
it have had to do with the title of his paper?
The answer hinges on another of Cantor's teachers in Berlin, Leopold Kronecker.
Having studied with Kronecker, Cantor was well acquainted with his work in number
theory and algebra, and with his highly conservative philosophical views with respect to
mathematics. By the early 1870's, Kronecker was already vocal in his opposition to the
Bolzano-Weierstrass theorem, upper and lower limits, and to irrational numbers in
general. Kronecker's later pronouncements against analysis and set theory, as well as his
adamant and well-known insistence upon using the integers to provide the only
satisfactory foundation for mathematics, were simply extensions; of these early views.13
With this in mind, it is
not unreasonable to suspect:
that Cantor had good reason to
anticipate Kronecker's
opposition to his proof of the
non-denumerability of the real
numbers. Certainly any result
(such as Cantor's) that
confirmed the existence of
transcendental numbers would
have been criticized by
Kronecker. Worse yet,
Kronecker was on the editorial
board of the journal to which
Cantor submitted his paper.
Had Cantor been more direct
with a title like “The set of real
numbers is non-denumerably
infinite,” or “A new and
independent proof of the
existence of transcendental
numbers,” he could have
counted on a strongly negative
reaction from Kronecker. After
all, when Lindemann later
established the transcendence
of p in 1882, Kronecker asked
what value the result could
possibly have, since irrational
numbers did not exist. 14
As Cantor contemplated
publishing his paper in 1874, an
innocuous title was clearly a
strategic choice. Reference only
to algebraic numbers would have had a much better chance of passing Kronecker's eye
unnoticed, for there was nothing to excite either immediate interest or censure.
If the idea that Cantor may have harbored fears about Kronecker's opposition to
his work at such an early date seems unwarranted, it is worth noting that Kronecker had
already tried to dissuade Cantor's colleague at Halle, H.E. Heine, from publishing an
article on trigonometric series in Crelle's Journal. Although Heine's article eventually
appeared, Kronecker was at least successful in delaying its appearance (about which
Heine was particularly vocal in letters to Schwarz, also a friend of Cantor.15 Here the
underlined portion of Heine's letter to Schwarz of May 26, 1870, explains Kronecker's
efforts to prevent publication of Heine's paper. Doubtless Schwarz and Heine would both
have brought Kronecker's readiness (and ability) to block ideas with which he disagreed
to Cantor's attention). Indeed, several years later Kronecker also delayed publication of
Cantor's 1878 paper on the invariance of dimension. This so angered Cantor that he never
submitted anything to Crelle's Journal again. A decade later he regarded Kronecker as
both a private and a public menace -- not only because he was condemning set theory
openly, but Weierstrassian analysis too.16
There was a positive side, however, to Kronecker's opposition to Cantor's work,
for it forced him to evaluate the foundations of set theory as he was in the process of
creating it. This concern prompted long philosophical passages in Cantor's major
publication of the 1880's on set theory, his Grundlagen einer allgemeinen
Mannigfaltigkeitslehre of 1883. It was here that Cantor issued one of his most famous
pronouncements about mathematics, namely that the essence of mathematics is exactly its
freedom.17 This was not simply an academic or philosophical message to his colleagues,
for it carried as well a hidden and deeply personal subtext. It was, as he later admitted to
David Hilbert, a plea for objectivity and openness among mathematicians. This, he said,
was directly inspired by the oppression and authoritarian closed-mindedness that he felt
Kronecker represented, and worse, had wielded in a flagrant and damaging way against
those he opposed.
Thus at the very beginning of his career, and even before he had begun to develop
any of his more provocative ideas about transfinite set theory, Cantor had experienced his
first bitter tastes of Kronecker's opposition to his work. Doubtless Cantor knew that he
could expect more trouble in the future.
It was also in 1883 that Cantor first tried vigorously to establish the Continuum
Hypothesis in the version that the set of real numbers was the next largest after the
denumerable set of natural numbers. Cantor's unsuccessful efforts, however, to prove the
Continuum Hypothesis caused him considerable stress and anxiety. Early in 1884 he
thought he had found a proof, but a few days later he reversed himself completely and
thought he could actually disprove the hypothesis. Finally he realized that he had made
no progress at all, as he reported in letters to Mittag-Leffler. All the while he had to
endure mounting opposition and threats from Kronecker, who said he was preparing an
article that would show that “the results of modern function theory and set theory are of
no real significance."18
Soon thereafter, in May of 1884, Cantor suffered the first of his serious nervous
breakdowns. Although frustration over his lack of progress on the Continuum Hypothesis
or stress from Kronecker's attack may have helped to trigger the breakdown, it now
seems clear that such events had little to do with its underlying cause. The illness took
over with startling speed and lasted for somewhat more than a month. At the time, only
the hyperactive phase of manic-depression was recognized as a symptom; when Cantor
“recovered” at the end of June 1884, and entered the depressive phase, he complained
that he lacked the energy and interest to return to rigorous mathematical thinking. He was
content to take care of trifling administrative matters at the university, but felt capable of
little more.
Although Cantor eventually returned to mathematics, he also became increasingly
absorbed in other interests. He undertook a study of English history and literature and
became engrossed in a scholarly diversion that was taken with remarkable seriousness by
many people at the time, namely the supposition that Francis Bacon was the true author
of Shakespeare's plays. Cantor also tried his hand without success at teaching philosophy
instead of mathematics, and he began to correspond with several theologians who had
taken an interest in the philosophical implications of his theories about the infinite. This
correspondence was of special significance to Cantor because he was convinced that the
transfinite numbers had come to him as a message from God. But more of the
significance of this, as already promised, in a moment.
There is still one last element of Cantor's technical development of transfinite set
theory that needs to be mentioned as part of his continuous efforts to mount a convincing
and satisfactory mathematical defense of his ideas -- namely the nature and status of the
transfinite cardinal numbers.
The evolution of Cantor's thinking about the transfinite cardinals is curious,
because, although the alephs are probably the best-known legacy of Cantor's creation,
they were the last part of his theory to be given either rigorous definition or a special
symbol. Indeed, it is difficult in the clarity of hindsight to reconstruct the obscurity within
which Cantor must have been groping, and his work up to now has been discussed here
largely as if he had already recognized that the power of an infinite set could be
understood as a cardinal number. In fact, beginning in the early 1880's, Cantor first
introduced notation for his infinite (actually transfinite) sequence of derived sets Pv,
extending them well beyond the limitation he had earlier set himself to sets of the first
species. At this time he only spoke of the indexes as “infinite symbols” with no reference
to them in any way as numbers.20
By the time he wrote the Grundlagen in 1883, the transfinite ordinal numbers had
finally achieved independent status as numbers, and were given the familiar omega
notation. However, there was no mention whatsoever of transfinite cardinal numbers,
although Cantor clearly understood that it is the power of a set that establishes its
equivalence (or lack thereof) with any other set. Nevertheless, he carefully avoided any
suggestion that the power of an infinite set could be interpreted as a number.
Soon, however, he began to equate the two concepts, and by September of 1883
did so in a lecture to mathematicians at a meeting in Freiburg.21 Even so, no symbol was
yet provided for distinguishing one transfinite cardinal number from another. Since he
had already adopted the symbol w to designate the least transfinite ordinal number. When
Cantor finally introduced a symbol for the first transfinite cardinal number, it was
borrowed from the symbols already in service for the transfinite ordinals. By 1886, in
correspondence, Cantor had begun to represent the first transfinite cardinal as w; the next
largest he denoted W. This notation was not very flexible, and within months Cantor
realized he needed a more general notation capable of representing the entire ascending
hierarchy of transfinite cardinals. Temporarily, he used fraktur “o”s -- obviously a
derivative from his omegas, to represent his sequence of cardinal numbers.
For a time Cantor actually used superscripted stars, bars and his fractur “o"s
interchangeably for transfinite cardinals without feeling any need to decide upon one or
the other as preferable. But in 1893 the Italian mathematician Giulio Vivanti was
preparing a general account of set theory, and Cantor realized it was time to adopt a
standard notation. Only then did he choose the alephs for the transfinite cardinals because
he thought the familiar Greek and Roman alphabets were already too widely employed in
mathematics for other purposes. His new numbers deserved something distinct and
unique. Thus he chose the Hebrew letter aleph -- which was readily available in the type
fonts of German printers. The choice was particularly clever, as Cantor was pleased to
admit, because the Hebrew aleph was also a symbol for the number one. Since the
transfinite cardinal numbers were themselves infinite unities, the aleph could be taken to
represent a new beginning for mathematics. Cantor designated the cardinal number of the
first number class aleph1 in 1893, but by 1895 changed his mind to aleph0, the number he
had previously called w, the cardinal number of the second number class was designated
aleph1.22
Cantor made his last major contributions to set theory in 1895 and 1897. He had
already used his famous method of diagonalization in 1891 to show that the cardinal
number of any set is always smaller than the cardinal number of the set of all its
subsets.23 A few years later he presented a corollary to this result, that the cardinal
number of the continuum is equal to 2aleph0, and he hoped this result would soon lead to a
solution of the continuum hypothesis -- which could now be expressed simply as 2aleph0 =
aleph1.
The arguments in Cantor's proof about the cardinal number of the power set of
subsets, however, led to far different conclusions. The most important of these was
reached by Bertrand Russell in 1903. Russell showed that a paradox can be derived in set
theory by considering all sets that do not include themselves as members. Russell's
paradox suggested there was something fundamentally wrong with Cantor's definition of
a set, and the consequences of this realization immediately became an important problem
m 20th-century mathematics.24
Even before Bertrand Russell, however, Cantor had already come upon his own
version of the paradoxes of set theory in the form of contradictions he associated with the
idea of a largest ordinal or cardinal number. This was all explained in letters first to
Hilbert in 1897, and then to Dedekind in 1899. In the draft of his letter to Dedekind of
August 3, 1899, for example, amid the many additions and crossed-out material, next to
the A in the left-hand margin, Cantor wrote “The system W of all numbers is an
inconsistent ‘absolut unendliche Vielheit’” -- an inconsistent absolutely infinite
aggregate.25
But it is possible, as I want to suggest now in conclusion, that Cantor may well
have been aware of the paradoxes of set theory much earlier, perhaps as early as the
1880's, when his difficulties with Kronecker were weighing on his mind and he was just
beginning to experience his first serious technical problems with set theory.
For example, as early as his Grundlagen of 1883, Cantor referred to collections
that were too large, he said, to be comprehended as well defined, completed, unified
entities. Unfortunately, he wrote obscurely, with references to absolute sets in explicitly
theological terms, explaining that “the true infinite or Absolute, which is in God, permits
no determination.”26
In a footnote accompanying
the Grundlagen, he went further and
explained that “the absolute infinite
succession of numbers [Zahlenfolge]
seems to me therefore to be an
appropriate symbol of the
absolute.”27 Was this a hint that he
already understood that the
collection of all transfinite ordinal
numbers was inconsistent, and
therefore not to be regarded as a set?
Later, Cantor said that was exactly
his meaning – a veiled sign, even
then, that he was aware of the
paradoxical results that followed
from trying to determine what
transfinite ordinal number should
correspond to the well-ordered set of
all transfinite ordinal numbers.
By the mid-1890s Cantor
could no longer be so vague about
absolute entities, and was forced to
be much more explicit about the
paradoxes resulting from
consideration of the sets of all
transfinite ordinal or cardinal
numbers. The solution Cantor then devised for dealing with such mathematical
paradoxes was simply to bar them from set theory. Anything that was too large to be
comprehended as a well defined, unified, consistent set was declared inconsistent. These
were “absolute” collections, and lay beyond the possibility of mathematical
determination. This, in essence, is what Cantor communicated first to Hilbert in 1897,
and somewhat later to Dedekind in his letters of 1899.28
Whatever the extent of Cantor's awareness of the paradoxes may have been in the
early 1880's, he was certainly sensitive to Kronecker's growing and increasingly vocal
opposition. Above all, it is clear that explicitly philosophical concerns expressed in his
Grundlagen were strategically crucial in Cantor's opinion for a comprehensive defense of
his new theory. Not only was this unusual at the time, but it still is. When Mittag-Leffler
asked Cantor's permission to publish French translations of Cantor's papers on set theory
for his newly founded journal Acta Mathematica, he persuaded Cantor to omit all of the
philosophical portions of the Grundlagen as unnecessary (and possibly repugnant in
Mittag-Leffler's view) to mathematicians who might find the theory of interest but the
philosophy unacceptable.29
The philosophical arguments, however, were essential to Cantor, if not to Mittag-
Leffler. They were essential because they were part of the elaborate defense he had begun
to construct to subvert opposition from any quarter, but especially from Kronecker. The
ploy was to advance a justification based upon the freedom of mathematics to admit any
self-consistent theory. Applications might eventually determine which mathematical
theories were useful, but for mathematicians, Cantor insisted that the only real question
was consistency. This of course was just the interpretation he needed to challenge an
established mathematician like Kronecker. Cantor clearly felt obliged, early in his career,
to plead as best he could for a fair hearing of his work. So long as it was self-consistent, it
should be taken as mathematically legitimate, and the constructivist, finitist criticisms of
Kronecker might be disregarded by most mathematicians for whom consistency alone
should be the viable touchstone.
Cantor put his philosophy about the freedom of mathematics into action early in
the 1890's, when his career had reached the point where he could do more than simply
write about it. During the 1880's he had already begun to lay the strategic foundations for
an independent union of mathematicians in Germany. The specific goal of such a union,
as he often made clear in his correspondence, was to provide an open forum, especially
for young mathematicians. The union (as Cantor envisaged it) would guarantee that
anyone could expect free and open discussion of mathematical results without prejudicial
censure from members of the older establishment whose conservatism might easily ruin
the career of an aspiring mathematician. Above all, this was needed in cases where the
ideas in question were at all new, revolutionary or controversial.
Cantor labored intensively for the creation of the Deutsche Mathematiker-
Vereinigung. Eventually agreement was reached and the Union of German
Mathematicians held its first meeting in conjunction with the annual meeting of the
Gesellschaft Deutscher Naturforscher und Aerzte, which met at Halle in 1891. Cantor
was elected the Union's first President, and at its inaugural meeting he presented his now
famous proof that the real numbers are non-denumerable using his method of
diagonalization.30
The German Union was not the end of Cantor's vision. He also recognized the
need to promote international forums as well, and began lobbying shortly after formation
of the DMV for regular international congresses. These were eventually organized
through the cooperative efforts of many mathematicians, and not directly, it should be
added, as a result of Cantor's exclusive efforts by any means. The first of these was held
at Zurich in 1897, the second at Paris in 1900.
Promoting new avenues for discussion of mathematics was one way Cantor
reacted to opposition of the sort his own research had provoked. Despite criticisms,
especially from Kronecker, Cantor persevered, even in the face of his own repeated
failure to resolve some of the most basic questions about set theory (notably his
Continuum Hypothesis), and even though he began to suffer increasingly serious cycles
of manic-depression. Ironically, like his conflicts with Kronecker, Cantor's manicdepression
may also have served a useful purpose. In his own mind it was closely linked
to the infallible support set theory drew from his strongly-held religious convictions.
Letters (and the testimony of colleagues who knew him) reveal that Cantor believed he
was chosen by God to bring the truths of set theory to a wider audience. He also regarded
the successive waves of manic-depression that began to plague him in the 1880's -- peaks
of intense activity followed by increasingly prolonged intervals of introspection -- as
divinely inspired. Long periods of isolation in hospital provided opportunities for
uninterrupted reflection during which Cantor envisioned visits from a muse whose voice
reassured him of the absolute truth of set theory, whatever others might say about it.
In promoting set theory among mathematicians, philosophers and theologians (he
even wrote to Pope Leo XIII at one point on the subject of the infinite), Cantor was
convinced he would succeed in securing the recognition that transfinite set theory
deserved.31 By stressing self-consistency and the intrinsic freedom of mathematics, he
also advanced an essential element of any intellectual inquiry. The mind must be free to
pursue the truth wherever it might lead. Inspiration should be encouraged, not
confounded by arbitrary prejudice, and for Cantor this meant a tolerance for theories
judged upon standards of consistency and utility.
THE IMAGES OF SET THEORY
In closing, there is yet another important connection between Cantor's mental
illness and his mathematics worth considering. Certain documents suggest that in
addition to enforcing periodic intervals of contemplation and withdraw from daily affairs,
Cantor's periods of depression were not wholly unproductive, and in fact he was often
able to pursue his mathematical ideas in the solitude of the hospital or quietly at home.
The illness may, in fact, have supported his belief that the transfinite numbers had been
communicated to him from God. In fact, as he noted in the third motto to his last
publication, the Beitrage of 1895:
The time will come when these things which are now hidden from you will be
brought into the light.32
This is a familiar passage from the Bible, first Corinthians, and reflects Cantor's
belief that he was an intermediary serving as the means of revelation. It also may have
served to reflect Cantor's faith that despite any prevailing resistance to his work, it would
one day enjoy recognition and praise from mathematicians everywhere.
It is easy, of course,
to misinterpret the religious
element in Cantor's
thinking, as popularizers
often do. This was certainly
the case in an article that
appeared not long ago in
the French magazine La
Recherche, which supplied
the following caricatures to
illustrate an expository
article about Cantor, his
religious convictions,
psychological illness and
transfinite set theory.33 The
first drawing depicts Cantor
in ecstasy, as it were,
receiving the divine
message. In the second
illustration, the figure with
the gun of course is meant
to be Kronecker -- with
God helping Cantor to
maintain his balance -- all
of which rests precariously
on a transfinite aleph.
But there is a very
serious side to all of this,
and it deserves to be emphasized. For example, following a long period of hospitalization
in 1908, Cantor wrote to a friend in Gottingen, the British mathematician Grace
Chisholm Young. As he described it, his manic depression took on a strikingly creative
quality:
A peculiar fate, which thank goodness has in no way broken me, but in fact has
made me stronger inwardly, happier and more expectantly joyful than I have been
in a couple of years, has kept me far from home -- I can also say far from the
world... In my lengthy isolation neither mathematics nor in particular the theory
of transfinite numbers has slept or lain fallow in me; the first publication in years
which I shall have to make in this area is designated for the “Proceedings of the
London Mathematical Society.”34
Elsewhere, Cantor actually described his conviction about the truth of his theory
explicitly in quasi-religious terms:
My theory stands as firm as a rock; every arrow directed against it will return
quickly to its archer. How do I know this? Because I have studied it from all sides
for many years; because I have examined it from all sides for many years; because
I have examined all objections that have ever been made against the infinite
numbers, and above all because I have followed its roots, so to speak, to the first
infallible cause of all created things.35
Later generations might dismiss the philosophy, look askance at his abundant
references to St. Thomas or to the Church Fathers, overlook the metaphysical
pronouncements and miss entirely the deeply religious roots of Cantor's later faith in the
absolute truth of his theory.
But all these commitments contributed to Cantor's resolve not to abandon the
transfinite numbers. Opposition seems to have strengthened his determination. His
forbearance, as much as anything else he might have contributed, ensured that set theory
would survive the early years of doubt and denunciation to flourish eventually as a
vigorous, revolutionary force in 20th-century mathematics.
ENDNOTES
1. Much of the information presented here may be found in Joseph W. Dauben, Georg
Cantor. His Mathematics and Philosophy of the Infinite. Cambridge, Mass.: Harvard
University Press, 1979; reprinted Princeton: Princeton University Press, 1990.
Additional details depend on archival material drawn from archives in Gottingen and
Berlin, including the Deutsche Akademie der Wissenschaften (Berlin), the Deutsches
Zentralarchiv in Merseburg, and the important holdings at the Institute Mittag-Leffler
in Djursholm, Sweden.
2. Henri Poincare, “L' Avenir des mathematiques,” in Atti del IV Congresso
Internazionale dei Matematici. Rome. 1908. Rome: Accademia dei Lincei, 1909, pp.
167-182, esp. p. 182; Leopold Kronecker as quoted in A. Schoenflies, “Die Krisis in
Cantor's mathematischem Schaffen,” Acta Mathematica. 50 (1927), pp. 1-23, esp. p. 2.
3. K. Ponitz, “Shakespeare und die Psychiatrie,” Therapie der Gegenwart. 12 (1964), pp.
1463-1478, esp. p. 1464; also quoted in Walter Purkert and Hans Joachim Dgauds,
Georg Cantor. 1845-1918. Basel: Birkhauser Verlag, 1987, p, 79.
4. Among these, see Schoenflies 1927, although the most exaggerated though possibly
best-known is that by E.T. Bell, Men of Mathematics. New York: Simon and Schuster,
1937, Chapter 29, pp. 555-579. For more balanced accounts, see Ivor Grattan-
Guinness, “Towards a Biography of Georg Cantor,” Annals of Science, 27 (1971), pp.
345-391; and “Cantors Krankheit” in Purkert and Dgauds 1987, pp. 79-92.
5. See Dauben 1979/1990, pp. 284-291.
6. See the chapter, “Paradise Lost?” in Bell 1937, esp. pp. 560-561. Details of the close
relationship between father and son are provided in H. Meschkowski, Probelme des
Unendlichen: Werk un Leben Georg Cantors. Braunschweig: Vieweg, 1967, pp. 1-9.
See also Dauben 1979/1990, pp. 272-280.
A famous (and lengthy) letter Cantor's father sent his son on the occasion of his
Confirmation, dated “Pfingsten, 1960,” is reproduced in A. Fraenkel, “Georg Cantor,”
lahresbericht der Deutschen Mathematiker-Vereinigung. 39 (1930), pp. 189-266. The
Whitsuntide letter appears on pp. 191-192. This biography also appears separately as
Georg Cantor. Leipzig: B.. Teubner, 1930, and is reprinted in an abridged version in
Georg Cantor, Gesammelte Abhandluni!en mathematischen und ohilosoohischen
Inhalts. ed. E. Zermelo, Berlin: Springer, 1930, pp. 452-483; reprinted Hildesheim:
Olms, 1966; Berlin: Springer, 1980, 1990. The Whitsuntide letter is given in part in H.
Meschkowski 1967, p. 3, and in full in H. Meschkowski and W. Nilson, eds., Georg
Cantor. Briefe. Berlin: Springer, 1990, pp. 18-21; an English translation appears in
Dauben 1979/1990, pp. 274-276.
7. G. Cantor, “Uber die Ausdehnung eines Satzes aus der Theorie der trigonometrischen
Reihen,” Mathematische Annalen. 5 (1872), pp. 123-132; in G. Cantor, Gesammelte
Abhandlungen mathematischen und ohilosophischen Inhalts. ed. E. Zermelo, Berlin: J.
Springer, 1932, pp. 92-102; reprinted Hildesheim: Olms, 1966; Berlin: Springer, 1980,
1990.
8. Richard Dedekind, Stetigkeit und irrationale Zahlen, Braunschweig: Vieweg, 1872, pp.
1~2; in R. Dedekind, Gesarnrnelte mathematische Werke, eds. R. Fricke, E. Noether
and O. Ore, Braunschweig: Vieweg, 1930-1932.
9. G. Cantor, “On a Property of the Collection of All Real Algebraic Numbers,” Journal
fur die reine und angewandte Mathematik, 77 (1874), pp. 258-262; in Cantor 1932, pp.
115-118.
10. Briefwechsel Cantor-Dedekind. eds. E. Noether and J. Cavailles, Paris: Hermann, p.
13.
11. Purkert and Ilgauds 1987, p. 46.
12. See Cantor's letter to Dedekind of December 25, 1873, in Briefwechsel Cantor-
Dedekind, pp.16-17.
13. See Dauben 1979/1990, pp. 66-70.
14. Kronecker made this legendary remark during a lecture he gave at a meeting of the
Berliner Naturforscher Versammlung in 1886. See H. Weber, “Leopold Kronecker,”
Mathematische Annalen, 43 (1893), pp. 1-25, esp. p. 15; “Leopold Kronecker,”
Jahresbericht der Deutschen Mathematiker Vereinigung. 2 (1893), pp. 5-23, esp. p. 19;
A. Kneser, “Leopold Kronecker,” Jahresbericht der Deutschen Mathematiker
Vereinigung. 33 (1925), pp. 210-228, esp. p. 221; and J. Pierpont, “Mathematical
Rigor, Past and Present,” Bulletin of the American Mathematical Societv. 34 (1928),
pp. 23-53, esp. p. 39.
15. Heine to Schwarz, May 26, 1870, in Dauben 1979/1990, pp. 66-67; the letter is
transcribed in full, pp. 307-308.
16. See A. Fraenke11930, pp. 189-266, in Cantor 1932, pp. 458-460; Meschkowski 1967,
p. 40; Dauben 1979/1990, pp. 69-70.
17. Cantor, Grundlagen einer allegemeinen Mannigfaltigkeitslehre. Ein mathematischohilosophischer
Versuch in der Lehre des Unendlichen. Leipzig: B. O. Teubner. In
Cantor 1932, pp. 165-208, esp. p. 182.
18. Quoted in a letter from Cantor to Mittag-Leffler, January 26, 1884, in Schoenflies
1927, p. 5. For Cantor's letters to Mittag-Leffler in which he claimed first to have
proved the Continuum Hypothesis, then to have disproved it, and finally that he was
unable to establish either conclusion, see those he wrote between August 26 and
November 14, 1884, all transcribed in Schoenflies 1927, pp. 16-18. See also
Meschkowski 1991, p. 170.
19. See Cantor's letter to Mittag-Leffler dated June 21, 1884, in Schoenflies 1927, p. 9.
Cantor's breakdown in the summer of 1884 is also discussed in Dauben 1979/1990, pp.
280-282. See as well Grattan-Guinness 1971, pp. 355-358 and 368-369.
20. Cantor, “Ueber unendliche, lineare Punktmannigfaltigkeiten,” Part 4, Mathematische
Annalen, 21 (1883), pp. 51-58; in Cantor (1932), pp. 157-164, esp. p. 160.
21. Cantor described his lecture at the Freiburg meeting of the section for mathematics of
the Oesellschaft Deutscher Naturforscher und Aerzte in a letter to Wilhelm Wundt of
October 5, 1883, transcribed in Meschkowski 1991, pp. 136-140.
22. Cantor explained his choice of the alephs to denote the transfinite cardinal numbers in
a letter to Felix Klein of April 30, 1895. The original letter is in the Klein Nachlass,
Universitatsbibliothek, Gottingen, and may also be read in a draft version in Cantor's
letter-book for 1890-1895, pp. 142-143, also kept in the archives of the
Niedersachsische Staats- und Universitatsbibliothek, Gottingen. See also Dauben
1979/1990, pp. 179-183; Meschkowski 1991, pp. 354-355.
23. G. Cantor, “Uber eine elementare Frage der Mannigfaltigkeits-lehre,” Jahresbericht
der Deutschen Mathematiker-Vereinigung,1 (1891), pp. 75-78; in Cantor (1932), pp.
278-280.
24. Russell explained the significance of his paradox in a famous letter to Gottlob Frege,
reprinted in J. van Heijenoort, From Frege to Godel. A Source Book in Mathematical
Logic, Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1967, pp. 124-25; Frege's reaction
is detailed in Appendix II to G. Frege, Grundgesetze der Arithmetik. begriffsschriftlich
abgeleitet. II, Jena: Verlag Hermann Pohle; reprinted Hildesheim: Olms, 1962, pp.
127-143. For Russell's own views of the significance of the paradoxes of set theory, see
B. Russell, Principles of Mathematics. Cambridge, England: Cambridge University
Press, 1903; and “On Some Difficulties in the Theory of Transfinite Numbers and
Order Types,” Proceedings of the London Mathematical Society. 4 (1907), pp. 29-53.
25. The letter is transcribed in Cantor 1932, p. 445; in Meschkowski 1991, p. 408.
28. Cantor's letters to Hilbert have recently been published in Purkert and llgauds 1987,
pp. 224-227; the letters to Dedekind were first published by Zermelo in Cantor 1932,
pp. 443-450. For discussion of the Cantor-Dedekind correspondence, including
problems with Zermelo's editing of the letters, see lvor Grattan-Guinness, “The
Rediscovery of the Cantor-Dedekind Correspondence,” Journal fur die reine und
angewandte Mathematik. 76 (1974), pp. 104-139, and Dauben 1979/1990, pp. 351-352.
See as well Meschkowski 1991, pp. 405-412.
29. See Mittag-Leffler's letter to Cantor of March 11, 1883. The letter is part of the
Nachlass Mittag-Leffler kept at the lnstitut Mittag-Leffler in Djursholm, Sweden. See
Dauben 1979/1990, p.96.
30. Dauben 1979/1990, p. 165.
31. Dauben 1979/1990, pp. 146-148.
32. See G. Cantor, “Beitrage zur Begrundung der transfiniten Mengen-lehre,” Part I,
Mathematische Annalen. 46 (1895), pp. 481-412, esp. p. 481; and Cantor 1932, p. 282.
33. Pierre Thuillier, “Dieu, Cantor et l'Infini,” La Recherche, (December, 1977), pp.
1110-1116.
34. Cantor to Grace Chisholm Young, June 20, 1908, transcribed in H. Meschkowski,
“Zwei unveroffentlichte Briefe Georg Cantors,” Der Mathematikunterricht, 4 (1971),
pp. 30-34; and Meschkowski 1991, pp. 453-454. For an English translation, see
Dauben 1979/1990, p. 290.
35. Cantor to Heman, June 21, 1988, from a draft version in Cantor's letter-book for
1884-1888, pp. 179, in the archives of the Niedersachsische Staats- und
Universitatsbibliothek, Gottingen. See also Dauben 1979/1990, p. 298.
Sur Nicolas de Cues, billet d'Henri Cesbron Lavau
Notes prises au séminaire d’Henri Cesbron Lavau du mercredi 26 novembre 2006
La topologie de la "docte ignorance" de Nicolas de Cuse
L’évocation topologique du texte de Nicolas de Cues de 1440 a de quoi nous surprendre et en même temps de paraître familier au lecteur lacanien.
Au point de se demander pourquoi la topologie de Nicolas de Cues l’amène à la théologie alors que celle de Lacan questionne le sujet ?
La différence peut se lire de ce que nous savons maintenant qu’il existe des surfaces topologiques fermées qui n’ont cependant ni intérieur ni extérieur, topologie plus féconde que celle de Freud qui était d’enveloppement.
En ouvrant son texte, Nicolas de Cues évoque le désir :
« toutes choses ont en elles le désir d’exister de meilleure manière ».
Puis il pose la question du rapport entre savoir et ignorance, rapport qui fait appel au nombre (raison pour laquelle le cusien produit d’autres textes, ceux-là purement mathématiques, notamment sur la quadrature du cercle).
Nicolas de Cues nous dit qu’ « il nous faut connaître notre ignorance et là nous atteindrons la docte ignorance. » Au terme, nous saurons que nous sommes ignorants.
Nous pourrions faire une démonstration mathématique de ce que Nicolas de Cues développe dans sa dialectique. Il pose que le nombre N étant l’infini, il est le maximum, il est unique, il est tout, et que ce nombre N qui est le plus grand est aussi le plus petit.
(Nous pensons là à Freud : « altus » qui veut dire à la fois haut et profond.)
Mais l’infini qui intéresse Nicolas de Cues n’est pas l’infini mathématique : celui-ci est défini par le fait qu’il n’existe pas de nombre plus petit (car ceci l’inscrit encore dans une dualité). Bien au contraire, l’infini qui parcourt ce texte de théologie comprend tout aussi bien le maximum et le minimum car « ce qui est minimum, c’est ce qui est petit au maximum. »
L’infini de Nicolas de Cues , c’est l’infini du croyant, un UN en soi, qui n’est pas l’opposé du fini, mais qui le contient.
C’est à dire qu’il s’agit d’un plein et non d’un trou.
Nous trouvons là, une différence fondamentale entre Nicolas de Cues et Lacan.
Alors que Nicolas de Cues traite de l’infini de la droite dans une identité avec le divin, Lacan, grâce à une topologie plus récente, celle du cross-cap, structure l’articulation du sujet.
Le topologique, billet par Pierre Coerchon
LE TOPOLOGIQUE
Pierre Coerchon
Le 24 novembre 2007, nous avions la chance d’assister au séminaire de topologie d’Henri CESBRON LAVAU et de Marc DARMON. Monsieur CESBRON LAVAU partait de la définition de la topologie à partir des écritures dans la théorie des ensembles, précisant à quelles conditions un ensemble pouvait être considéré comme topologique. M’est alors revenu à l’esprit la remarque du samedi précédent, prononcée par Charles MELMAN aux journées sur le symbole, remarque distinctive simple mais qui m’avait frappé par sa pertinence. En effet, il précisait alors comment le symbolique se distingue du symbole par un abord grammatical repérant que le premier est un adjectif et que le second est un substantif. Il ajoutait comment l’allusif adjectif nous gardait bien d’accéder à la substance de la chose. Le symbole isolé, qui ne se référerait pas au symbolique, se trouverait alors, comme il le rappelait dans son argument serré, ravalé au rang du signe dans un rapport sexuel dorénavant possible mais là directement avec dieu. Comme nous étions, au cous du séminaire, en train de nous interroger sur le moment de dénouement et de bascule dans la psychose de Cantor, cette remarque sur la structure grammaticale de l’adjectif m’a semblé pouvoir s’appliquer aux écritures topologiques. En effet, en définissant un ensemble comme structuralement topologique, c’est bien via l’allusion de l’adjectif qu’ont lieu d’être les conjugaisons des écritures, leurs possibles ou leurs impossibles. Écritures mathématiques certes, mais surtout langage encore. Ce que l’adjectif topologique autorise de décidable en interdisant, le substantif topos même, du lieu même, de la loge (le réel, la tombe) même, lève l’interdit d’accès à l’au-delà mais au prix de l’indécidable, de la psychose avec des ensembles s’appliquant les uns aux autres mais selon les propriétés du signes et non plus du signifiant. Au delà de la jouissance de petites lettres sur une feuille de papier, ce passage au substantif déconnecté de l’adjectif semble pouvoir avoir quelques effets cliniques sur l’énonciation et la subjectivité de celui qui s’aventure à ce genre d’expériences.
PS : les chinois en seraient-ils préservés ?
La tentation «psychologisante» (sur Cantor), par Jerôme Delangue
La tentation « psychologisante ». (Sur Cantor).
A la lecture des quelques textes sur la psychose de Cantor m’est apparue une forme de distorsion entre deux grandes tendances « interprétatives ».
La première que je voudrais aborder ne se retrouve sans doute pas sous une forme aussi caricaturale dans les écrits qui en ont inspiré l’idée générale que celle qui sera esquissée par la suite. « Caricaturale » dans le sens d’ exclusive d’autres remarques qui procèderaient d’une autre tendance.
Cette première tendance semble vouloir retrouver les causes de la psychose dans les relations sociales et familiales de Cantor, à la lumière de certains présupposés qu’on peut qualifier de doctrinaux : il serait en effet question de comprendre ce qui a déclenché la maladie et éventuellement d’en mesurer les effets sur la théorie mathématique.
« Comprendre » : est-ce que cela ne se réduit pas, parfois, à « diagnostiquer » ?
Or nous ne sommes jamais tout à fait à l’abri d’une dérive possible, lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui peut expliquer l’apparition de symptômes aussi frappants, et par la même aussi fascinants, que ceux dont Cantor souffrit…- Qu’on imagine en effet le grand mathématicien chanter à tue tête durant des heures, ou offrant aux psychiatres les excréments qu’il avait sculptés de ses mains- Symptômes qui prennent un relief particulier au regard des remarquables développement que nous lui devons dans le champ mathématique, et qui ne sont pas moins fascinants, puisqu’il fut le premier à pousser, au delà de simples remarques étonnées ou inquiètes, la réflexion sur les nombres infinis (ou transfinis), pour en proposer une arithmétique cohérente qui évoquait à Hilbert l’image d’un paradis.
« Comprendre » : quelqu’un dont on s’étonnait qu’il ne voulût pas qu’on le comprît avait ainsi traduit ce verbe : « prendre pour un con ».
Peut être en effet qu’au lieu de comprendre il serait parfois préférable d’essayer de se laisser instruire ?
On ne manquerait pas, pourtant, de trouver des arguments pour soutenir, par exemple, l’image d’un Cantor dominé, et peut être écrasé, par un père qu’il lui faut alors honorer et même craindre, et à l’emprise duquel il faut échapper pour pouvoir respirer :
- Il y a cette lettre, que Cantor gardait peut être constamment sur lui, dans laquelle le père lui enjoignait de devenir une sorte de héros de la science.
- Ces témoignages biographiques qui font état d’une grande proximité entre le père et le fils.
- Cet intérêt délirant pour Shakespeare que le père admirait et que Cantor tenta d’identifier à Bacon.
- Ce choix pour une carrière mathématique, rare domaine dans lequel le père confessait son ignorance.
Dans le même ordre d’idées, on pourrait aussi ramener ce curieux symptôme – Lorsque Cantor se mettait à chanter à tue tête durant des heures - à un hommage au nom du père, pourquoi pas à un désir de s’inscrire ou se réinscrire dans une lignée, à une forme de reconnaissance qui serait un appel à une reconnaissance en retour… Hypothèse qu’on soutiendrait en soulignant cet autre symptôme : Cantor s’était inventé des ancêtres anglais, lui qui ne portait pourtant pas les sujets de sa majesté en haute estime… Il s’acharnait également à retrouver le père historique de Jésus, après s’être pourtant longuement battu pour que l’Eglise catholique reconnaisse la compatibilité de ses théories mathématiques avec les dogmes, lui qui était pourtant issu d’une famille protestante.
Cependant, la proximité d’avec le père peut tout aussi bien s’interpréter comme la soumission de l’esclave au maître, que comme un désir de le combler, de lui fournir ce qui lui manque, ou plus simplement parce qu’on partage avec lui quelque centre d’intérêt, et cela même dans l’épreuve du peu de poids et, pourquoi pas, d’une carence à l’endroit de l’exercice de la fonction qui lui revient. Elle peut tout aussi bien signifier la reconnaissance pour celui à qui l’on doit sa liberté.
En deux mots : on peut supposer une chose comme son contraire ! Il n’y a pas de limite aux jeux associatifs auxquels se prêtent les significations et on voit bien que tous ces extraits biographiques où règnent l’ambiguïté et la contradiction se prêtent aisément à toutes les reconstructions possibles.
Qu’importe même que les faits ne collent pas très bien aux hypothèses : souhaite t’on par exemple que la découverte des paradoxes en fichent un coup à la superbe du père, alors que Cantor lui même ne paraissait pas en être affecté ? Il suffit d’invoquer la « forclusion » de ceux ci, forclusion que trahirait justement un retour inattendu dans le réel sous la forme de la torturante question de la continuité entre À0 et À1.
Et ça tombe bien : Cohen démontre l’indécidabilité de l’hypothèse du continu … en 1963 !
Quel génie dans l’anticipation ! Cantor se fiche des paradoxes, mais est obsédé par une question indécidable… et, miracle ! la solution qui sera donnée par la suite aux paradoxes débouchera sur la découverte des théorèmes d’incomplétude qui affirment l’existence de problèmes indécidables, parmi lesquels l’hypothèse du continu sur laquelle Cantor s’épuisait vainement ! On finirait par croire que le monde est bien fait.
Pourquoi faire cette hypothèse d’une forclusion des paradoxes (forclusion derrière laquelle on reconnaîtrait celle de l’inconsistance de l’Autre) alors que Cantor ne se montrait nullement gêné par ceux ci : d’une part parce que Dieu n’est pas un ensemble (un « genre » disait il), il est l’Absolu, au delà de toute spéculation humaine, et d’autre part parce qu’il réglait simplement la question en distinguant « ensembles consistants » et « ensembles inconsistants ».
S’il nous dit tout cela, pourquoi ne pas le croire ?
Fonder l’interprétation sur la reconstruction historique du lien qui unit le symptôme à l’événement passé pour en restituer la signification (chanter® chanteur/Cantor » hommage au nom du père) s’expose donc au reproche d’infalsifiabilité formulé par Karl Popper, et repose sur ce fait dont jouent les héros du « Pendule de Foucault » de U. Eco : entre deux termes d’objets dont la signification est aussi éloignée qu’on voudra, on peut toujours créer une chaîne associative de moins de cinq mots… et lorsqu’elle est faite, les « preuves » de la pertinence de cette association pleuvent comme des cordes.
On pourrait alors essayer d’emprunter une autre voie et, plutôt que d’appliquer de l’extérieur des théories convenues à un « pauvre » Cantor qui ne peut plus répondre, tenter de le suivre dans certains des développements qu’il nous a offerts pour éventuellement approcher par nous mêmes, recueillir quelques miettes de l’expérience particulière qui fut la sienne, quitte à en reprendre ensuite l’expression dans quelques uns des termes que Lacan nous a légués de son expérience à lui.
L’œuvre de Cantor est immense, mais je crois qu’un petit aperçu de sa théorie des nombres ordinaux peut suffire à nous donner ne serait ce qu’une vague idée de ce qui a pu se jouer pour lui.
Les ordinaux sont des nombres construits à partir d’ensembles dont l’ordre des éléments importe, contrairement aux nombres cardinaux. En grammaire les adjectifs ordinaux sont : « premier, deuxième, troisième, etc… ».
Le premier principe d’engendrement de ces nombres permet l’adjonction d’une unité au dernier nombre construit.
La difficulté est donc d’abord de « trouver » le premier ensemble qui puisse justifier la définition du premier nombre, tout en évitant de se référer au monde physique.
Cette difficulté est vite levée : l’ensemble vide a ce remarquable avantage de ne rien exiger du monde physique pour sa construction. Frege, par exemple, l’associait à tout concept contradictoire.
On pourra alors définir le zéro comme la propriété de cet ensemble :
Æ Û 0
Comme tout ensemble peut être considéré à son tour comme élément d’un autre ensemble, l’ensemble vide peut alors être pris comme l’élément qui nous permet de construire le 1 :
{Æ}Û 1
On constate que 0Î1
En construisant un nouvel ensemble qui a pour élément les deux précédents ensembles, on obtient :
{Æ ;{Æ}} Û 2
Puis :
{Ø,{Ø},{Ø,{Ø}}} Û 3
Et ainsi de suite…
Par ce procédé nous obtenons les nombres de catégorie I.
Le deuxième principe d’engendrement autorise à considérer la suite des entiers naturels comme une totalité achevée pour poser l’existence du premier nombre de catégorie II qui est aussi le premier transfinis : w
w a la particularité d’être plus grand que tout nombre de catégorie I et, de plus, de ne pas avoir de prédécesseur immédiat.
" x / (x Î N), (w > x) : Quel que soit l’entier naturel x, w est strictement plus grand.
" x / (x Î N) Ù (x x) Ù (y < w) : Quel que soit l’entier x plus petit que w, il existe un y plus grand que x et plus petit que w.
Par application des deux principes, on construit les ordinaux suivants :
w + 1
w + 2
w + 3
.
.
w + w = 2w
2w + 1
2w + 2
.
.
3w
.
.
w.w = w2
.
2w2
.
w3
.
.
ww
On peut ensuite ajouter les puissances de puissances un nombre w de fois … puis w + 1 fois… etc… etc…
Ce qui est troublant dans certains aspects de la théorie cantorienne, c’est la façon dont elle rompt avec l’intuition et, une fois posés les principes de la construction des nombres ordinaux, poursuit d’elle même sa progression, suivant une logique inhérente à la lettre, indépendamment du sujet qui n’est plus là que pour tenir le stylo : Cantor se disait lui-même n’être que le scribe de Dieu (il témoignait aussi parfois auprès de son ami Dedekind de son incrédulité face à ses propres découvertes. Devant sa démonstration de l’existence d’une bijection entre les points d’un segment de droite et ceux d’un plan il aurait écrit à son collègue : « Je le vois mais je ne le crois pas »).
Si la psychose de Cantor a quelque chose à voir avec l’Autre, encore faut il préciser lequel. Je ne crois pas que Cantor ait été « écrasé » par le poids de l’Autre, si cet Autre est l’ Autre « plein », celui qui garanti le sens, voire celui qu’habite une volonté ou un désir. Au contraire, Cantor fait fi de l’interdit posé par Aristote qui pèse sur l’infini actuel et rappelé avec force par Kronecker. « l’essence des mathématiques, c’est la liberté » objecte t’il à ses détracteurs. De cet Autre dont procède le sens parce qu’il abrite le signifié premier, Cantor s’est libéré.
En revanche, ce qu’il rencontre dans ce mouvement c’est l’Autre du symbolique, l’Autre qui ne se soutient d’aucune intuition et qui, une fois que les règles de combinaison des lettres ont été posées, se développe de façon autonome et même contre tout désir du sujet qui tient la plume. Il s’agit alors d’un réel, en tant que le réel est ce qui résiste, fait barrage à l’intrusion du sujet.
Peut être donc que Cantor, après s’être affranchi de cet Autre qui tient le manche s’est heurté à cet Autre qu’est le réel du symbolique, un réel qui ne veut pas de lui, un réel dont il est expulsé.
Je dois reconnaître qu’il est pour moi ici tentant de supposer que lorsque Cantor pétrissait ses excréments pour les offrir à ses médecins, il dupliquait dans la réalité ce à quoi le fait de s’en remettre ainsi sans entrave à l’Autre du symbolique l’avait livré, expulsé comme sujet, à n’être plus qu’un déchet, une merde. Ce serait peut être plus vraisemblable que de s’en tenir à l’affirmation d’une régression vers un mystérieux et historique « stade anal » . Toutefois je craindrais aussi de m’exposer au reproche que je formule de me laisser séduire par les commodités qu’offre la plasticité du langage et la facilité avec laquelle il autorise les associations.
De la même manière, que dire de ce curieux effet du nom de famille lors de certains épisodes critiques ? On peut relever une corrélation entre d’une part le fait que Cantor se soit trouvé exclu du symbolique, dans la mesure où la lettre a poursuivi sa route indépendamment de tout ancrage dans le signifié, et une manifestation étrange du symbolique au travers du surgissement d’un signifiant sans signifié, puisqu’il s’agit du nom du père, qui se traduit par une sorte d’identification à ce qui est, mais par ailleurs, le signifié du signifiant homophone. Dans un cas, le signifiant exclut le sujet, dans le second il le pétrifie.
Le signifiant pur du nom du père produit ici un effet de sens, dans la mesure où il détermine les « gesticulations » de Cantor, effet de sens qui me semble analogue à celui que produit une autre ordre de signifiants sans signifié : la musique, en tant qu’elle commande elle aussi l’agitation de ceux qui se livrent à son pouvoir… mais il n’y a pas là de rapport avec le fait que Cantor chante : on doit supposer que l’effet aurait été différent s’il ne s’était appelé ainsi ; c’est peut être éventuellement pour moi qu’il y a un lien entre le désir qui me lie aux théories cantoriennes et celui dont la musique est pour moi l’objet.
Pour finir, si cette corrélation - entre l’exclusion du sujet par le signifiant d’un côté et la pétrification de l’autre - est possible, je serai bien en peine d’en dire plus.
Les versants masculin et féminin de la limite, par Henri Cesbron Lavau
Versants masculin et féminin de la limite
Conférence d’Henri Cesbron-Lavau
Cette question de limite est la notion fondamentale sur laquelle Lacan va s’appuyer pour poser un certain nombre de questions, question du rapport homme-femme, mais aussi qu’on va retrouver dans un certain nombre de structures, et on pourrait articuler des éléments aussi bien du côté de l’hystérique que du côté de l’obsessionnel, qui ont chacun leur abord de la limite. Pour nous limiter, ce que je propose, c’est que nous allons nous appuyer essentiellement sur la première leçon du séminaire Encore.
Encore, donc, ce séminaire 20, de 72 – 73, qui est un séminaire dans lequel Lacan développe les formules de la sexuation, et dont la première leçon est extrêmement riche. Avant de l’aborder, ce n’est peut-être pas d’une lecture récente pour un certain nombre d’entre vous, je voudrais pointer quelques éléments de transcription, comme ça, quand vous reviendrez au texte, vous pourrez lire un texte qui soit correct.
Alors, j’ai travaillé d’une part à partir de l’édition du Seuil, qui est l’édition dite officielle, d’un texte qui est interne à l’ALI, et également en écoutant la leçon. Alors, dans ce qu’on entend, deux points – il faudra que vous corrigiez, si vous voulez vous conformer à ce qu’on entend. – le lien, c’est : http://ubu.com . Il y a deux leçons du séminaire Encore, dont la première, et puis un certain nombre d’enregistrements.
Alors c’est assez intéressant, quand même, pour évaluer ce que vaut une transcription, de repérer… Donc ça commence par une petite introduction, un prologue, qui n’est pas en rapport direct avec le séminaire, de trois paragraphes. La première phrase, c’est :
Il m’est arrivé de ne pas publier l’Ethique de la psychanalyse, en ce temps-là, c’était une forme, chez moi, de la politesse.
Dans l’édition du Seuil, il y a écrit : …c’était chez moi une forme de la politesse. Vous allez me dire, ce n’est pas fondamental, mais enfin, ce n’est pas ce qu’il a dit : une forme, chez moi, de la politesse.
Il y a aussi les phrases, les passages qui sont un peu sautés, un petit peu plus loin, puisque dans ce prologue, Lacan interroge : pourquoi son séminaire, hein !? Et il dit :
Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement était de l’ordre du « je n’en veux rien savoir ». C’est sans doute ce qui avec le temps, fait qu’encore je suis là, et que vous aussi vous êtes là, je m’en étonne toujours encore. Ce qui depuis quelques temps me favorise, c’est qu’il y a aussi chez vous, dans la grande masse de ceux qui sont là, un « je n’en veux rien savoir ».
C’est ce qu’il y a dans l’édition du Seuil.
Et Lacan dit : un même, virgule, en apparence un même « je n’en veux rien savoir ».
Bon, ça permet de mieux comprendre ce qui est après : Seulement tout est là : est-ce bien le même ?
Alors plus important, à mon avis : Lacan dit :
Je ne peux être ici qu’en position d’analysant de mon « je n’en veux rien savoir. D’ici que vous atteigniez le même, il y aura une paye.
Et la phrase suivante dans l’édition du Seuil est celle-ci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement quand le vôtre « je n’en veux rien savoir » vous apparaît suffisant, que vous pouvez, si vous êtes de mes analysants, vous détacher normalement de votre analyse.
C’est ce qui est dans l’édition du Seuil. Ce qu’a dit Lacan, c’est ceci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement que, quand le votre vous apparaît suffisant, vous pouvez, si vous êtes de mes analysants, vous pouvez, normalement, vous détacher de votre analyse.
Alors j’insiste, ce qui est dans le Seuil, c’est : vous pouvez vous détacher normalement de votre analyse,
Et ce que Lacan a dit, c’est : vous pouvez, normalement, vous détacher de votre analyse.
C’est quand même pas du tout pareil. Comme s’il y avait une norme… Bon. Voilà quelques petits points, mais ça, c’est pour dire, quand on lit… et alors il y a une faute, aussi qui a été corrigée dans la version de l’ALI, qui est un peu plus loin, page 14 :
Rien de plus compact qu’une faille, s’il est bien clair que l’intersection de tout ce qui s’y ferme étant admise comme existante sur un nombre infini d’ensembles, il en résulte que l’intersection implique ce nombre fini.
Dans le Seuil, il y a écrit « ce nombre infini », ce qui ne veut rien dire.
Alors il y en a une autre, et ça, la faute existe aussi dans le texte – il faudra qu’on le signale – de l’ALI, mais elle est plutôt amusante, puisque Lacan rappelle qu’un juriste s’est inquiété du fait que Lacan venait à la faculté de Droit, donner son cours. Vous savez c’est une époque où il avait été …, il ne donnait plus [son séminaire ] à l’Ecole Normale Supérieure, et il le donnait à la Fac de Droit, près du Panthéon, Paris I, et alors là, à propos de ce juriste, après avoir rappelé l’existence des codes , du code civil, du code pénal et de bien d’autres, et que le langage se tient là, dit Lacan, c’est à part, et que l’être parlant, ce qu’on appelle les hommes, il a affaire à ça, tel que ça s’est constitué au cours des âges, la phrase est la suivante :
Alors commencez par vous supposer au lit, bien sûr il faut qu’à son endroit je m’en excuse – je m’en excuse auprès du juriste –
En fait, ce n’est pas ça qu’a dit, Lacan, c’est :
à commencer par le supposer au lit, bien sûr il faut qu’à son endroit je m’en excuse .
C’est le juriste que est au lit, il n’est pas dans un lit de justice, mais dans un lit de plein emploi, comme dit Lacan. Mais c’est étonnant comment il y a une résistance … d’abord il l’a dit pas très fort, c’est : à le supposer au lit, il faut qu’à son endroit je m’en excuse… Bon, ceci étant, ces petites corrections étant faites, ce que je nous propose, c’est d’articuler les principaux passages de cette séance, qui est extrêmement riche, et qui introduit, aborde un certain nombre de notions importantes.
La question qui est posée, c’est la question de la jouissance, et de ce qui, son statut, en quelque sorte, alors puisqu’il est à la Fac de Droit, il parle de l’usufruit, qui en un seul mot, résume l’emploi de l’outil et de la jouissance qu’on en a, la jouissance est un terme juridique, aussi, à savoir la différence qu’il y a de l’outil … qu’il y a de l’utile à la jouissance. Alors est-ce que dans le Seuil on a bien outil, vous le retrouvez, c’est dans la page 10, au milieu …
Alors je m’attendais à ce que ça ne soit pas dans l’édition du Seuil, à savoir :
la différence qu’il y a de l’utile à la jouissance,
ce n’est pas exactement ce que dit Lacan. Là, c’est dans l’édition de l’ALI à savoir :
la différence qu’il y a de l’outil, virgule, qu’il y a de l’utile à la jouissance,
donc il joue là sur outil et utile, et d’ailleurs il va reprendre un petit peu plus loin la question de l’utile et de l’outil.
Alors l’outil, hein c’est quelque chose qui est survalorisé, nous dit Lacan : le respect prodigieux que grâce au langage, l’être parlant a pour le moyen. C’est un peu ce qui ferait qu’on pourrait surévaluer les mathématiques comme outil, pour comprendre Lacan par exemple. C'est-à-dire que le langage pourrait nous amener à surévaluer l’outil.
Dans le séminaire Le moment de conclure, Lacan termine en disant que le langage est un mauvais outil. C’est quelque chose … et alors quand Lacan vous dit quelque chose comme ça, c’est qu’il y a anguille sous roche, généralement. C'est-à-dire que c’est tellement un mauvais outil qu’en fait, ça n’est pas un outil - c’est quelque chose qui est dit dans certains courants de linguistique, peut-être Jakobson - puisque c’est le langage même qui nous permet … qui nous fait exister comme sujet. Ce n’est pas un outil. Et d’en faire un outil … puisque ce langage, à partir du moment où on le considérerait comme un outil, eh bien, on parlerait depuis une position qui serait d’être dans un métalangage, une explication par le langage du langage. Et comme le dit Lacan, il n’y a pas de métalangage. On y reste, on y est dedans, ou on ex-siste au langage.
Donc l’outil survalorisé par le langage qui, du fait qu’il est lui-même un mauvais outil, nous amène à avoir des difficultés à articuler la question de la jouissance et la question de l’amour. L’amour fait signe, et il est toujours réciproque, dit Lacan… mais pas la jouissance. La jouissance ne fait pas signe, ou alors, c’est dans des structures perverses. La jouissance du corps de l’Autre, qui est, dit Lacan, ni nécessaire ni suffisante.
Ce qui distingue, je dirais, le chemin de la jouissance par rapport à celui de l’amour, c’est que l’amour veut faire Un – tout à l’heure, ou a parlé du un du comptage et du un signifiant – là il y a le Un, écrit avec un U majuscule, qui fonde Un comme une entité, une consistance.
Eh bien, ce Un avec un U majuscule, n’est pas celui du mathématicien, n’est pas celui du signifiant, et c’est pourquoi, pour être au plus près du signifiant, et de l’analyse, Lacan est allé chercher chez Frege qui n’utilise pas le Un en tant qu’entité avec un U majuscule. Pour l’analyse, pour nous, eh bien, ça se passe du côté du signifiant, du côté des objets, et ….
Y compris avec la question de l’amour dont il nous donne un exemple avec la perruche de Picasso, en nous disant que la perruche de Picasso, elle était amoureuse de Picasso, puisqu’elle lui mordillait le vêtement et que c’est l’essentiel d’un homme, d’ailleurs, c’est son accoutrement, et qu’un homme, c’est des habits en promenade, bien sûr, ce pro ça promet la ménade, dit Lacan, c'est-à-dire qu’on est quitte. Donc la perruche s’identifiait à Picasso habillé.
L’impuissance de l’amour, quoi qu’il soit réciproque, tient à cette ignorance d’être l’amour, d’être le désir d’être Un. Et à ce propos, il nous parle des ravages que cela peut produire.
La jouissance du corps de l’Autre, c’est en principe moins ravageant. Pourquoi ? Parce que ça n’est pas pris dans cette question du sens. C’est quelque chose qui se présente là, ni nécessaire ni suffisant, et qui n’est pas arrêté par le sens. C'est-à-dire si à propos de la jouissance on introduisait la question du sens, eh bien c’est ce que Lacan se met à écrire à ce moment-là : J’ouis-sens. Mais cette j’ouis-sens, elle est sans sens. Elle a cette propriété d’être phallique. D’être phallique, c'est-à-dire que ce dont l’homme jouit, ça n’est pas du corps de la femme, du corps de l’Autre, mais c’est de son sexe, et c’est ce qui fait qu’il se trouve, dans sa jouissance, je dirais même au cœur de sa jouissance, il se trouve castré de ce fait, puisque son sexe en quelque sort l’arrête, c’est la limite.
Alors sur le versant féminin, eh bien le sexe, nous dit Lacan, n’y prend de place qu’en réponse à la jouissance du corps. Il y a donc là un mouvement d’une côté homme – d’Achille, appelons-le – et un mouvement du côté femme – mettez là l’animal que vous voulez – je ne pense pas à la tortue. Eh bien qu’il n’y ait pas de rapport, c’est quelque chose qui déjà s’entend, du fait que la jouissance est phallique, que l’homme jouisse de son sexe, et la femme de son corps.
Mais ce n’est pas une affaire d’organe. C’est quelque chose qui se situe pour l’humain, parce qu’il parle, dans le fait même qu’il parle. Et c’est ça qui est, je dirais, au cœur de cette articulation que Lacan nous fait de la jouissance. Il nous dit :
c’est dans cet espace, espace de la jouissance…
c'est-à-dire que la jouissance est inscrite dans un espace un espace topologique
c’est dans cet espace, espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné et de fermé.
Je dirais, qu’à écrire cela comme ça, il est dans la plus pure tradition de la topologie mathématique qui est d’écrire, et non pas de représenter un imaginaire de la jouissance.
Donc dans cet espace, prendre quelque chose de borné et de fermé, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie : si nous guide ce que dans quelque chose que vous verrez paraître en pointe de mon discours de l’année dernière, je crois démontrer la stricte équivalence de topologie et de structure.
Alors ce quelque chose que vous verrez paraître c’est quasi-certainement le texte de l’Etourdit. Parce que Lacan nous parle là en novembre, le 25 novembre 72, l’Etourdit, il l’a écrit pendant l’été 72, et c’est paru dans Scilicet en mars 73. Et ça commence par ces quelques phrases :
Je pars de miettes, certes pas philosophiques, puisque c’est de mon séminaire de cette année à Paris I, qu’elles font relief.
Alors des miettes certes pas philosophiques, ça rejoint tout à fait une question très intéressante que quelqu’un m’a posée tout à l’heure, sur le un, justement, le un de l’identification de la philosophie, qui est un un, pour ce que je peux en entendre, qui est articulé sur l’essence, l’identité comme fait d’essence. Or les miettes, ici, eh bien ce sont les signifiants. Et c’est quelque chose qu’on va retrouver, d’ailleurs, dans toute cette leçon, c’est que Lacan va tirer les choses du côté de ces miettes, du côté du signifiant, de manières à ne pas rester dans une approche qui serait de consistance.
Donc l’amour du côté du Un avec un U majuscule, c'est-à-dire du côté d’une consistance, et puis la jouissance ni nécessaire ni suffisante, qui vient là dans une béance, et dans un non-rapport. Pour articuler cette béance, Lacan avance le terme de compacité.
Alors pour aller vite, les points que nous avons vus entre 0 et 1 sur la droite des réels, eh bien ces points qui sont en nombre infini, qui sont aussi rapprochés les uns de autres que possible et qui donc vont constituer chacun des limites confèrent à cette droite la propriété d’être compacte. Alors c’est un peu paradoxal de dire : rien de plus compact qu’une faille.
V.H : Pardon, la définition dit que c’est l’infini des ouverts.
HCL : L’infinité des points ! ce n’est pas … la définition, on aura l’occasion d’y revenir. Mais retenons simplement comme effet de cette compacité que en tout point, il y a un point qui fait limite, pour la série des points qui sont autour.
Mais en réalité, enfin en réalité … ça dépend ce que veut dire ce terme réalité ici, on pourra voir que cette droite de l’infini, cette droite entre 0 et 1, elle est remplie de trous. Non seulement il y a une infinité de points, mais en fait, il y a des trous, partout !
V.H. C'est-à-dire on peut supposer un trou entre deux points ?
HCL Entre deux points il y a toujours des trous, absolument.
Xxx Mais c’est infini aussi, ce trou ?
HCL : Et c’est infini, absolument. On montrera même, puisqu’il y a des nombres qu’on dit rationnels, c'est-à-dire rapports de deux entiers, et des nombres qu’on dit irrationnels, qui ne sont pas le rapport de deux entiers, par exemple, divisez-le par 2 pour qu’il soit entre 0 et 1, donc on montre qu’entre deux rationnels, il y a toujours un irrationnel, et entre deux irrationnels, il y a toujours un rationnel.
V.H. Henri, ce que tu dis là, est-ce que ça rend compte de cette petite phrase qui pour moi est énigmatique, page 13, à propos du paradoxe de Zénon, Lacan dit à propos d’Achille et de la tortue : C’est de là que se définit un nombre quel qu’il soit, s’il est réel. Un nombre a une limite, et c’est dans cette mesure qu’il est infini.
HCL : Oui, c’est comme ça que … Je me suis demandé d’ailleurs s’il avait dit un nombre a une limite, ou un nombre est une limite. Faudrait qu’on réécoute à cet endroit là, je crois qu’il dit un nombre a une limite, mais j’aurais préféré, du point de vue mathématique, qu’il ait dit un nombre est une limite parce que voilà, c’est une des constructions possible des nombres de les construire par des limites.
V.H. Lorsqu’il dit nombre s’il est réel, est-ce qu’il désigne ici les nombres entre 0 et 1, à ton avis ?
HCL : Oui. Réel est à prendre ici au sens large, c'est-à-dire incluant bien sûr les rationnels. Tous les nombres réels. Si tu veux, en un mot, on montre que – on aura l’occasion d’y revenir – c’est que si je prends ici une séquence de nombres qui sont rationnels, les rapports 3/5, 5/8, etc., hein bon, des nombres qui sont rationnels, ils vont s’approcher toujours avec cette idée de ½ puis ½, puis ½, hein, de plus en plus d’un point et que ce point vers lequel ils vont se rapprocher qui est une limite, eh bien cette limite, elle n’est pas forcément rationnelle, elle n’est pas forcément le rapport de deux entiers. Si par exemple je mets ici le terme ou 0,7 …quelque chose, eh bien je pourrai m’en approcher autant que je veux par des rationnels, je ne pourrai jamais atteindre ce nombre là. Il n’est pas rationnel.
V.H. D’accord, Alors ce nombre là, est-ce qu’il est un des trous dont tu parlais tout à l’heure ?
HCL On pourrait l’espérer, mais non ! parce que entre deux irrationnels …
V.H. est un irrationnel
HCL C’est un irrationnel, eh bien il y a forcément un rationnel … ça veut dire qu’il y a de l’espace entre les deux. Donc les trous qu’il y a entre les points de la droite sont là, en infinité. Alors c’est un objet très spécial, très particulier. Et pourtant présent toujours. Ce qui fait qu’entre 0 et 1 on a toute une série de points, aussi loin qu’on aille il y a des trous, et que ces trous, même si je les remplis, il y aura toujours … J’ai un nombre ici, un nombre là, donc il y a un trou entre les deux, eh bien j’en mets un ici au milieu, je me retrouve avec la même disposition : j’ai un trou, j’en mets un entre les deux, un autre trou, j’en mets un entre les deux, … ce n’est jamais rempli, en quelque sorte.
V.H. Henri, est-ce qu’il y aurait un rapport entre ce que tu dis là : « entre deux irrationnels il y a toujours un rationnel », et ce que tu as dit tout à l’heure sur les ouverts et les fermés ? Est-ce que c’est superposable : entre deux ouverts il y a toujours un fermé ou est-ce que c’est un rapprochement hâtif , Est-ce que c’est en rapport ?
HCL : Non, parce qu’on utilise les ouverts pour établir ceci. Il n’y a pas d’équivalent. Il faut qu’on introduise une notion de classement des ouverts, et à ce moment là, il y aura un trou qui sera entre les deux, mais un trou qui est irréductible, on appelle ça d’ailleurs d’un nom qui nous intéresse, ça s’appelle une coupure. C’est Dedekind qui a construit les nombres réels par les coupures justement. Les coupures dans les irrationnels.
V.H. Le classement des ouverts ?
HCL Oui, le classement des ouverts. Les ouverts d’une topologie des rationnels sur la droite. Mais on aura l’occasion de développer ça.
Ce qu’on peut en retenir là, c’est que cette compacité même, eh bien la faille est au cœur de cette compacité … et que l’impossibilité du rapport sexuel comme tel, c’est que la jouissance en tant que sexuelle, elle est phallique. C'est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre, au grand Autre, comme tel. En d’autres termes, chacun est dans son erre. Y compris à propos du mythe de Don Juan, dont Lacan nous dit que c’est un mythe essentiellement féminin.
Xxx : Question sur le bas de la page 14 à propos du complément de la compacité.
HCL : Alors ce n’est pas le complément que sens mathématique. C’est ce qui s’en suit. Cette compacité et ce qui s’en suit c’est ce qui est bien connu sous le nom de théorème de Borel-Lebesgue, qui est que sur un espace fermé, fini, si ce segment est recouvert par une infinité d’ouverts, donc des ouverts, on l’a vu tout à l’heure, j’en ai une infinité, ils sont là, ils peuvent très bien se chevaucher, si je puis dire, c'est-à-dire avoir quelque chose ici, là, de là, ici, et, une infinité, puisqu’on a une infinité de points de départ, une infinité de points d’arrivée, à condition que tout le segment soit couvert, c’est à dire que quelque soit le point, il y ait au moins un ouvert auquel il appartienne. Je prends un point ici, il est dans cet ouvert là, je prends un point ici, il est dans cet ouvert-ci, et aussi dans celui là.
Donc tout point d’ici est dans un ouvert. Le théorème de Borel-Lebesgue nous dit que cette infinité d’ouverts … de cette infinité d’ouverts, on peut extraire un nombre fini d’ouverts qui recouvrent tout le segment. On peut toujours en extraire un nombre fini.
Qu’est-ce qui est à entendre ici ? C’est un peu la même chose que l’articulation de la faille et du compact. Le compact, ça irait vers quelque chose qui serait plutôt fini, c’est d’ailleurs bien déterminé , le nombre d’éléments qu’il contient, qui vient borner le sens, puis la faille, cette ouverture, c’est le bord jamais atteint.
Il me semble que dans cette leçon, ce que Lacan interroge, c’est la question de l’infini, en tant qu’objet de structure pour une femme. Qu’est-ce que l’infini pour une femme ? c'est-à-dire que l’infini borne. C’est une borne.
XXX : C’est étrange…
HCL : Oui, c’est étrange, D’ailleurs il utilise l’étrange, l’être ange, puisque j’avais donné comme titre le versant masculin et le versant féminin de la limite, eh bien l’infini peut être articulé comme ce qui borne, ce qui fait limite du côté féminin. C'est-à-dire que le tout, qui est ce qui est appelé du côté féminin, ce qui est appelé d’une façon structurale, c'est-à-dire au point de mettre de côté, de considérer comme non-valable, non-vrai, ce qui viendrait du Réel parce que justement, ça n’est pas tout. Ca n’est pas tout !
Eh bien le tout, paradoxalement, ça peut s’entendre comme une limite, un des bords de la structure du côté féminin. Je dirais même ce qui vient inéluctablement y creuser une faille. Parce que le tout est d’avoir cette insistance structurale, du tout, c’est pas de tout repos, hein, c’est plutôt fatigant. Mais c’est comme ça.
Alors , vous allez me dire, et du côté masculin ? Eh bien suivons la topologie. Du côté masculin, c’est le vide. C’est le vide !
Du côté féminin, l’ouvert, l’ouvert qui n’est jamais tout, qui est manqué, et du côté masculin, le fermé, mais si bien fermé, hein, que lorsqu’il s’agit d’un masculin normal, c'est-à-dire obsessionnel, eh bien il va avoir toute une approche de cette bordure, et le moteur – et c’est ça qui est étonnant dans le parcours d’une cure – le moteur de cette avancée, eh bien, c’est le vide ! En fait, il n’y a rien. Y a rien, mais il y a quelque chose qui avance de façon très régulière, très mathématique, très organisée, puisqu’il s’agit de la même manière que du côté du tout, de refuser qu’il y ait du manque, et de refuser tout simplement la position de sujet, de sujet barré. Alors d’un côté, on va le barrer, on va, disons, ne pas accepter sa barre, en mettant en place … en le délogeant chaque fois qu’il s’y présente par cette catégorie du tout, et de l’autre côté, on ne va jamais l’accepter, parce que le vrai, c’est ce qui serait en fait le vide.
Alors ce qui fait difficulté, là, aussi bien le tout que le vide, c’est précisément d’en faire une substance, une consistance. Tant que l’on reste dans ce … cette consistance, eh bien je dirais, on n’est pas lacanien. Dans l’Etourdit – c’est la page 34, dans Scilicet – Lacan nous dit :
Ma topologie n’est pas d’une substance à poser au-delà du Réel, ce dont une pratique se motive. Elle n’est pas théorie. Elle n’est pas théorie, mais elle doit rendre compte de ce que, coupures du discours - au pluriel - il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Donc la topologie doit rendre compte de ce que coupures du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Je pense que vous êtes tous sensibles à la construction de cette phrase. C’est une phrase difficile à comprendre. Parce qu’elle apparaît sans sujet. On ne sait pas où est le sujet.
La topologie doit rendre compte de ce que coupure du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure du discours qu’il accueille d’origine. C'est-à-dire que tel que je peux le lire, le discours de l’analyse est en mesure de produire des coupures qui modifient la structure même de ce discours.
V.H. : Est-ce qu’on pourrait pas …[ Passage peu audible] page 15 quand il dit : cette exigence de l’Un, c’est de l’Autre qu’elle sort. Et c’est là qu’il dit: c’est l’exigence de l’infinitude. N’y a-t-il pas là une coupure du discours si c’est vrai que dans le discours philosophique, et dans notre langage implicite en quelque sorte, on confondrait l’Un et l’être. Et là, il a une façon de trancher, de séparer l’Un de l’être, en disant que l’exigence de l’Un qui nous vient de l’Autre, et l’exigence de l’être rattachée à l’infinitude. Voilà un exemple de coupure du discours qui modifie complètement l’espace dans lequel on est.
HCL : Je voudrais bien comprendre. Non, non, mais, si, si, je pense que … tu peux redire parce que je pensais rebondir là-dessus.
V.H. : Pour le dire autrement, quand tu disais tout à l’heure que le tout, du côté féminin, peut faire faille, je ne sais pas comment tu l’as montré mais est-ce que ça n’est pas justement du fait que cette exigence du tout, c'est-à-dire du Un, telle qu’elle se présente chez une femme, cette exigence du tout, en réalité, vient de l’Autre, ne vient pas d’elle, c’est à dire que cette exigence du tout, elle est liée à son rapport au langage, à son rapport au phallus, elle se présente comme une exigence totalitaire qui dépend d’elle même, qui s’impose à elle. Dans la clinique, c’est ça qu’on voit.
C’est comme ça que je comprendrais ton affirmation : le tout peut faire faille en ce sens que cette exigence du tout chez une femme, elle ne vient pas d’elle, elle vient de l’Autre.
HCL : Tout à fait !
V.H. : C'est-à-dire que cette faille, en fait, vient de son rapport au phallus.
Je pense aussi, pour nuancer ce que tu dis, ce que dit Henri peut aussi être rapporté au discours de l’hystérique, c'est-à-dire que le discours de l’hystérique, en tant qu’elle s’adresse au maître, pour qu’il rende compte, elle veut que le maître rende compte de cette dimension de l’être… je n’ai pas la citation exacte de Lacan, c’est dans radiophonie je crois,… Chose que le maître ne peut pas, et je crois que dans l’articulation des quatre discours, cette adresse au maître est un des moteurs de ce qui fait tourner les quatre éléments des quatre discours. Je ne peux pas en dire plus, mais on voit comment l’hystérique s’adresse au maître, elle est dans la revendication adressée au père… elle est dans une adresse à un père imaginaire qui serait ce tout, ce qui la met en difficulté pour reconnaître quoi que ce soit de la difficulté d’un homme dans son rapport à lui à la structure, hein puisqu’il est dans cette quête de ce tout qui me semble très bien explicitée dans ce que dit Henri. Qu’est ce qui suscite ce rapport d’une femme au tout ? Est-ce son rapport au langage, ou est-ce que c’est son rapport, le rapport à celui auquel elle s’adresse ? C’est la difficulté à cerner ce qu’il en est du grand Autre : est-ce que c’est le langage en soi, ou est-ce que c’est celui auquel on s’adresse ? On est déjà dans la topologie.
HCL : Dans l’Etourdit, il note ceci, en disant :
l’Univers n’est pas ailleurs que dans la cause du désir – C’est page 30 – l’universel non plus. C’est de là que procède l’exclusion du Réel, de ce Réel qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ceci du fait qu’un animal a stabitat. Stabitat qu’est le langage que d’labiter, – l’avantage c’est que c’est écrit, donc ce n’est pas une transcription, l’étourdit, c’est du texte écrit – que d’labiter, c’est aussi bien ce qui pour son corps fait organe.
Et donc, pour terminer, justement, cette question qu’on a abordée, c’est la question d’être, qui est centrale, eh bien dans la suite de ce qu’il a articulé dans ce séminaire, Lacan termine justement sur la question de l’être, en disant que être, eh bien ça n’est jamais que couper, c'est-à-dire que c’est le fait de se refuser au prédicat, de dire « l’homme est », par exemple, sans dire quoi. Que l’indication par là nous est donnée de ce qui de l’être, est étroitement relié précisément à cette section du prédicat c'est-à-dire que la question de l’être est tout de suite renvoyée à la question de la castration, et tirée du côté de l’avoir. L’avoir, cette propriété, quelle qu’elle soit. Rien, en somme ne peut être dit sinon par ces détours en impasse, par ces démonstrations d’impossibilité logique, où aucun prédicat ne suffit. Et que ce qui est de l’être d’un être qui se proposerait comme absolu, n’est jamais que la fracture, la cassure, l’interruption, de la formule être sexué, en tant que l’être sexué est intéressé dans la jouissance.
Donc je crois que dans cette leçon, ce que j’essayais de donner à lire, c’est un travail qui est fait pour nous départir de ce que … du versant de la consistance, du versant de l’être, pour nous faire travailler dans ce qui nous interroge en permanence, qui est le langage, par le jeu des signifiants, qui produit ces catégories, comme le tout ou le vide, et que ça n’est pas en en faisant des consistances qu’on va avancer dans l’analyse, mais beaucoup plus en les prenant comme des signifiants, et, ces signifiants en les prenant pour leur valeur opératoire dans la structure
Voilà
Voyage sans frontières vers l’infini, entretien avec Jean-Pierre Luminet
Voyage sans frontières vers l’infini
Jean-Pierre Luminet
De l’infini… Mystères et limites de l’Univers (Dunod, 2005) de Jean-Pierre Luminet et Marc Lachièze-Rey, du CNRS, nous invite aux confins de la recherche que la cosmologie, les mathématiques et la physique entretiennent avec la métaphysique. Un ouvrage qui réussit l’exploit de rendre le mystère de l’infini accessible.
Votre ouvrage explore les trois énigmes de l’infini : celles du nombre, de l’espace et du temps. Parler de l’infini au singulier a-t-il un sens ?
En fait, non. Quand on parle de l’infini, il faut déjà distinguer l’infiniment grand et l’infiniment petit qui posent des problèmes d’ordres différents. Dès l’origine de la pensée sur l’infini, cette distinction était faite. D’un côté, Archimède (287-212) établit un système de numération qui permet d’atteindre non pas l’infini mais des nombres extraordinairement grands. De l’autre, Zénon (Ve siècle avant notre ère) pose le problème de la divisibilité à l’infini de l’espace, du temps, et finalement de la matière et tend donc vers les nombres infiniment petits. C’est pourquoi nous avons, dans le livre, clairement opéré cette distinction, tout en essayant de faire la synthèse entre l’infini du nombre – c’est-à-dire l’infini mathématique, l’infini de l’espace et du temps qui ont plutôt à voir avec la cosmologie –, et l’infini de la matière. Ce dernier infini est, d’une certaine façon, impliqué par celui de l’espace et du temps à travers la liaison matière-espace-temps qui se trouve dans la théorie de la relativité et les théories quantiques. Il y donc bel et bien plusieurs infinis.
Quelles sont les origines de la pensée sur l’infini ?
Les origines de l’infini remontent à la pensée grecque. Zénon énonce ses fameux paradoxes à propos de la course entre Achille et la tortue. Bien que courant dix fois plus vite que la tortue, si Achille lui concède 10 mètres d’avance, celle-ci parcourra toujours un dixième de plus que la distance franchie par Achille et ce, jusqu’à l’infini. Même exemple avec la flèche tirée vers une cible : avant de l’atteindre, il lui faut parcourir la moitié du chemin, puis ayant atteint cette moitié, il lui faut encore parcourir la moitié de la moitié, etc.
Ces apparents paradoxes ou sophismes, ne pouvaient pas être résolus à l’époque car les mathématiques ne permettaient pas de comprendre qu’une somme infinie puisse tendre vers un nombre fini. C’est là l’explication mathématique naturelle des paradoxes de Zénon qui ne soulèvent plus aujourd’hui aucune contradiction. Mais les mathématiques d’alors posaient de sérieux problèmes d’ordre philosophique et métaphysique notamment sur la divisibilité du mouvement et du temps.
La véritable origine de la pensée sur l’infini remonte à deux grands philosophes, Aristote (384-322) et Démocrite (460-370), qui ont chacun fondé une école de pensée avec des visions radicalement distinctes. Aristote a produit un célèbre commentaire des paradoxes de Zénon tout en développant ses propres idées : il a abouti à une distinction philosophique essentielle entre ce qu’il appelle l’infini actuel et l’infini potentiel. Le premier existerait réellement dans la nature, le second ne serait qu’une création de l’esprit humain, éventuellement nécessaire pour résoudre certains problèmes physiques ou mathématiques. Aristote prend nettement partie pour ce type d’infini et dénie toute pertinence à l’infini actuel. À l’inverse, Démocrite et les autres fondateurs de l’école des Atomistes mettent directement l’infini dans leur physique et dans leur cosmologie. Ils élaborent un système général du monde constitué d’un espace infini et peuplé d’un nombre infini de ce qu’ils appellent des atomes, sans oublier un vide infini lui aussi. L’histoire va plutôt retenir la conception d’Aristote : celle-ci va s’imposer pendant des siècles jusqu’à ce que l’on redécouvre, à partir du XVIe puis du XVIIIe siècle, la pensée très profonde des atomistes.
Très tôt, les théoriciens distinguent donc un infini actuel d’un infini potentiel. Cette distinction a-t-elle perduré ?
Oui, elle a perduré. Si la vision d’Aristote s’est longtemps imposée, certains savants et notamment des mathématiciens en soulignaient les incohérences apparentes et tentaient de reformuler la possibilité d’un infini actuel. Mais le sujet était délicat : les mathématiques n’étaient pas claires et il était théologiquement dangereux de parler d’un infini actuel qui a longtemps été « réservé » à Dieu. Giordano Bruno, pour avoir soutenu l’infinité du monde, a d’ailleurs été immolé en 1600, à Rome. Mais à la fin du XIXe siècle, les grands travaux de Bolzano et de Cantor ont remis sur le devant de la scène l’actualité de l’infini dans les mathématiques, c’est-à-dire la nécessité absolue de l’utilisation actuelle de l’infini dans leurs démonstrations. À partir de là, deux perceptions majeures s’affrontent. La première est celle des physiciens qui veulent éliminer l’infini de leurs théories car, pour eux, l’infini ne peut se réaliser dans la nature. La seconde est celle des mathématiciens qui, avec Georg Cantor (1845-1918), considèrent que l’infini actuel existe en mathématiques.
Mais l’infini actuel n’existerait-il qu’en mathématiques ?
Une première remarque s’impose. Distinguer comme nous le faisons un infini mathématique et un infini dans la nature pose un problème fondamental : les mathématiques, n’est-ce pas aussi la nature ? Cette contradiction n’est toujours pas résolue.
Seconde remarque : il faut noter qu’au sein même des mathématiques, le statut actuel ou potentiel de l’infini n’est pas clair. Certaines écoles réfléchissent d’ailleurs sur la philosophie des mathématiques, sur le sens profond de cette démarche : est-ce une sorte de langage universel ou une création de l’esprit humain ? On pourrait croire qu’avec les travaux fondamentaux de Cantor ou de Gödel, par exemple, l’infini actuel en mathématiques est accepté par tous, mais il n’en est rien. Il y a encore des écoles – rappelons-nous les Intuitionnistes au début du XXe siècle – qui dénient toute actualité à l’infini. La très grande majorité des physiciens conteste aussi toute réalité à l’infini actuel. Il n’existerait qu’en mathématiques. Toutefois, une branche particulière de la physique qui est la cosmologie et dans laquelle les deux auteurs de cet ouvrage travaillent, lui accorde une existence.
La cosmologie a un statut épistémologique un peu particulier. C’est, je pense, le seul domaine de la physique où il y a, dans les modèles actuels, la possibilité d’un espace infini, d’un temps éternel. Éternel dans le futur – et pas dans le passé, à cause du big-bang – c’est-à-dire d’un espace en extension perpétuelle. Aucune autre théorie de la physique ne l’admet.
En cosmologie, les modèles récents plaident volontiers pour un univers fini mais sans limites. Comment accepter cette apparente contradiction ?
La cosmologie admet la possibilité logique d’un espace infini et d’un temps éternel. Mais elle reconnaît aussi la possibilité, d’ailleurs de plus en plus favorisée par les récentes observations, d’un espace fini. Le temps, lui, peut rester éternel. Quelle est cette nouveauté qui permet d’imaginer un espace fini mais sans limites ? Pour comprendre qu’il n’y a pas là de contradiction, il convient d’intégrer un progrès fondamental de la géométrie, développé au XIXe siècle : la géométrie non euclidienne. Issue notamment des travaux de Gauss, Batchevski ou Riemann, elle permet de construire des espaces mathématiques qui ont une taille et un volume finis mais qui n’ont pas de frontières. C’était évidemment tout à fait impensable dans le cas de la géométrie euclidienne où l’on associait nécessairement l’infini avec l’illimité et le fini avec la limite. On trouve d’ailleurs cette erreur chez Kant.
Les outils mathématiques d’aujourd’hui, les géométries non euclidiennes et la topologie, qui est une branche des mathématiques, permettent de construire d’une façon logique et sans aucune contradiction des modèles d’espace qui sont finis et n’ont pas de frontière. Ces espaces ne sont évidemment pas plongés dans un espace extérieur, ils sont en eux-mêmes et occupent tous les lieux de l’Univers. On peut tenter de se les représenter sur un plan à deux dimensions, en imaginant la surface d’une sphère. En tirant une ligne droite sur cette surface, on obtiendra un cercle qui est de longueur finie et qui n’a pas de limite. On ne tombe jamais dans le vide. En trois dimensions, l’équivalent de la sphère s’appelle l’hypersphère et offre une infinité d’autres espaces possibles qui sont tous finis et sans limites. Aujourd’hui, toute contradiction est donc levée quant à la correspondance entre la finitude et l’absence de limite.
On a mis du temps à évacuer l’existence d’un bord de l’espace et voilà que réapparaît, avec les théories du big-bang et l’existence d’un temps zéro, la possibilité d’un bord temporel. Ne risque-t-on pas de l’interpréter comme un bégaiement de la science ?
Plutôt qu’un bégaiement de la science, il y a d’abord peut-être là l’indice d’une limitation du modèle. La théorie du big-bang n’est que l’une des conséquences de la théorie de la relativité générale, issue des travaux d’Einstein, appliquée simplement à la description globale de l’Univers. Elle fait effectivement apparaître un début de tout, une sorte de temps zéro. On peut même mesurer avec une assez grande précision l’âge de l’Univers à partir de ce moment singulier, probablement vieux de quatorze milliards d’années. Mais ce temps zéro pose un énorme problème : comment admettre un bord temporel ? Si l’on s’en tient à ce cadre strict des modèles de big-bang, le temps zéro n’a pas grand sens et pousse forcément à s’interroger sur l’avant big-bang. Mais cette interrogation est-elle justifiée en ces termes ? « Avant », c’est déjà un terme temporel. Or, si le big-bang a créé le temps, on ne peut pas parler d’un avant le temps. Évidemment, cela heurte la physique et le bon sens.
Beaucoup de gens considèrent en fait que la théorie du big-bang n’est qu’une théorie approchée. Aussi belle soit-elle, la théorie de la relativité générale sur laquelle celle du big-bang est fondée n’est pas complète puisqu’elle n’inclut pas les préceptes de la physique quantique, c’est-à-dire les propriétés de l’infiniment petit… Beaucoup de physiciens fondamentaux cherchent donc aujourd’hui à unifier relativité générale et physique quantique, au sein de théories que l’on appelle déjà de gravité quantique. L’un des buts poursuivis serait justement d’éliminer la notion de bord temporel et celle de temps zéro sans évincer pour autant l’idée générale d’un big-bang. Parti d’une phase très chaude et comprimée, l’Univers serait en expansion. Mais le temps zéro au sens strict du terme et le point infiniment petit originel seraient éliminés.
Plutôt qu’un bégaiement, voyons-y un signe intéressant : l’apparition de l’infini fait progresser la physique.
Finalement, l’infini n’est-il pas cet horizon inaccessible qu’il faut à la fois toujours repousser et ne jamais voir sous peine de faire s’écrouler la validité des théories ?
L’infini, un peu comme le sphinx, renaît toujours de ses cendres. C’est un moteur : l’élimination de l’infini par la physique, je ne parle pas des mathématiques, permet de fabriquer des théories toujours plus perfectionnées. Mais jusqu’où ? Il y a aujourd’hui des physiciens, dont certains sont très connus, comme Stephen Hawking, qui prétendent que l’on aura très bientôt une théorie dite de tout. Elle permettrait de comprendre en une poignée d’équation l’ensemble des phénomènes... Je ne partage absolument pas ce point de vue et je pense que toutes les théories, aussi perfectionnées soient-elles, comprendront toujours des zones d’ombre dans lesquelles l’infini viendra en général se cacher. C’est un fait heureux pour les physiciens : la recherche ne va pas s’arrêter dans cinquante ans ! On peut d’ailleurs trouver un sens profond derrière tout cela : si l’infini ne peut être éliminé de la physique, cela ne vient-il pas réactiver la réalité de son actualité ? Pourquoi pas ? Je pense que mon co-auteur et moi faisons partie des physiciens idéalistes : nous accordons un statut fondamental au rôle des mathématiques dans la modélisation de l’Univers. À partir du moment où l’infini est démontré comme étant actuel dans les mathématiques, pourquoi ne le serait-il pas également dans la physique ? Peut-être pas de façon directe, dans un espace infini avec un nombre infini d’atomes, etc. Mais sans doute d’une autre façon, plus subtile et déguisée...
Votre ouvrage fait preuve d’un réel souci pédagogique et vulgarisateur tout en brassant des thèmes, des idées et des théories complexes. À quels publics le destinez-vous ?
Il s’agit ici de faire de la culture scientifique. Nous essayons donc de toucher tous les publics possibles et en particulier les jeunes. Mes précédents ouvrages abordaient aussi des concepts de la cosmologie un peu compliqués. Pourtant, sans forcément tout y comprendre, nombre de jeunes lecteurs y ont trouvé un grand intérêt jusqu’à parfois se découvrir une vocation. Les disciplines scientifiques sont un peu en désaffection aujourd’hui dans les études supérieures. Montrer aux jeunes à quel point faire de la physique et de la recherche scientifique ne revient pas uniquement à résoudre des équations et à acquérir une technique purement mathématique me paraît indispensable. C’est pourquoi nous mettons également en avant le rôle fondamental de l’imagination, de l’imaginaire, de la poésie et de la créativité dans l’élaboration des théories. Nous essayons donc de donner chair à ces savants, auteurs de grandes révolutions scientifiques. Nous nous attachons aussi à bâtir des ponts entre la pensée abstraite et sa traduction artistique et enrichissons l’ouvrage de nombreuses citations littéraires...
Ces réflexions sur des thèmes a priori complexes s’insèrent en fait dans une culture extrêmement large qui doit se débarrasser des clivages entre les scientifiques, les littéraires, les philosophes, etc. L’approche scientifique du monde a toujours eu des résonances avec les grandes questions philosophiques et métaphysiques. D’une certaine façon, faire de la science revient à reformuler des questions irrésolues de la philosophie et de la métaphysique jusqu’à obtenir une réponse possible.
© DUNOD EDITEUR, 1er Octobre 2005
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Le site de JP Luminter :
http://www.luth.obspm.fr/luminet.html
L'infini, négation de détermination, chaos, ou néant? conf. de M. Ch. Cadeau
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Conférence du 31 mars 2007
Marie-Charlotte Cadeau
-H.Cesbron-Lavau: Je voudrais vous dire quelques mots d'introduction et d'articulation par rapport au cheminement du séminaire au cours de cette année. Plus nous avançons, plus il m' apparaît à quel point la question de l'infini est inscrite dans l'écriture même. Je n'ai pu assister à l'excellent exposé de Perle Israel, mais j'ai pu l'entendre, et ce que j'ai pu entendre c'est à quel point Cantor s'est trouvé aux prises avec cette écriture: à l'endroit de l'infini, le mathématicien produit une lettre, ce huit couché que vous connaissez bien. Je vous signale que dans les éditions plus anciennes, il n'est pas forcément fermé, vous commencez le signe et il est ouvert. Donc un huit allongé, ouvert ou fermé
Quel signe est porté par cette lettre sinon celui de quelque chose qui ne peut s'écrire? A la différence du vide, il s'agit d'un lieu Autre. Que cette impossibilité de l'écriture se soit ensuite transformée en interdiction, c'est, dans les religions qui s"en sont fait les porte-parole, la conséquence logique de leur volonté de dire l'universel. L'impossible y prend alors la forme de la réponse où font retraite les parents qui sont assaillis des questions de leur enfant: "Papa, pourquoi est-ce que les choses piquantes, çà pique?"ou encore "Papa, pourquoi est-ce que les parents çà sait tout?".
Infini actuel ou infini en extension posent la question du statut de cette lettre: S'agit-il d'une lettre qui est dans la série des autres lettres, infini actuel, ou qui a un statut à part, infini en extension? La lecture qu'on en fait n'est pas sans incidence sur le sujet, car c'est le lieu où la question se pose à Cantor. Comment, dans cette écriture fermée, dans son principe, l'écriture décimale qui devrait produire tous les nombres, comment surgit,du fait même de cette fermeture, un manque, une faille, qui signifie l'impossible d'écrire l'universel. Que l'écriture, le dire, soient incomplets, il n'y aurait pas de quoi en faire un drame, sauf peut-être pour celui qui s'inscrit, se repère, se reconnaît, tire son essence de ce qui s'inscrit de l'universel. Nous pourrions appeler celà une paresse de l'existence.
Si le mathématicien produit une lettre, le philosophe produit un concept. Et c'est ce dont Marie-Charlotte Cadeau va nous parler. Elle est agrégée de philosophie, elle anime ici un séminaire sur le "pas-tout", sur la question féminine, et aujourd'hui, elle a choisi de nous parler de "L'infini, négation de détermination, chaos, ou néant?"
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-Marie-Charlotte Cadeau :
Alors effectivement, je voulais vous parler d'un aspect, très limité bien sûr, de la question de l'infini en philosophie. Très limité, et encore vais-je essayer si nous en avons le temps, je l'espère, de déborder un tant soit peu sur la question théologique.
J'ai suivi, j'ai choisi de suivre le fil du concept d'apeiron, peiras signifiant en grec limite, apeiron, c'est donc l'infini, dans les premiers siècles de la philosophie, à l'aube de la philosophie, et puis un peu plus tard, le retournement de ces significations, des significations du concept d'apeiron, dans un exemple extrême de la théologie du 13iéme siècle, Maître Eckhart, grand maître justement en théologie négative. Ce choix s'est fait en fonction des questions que je poursuis, moi, sur la question féminine, et je dois vous dire que la richesse de la réflexion dans tous ces siècles est si touffue et si complexe que je ne vais tirer que quelques fils, j'espère fondamentaux, mais pas forcément les plus faciles, en tous cas dans le but de mieux saisir les enjeux de Lacan.
D'autre part, pendant tous ces siècles, la réflexion mathématique s'est poursuivie, et parallèlement, chez les philosophes qui sont évidemment aussi mathématiciens à cette époque de l' Antiquité, mais, sauf quelques éléments, je laisserai celà de côté aujourd'hui. En revanche, comme vous allez le voir il est impossible de penser l'infini sans rencontrer la question de l'Un, et donc ce travail est aussi une sorte de petit préliminaire pour ceux qu'intéresse la lecture du séminaire de Lacan, "...ou pire" notamment, car il est évident que Lacan avait en tête, non seulement le fameux dialogue de Platon, le Parménide, auquel il fait explicitement allusion, mais bien d'autres textes de cette époque.
Nous dirons pour commencer que ce que Kant, au 18ème siècle, - donc bien plus tard, dans une époque dont je ne parlerai pas, et qui évidemment mériterait un tout autre exposé de la question de l'infini en philosophie, - ce que Kant appela au 18ème siècle "les antinomies de la connaissance" se déployaient déjà chez ceux qu'on a appelé les présocratiques, c'est à dire le fait que ce que nous connaissons d'une chose, ce sont ses limites. L'esprit pose la limite par les concepts, mais comme les opérations du mental sont, elles, illimitées, elles contestent toujours le bien-fondé de ces limites que se fixe la connaissance. Au-delà de chaque limite qu'y a -t-il?
Alors, l'infinité a effrayé les présocratiques déjà, parce qu'ils s'efforçaient d'appréhender l'univers dans sa totalité, mais aussi parce qu'ils se sont confrontés aussi tout de suite à la question du plus petit corps, du continu, de l'étendue, du temps, du mouvement, et comment les penser? Effectivement tous phénomènes qui sont énigmatiques. De plus, la question de la régression de l'effet à la cause s'est aussi posée sous l'angle de l'infini et du fini.
Alors, voyons quelques fils de ce tressage. Anaximandre de Milet introduisit pout la première fois l'exigence d'un principe d'infini pour le temps et l'espace du monde: apeiron, donc. Il semble qu'il entendait par là un élément infini qui embrasse tout, immortel et indestructible. Il admettait de même, comme d'ailleurs de nombreux philosophes présocratiques, l'existence de mondes innombrables qui se succédaient dans le temps. Parmi, également les philosophes de cette époque, Démocrite, Leucippe, qui sont connus comme atomistes, puisque Démocrite a inventé le terme d'atome, se trouvent dans cette même lignée de penseurs qui comme Héraclite, posent un flux continuel et infini pour toutes choses. Pour tous ces philosophes, donc les plus anciens, le concept d' apeiron est essentiel, mais sa problématique n'est pas encore aperçue. La bombe intellectuelle, vous la connaissez tous, celle qui va faire de l'apeiron un problème au sens philosophique, eh bien c'est effectivement la découverte des irrationnels par Pythagore, selon la tradition car il semble bien que cette découverte par Pythagore avait été faite bien avant lui par aussi bien les Egyptiens que les Indiens, ainsi que le théorème...hein?
- M.D : Et les Babyloniens...
-MCC: ...Et les Babyloniens aussi. Ainsi que le théorème qui porte son nom. Donc les Pythagoriciens découvrent qu'il existe une non-congruence entre le nombre et la grandeur géométrique. On sait quel personnage étonnant et mystérieux fut Pythagore, au 6ème siècle avant Jésus-christ, qui vécut à Crotone, en Italie. Nous n'avons que peu de textes directs de Pythagore, dont nous connaissons les oeuvres, ses idées et ses oeuvres, surtout à travers son disciple, Philolaos. L'école pythagoricienne présente un double visage, elle cultive les mathématiques, fait avancer la médecine, la musique, l'astronomie, et elle est le point de départ d'une mystique philosophique liée aux propriétés des nombres. La découverte des irrationnels, que l'on appelle en grec d'un nom très intéressant, puisque c'est logoï alogou, le logos non logique, les logoï alogou. Cette découverte fut problématique et elle devait d'ailleurs rester secrète, les Pythagoriciens ne devaient pas dévoiler, parce que c'était vraiment un scandale, car ils croyaient, les Pythagoriciens, connaître l'essence de toutes choses au moyen de simples rapports numériques. Celà s'exprimait entre autres en musique, où Pythagore établit les rapports des hauteur de sons, la quarte, la quinte, l'octave, à l'aide de simples fractions, qui sont restées au fondement de notre système tonal, encore à l'heure actuelle.
Les Pythagoriciens concevaient la ligne comme une somme de points discontinus, et cette nouvelle découverte des "logoï alogou" venait contredire de façon flagrante cette intuition. S'ouvre alors un abîme, que va exploiter une autre école de philosophie, à laquelle évidemment Platon va avoir affaire, il va avoir affaire d'un côté aux Pythagoriciens, et de l'autre côté, l'autre grande école, c'est bien sûr les Eléates, fondée par le fameux Parménide, et dont le disciple est Zénon d'Elée.
Revenons un instant encore sur le Pythagorisme. Nous remarquons au sujet du Pythagorisme, que les nombres pairs étaient pour eux infinis, et les impairs finis. Pourquoi? Ce n'est pas très clair. Ils arguent que l'addition des nombres impairs à 1 donne toujours des nombres carrés. Par exemple, 1 + 3 + 5 = 3 au carré. La question du pair comme infini nous allons peut-être la retrouver, vous allez voir, chez Platon, justement cà n'est peut-être pas sans rapport avec ce qu'a évoqué Henri Cesbron.
-V.Hasenbalg: Excuse-moi, tu peux répéter celà?
-MCCadeau: Les nombres pairs infinis. Il semble que si on additionne des nombres impairs, 3 et 5, et si on ajoute 1, on obtient toujours un nombre au carré. Je ne sais pas, je ne sais pas si vous savez saisir, pour les mathématiciens, en quoi çà donne un rapport à l'infini. Pour ma part, j'essaierai de l'expliquer plutôt par rapport à la suite, vous allez voir.
Alors, tous les nombres se composent donc de pair et d'impair. Que vous preniez n'importe quel nombre, il y a du pair et de l'impair,on peut le décomposer en pair et impair. Donc toutes les choses sont composées de fini et d'infini, de limite et d'illimité. L'apeiron, l'infini, est considéré comme une substance par toutes ces écoles, vous voyez, ce n'est pas simplement un nombre, mais c'est substantiel. Nous sommes évidemment là dans l'ontologie. Disons que apeiron signifie à cette époque trois choses: celà signifie sans limitation déterminée,ce qu'on ne peut pas vraiment saisir par un concept, mais qui a une substance, ce qui n'est soumis à aucune règle fixe, et ce qui est spatialement infini, en particulier au-delà de la voûte céleste, c'est-à-dire l'espace, et le temps.
Le maître-mot du pythagorisme, c'était l'harmonie comme vous savez, mais c'était un principe surtout esthétique et éthique qui tendait à faire malgré tout de l'apeiron un mal. C'était quand même pas bon, l'apeiron! Il fallait le tenir par un concept, çà, c'est une position qu'on pourrait dire grecque en général.
Les Eléates, l'autre grande Ecole, vont aller dans ce sens, en portant à l'acmé le principe dominant de l'ordre grec, c'est-à-dire la supériorité de la finitude sur l'infinitude. Le grand service que rendit l'Ecole d'Elée, ce fut d'avoir donné au concept d'être une forme abstraite, et surtout d'avoir affirmé l'unité de l'être. L'être est immuable et exclut tout mouvement et toute multiplicité. Çà c'est Parménide. Vous savez que Lacan exploitera la manière dont Zénon va tirer les conséquences de l'enseignement du Parménide en niant la possibilité même du mouvement, et par conséquent la réalité du monde sensible qui est illusoire. Je vous rappelle brièvement parce que vous l'avez tous lu dans Encore, la plus importante des démonstrations de Zénon est fondée sur les difficultés que recèle le concept d'infini, justement. L'argument le plus connu rejette le mouvement; un corps en mouvement ne peut jamais franchir une longueur donnée puisqu'il doit avoir parcouru tous les espaces intermédiaires qui sont infinis en nombre, c'est ainsi que Achille ne rejoindra jamais la tortue - vous connaissez tous celà - si celle-ci a pris au départ une avance. De même la flèche qui vole est en repos puisqu'elle s'est trouvée à chaque moment de son mouvement en un lieu bien déterminé de sa trajectoire. Donc le mouvement est impossible et tout ceci est illusoire, c'est imaginaire. Le mérite impérissable de Zénon fut d'attirer l'attention sur la difficulté de la division infinie, et donc de l'étendue infinie aussi. Zénon est un disciple de Parménide. Son point de départ est la fixité du concept qui lui apparaît comme ce que nous appellerions nous le Réel. A partir de là, le mouvement du multiple comme je l'ai dit est imaginaire, au sens lacanien.
Avant d'aller plus loin et d'aborder la question platonicienne, ce sont des préliminaires, mesurons un instant pourtant le sens, pour la philosophie et pour nous lacaniens, de la question du Parménide, de Parménide, parce que du Parménide renverrait au dialogue de Platon dont je parlerai un tout petit peu dans un instant. Parménide, vous le savez, affirmait "l'être est, et le non-être n'est pas". Il n'y a que cette sphère immuable de l'être et tout le reste est imaginaire. Certes, l'être est pour Parménide une sphère homogène, parfaite et immuable. Mais, par ailleurs, Parménide affirme que l'être et la pensée de l'être sont le même. Or, si nous y réfléchissons un instant, cette dernière affirmation, c'est l'affirmation rationaliste qui va traverser la philosophie, puisque c'est affirmer le non-être comme objet d'un logos: le non-être n'est pas, mais vous le dites. Et donc d'une certaine façon, il reconnaît un être du langage,, une forme d'être au langage, et c'est ce que nous dira Lacan dans "...ou pire": " Il y avait déjà, nous dit Lacan, un pas franchi par Parménide, dans ce milieu" - je cite Lacan - "dans ce milieu où il s'agissait en somme de savoir ce qu'il en est du Réel. Nous en sommes tous là. Après qu'on ait dit que c'était l'air, l'eau, la terre et le feu", - vous savez les fameux quatre éléments de l'Antiquité - "il y en a un qui s'est avisé que le seul facteur commun de toute substance dont il s'agissait, c'était d'être dicible. C'est çà, le pas de Parménide. Mais "- je continue, toujours citation de Lacan, vous allez voir, surprenante - "mais le pas de Platon", - que je vais essayer de vous expliciter après - "c'est le cernage de ce qui fait béance dans le dire. En d'autres termes, Platon, pour tout dire, était lacanien". C'est la leçon du 15 mars 72.
Alors, je vais essayer de vous faire saisir comment j'ai essayé de comprendre en quoi Platon était lacanien .Pour ceux qui éventuellement assistaient à la conférence de Melman le vendredi 23 mars, je ne m'inscris pas en faux contre ce que dit Melman puisque Melman disait à peu près le contraire, mais en nuance, disons, par rapport à ce qu'il disait. Celà s'explique, ce qu'a dit Melman s'explique sans doute parce que Melman s'est appuyé fondamentalement sur le jeune Platon, celui du Phédon, du Banquet, etc. Je vous rappelle brièvement ce qu'il en est du jeune Platon. Dans le Phédon, enfin dans le Phédon, le Banquet, le Phèdre, et les dialogues qu'on dit aporétiques de la jeunesse de Platon, l'apport fondamental de Platon, c'est cette distinction entre...- qui évidemment est un soulagement - entre le sensible et l'intelligible. Il sépare, il se sépare de l'Eléatisme par le fait qu'il admet un certain être du sensible, être qui est un moindre être, proche du non-être, à tel point que l'on pourra dire que pour Platon, il dira: "le non-être est", contrairement à ce que dit Parménide. Mais en même temps, çà reviendra au même,comme vous allez voir, puisque ce sera aussi du dire, son être. L'être pour Platon, le jeune Platon, est avant tout dans l'intelligible, dans ce qu'il appelle le monde des Idées des eïdos. Le monde sensible n'est pour Platon, - ce que nous appelons la réalité, ce qui nous entoure - n'est qu'une image de ce monde intelligible, et il ne s'explique, ce monde sensible, que par l'action de l'idée, la eïdos suprême, qui est l'agatos, le Bien, qui est cause à la fois de l'existence des choses qui nous entourent et qui en permet la connaissance. Donc les eïdos, ce sont les concepts. Le monde sensible participe de l'intelligible - le concept en grec c'est metaxein, la participation - il participe du monde intelligible. Ce concept en effet assez énigmatique,, je vais vous expliquer - qu'y a-t-il par exemple dans ce monde des Idées, des eïdos? Platon, qui est alors fidèle à Socrate, y met surtout les concepts d'attributs, par exemple le juste, le bon, le pieux, tous les titres des dialogues aporétiques de la jeunesse de Platon. Qu'est-ce que le beau? Qu'est-ce que le pieux? Qu'est-ce que...etc. Par exemple, si je dis que la table est belle, c'est qu'elle participe de l' Idée de beauté. Il mettra aussi dans ce monde des Idées, un certain nombre de concepts d'objets fabriqués, par exemple justement la table: il y a cette table là qui est sensible, mais cette table là sensible, elle n'existe que parce qu'il y a au ciel des Idées la table, le concept de table sur lequel l'artisan qui a fabriqué cette table a fixé son mental, il s'est fixé mentalement sur l'Idée de table pour fabriquer la table, voilà.
A cette époque donc du Phédon et du Banquet, une chose qui est belle ou bonne s'explique par cette participation, qui est aussi une imitation, mimesis, metexein et mimesis, des concepts qui sont au ciel des Idées qui sont des Uns, les eïdos sont des Uns, fixes, limités et éternels, bien entendu. Par exemple si je dis cette table est belle, nous pouvons dire que la Beauté qui est au ciel est indépendante, elle est Une et indépendante de toute relation. C'est un concept unique et indépendant de toute relation, et tout ce qui en dehors d'elle est appelé beau, une belle jeune fille, une belle marmite comme s'amuse Platon dans son dialogue sur le Beau, dans le Phèdre, il s'amuse beaucoup: est-ce que je peux dire qu'une marmite est belle, qu'une jeune fille est belle, pourtant c'est le même mot, il s'amuse beaucoup avec çà. Tout ce qui est dit beau n'a aucune beauté en soi, en fait, mais résulte uniquement de la participation à l'Idée de Beauté. Une chose n'est jamais belle en elle-même, mais seulement par participation à l'Idée. La cause, qui est au ciel, dans le monde des Idées, agit ou n'agit pas et l'effet n'est qu'une manifestation fragmentaire, multiple -dans la réalité- changeante, infinie, on retrouve le concept d'apeiron, infinie, de la chose réelle qui elle est au ciel et qui elle est unique.
Mais en fait, les difficultés de cette conception, et le désir qui va se faire jour petit à petit chez Platon de sauver l'expérience sensible, parce que vous voyez bien que ce monde sensible - vous connaissez tous le le mythe de la Caverne, de la République - nous sommes là dans la caverne, la réalité c'est une caverne, ce sont des ombres. Et petit à petit chez Platon va se faire jour le désir de sauver le monde de l'expérience, le monde sensible, voire de fonder une physique. Il ne peut pas avec cette conception première. Donc Platon va avancer beaucoup dans ses conceptions au cours du temps et notamment dans le fameux dialogue le Parménide, il va remettre en question ses propres conceptions. Le Parménide, que Lacan commente dans le séminaire "...ou pire" est une remise en question de ses propres conceptions, il passe au crible ses propres conceptions, c'est une auto-critique.
Alors je vais essayer d'être assez brève là-dessus pour arriver à un concept qui m'intéresse particulièrement. D'abord, il va souligner les difficultés de cette participation, cette metaxein. Par exemple, dit-il, si on suppose que c'est l'eïdos toute entière, par exemple tout à l'heure je disais la Beauté, qui est participée, qui sort d'elle-même, alors elle abdique son unité pour se faire multiple et infinie dans la réalité. Comment on se débrouille avec çà? Si on insiste sur l'idée que la metaxein est une mimesis, donc une imitation du monde intelligible, alors pour rassembler le modèle, la belle table, pardon! L'Idée de beauté, et sa copie la belle table, la belle jeune fille, la belle marmite, etc. il faudra supposer une autre forme référente, c'est le fameux argument que vous connaissez qu'on appelle du troisième homme, s'il y en a deux, alors il va en falloir un troisième qui va faire référence, et ainsi de suite à l'infini, puisque si j'en prend un troisième, il en faudra un autre qui fera encore référence, et référence, et référence, et ainsi de suite à l'infini, nous entrons donc dans le chaos qui affecterait le monde des Idées elles-même. Voilà quelques arguments avancés par Platon lui-même contre sa propre doctrine. Donc nous sommes acculés à une chose redoutable si nous tentons de conférer de la réalité au sensible - nous, nous dirions du Réel - au sensible, le monde intelligible devient chaotique par infinitisation; il devient donc inconnaissable, et si nous refusons ces conséquences, c'est le sensible alors qui lui n'étant pas intelligible devient inconnaissable. Nous sommes effectivement dans une pensée circulaire, ce que disait Melman. C'est soit l'un soit l'autre qui est inconnaissable mais nous ne nous en sortons pas; soit c'est le sensible qui devient multiple et apeiron, infini, donc inconnaissable, immaîtrisable par le concept, soit c'est le monde intelligible lui-même qui devient apeiron et inconnaissable.
-M.D. Deux infinis.
-MCCadeau: Oui, dans ce sens là, il y aurait deux infinis. Mais dans tous les cas, apeiron pour Platon veut dire inconnaissable, que le concept ne peut pas maîtriser, le concept est la maîtrise bien sûr.
Donc, cette circularité, on ne peut pas dire que Platon ne s'en est pas aperçu. Il le dit explicitement. Aussi bien le Platon de la maturité et de la vieillesse essaya sinon de combler l'abîme qu'il avait lui-même creusé, du moins de jeter un pont autre que celui de la participation de l'inférieur au supérieur, c'est-à-dire du sensible à l'intelligible. Alors, je ne vais pas m'engager dans un commentaire du Parménide, peut-être que j'aurai l'occasion de le faire dans un séminaire, mais seulement évoquer ce qu'on appelle la quatrième hypothèse du Parménide, qui est celle qui établit au plus près - Le Parménide, n'est-ce pas, c'est la maturité de Platon, ce n'est pas encore la vieillesse, c'est la maturité, c'est le moment critique - dons la quatrième hypothèse qui établit au plus près le chemin futur de Platon. La question de Platon est: que résulte-t-il pour tout ce qui est Autre que l'Un? Platon introduit le concept d'Autre, tout ce qui est Autre que l'Un, si l'Autre n'est cependant pas privé de l'Un, c'est-à-dire si on peut trouver à l'Autre néanmoins quand même des limites. Qu'est-ce que celà signifie? Celà veut dire que Platon se propose de trouver quelles sont les formes intermédiaires entre l'Un et l'infini,quel est le nombre des Uns, des choses conceptualisables et des concepts, qui vont de l'Un à l'infini. Chacun de deux termes, l'Un et le multiple, multiple que désormais Platon va nommer l'Autre, enferme en soi l'Autre que soi. De là une limitation réciproque, - vous allez voir çà va s'éclairer - c'est-à-dire que ou bien tout s'absorberait dans l' Un de la réalité intelligible sans qu'il y ait de multiplicité, ou bien serait multiple sans être jamais un, c'est ce qui se passait dans sa première théorie, ce qui faisait d'eux deux inconnaissables. Maintenant, autrement dit il s'agit de faire que le multiple ne soit plus un apeiron au sens d'indéterminé, mais qu'il participe de l'Un. Ainsi - je vais expliquer - ainsi par exemple il faut introduire l'unité immobile de la forme dans le sensible, il faut reconnaître qu'il y a de l'immobilité du Un, de la limite dans le sensible déjà, avant le concept, et qu'entre les concepts, il y a non pas des Idées qui soient complètement indépendantes les unes des autres, comme dirait Leibniz plus tard des sortes de monades qui sont des Uns en tant que tels mais qui ne participent pas entre elles - alors justement Platon va introduire le fait qu'il y a des relations entre les Idées, donc qu'il y a de l'Autre entre les Idées, et qu'il y a de la limite déjà dans le sensible. Vous voyez, il bouleverse complètement la donne. Maintenant, il y a de la limite et de l'illimité dans le sensible comme dans l'intelligible. Le concept n'apparaît plus comme une unité qui n'existe que par elle-même, les Idées participent les unes des autres. Pour utiliser les termes de l'époque, il y a donc du mouvement, de la mobilité, donc des relations, de l'Un et de l'Autre dans les Idées comme il y a de l'Un et de l'Autre dans le sensible; ce qui effectivement va donner tout à fait autre chose, et le travail du philosophe est d'arriver à construire ce réseau d'Un et d'Autre, auquel Platon va consacrer tous ses derniers dialogues. Je passe sur tous les développements, les recherches de Platon pour établir cette dialectique nouvelle de l'Un et de l'Autre, - qu'il écrit avec un A majuscule. Pour poser la question: si tel était seulement le dire de Platon, serait-il quand même lacanien?
Platon, dit Lacan en juin 72, dans "...ou pire" à la fin du même séminaire, Il dit ceci: "Platon, cest celui quand même qui a avancé la fonction de la dyade - je vais vous expliquer ce que c'est - comme étant ce point de chute, là où tout passe, là où tout fuit... et le fait que la dyade soit le lieu de notre perte, le lieu de notre fuite - répète-t-il - c'est bien parce qu'il est là comme nous tous - Platon - plongé dans ce seul supplément, la différence qu'il y a entre le supplément et le complément." ( ...ou pire, ALI p173) De quoi Lacan parle-t-il? Je vais essayer de vous dire ce que j'ai compris.
Dans un des derniers dialogues de Platon, le Philèbe, consacré à savoir si le Souverain Bien de l'homme consiste dans le plaisir, c'est le thème du dialogue, Platon se propose de chercher en combien de genres, genos, - c'est le terme qui va avoir, disons, une histoire un peu compliquée par la suite - genos, on peut répartir toutes les existences qui sont réparties dans le tout, il maintient effectivement cette idée du tout, l'examen porte sur la limite et l'infini, peiras, apeiron, vous voyez nous poursuivons le fil. Or, le premier abord de l'infini dans ce dialogue, c'est ce qu'il appelle la dyade du grand et du petit auxquels Melman a fait explicitement allusion. Alors qu'est-ce que c'est que cette dyade du grand et du petit? D'abord, c'est le fait qu'il y a une oscillation illimitée des phénomènes de grandeur, d'intensité, de vitesse. Le plus ou moins grand, où est-ce que vous allez mettre le curseur? Le plus ou moins chaud, qu'est-ce que vous allez nommer chaud? Qu'est-ce que vous allez nommer froid? Où est le curseur? C'est toujours relatif. C'est pour celà que je pense que la question du père était déjà en liaison avec celà. C'est-à-dire qu'effectivement où est-ce que vous allez mettre la limite? Vous dites c'est chaud, mais c'est chaud par rapport à quoi? Il n'y a pas un chaud absolu. Alors le plus ou moins grand, le plus ou moins chaud, le plus ou moins fort, etc. C'est donc ce que Platon avait appelé la dyade du grand et du petit. Mais là, ici, la limite qui arrêterait l'oscillation de la variable, nous dit Platon, ce serait une mesure, un nombre, qui ramènerait à l'unité et introduirait la proportion et l'harmonie. La vraie limite, c'est donc l' Un. L' Un, l' Idée suprême, l' Idée qui est au dessus pour Platon de tous les autres concepts, qui est au fondement même de toute relation.
La vraie limite c' est donc l'Un, et en rapport avec l'infini .C'est pourquoi ce sera pour Platon la dyade de l'Un et de l'infini, l'infini en tant que principe de multiplicité, donc l'Autre comme principe aussi de la diversité, donc ce qu'il y aurait comme grandeur à nombrer, il fait bien appel à la question du nombre, mais il ajoute quelque chose - et c'est ce quelque chose qui m'a particulièrement intéressée - et la Khôra. Alors là! Qu'est-ce que c'est que ce truc?
La khôra, c'est un concept qui apparaît dans le dialogue du Thimée. C'est un signifiant énigmatique dont je vais vous parler dans un instant. Parce qu' effectivement on peut dire que Platon, avec la question de la dyade du fini et de l'infini, il voit bien qu'il faudrait nombrer, que la limite soit introduite par un nombre, mais il ne s'en sort pas encore, si je puis dire, de la circularité. Sauf que quand même, il introduit la question de l'infini ici dans un sens particulier. J'y viens. Je vous dirai quand même ceci: là où Melman faisait remarquer la circularité conceptuelle à propos de la dyade, Lacan souligne, hein? Est-ce qu'il s'en sort ou est-ce qu'il ne s'en sort pas? Lui, Lacan, il dit que Platon s'en sort, parce que premièrement çà ne lui a pas échappé cette circularité, et que deuxièmement en introduisant l'Autre dans l'opposition limite-infini comme dyade de toutes choses, aussi bien du monde intelligible que du monde sensible, il marque là une dissymétrie, il rompt ou tente de rompre l'indéterminé, la circularité de la dyade, en faisant valoir,comme Lacan l'a fait lui-même dans le séminaire du 11 avril 56; Il y fait référence Lacan, il dit "Comme je l'ai fait valoir le 11 avril 56" il nous renvoie au clos et à l'ouvert, il nous renvoie - on pourrait traduire - à du symbolique et à du réel. C'est-à-dire que pour Lacan, cette dyade n'est pas une circularité, mais quelque chose qui justement fait exploser la binarité. Et on comprend pourquoi les pythagoriciens avaient eu cette intuition que le binaire était l'infini, parce que c'est circulaire. Moi je pense que c'est ce que les pythagoriciens avaient pressenti, c'est qu'il y a une circularité dans le binaire, voilà! Le grand le petit, tout ce que vous savez, et justement la question de la dyade. Mais à partir du moment où vous dites la dyade du fini et de l'infini, pour Lacan vous introduisez autre chose.
Alors, pour Lacan, cette fuite, puisque Lacan dit que c'est une fuite, une fuite du sens, évidemment le réel, c'est la fuite du sens, nous le savons bien, c'est le hors sens le Réel. Cette fuite du sens dans le langage, il se trouve qu'elle se repère singulièrement dans le dialogue le Thimée, dans ce signifiant difficile, ce signifiant de khôra. Thimée est, vous le savez, un dialogue qui, pour le dire très vite, décrit la création du monde. C'est donc un dialogue qui pourrait appartenir au discours mythique, s'il ne cherchait justement à dépasser aussi l'opposition du discours logique et du discours mythique. Il y a çà aussi chez Platon, essayer de dépasser cette opposition. Le programme du Thimée est bien de parcourir le cycle du savoir sur toute chose, et sa fin est encyclopédique. Il doit marquer le temps d'un logos au sujet de tout ce qui est, genèse en quelque sorte. C'est donc bien une ontologie générale, tout en traitant de tous les types d'êtres. Elle comporte une théologie, une cosmologie, une cosmogonie, une physiologie, une psychologie, une zoologie, etc, et s'il maintien la distinction du visible, vivant, sensible du monde et du monde intelligible, il introduit entre les deux - entre les deux - le discours sur khôra. Evidemment pour nous c'est intéressant puisque çà résonne comme corps, et comme le prénom féminin, khôra, qui est un espace vide, disons une ouverture béante, ce qu'on appelle un chasme, pas un chiasme mais un chasme.
Une lecture rapide et superficiel pourrait laisser croire que khôra désignerait tout simplement la matière, la matière de base indéterminée à partir de laquelle le demiurge, qui est l'image sensible de Dieu, sorte d'ouvrier qui va construire le monde à l'image du Dieu intelligible, càd du Un, du Dieu Un, cet ouvrier fabriquerait le monde à partir d'une matière. C'est la lecture superficielle qui en a été faite malheureusement par Aristote. Or, jamais Platon ne confond khôra et hylé, la matière, jamais Platon ne dit que khôra c'est la hylé. Il maintient ce concept, il n'y a aucune assimilation. Evidemment c'est plus facile à lire si on dit: c'est la matière et puis voilà! C'est tout de suite résolu, il prend la matière, il prend les Idées, et puis il fait le monde! Mais c'est pas çà, justement. Le terme de khôra est rapproché par Platon lui-même de decomenon, ce qui veut dire réceptacle en grec. Et aussi bien khôra est-il traduit par le terme de réceptacle le plus souvent. Réceptacle, c'est déjà autre chose, sans que celà soit un sens dit propre. Khôra semble désigner donc un lieu, un emplacement, voire une région, - quand on sait que la région c'est aussi un terme mathématique c'est intéressant - je dis bien sans que ce sens soit présenté comme propre, ni d'ailleurs une métaphore, car Platon semble déjouer l'opposition classique sens propre, sens métaphorique. Platon à travers le terme de khôra semble vouloir déjouer la logique de la binarité. Aussi bien avance-t-il tout de suite que khôra appartient à un triton genos, un troisième genre, ni sensible, ni intelligible Elle est Autre, -on dit elle pour khôra, on la féminise!- elle est Autre que l'ordre de l'intelligible, ce n'est pas un eïdos, ce n'est pas une Idée, mais elle en participe de façon - c'est le terme de Platon - embarrassante, aporétique, l'aporie vous savez que c'est le mur que l'on rencontre dans la raison, dans le raisonnement. Elle est pourtant sans forme sensible, elle est invisible, amorphon, sans forme, c'est le terme du Thimée. Elle tient du sensible mais elle n'est pas sensible, elle n'est définie que par la négation, ni sensible, ni intelligible, sans forme, invisible, elle n'est pas un eïdos pourtant. Le discours sur khôra ne procède pas -c'est toujours Platon qui le dit - du logos légitime, mais d'un raisonnement bâtard, logos noto, ce qui veut dire bâtard, qui s'annonce comme dans un rêve, - rêve - ce qui peut le priver de lucidité, mais lui conférer aussi un pouvoir de divination. C'est aussi pourquoi il semble que la question de khôra ait fait partie de l'enseignement ésotérique de Platon. Vous savez qu'il semble qu'il y ait eu un enseignement oral de Platon qui n'ait jamais été écrit, et dont Aristote nous parle. Mais çà c'est écrit dans Thimée, mais il semble que khôra il en ait dit plus dans son enseignement ésotérique. Khôra serait le réceptacle où l'action de l'intelligible devient capable de donner naissance au sensible. Elle n'est pensable ni en terme de qualité, ni en terme de quantité, mais elle est le lieu où surgit la possibilité de se qualifier par exemple dans le feu, l'eau, la terre, l'air, etc. et l'aptitude à se quantifier dans ces matériaux. Vous savez que le vieux Platon, le Platon de la maturité, s'efforcera de donner à ces matériaux des nombres et des figures géométriques, la matière elle-même sera réduite par Platon à des figures géométriques, essentiellement des triangles et des polynômes, des cercles aussi.
Donc elle est le lieu de l'aptitude à recevoir toutes les marques, les configurations, c'est pour celà qu'on l'appelle aussi un porte-empreinte, mais c'est un porte-empreinte - de l'intelligible, les empreintes proviennent de l'intelligible, toujours, mais la khôra reste vierge - c'est pourquoi c'est un lieu, mais un lieu qui reste néanmoins vierge. Vous voyez c'est un concept vraiment difficile à penser. On pourrait peut-être dire qu'il y a dans ce lieu un "çà se donne", il y a quand même quelque chose qui se donne puisque c'est un porte-empreinte mais qui reste vierge, qui est nécessaire pour que l'intelligible puisse se faire sensible, et un "çà se donne" tout en se soustrayant puisque l'empreinte ne reste pas. Et - rapprochement osé , mais qui est aussi fait par Jacques Derrida - qui évoque aussi à ce propos le "Es gibt" allemand, le "çà se donne" que l'on va retrouver dans la théologie négative et qui pour nous analystes, pointe bien vers le lieu du Réel.
Bien sûr, la métaphore de la mère et de la nourrice à propos de khôra se trouve dans Thimée. Aussi bien ne serons-nous pas étonnés de voir Platon souligner de khôra, et de la mère donc, qu'elle est agitée, secouée par la force des schèmes, skhêmata en grec, qui viennent de l'intelligible, qui l'emplissent sans pourtant la modifier, et qui en fait donc un lieu de chaos infini.
Khaos, khaïro, nous arrivons ici à la signification la plus ancienne connue de ce terme, khôra, khaos, khaïro, et là-dessus, on peut faire confiance à Heidegger, il connaissait parfaitement le grec, khaïro: qu'est-ce que c'est? Le baillement, le béant, ce qui se fend, et que l'on retrouve dans la théogonie d'Hésiode, où c'est l'abîme qui s'ouvre. En tant qu' analystes nous sommes tentés de voir dans ce baillement l'image même de cette grande gueule de la mère qui s'ouvre pour réintégrer au besoin ses enfants, si la limite - par ailleurs explicitement nommée père par Platon, dans le Thimée, il nomme peiras le père - ne venait s'y inscrire, mais pour Platon sans y laisser de trace, c'est assez curieux. Nous, nous disons le phallus qui va venir tenir la grande gueule de la mère, et pour Platon, oui, peiras vient s'y inscrire mais çà ne laisse pas de trace, c'est étrange comme formulation. Ne peut-on y entendre - c'est ma proposition, à partir de ce que dit Lacan de Platon, qu'il était lacanien - l'aperception par Platon de ce que le logos, sous la forme de la demande bien entendu, vienne creuser cette béance dans le Réel, ce trou qui n'est pas seulement de l'ordre de l'Imaginaire comme nous savons, mais bel et bien la réponse active - vous voyez je fais résonner cette réponse active avec le Es gibt - la réponse active du Réel au Symbolique, qui leur assure leurs consistances réciproques. On peut même dire que c'est précisément ce que Derrida et Heidegger ne saisiront pas, cette question du trou, bien qu'ici, à certains égards, surtout Derrida ait été si proche de Lacan concernant la question des rapports de la langue et du logos. Ce sur quoi je m'appuie également pour dire celà, c'est que dans une intervention de 75, Lacan, à la fin des Journées des cartels nous dit ceci: "La découverte de l'analyse, c'est, quoique l'être et le non-être soient la même chose" - puisque le non-être çà existe puisqu'on en parle - "il faut qu'il y ait un trou qui fasse tenir le tout ensemble. Chaque fois que nous avançons un mot, nous faisons surgir du néant, ex nihilo, une chose". Et il me semble que ce que Platon appelle ici infini de khôra, c'est cet ex nihilo, tout au moins il en a une certaine aperception. C'est pourquoi il peut dire aussi qu'il n'y a pas d'empreinte, c'est toujours un ex nihilo. Naturellement c'est une aperception, je ne dis pas que... On voit bien comment Lacan -je trouve çà extraordinaire - comment Lacan se sort de toute cette ontologie par la question du trou, et qu'il y en a une certaine aperception chez Platon, naturellement il ne va pas jusqu'au bout, sinon il aurait inventé le noeud borroméen! Mais il a une certaine aperception de ce trou, me semble-t-il, qui le fait sortir de cette opposition de l'être et du non-être. Voilà ce qui pour moi semble éclairer ce que Lacan dit dans "...ou pire" à propos de Platon.
Vous êtes peut-être fatigués? Vous souhaitez peut-être qu'on s'arrête? C'est comme vous voulez, je peux continuer sur la théologie négative, la question du passage, çà dépend si vous le souhaitez ou pas.
ND: Cà mérite peut-être une autre conférence? Il y a déjà beaucoup de choses. C'est passionnant. Merci, merci.
H.Cesbron-Lavau: Il y a peut-être des questions?
X: le logos? Le langage et le logos?
MCCadeau: Sur le logos? Le logos, Il est fondamentalement dans l'intelligible, mais Platon va reconnaître qu'il y a une réalité du logos, puisqu'il y a des mots, et que les mots, c'est toute la question du langage.. C'est un point que je n'ai pas traité là. Le logos est évidemment d'abord le concept, mais Platon va tomber bien sûr sur la question des mots, et donc il y a une réalité sensible du logos, ce qui va l'obliger à mettre aussi de la limite dans le sensible, non seulement dans la matière, mais de par le langage lui-même puisque le langage est une réalité sensible. C'est pour celà qu'il va faire jouer tous les genres dans les deux, les deux...Pardon?
V.Hasenbalg: Marie-Charlotte, merci, merci. Pour moi, qui ne suis pas philosophe, maintenant j'ai une petite idée. Quand j'entends Platon jeune, vieux, mûr, dans la maturité, il devient quelqu'un plus proche. Tu nous a fait un parcours formidable. Et surtout autour de cette question de l'infini qui nous travaille, en tant que lacaniens…
M.C.Cadeau: Oui, bien sûr
V.Hasenbalg: Je t'ai écoutée attentivement, et je perçois une congruence avec ce qu'on peut faire du côté mathématique, ce qui est surprenant.
M.C.Cadeau: Oui, alors çà, çà m'intéresse beaucoup.
V.Hasenbalg: Oui, c'est impressionnant, notamment pour la question des irrationnels, ce que tu as évoqué chez les grecs. Perle nous a expliqué l'autre fois comment Dieudonné, le grand mathématicien qui faisait partie du groupe Bourbaki, qui a dit « Heureusement il y a eu Frankel, pour nous permettre justement de nous débarrasser de l’hypothèse du continu, ce qui est intéressant, bien sûr, quand on se pose la question de la féminité et du Réel, parce que on sait bien que si on fait l'économie du Réel, de l'impossible...
Ce qui m'a le plus surpris, ce qui résonne pour moi dans cette histoire de khôra… tu sais ce que j'entends là, c'est le pot de moutarde, les pots troués, qui sont chez Lacan quelque chose qui revient constamment. Je m'excuse pour ceux qui ne sont pas familiarisés, mais pour ceux qui ont travaillé les séminaires c'est quelque chose qui revient tout le temps chez Lacan. Par exemple, dans "D'un Autre à l'autre" qu'on a travaillé l'été dernier, il y a les pots troués, à l'intérieur desquels on va mettre des objets dans les tombes des personnages de l'Antiquité, et Lacan va parler de ces trous dans les pots, en parlant du signifiant, c'est par là que sortaient les signifiants, et c'est dans ce réceptacle qu’ils dessinent un trajet. J'ai envie de dire ils dessinent un trajet, parce que je suis fascinée par la bouteille de Klein. Il y a dans la bouteille de Klein cette image d'un cylindre par où çà circule et qui va faire un drôle de tour pour se rejoindre lui-même. C'est une façon de résoudre la question du trou mais d'une façon particulière qui est celle de la bouteille de Klein. Je ne peux pas m'étendre là-dessus mais en t'écoutant, je trouve que ce que tu dis est pertinent pour moi avec les issues, les réponses de la topologie.
M.C.Cadeau: Tout à fait. C'est d'ailleurs étonnant comment Platon, justement dans ce passage par khôra va essayer de montrer que ces empreintes sont absolument mathématiques, ces nombres et ces figures géométriques. Il y a toutes sortes de calculs vraiment extraordinaires sur les triangles, les polygones,pour essayer de ramener la matière à de la... à une topologie, on ne peut pas dire autrement. Et jamais il ne dit hylé, jamais il ne dit matière.
M.De Lagontrie: Et Aristote?
M.C.Cadeau: Cà va simplifier. Aristote parait simple à côté, je trouve. Celà ne diminue pas la pensée d'Aristote, il va introduire des choses tout à fait subtiles au niveau de la logique, mais de ce point de vue là Aristote est plus simple, de ce point de vue là.
X: Vous avez eu une très jolie expression tout à l'heure pour opposer discours logique à discours mythique. Comme vous connaissez très bien le grec, il doit y avoir une traduction, je m'explique, j'ai réalisé à ce moment là seulement, je ne dois pas être doué, que logos et logique c'était à peu près la même racine. Du coup, pour opposer discours logique et discours mythique, par quel mot vous traduisez discours?
M.C.Cadeau: par logos. Logos logos! De même que lorsqu'il parle des irrationnels, il dit logoï alogou, on peut très bien redoubler le terme, logos logou.
X: Alors il y aurait le logos, la connaissance et puis le reste, le logos mythique, le Réel?
M.C.Cadeau: Le logos mythique qui deviendrait le Réel?
X: je veux dire simplement que, si vous acceptez une espèce d'identité entre logos et logique, à ce moment là, alors le discours mythique çà serait le Réel.
M.C.Cadeau: Alors ce serait une imaginarisation du Réel. On pourrait tout à fait dire, -ce qui s'est toujours dit d'ailleurs, enfin, c'est surtout ce que disait Aristote - que là où la philosophie employait le mythe, Aristote critiquait beaucoup, chez Aristote, il n'y a pas de mythes. C'est justement lorsque la philosophie rencontrait du Réel, ce que nous dirions nous en nos termes, c'est à dire quelque chose qu'elle ne peut plus dire, il n'y a plus de concept pour dire, celà irait dans votre sens, on emploierait l'Imaginaire pour parler du Réel, ce qu'on fait souvent d'ailleurs. Mais en même temps je trouve que Platon essaie de dépasser même cette opposition. Je ne dis pas qu'il y réussit, je dis que c'est une tentative, il dit: troisième genre.
X: Petite question subsidiaire, qui n'a pas de rapport tout à fait direct, mais profitant de votre connaissance de la philosophie et du grec. Dans la controverse rigolotte entre Lacan et je ne sais plus qui, à propos de la phrase de Jean "Au commencement était le Verbe". Il y en a un qui dit de varim(?), un qui parle en hébreu, et l'autre qui dit non, ce serait logos, le discours. Vous comment vous auriez traduit la phrase grecque, "Au commencement était le Verbe"?
M.C.Cadeau: Je ne sais pas. Alors là, vous me posez une colle! Qu'est-ce que je mettrais en français? Au commencement, on serait tentés nous de dire la lettre.
X:C'est le séminaire dans lequel Lacan dit on ne pourra pas discuter sérieusement tant qu'il n'y aura pas une faculté de théosophie... J'ai posé la question à un théologien qui m'a répondu, vous n'avez rien compris. Ce n'est ni le Verbe, ni le langage, à cette époque de l'histoire, c'était le Saint-Esprit, le logos correspond à ce que à cette époque de l'histoire on appelait le Saint-esprit.
M.C.Cadeau: Alors c'est intéressant parce que dans la théologie, à quoi correspond l'Esprit Saint la question se pose. Chez Maître Eckart, il pose vraiment la question. Mais pour nous, je pense, vous savez, à ce que dit Lacan dans RSI, la question de ce trou primordial qu'il appelle aussi l'Urverdrangung. De ce Ur surgit quoi? La lettre. C'est ce que dit Lacan dans RSI. De l'ex nihilo, surgit la lettre. Toute création est lettre. C'est problématique, effectivement
V.Hasenbalg: C'est une question d'étymologie. Logos et Ratio, ils ont ce double sens qui renvoie à la pensée et au nombre.
M.C.Cadeau: Absolument, ratio c'est le calcul. A l'origine c'est la petite pierre, qu'on mettait dans les sacs pour compter les animaux du troupeau? Comment? Logos, non, parce que en grec, il y a deux termes, arythmos pour les nombres, et logos pour le discours, pour les mots, etc.
V.Hasenbalg: Et les irrationnels?
M.C.Cadeau: Les irrationnels: logos alogou. Mais effectivement, tu as raison, en grec, logos peut aussi désigner le nombre, tout à fait. Il y a arythmos, mais on peut dire aussi logos.
V.Hasenbalg: De même qu'en latin, ratio, renvoie au nombre.
M.C.Cadeau: Très juste..
Y: Une question, si khôra, c'est un lieu sans empreinte, un porte-empreinte sans empreinte, mais si on ne sait pas que çà a déjà eu lieu, comment est-ce qu'on peut dire qu'il y a une répétition?
M.C.Cadeau: Très juste. Bonne question. Comment on sait que çà a déjà eu lieu? Alors, il faudrait vérifier la question de la mémoire, mais dans mon souvenir il ne parle pas de...,.il insiste au contraire sur le toujours vierge. Ce qui fait que certains philosophes ont pensé qu'on pouvait assimiler khôra à l'espace, mais, mais je pense que c'est pas çà.
V.Hasenbalg: Il y a un trajet, un parcours. Si on prend la bouteille de Klein, il y a ce trouage qui dessine une parcours qui vient se rejoindre. Ce qui reste, c'est cet objet topologique qui est la trace qui reste d' un certain parcours du signifiant. Le signifiant peut être quelconque, ce qui reste, c'est la possibilité d’un parcours, s'il y a raboutage.
M.C.Cadeau: C'est çà. Ce qui fait que la mémoire ne commencerait qu'avec la production de ce qui sort de khôra, c'est à dire des éléments, qu'ils soient mathématiques, ou littéraux, ou la matière elle-même.
H.Cesbron-Lavau : N'allez pas trop vite!
V.Hasenbalg: Mais oui, dans le séminaire de cet été tu as le grand A ici et le grand A là, et les signifiants de la demande. On peut voir comment le trou de la demande fait comme un entonnoir et qui va rejoindre ce bord du grand Autre et celui-là, ce sont le même, mais seulement inversés... M.C.Cadeau: Je trouve çà très intéressant.
V.Hasenbalg: S'il n'y avait pas d'inversion, dans les deux extrémités de la trique creuse, on reviendrait au tore. Alors, qu'il y ait ici la série des signifiants qui a servi pour le mouvement, pour reprendre ta métaphore du mouvement, il ne reste de ces signifiants que le tracé topologique. Tout est dans le raboutage, si raboutage il y a. Parce qu'on peut rester dans la logique infinie de la demande. Enfin, c'est comme çà que j'entends ta khôra.
Henri Cesbron-Lavau: Merci beaucoup, Marie-Charlotte. Je crois que çà nous a permis d'abord de parcourir une variété très riche des différentes étapes de la philosophie grecque, et puis de bien mettre en évidence ce que Lacan a apporté le trou comme ce autour de quoi les choses s'articulent et ce trou, je suis d'accord, ce trou est structuré. Voilà. Merci beaucoup.
Je termine par quelque petites annonces que je prends dans l'ordre du plus lointain vers le plus proche: le 23juin, dans la cadre du séminaire; "questions d'infini à partir de quelques bricoles cliniques", avec M Czermack., le 24 mai, ton séminaire, à 21h, l'établissement par Lacan des formules de la sexuation, à partir de la logique d'Aristote, et enfin, le mercredi 25 avril, je tiens un atelier de topologie qui est ouvert, à 21h15, et actuellement nous travaillons sur la bouteille de Klein et la surface de Boyle On peut apporter des ciseaux, du papier du scotch, on travaille justement ces articulations.
D'un infini à l'Autre, texte de Virginia Hasenbalg (journées ALI sur le sujet)
ALI - Journées sur le sujet
D’un infini à l’Autre
Virginia Hasenbalg
Quelques uns ici savent que je suis travaillée par la question de l’infini actuel, infini que nous devons à Cantor, et effet de l’entrée du langage dans le réel, pour Lacan. Lors d’un échange, Marc Darmon me suggérait que l’infini actuel soit posé comme une symbolisation de l’infini potentiel. C’est ce passage qui m’intéresse de cerner, si possible.
On peut supposer au commentaire que Lacan fait sur le texte de Freud concernant Léonardo da Vinci la description d’un franchissement, d’une coupure témoignant du surgissement du sujet de la science.
Ainsi, le rapport de Léonard à la nature, et sa mathématisation ne pouvait que rester inachevée, et pour cause. Le franchissement se fera grâce à la formalisation mathématique du réel chez Galilée, quelques 100 ans plus tard.
Chez Léonard, la nature est un vaste champ d’observation qui est sommé de répondre. Pour Galilée bien qu’il questionne toujours le monde physique le maniement des concepts l’amène à une combinatoire de lettres comme condition de sa démarche - le réel en étant la conséquence.
Lacan conclut son séminaire sur la relation d’objet en commentant le texte de Freud sur Leonard de Vinci, celui qui analyse le fameux tableau qui représente, dans une sorte d’agglomérat corporel, Jésus, Marie et Sainte Anne.
Il y a dans ce tableau la représentation d’une Trinité, celle qui était effectivement diffusée à une certaine époque. On parlait alors d’Anna Metterza (en Italie), ou de Anna Selbstdritt (en Allemagne), c’est-à-dire de Sainte Anne en tiers. Lacan évoquera à son sujet une trinité imaginaire.
Entre 1485 et 1510, le culte de Sainte Anne a été promu dans la chrétienté comme un degré d’élévation lié à toute la critique dogmatique autour de l’Immaculée Conception de la Vierge. Cette représentation figurait dans les indulgences qui étaient vendues à cette époque, celles qui assuraient à chacun et à sa descendance 20000 ans de pardon… C’est Lacan qui en parle de la sorte.
C’est ainsi qu’il va distribuer les places de ces trois personnages dans le schéma L. Il situe Sainte Anne au lieu de l’Autre. La ligne imaginaire a-a’ relie la mère phallique au moi qui se trouve en fonction de fétiche. L’enfant est donc isolé dans une confrontation duelle avec la femme. Ceci laisse l’enfant confronté au phallus comme manque chez la femme. Cette duplication, ce dédoublement de la figure maternelle est aussi perceptible dans le tableau dans la confusion des corps de la Vierge et de Sainte Anne, jusqu’au point de représenter dans les deux versions existantes du tableau, les jambes de l’une à la place de celles de l’autre. La grand-mère de l’enfant occuperait le lieu de l’Autre, qui de ce fait n’est pas l’Autre absolu, celui de l’Inconscient.
Une forte capacité de sublimation, propre à l’artiste, lui permet d’enlever la libido à son rapport à l’objet, et de se livrer à la compulsion à fouiner, à sa soif de savoir…ayant comme objet la nature. On voit chez Léonard la marque d’un reste de tradition aristotélicienne, c’est-à-dire de tradition fondée sur certaines évidences de l’expérience.
Sa position vis-à-vis de la nature est celle du rapport avec cet autre qui n’est pas sujet, cet autre dont il s’agit pourtant de détecter l’histoire, le signe, l’articulation et la parole, dont il s’agit de saisir la puissance créatrice. Bref, cet autre est quelque chose qui transforme le radical de l’altérité de cet Autre absolu, en quelque chose d’accessible par une certaine identification imaginaire
Il se trouve en fait dans un rapport de soumission à la nature. Il s’agit d’en déchiffrer les signes. C’est ce qui le maintient justement en deçà d’une formalisation mathématique pure. Le domaine de l’expérience sensible, celui des corps réels et existants, a encombré l’esprit humain par son évidence.
Il a fallu du temps pour arriver à formuler les phénomènes autrement puisqu’il y a une limite à dépasser pour que les mathématiques puissent faire une entrée vivante dans l’analyse des phénomènes du réel. Elle nécessite que le point de départ se fasse ailleurs, en renonçant aux évidences et en tenant compte de l’impossible : mettre l’expérience à l’épreuve des termes du problème, termes qui partent de l’impossible. Il est en effet impossible à partir de l’expérience sensible ou de l’intuition de savoir que ce n’est pas vrai qu’un corps plus lourd tombe plus vite. Parce que pour cela il faut la poser dans l’absolu, c’est-à-dire dans le vide. L’expérience est donc trompeuse. Seulement la formalisation symbolique pure permet d’instaurer une physique d’une façon correcte.
On voit ici donc que le sujet ne peut être envisagé qu’à partir de la coupure avec le monde naturel des objets, monde qui sera dès lors abordé avec une méthode « purifié » qui prend son départ du concept, du signifiant.
Des siècles entiers ont fait des efforts pour y parvenir et n’y sont jamais parvenus avant cette séparation du symbolique et du réel.
Un franchissement que Koyré date dans l’histoire de la science, et qui ne manifeste pas moins une torsion structurale qui a donné naissance au sujet.
Voici comment Koyré évoque ce processus, en vertu duquel l’homme a perdu sa place dans le monde, ou plus exactement peut être, a perdu le monde même qui formait le cadre de son existence et l’objet de son savoir, et a dû transformer et remplacer non seulement ses conceptions fondamentales mais jusqu’aux structures mêmes de sa pensée.
Pour conclure
Ce texte de Lacan date de 1957. Il y est question aussi du caractère inachevé pour le petit Hans de son accession à l’hétérosexualité puisqu’il reste sous la domination du phallus maternel. Comme Léonard.
Il me semble qu’il est d’actualité pour notre clinique, lorsqu’une grand-mère occupe cette place impossible d’être l’Autre de l’Autre. Il est en tout cas une entrée dans la réflexion sur la grand-méritude…
L’impossible médiation entre fini et infini (Docte Ignorance, N. de Cues), par J.P. Hiltenbrand
L’impossible médiation entre fini et infini
Conférence de Jean-Paul Hiltenbrand[1]
Henri Cesbron Lavau :
Nous avons le plaisir, aujourd’hui, d’accueillir Jean-Paul Hiltenbrand. Pour l’introduire, il est psychiatre et psychanalyste, il a fondé l’École Rhône-Alpes qui est l’école de l’Association lacanienne internationale dans cette région et Jean-Paul a également publié récemment : Insatisfaction dans le lien social, chez Eres. Le sujet d’aujourd’hui n’est pas spécifiquement sur Cantor, mais sur quelqu’un qui était là cinq siècles avant et je dois dire que c’était pour moi en fait l’occasion de découvrir ce texte que je trouve absolument sidérant et j’attends beaucoup de ce que Jean-Paul va pouvoir nous dire et donc le titre de la conférence est L’impossible médiation entre fini et infini.
Jean-Paul Hiltenbrand
Ce petit livre de 1440 est une véritable bombe pour son époque et je souligne aussi qu’il a été enfin traduit en français en 1930, c’est-à-dire cinq siècles après. C’est dire qu’en langue française, les commentaires de Nicolas de Cuse sont relativement peu nombreux, l’essentiel se faisant en allemand ou en langues anglo-saxonnes. Évidemment, pour votre registre de travail, c’est-à-dire sur Cantor, les mathématiques de Nicolas de Cuse sont tout à fait sommaires et intuitives. D’ailleurs, lorsque Cantor a lu les textes de Nicolas de Cuse, ça l’a fait un peu ricaner, bon, mais on va prendre les choses dans leur temps. Pour commencer, je vais vous lire une lettre que Nicolas de Cuse a écrite à un de ses contemporains :
« Dans mon sermon sur l’esprit sain, vous avez découvert comment la connaissance coïncide avec l’amour. Il est impossible, en effet, de susciter un sentiment, sinon par amour et quel que soit l’objet aimé, il ne peut être aimé que dans la perspective du Bien, car rien de ce qui est choisi n’est aimé sans connaissance du Bien. Dans l’amour donc, par lequel on est porté vers Dieu, la connaissance est présente quoiqu’elle ignore ce qu’est l’objet de son amour, elle est donc coïncidence de la science et de l’ignorance, à savoir de la docte ignorance. »
Voilà donc un texte qui fait, en quelque sorte, le résumé et le commentaire, qui date d’une douzaine d’années après la rédaction de la docte ignorance et c’est en même temps, ce courrier, le résumé du projet de Nicolas de Cuse. Alors, ce projet nous intéresse nous, analystes, dans la mesure où la structure mise en place, mais la structure seulement, bien entendu, concerne et définit l’expérience de l’analyse, à savoir, le rapport du sujet au grand Autre inconscient, ce rapport étant médiatisé dans une formalisation du savoir, lui-même conditionné par l’amour. Mais je ne vais pas anticiper sur la nature du projet pour m’attacher d’abord à la méthode empruntée et à son but.
Alors je vais un peu renverser la disposition du texte, pour permettre une clarification rapide des données du problème que va aborder Nicolas de Cuse. Donc, je vais d’abord parler de la méthode empruntée et de son but et, dans un second temps, j’essaierai d’en tracer les conséquencesque je dis tout de suite considérables et ceci nous intéresse également puisqu’on voit bien où mène le désir de vérité qui ne cesse pas d’allumer ce texte. Alors, comment peut se définir la nature de la divinité. D’emblée, Nicolas de Cuse se trouve affronté à ce problème, n’est-ce pas, et c’est le chapitre XXVI du livre I qui va y répondre et qui s’intitule « La théologie négative » où il nous dit :
« Parce que le culte de Dieu, qui doit être adoré en esprit et en vérité, se fonde nécessairement sur des affirmations positives au sujet de Dieu, toute religion s’élève nécessairement dans son culte au moyen de la théologie affirmative adorant Dieu comme un et trine, comme infiniment sage, bon, lumière inaccessible, vie, vérité et ainsi de suite, dirigeant toujours son culte par une foi qu’elle atteint plus véritablement par la docte ignorance, croyant que celui qu’elle adore étant un et uniment toute chose et que celui à qui elle rend son culte comme étant la lumière inaccessible n’est pas comme la lumière matérielle – vous voyez là, déjà, il commence à faire des distinctions – à laquelle s’oppose les ténèbres, mais la plus simple est l’infini dans laquelle les ténèbres sont la lumière infinie. Elle croit que la lumière infinie luira toujours dans les ténèbres de notre ignorance. Ainsi, la théologie de la négation est si nécessaire pour parvenir à celle de l’affirmation que, sans elle, Dieu n’est pas adoré comme Dieu infini, mais plutôt comme créature. Or, ce culte est une idolâtrie attribuant à l’image ce qui ne convient qu’à la vérité. Il sera sans doute utile d’ajouter, à ce qui précède, quelques mots sur la théologie négative. L’ignorance sacrée nous a enseigné un Dieu ineffable et cela parce qu’il est infiniment plus grand que tout ce qui peut se compter et cela parce qu’il est au plus haut degré vérité. »
Voilà donc pourquoi ce détour par la théologie négative, parce que tout ce qui peut être énoncé sur Dieu qui ne serait pas la figure divine, tout ce qui serait donc ce Dieu ne pourrait pas être dit et, par conséquent, ça n’est que par la négation d’abord que l’affirmation peut se faire ensuite. C’est formidable, n’est-ce pas, parce que là vous voyez déjà la démarche même de Freud à propos de son article sur la négation. Donc, nous rencontrons plus de vérité, nous dit-il, en écartant et en niant. Ce Dieu n’est ni père, ni fils, ni saint esprit, il est seulement infini et puis il dira encore plus loin :
« …il est manifeste, dès lors, comment les négations sont vraies et les affirmations insuffisantes en théologie ».
C’est là son programme qui va l’amener aux mathématiques. « La précision de la vérité luit d’une façon incompréhensible dans les ténèbres de notre ignorance et voilà donc la docte ignorance que nous avons cherchée. » Voilà donc le programme, n’est-ce pas, qui, il faut le dire, s’initie du mouvement de la théologie négative. J’insiste là-dessus parce que ce chapitre XXVI va permettre à certains contradicteurs d’accuser Nicolas de Cuse de mysticisme puisque, évidemment, cette théologie négative fait allusion indirectement à Maître Eckhart qui est réputé être un mystique. C’est donc un temps essentiel à la démonstration, à savoir, le principe d’ignorance indispensable avant toute affirmation de quelque chose qui va devoir être démontré car n’appartenant pas au registre sensible. Concernant la divinité, ce qui la caractérise est donc défaut, manque dans le savoir, d’où recours à ce qui est dans son temps la science. Alors, les éclaircissements préliminaires qui est le chapitre II du livre I où il va donc nous dire comment il va organiser son propos, donc il s’agit d’étudier ce que c’est que d’être le plus grand :
« J’appelle maximum – maximum, je le dis tout de suite, c’est ce qu va désigner la divinité – j’appelle maximum une chose telle qu’il ne puisse pas y en avoir de plus grande. – tout simplement – Il est absolu, il est en acte, tout l’être possible, ne subit des choses aucune restriction et en impose à toutes. Ce maximum, que la foi indubitable de toutes les Nations révère comme Dieu sera, dans mon livre, premier sur la raison humaine l’objet que, sans jamais pouvoir le comprendre, je m’efforcerai de rechercher sous la conduite de Celui qui seul habite dans une lumière inaccessible. En second lieu, comme la maximité absolue est l’entité absolue par laquelle toutes choses sont ce qu’elles sont ainsi est-ce d’elle, de cette maximité, que l’on nomme maximum absolu que vient l’unité universelle des sens. Parce que son unité s’est restreinte en une pluralité sans laquelle elle ne peut pas être. »
Donc, ça ce sont des types d’argumentations qu’il va répéter sans cesse dans le texte et qui sont, je dirais, le modèle des argumentations de l’époque.
« Le maximum montrera la nécessité d’un troisième ordre de considérations, en effet, comme l’univers ne subsiste que d’une façon restreinte dans la pluralité, nous rechercherons dans les choses multiples elles-mêmes le maximum Un dans lequel l’univers subsiste au degré maximum et le plus parfait dans sa réalisation et dans sa fin. »
Alors, de quoi s’agit-il ? Il s’agit de montrer comment une certaine conceptualisation de ce maximum, c’est-à-dire de la divinité, va avoir un caractère universel. J’y reviendrai à la fin.
« Il s’agit donc d’un maximum tel qu’il ne puisse y en avoir de plus grand, il est absolu et il est impossible à comprendre et donc : docte ignorance. Maximum et minimum, je le dis tout de suite, coïncident dans leur valeur et est au-dessus de toute opposition pensable et possible. Le maximum est un et il représente la nécessité absolue. »
Donc, je viens d’aborder une définition tout à fait importante chez Nicolas de Cuse, à savoir ce qu’il désigne comme étant la coïncidence des opposés. Ce concept est tout à fait central chez lui, il est au cœur de sa dialectique et il éclaire aussi l’usage qu’il va faire des mathématiques justement pour montrer cette coïncidence des opposés et il éclaire aussi, surtout, l’usage qu’il va faire du nombre. Se pencher sur ce concept nous fera entendre à quel endroit Nicolas de Cuse porte la césure entre savoir et non savoir, c’est-à-dire entre science et ignorance. Pour lui, il y a une fondamentale ignorance de l’infini. Ça, c’est une définition qui va traverser toute son argumentation.
« Ignorance de l’infini parce que nous sommes dans l’incapacité de le connaître, cet infini, en tant qu’infini puisqu’il y a absence de proportion entre lui et n’importe quelle réalité plus ou moins accessible. Or, notre pensée – celle de 1440 – est mesure capable de comparaison et si elle ne peut opérer de la sorte, elle n’a aucune chance que nous ayons prise sur cette réalité. Raison pour laquelle la voie pour une compréhension de l’infini nous est strictement fermée : c’est l’ignorance. »
Il s’agit-là, pour Nicolas de Cuse d’une théorie de la connaissance et on comprend pourquoi on tombe sur une omniprésence du nombre. La proportion indispensable à la connaissance de l’inconnu trouve ici son fondement. Je vais citer le chapitre 1 du livre I qui s’intitule : « Comment savoir est ignorer » :
« Donc, toute recherche consiste en un rapport comparatif facile ou difficile et c’estpourquoi l’infini qui échappe comme infini à tout rapport est inconnu.) Or, le rapport qui exprime accord à une chose, d’une part, et l’altérité, d’autre part, ne peut se comprendre sans le nombre. C’est pourquoi le nombre enferme tout ce qui est susceptible de relation ou de rapport. Donc, il ne crée pas une relation en quantité seulement, mais en tout ce qui, d’une façon quelconque, par substance ou par accident peut concorder ou différer. Ainsi Pythagore – qu’il va citer plusieurs fois dans son texte – jugeait-il avec vigueur que tout ce qui était constitué et compris par la force des nombres. Le nombre ainsi conçu a un caractère transcendantal. Dès qu’il y a similitude ou diversité, il y a nombre. Mais ce nombre ne désigne pas seulement quantité mesure etc, il est une catégorie qui permet d’appréhender la pluralité certes, qualitative ou quantitative sur fond d’appartenance commune. »
C’est-à-dire que tout ce qui va être évalué, la seule appartenance commune dans l’ordre du fini, c’est le nombre.
« Sans lui, le monde et le cosmos ne seraient que chaos à notre compréhension. »
Autrement dit, la logique du nombre est celle du monde. Elle est aussi celle du Créateur. Ça, c’est tout à fait important, il le dira quelque part, j’espère retrouver le texte où il dit que le Créateur lui-même obéit à la logique du nombre. Il est de la catégorie du réel, ce nombre, et de celle de la pensée. Ainsi, pour Nicolas de Cuse, tout ce que nous connaissons, percevons, pensons, est de l’ordre du nombre. Un concept par excellence, par exemple, est une unité multipliée de nombres. Cette prégnance du nombre va donc se traduire par le fait que tout objet de l’esprit va se trouver être marqué par l’excès ou le défaut. Donc, tout contenu de connaissance se trouve impliqué dans une relation d’antériorité ou de postériorité, bien entendu, comme dans une suite de nombres. L’objet, en général est tout de suite pris dans des relations d’ordre et, par conséquent, de nombre ; c’est son essence. Il nous dit ça dans la partie 4 du chapitre I, où il parle là des objets finis, bien sûr :
« Car tous les objets qui sont appréhendés par les sens, la raison ou l’intelligence, diffèrent tellement entre eux et de l’un à l’autre qu’il n’y a pas entre eux d’égalité précise. »
Autrement dit, la seule référence que nous puissions avoir c’est celle du nombre et en outre, ce nombre, en tant qu’essence, est toujours du registre du fini et il le dit :
« Parce qu’il va de soi qu’il n’y a pas rapport de l’infini au fini, il est aussi très clair, de ce chef, que là où on peut trouver quelque chose qui dépasse et quelque chose qui est dépassé, on ne parvient pas au maximum simple – c’est-à-dire au maximum absolu, c’est-à-dire Dieu – en effet, ce qui dépasse et ce qu’est dépassé sont des objets finis. Au contraire, le maximum simple est nécessairement infini. »
Et donc, cette dimension du nombre qui va, si vous voulez, caractériser les connaissances ou la connaissance du fini, alors que dès qu’on bascule dans l’infini, cette référence va tomber. Dans le registre de l’infini, au contraire, donc, il peut y avoir coïncidence des opposés, ce qui n’est pas le cas dans le champ du fini. De même, le maximum absolu est au-dessus de toute affirmation ou négation. C’est pour ça que j’ai commencé par la théologie négative. Voilà ce qu’il nous dit :
« Que l’on purifie par la quantité le maximum et le minimum en enlevant par l’intelligence le plus grand et le plus petit et l’on voit clairement que le maximum et le minimum coïncident. »
Je crois qu’il faut l’expliquer cette phrase. Il parle là du monde fini, c’est-à-dire si on enlève toujours quelque chose à un objet fini, on arrive à une certaine forme de minimum ou si on ajoute quelque chose à un objet fini, on arrive à un certain maximum.
« Ainsi, donc, le maximum est un superlatif comme le minimum, un superlatif. Donc, la quantité absolue n’est pas maxima plutôt que minima puisqu’en elle le minimum et le maximum coïncident. Donc, les oppositions n’existent que pour les objets qui admettent un excédant ou un excès. Elles leur conviennent avec des différences, mais en aucune façon elles ne conviennent au maximum absolu – c’est-à-dire à l’infini – car il est au-dessus de toute opposition. »
C’est intéressant ! Par la suite :
« Comme le maximum absolu est absolument en acte toutes les choses qui peuvent être tellement en dehors de n’importe quelle opposition, que le minimum coïncide avec le maximum, il est de la même manière au-dessus de toute affirmation et de toute négation. »
Voilà comment, n’est-ce pas, Nicolas de Cuse parvient à franchir ce débat qui a été permanent pendant son époque entre les théologies négatives et les théologies positives. Comme on le constate, il élabore toute une théorie rationnelle de la connaissance fondée sur le nombre avant que de définir la part inconnaissable de la nature divine. Autrement dit, il se fait philosophe, logicien et scientifique pour mieux asseoir son argument théologique. Et c’est ainsi qu’il définit le maximum absolu, c’est-à-dire Dieu comme étant ce qui échappe à la sphère du pensable, mais surtout à la dimension du nombrable. C’est là ce que je vous avais cité :
« Car tous les objets sont appréhendés par les sens, donc il n’y a pas entre eux d’égalité précise. »
Donc, tout ce qui est de l’ordre du nombrable, du mensurable est de la dimension par excellence de la connaissance. Alors, vous voyez comment il le cadre d’une façon tout à fait rigoureuse : le champ de la connaissance. Je reviendrai sur ce problème à propos de Saint Anselme qui le précède de quatre siècles, puisqu’il y a une proximité apparente avec l’argument ontologique, n’est-ce pas, le fameux : id quo maïus cogitari non potest, c’est-à-dire le plus grand que je ne puisse penser. Et puis j’en profite pour vous demander… Pardonnez le côté lapidaire de mon propos, de ce tour d’horizon, par exemple le id quo maïus n’est pas une simple articulation rationnelle comme on pourrait le croire. Ça, c’est un détournement cartésien. Il ne faut pas oublier que cette formule d’Anselme est contenue dans une prière, ce qui change la nature de l’argument, c’est-à-dire que c’est une incantation. La forme id quo maïus cogitari non potest, c’est une incantation dans une prière, ce n’est pas du tout Anselme derrière un bureau qui pose un argument ontologique, ce n’est pas ça du tout. Ça, c’est un détournement de la dimension de la prière que va faire Descartes quand il va reprendre l’argument de Saint Anselme, entre autres, il y en a d’autres. Il y a d’autres choses sur lesquelles je suis obligé de passer très rapidement, la notion d’ordre des nombres et la question des distances en mathématiques, bien sûr… L’autre problème chez le cusin, que je ne puis que signaler, à savoir, comment il parvient à introduire la distinction fondamentale entre l’être et l’existence, en particulier au niveau de la divinité, en tant que forme universelle d’être ou forme universelle d’existence. Je laisse ce problème de côté parce qu’il nous amènerait dans des débats sans fin. Donc, cette question est à la fois un problème philosophique de l’époque, je veux dire celle de la connaissance et du maxima absolu et, en même temps, c’est un problème théologique. Le premier, c’est-à-dire le problème philosophique, ne pouvant être résolu que dans le cadre du second, à savoir la théologie et le second, dépendant du caractère universel des proposition, c’est-à-dire spécialement la proposition d’un Dieu comme forme de toute chose. Si on a le temps, je vous en parlerai tout à l’heure. Donc, ce Dieu comme forme de toute chose, c’est-à-dire son caractère universel – mais, plus loin, entrer dans ce champ nous imposerait de préciser la distinction faite à l’époque entre substance et matière puis entrer dans les considérations de Maître Eckart auquel, évidemment, Nicolas de Cuse emprunte beaucoup. Alors maintenant, j’en viens très rapidement, pour avancer, aux objets mathématiques. Ces fameux objets mathématiques, n’est-ce pas ? Alors déjà les intitulés, c’est au paragraphe 10 toujours du livre I qui s’intitule : « Comment l’intelligence de la trinité dans l’unité dépasse toute chose ». Alors je vous passe ça, vous le lirez, c’est l’acte d’intelligence dans son unité :
« … se compose de l’objet intelligible et du fait de comprendre. »
Voilà qui est clair. Donc, on a l’acte, l’objet et la compréhension.
« Donc l’unité maxima est parfaite. Si l’unité et intellection maxima est parfaite, qui sont ses trois composants, elle ne pourra être ni intellection, ni intellection parfaite, il n’y a pas une conception exacte de l’unité. Pas d’unité en effet sans Trinité, car le mot exprime indivision, – ça, c’est un terme très important – discernement et connexion. L’indivision en vérité vient de l’unité. Donc, l’unité maxima n’est pas autre chose qu’indivision, discernement et connexion et comme elle est indivision, elle est éternité sans commencement, de même que l’éternel ne s’est séparé de rien. Comme elle est discernement, elle vient d’une éternité immuable et comme elle est connexion ou union, elle procède des deux. Donc, quand je dis unité et maxima, j’exprime la Trinité. En effet, en disant l’unité – c’est là que c’est intéressant et c’est pour cela que c’est un préalable important à ces figurations mathématiques, donc – en disant l’unité j’exprime le commencement sans commencement – c’est une merveille, cette formulation maxima - le commencement qui sort du commencement et quand je dis grâce au verbe qu’il y a là une copulation et une union, j’exprime la procession qui vient des deux termes. L’unité elle-même est à la fois minima, maxima et union. De là résulte qu’il est nécessaire à la philosophie de vomir tout ce qu’on obtient par l’imagination et le raisonnement… »
Vous voyez, il s’écarte clairement du champ philosophique.
« … si elle veut comprendre que l’unité maxima est Trine. »
Alors, je vais avancer assez rapidement parce que, au fond, ces histoires de figures... Donc, nous partons d’un monde fini et le but est de démontrer comment on peut atteindre le maxima grâce aux manœuvres de figures géométriques qui sont essentiellement fondées sur une conceptualisation de l’infini de la ligne, chapitre XIII qu’il va d’ailleurs intituler : « Les passions de la ligne maxima et infinie ». Il va donc utiliser le cercle, et puis il en représente un deuxième et puis la ligne infinie et ici, ça se touche.
Vous voyez que l’arc de cercle inférieur, au fur et à mesure que l’on agrandit le cercle, cet arc de cercle va s’ouvrir et va finir à l’extrême par donner une ligne droite. Ce n’est pas vérifié dans les mathématiques modernes, je crois, mais enfin, c’est comme ça que Nicolas de Cuse l’a fait.
« Donc, cqfd – nous dit-il – et parce que tu veux voir plus clairement comment l’infini est en acte ce que le fini est en puissance, de cela encore, je te rendrai très certain. »
On va dire que c’est là un raisonnement de type aristotélicien, mais il dépasse complètement ce type de langage, n’est-ce pas. Donc, l’infini est en acte, ça va être cette ligne horizontale tout en haut, c’est la mise en acte, en quelque sorte de ce que dans l’ordre du fini, l’ordre du fini c’est la courbe que vous voyez, la courbe inférieure, cette courbe est en puissance ce qui va se réaliser en haut en acte. Alors, comment est-ce qu’il va s’y prendre ? Il va parler du triangle, alors on va reprendre l’histoire du triangle qui est tout à fait simple. Voilà un triangle :
Et grosso modo, il suffit de passer et de repousser le a qui est ici à l’infini pour qu’on ait deux lignes parallèles qu’il va réduire à une seule ligne et il dira : « voilà comment toutes les figures se réduisent à une ligne infinie. » Je ne discute pas ce type de démonstration. Il ne s’agit certes pas d’une géométrie moderne, bien entendu, puisque Nicolas de Cuse raisonne en métaphysicien, ça, c’est fondamental, n’est-ce pas. De même en ce qui concerne la démonstration du triangle, l’identité ligne/triangle est appréhendée par la connaissance et non pas par l’imagination, c’est ça qui est intéressant. C’est ce saut, n’est-ce pas, qui va de l’imagination du triangle à son intelligence. Il veut montrer l’identité contenue dans le fini comme capable de s’actualiser au niveau infini. L’infini est donc en acte ce que le fini est en puissance. Conséquence considérable au niveau métaphysique puisque s’ouvre la perspective pour l’homme fini, c’est ça qui est important, la conséquence qui va apparaître, c’est que pour l’homme fini, c’est-à-dire nous, nous allons pouvoir participer à la nature infinie du maxima. Parce que si nous sommes des triangles, même pas oedipiens, forcément, on va pouvoir participer de cette nature infinie du maxima. Ça, c’est la question, il en parle toujours dans le texte, il en parle clairement dans le texte, c’est la question de l’universalité et de l’universalisation. Il y a donc deux démarches chez Nicolas de Cuse à partir des mathématiques, à savoir que dans le passage… Alors ça aussi je vais le dessiner rapidement, le polyèdre… Vous avez un cercle et donc, vous dessinez une figure polyédrique là-dedans. Plus vous allez multiplier les faces et réduire les côtés du polyèdre en les multipliant, vous allez avoir, petit à petit, quelque chose qui va s’approcher du cercle, mais qui ne pourra jamais l’atteindre. Donc, il y a cette démonstration du polyèdre où il montre qu’il y a un certain franchissement : tout d’un coup, on est dans le cercle. On pousse, on pousse, mais ce franchissement est logiquement, mathématiquement, impossible. Donc, il représente une énigme dans le moment du saut. Il y a une énigme et du saut de l’intelligible, du rationnel à l’incompréhensible, à l’incommensurable et à l’au-delà divin. Tout ceci, grâce aux mathématiques qui sont, comme il le dit, des vérités incorruptibles. C’est ça l’avantage des mathématiques, c’est-à-dire ni imaginaires, ni intuitives. Les autres mouvements, celui du triangle que je vous ai mis au tableau et celui du cercle réductible à une droite infinie, laquelle ne saurait aucunement être… Alors, c’est ça aussi qu’il souligne, c’est qu’une ligne infinie n’est pas une addition de portions de ligne droite. Ce mouvement prend en considération la coïncidence des opposés. Comme vous la voyez apparaître avec l’histoire du polyèdre et du cercle qui est tout à fait claire, la coïncidence des opposés, donc, leur réduction, de même que disparaît la fameuse distinction entre négation et affirmation au niveau du maxima absolu. Au fond, il nous définit la fonction du Un et à côté, à proximité, la pluralité des êtres que nous sommes et des objets. Il y a donc ce commencement sans commencement et quelque chose que je ne vous ai pas encore dit, je crois, ce maxima n’engendre pas, ni n’est engendré : il ne procède pas, c’est-à-dire qu’il n’est pas à la suite de quelque chose.
Alors, très rapidement pour arriver au terme de notre exposé et laisser de la place à la discussion – après tout ça, et il y a encore beaucoup d’autres choses là-dedans – Nicolas de Cuse n’est pas seulement celui qui a fourni une preuve rationnelle de Dieu pour son époque. Il n’est pas seulement le continuateur de Saint Anselme. D’ailleurs, à ce niveau-là, nous avons déjà une indication, puisque ce qui était prière, invocation pour Saint Anselme – je vous rappelle quand même le titre de ses ouvrages, c’est Prostolium et Monologium, c’est-à-dire que c’est là qu’il parle tout seul au Seigneur – donc, ce qui était invocation humble chez Anselme devient affirmation scientifique qui se veut fondatrice et preuve d’universalisme. Alors, qu’est-ce que ça veut dire preuve d’universalisme ? Ça veut dire que si 1+1+1+1+1+1 etc, nous conduit à l’infini, ceci est aussi vrai pour un chrétien, pour un musulman que pour un juif. Autrement dit, ce qu’il veut tracer là, c’est vraiment une universalité, ça ne vise pas seulement le Dieu de notre monothéisme : ça vise tout ! Toute la conception de la divinité, sauf, bien sûr, ceux qu’il considère comme étant les adorateurs d’images. Alors ceux-là, c’est autre chose. Mais entre les deux, entre Anselme et Nicolas de Cuse, il y a rupture dans la démarche, rupture qui ne fera que s’approfondir. Anselme invoque un Dieu, en quelque sorte, caché, dont il voudrait voir les manifestations, alors que Nicolas de Cuse, démontre l’existence d’un Dieu qui, a priori, n’est pas présent. Anselme procède par gradations hiérarchisés, c’est-à-dire qu’il est encore inscrit dans le discours platonicien, alors que Nicolas de Cuse, lui, procède par césures, c’est-à-dire ruptures, c’est-à-dire en définissant d’un côté le statut de la science et d’un autre côté, le statut métaphysique. Donc, Anselme opère une quête de savoir sur la divinité, il est dans une quête, c’est le querens intellectum, alors que Nicolas de Cuse est au-delà, dans une quête des vérités, vérités par l’entremise des savoirs bien établis, c’est-à-dire des mathématiques incorruptibles. Du même coup, chez ce dernier, c’est-à-dire chez le cusin, l’institutionnalisation des savoirs prend une importance absolument décisive et en cela il rompt avec son époque et ce qui nous importe à nous, analystes, c’est d’identifier où il place désormais, lui, la césure, puisqu’il renverse la proposition anselmienne. Ce qui est : fides querens intellectum, chez Nicolas de Cuse, c’est l’inverse : intellectum querens fides. Je caricature un peu j’exagère, mais c’est pour vous faire sentir tout d’un coup le renversement, c’est l’intelligible, l’intelligence qui cherche la foi. Alors où le cusin place-t-il la césure ? C’est une chose tout à fait importante parce que, si nous ne savons pas dans notre existence, par exemple, où sont les césures, nous sommes dans un monde pas forcément chaotique, mais complètement malléable, qui peut aller dans n’importe quel sens. C’est la raison pour laquelle vous trouverez, par exemple, à la fin des Écrits de Lacan : « Science et vérité », qui prétend, justement, opérer et situer la césure en un lieu, en un point, tout à fait précis. Alors, ici, vous le savez maintenant parce que je l’ai dit, cette césure commence d’abord entre la négation et l’affirmation, exactement comme Freud et, surtout, dans la séparation radicale, qui va avoir des conséquences pour son époque, la séparation entre image et vérité, entre adorateur et idolâtre de l’image et les vrais croyants, c’est-à-dire ceux qui sont donc des scientifiques, mais aussi la césure entre les objets finis qu’il met tous d’un côté, mensurables, donc qui sont repérables par leur caractéristique de nombre et puis l’infini de l’autre côté.
Or, si vous réfléchissez à ce qu’il y avait à son époque, c’est-à-dire la séparation platonicienne, vous sentez bien comment il déplace brutalement cette division, celle qui avait cours à son époque qui était celle de Platon, c’est-à-dire ce qui ressort du principe de la caverne. Et puis, il y a une autre césure, qu’il va mettre, c’est entre la connaissance, les connaissances et l’immanence et puis, de l’autre côté, le champ de la vérité qui commence donc par la négation et qui est donc aussi le champ de la transcendance et donc de l’infini. Il y a une séparation radicale qu’il va poser, mais aussi entre sciences précises incorruptibles et une savoir sur la divinité qui est à la fois amour des sciences, ignorance, etc. Ainsi, il est clair que la coïncidence des opposés a une signification transcendante et puis aussi une valeur transcendante dans le savoir désormais, puisque en quelque sorte il réfute d’une manière tout à fait rigoureuse, n’est-ce pas, à la fois le pouvoir et la fonction de l’icône. Tout cela confirme donc notre pressentiment, Nicolas de Cuse est un immense personnage à l’origine d’un bouleversement radical à son époque, dans sa culture. C’est le premier moderne que nous parvenons à identifier, le vrai premier moderne. Il récapitule le savoir passé pour lui donner une inflexion tout à fait nouvelle, opérant donc un bouleversement dans la culture bien plus importante que ce que l’on désigne habituellement comme étant la révolution copernicienne qui viendra après.
Indiscutablement grand théologien et grand philosophe, sa docte ignorance, en 1440, constitue le carrefour tout à fait net, clair, entre la pensée médiévale et ce qui va suivre derrière, la Renaissance. Un fait tout à fait drôle, que j’évoquerais, est que ceux qui ont travaillé sur Nicolas de Cuse considèrent qu’il est le précurseur de la Renaissance. Puis, quand nous consultons des textes commentant la Renaissance, en particulier Giovani Gentile et Ugenio Garine, ils n’en font pas mention. Ils parlent de la philosophie, de la pensée et de tout ce qui se passe au moment de la Renaissance et il n’y a pas une seule allusion à Nicolas de Cuse, alors tout simplement parce que Gentile était un sympathisant nationaliste et voire un peu fascisant et qu’il a écrit entre les deux guerres mondiales et pour donner plus d’ampleur à la Renaissance italienne, il a complètement escamoté Nicolas de Cuse et Garine lui fait juste une petite concession dans ses commentaires sur l’humanisme dans la Renaissance. Nicolas de Cuse est né dans les environs de Cologne, il a beaucoup travaillé et à l’âge de 17 ans, il est allé à l’université de Padoue faire un cursus d’études juridiques. Donc, il a forcément rencontré les gens de l’école de Padoue qui était réputée pour être aristotélicienne, dogmatique, figée et opposée à l’école florentine qui était néo-platonicienne. Donc, forcément, déjà, Nicolas de Cuse a plongé là-dedans, dans ces idées qui étaient manipulées entre ces deux écoles et puis surtout, avant 1440, il a fait plusieurs voyages et il a eu une sorte d’illumination, c’est bien connu, avant d’écrire la docte ignorance, sur le bateau de retour d’un congrès à Constantinople, à un moment, comme ça, s’est révélée tout la structure de la docte ignorance et c’est comme le rêve de Descartes, tous ces moments tout à fait fastes.
Alors, qu’est-ce que c’est que la Renaissance ? Ce n’est pas seulement une ouverture à la sensibilité nouvelle, celle que vous trouvez chez Pétrarque, par exemple. Pétrarque, si vous voulez, c’est déjà quelque chose qui est une sorte de dégénérescence de la Renaissance. La Renaissance, c’est un mouvement qui va modifier son rapport à la pensée de la tradition Antique. Sa particularité tient essentiellement – je résume, n’est-ce pas – à ce que le savoir, contenu dans les textes anciens, n’est, lui, pas remis en cause, cependant que ce qui est refusé, c’est la forme scolastique, dogmatique, figée, plus spécialement celle de l’école de Padoue, justement, qui est une scolastique aristotélicienne.
C’est dans ce cadre-là que Nicolas de Cuse est à entendre, à savoir l’ouverture d’une perspective absolument inédite à partir des connaissances de l’époque. C’est le nouveau problème de la connaissance qui est moderne chez lui. Il s’interroge sur les possibilités de connaître et non pas sur les formes de la connaissance. Le tournant de la docte ignorance survient dans une rupture radicale, celle de la logique aristotélicienne qui est une logique du fini qui est condamnée à l’échec dès qu’il s’agit de penser l’infini. La logique étant d’abord une relation d’implications, de subordinations entre différentes dimensions conceptuelles, elle ne peut que conduire à des formes de savoir, d’objets hiérarchisés : similitude, différence, accord, désaccord, etc. Elle ne peut aller que d’un fini à un autre fini. Tout ceci est subverti par ce point de bascule du point d’ignorance de l’infini. Cette vision intellectuelle n’est plus mystique, ni mentale, ni résultante d’une contemplation passive, elle est le produit d’une pensée spéculative, en particulier mathématique. Je cite Nicolas de Cuse :
« Des œuvres de Dieu, si nous avons quelque idée, nous la tirons du symbole et du miroir mathématique. Tout bien considéré, nous n’avons rien de certain dans notre science que notre mathématique. »
Ça, c’est un commentaire qu’il fait quelques années après. Donc, plus de logique scolastique, plus de logique aristotélicienne des classes. Je pense que c’est tout à fait intéressant qu’il y ait eu cette amorce en 1440. Dernière remarque :
« Le terme de maximum absolu n’est pas comparatif, il désigne un au-delà transcendant, certes de type platonicien, comme le Bien, le souverain Bien est situé au-delà de l’être chez Platon. »
Pour Nicolas de Cuse, le maximum se situe dans une coupure et je cite :
« Puisqu’il est de soi évident que, de l’infini au fini, il n’y a pas de rapport. »
Alors, ça, c’est vraiment le message, pas subliminal, mais le vrai message de Nicolas de Cuse, n’est-ce pas, qu’entre les deux, il n’y a pas de rapport. Par ces simples formulations, le cusin introduit dans le savoir une césure, une limite entre l’indéterminé, l’indéfini, l’inconditionné, le non-su et puis, de l’autre côté, l’infini et je crois que c’est une règle que nous pouvons encore conserver aujourd’hui. C’est-à-dire que tout ce qui est indéterminé et ce qui n’est pas su s’oppose effectivement à cette forme d’infini. Donc, le statut de l’infini nous est totalement étranger et soulignez ce terme « étranger ». Autrement dit, il tranche dans l’indécis, dans le sensible, dans l’intelligible pour donner un statut à l’altérité, ce qui est nouveau également. Et je cite encore un passage :
« L’unité de la vérité insaisissable se connaît dans l’altérité conjecturale. »
Quelle formule formidable, n’est-ce pas ! On ne peut, même aujourd’hui, imaginer plus moderne que ça ! C’est rien de plus actuel, on ne saurait concevoir plus belle formule pour définir quoi ? Eh bien, la dynamique hystérique et son projet, c’est bien évident ! Je veux dire que c’est le discours du sujet moderne que vous avez là dans cette formule qui vient d’être tirée de son sommeil par le cusin. Il nous montre également l’émergence de l’individu dans son cadre premier qui est religieux. En effet, c’est là la naissance de l’individu moderne et ce qu’il convient d’ajouter, ce qu’il démontre, c’est que l’individu, ce fameux individu émergeant dans le religieux n’est pas un contraire de l’universel, parce qu’aujourd’hui on a l’habitude d’opposer individu et holisme, ce n’est pas le contraire de l’universel, mais le véritable accomplissement du savoir théologique.
Henri Cesbron Lavau
Merci Jean-Paul pour, au-delà de ces quatre siècles qu’il a fallu pour que Nicolas de Cuse soit traduit…
Jean-Paul Hiltenbrand
Cinq !
Henri Cesbron Lavau
Cinq ! Merci. Cinq siècles, pour nous donner des éléments qui nous montrent à quel point cette pensée nous concerne et aujourd’hui est actuelle. Si vous avez l’occasion de vous confronter à ce texte, je crois que le premier effet qu’on a en est un de sidération. Trouver de façon inattendue que, au XV siècle, on commence dans un texte à visée théologique à faire des mathématiques, à montrer que la ligne droite, c’est un triangle, etc. Bien sûr il y a le père, le fils et le Saint Esprit et toute la théologie qui permet de lire toutes les articulations qu’il y a là, mais ça nous est montré vraiment dans un raisonnement de mathématique. Et il me semble qu’en fait on est dans la découverte de Nicolas de Cuse, de ce que tu apportes, c’est quelque chose qui a vocation à se développer, je veux dire que c’est tout à fait intéressant qu’on se mette à travailler sur ces textes. J’hésite à dire la première question que j’avais notée, mais avec ta conclusion, je m’y trouve tout à fait encouragé, en fait. Dans ce qui nous intéresse là, du point de vue de la psychanalyse, c’est-à-dire la question de la vérité du savoir, la question qui me venait, c’est quelle articulation on pourrait faire entre le refus de savoir de l’hystérique et la docte ignorance. La lecture de Nicolas de Cuse m’a amené à cette question-là, ce que tu invoques dans ta conclusion.
Jean-Paul Hiltenbrand
Ce n’est pas tant un refus de savoir, au contraire Ici, on voit, chez Nicolas de Cuse quelque chose que Lacan souligne plusieurs fois, c’est-à-dire l’hystérique à la source de la science. C’est plutôt ça qu’on voit, c’est plutôt ça qu’on repère dans ce texte de Nicolas de Cuse, c’est comment cette nouvelle altérité qui apparaît dans ce monde encore un peu superstitieux, opaque, il y a beaucoup de courants, Nicolas de Cuse émerge là-dedans, mais enfin, c’est une époque troublée sur le plan civile, mais aussi troublée sur le plan intellectuel et Nicolas de Cuse apparaît comme une espèce d’émergence extraordinaire. Donc, ce que moi j’aurais tendance à dire, ce n’est pas refus de savoir, au contraire, c’est une manière d’instaurer une modalité de savoir qui soit telle que vous n’avez plus d’hésitation. Vous êtes ou dans le fini, c’est-à-dire n’importe quoi, ce que Nicolas de Cuse vous dit, c’est que quand vous êtes dans le fini, si vous n’avez pas ce critère du nombre, vraiment, c’est le chaos. Et puis, il y a cette autre dimension, n’est-ce pas, cette dimension de l’altérité qu’il est en train de créer de toutes pièces et qui a ce caractère universel et c’est ça qui est important. Sa volonté, c’est de définir un Dieu qui soit valable pour tout le monde. Ce n’est plus ton Dieu, celui que tu invoques avec tes petites affaires, non ! C’est le grand Dieu universel valable pour tous les peuples. C’est-à-dire que quand on s’en tient à ce texte de la docte ignorance, il n’y a plus de raison de distinguer les gentils et les croyants, c’est-à-dire ceux qui sont à l’intérieur et ceux qui sont à l’extérieur et tout ce qu’il va provoquer au niveau de la culture, etc. Je veux dire que je ne pourrais pas inventer, n’est-ce pas, c’est cinquante ans avant la découverte de l’Amérique, comme par hasard, voilà ! Il y a beaucoup de choses qui vont se passer sur le plan de notre civilisation et dans notre monde qui ne sont pas palpables et qu’on ne va pas pouvoir définir. Donc, c’est le sujet hystérique qu’il est en train de définir, ce n’est pas le sujet qui refuse le savoir, c’est l’hystérie à la recherche de la vérité et c’est ça, toute la poussée est là.
Christiane Lacôte
Je voulais dire un certain nombre de choses parce que Nicolas de Cuse, c’est quelqu’un que j’ai pratiqué, il y a longtemps, quand j’étudiais l’Europe au XV et XVI siècle. C’est que nous sommes ignorants et à son époque, il était complètement admiré, c’était quelqu’un de puissant, ambassadeur, missions secrètes, il faut savoir aussi ce qu’était Cologne à cette époque-là, d’où il est parti, quand même.
Jean-Paul Hiltenbrand
De Trève.
Christiane Lacôte
De Trève, enfin, dans ces villes allemandes, il y a aussi eu Cologne, mais ce que je voulais dire, c’est pour confirmer, je suis tout à fait d’accord avec toi, c’est le début du sujet moderne, je veux dire, ça, c’est quelque chose qu’on a oublié, on a beaucoup oublié. Ce qui m’a le plus intéressée dans ce que tu as dit, c’était la césure qu’il fait entre un discours d’invocation, ce que tu appelles la prière chez Saint Anselme et puis l’affirmation. Ça, je dois dire que c’est sensationnel parce que, par exemple, Maître Eckart, il est toujours dans l’invocation, c’est-à-dire que la transcendance, c’est toujours au-delà de soi, c’est toujours dans un mouvement d’invocation. Je ne sais pas si vous serez d’accord, parce que je trouve que c’est la première fois qu’on a une pensée de la limite comme telle. Alors, il y a un point que tu as évoqué, c’était les polyèdres à l’intérieur du cercle. Ça, je ferais intervenir quelqu’un d’autre que Saint Anselme, c’est-à-dire Raymond Lulle, parce qu’on peut dire que Nicolas de Cuse a résolu le problème de la quadrature du cercle et Raymond Lulle avait posé ce problème de la quadrature du cercle deux siècles ou trois avant, je ne suis pas très précise là-dessus. Mais il l’avait fait par le calcul des surfaces, c’est-à-dire qu’il avait posé le cercle et c’est très intéressant de savoir que c’est un cercle plein, il avait mis des triangles et des polyèdres pour approximer. Et quand Nicolas de Cuse parle de ça, ce n’est pas du tout de la même façon, Raymond Lulle en parlait en additionnant et en multipliant les surfaces, tandis que Nicolas de Cuse, c’est ton premier dessin, il parle des tangentes et il va aboutir après aux dérivés, c’est-à-dire la question des tangentes et des limites, c’est-à-dire qu’il parle là de la ligne elle-même. D’ailleurs, il parle dans son texte de la ligne et pas des surfaces.
Jean-Paul Hiltenbrand
Les passions de la ligne.
Christiane Lacôte
Voilà, les passions de la ligne, c’est-à-dire que c’est tout à fait différent. Nous n’avons plus du tout du plein, c’est-à-dire de la substance, mais une pensée sur la ligne, c’est ce que je voulais dire. Quand j’enseignais à Nanterre, dans l’iconographie, la trinité a longtemps été représentée par un triangle et, à cette époque-là, on a représenté la trinité sur les cabochons qui retenaient les chapes des ecclésiastiques par deux cercles concentriques. Alors, bien sûr, il y avait un texte de Maître Eckart qui disait que le père, le fils et le saint esprit, c’était comme un caillou dans l’eau et les ondes qui vont et viennent autour de ça, mais c’est aussi une autre iconographie sur la limite même…
Jean-Paul Hiltenbrand
Oui, il y a une longue spéculation dans la docte ignorance sur le père, le fils et le saint esprit…
Christiane Lacôte
C’est-à-dire que nous sommes des ignorants. Tout le XVe siècle a connu ça, dessiné ça, il n’y avait pas, comme tu le disais justement, ou Aristote ou Marcel Ficin à Florence.
Jean-Paul Hiltenbrand
Mais justement, il l’ont certainement lu, mais il ne l’ont pas cité, c’est ce qui a fait que les commentateurs italiens, dont je parlais tout à l’heure, n’en font aucune mention alors que ce n’est pas possible. On repère, chez Ficin, des passages qui sont pratiquement des transcriptions de la pensée de Nicolas de Cuse. Je vais vous lire un petit passage, juste pour terminer, qui se situe au paragraphe 2 du livre II. Ça s’appelle : « Comment l’être de la créature est d’une façon incompréhensible de par l’être du maximum premier », c’est-à-dire comment nous, hommes finis, pouvons participer à l’infinité du maxima absolu. Vous allez voir comment il va expliquer cela en disant, je n’ai pas osé le dire tout à l’heure, c’est l’individu devenant une partie de Dieu :
« Qui donc peut comprendre comment d’une forme infinie unique participent diversement, diverses créatures ? Alors que l’être de la créature ne peut pas être autre chose que son resplendissement même, non pas reçu d’une façon positive par quelque chose d’autre, mais divers par contingence. »
Alors, là, il va introduire des catégories qui sont absolument magnifiques, il va introduire le concept de contingence. Comment donc, un processus infini, autosuffisant, qui n’a pas de commencement, qui n’a pas de fin, je veux dire qui est là, comment est-ce qu’il va pouvoir, comment est-ce que l’être, la créature, c’est-à-dire nous, comment est-ce que nous pouvons participer à cette chose ?
« Comment Dieu peut nous devenir manifeste au moyen de créatures visibles ? »
C’est quoi ça ? Eh bien, c’est toute la hiérarchie ecclésiastique qui est visée là-dedans, bien entendu ! Et puis, il va plus loin. Il nous dit :
« Dieu n’a pas pu être fait puisqu’il n’a pas de commencement, Lui, qui est l’éternité même. Cet être a été fait le plus semblable à Dieu possible. »
Ça, c’est nous ! Nous avons été faits, comme le dit la Bible, à l’image de Dieu, donc :
« … le plus semblable à Dieu possible, d’où l’on déduit que toute créature est parfaite comme telle, même si, par rapport à une seconde, elle paraît moins parfaite. En effet, le Dieu de toute bonté communique l’être à toute chose de la façon dont il peut être perçu. Donc, comme Dieu communique l’être sans diversité et sans envie… »
C’est drôle ça ! Il nous présente un Dieu qui n’est pas jaloux. Donc :
« … comme Dieu communique l’être sans diversité et sans envie et comme il reçu à la façon et au degré permis par la contingence – c’est-à-dire le hasard – tout être créé est en repos dans sa perfection… »
Quelle chance !
« … que l’être divin lui a libéralement donnée. »
Alors, tâchez d’en profiter ! Mais ça, c’est l’individu ! En tout repos, profitez de votre perfection !
Henri Cesbron Lavau
Justement, il y a une question qui est celle qui parcourt notre année, qui est de comprendre ce qui s’est passé chez Cantor du fait de s’intéresser aux questions de l’infini et je dirais, a contrario, Nicolas de Cuse, le fait de travailler la question de l’infini de la façon dont il l’a fait, ça lui permet de dire les choses comme ça, alors que Cantor en a plutôt souffert. Au niveau de ce qu’on pourrait dire, c’est difficile cinq siècles après de la structure…
Jean-Paul Hiltenbrand
Non, je pensais à ça lorsque je travaillais pour vous. Je me disais que c’est en lisant Nicolas de Cuse que l’on comprend, enfin, que l’on comprend, que l’on aperçoit, que l’on saisit pourquoi certainsgrands scientifiques finissent par être des mystiques. Déjà Kronecker a dit qu’il y avait des nombres qui venaient directement de Dieu, je ne sais plus comment il a dit ça, donc, ne cherchons pas plus loin, n’est-ce pas. Et pourquoi certains scientifiques, lorsqu’ils arrivent au but ultime de leurs recherches, bien souvent, ils s’arrêtent. Le nom m’échappe, mais il y a un grand scientifique, Schrödinger, est parti rêver en Irlande, il s’est installé là-bas et a arrêté tous les travaux et il s’est mis à faire des textes mystiques. Il y a aussi Henry Atlan qui raconte dans un de ses livres comment un scientifique monte à la tribune lors d’un colloque très sérieux sur la physique et il fait un speach qui est totalement religieux, mystique. Alors, tous les scientifiques sont sidérés par ses propos car ilss’attendaient à un exposé de physique. Non ! Il leur fait un exposé mystique. Eh bien, je pense que la structure même que nous décrit et théorise Nicolas de Cuse, nous fait saisir, pas comprendre, comment, justement, au terme d’une recherche, au terme d’une énigme, l’énigme qui est poursuivie dans une recherche un peu sérieuse, qu’est-ce qui est derrière. Je ne sais pas si vous vous souvenez, lorsqu’un Pape – ce n’était pas Jean-Paul II, c’était un Pape avant –, a visité le centre de recherches atomiques, le CERN de Genève, le directeur du CERN à l’époque était un prix Nobel et ils ont débattu sur la question de Dieu et le prix Nobel n’a pas hésité un seul instant que Dieu était derrière ses machines ! Voilà, on voit comment les choses se combinent parce que l’infini, c’est finalement une butée conceptuelle, c’est une butée du savoir et que chaque fois qu’on est devant une butée du savoir, on peut avoir cette révélation du maxima.
Alors, à propos de révélation, il faut noter que Nicolas de Cuse ne se préoccupe absolument plus de la révélation. Même au contraire, à la limite, il vient nous montrer que ce n’est même pas nécessaire. Pourquoi est-ce qu’on serait dans un processus qui résulterait d’une révélation, qu’un truc nous tomberait sur la tronche, n’est-ce pas, qu’on aurait une révélation ? Il y en a eu une, une révélation, sur le bateau qui le ramenait de Constantinople. C’est ça qu’il a traduit, il l’a traduit en termes mathématiques, sa révélation, n’est-ce pas ? Sa métaphysique prend un aspect scientifique. C’est curieux, lorsqu’on lit ce texte, lorsqu’on le travaille, j’ai pas fait de parallèles lacaniens, mais parce qu’ils sont dans le texte, les parallèles lacaniens. C’est le Lacan de 1440, voilà, ce que je dirais, c’est exactement ça. C’est-à-dire que comme Lacan a déplacé les césures, les coupures, par rapport à Freud, n’est-ce pas, de même, c’est la même opération.
Virginia Hasenbalg
Une dernière question, Jean-Paul, car il se fait tard, je ne sais pas si tu peux dire quelque chose là-dessus… Quand tu as comparé Anselme et Nicolas de Cuse, tu as dit que pour Anselme, Dieu était caché et que pour le cusin il n’était pas présent. Je ne sais pas si tu peux ajouter quelque chose par rapport à cela : il est présent, il est absent, il est où ?
Jean-Paul Hiltenbrand
Il n’est pas absent, il est à démontrer. Or, s’il est à démontrer, c’est qu’il n’est pas là ! Je veux dire que c’est la démonstration qui le rend présent. Je veux dire, allez donc raconter aux petits catholiques qui vont à l’office que ce qu’ils voient comme figurine dans l’église, c’est simplement le principe du maxima. Vous voyez un peu ? C’est une religion déjà athée ! C’est un athéisme religieux !
Virginia Hasenbalg
Est-ce que ce « pas présent » ce serait « pas présent dans la réalité », parce que je pense que c’est la question de la réalité qu’il pose avec le nombrable, les objets, le monde du fini…
Jean-Paul Hiltenbrand
Il n’est pas identifiable à du fini, ni à du nombrable.
Virginia Hasenbalg
Voilà ! Est-ce qu’il y a là une première hypothèse sur un réel ?
Jean-Paul Hiltenbrand
Ensuite c’est la révocation de toutes les images et il le dit violemment dans le texte : les adorateurs, les idolâtres… Il veut un Dieu qui soit un mode presque conceptuel. Mais c’est une religion athée déjà et il a quand même eu des histoires, n’est-ce pas ? Le grand philosophe qui a suivi, Giordano Bruno, qui a repris les thèses de Nicolas de Cuse. Alors, est-ce qu’il les avait lues ou pas lues ou est-ce que c’était dans l’air du temps ? Ça ne nous intéresse pas beaucoup, mais il a été brûlé ! Et pourtant, vous retrouverez, chez Bruno, des thèses qui sont chez Nicolas.
Christiane Lacôte
Sauf qu’il y avait une question sur le centre chez Giordano Bruno qui…
Jean-Paul Hiltenbrand
Oui, oui, il y a eu des modifications. Il vous dit textuellement, n’est-ce pas, un cercle infini qui n’a plus de bord et qui n’a plus de centre, puisque vous êtes dans l’infini, vous n’avez plus de centre, vous ne savez plus où il se trouve, s’il est à proximité au bord de l’infini. Comment voulez-vous fonctionner là-dedans ? C’est ça le maxima absolu. C’est ça le nouveau Dieu de Nicolas de Cuse. Pour ma part, c’est un Dieu athée, c’est un Dieu athée et mathématicien, tout ce que vous voulez, mais ce n’est plus la fides querens : c’est fini ! Et je pense que de retourner la proposition de Saint Anselme est un renversement dans la civilisation européenne.
Henri Cesbron Lavau
Merci Jean-Paul de nous avoir apporté…
Jean-Paul Hiltenbrand
Je vous ai convaincu qu’il fallait le lire !
Henri Cesbron Lavau
… de nous avoir donné tellement de liens avec les auteurs que tu as cités, merci beaucoup !
Jean-Paul Hiltenbrand
Permettez-moi juste d’ajouter ceci, c’est que Nicolas de Cuse, vous entendez son importance dans l’analyse, c’est-à-dire cette supposition, qui devrait être la nôtre, que le savoir ne peut pas être supporté par une figure. En bon entendeur, salut !
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[1] Dans le cadre du groupe de travail « Drame subjectif de Cantor », conférence du 16 novembre 2006
Quelques essais sur la question de la modalité dans …Ou pire et Encore , Ch. Lacôte
Quelques essais sur la question de la modalité dans les séminaires …Ou pire et Encore de Lacan.
Conférence de Christiane Lacôte-Destribats. 31 Janvier 2009 - Mathinées lacaniennes -
Virginia Hasenbalg : nous avons le plaisir aujourd’hui d’accueillir Christiane Lacôte-Destribats Ai-je besoin de la présenter? Membre fondateur de l’ALI, sa première présidente-femme, Christiane a écrit un petit ouvrage, dans la collection Dominos, chez Flammarion, qui s’appelle L’inconscient, que je vous recommande. Christiane est ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégée de philosophie. Et, bien sûr, pratique l’analyse.
Elle fait aujourd’hui un groupe de travail avec Bernard Vandermersch et Roland Chemama, le samedi matin, comme nous, mais ils sont plus travailleurs que nous, ils commencent à neuf heures et finissent à treize heures. Ce groupe centre son travail, cette année, sur la notion d’objet.
J’ai eu la chance de travailler avec Christiane dans un cartel sur l’Amérique Latine, où il a fallu travailler dur pour que la brèche ouverte par la colonisation ne se ferme pas, ce qui a tendance à se faire. Cela a été pour moi une source d’enseignement formidable. Nous avons publié nos conférences dans un petit ouvrage… un petit gros ouvrage, intitulé L’inconscient post-colonial, s’il existe. Christiane y a participé avec une conférence sur le baroque, thème qui nous a semblé nécessaire de travailler puisque le baroque…comment pourrait-on dire, Christiane ?…puisque la mentalité – ce n’est pas très psychanalytique de dire « la mentalité » - était ce qui régnait en Europe, et donc est allée en Amérique Latine et a laissé des marques là-bas.
J’ajoute aussi qu’il y a dans cet ouvrage un beau texte de Jorge Cacho, sur le Concile de Trente, qui est aussi passionnant.
Alors, nous avons voulu, avec Jorge, inviter Christiane, dans cette préparation pour le séminaire d’été. Elle va nous parler de la question de la modalité. Je lui passe la parole.
Christiane Lacôte-Destribats.
Vous allez peut-être ré-entendre certaines choses que je vous ai déjà dites à la faveur, ou du séminaire que je fais avec Roland Chemama et Bernard Vandermeersch, ou de certains colloques récents. Mais aujourd’hui je vais centrer mon questionnement à partir de la lecture de …Ou pire, et il y a des choses qui me semblent faire suite au séminaire de la semaine dernière. Je ne sais pas si je serai dans le climat de votre travail mais les intersections entre les groupes m’intéressent beaucoup et cela me semble fructueux et essentiel pour l’enseignement de l’ALI qu’il y ait des échanges comme celui-ci.
La question que je poserai et à laquelle je ne peux pas répondre facilement parce que, vous le verrez, elle est immense et que je ne peux en donner que quelques éléments, est celle-ci :
- en quoi la chaîne signifiante a-t-elle rapport, et le rapport le plus étroit, avec le nombre ?
- en quoi ce qui perturbe une appréhension du nombre affecte-t-il directement le signifiant,
- et par conséquent, peut-on entendre et lire les symptômes de nos patients selon la radicalité de ce lien ?
- en quoi la prise en compte de la modalité - et en tout cas, par exemple, des modalités classiques : le possible, l’impossible, le nécessaire, le contingent - permet-elle de lire, selon ce que j’appellerais, ce que j’ai déjà appelé, « un trajet modal », de lire autrement, donc, ce que nous entendons ?
Le jeu de mot de Lacan, à partir du mot français, nécessaire, c’est à dire ne cesse pas de s’écrire, lie en effet la modalité à ce qui peut s’écrire ou ne peut pas s’écrire, pose ainsi un lien direct, radical, avec la question de l’écriture.
Dans …Ou pire, d’ailleurs, Lacan dit qu’il trouve en écrivant – vous avez certainement lu ça – il trouve en écrivant. Et il y a une insistance sur ce qui peut ou ne peut pas s’écrire, en relation, vous le savez, avec la question de la sexuation et de ce qui peut ou ne peut pas s’en écrire, c’est à dire le rapport sexuel.
Donc vous voyez nous avons du pain sur la planche : Il s’agit du lien entre le nombre, le signifiant, la modalité, le sexe. Nous ne ferons, évidemment, là-dessus, qu’un tout début de recherche , et je le ferai à partir de remarques cliniques.
J’avais déjà évoqué, lors des journées sur le sujet, la question du nombreux, cette question qui peut être prise de façon poétique ou autrement, comme du registre pré-mathématique à interroger ; la foule, le nombreux…
V. Hasenbalg : le nombreux, pas le nombre…
Ch.Lacôte-Destribats : Oui ! Le nombreux, e-u-x . Un pluriel nombreux et incomptable. Et je citais un texte de Marguerite Duras, ou plutôt des conversations, des entretiens avec Marguerite Duras où, à propos d’une absence, elle notait la manière dont on cherche, même si l’on sait qu’il ne peut y être, car il n’est plus, quelqu’un dans la foule. C’est quelque chose de un qui manque, mais préliminaire…
V.Hasenbalg : pardon, mais préliminaire, à quoi ?
Ch. Lacôte-Destribats : Je veux dire que, si vous avez lu …Ou pire, le 1 qui manque sur fond d’absence, vous savez qu’il est conclu. Tandis que dans l’expérience décrite par M.Duras, il s’agit de quelque chose d’imagé, d’une figure qui manque dans le nombreux, de quelque chose de disparu, dont on sait qu’on ne le retrouvera pas parce que c’est impossible. On est braqué, fixé, installé sur cette modalité de l’impossible, et de là, on croit tout de même à une apparition possible, bien qu’on la sache impossible : clinique classique !
Il y a une sorte de ruse, là, avec ce nombreux qu’on ne met pas, qu’on ne met surtout pas en forme de nombre, c’est à dire qu’il ne peut pas être compté. On le laisse dans sa globalité vibrionnante, dans ce pluriel immobilisé… on attend que quelque chose clignote, si vous voulez. Il y a une espèce de suspension opposée à ce qui pourrait faire nombre c’est-à- dire l’ordre et la règle de succession. On peut dire aussi, à la lumière du séminaire …Ou pire, qu’il y a une sorte d’interruption, une sorte de négation du manque, de ce qui pourrait manquer.
Remarques sur la complexité du déni
La première remarque que je pourrais faire, c’est que le possible et l’impossible ont partie liée avec ce qui permet ou ne permet pas de compter. Nous entrons là dans des processus qu’on pourrait appeler, et qu’on a appelés, des processus de déni.
Et je voudrais faire un deuxième petit paragraphe sur le déni, parce que d’habitude le déni est un mot sous lequel on met un processus qui me semble, à chaque fois, complexe. Dans nos textes fondateurs, le premier exemple du déni, l’exemple canonique, vous le savez, c’est le déni du petit Hans, c’est à dire…c’est le plus célèbre…l’exclamation devant le sexe de sa petite sœur : « Qu’il est beau son fait-pipi ! ». Vous vous rappelez cela, c’est très connu, et j’use la corde de cet exemple très célèbre. On a déjà beaucoup glosé sur le fait que, par exemple, l’esthétique faisait fuir le jugement objectif…
V.Hasenbalg : Je ne me souvenais pas – c’est peut-être mon déni à moi - que le petit Hans avait dit cela.
Ch.Lacôte-Destribats : Il n’a pas dit « y’en a un » ou directement « y’en a pas », il a dit « qu’il est beau », et c’est à l’adresse des parents.
Je vais essayer de vous déplier cela pour faire entendre quelque chose qui cliniquement est très important parce que le déni on le rencontre très souvent. Alors, entrons dans le processus du déni. Il suppose, certes, que le fait-pipi existe mais sur le mode du beau c’est-à-dire, vous le remarquez tout de suite, que le jugement ne se fait ni sur le vrai ni sur le faux. Pensons à Kant : le jugement sur un universel sans concept dans La critique du jugement. Ce qui est intéressant c’est que c’est un jugement qui appelle le consensus sans en relever, et l’exclamation, « Il est si beau son fait-pipi ! » peut se résoudre à cet appel : « êtes-vous d’accord sur le fait que c’est si beau ? » C’est aussi une question sur le désirable : « qu’est-ce qui fait que vous, les parents, le trouviez si beau ? », « qu’est-ce qui fait qu’un homme, surtout, trouve un sexe féminin si beau ? »
Est-ce encore alors un déni, ce que nous déplions de l’exclamation du petit Hans ? C’est la question que je poserais. Est-ce que ce n’est pas plus profondément une question sur le désirable ? La question du petit Hans c’est : « Par quelle construction fantasmatique trouvez-vous cela beau ? », et à un moment de l’enfance où la possibilité d’un fantasme vacille encore. Si on dit que le déni est un déni de la réalité, nous suivons les termes de Freud, mais avec Lacan nous posons la question sur la réalité comme construite par le fantasme. Or une question sur le fantasme est aussi alors une question sur la promesse de jouissance.
En tout cas - parce que j’ai une tendresse particulière pour le petit Hans, je ne la cache pas - malgré l’ironie du petit Hans qui se moque de ses parents en posant sa question-exclamation, malgré l’ironie de Hans, que souligne Freud, ce qui est posé là c’est la question de la jouissance.
Vous voyez, j’essaie d’ouvrir ce qui est raplati dans l’idée d’une négation d’affimation dans un jugement. Celui du petit Hans ne relève pas d’une affirmation, mais d’une exclamation bien singulière. Cela peut nous conduire à penser que quand on dit« déni » , il y a une question sur la jouissance, une question sur la réalité, une question sur le désirable, une question sur le consensus, fort à la mode aujourd’hui.
En quoi cela concerne-t-il notre recherche sur la modalité ? Eh bien parce que cela peut nous faire réfléchir cliniquement, par contraste, sur la complexité qui va conduire à une affirmation, à ce qui est affirmé par un jugement et qui dans notre domaine ne sera pas rangé sous la bannière de l’induction ou de la déduction comme en philosophie de la connaissance, mais dans les parcours optatifs de la parole.
Page 48 de notre édition de …Ou pire, dans la leçon du 12 janvier 1972, Lacan fait entendre « ce rapport dérangé à son propre corps, qui s’appelle jouissance. » C’est une expression que je trouve extrêmement juste, cliniquement importante. Ce rapport dérangé, comment allons-nous pouvoir y entendre des successions, de l’ordre, comment cela va-t-il se faire ?… C’est bien le problème de ce dérangement, de ce désarroi devant le dérangement que pose la phobie, par exemple.
Le réel de la jouissance qui est là désigné par ce que je déplie de ce qu’on appelle un peu trop vite « le déni », même si l’affirmation concluante est une affirmation à l’indicatif « ce n’est pas ça, ça n’existe pas », il faut savoir sur quoi cela se fonde.
Il y a quelque chose sur le réel de la jouissance que perçoit bien le petit Hans, devant le sexe de sa petite sœur Anna, et qui aboutit à quelque chose que je voudrais vous faire remarquer, toujours dans ce texte magnifique de …Ou pire, celui du 8 décembre 1971, page 27, où Lacan parle de la fonction phi de Fx : « Pour l’instant la fonction Fx, telle que je l’ai écrite, ne veut dire que ceci : que pour tout ce qu’il en est de l’être parlant, le rapport sexuel fait question. C’est bien là toute notre expérience, je veux dire le minimum que nous puissions en tirer. Qu’à cette question (comme à toute question, il n’y aurait pas de question s’il n’y avait de réponse), que les modes » – j’ai relevé ce terme-là, vous pensez bien –« que les modes sous lesquels cette question se pose, c’est à dire les réponses, ce soit précisément ce qu’il s’agit d’écrire dans cette fonction, c’est là ce qui va nous permettre sans aucun doute de faire jonction entre ce qui s’est élaboré de la logique et ce qui peut, sur le principe considéré comme effet du réel, sur le principe qu’il n’est pas possible d’écrire le rapport sexuel, sur ce principe même, de fonder ce qu’il en est de la fonction, de la fonction qui règle tout ce qu’il en est de notre expérience.» – la fonction phallique – « En ceci qu’à faire question, le rapport sexuel qui n’est pas – en ce sens qu’on ne peut l’écrire -, ce rapport sexuel détermine tout ce qui s’élabore d’un discours dont la nature est d’être un discours rompu. »
C’est sur ce discours rompu, rompu par le réel de la jouissance, par ce qu’il y a de réel dans la jouissance, ce discours rompu, c’est cela qui m’intéresse. Ne nous fixons pas sur l’aspect lyrique de cette expression, sa poésie est plus radicale, il y a là quelque chose qui est intéressant, pourquoi ? Eh bien c’est parce qu’un discours dont la nature est d’être un discours rompu n’est pas seulement un discours régi par les oppositions engendrées par les négations. C’est tout le texte de …Ou pire, en particulier page 127, à la fin de la leçon du 10 mai 1972, Lacan dit : « 0 n’est pas la négation de quoi que ce soit, notamment d’aucune multitude. Il joue son rôle dans l’édification du nombre. » Vous voyez qu’il y a chez Lacan ce jeu sur le signifiant, qui à l’occasion, peut être poétique, le discours rompu, et ce qu’il affirme du réel de la jouissance et de ce zéro qui n’est pas la négation. - J’espère que ça va dans le sens de ce que nous étudions cette année, et aussi dans ce groupe dont je ne connais malheureusement pas le travail dans son détail - et c’est là le nœud de la question.
« 0 n’est pas la négation de quoi que ce soit, notamment d’aucune multitude. Il joue son rôle dans l’édification du nombre. », c’est à partir de cette position du 0, de ce qui peut-être indique la place du réel de la jouissance, que Lacan va bouleverser les modalités aristotéliciennes qui, elles, ne sont régies que par des oppositions et des négations.
Chez Aristote, vous le savez, l’impossible est opposé au possible, et le nécessaire est opposé au contingent, par un jeu de négations. Et tout le travail de Lacan va être d’opposer le nécessaire à l’impossible. Le nécessaire ne sera pas opposé au possible mais tout va passer par l’impossible, c’est à dire que si le nécessaire peut avoir un rapport avec le contingent, il doit passer par l’impossible. Il n’est pas opposé directement par un jeu de négations…
V.Hasenbalg : …le nécessaire : prise en compte de l’impossible ?…
Ch.Lacôte-Destribats : Le nécessaire est opposé à l’impossible. Aristote, lui, opposait le nécessaire au contingent par un jeu de négations ; mais là, si on veut faire un lien (qui ne sera pas forcément d’opposition) entre le nécessaire et le contingent, ce sera par un passage par l’impossible. Pourquoi est-ce important ? Parce que la réflexion de Lacan, vous le savez, sur le contingent est essentielle puisque c’est la catégorie sous laquelle joue le signifiant, et en particulier le phallus. Mais, en une heure on ne peut pas tout voir. Et j’ai choisi de vous faire « apprécier » ça, évaluer ça avec des exemples cliniques.
Ce que dit encore Lacan dans …Ou pire, c’est que la nécessité est toujours une nécessité de discours. C’est une nécessité après-coup qui implique la nécessité de ce qui inexiste comme tel. Et on peut lire, page 58 de notre édition : « …de n’être existence que du symbole qui la ferait inexistante - la jouissance -, et qui, lui, existe. C’est un nombre, comme vous le savez généralement désigné par zéro. ».
Et il reprend : « la vie même – et cela Charles Melman en a récemment parlé, entre pulsion de vie et pulsion de mort – la vie est une nécessité de discours. » Ce sont des choses qui vont très loin mais ce n’est pas tout à fait mon propos.
Cependant, la question que je nous pose est : est-ce que nous ne pourrions pas considérer nos patients comme des logiciens qui touchent par leur symptôme à une condition de possibilité de la symbolisation même. Page 57, Lacan dit : «…ce qui est au principe du symptôme, c’est à savoir l’inexistence de la vérité qu’il suppose, quoiqu’il en marque la place. » C’est une formulation très importante sur le symptôme. Le symptôme reste toujours défini comme métaphore, mais là on a l’impression qu’on est à un niveau plus radical de ce qui y sont les conditions de possibilité de la métaphore.
Pour le petit Hans, le il n’y a pas ou le il y a, extrapolé du fameux ou prétendu déni pourrait être sans doute repris au niveau de cette inexistence radicale qui permettra de faire surgir ce Un qui permet de compter et de parler.
En écoutant un patient, je me dis souvent : « il y a quelque chose où il a raison.» Et il me semble qu’il n’y a que cela qui permette les interventions. Quelle est la question posée ?…Et justement par rapport à ce déni, il ne faut pas s’arrêter à la négation qui est mise sur l’affirmation. Il faut peut-être essayer de voir s’il ne parlerait pas par hasard de ce zéro, c’est à dire de ce réel de la jouissance qui va permettre l’émergence d’un 1, émergence qui, chez lui, est le surgissement du plus dangereux, par exemple.
V.Hasenbalg : Dis-moi si je suis bien ton développement qui est très intéressant et dense…le fait qu’il ait désigné cette inexistence par la beauté serait, chez le petit Hans, une façon de pointer vers un zéro, en tant que symbole phallique dans son rapport à la jouissance ?
Ch.Lacôte-Destribats. Je répondrais autrement. Je pense que la beauté ne relève ni du vrai ni du faux ; le petit Hans, si nous le voulons bien, nous indique qu’on n’est pas au niveau de la négation ou de l’affirmation mais peut-être au niveau de quelque chose de plus radical, qui est prometteur de jouissance. On peut plutôt prendre les questions comme cela.
Madame A : Est-ce que tu penses que l’horreur c’est prometteur de jouissance ?
Ch.Lacôte-Destribats : Oui ! Oui, je pense. En tout cas il faudrait retrouver quelque chose – je ne l’ai pas retrouvé, mais vous le retrouverez sûrement pour le mois d’août – le réel de la jouissance, ce réel, Lacan dit qu’il est « éprouvé ».
V. Hasenbalg : Je vais faire un petite digression : quand on parle de beauté, tout de suite il m’est venu cette distinction chez Freud entre le jugement d’attribution et le jugement d’existence. On reprendra peut-être cela tout à l’heure. « Il est beau », c’est un attribut mais ce n’est pas un jugement s’il existe ou pas. C’est un abord autre, mais ton travail m’interpelle par rapport à cette interprétation du signifiant du petit Hans, « c’est beau » là où il y aurait l’horreur.
Ch.Lacôte-Destribats : Ce que je voulais vous dire pour déplier ce prétendu déni… Voyez, la question du petit Hans pourrait être reprise entre nécessité et contingence - on a eu des journées sur le phallus, et on sait bien la question de la contingence par rapport au phallus – c’est à dire pas seulement « qu’est-ce que c’est ? », « de quoi s’agit-il ? » touche surtout sa fonction. Et quand on sait que la fonction phallique vient à la place de quelque chose qui ne peut pas s’écrire, on peut concevoir que la catégorie du contingent est tout à fait propre à élaborer la question du phallus.
Madame B : Puisqu’il s’agit d’enfant, avec le petit Hans, je pensais au Petit Prince de Saint-Exupéry, c’est sur ce fond d’absence que le mouton va être désigné. Quand il lui dessine la boite avec les petits trous, il dit : « c’est ça, le mouton que je veux ! ».
Ch.Lacôte-Destribats : Mais oui, il avait raison ! Tout était là.
Madame B : Dans cette absence, et dans le désirable.
Ch.Lacôte-Destribats : C’est à dire qu’il désignait et donc voilait le désirable : « voilà ! ».
Lieux et temps
Le deuxième exemple que je voulais prendre pour vous faire apprécier certaines choses, est un cas de phobie d’un jeune homme , une phobie très massive - qui quelquefois trompe son monde sur une apparence de psychose - et dont le rêve fait diagnostic. Ce sont des rêves que j’ai pu rencontrer fréquemment dans ces cas. Ce rêve marquait, comme souvent, « la difficulté à cheminer sur un pont au-dessus d’un ravin et puis, on ne saurait dire qu’il y ait eu chute» - bien que, à ce récit de rêve, j’aie commencé à craindre – « mais tout d’un coup , le patient retrouve tranquillement, en bas, un ancien copain, âgé de trois ans ».
Alors, que disent ces vertiges sur le pont, avec en bas le ravin : est-ce qu’il y a eu peur de la chute ? On ne sait pas. Je lui propose la chose suivante : ce trajet dans l’espace, du pont jusqu’au fond du ravin, « est-ce que ce ne serait pas un trajet dans le temps ? », puisqu’il retrouve son copain à trois ans. Cela a eu des effets apaisants et aussi extrêmement forts, vigoureux. Je me rappelle que auparavant je lui avais demandé – ce que je fais souvent – « quel est votre premier souvenir ? », et il m’avait dit « impossible, il n’y en a pas ! ».
Un autre rêve « accompagnait » ce rêve, et, comme je l’ai remarqué en ces cas, à côté, tout d’un coup, je ne sais pas si c’est pour satisfaire l’analyste, si c’est dans le transfert, mais effectivement, tout d’un coup est découvert un petit escalier, latéral, à peine dérobé et qui permet de descendre. C’est l’occasion de pouvoir dire quelque chose comme : « mais il n’est pas du tout interdit de prendre l’escalier pour aller au fond de ce ravin retrouver votre copain », le copain qui est évidemment lui-même, à trois ans, en miroir. Le copain était « tranquille, sur la terre ferme ».
Je lui dis qu’on peut effectivement prendre des voies indirectes et - voilà le nombre! - graduées pour arriver au sol, qu’on n’est pas obligé de faire un trajet direct, et que c’était un trajet dans le temps, (de son âge presque’adulte à 3 ans) et qu’il répondait à quelque chose de l’ordre de la demande que je lui faisais d’un premier souvenir d’enfance, et peut-être qu’il s’agissait de l’âge repérant ce premier souvenir et que même s’il ne s’en souvenait pas encore, sa place en était indiquée peut-être. Un intervalle s’était bouclé.
Donc, l’important n’était donc pas la chute dans l’espace et dans le néant. Mais en insistant sur la dimension temporelle, c’est à dire quelque chose, tout de même, de l’ordre du mode, un intervalle pouvait se boucler et devenir fondateur, et quelque chose pouvait dès lors, et cela c’était vérifié après-coup, permettre l’ordre graduel d’un récit, à partir, en ce cas, de ses 3 ans.
Une éternisation produite par l’angoisse cessait – et là je m’approche de termes lacaniens ne cesse de s’écrire, ne cesse pas de s’écrire. Vous voyez que je m’en approche parce que de boucler un intervalle, c’est cesser de ne pas s’écrire, on arrive à la nécessité d’un discours qui va faire passer à ne cesse pas de s’écrire ou au récit. l’éternisation, le suspens de l’angoisse cessait, le temps remettait en marche le possible, l’impossible, le nécessaire et le contingent. Mais pour cela il fallait sans doute, et c’est là cliniquement ce qui m’intéresse, préparer la question globale de la réalité…par la temporalité, par exemple. Il fallait ne pas l’instantanéiser par la chute dans l’espace ; et ne pas la poser par les termes mis en tableau d’oppositions et négations, mais inclure le réel dans le calcul. Insister sur une dimension temporelle est quelquefois une façon d’inclure quelque chose de réel.
Je pensais à ce que Lacan disait de ce discours rompu, et dans ce rêve il y avait cette rupture entre l’éternisation de l’angoisse sur le pont, et quelque chose qui faisait qu’il se retrouvait sur la terre ferme.
Madame C : Tu interroges le mot rompu par la temporalité… c’est dans la temporalité qu’il est rompu ?
Ch.Lacôte-Destribats : Oui, mais seulement dans la mesure où ce que l’on cherche en elle ce n’est pas une image de continuité vécue subjective, mais plus radicalement ce qui peut permettre le changement de mode et de buter sur du réel.
Alors, page 89, …Ou pire : le réel «son approche, son approche par la voie de ce que j’appelle le symbolique et qui veut dire les modes de ce qui s’énonce par ce champ…
V.Hasenbalg : Encore « le mode »…
Ch.Lacôte-Destribats : C’est un texte sur la modalité.
« On s’est aperçu – dit Lacan – qu’il y avait des choses qui ex-sistaient en ce sens qu’elles constituent la limite de ce qui peut tenir de l’avancée, de l’articulation d’un discours. C’est ça, le réel. Et je crois que pour la phobie c’est tout à fait important. D’ailleurs, ce pont de vertige qu’on retrouve dans toutes les phobies, qu’est-ce qu’il joint ? Qu’est-ce qu’il unit ? Quel Un frauduleux représente-t-il ? Quel lien représente-t-il ? Certes, direz-vous, là je tombe dans le lien, dans la signification. Mais les significations d’union éternisée, vous savez très bien que certains parents en abusent, il n’y a qu’à faire un tout petit peu de psychanalyse d’enfant pour le savoir, …le couple parfait, l’union parfaite.
De ce que dans le rêve cela ait cessé, cessé dans le temps - atterrissage sur la rive ou par l’escalier – le rêve sert à cela, au temps. Cela a cessé et ne cesse plus de ne pas s’écrire. C’est à dire qu’il y a quelque chose du réel qui est situé là : ne cesse plus de ne pas s’écrire. La catégorie du contingent, celle du phallus peut-être peut s’ouvrir, c’est à dire que les modalités marchent ensemble. C’est pour cela que je parlais, lors des journées sur le sujet, d’un trajet modal. Certes, on savait déjà depuis très longtemps que le rêve était un discours rompu. Encore fallait-il y mettre tout ce que Lacan dit du 0 et du 1.
Les falsifications du calcul dans l’anorexie
Le troisième exemple est un exemple d’anorexie, dont j’ai déjà un petit peu parlé, et j’ai encore repris, d’une autre manière pour le numéro du J.F.P. sur l’anorexie .
Page 53 de …Ou pire, il y a six lignes très intéressantes que vous connaissez sans doute puisque vous avez étudié le séminaire, c’est le lien entre la modalité et ce que Lacan dit sur le pas-tout et les formules de la sexuation. Il y a une traduction – cela m’a beaucoup aidée de trouver cela, parce qu’on se tourmente sur le lien qu’il peut y avoir en tout cela – « Le pas-toutes veut dire (comme il en était tout à l’heure dans la colonne de gauche) veut dire le pas impossible » – ce n’est pas si simple à comprendre – « il n’est pas impossible que la femme connaisse la fonction phallique. » – contingente - « Le pas impossible, qu’est-ce que c’est ? Ça a un nom que nous suggère la tétrade aristotélicienne, mais disposée autrement ici : de même que c’est au nécessaire que s’opposait le possible, à l’impossible, c’est le contingent. C’est en tant que la femme, à la fonction phallique, se présente en manière d’argument dans la contingence, que peut s’articuler ce qu’il en est de la valeur sexuelle femme. »
C’est, je trouve, un texte qui noue les modalités aux formules de la sexuation qui sont assez intéressantes et que je mets au front de mon héroïne anorexique, qu’on pourrait dire une héroïne du continu.
Je vais reprendre certaines choses que j’ai déjà dites sur l’anorexie. La lecture des forums Pro-ana ou Pro-anorexie met mal à l’aise ; il s’agit d’élucider le malaise dans lequel cela met.
V.Hasenbalg : C’est sur Internet, n’est-ce pas ?
Ch.Lacôte-Destribats : Des pages web sur l’anorexie…
V.Hasenbalg : …tenues par les anorexiques elles-mêmes.
Ch. Lacôte-Destribats : Mais oui !
P.Belot-Fourcade : Je suis allée au Brésil pour parler de l’anorexie, et il faut savoir que c’est traduit. C’est à dire qu’ils ont sur Internet un style Pro-ana ou style Pro-ana, au Brésil.
Ch.Lacôte-Destribats : Oui ! Je ne sais pas qui les a vus mais je dois dire que ça vaut le coup, sauf…que c’est assez violent.
P.Belot-Fourcade : Parfois c’est repris par d’autres problématiques plus militantes, par exemple par le militantisme féministe homosexuel, et cela les happe parce qu’elles ne sont pas toutes dans cette possibilité militante tout le temps.
Ch.Lacôte-Destribats : Tout à fait. Je vous engage à aller voir ce qui se passe sur Internet au niveau de la clinique.
Pour moi, ce qui met mal à l’aise c’est le consensus entre ces jeunes filles. A croire qu’elles militent pour une philosophie du consensus ! Elles partagent les mêmes évidences. Il s’agit presque d’une sorte de religion laïque.
Là, je pose une question que je n’ai pas parfaitement élaborée : pourrait-on dire, sur ce consensus, qu’elles ne partagent pas les mêmes signifiants mais les mêmes signaux ? C’est à dire que je commence à poser la question de l’altération du signifiant. Des signaux ? Je raffinerais et je dirais des désignations. Ravaler les signifiants en désignations. Le signal , avec son aspect déclencheur, comme un véritable prêt-à-porter pour les comportementalistes, c’est plutôt le signal boulimique. Tandis que pour l’anorexique, ce serait plutôt par un ravalement à la désignation que se produirait la dégradation du signifiant.
Si cette hypothèse est juste, le signifiant serait dégradé en signal ou désignation, mais comment ? Non pas en signal d’angoisse, comme pour la phobie ; ni en signal déclencheur, me semble-t-il, comme pour la boulimie. C’est sur ce point qu’interviennent sans doute les différents comptages auxquels se livre l’anorexique : comptage des calories, celui du poids quotidien ou pluri-quotidien. De quelle temporalité s’agit-il et qu’est-ce qui s’y défait ? Et qu’est-ce que c’est que ce comptage ? Il me semble que les explications psychologisantes ne sont pas satisfaisantes. On ne peut pas simplement invoquer un rituel et faire l’exégèse de ce qu’on trouve sur le site, : les « dix commandements » du forum Pro-ana. On ne peut pas expliquer en disant qu’il y a un Surmoi monstrueux, ce ne serait que mettre un mot sur notre ignorance du processus.
Alors, il s’agit de compter quoi ? Eh bien on compte les entrées et les sorties. Jorge Cacho connaît bien un texte célèbre sur ce point : Le journal du peintre italien Pontormo, écrit dans des moments certes mélancoliques. On peut y lire des énumérations de ce qu’il mangeait et de ce qu’il excrètait, et la description de la qualité des humeurs et des excréments en fonction de ce qu’il ingérait… Cependant, et ce n’est pas sans intérêt, entre les comptages des entrées et des sorties, il y avait dans le journal de Pontormo, des croquis, des esquisses des fresques qu’il était en train de faire. Et cela change la donne dans cette énumération indéfinie, le vif de la question surgit dans ce que meut de temps et d’espace le dessin d’esquisse entre les lignes, entre le projet possible et le plâtre frais qui attend la fresque réelle. Mais tout le monde n’a pas cette possibilité de projets sublimes dans ce comptage d’entrées et de sorties. Si le projet sublime n’existe pas, il ne reste qu’une parole attachée au factuel. Des constats qui sont comme des états des lieux. Et, ce qui est intéressant, c’est que c’est un mode très particulier, étendu à tout le discours, et qui va le « contaminer » de façon globale.
Je me souviens d’un rêve d’une patiente, un rêve qu’elle m’avait écrit, mais écrit en style télégraphique et énoncé comme tel : « apporte de la nourriture…il en reste. » On peut commenter cela multiples manières. C’est un constat, mais est-ce sur une réalité ou sur toute part de qui ou de quoi qui resterait à l’abandon ? Car enfin, il y a un constat – je disais que l’anorexique faisait des constats – mais il y a un constat qui n’est jamais fait, c’est celui de sa maigreur. Il serait trop simple, là encore, de parler de déni. Il faut peut-être, là aussi, entrer dans la complexité de ce processus et ne pas réduire ce qu’on appelle déni à la négation d’un jugement qui en est sans doute seulement la forme aboutie. Pourquoi une anorexique ne se sent-elle pas maigre ? Pourquoi ne se voit-elle pas maigre ? Et pourquoi le dire des autres sur sa maigreur est-il sans effet ? Il y en avait une comme cela qui venait de faire dans ma salle d’attente, un peu à l’avance, visiblement ravie peur aux autres. Je pense qu’elle n’était pas sans en éprouver un certain plaisir, mais ce n’était pas clair. Elle se moquait d’eux en effet et de leurs regards et cette provocation consciente était bien loin de rejoindre un savoir assumé sur sa maigreur. Ce hiatus est d’ailleurs l’énigme de ces cas.
Si on lit certains documents - dans les sites pro-ana il y a de vrais documents sur l’anorexie - ou encore si on considère les sites qui avertissent - avec perversion ! – des dangers de l’anorexie, on s’aperçoit qu’il ne s’agit que de passer des seuils : jour après jour, une signalétique sur la manière de maigrir. Dans un sens ou dans l’autre, pour maigrir ou pour reprendre un poids minimum qui va permettre de sortir de l’hopital – 36 kilos.
Je ne sais pas s’il y a un jeu sur les nombres, mais il y a un jeu sur les chiffres. Rien d’autre. Il y a un jeu sur les chiffres : addition, soustraction. Je trouve cela très simpliste. Il n’y a pas de choses compliquées là dedans. Tout devrait être addition ou soustraction.
V.Hasenbalg : Il n’y a pas de multiplications, pas de racines carrées…
Ch.Lacôte-Destribats : Non, justement ! Addition, soustraction ! C’est peu complexe. Il s’agit de manger le moins possible. Ah, ce possible !…Mais le terme « possible », à mon avis, est de trop en toute rigueur. En effet, il me semble qu’il s’agit d’un « moins », indéfiniment, et sans but. Il s’agit, sur la balance des calories ou du corps, d’une pseudo succession de chiffres dont chacun me semble un signal impératif pour atteindre le suivant. C’est un défilé, mais non réglé par une loi de succession et qui répète, à chaque fois, le même impératif. La subjectivité est comme retranchée derrière cet impératif. Et, par rapport à cela, l’anorexique est d’une obéissance très curieuse. Il y a pourtant un livre déjà ancien sur l’anorexie qui s’appelle Les indomptables. Or elles me semblent moins indomptables qu’au contraire d’une impuissance totale devant le défilé de chiffres sollicités presque automatiquement. Ceci pour discuter un peu plus avant l’apparent désir de maîtrise qu’on leur attribue d’emblée et qui m’apparaît plutôt comme une réaction désespérée à cette impuissance.
Ces chiffres se succèdent donc de façon impérative, selon une succession de seuils qui n’ont pas de nombre précis puisqu’il s’agit seulement qu’il soit « moins » que le précédent : Cet amenuisement est sans imaginaire totalisant, c’est chose impossible, il n’y a pas d’universel. Dans le séminaire …Ou pire, Lacan dit que c’est le possible qui permet de penser l’universel. Or dans l’anorexie nous entendons cette lacune qui est à l’origine du travail de sape de ces chiffres qui défilent sans s’inscrire comme nombres et qui de ce fait ont pour effet de détruire, à mon avis, la chaîne signifiante dans sa possibilité d’inscription et de véritable comptage subjectifs.
Il semble que dans l’anorexie, un chiffre ne serve qu’à prédire le suivant comme une espèce d’horoscope venu d’ailleurs et privé de sens.
Le rêve dont le texte frugal est : « apporte de la nourriture…il en reste », ne renvoie pas seulement à la question de l’abandon où, effectivement, l’anorexique est ce reste abandonné. Mais, si nous songeons aussi à la globalité de la nourriture apportée, (ce qui n’était pas chez elle l’imagination d’une globalité, mais un constat ), on la consomme et le rêve dit qu’il y a un reste. On peut continuer, et dire qu’il y aura toujours et indéfiniment un reste. Ce reste sera consommé et il en restera ; il sera consommé, il en restera ; il sera consommé, il en restera. Il y aura toujours quelque chose qui restera...je n’ose pas dire de la division, peut-être d’une division en deux, à chaque fois, mais il me semble qu’il s’agit plus justement d’un processus de soustraction. Or si nous disons que le continu échappera toujours à la discontinuité du nombre, que l’intervalle entre 0 et 1, et entre 1 et 2, ne sera jamais rempli, et qu’il y aura toujours un reste, si nous évoquons, avec Zénon, la course féminine de Dame tortue au regard de la mâle course du lièvre, nous nous situons dans un calcul fondé sur la division. « Il en reste », dit l’anorexique dans son rêve, mais par rapport à quoi ? Le processus complexe et fondateur de la division est éludé chez elle, par une répétition non ordonnée de soustractions. Ce comptage très particulier, qui rejette ce qui aurait pu fonder le nombre, dégrade ce qui aurait pu être nombre en signalétique répétitive de seuils à passer. Ce n’est pas sans conséquence sur la chaîne signifiante qui se trouve alors altérée en fragments de signaux impératifs qui trouvent leur raison d’une telle répétition sans s
ériation.
En effet, comme le rappelait récemment Charles Melman, le nombre est la forme la plus pure, la plus vidée du signifiant lui-même. Or ici, dans ce comptage « simplifié » de l’anorexique, il ne s’agit pas de nombre à proprement parler mais d’une sortede comptage répétitif.
Ce qui m’importe, et que je n’arrive pas à résoudre, ce qui m’intéresse, c’est de quelle manière cela attaque, altère, mine le signifiant que nous écoutons. Cela vient sans doute de l’impossibilité à constituer l’intervalle entre 0 et 1. Pas de 1, pas de signifiant, sans doute. C’est ce que contestaient Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe dans Le titre de la lettre, cette question lacanienne de l’articulation du 1 et du signifiant. Pas de 1, pas de signifiant, sans doute.
Le comptage chez l’anorexique est désignation au coup par coup et transforme le signifiant en quelque chose qui n’a que fonction de désignation, comme de passer le seuil comme je le disais.
Comment cela ? Impossibilité ou refus de considérer le possible, « le mode du possible qui permet l’universel », comme le dit Lacan ? Pas d’hypothèse imaginée, il reste un processus qui n’arrive jamais, par exemple, à la problématique du nombre réel par rapport au nombre naturel. D’ailleurs, est-ce division ou simple soustraction ? Je pense que c’est simple soustraction mais la question est ouverte. Est-ce que certaines anorexiques, en ces cas du moins, évacueraient, refouleraient par une généralisation de la soustraction un processus de division dont elles auraient tout de même quelque idée, mais dont l’enjeu de jouissance féminine par exemple leur serait insupportable ?
De fait, il n’y a là ni émergence du 1, ni imagination du tout ou du tous, mais sans être rigoureusement dans ce que Lacan inscrit à propos de la jouissance féminine, le pas-tout du rapport à la fonction phallique. Si nous nous référons au tableau de la sexuation écrit par Lacan dans le séminaire Encore on pourrait dire qu’elles ne passent pas par ce qui est de l’ordre de l’inexistence, ni, par conséquent, de ce que j’appelais à propos du sujet, le trajet modal. Qu’une des modalités soit bloquée et les autres le sont aussi.
Cependant, d’exclure le possible par quoi se pose l’universel, comme peuvent le faire certaines anorexiques, ne produit pas pour autant le contingent, ce qui pourrait, selon le texte de …Ou pire, page 53 que j’ai cité auparavant, leur permettre d’explorer le rapport de la féminité à la jouissance. Car ces modalités ne fonctionnent pas l’une sans l’autre.
Comment situer, enfin, ce que Lacan évoque de temps instantané, l’instant du surgissement du 1, qui n’est certes pas seulement temps, mais notation de l’émergence d’autre chose ? Cela n’est pas sans lien avec cette notation lacanienne qui est au-delà du jeu de mots sur le nom des catégories antiques, ce qui cesse, ce qui ne cesse pas, … Il s’agit de l’indication de quelque chose dont la possibilité de s’inscrire tout d’un coup surgit, et dont on ne peut pas feindre que cela ne s’inscrive pas ou que ce ne soit pas possible. Mais pour situer une telle inscription il faut quitter le terrain de l’anorexie où l’inscription est prise comme un simple relevé qui tue le signifiant.
Voilà donc un essai d’ouverture de toutes ces questions.
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A quoi reconnaît-on une secte? conférence de Charles Melman à la Maison de l'Amérique latine en 2001
A quoi reconnaît – on une secte ?
Charles Melman
Cycle de conférences à la Maison d’Amérique latine
Octobre 2001
C’est un peu pour mettre au défi les psychanalystes que j’ai proposé ce thème puisque, comme vous le savez, la définition de secte échappe aussi bien aux théologiens, aux spécialistes de l’histoire de religions, aux sociologues, aux moralistes… En tout cas, ils en apportent souvent des définitions diverses mais dont aucune, en tout cas, ne semble satisfaisante pour chaque fois distinguer très précisément le phénomène sectaire et lui donner l’interprétation qu’il mérite, c’est-à-dire, du même coup décider ce qui pourrait être une conduite légitime à leur endroit.
Vous savez en effet que nous avons, en tout cas en Europe, mais aussi dans d’autres contrées, aussi bien dans les deux continents de l’Amérique, nous avons le bénéfice qui fait de la religion un élément de la sphère privée des individus, je veux dire, qui ne relève pas des décisions de l’Etat et dès lors bien sûr, à quel titre est-on en droit d’intervenir sur ce qu’il en est du comportement privé de tel ou tel pour ce qui regarde son rapport à la réligion ? Il y a donc une première question qui n’est pas inintéressante et qui est de savoir si l’on est légitimement fondés en tant que citoyens à intervenir sur le phénomène des sectes, ou bien s’il convient de laisser le choix à chacun, c’est-à-dire de respecter cette liberté qui a été chèrement acquise, cette liberté de culte, ou bien, est-on fondé à intervenir pour protéger contre eux-mêmes ceux qui sont engagés dans ce genre de mouvement ? Et alors, qu’est-ce qui nous permet de reconnaître ce qu’il en est spécifiquement d’une organisation sectaire, ou bien ce qu’il en est, plus beaucoup plus communément, une organisation religieuse.
Si vous cherchez du côté de l’étymologie, vous savez que la racine vient de deux mots qui sont très explicites en latin et qui signifient aussi bien suivre que couper.
Si vous regardez dans le Dictionnaire des Religions*, édité au PUF et qui date de 1984 on vous dit qu’une secte constitue un groupe de contestation de la doctrine et de structure de l’église entraînant le plus souvent une dissidence, et dans un sens plus étendue, la secte désigne tout mouvement religieux minoritaire, ce qui est comme vous le voyez une définition faible, car on voit pas pourquoi des mouvements indiscutablement sectaires et qui intéressent des millions d’individus, pourquoi le fait, donc, de concerner des millions d’individus permettrait de dire qu’il s’agit forcement de mouvement minoritaire.
Il y a une définition de Max Weber que je vous donne, car je la trouve intéressante, et qui oppose l’église a la secte en disant que l’église est une institution de salut qui privilégie l’extension de son influence, alors que la secte est un groupe contractuel qui met l’accent sur l’intensité de la vie de ses membres. C’est une définition intéressante mais étrange car vous voyez que l’église est une institution de salut qui privilégie l’extension de son influence alors qu’il s’agit dans la secte d’un groupe contractuel, je crois que le terme mérite d’être souligné, groupe contractuel qui met l’accent dans l’intensité de la vie de ses membres.
Encore une définition de sociologues, c’est la dernière que je vous donnerai, d’Ernst * qui dit que l’église, elle, elle est accoutumée à passer des compromis avec les états alors que les sectes se situent régulièrement en retrait de la société globale.
Je pense que en écoutant, en lisant ces définitions nous percevons aussitôt ce que je vous disais au départ, c’est-à-dire finalement le fait que…alors que le phénomène est évident, nous sommes en peine pour le conceptualiser d’une façon qui serait pertinente, car aucune de ces définitions, je ne vais pas passer mon temps à les critiquer, ce n’est pas ce qui nous intéresse, aucune de ces définitions ne tient. Elles peuvent toutes être récusées.
Il est bien évident que nous connaissons des sectes fort importantes qui n’opèrent pas du tout de retrait à l’égard de la société globale et qu’au contraire cherchent à l’investir, cherchent à l’occuper. On peut pas dire qu’aujourd’hui l’Eglise se preocuppe essentiellement de passer des compromis avec les états, etc, etc.
Alors pour en parler avec vous je dois d’emblée vous dire que je n’ai pas de contact, d’expérience personnelle et privée avec les sectes. Je n’ai pas eu non plus l’occasion, je dois dire, c’est une carence mais elle ne m’étonne pas, je n’ai pas m’occasion d’avoir été amené à recevoir en analyse un patient qui viendrait de ce genre d’expérience et en réalité je pense, même je suis persuadé que les analystes n’ont guère l’occasion de les rencontrer.
Je vais donc vous en parler à partir évidement de documents qui existent sur… des documents issus, produits par les sectes elles-mêmes, bien sûr, et en particulier ceux qui m’ont retenu car je les trouve admirables, ce sont les textes de l’Eglise de la Scientologie, en particulier ceux écrits par Lafayette von Hubard et qui sont absolument superbes, qui sont une espèce d’affront à l’intelligence,et au bon sens absolument magnifique et à la vraisemblance d’ailleurs, et qui, comme vous le savez, marchent formidablement – ils rencontrent un grand succès. Et puis aussi je me suis intéressé aux manifestations de ce mouvement qui me paraît très important et intéressant et que certains d’entre vous ici connaissent directement et qui est l’Eglise universelle du royaume de Dieu et qui me paraît un phénomène par son extension, par son importance, par sa richesse, par sa puissance non seulement financière mais aussi politique, par exemple au Brésil… Donc qui est un mouvement qui me paraît très intéressant et très important de suivre.
Alors pour rentrer maintenant dans, plus directement dans notre question et après tout m’autorisant, je dirais, de cette démarche de Freud lorsqu’il s’autorise à parler de la psychologie collective et de montrer comment l’analyse individuelle après tout est dépendante, est liée à ce qui peut être la psychologie collective, je veux dire que nous ne fonctionnons pas certains d’entre nous comme des individus isolés mais bien entendu nous percevons un certain nombre de contraintes, un certain nombre de plaisirs, un certain nombre de possibilités du fait de notre participation sociale. Donc d’emblée poursuivant la méthode à cet égard de Freud, j’évoquerai pour vous ce qui me semble être l’économie particulière, l’économie psychique particulière du groupe que constitue la secte. Et, au risque peut-être de vous surprendre, je vous dirais que le premier trait que j’y relève est celui du bonheur procuré par l’organisation en cause à ces membres du fait de l’accord qui se trouve rendu possible à chacun avec l’ordre organisateur et prescriptif de la communauté. Le bonheur est fait de l’accord de l’individu membre de ce groupe avec l’ordre prescriptif de la communauté, avec le commandement et principes religieux, moraux et sociaux de la communauté et du même coup l’harmonie de ces rapports devenus fraternels et non plus conflictuels avec les autres membres du groupe.
C’est un type de bonheur très particulier et qui porte en psychiatrie un nom bien précis, et qui est toujours significatif, et qui est le sentiment d’élation, c’est ce qui se passe pour vous, pas trop souvent j’espère, lorsque dans des circonstances particulières vous vous trouvez brusquement en harmonie. Ce sentiment océanique, dont a pu parler Ferenczi ; pour vous trouver en harmonie avec les impératifs avec organisation du monde, avec autrui et en même temps du même coup avec vous même.
Ce n’est pas une situation qui est la plus fréquente mais c’est le type d’expérience que peut arriver à l’occasion de tel ou tel incident dans le parcours que vous pouvez éprouver ce genre de sentiment d’élation, ce sentiment d’élation que c’est accompli, que vous y êtes et que maintenant l’essentiel est résolu.
Vous pouvez remarquer également à cette occasion que ce groupe auquel vous appartiendrez fonctionne comme une famille élargie, autrement dit les structures privées de la famille sont en général rompues au profit de l’appartenance collective fonctionne comme une famille élargie où la distinction des sexes passe volontiers au second plan devant ce qui devient la communauté des enfants de Dieu, peu importe, à partir de cet instant le sexe des dits enfants, ils sont tous égaux à l’égard de cet amour pour le fondateur, pour le créateur. Et puis aussi, on peut le signaler en passant, le fonctionnement volontiers endogamique de cette famille élargie
Dans ce qui appartient toujours à l’économie propre à ce groupe on notera de façon à peu près générale un desintérêt pour les biens matériels avec un goût justement pour le sacrifice pour le fait d’avoir à y renoncer, et accompagnant à ce sacrifice des biens matériels, une exaltation du narcissisme de chacun des membres comme si enfin il se trouvait en conformité avec les idéaux propres au dit groupe.
On pourrait remarquer encore que ces sectes se comportent d’une certaine façon sur le mode du ghetto, c’est-à-dire, sur le principe de l’exclusion, de la mise a part d’une communauté des participants. Ce sentiment d’élation va avec le renoncement à ce que l’on appelle communément le libre arbitre, je dis communément parce que comme vous le savez c’est un terme qui appartient aux premières réflexions, aux premières considérations théologiques ; donc bon debarras avec mon débarras avec ce que l’on appelle le libre arbitre et la faculté de s’en remettre entièrement et pleinement au commandement prescripteur.
Toujours au titre des traits de cette économie collective, une organisation dont il faudra remarquer qu’elle n’est pas fondée sur la croyance. On serait presque enclin à dire qu’elle n’est pas fondée après tout sur la foi.
Elle est fondé en effet sur une toute autre dimension psychique qui est celle de la conviction, qui est toute autre chose que la croyance, la croyance c’est effectivement s’engager dans un acte de foi, alors qu’ici dans la matière, ils’agit de conviction et de certitude. Il n’est pas question ici du pari des pascaliens ; chacun est à l’avance assuré que son gain, compte tenu de sa mise, que son gain sera total, sera parfait, c’est le gros lot !
Un autre trait qui mérite de distinguer ces organisations sectaires des organisations religieuses c’est que le fondateur est en général éminemment incarné, je veux dire, éminemment présent dans le champ de la réalité, et la vie du groupe est organisé à partir de ce qui est son savoir et son autorité. Ce fondateur, pour reprendre une distinction très fine faite par Lacan à propos des mécanismes de la psychose, ce fondateur on le croit, ce n’est pas qu’on y croit, on le croit en tant que tel.
Une remarque encore, c’est qu’il n’y a bien entendu et je crois à mes yeux, pour moi c’est un trait essentiel du dispositif, il n’y a pas la moindre étude exégétique des textes de fondation. Ce sont des textes d’ailleurs dont le caractère prescriptif et dont les sens sont voulus pour être clair, net, précis, et donc, il n’y a aucun place à ce qui serait des travaux d’herméneutique religieuse, qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? On comprend pas très bien…
La programme est limpide, il est nette, il est simple et il n’y a là aucune place je dis bien pour ce qui serait à proprement parler un travail de théologie, d’interprétation. Je crois d’ailleurs que ce type de distinction dans le rapport au texte, c’est-à-dire de savoir si, à l’endroit du texte, on un travail d’herméneutique, d’exégèse, d’interprétation ou si au contraire le texte vaut comme une holophrase dans son intégralité et sans réticence et sans retrait, je crois que cette différence d’abord, de rapport au texte mérite d’être reconnue comme je dirai essentielle pour ce qu’il en est de notre devenir à partir du rapport au texte parce que comme vous le savez, jusqu’à ce jour nous sommes entièrement faits de rapport aux textes
C’est pas, c’est peut-être pas éternel, en tout cas pour le moment, nous sommes tous des produits, les enfants de certain nombre de textes et il est évident que le rapport avec eux est essentiel pour ce qu’il en est de notre fonctionnement psychique et dans la conduite de notre vie. Et dans le cas précis que je suis en train d’évoquer, je vous fais remarquer que le message que l’un de ces bienheureux reçoit de fondateur est un message qui reprend d’une façon directe, aucunement sur le mode inversé, qui est le propre de nos rapports au texte, mais il a à reproduire le programme, il a à reprendre les prescriptions religieuses avec une fidélité qui exclut toute reprise par ce qu’il en serait de sa subjectivité, et d’une interprétation subjective, une espèce d’endossement subjectif. Ce n’est aucunement ce qu'on lui demande. On lui demande de s’abolir en tant que sujet pour reprendre intégralement et textuellement ce qu’il en est du programme, et de disparaître comme sujet dans cette modalité du rapport au texte.
Alors, comme je vous le faisais remarquer il y a un instant, je ne crois pas que l’on puisse nier que ce dispositif ne soit source de ce qu’il faut bien appeler le bien-être. Le bien-être puisque le sujet se trouve, en quelque sorte, soulagé des affres de son existence, que sa conduite est bien réglée, est bien déterminé et que il a en outre le plaisir de pouvoir cultiver avec autrui une relation fondée sur une identité à peu près parfaite, c’est-à-dire des semblables qui soient effectivement des semblables, la dimension de l’altérité étant rejeté à l’extérieur du groupe et présentée comme étant le monde profane, le monde de la chute, le monde de l’erreur, le monde des déchets, etc….
Et si vous me permettez cette incidente, je vous dirais que c’est bien pourquoi chaque fois qu’une activité guérisseuse est proposée au nom d’un bénéfice qui serait celui d’un bien -être et bien, je pense que cela devrait être largement acquis dans notre culture qu’il s’agit là à chaque fois d’une menace et que le fonctionnement spirituel prend place comme nous le savons pour ce qu’il est d’un inconfort fondateur, d’un malaise fondateur, du doute, de l’incertitude, de la quête, de l’égarement, de l’échec et que ces divers traits sont les conditions d’un possible exercice spirituel. Autrement dit, le caractère justement guérisseur de ces groupes, car il n’y a aucun doute qu’ils agissent comme psychothérapies collectives, psychothérapies de groupe, et bien je crois que ce trait mérite par nous d’être soigneusement, attentivement réfléchi. Je vous cite ce qu’un médecin auditionné par la Commission Parlementaire qui en France s’est attaché au phénomène sectaire, un médecin dont la Commission dit qu’il est peu suspect à la complaisance à l’égard des phénomènes sectaires, voilà ce qu’il a déclaré : Vous rencontrez le meilleur et le pire dans les sectes. Parfois par le biais des sectes les personnes se retrouvent dans un groupe chaleureux, d’autres redonnent un sens à leur vie, d’autres encore se structurent. Parmi mes patients certains sont entrés dans des sectes. Je ne voudrais pour rien au monde qu’ils en sortent car cela leur sert momentanément de tuteur. Bien entendu cela ne légitime pas l’ensemble du phénomène, mais c’est vous dire qu’il y a des aspects très positifs. Si on ne le comprend pas on comprendra pas davantage le succès des sectes. Nos contemporains ne sont pas des imbéciles. s’ils se ruent par centaines de milliers dans ces mouvements c’est qu’ils ont des raisons et surtout qu’ils y trouvent de réponses.
Une autre des personnalités…, c’est publié sous le couvert de l’anonymat, on ne connaît pas les honorables confrères qui ont produit ces jugements, mais une autre de ces personnalités auditionnées déclare, en insistant sur la transformation personnelle et l’amélioration des capacités de chacun des membres de la secte et il déclare, Il est vrai que si on se mobilise, comme c’est le cas dans les sectes, on augmente ses capacités et il trouve le fonctionnel allégé, petits maux de ventre, de tête, les rhumatismes disparaissent pour peu que l’on ait une plus forte motivation.
Les sectes obtiennent donc des résultats. C’est vrai que l’on augmente ses capacités, c’est vrai que si l’on se mobilise autour de n’importe quoi , même le culte de la betterave, on peut devenir meilleur, plus fort, plus efficace et plus dynamique. Nous sommes tous tentés de développer notre potentiel, qui d’entre nous ne le serait pas ? Les personnes se ruent dans les sectes parce qu’ils ne trouvent plus dans le monde que nous leur avons construit les repères, les moyens de mobilisation, la crédibilité des appareils, bien sûr nous sommes lourdement responsables.
On attrape les mouches avec du vinaigre. Les gens ont besoin d’idéal. On rentre dans une secte avant tout par idéal.
Il ne faut pas se tromper, les sectes manient une langue de bois que l’on ose même plus pratiquer ailleurs, et, témoignage d’un ancien adepte d’une secte, pour quoi des individus sont poussés à y adhérer ? Voilà ce qu’il déclare : Tout d’abord je crois qu’il y a ce mal du siècle, ce mal de vivre qui est de plus en plus présent, la cellule familial est souvent éclatée, le père en particulier est souvent absent ou au contraire trop présent par sa violence, par exemple. A travers un secte, on recherche une famille, un père d’emprunt, une autorité, un modèle qui nous fait défaut. Du jour au lendemain on se retrouve avec deux cent, trois cents amis, qui vous recevront, qui vous accueilleront. Votre couvert sera mis.
Et on vous entendra, et vous vous sentez en confiance. Les personnes qui rentrent dans les sectes sont souvent des idéalistes, des personnes qui recherchent la perfection, pas toujours mais en partie. Personnellement, l’éclatement familial, le désir idéaliste m’ont poussé, le gourou nous disait « le monde va mal, il suffit d’allumer la télévision à l’heure des informations pour s’en convaincre. Il y a des guerres, des maladies, des problèmes partout, le monde va mal. Que peut-on faire à titre individuel pour essayer qu’il aille mieux ? C’est ce que nous proposait le gourou. Nous voulions améliorer la situation de la terre, de la planète des autres. Commencez par vous-même, commencez par vous transformer et vous transformerez le monde et j’y croyais. Je me transformais pour transformer le monde.
Je crois que tous ces témoignages, aussi bien des médecins que d’anciens adeptes de sectes, nous rendent bien compte de ce qui est parfois l’authenticité, à la fois le trouble produit par ce que j’évoquais pour vous de cette économie particulière induite que par le jugement apporté sur ses conséquences. La question donc à laquelle nous avons ce soir à très brièvement répondre, nous avons à esquisser la réponse, cette question est la suivante : quelle est, à quelle demande populaire réponde donc cette offre ?
Parce qu’il est évident qu’il n’y aurait pas de secte s’il n’y avait une demande et qu’est-ce que ces sectes offrent pour répondre à cette demande. La réponse que je vais vous proposer, qui est ma thèse, est ce qui justement permet de distinguer secte et religion. Car on ne va pas dire qu’il s’agit simplement d’un besoin spirituel auquel répondraient des officines qui auraient étudié le marketing de la question comme il convient, c’est tout-à-fait le sentiment que l’on a quand on s’intéresse à la Scientologie, c’est-à-dire, que l’inventeur génial de cette affaire, c’est-à-dire Lafayette von Hubard. Lisez, vous les trouvez pour pas très cher, ses bouquins… L’electropsychomètre est un peu plus cher, c’est un appareil qui permet de mesurer, je ne sais pas quoi, un potentiel évocateur qui fait que vous y êtes sur la question. Alors il y a l’aiguille qui se déplace… ça, ça coûte plus cher, l’electropsychomètre, mais le bouquin, vous pouvez vous l’offrir beau marché, et sa lecture est tout à fait instructive car cette homme a parfaitement flairé, pigé de quelle façon on pouvait faire de la religion unbusiness contemporain particulièrement rentable et que le degré de crédulité de nos contemporains à notre époque de formation rigoureuse et scientifique, ce degré de crédulité était immense.
Mais je reviens a ma question. Qu’est-ce qu’offrent les sectes à cette demande populaire ? Elles offrent ce que nos democracies et nos organisations politiques ont souvent perdu ou dont elles ont la nostalgie, elles offrent un maître. Voilà ce qu’elles offrent. Un patron. Un maître. C’est-à-dire, un guide. Vous pouvez le traduire en allemand si vous voulez… Il vous soulage du doute, du choix, de la responsabilité. Il vous soulage de l’existence. Vous avez simplement à suivre, à obéir. Ce qui, comme vous le voyez, n’est pas du tout identifiable à ce qui est une religion. Une religion qui est organisé, celles qui sont issues du monothéisme, qui organisés donc autour d’un figure paternelle et qui donc d’emblée accordent la rémission des péchés, d’emblée sait que vous serez en infraction avec la loi, et qui d’emblée reconnaît en vous cette division qui est propre à tout croyant, à tout fidèle ici, puisque c’est vouloir, c’est chercher et qui est donc une religion évidement d’amour.
Ici ce n’est pas du tout forcement le cas. Ce qui importe, je dis bien, c’est le commandement. Et si vous vous amusez à aller voir la diversité de programmes offerts par les diverses sectes, parce que c’est un éventail, c’est un panorama, c’est un fourre-tout, c’est miraculeux, c’est merveilleux, c’est incroyable, c’est strictement… on y cherche, comme je vous le disais tout à l’heure… on n’a aucun souci, plus c’est invraisemblable, plus c’est cocasse mieux c’est. Le seul trait commun entre des programmes aussi différents c’est le caractère impérieux, impératif, obligatoire, sans manquement possible, sans aucune rémission de faute de ce qui est à l’intérieur de ce groupe prescrit. Et c’est sûrement de la part des observateurs extérieurs, ce qui fait leur retrait, leur surprise quand ils apprennent par un échappé ce qui se passe à l’intérieur, leur retrait, leur sentiment effectivement de se trouver devant un système de type totalitaire de telle sorte que s’il devait y avoir quelque assimilation avec la religion on pourrait dire que les sectes réalisent la religion « plus », il y a un bonus qui fait toute la différence.
On remarquera aussi que le type d’organisation, je dirais, donne en outre ce sentiment très agréable, très recherché aujourd’hui, qui figure très volontiers aujourd’hui parmi les exigences contemporaines, c’est le sentiment de proximité. Cela n’a non plus seulement le caractère universel ou à prétention universelle des religions que nous savons, mais ça a là un côté local, je dirais presque régionaliste, en tout cas un mode d’organisation de proximité qui intervient au titre des facteurs d’agrément.
Alors il est du point de vue psychopathologique intéressant de retenir que ce dispositif met, peut mettre les adeptes dans une situation de dépendance qui est parfaitement égale comme vous le savez à la relation de dépendance à l’endroit des produits, des drogues diverses. La dépendance n’est pas à prendre là seulement comme une métaphore. Je veux dire que les adeptes peuvent de trouver en état de manque dès lors qu’ils sont extraits de cette communauté, le ressentir avec une extrême violence, un grand désarroi psychique, de l’angoisse, un sentiment de désorganisation. Autrement dit, ces sectes, n’est-ce pas, font des accros. Et la difficulté bien entendu du législateur est d’avoir affaire à un public qui est non seulement consentant mais qui en redemande. Comment donc intervenir s’il n’y a de plainte que latérale, que marginale, qu’accidentelle comme lorsque par exemple une famille vient se plaindre que son enfant ait été ainsi soustrai, mais si le gosse est majeur, comment aller contre ce qui sera la parfaite adhésion dont il fera état. Alors, nous pouvons tenir cet étrange appétit pour un maître comme éventuellement une réponse évidemment au type d’athéisme induit par la science et comme vous le savez la surprise des observateurs c’est de constater qu’il y a souvent de scientifiques de bon niveau qui font partie de ces mouvements.
Nous pouvons évidement, c’est facile invoquer le fait que les migrations, la mondialisation, etc. entraînent à s’écarter, à s’éloigner de ce que l’on appelle les racines, propres à chacun, et puis aussi bien sûr au fait que nous n’avons plus guère dans notre éducation des projets existentiels. Ce qui comme le disait tout à l’heure ce médecin quand il y a des motivations, ne serait-ce que pour le culte de la betterave, on se mobilise, on se sent mieux on oublie les rhumatismes, le mal de tête, etc.
Il y a aussi bien sûr, et je l’évoquais tout à l’heure, le fait que lorsqu’on lit les textes de l’Eglise de la Scientologie qui est, je dirais, organisée en un réseau souterrain, en un réseau souterrain souvent, assez remarquable, avec une organisation secrète assez remarquable. Je ne sais pas si vous avez suivi ces péripéties dans la presse mais les dossiers de l’Eglise de la Scientologie qui était instruit une juridiction provinciale ne cessent pas de disparaître, on va les chercher, ils ne sont plus là. Et puis, donc, l’Eglise de Scientologie organisée comme une véritable commerce, on y vend de la marchandise que manifestement il y a un tas de gens qui apprécient et qui veulent.
Et puis avec l’Eglise Universelle de Royaume de Dieu, ce qui risquerait d’apparaître comme une surprise, c’est-à-dire de constater que les pauvres et les misereux car il constituent quand même au Brésil une fraction importante sinon majeure de troupes de cette église, et bien, on aurait pu spontanément croire que ces pauvres avaient besoin de subside, de subventions, des bons alimentaires… ce que cette église, ce que ces évêques de cette église ont parfaitement compris c’est que ce dont ils avaient besoin c’était de payer, eux qui n’ont pas un sous, ce dont ils avaient besoin c’était de se sacrifier et payer et d’acheter leur salut futur. Et pour ceux d’entre vous qui ont pu voir le film montrant la façon dont ce public miséreux s’empresse de venir donner son salaire, le maximum du salaire, n’est-ce pas, aux évêques qui sont là, à recueillir ces dons, c’est une opération qui par elle-même est à la fois scandaleuse et en même temps émouvante.
Et en même temps, je dirais le dur mérite de nous rappeler certains traits majeurs de notre psychologie puisque il est limpide, clair que ces organisations sectaires sont des organisations maffieuses dont les victimes sont consentantes, dont les victimes ne sont pas contraintes, de telle sorte qu’il n’est pas excessif ou absurde si l’on consent de l’envisager comme telle, de noter ce goût pour ce qu’il faut bien appeler des micro fascismes, c’est-à-dire d’organisations en faisceau d’un groupe, à partir du principe d’un sacrifice commun à accorder, à payer et qui concerne non seulement ses propres biens, non seulement son organisation familiale, mais comme vous le savez, qui peut aller jusqu’à celui de sa propre vie sans problème majeur comme cela a été illustré à quelques reprises. Ce qui différencie donc radicalement des sectes des religions c’est qu’en aucun cas il s’agit pour elles d’un père qui aime ses créatures, mais il s’agit d’un maître à qui il faut donner et pour lequel il faut être prêt à mourir.
Il me semble que ces remarques que je vous ai proposées introduisent un type de séparation, de distinction qui pourrait éventuellement servir justement pour distinguer les deux phénomènes et ne pas fonctionner sur une espèce d’équivoque, et sur ce qui serait après tout la liberté de croyance, la liberté de culte, le fait que la religion serait, relèverait de la sphère privée de chacun. Est-on en droit, est-ce que l’Etat est en droit d’intervenir, l’Etat républicain est en droit d’intervenir sur des telles organisations, contre de telles organisations ? Je crois que cela dépendra justement essentiellement des conceptions qu’il sera amené, des conceptions théoriques qu’il sera amené à s’en faire et du même coup de l’argumentation qu’il pourra se donner pour agir. Mais je crois pour ma part que ce type d’entreprise, comme celle que j’évoquais entre autre en dernier mais il n’y a pas qu’elle, la secte Moun, les sectes dérivées du bouddhisme, les sectes japonaises qui sont particulièrement autoritaires… Je crois que nous ne pouvons rester insensibles, et je dirais au nom de la liberté, comme je disais il y a un instant, de croyance et d’opinion, et c’est tout ceci comme ça dans… marqués par le souci de la libre entreprise. Je crois que nous avons à être un peu plus présents, et un peu plus actifs pour nous donner les moyens conceptuels de nous y opposer.
Voilà ces quelques remarques. Merci pour votre attention.
Bernard Vandermersch : Nous vous remercions beaucoup de nous apporter des éléments pour nous orienter dans cette affaire. Pour poser quelques questions avant de passer la parole dans la salle, il me semble que dans votre façon d’envisager les choses il y a des points très forts et d’autres qui me semblent… plus ou moins…
Charles Melman : plus faibles…
B. V. : Non, mais…en tout cas ce qui me semble très très fort c’est ce que vous appelez cette appétence pour le maître qui est effectivement un point sur lequel il y a une différentiation massive, cette espèce d’abolition subjective souhaité, et qui s’écarte de ce qui se passe dans les religions. C’est une question que je voulais vous poser à cette égard, pourquoi cette appétence pour la maîtrise et cette abolition de toute coupure entre ce qui commande et ce qui obéit, coupure où se situerait le sujet en fin de compte, pourquoi cette appétence réclame-t-elle ces dons, ces offrandes supplémentaires, le sujet ayant déjà consenti quelque part à son abolition ?
Quelle est l’économie qui vient, subjectivement je parle, pour un sujet qui vient consentir à payer ça un prix exorbitant ? Voilà c’est cela ma première question…
Ch. M. : Merci Bernard. Mais ça fait partie si vous voulez de ce que l’on note de plus traditionnel dans les cultures ante religieuses et que nous connaissons, n’est-ce pas ? Le sacrifice a toujours été un élément essentiel de l’organisation sociale et en particulier le sacrifice aux dieux. Alors c’est là, l’un des grands traits de l’humanité, les motivations sont souvent celles de le vouloir riche et puissant, et plus les dons sont importants, y compris éventuellement en jeunes gens et en jeunes filles, plus, n’est-ce pas, ce dieu est supposé, ce maître, est supposé florissant. C’est une économie très ancienne dont il est intéressant de noter qu’elle reste vivace n’est-ce pas, justement que la religion ne semble pas avoir effacé ce mode très primitif de rapport aux dieux ou aux maîtres.
Donc cela ne paraît pas du tout de l’ordre de la surprise…
B.V. : Cela serait donc pourtant un dévoilement massif de cette structure fondamentale…
Ch.M. : Oui.
B. V. : On fonde son existence dans un sacrifice, c’est là, c’est plutôt son abolition au profit de faire tenir un dieu.
Ch.M. : Il ne s’agit pas là, dans ce cas là de fonder son existence, mais de se fonder comme existant, c’est-à-dire comme aimé et comme reconnu par ce dieu, ce qui n’est pas la même chose, d’être reconnu comme un membre de la communauté dont il est le fétiche, dont il est le totem, dont il est l’emblème, etc.
Roland Chemama : Quelle différence est-ce que vous verriez entre le fascisme politique et ce micro fascisme que vous avez décrit ?
Ch. M. : La différence, Roland, elle tient surtout en ceci, c’est que ces micro fascismes, comment dirais-je, n’ont un pouvoir que très locale, n’est-ce pas ? très parcellaire. Mais autrement, un autre élément est sans doute que le militarisme ne constitue pas un trait spécifique de ces groupes mais l’agressivité, les démarches agressives et offensives, en particulier pour se faire connaître, oui. Mais en dehors du fait, dont je dis bien que le pouvoir de ces groupes se trouve limité à des surfaces, des espaces particulièrement restreints, quelques hectares, n’est-ce pas ?
(retournement de la cassette)
R. Ch. : parce qu’en même temps vous avez démontré qu’ils pouvaient réunir des millions d’hommes…
Ch. M. : oui !
R. Ch. : Donc on pourrait imaginer que la ressemblante structurale avec le fascisme est telle, qu’est-ce qui empêcherait ces groupes de s’installer, de pouvoir…
Ch. M : Je suppose que vous me tendez la perche, en fin, comme vous le savez, et comme ça m’a été confirmé récemment par Angéla, l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu a un pouvoir politique important au Brésil et la question serait éventuellement de savoir s’il est possible aujourd’hui qu’un président de la république au Brésil puisse se passer de leur soutien s’il veut être élu…
Puis, ça intéresse aussi , s’il y en a parmi vous qui êtes psychanalystes, puisque ladite église a ses psychanalystes, n’est-ce pas ? , promeut ses psychanalystes et peut très bien demain être la beneficiare d’une loi qui réglementera la profession, de telle sorte que ce seront les membres de l’église qui seront seuls reconnus légalement au titre de psychanalyste.
XX : Je voulais vous demander si vous faites une différence extrêmement nette entre religion et secte, quel statut pourrait-on donner à l’Opus Dei au sein de l’Eglise catholique, qui a beaucoup des caractéristiques de sectes, **qui joué un rôle extrêmement important dans l’Espagne franquiste et après et qui continue à être promu au sein du Vatican par le pape…
Et donc, j’aimerai avoir votre avis là-dessus.
Ch. M. : Ca aussi c’est une question amicale… Il y a une longue tradition de flirt entre le pouvoir et l’Eglise, et le pouvoir politique, nous le savons, c’est ce qui a donné la Reforme. On peut pas ignorer, et il est certain qu’une tradition soit ce qui s’abolit si aisément, si tant est qu’on ait la volonté de l’abolir. Il est donc certain qu’il y a dans l’Eglise cette participation temporelle que vous évoquiez et vous pourrez souhaiter que l’image de César ne soit pas distincte de celle du pontife, ça c’est clair…
Mais au moins ce qui est quand même notable c’est que aussi avertie soit-elle, parce qu’il est bien évident que les spécialités au Vatican et ailleurs connaissent tout ça parfaitement, ils ne jouent pas la carte de sectes. Ils ne s’engagent pas sur le terrain, je dirais démagogique, des organisations sectaires.
Jeanne Wiltord : Il semble que c’est quand même la montée des sectes sur le plan social qui a poussé dans l’Eglise catholique la formation de mouvements charismatiques. C’est-à-dire qu’ils sont quand même…
Ch. M. : Sans doute. Mais je dirais que malgré cela, je prend votre remarque qui est importante et précieuse, mais malgré cela je dirais que la distinction me semble néanmoins pertinente et que même dans les mouvements charismatiques il s’agit de reconstituer ce qu’il en serait du plaisir et du bonheur de la foi, des rites et de la communion collective, n’est-ce pas ? Je veux dire que tout un ensemble de phénomènes qui sont un peu tombé en déshérence dans les églises et bien, je dirais que malgré ces mouvements charismatiques on ne trouve pas, l’église ne s’avance pas déguisée sur ce terrain. Elle ne cherche pas à employer les mêmes instruments, les mêmes armes… les mêmes moyens
Christiane Lacôte : ce qui m’a le plus intéressé dans ce que tu as dit est ce qui concernait la certitude par rapport au doute qui est toujours au fond du domaine religieux. C’est un point de clivage très important. Cependant je trouve qu’il y a beaucoup de différences dans les types de certitudes et je te demanderais bien sur quoi ça s’applique entre quelque chose qui dans l’église de la Scientologie est tout de même de l’ordre d’un bonheur pragmatique tandis que, par exemple, du côté des raëliens, j’ai eu à faire à un raëlien, à faire à des gens comme ça, il y a un type de certitude quasi délirant. Parce que cela vient des astres, il y a des ovnis, des choses intéressantes. Voilà. Quelles sont les deux bornes de cette certitude ?
Est-ce que dans l’église de la Scientologie c’est simplement la certitude liée à l’obéissance à des ordres ? On ne peut pas que le contenu implique une certitude tandis que dans des sectes à contenu apocalyptique, il y a un contenu représentatif…
Ch. M. : Je ne suis pas sûr…je ne suis pas certain qu’il y ait une différence majeure parce que – comment dirais-je ? Si l’on prend par exemple les raëliens, il faut quand même pas oublier que les soucoupes volantes ça a été un grand thème populaire pendant quelques décennies. Il y a moins en ce moment, c’est bizarre. Il doit y avoir, je ne sais pas, une pénurie (rires). Il y a quand même eu un moment, il y a eu des années durant lesquelles beaucoup de gens ont vécu avec… les soucoupes volantes, combien on avait vu… ?
Je vais donc dire que nous sommes évidemment, spontanément, comme tu sais, tous enclins à penser qu’il y a un peu plus haut, qu’il y a là sinon un être, du moins des êtres qui ne demandent qu’à entrer enfin en contact avec nous. Je veux donc dire que c’est à la limite là encore de ce qu’on pourrait appeler une physiologie, de la psychopathologie de la vie quotidienne. Et je ne dirais pas que ce type de certitude est essentiellement différent de l’autre.
Ch. Lacôte : Je parlai de la quête de certitude engagée par l’Eglise de la Scientologie…
Ch. Melman : Oui, bien sûr…La certitude…
Bernard Vandermersch : Je ne suis pas sûr que ce soit de la certitude, ce serait plutôt de la conviction, sinon on serait dans la paranoïa.
Ch. M. : La conviction est toujours ce qui est en rapport avec une vérité structurale. Et donc … Il n’y pas à la limite… Croire qu’il y a quelqu’un dans l’Autre, c’est de l’ordre de la conviction, et je dirais que le vrai problème c’est de savoir pourquoi cela ne se vérifie pas plus souvent ? Le vrai problème ne serait pas tant qu’il y ait des gains qui croient aux soucoupes volantes, mais pourquoi il y en a qui ne croient pas ?
Donc moi je crois que la conviction est à tenir dans ce registre, conviction qu’il y a du maître et que donc c’est une faute de ne pas affaire, en entendre les lois.
C’est de l’ordre d’une conviction qui là aussi c’est pas de l’ordre de la psychose, c’est de l’ordre de ce que la structure met en place pour chacun d’entre nous et qui fait que ça va tout seul. La vraie question étant pourquoi il y en a qui s’en passent…
Cecilia Hopen : Je voulais vous poser une question qui est peut être un peu risquée …J’essaie de me répondre, de me demander quelle différence il y aurait entre ce que vous dites des sectes et un groupe religieux fondamentaliste, intégriste ?
Ch. M. : Ah voilà ! Merci, Cecilia, Oh ! Je n’ai rien à dire là-dessus… Désolé mais…
XX : Je voudrais savoir si pour vous ce maître des sectes favoriserait le fantasme du père du père, plus accessible (…) que Dieu, est-ce qu’il n’y aurait pas là une structure (…)
Ch. M. : Oui, sans doute vous avez raison, c’est un avantage, d’autant que ces sectes ont le sens de la hiérarchie, de l’accession, de monter de degrés, des approches, n’est-ce pas ? Ca occupe une vie, c’est merveilleux de voir ça, périodiquement par son excellence monter les degrés qui vous mettent de plus en plus près de l’autorité, de l’autorité suprême. Sûrement ce que vous évoquez est surement un des facteurs moteur de l’affaire…
Oui…
Alors on est censés être tout près de la psychose dans tout ça, et cependant, qu’est-ce qui fait dire que ce n’est pas psychotique ? C’est qu’il y a des gens qui font leur beurre, leur affaire, il y a des gens qui ne sont pas fous.
Maha Hammad : Ils recrutent quand même parmi les psychotiques !
Ch. M. : Pas seulement, pas seulement, Maha…
B.V. : Est-ce que dans le fond, est-ce qu’une position paranoïaque, un paranoïaque supporterait ce type de lien, sinon d’un façon très xénopathique, sans être hallucinés inmediatement…
Je pense que c’est plutôt des névrosés en souci de se soulagés en raison de…
Ch. M. : Des névrosés dans la nostalgie de n’être pas psychotiques !
XX : Il y a des patients qui trouvent une certaine armature…
Ch. M. : Mais il n’y a pas que des schizophrènes. Ce ne sont pas des repères.
Virginia Hasenbalg : Est-ce qu’il s’agirait d’un phénomène qui a lieu au sein d’un discours hystérique puisqu’il s’agit d’un père imaginaire dans ce maître? Est-ce qu’on peut concevoir que ce phénomène puisse avoir lieu avec des structures obsessionnelles ?
B.V. : Pourquoi est-ce qu’une hystérique serait plus favorisée puisque l’adresse au maître est tout à fait différent. Au contraire, elle a un appétit du maître mais sans aucune, sans aucun souci de soutenir une subjectivité. Ce serait presque le contraire de la position hystérique.
Ch.M. : Ce qui paraît quand même dramatique c’est que si vous voulez voir un groupe social heureux, c’est ça qui moi me paraît scandaleux, ce qui me hérisse, si vous voulez voir un groupe social heureux, et dont les gens le disent, et bien allez voir là dedans. C’est ça qui paraît abominable.
XX : Est-ce qu’il ne s’agirait d’un système qui nie la psychopathologie ? Qui nie notre système de pensée. Parce qu’au fond les sectes c’est mondiale, c’est mondial et local en même temps. On pourrait même penser une nouvelle forme de psychose. Je crois que c’est un faux problème de poser la question, quelle type de patient peut y adhérer. Moi je pense que ce qui est fort dans le système(…) Il n’y a pas de texte, il n’y a pas de division…(…) Notre problème c’est la négation du symbolique
Ch. M. : Je vais vous lire quelques phrases du programme de la Scientologie : La Scientologie comporte un certain nombre de connaissances qui proviennent de certaines vérités fondamentales. Parmi les premières de ces vérités sont les suivantes : l’homme est un être spirituel et immortel. C’est bien ça ! Son expérience va bien au-delà de la durée d’un vie.
On est sur terrain familier, tout le monde se retrouve avec sa formation coutumière… Ses capacités à l’homme sont illimitées même si elles ne sont pas réalisés dans le présent… Ca c’est déjà quelque chose… là d’un seul coup on sort des sources religieuses, là … ses capacités sont illimitées, de plus la scientologie considère que l’homme est fondamentalement bon et que son salut spirituel dépend de lui-même et de ses semblables ainsi que de l’accomplissement de sa fraternité avec l’univers
X.X. : C’est de la littérature pour des gogos, et quand on lit ce qu’ils écrivent pour leur hiérarchie ça n’a rien à voir avec ça, c’est même exactement l’inverse.
Ch. M. : Bien sûr…Et alors, quel est le premier moyen d’appliquer les vérités fondamentales de la Scientologie à la réhabilitation de l’esprit humain ? Le premier moyen s’appelle ? ça s’appelle l’audition. Il s’agit là de la pratique centrale de la scientologie. Elle est administré par un auditeur, du latin audire, celui qui écoute. Autrement dit les auditeurs de la Scientologie aident des individus à atteindre ce but en leur faisant examiner leur existence par le biais d’une série d’étapes soigneusement conçues par Lafayette von Hubard, n’est-ce pas ? Le but c’est de devenir auditeur. Autrement dit, vous n’inculquez rien au candidat à l’église, il faut être auditeur, il faut savoir l’écouter, et vous voyez de quelle manière, n’est-ce pas, ce type a le génie de venir prendre son bien dans ce qui au départ est la religion traditionnelle. Ensuite on vous dit que les capacités humaines sont illimitées et ensuite on découvre ce qui appartient évidement a la psychanalyse, on découvre l’auditeur. On n’est pas prêtre de cette église, si vous montez dans la hiérarchie vous devenez auditeur. L’audition n’est pas une chose qu’une personne subit. On ne peut tirer des bienfaits qu’au moyen d’une participation active et une bonne communication. L’utilisation de l’electropsychomètre, ou l’électromètre, etc., alors là, c’est le canular intégrale et ça ne gêne pas…
Angéla Jesuino Ferreto :
Quand je me suis intéressé à l’Eglise Universelle de Dieu c’est ce rapport au texte qui m’a beaucoup interpellée, dans le sens de voir qu’il n ‘y avait pas de folie.
Il y avait même une méfiance à l’égard de ce qui était (…) et le rapport à l’interprétation…
Ce qui me semblait moins délirant c’était tout ce qui avait trait au corps. C’est quelque chose que dans les articles en France (…) la place prédominante du rapport au corps.
Ce qui se passe dans les sectes au niveau de (…) des traitements. Et je trouvais qu’il y avait cette similitude là, alors que par ailleurs il y des tas de choses qui ne sont pas pareilles.
Cette place du corps qui est tout à fait importante.
Ch. M. : (…) Non, si ce n’est effectivement les pratiques du corps sont chez nous aujourd’hui limités à ce que l’on sait des salles de gymnastique ou des instituts de massages de beauté. Cette usage, cette destination devenue profane de la manipulation du corps laisse effectivement la place à des exercices qui se trouvent donc associés à un souci spirituel. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Moi je pense que ça doit être très agréable.
X.X. : (…) Ce monsieur Lafayette dont vous venez de parler et que je ne connais pas… Il semble quand même poser le problème de la tromperie et de la canaillerie. C’est-à-dire qu’il semblerait quand même qu’au niveau de ses convictions, les convictions sont pour les autres, ceux qui viennent vers eux, par contre eux savent très bien que ça repose sur pas grande chose (. ..) de tromper, de leurrer. On est même dans une certaine forme de perversion. Il y a quelque chose qui est su par certains et qui permettrait (…) Il y aurait cet attrait pour les autres, d’être attirés justement par cette tromperie,
Ch. M. : Je suis parfaitement d’accord avec ça. Je veux dire qu’il y a là une espèce d’invitation perverse, c’est fort vraisemblable, c’est-à-dire une espèce de complicité tacite, un petit clin d’œil comme ça. Comment dire ? Autrement dit, une position avantageuse à ce que le partenaire se fasse avoir et que ça ne lui déplaise pas.
B.V. : … Sans jamais qu’il y ait un démasquage de la chose, même au plus haut niveau…
Maha Hammad : Je ne sais pas si j’ai bien compris au départ, vous parlez d’une société où il y aurait une pénurie de maître, et vous le mettiez en rapport avec le surgissement des sectes.
Qu’est-ce qu’il en serait dans les sociétés de maîtres ?
CH. M. : Ecoutez là vous me posez une question… comment voudriez vous que je réponde ? Si ce n’est que dans une société de maîtres il n’y a pas besoin de sectes. On a sous la main tout ce qu’il faut, et il n’y a pas besoin de se donner du mal pour … il suffit de payer son tribut au maître qu’il est là, si ce n’est que dans une société de maître on n’a pas le plaisir exquis que peut procurer la secte, ce qui, vous voyez c’est dommage…
B. V. : Je vous remercie beaucoup.
Sur la mascarade, extraits des séminaires
4 concepts, page 228 La mascarade n’est pas ce qui entre en jeu dans la parade, nécessaire au niveau des animaux à l’appariage, et aussi bien la parure se révèle-telle, là, généralement, du côté du mâle. La mascarade a un autre sens, dans le domaine humain, c’est précisément de jouer, au niveau non plus imaginaire mais symbolique. ,C’est à partir de là qu’il nous reste, maintenant, à montrer que la sexualité comme telle fait sa rentrée, exerce son activité propre, par l’intermédiaire, si paradoxal que cela paraisse, des pulsions partielles. Tout ce que nous en dit Freud, tout ce qu’il en épelle, tout ce qu’il en articule, nous montre ce mouvement que je vous ai tracé au tableau la dernière fois, ce mouvement circulaire de quelque chose de la poussée qui sort à travers le bord érogène pour y revenir comme étant sa cible, après avoir fait le tour de quelque chose x, que j’appelle l’objet a. Je pose que c’est par là que le sujet vient, tente à atteindre ce qui est à proprement parler la dimension de l’Autre (avec un grand A).
5 mars 1958, Formations de l’Ics
Cette batte constituée la dernière fois par ce signe bâton, de la cravache ou du n’importe quoi qui frappe, est ce quelque chose, par où même un effet désagréable devient distinction et instauration de la relation même par où la demande peut être reconnue comme telle ; ce par quoi ce qui a été d’abord moyen d’annuler la réalité rivale du frère, devient secondairement ce quelque chose par quoi le sujet lui-même se trouve distinguer par où lui-même est reconnu comme quelque chose qui peut être, ou reconnu, ou jeté au néant, ce quelque chose qui d’ores et déjà se présente donc comme la surface sur laquelle peut s’inscrire tout ce qui peut être donné par la suite, une sorte de chèque, si je puis dire, tiré en blanc, sur lequel tous les dons sont possibles.
Et vous voyez bien que puisque tous les dons sont possibles, c’est qu’aussi bien il ne s’agit même pas de ce qui peut ou non être donné, parce que là il s’agit bien de cette relation de l’amour dont je vous dis qu’elle est constituée par ce que le sujet, lui, donne essentiellement, c’est-à-dire ce qu’il n’a pas. Tout le possible de cette introduction à l’ordre de l’amour suppose ce signe fondamental qui, par le sujet, peut être, ou annulé, ou reconnu comme tel.
(...)
Joan Rivière montre comment, dans un cas qu’elle situe par rapport à diverses [voies et] cheminements possibles dans l’accession à la féminité, comment un de ces cas démontrait pour elle, se présentait comme ayant une féminité d’autant plus remarquable dans son assomption apparemment absolument complète que c’était précisément chez un de ces sujets dont toute la vie par ailleurs peut sembler être à l’époque, beaucoup plus encore qu’à la nôtre, l’assomption de toutes les fonctions masculines. Autrement dit, il s’agit de quelqu’un qui avait une vie professionnelle parfaitement indépendante, élaborée, libre, et qui néanmoins, ce qui, je le répète, tranchait plus à cette époque qu’à la nôtre, se manifestait par une sorte d’assomption corrélative et au maximum, à tous les degrés, de ce qu’on pouvait appeler ses fonctions féminines ; ceci non seulement sous la forme apparente, publique, des fonctions de maîtresse de maison, dans ses rapports avec son époux — en tant que montrant partout la supériorité des qualités qui sont, dans notre état social, forcément, [censées être de façon] univoque les caractéristiques sociales de ce qui est la charge de la femme — [mais] particulièrement dans un autre registre, tout spécialement dans le plan sexuel, quelque chose d’entièrement satisfaisant dans ses relations à l’homme, autrement dit dans la jouissance de la relation.
Or, cette analyse met en valeur, sous cette apparente et entière satisfaction de la position féminine, quelque chose de très caché qui n’en constitue pas moins la base, quelque chose qui sans aucun doute est ce qu’on trouve après qu’on y ait été incité tout de même par quelque menue, mais infiniment menue discordance apparaissant à la surface de cet état en principe complètement satisfaisant.
Ce quelque chose de caché — il est intéressant de le montrer, parce que vous savez l’importance, l’accent que notre expérience a pu mettre sur le Penisneid, revendication du pénis, dans beaucoup de troubles du développement de la sexualité féminine — ici ce qui est caché, c’est bien tout le contraire, c’est ce phallus, comme on l’appelle. Je ne peux pas vous refaire l’histoire de cette femme, ce n’est pas notre objet aujourd’hui, mais la source de la satisfaction fondamentale supporte [que] ce qui apparemment fleurit dans cette libido heureuse, c’est la satisfaction cachée de sa suprématie sur les personnages parentaux.
C’est le terme même dont se sert Madame Joan Rivière, et ceci est par elle considéré comme étant à la source même de ce qui se présente avec un caractère qui n’est pas tellement assuré dans l’évolution de la sexualité féminine, pour ne pas être remarqué dans ce cas. La source du caractère satisfaisant de l’organe lui-même est la preuve [du fait que] précisément, à partir de la détection de ce ressort caché de la personnalité chez le sujet même, si [c’est] seulement d’une façon transitoire [que s’] obtient cet effet de perturber profondément ce qui avait été acquis ou présenté chez le sujet comme relation achevée, mûre et heureuse, [ceci avait] entraîné même pour un temps la disparition de cette heureuse issue de l’acte sexuel.
Ce devant quoi là donc nous nous trouvons en présence, souligne Madame Joan Rivière, est ceci : c’est que c’est en fonction du besoin chez le sujet d’éviter de la part des hommes la rétorsion de cette subreptice soustraction à l’autre de la source et du symbole même de sa puissance, que, à mesure qu’avance l’analyse, apparaît de plus en plus évidemment guidé, et dominé, et donné, le sens de la relation du sujet avec les personnes de l’un et l’autre sexe. C’est dans la mesure où ceci doit être, pour en éviter le châtiment, la rétorsion de la part des hommes qui sont ici visés, que le sujet — dans une scansion très fine, mais qui apparaît d’autant mieux que l’analyse avance, qui était déjà perceptible pourtant dans ces petits traits “anomaliques” de l’analyse — à chaque fois en somme que le sujet a fait preuve de sa puissance phalliquement constituée, se précipite dans une série de démarches, soit de séduction, soit même de procédures sacrificielles : tout faire pour les autres, et justement en apparence adoptant là les formes les plus élevées du dévouement féminin, comme quelque chose qui consiste à dire : “Mais voyez, je ne l’ai pas ce phallus, je suis femme et pure femme”, à se masquer spécialement dans les démarches qui suivent auprès des hommes immédiatement, dans ces démarches professionnelles par exemple, dans lesquelles elle se montre éminemment qualifiée, adoptant soudain par une sorte de dérobade l’attitude de quelqu’un d’excessivement modeste, voire anxieux sur la qualité de ce qu’il a fait, et en réalité jouant tout un jeu de coquetterie, comme s’exprime Madame Joan Rivière, qui à ce moment-là lui sert, non pas tant à rassurer qu’à tromper, dans son esprit, ce qui pourrait souvent s’offenser de ce quelque chose qui, chez elle, se présente essentiellement et fondamentalement comme agression, comme besoin et jouissance de la suprématie comme telle, comme profondément structuré sur toute une histoire qui est celle de la rivalité avec la mère d’abord, avec le père ensuite.
Bref, à propos d’un exemple comme celui-là, aussi paradoxal qu’il paraisse, nous voyons donc bien que ce dont il s’agit dans une analyse, dans la compréhension d’une structure subjective, c’est toujours de quelque chose qui nous montre le sujet engagé dans un procès de reconnaissance comme tel, mais de reconnaissance de quoi?
Comprenons-le bien, puisque de ce besoin de reconnaissance le sujet est inconscient, c’est bien pourquoi il nous faut quelque part situer cet Autre, nécessité par tout rapport de reconnaissance, le situer dans une altérité d’une qualité que nous n’avons pas connue jusqu’à présent, ni jusqu’à Freud, celle qui en fait la pure et simple place de signifiant par quoi l’être se divise d’avec sa propre existence, qui fait du sort du sujet humain quelque chose d’essentiellement lié à son rapport avec ce signe, d’être ce qui est fait de ce signe, d’être l’objet de toutes sortes de passions qui présentifient dans ce procès même la mort, en ce que c’est dans son lien à ce signe que le sujet est assez détaché de lui-même pour pouvoir avoir ce rapport, semble-t-il unique dans la création de sa propre existence, qui est la dernière forme de ce que dans l’analyse nous appelons le masochisme, à savoir ce quelque chose par quoi le sujet appréhende la douleur d’exister, cette division où le sujet se trouve constitué dès l’abord en tant qu’existence.
Pourquoi ? Parce que ailleurs son être a à se faire représenter dans le signe, et le signe lui-même est dans un tiers endroit. C’est là ce qui, dès le niveau de l’inconscient, structure le sujet dans cette décomposition de lui-même sans laquelle il nous est impossible de fonder d’aucune façon valable ce qui s’appelle l’inconscient.
La jouissance phallique et la jouissance de l'Autre, texte de la conférence de Marc Darmon
La proposition particulière et les preuves de non-concluance chez Aristote, texte de J. Brunschwig
Entre l'homme et la femme, le tango, exposé de Virginia Hasenbalg au Séminaire d'été 2009
Entre l’homme et la femme
Virginia Hasenbalg-Corabianu
Seminaire d’été de l’Ali - Août 2009
Vous connaissez tous :
Entre l’homme et la femme,
Il y a l’amour,
Entre l’homme et l’amour
Il y a un monde.
Entre l’homme et le monde,
Il y a un mur.
Alors, une étreinte entre un homme et une femme est-elle encore possible ? Je vais vous parler d’une étrange bête à deux dos qui se tient serré, comme dirait Lacan, et en silence se déplace, au rythme d’une musique venue des antipodes. Vous l’avez deviné, c’est le tango.
… la fameuse bipartition de l’être qui de prime abord n’eût été que bête à deux dos qui se tient serrée (Ou pire, 15 mars 1972)
Dans le tango comme dans le couple, tout se joue, se noue et se dénoue entr’eux . Je vous parlerai de ce « d’eux » qui nous occupe. It takes two to tango… Un deux inaccessible, un réel, selon les mathématiciens, bien que si proche.
La mathématisation seule atteint le réel, un réel qui s’évade (Encore p216)
La notion d’existence n’a surgi qu’avec l’intrusion du réel mathématique comme tel. Une fonction sans rapport avec quoi que ce soit qui fonde d’eux, Un. (fondre fonder). Deux n’est pas fondu en Un, ni Un fondé par Deux. 17mai 72, P131
Il est question donc du rapport homme-femme tel qu’il se met en place grâce à l’assomption de l’ordre que le langage détermine pour les positions sexuées, en tenant compte de ce réel.
(le langage fonctionne en suppléance de la jouissance sexuelle)
Une jeune femme sur le divan me dit : « Je suis habituée à porter la culotte avec les garçons. Avec les garçons, je suis dans un rapport de force ». Une liaison entre deux lettres fait alors sauter la censure : « je suis s’excessivement agressive. Avec un garçon il y a toujours Un de trop ».
J’entends cet Un de trop comme une revendication égalitaire.
(Encore : L’Autre n’est pas Un).
Plus tard, elle dira à un homme lors d’une rencontre, « Bravo ! tu me fais sentir fille », phrase qu’elle ramène en séance avec perplexité et agacement. Elle s’en explique aussitôt après : « je me sens fille quand je suis effondrée, abolie ». Ce constat l’étonne. Par ailleurs, elle perçoit que cette « abolition » qui la rend féminine n’est pas sans déplaire aux deux.
On peut alors se demander comment accepter de nos jours cette invitation à « être nulle » - j’exagère mais c’est pour signifier ce qui serait une invitation à représenter le zéro, pour être à la place de ce qui est aboli, ou vidé parce que troué ?
L’Autre c’est un trou (E p195)
Elle est l’Autre, mais pour que ce lieu soit celui de la vérité il doit être barré.
Le réel est ce qui commande toute la fonction de la signifiance (15 décembre 71, page 34)
De l’Autre on en jouit mentalement (on n’en jouit pas sexuellement) S(A/) écrit quelque chose sur l’Autre, en tant que terme de la relation qui, de s’évanouir, de ne pas exister, devient le lieu où ça s’écrit. OP, 8/3/72 p82
Un des termes de la relation doit se vider pour lui permettre à cette relation de s’écrire. p83
Cette annulation de l’Autre ne se produit qu’à ce niveau où s’inscrit de la seule façon qu’il peut s’inscrire Non Fi de x, ce qui veut dire qu’on ne peut pas écrire que ce qui y fait obstacle, la fonction phallique, ne soit pas vrai.
Chez Hegel : l'absence de la plus-value telle qu’elle est tirée de la jouissance dans le réel du discours du maître. Cette absence note quelque chose, elle note réellement l’Autre, non pas comme aboli mais comme impossibilité de corrélat. Discours de Marx, consolide de discours du Maître en le complétant, en incitant la femme à exister comme égale. Egale à quoi ? Personne le sait puisqu’on peut très bien dire aussi que l’homme égale zéro puisqu’il lui faut l’existence de quelque chose qui le nie pour qu’il existe comme tous.
Effet du discours de Marx, inciter la femme à exister comme égale. La femme égale à l’homme : Cela pose un obstacle qu’elles prétendent transgresser. ( Ou pire 8/3/72 p88)
…la femme du travailleur, qui s’appelle, de la bouche même du travailleur qui s’appelle la bourgeoise ! C’est vrai qu’ils les appellent comme ça ! Et alors je me mettais quand même à rêver. Parce que tout ça se tient. Ce sont des travailleurs, des exploités. C’est tout de même bien parce qu’ils préfèrent encore ça à l’exploitation sexuelle de la bourgeoise ! Voilà ! Ça c’est pire. C’est le …ou pire. Vous comprenez? Parce que, à quoi ça mène, de prononcer des articulations sur des choses à quoi on ne peut rien. Le rapport sexuel ne se présente, on ne peut pas dire que sous la forme de l’exploitation, c’est d’avant, c’est à cause de ça que l’exploitation s’organiseparce que, il n’y a même pas cette exploitation-là. (Ou pire, 17 mai, résumé)
Le populaire appelle la femme « la bourgeoise », c’est bien ça que ça veut dire. C’est que pour être à la botte , c’est lui qui l’est, pas elle. Elle a divers modes de l’aborder, ce phallus, et de se le garder. Elle est à plein dans la fonction phallique, mais il y a quelque chose en plus, une jouissance au-delà du phallus. Une jouissance qui ne signifie rien. (ne pas se précipiter sur le « en plus ») C’est peut-être ça qui doit nous faire entrevoir ce qu’il en est de l’Autre. E, 20/2/73, p 130
Un petit carré pour désigner le lieu de l’Autre (E,70) Vider les petits carrés (p197)
Accepter de se volatiliser en tant que partenaire, comme dit Lacan, lorsque la connaissance du monde se met à occuper les hommes ?
Pendant un temps cette bipolarité de valeurs a été prise pour suffisamment supporter, figurer ce qu’il en est du sexe. C’est de là même qui est résulté cette sourde métaphore qui, pendant des siècles, a sous-tendu la théorie de la connaissance… Le monde était ce qui était perçu, voir aperçu, comme à la place de l’autre valeur sexuelle.12/1/72 OP P44
Entre l’homme et le monde, ce monde substitué à la volatilisation du partenaire sexuel 6/1/72 SP
N’est-ce pas là, la condition même pour représenter ou incarner l’objet a, opération qui s’associerait à la prise en compte de la nature du grand Autre: un signifiant lui manque, et le monde est dépeuplé… ? On pourrait même dire, un être lui manque…
Cette abolition peut bien être un repaire, un refuge à partir duquel une femme se divise entre
- un lieu de silence qui lui donne une marge subjective où, par exemple, mâcher ses mots,
- et ce qui reste - son image et avec elle, son corps et sa présence - qu’elle peut offrir au fantasme du partenaire. Elle n’y est pas toute.
La condition féminine paraît bien complexe. Mais, peut-on s’en passer ? En tout cas, il y a certaines choses qu'on ne peut pas faire tout seul, comme : se bagarrer, faire l’amour ou danser le tango. L’ordre est facultatif.
Il en va de même pour apprendre à parler, processus qui nous lie à un Autre dans un rapport qui nous marque à vie, et qui est destiné à subir des métamorphoses. Ainsi, on passe de la mère au père, puis selon les aléas de l’histoire de chacun, à celle ou celui avec qui on partage sa vie, grâce à l’analyse ou pas.
Peu à peu se révèle que, derrière l’amour, ce qui nourrit ce lien est l’altérité et le désir qui s’ensuit tel qu’ils se mettent en place par les lois du langage, la castration.
Malgré les apparences le tango n’est point une parade nuptiale. Si la parade animale est régie par les lois de la biologie, par l’instinct, le tango dessine plutôt un parcours pulsionnel. L’instinct dicte un comportement stéréotypé, tandis que la pulsion, marquée dès le départ par le rapport à l’Autre, fait appel non seulement au courage qui est aussi bien requis par l’instinct, mais surtout à l’invention faisant ainsi une large place à la créativité. Et avec elle, à l’imprévisible qui préserve l’altérité. Les différentes styles et figures possibles dans le tango pourraient être la métaphore de l’impressionnante diversité de moyens déployés par les humains quand ils se font la cour…
C’est vrai qu’il y aura toujours des hommes et des femmes qui auront tendance à faire l’économie du discours amoureux afin de garder une « toute indépendance » doublée irrémédiablement d’une solitude insondable. Certes, la nouveauté est condition pour la jouissance, comme le dit Freud dans Au-delà du Principe du plaisir.
Pour bien cerner la fonction du désir il est nécessaire de distinguer la jouissance, de l’écrasement du besoin, dit Lacan dans De ce que j’enseigne, et on peut ajouter, lorsque la sexualité reste sans arrimage dans le discours.
La jouissance prend place donc quand la nouveauté est assurée par la discursivité, comme dans le tango qui met en acte les deux places propres au discours, deux places non symétriques, non interchangeables.
Lalangue a sa sagesse lorsqu’elle suggère le « Sois belle et tais-toi », autrement dit, accueille la parole que suscite l’image que tu offres… Ton silence peut alors provoquer l’inquiétante étrangeté apte à représenter le réel, l’énigme propre au sexuel. Et en tant que réel, te situer au-delà du mur, le réel qui résiste à la puissance de la parole.
Il y a quelques chose en elle qui échappe au discours (E 9/1/73, p75) et que les mathématiciens ont démontré sans, bien entendu, lui donner un sens…
Encore : une jouissance à elle qui ne signifie rien.
Ce qui est au delà du sens et qui a comme effet l’angoisse (OP p135)
Dans le discours analytique: si l’analyste en position de semblant de a produit de l’angoisse, c’est un bon signe (OP, 135)
Lacan s’appuie sur le réel mathématique pour rendre compte du discours de l’analyste, tout en donnant de surcroit ses lettres de noblesse à un féminin qui dès lors peut être autre que celui de la revendication égalitaire.
Il dira quelque part que la première chose qu’une femme doit apprendre c’est à se taire. J’avoue, ce n’est pas toujours facile ! Mais vous n’êtes pas sans savoir que les femmes « actuelles » se sont mises à parler elles aussi. Il est indéniable que cela a introduit un certain désordre. Voir même, une étrange inquiétude.
En tout cas, le tango les fait taire, comme d’ailleurs il fait taire les hommes aussi. Mais, comme Lacan nous l’enseigne, ce n’est pas parce qu’on se tait qu’il n’y a pas de discours. Le silence n’abolira jamais le discours, tout autant qu’un coup de dés n’abolira jamais le hasard.
On ne parle pas pendant la danse. Cela oblige à écouter ce qui reste, la pure présence du corps de l’Autre. Croyez moi, ce n’est pas une mince affaire, un corps sans paroles. Mais on dirait qu’ils dansent en silence pour mieux s’entendre. Borges avait déjà saisi que le tango est une étreinte entre des gens qui ne parlent pas la même langue. Un homme et femmes, par exemple…
Des codes précis régissent le monde des milongas, les bals à tango. Si on ne les respecte pas on est tout de suite mal vu ! Il y est donc question d’un semblant impliqué dans une jouissance.
Je passe sur les règles qui définissent les frontières de circulation des femmes, il y en a, bien sûr… pour souligner celle de leur mise en valeur grâce à la bonne prise en main par leurs partenaires.
L’homme doit garder le cap, et mener sa barque là où il faut : dans un bal les couples tournent autour d’un vide centrale, bon ce n’est pas le tore, quoique… les couples tournent autour d’un vide centrale dont le sens établi par convention : celui qui est contraire aux aiguilles d’un montre - hémisphère sud oblige. L’homme avance, il ne recule jamais. Il peut marquer des temps d’arrêt – mais il ne recule pas. Il voit ce qui se passe autour du couple, et choisit par où il veut passer. Ses mouvements sont autant sobres que fluides et déterminés.
Tout est une question de confiance. Si l’homme sait sur quel pied danser, la femme peut danser les yeux fermés. Tout est là ! Elle se laisse embarquer dans le mouvement. Si le but est de réussir à ce qu’elle s’absente d’elle même, enjeu de S de A barré, il faut qu’elle puisse s’abandonner à son partenaire, le temps de la danse.
De son côté à elle, elle se doit de reconnaître si les consignes données par l’homme s’accordent bien avec sa position. Et si la consigne n’est pas bonne – il y aura toujours de jeunes danseurs ! - s’il ne tient pas compte de sa présence correctement elle se doit de rester immobile. « Ca » ne répond pas... Si elle fait à ce moment là une remarque, elle perd pied.
Elle doit laisser du temps à l’homme pour la barrer…
Parfois la femme, dans un désir de domination peut se prendre pour l’homme en cherchant à devancer les mouvements, mouvements qui sont normalement l’initiative de l’homme. Cette anticipation mettrait l’homme dans une position d’avoir à valider une chorégraphie qui ne serait plus la sienne. A moins que cela puisse être une provocation s’excessivement agressive, une invitation à la surenchère ? Dans le tango en tout cas cela doit rester dans la subtilité.
Pour danser le tango la femme se doit d’être belle et légère. La beauté, comme vous le savez, a la fonction de voiler les vérités dernières…
Par sa beauté une femme voile ce qu’il faut taire mais qui est inscrit dès le départ dans la logique du signifiant. Les femmes savent souvent, pas toutes donc, que derrière ce qui voile l’entre-deux, git le réel où le sexe se noue à la mort…
Doit-elle jouer ce jeu jusqu’à assumer l’ensemble de l’ordre du signifiant lorsqu’il instaure la mort de la Chose ? Autrement dit, si le désir du partenaire l’installe comme objet sublime, elle ne doit pas oublier que le propre de cet objet est d’être perdu à jamais. Elle devra en assumer les conséquences structurelles, en acceptant de vivre dans la crainte d’être délogée de la place que la sublimation lui aménage dans l’amour selon les règles du principe du plaisir. Pour le dire autrement, l’homéostase sera dérangée par l’impératif de la jouissance qui trouvera la voie ouverte seulement dans la sexualité.
Est-ce là le sacrifice de l’objet de la tendresse dont Lacan parle dans le séminaire « Des quatre concepts… » ?
Ou celui de la proie de chasse à sacrifier après que le chasseur se soit donné la peine de la connaître jusque dans ses habitudes les plus intimes, dans son instinct de vie ?
Est-ce la condition pour assumer l’(a)bject du sexe qui ne peut se tenir qu’hors la loi, hors les lois du langage, dans la jouissance du corps ?
Quant à l’homme, il lui faudra accepter comme fait structurel que choisir c’est perdre aussi. Que ce que la logique phallique lui impose c’est que c’est de savoir qu’elle est perdue d’avance, qu’il l’a. Autrement c’est lui qui est perdu.
Il y a l’amour
Entre l’homme et la femme.
Il y a un monde
Entre l’homme et l’amour.
Il y a un mur
Entre l’homme et le monde.
Entre un homme et une femme, le discours et l’amour ? Certes. Le silence, la danse, le sexe ? Peut-être. Le temps d’une danse, ou deux.
Mais dans tous les cas, limitée. Et si danser un tango ou deux, dans sa métaphore n’est pas le signe de l’amour, il en est au moins une réponse.