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Sur "Le phallus c'est la consistance du Réel" (J.Lacan, RSI), texte de Virginia Hasenbalg

 

"Le phallus c'est la consistance du Réel" Jacques Lacan, RSI

Virginia Hasenbalg

Il est peut-ĂȘtre inimaginable pour ceux qui ne tricotent pas de se faire une idĂ©e de ce que j'appellerai sans dĂ©tours la jouissance de tricoter.

Ce passe-temps fĂ©minin est souvent accueilli avec condescendance de la part de ceux qui assument la nĂ©cessaire articulation des concepts. Disons qu’il est tolĂ©rĂ© Ă  la mĂȘme enseigne que les soi-disant balivernes que vĂ©hiculent la presse dite fĂ©minine.

Heureusement Descartes a su Ă  son Ă©poque rappeler l’importance du mĂ©tier d’artisan lorsqu’on se propose d’entrer dans le monde du savoir.

Il y a une cinquantaine d’annĂ©es, tricoter Ă©tait utile. Et cette utilitĂ© justifiait sa pratique. C’était un moyen de production comme un autre. Les femmes pouvaient  produire un objet Ă  valeur d’usage, sur mesure, de la couleur au choix.

L’industrialisation en premier, et la mondialisation ensuite ont rendu presque caduque cette justification. Le tricot Ă  la main a perdu sa raison d’exister. Et pourtant la pratique n’a pas complĂštement disparu. Que ce soit au Bon MarchĂ©, ou Ă  La Droguerie, pour ne nommer que des magasins prestigieux, la variĂ©tĂ© et la quantitĂ© de laines en pelotes et en Ă©cheveaux Ă©tonne le nĂ©ophyte. Pourquoi? Parce que tricoter est une jouissance.

S’agirait-il du vieux motif inconscient Ă©voquĂ© par Freud?

«A la pudeur, qui passe pour une qualitĂ© fĂ©minine par excellence mais qui est bien plus conventionnelle qu’on ne pourrait le croire, nous attribuons l’intention initiale de masquer le dĂ©faut (Defekt) de l’organe gĂ©nital. (...) On estime que les femmes ont apportĂ© peu de contributions aux dĂ©couvertes et aux inventions de l’histoire de la culture mais peut-ĂȘtre ont-elles quand mĂȘme inventĂ© une technique, celle du tressage et du tissage. S’il en est ainsi, on serait tentĂ© de deviner le motif inconscient de cette rĂ©alisation. C’est la nature elle-mĂȘme qui aurait fourni le modĂšle de cette imitation en faisant pousser, au moment de la pubertĂ©, la toison pubienne qui cache les organes gĂ©nitaux. Le pas qui restait encore Ă  franchir consistait Ă  faire adhĂ©rer les unes aux autres les fibres qui, sur le corps, Ă©taient plantĂ©es dans la peau et seulement emmĂȘlĂ©es les unes avec les autres ».

S.Freud, Nouvelles confĂ©rences d’introduction Ă  la psychanalyse, Folio essais, p.177.

S’agit-il donc de masquer le dĂ©faut, le manque?

En tout cas, Lacan lui aussi, attribue aux femmes un savoir-faire équivalent.

« Je vous ai dĂ©jĂ  dit que la femme, (...) que la femme ça n’existe pas, mais une femme,  ça
 ça peut se produire, quand il y a nƓud, ou plutĂŽt tresse. Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’ĂȘtre parlant mĂąle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulĂ© par ces trois catĂ©gories qui l’étouffent ». Les non dupes errent, leçon du 15 janvier 1974, p.100

Elles tressent mais ce n’est pas sĂ»re qu’elles sachent quel est le bon moment pour s’arrĂȘter:

«...Cette tresse, il n’est pas du tout forcĂ© qu’elle sache que ça ne soit qu’au bout de six que ça tienne le coup pour faire un nƓud borromĂ©en ».

J. Lacan, Les non dupes errent, leçon du 15 janvier 1974, p.98

On pourrait alors faire l’hypothĂšse que si elles ont du mal Ă  s’arrĂȘter, c’est parce que c’est drĂŽlement plaisant. C’est dans ce sens qu’on lit la remarque de J. Scheid et J. Svenbro lorsqu’ils citent des travaux sur le Navahos.

« (Nous sommes restĂ©s) fidĂšles Ă  telle coutume des Indiens Navahos, qui veut que l’on se consacre au tissage avec la plus grande modĂ©ration et qui prescrit mĂȘme des cures contre les excĂšs au mĂ©tier. La mĂȘme sagesse Navaho recommande d’ailleurs aux tisserandes de ne pas terminer complĂštement l’ouvrage, mais de laisser quelque part une ouverture ».*

J. Scheid et J. Svenbro, Le métier de Zeus, éditions Errance

*Many women will not weave more than about two hours at a stretch; in old days unmarried girls were not allowed to weave for fear they would overdo, and there is a folk rite for curing the results of excess in this activity. Closely related to this is the fear of completely finishing anything: (...) the weaver leaves a small slit between the threads.

Cl. Kluckhohn et D.  Leighton, The Navaho, éd. revue par L.H.Wales et R. Kluckhohn, The Natural History Library & Doubleday Anchor books, 1962, p. 306)

* «Beaucoup de femmes ne tissaient pas plus qu’à peu prĂšs deux heures d’un coup; dans les vieux temps les filles cĂ©libataires n’avaient pas la permission de tisser par crainte qu’elles exagĂšrent, et il y a un rite pour guĂ©rir des effets d’un excĂšs dans cette activitĂ©. En relation avec ceci, il y avait la crainte de finir complĂštement quelque chose: (...) le tisserand laissait toujours une petite fente entre les fils».

Mais de quelle jouissance s’agit-il?

Il y a certes l’évocation constante de l’objet aimĂ© et absent. Il est entourĂ© in absentia. On ne tricote pas pour n’importe qui. En attendant le retour d’Ulysse, qu’est-ce qu’elle tricote Penelope? Tricote-elle pour Ulysse? Pas du tout, elle tricote le linceul de son beau-pĂšre. Invoque-t-elle par lĂ  la mort du pĂšre de son homme, comme une promesse de jouissance? Il faudra relire le texte.

Il y a des analystes qui tricotent. Il se peut que l’écoute transforme le flot continue de ce qui est dit en une succession discrĂšte de signifiants, et dans cette transformation, et que le fil consistant du dire du patient fasse «texture». 1+1+1 signifiants ou mailles s’enchaĂźnent.

Et lorsqu’on finit le rang, et que l’on doit retourner le tricot, ne fait-on pas un demi-tour comme celui de la bande Moebius?  On retourne un ouvrage quand on finit de tricoter un rang.

(J’ignore si les gauchers ou gauchĂšres tricotent dans le sens inverse. Cela devrait ĂȘtre tout Ă  fait possible) .

Ce retournement du tricot suggĂšre un petit exercice de topologie:

Supposons que l’on ne puisse pas retourner l’ouvrage. Que pour des raisons x, les aiguilles droite et gauche doivent rester fixes. Est-il possible de continuer l’ouvrage si le tricoteur se dĂ©place dans l’espace en allant de l’autre cĂŽtĂ© du tricot, un peu comme Alice quand elle se dĂ©place de l’autre cĂŽtĂ© du miroir?

Est-ce que la main droite va retrouver son aiguille en Ă©tat de travail, c’est-Ă -dire vide, afin d’accueillir les mailles qu’elle va une Ă  une tricoter?

Comme tous les exercices de topologie, ce n’est pas «évident» de rĂ©pondre. La rĂ©ponse c’est oui.

Cela veut dire qu’en tricotant on fabrique un spin, Ă  l’image de celui de la chaĂźne de l'ADN. Ca tourne sur lui-mĂȘme. Et ce spin est strictement Ă©quivalent au dĂ©placement du corps dans l’espace en tournant autour du tricot.

Le premier spin est celui du filage: pour fabriquer un fil Ă  partir d’un flocon de laine, de coton, de soie, il faut dĂ©gager un bout et le faire tourner sur lui-mĂȘme. Spin en anglais veut dire «filer» la laine, le coton, etc.

Cet amusement m’a rappelĂ© la notion d’équivalence dĂ©crite par Jeanne Granon-Lafont (La topologie ordinaire de Jacques Lacan, Ă©d. Point hors ligne). Et il permet de saisir quelque chose qui m’avait beaucoup intĂ©ressĂ©e dĂ©jĂ  Ă  l’époque de la parution du livre: un objet topologique n’est pas dans l’espace, mais il est l’espace - comme les spins qu’on fait sur le tricot (que le tricoteur perçoit dans l’enroulement des fils Ă  tricoter) seraient Ă©quivalents au dĂ©placement autour du tricot s’il Ă©tait fixe.

Cette distinction est importante par rapport au fantasme impliquĂ© dans la gĂ©omĂ©trie euclidienne: un espace plus ou moins accueillant y est implicite, comme le sac du Moi de Freud, ou le ventre maternel oĂč macĂšre l’obsessionnel.

Mais ces questions sont dilatoires par rapport à la question centrale de ce topo. Qu’est-ce que la jouissance de tricoter?

Poser cette question est une introduction Ă  une hypothĂšse de lecture du sĂ©minaire RSI oĂč Lacan situe ce qu’il en serait de la consistance rĂ©elle du phallus, qui rendrait compte d’une façon trĂšs explicite de la jouissance de tricoter.

Il me semble que Lacan aborde d'une façon nouvelle ce qu'il en serait de l'imaginaire. « Il n'y a pas d'imaginaire qui ne suppose une substance, et fait étrange, la question du réel est posée secondement ».  (RSI, éd. ALI, page 31)

Et il avance tout de suite que le nƓud fait exception: les trois tiennent ensemble. Le mot consistance vient de consistere en latin qui signifie « se tenir ensemble » (Petit Robert).

Et il me semble que c’est une grande difficultĂ© propre au nƓud que de ne pas poser le rĂ©el secondement, c’est-Ă -dire de le poser d’emblĂ©e sans l’appui de la substance supposĂ©e d’un imaginaire posĂ©e au prĂ©alable.

Il dira plus loin que « le phallus c'est la consistance du réel, et qu'il serait l'abord premier de la consistance ».

Un autre effort par rapport Ă  la difficultĂ© posĂ©e par la consistance comme supposition d’une substance est Ă©voquĂ© par Lacan lorsqu’il dit « tout abord du RĂ©el est tissĂ© par le nombre, il y a dans le nombre une consistance (...) pas naturelle du tout ».

Il dira que sa dĂ©marche consiste Ă  faire abstraction de la consistance comme telle. Et il ajoute: « ça ne s’est jamais fait avant ». On a affaire Ă  une consistance rĂ©elle. Et curieusement il va la dĂ©finir comme autre chose que celle qui se dĂ©finit par la non-contradiction. C’est la dĂ©marche de Gödel, qui dĂ©finit un systĂšme consistant lorsqu’il respecte le principe de non-contradiction. Peut-on dire qu’il dĂ©busque l’imaginaire dans le fonds mĂȘme de logique binaire, oĂč le deux serait encore lestĂ© de spĂ©culaire? Les travaux de Gödel avaient amenĂ© Lacan Ă  dĂ©finir le rĂ©el comme «l’impossible Ă  Ă©crire p et non-p» dans le sĂ©minaire prĂ©cĂ©dent. Il semblerait faire aussi partie de l’imaginaire pour Lacan quand il dit que la consistance rĂ©elle n’est pas dĂ©finie par la non-contradiction. Il dĂ©crit la  « figure du nƓud comme quelque chose qui a une consistance rĂ©elle, puisque c'est ça qui est supposĂ©. C'est une corde, et ça tient ».

Il s’agit d’avoir dans la main, dit-il, « cette corde comme fondement supposĂ© de la consistance », dans ce qui la distingue de la ligne gĂ©omĂ©trique.

Les mathĂ©maticiens ont mis du temps Ă  la concevoir cette ligne comme pouvant ĂȘtre dĂ©pourvue d’une quelconque tangente qui viendrait justement lui donner de l’épaisseur. Ils ont mis du temps Ă  la concevoir dans sa continuitĂ©, sans Ă©paisseur. Quelque chose de la consistance de la corde s’imposait Ă  eux, malgrĂ© eux ?

Il reviendra plus loin sur Gödel, sur la question de la consistance : « Qu’est-ce que peut ĂȘtre supposer, puisque le terme de consistance suppose celui de dĂ©monstration, qu’est-ce que peut-ĂȘtre supposer une dĂ©monstration dans le RĂ©el ?  Rien d’autre ne le suppose que la consistance dont la corde est le support. La corde est le fondement de l’accord ».

« La corde devient le symptÎme de ce en quoi le symbolique consiste ».

Et en évoquant la sortie un peu prématurée de ce signifiant symptÎme il dira que le symbolique est ce qui « de la consistance fait métaphore la plus simple » : montrer la corde, tenez bien la corde, etc...

Ces lignes suffisent peut-ĂȘtre Ă  donner une idĂ©e de ce que la corde dans le nƓud ne renvoie pas tant Ă  sa substance matĂ©rielle mais qu’elle est mĂ©taphore de la consistance rĂ©elle, que Lacan rattachera plus loin au phallus. « Le rĂ©el c’est la jouissance qui ek-siste au phallus, Ă  la consistance rĂ©elle du phallus ». Autrement dit, ce qui entoure cette corde qu’on peut tenir dans la main.

Avec ces nouveaux frayages, Lacan m’a permis de comprendre pourquoi il y a des femmes qui aiment tant tenir entre leurs doigts ces consistances à filer, tisser, tricoter... et en faire des textures.

La nomination imaginaire, à quoi ça sert? texte d'Angela Jesuino

 

La nomination imaginaire, à quoi ça sert ?

« Trop tard pour les origines il ne reste que l’avenir »

Fabienne Jacob

Je vais essayer d’aller directement au cƓur de mon propos et ce d’autant plus que nous avons avec Jeanne Wiltord qui vient d’intervenir,  des point communs et des points de divergences car les diffĂ©rentes colonisations - française aux Antilles, portugaise, au BrĂ©sil - ne produisent pas les mĂȘmes effets.

Au fond j’ai deux questions, ce qui me semble ĂȘtre dĂ©jĂ  largement suffisant. La premiĂšre est celle-ci : par quel effet de nouage  une sociĂ©tĂ© tient ? Comment on noue rĂ©el et symbolique dans les sociĂ©tĂ©s issues de la colonisation et quel part l’imaginaire prend dans ce nouage ? La deuxiĂšme est la consĂ©quence de la premiĂšre: pour Ă©crire cette clinique subjective et sociale Ă  laquelle nous avons affaire, il nous faut un nƓud Ă  trois ou un nƓud Ă  quatre ?

Voilà les questions de départ.

Si nous partons du nƓud Ă  quatre la question se double de celle-ci : qu’est-ce qui peut venir faire nomination dans ce type de sociĂ©tĂ© et avec quels effets pour le nouage RĂ©el, Symbolique, et Imaginaire? Est-ce que la nomination imaginaire proposĂ©e par Lacan Ă  la fin de RSI - et pas reprise aprĂšs - est susceptible de venir Ă©clairer par son Ă©criture, la clinique qui est en jeu ? Quelle est son efficace ? Qu’attrape-t-elle dans son filet ? A quoi ça sert ?

Voilà l’enjeu.

Pour Ă©tayer l’hypothĂšse que la nomination imaginaire est celle qui peut prĂ©valoir dans la clinique de la nomination au BrĂ©sil, je vais soulever seulement 2 points :

1- la prévalence du prénom en détriment du nom

2- la prégnance du corps et du corps dans sa jouissance dans le lien social.

En ce qui concerne le BrĂ©sil c’est le prĂ©nom qui vient faire nomination pour un sujet, voire l’inscrire dans une lignĂ©e. On peut trouver dans une mĂȘme fratrie des prĂ©noms qui commencent avec la mĂȘme lettre, ou alors des prĂ©noms qui varient Ă  peine d’une lettre, ou encore  des prĂ©noms inventĂ©s Ă  partir des bouts des prĂ©noms du pĂšre et de la mĂšre et ainsi de suite. On peut aussi avoir le cas de figure oĂč le patronyme se substitue au prĂ©nom et fonctionne comme tel. Le prĂ©nom prĂ©vaut Ă  chaque fois sur le nom. Il y a bien sur des raisons historiques Ă  cela et nous avons dĂ©jĂ  consacrĂ© quelques sĂ©ances de travail Ă  la Maison de l’AmĂ©rique latine Ă  ces questions qui ont trait entre autres au traitement du nom et sa transmission chez les esclaves et chez les marranes. Je ne pourrais pas reprendre tout ce dĂ©veloppement ici aujourd’hui.

Mais prenons un exemple de notre actualité :

Nous avons Ă©lu un prĂ©sident de la RĂ©publique en votant pour un sobriquet : LULA qui d’ailleurs a dĂ» ĂȘtre inscrit par la suite dans son nom de famille pour que l’élection puisse avoir valeur lĂ©gale. Ce sobriquet est d’ailleurs trĂšs courant au BrĂ©sil pouvant ĂȘtre attribuĂ© Ă  tous les Luis, qui est le prĂ©nom de l’ex-prĂ©sident.

Nous pouvons mesurer l’impact politique d’une telle modalitĂ© de nomination qui a certainement ƓuvrĂ© pour la popularitĂ© de Lula en donnant un socle Ă  son charisme. Nous pouvons soulever l’hypothĂšse que c’est grĂące Ă  cette modalitĂ© de nomination que  le peuple brĂ©silien a pu se trouver dans une proximitĂ© imaginaire avec le chef de la nation et se reconnaitre en lui.

Nous pouvons Ă©galement mesurer l’impact social de ce  type de nomination.  Le privilĂšge accordĂ© au prĂ©nom en dĂ©triment de la fonction symbolique du nom balaye du mĂȘme coup la gĂ©nĂ©alogie, l’origine, l’histoire, le lieu. Cela facilite surement un certain modĂšle d’intĂ©gration qui est le nĂŽtre  et qui ont peut rĂ©sumer ainsi : « nous sommes tous brĂ©siliens » et ce, je dois dire, dĂšs la premiĂšre gĂ©nĂ©ration. De ce fait, il me semble, nous sommes moins enclins Ă  des revendications communautaires. D’ailleurs on peut faire l’hypothĂšse que Brasil est somme toute le seul patronyme qui vaille. Et pourquoi pas ? Selon Caetano Veloso, chanteur et grand poĂšte brĂ©silien « Le BrĂ©sil est avant tout un nom
Ce nom me parait non seulement  beau mais j’ai de lui depuis toujours une reprĂ©sentation interne une et satisfaisante » Cela explique peut-ĂȘtre notre grande susceptibilitĂ© et notre amour de la « brasilianité ». Nous pouvons penser ici Ă  un coup de force de la nomination qui sert Ă  instaurer le Un imaginaire de la nation.

Quid de l’impact pour le sujet ? A quoi ça sert encore une fois ? Ca sert Ă  nouer RĂ©el et Symbolique  par un faux trou imaginaire. Quelles en sont les consĂ©quences ?

Ce qu’il faut savoir pour que cela ne vous paraisse pas trop abstrait, c’est que nous sommes ici dans un champ  clinique qui est celui des identitĂ©s mouvantes oĂč on peut lĂ©gitimement se demander oĂč est passĂ© le point fixe. Ce que j’ai envie d’avancer tout de suite quittes Ă  mieux l’argumenter aprĂšs, c’est qu’ici  le point fixe ne s’annonce pas du cĂŽtĂ© du signifiant.

La nomination comme le reste, est instable et n’obĂ©it pas Ă  des coordonnĂ©es fixes. Elle est mobile comme l’identitĂ© et le corps. Nous sommes toujours en quĂȘte d’une nouvelle nomination, d’une nouvelle identitĂ©, d’un nouveau corps.

Cette quĂȘte d’une nouvelle nomination, d’une nouvelle filiation fait l’essor des diverses formes de religion au BrĂ©sil. Cet appel incessant au religieux  vient tĂ©moigner de l’espoir que nous gardons d’acquĂ©rir enfin la filiation qui convient, toujours sous le mĂȘme modĂšle : nouvelle nomination en langue Ă©trangĂšre de prĂ©fĂ©rence, nouvelle famille spirituelle, nouveaux ancĂȘtres, nouvel appel Ă  un pĂšre imaginaire, avec Ă  la clef la possibilitĂ© de voir son corps possĂ©dĂ© par la divinitĂ© elle-mĂȘme.  Que ce soit du cĂŽtĂ© des religions afro-brĂ©siliennes comme le candomblĂ© avec la transe, du cĂŽtĂ© du pentecĂŽtisme Ă  la brĂ©silienne avec le parler en langues et l’exorcisme pour tous, ou  plus rĂ©cemment et surprenant encore,  du cĂŽtĂ© de l’adhĂ©sion des brĂ©siliens Ă  l’islam - le schĂ©ma se rĂ©pĂšte.

Cela tĂ©moigne certainement de notre mode d’abord du symbolique, autrement dit de nos efforts de l’imaginariser. Effet sans doute de ce que la nomination imaginaire nous propose comme nouage, c'est-Ă -dire qu’elle viendrait  nouer RĂ©el, Symbolique et Imaginaire sans que le Symbolique vienne mordre sur le RĂ©el, sans qu’une place soit amĂ©nagĂ©e au manque.

Passons à la question du corps : Pourquoi cette mise en jeu du corps en permanence dans notre culture ?

Nous avons Ă  faire Ă  un corps qui prend toute la place, un corps Ă  tout faire, et qui vient inhiber le symbolique dans sa fonction. Cette inhibition par le corps, cette « intrusion de l’Imaginaire du corps qui vient barrer le fonctionnement symbolique » comme nous prĂ©cise Marc Darmon, nous parait prĂ©valent. Sinon comment comprendre  que le corps soit Ă©lu comme lieu d’inscription de la filiation et  du nom propre  comme nous montrent les tatouages de plus en plus frĂ©quents sur les corps de toutes les classes sociales ?

Mais au fond de quel corps s’agit-il? De quoi est-il fait ? D’une incorporation imaginaire du signifiant ce que je nomme dĂ©voration du signifiant? Le corps serait ici « pas tout » pris dans le langage et de ce fait offert Ă  toutes les transformations, Ă  toutes les chirurgies esthĂ©tiques, Ă  toute altĂ©ration du circuit pulsionnel. Un corps Ă  tout faire, traitĂ© comme image et qui servirait lui, dans sa jouissance,  de seul  point fixe ?

Vous voyez que ce nƓud Ă  quatre peut bien nous servir. La nomination imaginaire peut nous aider Ă  lire une clinique oĂč de toute Ă©vidence l’imaginaire prend le dessus, c’est le cas de le dire.

Mais si nous tenons compte de notre naissance moderne, de notre mĂ©tissage, de notre polythĂ©isme, de notre syncrĂ©tisme, de  notre gout immodĂ©ré  pour la dĂ©voration, autrement dit, si nous tenons compte de tous nos dĂ©boires dĂ©jĂ  Ă  la naissance avec le Un , nous pouvons nous poser la question de savoir si pour rendre compte de ce lien social -  qui non seulement tient et nous tient mais qui Ă©galement nous promeut Ă  la pointe de la modernitĂ© et au devant de la scĂšne Ă©conomique internationale -  il ne faudrait pas envisager l’écriture d’un nƓud Ă  trois.

J’ai essayĂ© d’écrire ce nƓud, mais je n’ai pas rĂ©ussi. Preuve d’une part que le nƓud rĂ©siste, qu’il est une structure et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Il est vrai qu’avec le nƓud nous sommes invitĂ©s Ă  inventer, mais il ne faut pas confondre invention et imaginarisation du nƓud,  fut-ce au prĂ©texte de le faire « coller » Ă  une clinique. D’ailleurs ce nƓud Ă  trois je ne sais pas si l’on peut l’écrire, et c’est bien ça la question.

Je vais donc m’appuyer sur le nƓud que Jean Brini a proposĂ© lors des derniĂšres journĂ©es sur l’invention en topologie pour la clinique :

Je reprends ce nƓud car il a plusieurs points d’écriture qui m’intĂ©ressent. Ces points concernent notamment les champs des jouissances, le place du sens et aussi le fait que les trois consistances ne sont pas dĂ©nouĂ©es, elles sont dissociĂ©es, ce qui n’est pas la mĂȘme chose et donc n’ont pas les mĂȘmes consĂ©quences cliniques.

En ce qui concerne le champ de la  jouissance phallique, je cite Brini, « il n’est plus coinçable, il est rĂ©duit Ă  un simple enlacement I-R ». Brini prĂ©cise : « l’absence de rond symbolique du cĂŽtĂ© de qui reste de la jouissance phallique rend, nous semble-t-il, compte de l’impossibilitĂ© d’une inscription qui fasse limite »

En ce qui concerne  le champ de la jouissance Autre, « JA et a sont donc susceptible sans que rien ne vienne faire limite, de recouvrir tout le champ de l’imaginaire Ă  l’exception du champ du sens qui reste intact dans cette opĂ©ration »

VoilĂ  les points d’écriture de ce nƓud qui peuvent rendre compte de certains aspects de la clinique au BrĂ©sil comme j’ai essayĂ© de vous rendre sensibles.

Qu’est-ce qui pose problùme alors?

Deux points :

1) le fait que dans cette Ă©criture du nƓud Ă  trois c’est le rond du RĂ©el qui vient surmonter le rond de l’Imaginaire alors qu’à mon sens en ce qui concerne le lien social et la subjectivitĂ© au BrĂ©sil il faudrait pouvoir Ă©crire un nƓud oĂč c’est le rond de l’Imaginaire qui viendrait surmonter celui du RĂ©el.

2) La possibilitĂ© que le rond du Symbolique glisse sur le rond de l’Imaginaire, car encore une fois il faudrait pouvoir Ă©crire le contraire : que le rond du Symbolique puisse venir se glisser sous le rond de l’Imaginaire.

Pourquoi ?

Parce qu’il me semble que notre façon de tenir rĂ©sulte d’un nouage qui permet Ă  la fois d’imaginariser le symbolique et d’ĂȘtre dans cette tentative inlassable d’attraper le rĂ©el par l’imaginaire.

D’autre part, parce qu’il me semble que ce recouvrement par le rond de l’Imaginaire du rond du RĂ©el et du Symbolique peut mieux rendre compte de la plasticitĂ© dans laquelle nous fonctionnons que ça soit du cĂŽtĂ© du corps trĂšs tĂŽt vouĂ© Ă  la chirurgie esthĂ©tique, au service d’une image toujours Ă  parfaire, en mĂ©tamorphose permanente - baroque oblige - que du cĂŽtĂ© de la nomination et de l’identitĂ© y compris sexuelle.

La diffĂ©rence entre le nƓud proposĂ© par Brini et celui qui j’aurai voulu Ă©crire est peut-ĂȘtre aussi une façon d’écrire une diffĂ©rence importante entre les « occidentĂ©s » comme disait Lacan et les « amĂ©ricains », Ă  savoir entre ceux pour qui le Nom du PĂšre s’est dĂ©tricotĂ© en cours de route et ceux qui sont dĂ©jĂ  nĂ©e en plein dĂ©clin.

Autrement dit en Europe, c’est le « discours » scientiste  et de l’économie libĂ©rale qui vient dĂ©tricoter ce que le Nom du PĂšre  avait  nouĂ©e auparavant alors que dans les AmĂ©riques, du fait mĂȘme des conditions historiques de la colonisation, nous sommes nĂ©s modernes et du mĂȘme coup de plein pied avec l’économie de marchĂ©, avec l’empire de l’objet et avec le dĂ©clin du Nom du PĂšre.

Si ce nƓud Ă  trois peut trouver son Ă©criture, cela nous permettrait de lire la clinique subjective et sociale au BrĂ©sil autrement que dans une lecture  dĂ©ficitaire du symbolique et nous permettrait Ă©galement de dĂ©plier autrement les effets produits par cette prĂ©gnance de l’imaginaire.

VoilĂ  plutĂŽt la sĂ©rie des questions que je voulais vous soumettre et qui peut nous aider Ă  rĂ©flĂ©chir bien au delĂ  du BrĂ©sil de la nĂ©cessitĂ© du nƓud Ă  quatre  ou du nƓud Ă  trois pour Ă©crire la clinique qui est la nĂŽtre aujourd’hui, ici et lĂ -bas.

Angela Jesuino

 

Traumatisme, colonisation et topologie, texte de Jeanne Wiltord

 

ALI - Journée sur la topologie

23 Juin 2012

Traumatisme colonisation topologie.

Quand au 16Ăšme siĂšcle les colonisateurs sont arrivĂ©s de la MĂ©tropole dans les Ăźles  des CaraĂŻbes  qui vont s’appeler Martinique et Guadeloupe et vont devenir dĂ©partements français en 1946, ils se sont trouvĂ©s confrontĂ©s Ă  ce qui n’était pas pour eux une rĂ©alitĂ© familiĂšre mais un RĂ©el angoissant.  L’angoisse nous dit Lacan, est un affect qui ne trompe pas et indique la rencontre avec la jouissance hors-sens du RĂ©el. Il leur fallu nommer ce RĂ©el pour le maĂźtriser et le rendre familier.

La nomination est une opĂ©ration qui n’a rien Ă  voir avec la communication. Nommer implique que la « parlotte » (c’est Ă  dire le symbolique) se noue au RĂ©el.

Au delĂ  de l’effet d’apaisement qu’a pu avoir pour les colons la nomination de lieux, de la flore Ă  partir de noms qui leur Ă©taient familiers, la nomination des parlĂȘtres s’est effectuĂ©e Ă  partir d’une diffĂ©rence visible du corps, la diffĂ©rence de couleur de peau.

Je vous propose mes interrogations et mon hypothĂšse Ă  propos des questions complexes que pose cette modalitĂ© de nomination fondĂ©e sur une distorsion des lois symboliques du langage et de la parole. Les mots « noir » et « blanc »  y ont en effet perdu leur qualitĂ© de signifiant pour devenir des signes dĂ©signant des ĂȘtres parlants, « les Noirs » et « les Blancs ».  Aux Blancs, les colons, a Ă©tĂ© attribuĂ©e une valeur phallique imaginaire, quant aux Noirs, tous transbordĂ©s de pays d’Afrique subsaharienne, privĂ©s de leurs supports symboliques  et dont la couleur de la peau Ă©tait devenu le stigmate de leur condition esclave, ils se sont trouvĂ©s mis en position de rebut. À la diffĂ©rence de l’esclave antique, dans la structure capitaliste de production sucriĂšre l’esclave n’est pas dĂ©tenteur d’un savoir et son corps tout entier vient en position de plus-de-jouir, rebut remplaçable par de nouveaux corps d’esclaves.

Cette bipartition coloniale sĂ©grĂ©gative, consĂ©quence de la mise Ă  mal du lieu symbolique du langage, a structurĂ© les relations sociales coloniales sur un mode paranoĂŻaque oĂč la promotion au lieu de l’Autre d’un objet pulsionnel, le regard est venue parer Ă  « une dĂ©gĂ©nĂ©rescence catastrophique du Nom-du-PĂšre » dans son  rapport au dĂ©sir de l’Autre.

Il n’est pas possible de parler de pacte symbolique  ni de structure discursive quand le trait qui fonde la diffĂ©rence entre les parlĂȘtres est prĂ©levĂ© Ă  partir d’une apparence physique et que la visĂ©e est de constituer des groupes sociaux d’une couleur homogĂšne, sĂ©parĂ©s par l’invention d’une « ligne de couleur » sĂ©grĂ©gative dont la consistance imaginaire a Ă©tĂ© institutionnalisĂ©e par les textes de loi du pouvoir central

(Le Code noir de 1685 en est le plus célÚbre).

Les noms de famille n’auront pas Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s par cette racialisation. De nos jours ils n’ont pas cessĂ© d’ĂȘtre le lieu d’enjeux qu’il n’est pas possible d’élucider sans articuler la problĂ©matique du nom au processus de racialisation et Ă  la visĂ©e sĂ©grĂ©gative qui ont structurĂ© ces sociĂ©tĂ©s coloniales.

Avec la mise en esclavage, les noms africains supprimĂ©s Ă©taient remplacĂ©s par des numĂ©ros qui permettaient une comptabilitĂ© prĂ©cise des esclaves transbordĂ©s. À l’arrivĂ©e dans les colonies, un nom-prĂ©nom Ă  consonance française et non transmissible leur Ă©tait attribuĂ©. Avec les affranchissements individuels puis avec l’abolition de l’esclavage en 1848, des noms de famille transmissibles, inscrits Ă  l’État-Civil ont Ă©tĂ© attribuĂ©s. Choisis en majoritĂ© dans l’onomastique française mais aussi dans la mythologie grecque, romaine, ils ont Ă©tĂ© souvent créés par des inversions de lettres du patronyme du gĂ©niteur blanc.

Dans le groupe des colons la transmission patriarcale du nom de famille a Ă©tĂ© la rĂšgle. Mais si dans une organisation patriarcale, le nom de famille transmis par un pĂšre est un Ă©lĂ©ment d’inscription symbolique dans une lignĂ©e, dans ces sociĂ©tĂ©s coloniales la non transmission du nom d’un Blanc aux enfants qu’il a  eu hors - mariage avec une Noire Ă©tait une rĂšgle Ă  laquelle certains textes de loi ont pu  donner consistance en interdisant Ă  des non-Blancs de porter des noms de famille de Blancs. Dans le groupe des bĂ©kĂ©s, descendants des colons, la puretĂ© raciale reste actuellement une condition de la respectabilitĂ© attachĂ©e au nom de famille. Ces enjeux imaginaires dont les noms de famille sont le lieu, ne manquent pas de donner une certaine « couleur » au patriarcat dont se rĂ©clame ce groupe oĂč la non transmission du nom patronymique aux enfants nĂ©s des relations hors mariage avec des femmes non-Blanches reste la rĂšgle.

La persistance d’une telle rĂšgle relĂšve t-elle de la contrainte structurelle qui a fondĂ© l’économie subjective en nouant possibilitĂ© de donner nom et couleur de la peau ? Cette contrainte  structurelle aurait-elle comme consĂ©quence de maintenir les femmes Noires en position d’Autre de jouissance pour les hommes du groupe des bĂ©kĂ©s ?

La couleur de peau est ainsi devenu un lieu d’érotisation oĂč la rencontre sexuelle entre un homme et une femme pourrait se donner Ă  voir. Elle reste un Ă©lĂ©ment dĂ©terminant (souvent non explicite) pour attribuer le nom « pĂšre » Ă  un homme et la stratĂ©gie encore privilĂ©giĂ©e de nos jours par les femmes non bĂ©kĂ©s pour « sauver la peau » de leurs enfants est de choisir des partenaires sexuels clairs ou blancs de peau. Le premier regard portĂ© par les femmes sur un enfant qui vient de naĂźtre, vient scruter les parties de son corps oĂč pourra se repĂ©rer la couleur de peau qu’il aura quand il deviendra grand.

Au cours d’un dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© rĂ©cent, Ă  un journaliste de l’Hexagone qui

l’interrogeait pour tenter de comprendre la place insistante et pour lui Ă©nigmatique, qu’occupaient les bĂ©kĂ©s en Martinique, une journaliste martiniquaise a rĂ©pondu : « Mais ça se voit que nous sommes tous descendants de bĂ©kĂ©s ».  La paternitĂ© ça se voit
 Ça ne cesse pas de se voir.

L’écriture de la colonisation que Charles Melman a proposĂ©e « confirmerait la dualitĂ© MaĂźtre Esclave Ă  jamais » ce qui selon lui « est extrĂȘmement dĂ©sespĂ©ré »  Ceux qui sont conduits Ă  travailler  Ă  la transmission de la psychanalyse dans ces sociĂ©tĂ©s seraient-ils donc condamnĂ©s au dĂ©sespoir ?

La structure discursive paraĂźt en effet ne pas pouvoir rendre compte de la structure des relations dans ces sociĂ©tĂ©s coloniales restĂ©es marquĂ©es par la jouissance du traumatisme inaugural, violence de la relation coloniale entre les maĂźtres et les esclaves restĂ©e non symbolisĂ©e. L’opĂ©ration de nomination qui les a structurĂ©es et l’élaboration que fait Jacques Lacan de cette opĂ©ration dans le sĂ©minaire RSI, m’ont paru pouvoir nous permettre de rĂ©flĂ©chir aux questions complexes que les psychanalystes peuvent se poser Ă  partir de leur pratique.

Quelle nomination a Ă©tĂ© nĂ©cessaire pour parer aux dĂ©sarrois traumatiques inauguraux de cette colonisation, Ă  la disjonction du nouage borromĂ©en Ă  trois qui en a Ă©tĂ© la consĂ©quence pour les africains transbordĂ©s et Ă  la dĂ©gĂ©nĂ©rescence catastrophique du Nom-du-PĂšre que les colons ont eu Ă  affronter ? Comment nommer l’opĂ©ration de nomination qui a pu opĂ©rer un nouage borromĂ©en en prenant le corps comme rĂ©fĂ©rent ?

Dans le sĂ©minaire RSI,  Lacan introduit le nƓud borromĂ©en Ă  quatre oĂč RĂ©el, Imaginaire et Symbolique sont nouĂ©s borromĂ©ennement par le Nom-du-PĂšre, quatriĂšme rond en plus qui fait nomination et les distingue.

Ce nouage Ă  quatre pourrait selon moi rendre compte  de la possibilitĂ© de nouage borromĂ©en des trois catĂ©gories, RĂ©el, Symbolique et Imaginaire, dans une situation de violence coloniale.  La clinique, oĂč les effets de  la transmission du phallus par donation maternelle sont repĂ©rables par les psychanalystes, ne renvoie en effet pas Ă  une nomination symbolique oĂč le Nom – du - PĂšre est un opĂ©rateur central comme porteur du phallus,  « signifiant capable de donner un sens au dĂ©sir de la mĂšre ». Cette nomination symbolique, conjointe par Lacan au trou du symbolique implique le pouvoir de la mĂ©taphore, comme l’a rappelĂ© Pierre - Christophe Cathelineau.

Dans son Ă©laboration de la fonction de nomination du pĂšre, Lacan a d’abord dĂ©fait dans le sĂ©minaire « Un discours qui ne serait pas du semblant », le lien freudien entre le

Nom – du - PĂšre et la mĂ©taphore paternelle qu’il avait maintenu dans ses premiers sĂ©minaires et a fait porter l’accent sur le pĂšre comme nom. Le pĂšre ne se confond plus avec le porteur de phallus.  « Le Nom-du-PĂšre
 c’est le phallus bien sĂ»r mais c’est tout de mĂȘme ce qui est nommĂ© pĂšre » (Un discours
, 179).

Avec le sĂ©minaire RSI, le Nom-du-PĂšre n’est plus seulement le nom donnĂ© au

pĂšre, c’est aussi le nom donnĂ© par le pĂšre. La fonction du pĂšre est de nommer, « donner un nom aux choses » devient une fonction radicale Ă  laquelle Lacan « rĂ©duit le NDP » 11.3. 75(109).

Dans un premier temps Lacan fait supporter cette opĂ©ration de nomination par « le seul trou qui soit sĂ»r », le trou du symbolique « en quoi consiste l’interdit de l’inceste ». « Il faut du symbolique pour qu’apparaisse individualisĂ© dans le nƓud ce quelque chose que j’appelle le Nom-du-PĂšre . Ce qui ne veut rien dire que le pĂšre comme nom
 non seulement le pĂšre comme nom mais le pĂšre comme nommant » (15.4.75, 160). L’opĂ©ration de nomination symbolique relĂšve t’elle de l’intervention d’une personne de la rĂ©alité ? Ne relĂšve t’elle pas de ce qu’accomplit le jeu symbolique de la langue ?

AprĂšs avoir introduit la fonction nommante du pĂšre (15.4.75, 160) Lacan revient

Ă  la question qu’il a posĂ©e dĂšs la leçon du 11.2. 75, (84). Cette question est l’enjeu du sĂ©minaire et concerne « ce qui peut unir le Symbolique, l ‘Imaginaire et le RĂ©el,
 partant de leur disjonction conçue comme originaire ». « Je poserai, si je puis dire, cette annĂ©e la question de savoir si quant Ă  ce dont il s’agit, Ă  savoir le nouement de l’Imaginaire, du Symbolique et du RĂ©el, il faille la fonction supplĂ©mentaire
 d’un tore de plus, dont la consistance serait Ă  rĂ©fĂ©rer Ă  la fonction dite du PĂšre ».

Avec la  pluralisation des Noms-du-PĂšre, « Les Noms-du-PĂšre c’est ça
 C’est ça les Noms-du-pĂšre, les noms premiers, R,S,I en tant qu’ils nomment quelque chose  », Lacan opĂšre un renversement Ă  propos de la fonction de nomination par le PĂšre et met en question la nomination comme liĂ©e au seul symbolique. Le quatriĂšme tore en plus, celui de la nomination, permet de nouer de façon borromĂ©enne Imaginaire, Symbolique et RĂ©el, en venant se coupler Ă  chacun des trois ronds ce qui selon Lacan rend possible trois Noms-du-PĂšre, RĂ©el, Symbolique et Imaginaire et trois modalitĂ©s pour « la parlotte » de nommer le RĂ©el. Ces modalitĂ©s se dĂ©clinent dans les trois registres, Nomination symbolique, Nomination imaginaire, Nomination rĂ©elle mais elles ek-sistent toujours au RĂ©el. Si Lacan a  dans un premier temps couplĂ© la nomination au seul rond du Symbolique, « la nomination c’est la seule chose qui fasse trou », avec la pluralisation des Noms-du-PĂšre il ajoute « peut ĂȘtre ces NDP, pouvons nous spĂ©cifier que ce n’est pas aprĂšs tout que le Symbolique qui en a le privilĂšge, qu’il n’est pas obligĂ© que ce soit au trou du symbolique que soit conjointe la nomination » 15.4 (163) comme l’indique la Bible Ă  propos de cet extraordinaire machin qui est appelĂ© PĂšre ». L’opĂ©ration de nomination ne relĂšverait donc pas que du symbolique « comme il semble apparemment ».

N’est-ce pas lĂ  une question que Lacan continue de se poser Ă  propos dit-il « des choses qui m’intĂ©ressaient depuis longtemps», qui est restĂ©e pendante avec l’interruption en 1963 de son sĂ©minaire « Les Noms-du-PĂšre » et qu’il reprend dans le sĂ©minaire « RSI » (85) ? Ma lecture de ce passage m’a conduit Ă  m’interroger Ă  propos « des idĂ©es de la supplĂ©ance » qu’il y Ă©voque. Lacan fait-il lĂ  rĂ©fĂ©rence au Nom-du-PĂšre, quatriĂšme rond en plus, nĂ©cessaire pour un nouage borromĂ©en ? N’est-ce pas Ă  des structures non nĂ©vrotiques qu’il pensait quand il Ă©voquait dans ce sĂ©minaire les « idĂ©es de la supplĂ©ance » qu’il avait en 1963 quand il a parlĂ© des Noms-du-PĂšre?

Avec la colonisation qui se fonde sur un esclavage racialisĂ©, une nomination a Ă©tĂ© rĂ© - inventĂ©e dont le rĂ©fĂ©rent n’est pas le RĂ©el dĂ©fini par Lacan comme l’impossible, mais un Ă©lĂ©ment de l’image du corps. Cette nomination a donnĂ© lieu de la part des colons Ă  une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie de classification (la plus cĂ©lĂšbre a Ă©tĂ© Ă©tablie par un colon de Saint-Domingue, Moreau de Saint-MĂ©ry). Elle visait  Ă  nommer les parlĂȘtres Ă  partir des diffĂ©rences repĂ©rables entre les quantitĂ©s, « les parts », de couleur de peau blanche et noire Ă©valuĂ©es par des calculs mathĂ©matiques prĂ©cis. Il s’agit  « pour ne pas se confondre », de produire une sĂ©rie (potentiellement infinie) de nominations qui permettrait de nommer du Blanc Ă  partir de l’exclusion du pas-Blanc. Quand du fait des mĂ©tissages ces diffĂ©rences n’étaient plus perceptibles par l’oeil, le principe gĂ©nĂ©alogique restait un recours dĂ©terminant pour affirmer sur 7 gĂ©nĂ©rations la puretĂ© de la race. RĂ©duite Ă  quelques catĂ©gories, ce mode de nomination se perpĂ©tue aux Antilles oĂč il maintient une hiĂ©rarchie, souvent explicite, qui continue de valoriser la couleur de peau blanche par rapport Ă  la noire en articulant de façon complexe et subtile la couleur de la peau aux positions sociales et Ă  des reprĂ©sentations imaginaires de la sexualitĂ© (en particulier fĂ©minine).

Cette modalitĂ© de nomination qui prend comme rĂ©fĂ©rent  « ce qui s’individualise du support pensĂ© du corps » (13.5.75, 177), Lacan l’appelle Nomination imaginaire (Ni).  Il en donne quelques Ă©lĂ©ments dans la derniĂšre leçon du sĂ©minaire et n’en reparlera pas l’annĂ©e suivante, en dĂ©pit de ce qu’il annonce dans RSI.

C’est chez les logiciens qu’il prend un exemple de cette Ni, oĂč « la rĂ©fĂ©rence concerne expressĂ©ment ce qui s’individualise du support pensĂ© des corps » (177). La nomination qu’opĂšrent les logiciens est une nomination imaginaire qui  n’a pas comme rĂ©fĂ©rent le RĂ©el lacanien dĂ©fini comme impossible mais ce qu’ils imaginent d’un RĂ©el qu’ils pourraient enfin saisir.

La droite infinie dont se supporte la Ni fait faux-trou avec le rond de l’Imaginaire et entraine un dĂ©ploiement Ă  l’infini de l’Imaginaire qui fait intrusion et tend Ă  recouvrir le rond du Symbolique.

Avec la Nomination imaginaire, le nouage borromĂ©en de l’Imaginaire, du Symbolique et du RĂ©el se fait par un aplatissement du rond de l’Imaginaire du nƓud borromĂ©en Ă  trois (donc par un Ă©crasement du trou de l’Imaginaire du nƓud borromĂ©en Ă  trois) qui vient se coupler avec le 4Ăšme rond en faisant un faux trou pour rendre ainsi possible le nouage borromĂ©en avec le RĂ©el et le Symbolique.

Mais Lacan semble revenir sur sa possibilitĂ© de faire nomination, elle  « ne nomme pas quoi que ce soit de l’Imaginaire mais fait barre, inhibe le maniement de tout  ce qui ce dĂ©montre, de tout ce qui, articulĂ© comme Symbolique fait barre au niveau de l’imagination mĂȘme ».

Il ne me paraĂźt pas sans importance d’insister sur « le gain » trouvĂ© dans l’inhibition par le sujet confrontĂ© Ă  une angoisse majeure. L’analyse du petit Hans en est un exemple.

Quelles sont les consĂ©quences sur la constitution de l’image du miroir de la consistance de ce nouvel Imaginaire mis en place avec le faux-trou ? La hantise d’une apparence à fabriquer pour la donner Ă  voir, n’aurait-elle pas pour fonction de tenter de faire tenir une image prĂ©caire que menace la virulence d’un regard toujours prĂȘt Ă  surgir au lieu de l’Autre ?

La Nomination imaginaire vient du symbolique et fait dit Lacan « un certain effet dans l’Imaginaire », effet d’inhibition lĂ  oĂč ça fait corps. L’inhibition est toujours une affaire de corps. Cet effet d’inhibition n’est pas sans consĂ©quences sur la façon dont le symbolique affecte le corps, c’est Ă  dire sur la structuration des orifices du corps en trous. Comment est structurĂ© pulsionnellement un corps ainsi « troué » ?  Je pense lĂ  Ă  la peau lieu d’érotisation majeur, Ă  la frĂ©quence des lĂ©sions cutanĂ©es, aux rĂ©actions d’extrĂȘme anxiĂ©tĂ© que la moindre tache cutanĂ©e dĂ©clenche.

Comment opĂšre le coinçage de l’objet a quand le Symbolique est ainsi recouvert par l’Imaginaire ? Je pense Ă  ce qui peut s’entendre des patients antillais Ă  propos de l’usage difficile pour eux de la langue crĂ©ole pendant leur analyse, difficultĂ© dont il est rare qu’ils arrivent Ă  rendre compte autrement que dans ces termes : « j’ai honte de dire ça en crĂ©ole » ; « langue mal Ă©levĂ©e » disait un enfant, ce qui vient en Ă©cho aux propos d’un adulte, « c’est une langue trop proche, trop immĂ©diate ». Je pense aussi Ă  ces manifestations de souffrance de nourrissons, appelĂ©es en Martinique « an blĂšs » qui restent Ă©nigmatiques aux mĂ©decins et sont en gĂ©nĂ©ral traitĂ©es par les quimboiseurs. La souffrance des corps rĂ©sisterait t’elle Ă  la reprĂ©sentation qu’en propose la mĂ©decine ?

Si avec la Nomination symbolique le sujet peut trouver un heim fiable dans le RĂ©el,  avec la Nomination imaginaire, le lieu du sujet dans le RĂ©el est incertain, angoissant, « filliable » comme le disait un homme. La couleur ça soude mais ça offre au sujet un Heim prĂ©caire menacĂ© par une angoisse mal limitĂ©e. « Nous sommes soudĂ©s », est une phrase qui vient frĂ©quemment scander les propos de femmes et d’hommes qui ne peuvent faire un choix, prendre une dĂ©cision, soutenir un dĂ©sir s’ils ne reçoivent pas l’assentiment des membres de leur groupe familial. L’appartenance au groupe familial vient faire  Un et mĂȘme quand le nom de famille a Ă©tĂ© transmis par un pĂšre, sa fonction n’est pas tant de donner une place symbolique dans une filiation mais de faire Un, de souder, de faire du mĂȘme (« Nous les untel »). Les positions sacrificielles sont habituelles pour faire tenir ce Un englobant et rĂ©pondre Ă  l’injonction surmoĂŻque qui scande rĂ©guliĂšrement les propos que les mĂšres adressent Ă  leurs enfants, « Dans la vie vous devez ĂȘtre soudĂ©s comme les doigts de la main ».

Le travail que nous avions commencĂ© à  engager avec Édouard Glissant Ă  l’Association lacanienne a Ă©tĂ© trop tĂŽt interrompu par sa mort. Nos Ă©changes avec lui qui pensait les psychanalystes des « nostalgiques du PĂšre », n’auraient pas manquĂ© d’ĂȘtre fĂ©conds Ă  propos de la problĂ©matique de la nomination imaginaire et de la fonction de supplĂ©ance qu’elle a pu avoir dans une sociĂ©tĂ© structurĂ©e par un esclavage racialisĂ©.

Avant de terminer, je voudrais souligner qu’une telle opĂ©ration de nomination imaginaire n’est pas une spĂ©cificitĂ© de cette seule circonstance historique. Elle a pu, et peut encore actuellement opĂ©rer, sous d’autres latitudes, dans d’autres contextes politiques,  chaque fois que ce qu’AimĂ© CĂ©saire a appelĂ© « l’ensauvagement », travaille Ă  « dĂ©civiliser » notre rapport au langage.

Je voudrais remercier particuliĂšrement Pierre-Christophe Cathelineau pour les Ă©changes stimulants que j’ai pu avoir avec lui sur ces questions qu’il m’a incitĂ©e Ă  vous exposer. Son intervention Ă  mon sĂ©minaire sur « la honte comme effet subjectif de la colonisation esclavagiste et racialisĂ©e » a Ă©tĂ© pour moi prĂ©cieuse.

Je voudrais pour terminer dire que l’élaboration de ces questions difficiles n’aurait pas pu avoir le moindre dĂ©but de commencement, sans le travail consĂ©quent que Charles Melman soutient depuis des annĂ©es en Martinique.

Jeanne Wiltord

Intervention aux journées sur la topologie

Association lacanienne internationale

Paris 23 Juin 2012

 

Les limites de l'inconditionné, texte de Fulvio della Valle

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Les limites de l'inconditionné, texte de Fulvio della Valle

On trouve parfois dans la littĂ©rature analytique l’affirmation selon laquelle le noumĂšne serait inaccessible. Une telle affirmation est inexacte.

Le noumĂšne est certes inaccessible aux sens, car il est hors du champ de la perception, donc inconnaissable, dans la mesure oĂč la connaissance est pour Kant un approfondissement de la perception, en continuitĂ© avec elle, mais il n’est pas inaccessible absolument, car il peut ĂȘtre pensĂ©.

L’idĂ©e fondamentale de Kant est qu’une mĂȘme chose peut ĂȘtre perçue diffĂ©remment selon la constitution sensorielle spĂ©cifique (transcendantale) de ce qui la perçoit. L’appareil sensoriel, la sensibilitĂ©, influe sur la maniĂšre dont une chose est apprĂ©hendĂ©e, lui impose par avance des conditions (les formes pures).

Si une mĂȘme chose peut apparaĂźtre diffĂ©remment en fonction de la structure perceptive spĂ©cifique avec laquelle elle entre en relation, il faut alors distinguer deux aspects de la chose : ce qu’elle est en elle-mĂȘme, indĂ©pendamment ou abstraction faite de tout contact avec une sensibilitĂ©, et ce qu’elle est pour nous, soit la maniĂšre spĂ©cifique dont elle-nous apparaĂźt relativement Ă  notre constitution sensorielle (la structure transcendantale de notre sensibilitĂ©).

C’est la gĂ©nĂ©ralisation de ce partage qui aboutit Ă  la dualitĂ© du phĂ©nomĂšne et du noumĂšne. Le phĂ©nomĂšne, du grec phainestai qui veut dire « se manifester », dĂ©signe la chose en tant qu’apprĂ©hendĂ©e par une sensibilitĂ©, tandis que le noumĂšne, du grec noĂ»s qui veut dire « pensĂ©e », dĂ©signe la chose telle qu’elle est en soi, hors de tout commerce avec un appareil perceptif.

Cette distinction est solidaire de la partition kantienne de notre conscience en deux facultĂ©s complĂ©mentaires : l’entendement et la sensibilitĂ©. Le premier apporte les instruments de synthĂšse – les catĂ©gories – qui effectuent la mise en ordre des Ă©lĂ©ments, la seconde opĂšre la mise en relation avec des objets qui sont donnĂ©s – dans l'intuition –, soit assure l’ancrage dans une extĂ©rioritĂ© radicale. Les catĂ©gories n'interviennent que pour ordonner les matĂ©riaux offerts par la sensibilitĂ© et sont dĂ©pourvues de validitĂ© en dehors de cette application. Aussi le noumĂšne, qui est par dĂ©finition hors du champ de l'intuition sensible, Ă©chappe Ă  la prise des catĂ©gories.

Le noumĂšne peut ĂȘtre pensĂ©, bien qu’il ne puisse ĂȘtre perçu ni connu. Tel est prĂ©cisĂ©ment le statut des trois objets de la mĂ©taphysique (et postulats de la raison pratique) que sont Dieu, la libertĂ© et l’immortalitĂ©.

La libertĂ© est le versant noumĂ©nal, ou caractĂšre intelligible, du sujet, dont le versant phĂ©nomĂ©nal, ou caractĂšre empirique, est l'ensemble de ses manifestations sensibles. La premiĂšre peut ĂȘtre seulement pensĂ©e, et relĂšve du domaine de la morale, le second peut ĂȘtre observĂ© et connu, et tombe sous le coup de la science et de l’anthropologie.

La libertĂ© caractĂ©rise l'ĂȘtre du sujet, en soi soustrait Ă  toute apprĂ©hension sensible, par opposition Ă  son expression empirique dans la sĂ©rie concrĂšte de ses manifestations. Kant est ainsi conduit Ă  admettre deux dimensions parallĂšles, l'une souterraine, l'autre apparente: une causalitĂ© intelligible ou noumĂ©nale, indĂ©pendante de l'espace et du temps qui constituent les formes pures de la sensibilitĂ©, et une causalitĂ© empirique ou phĂ©nomĂ©nale, seule connaissable au sens strict, Ă  l'oeuvre dans la chaĂźne des antĂ©cĂ©dents et des consĂ©quents qui rĂ©git l'ordre de la nature. La premiĂšre est inconditionnĂ©e, car hors prise de l'intuition et des catĂ©gories qui s'y appliquent, la seconde correspond Ă  la sĂ©rie de la condition et du conditionnĂ©, par laquelle la deuxiĂšme catĂ©gorie de la relation ordonne les phĂ©nomĂšnes. Aussi la libertĂ© dĂ©signe un pouvoir d'inaugurer absolument un Ă©tat, puisqu'en tant que noumĂšne elle est retranchĂ©e du temps et donc de l'ordre des causes et des effets Ă  l'oeuvre en celui-ci (par le biais de la catĂ©gorie).

Ce caractÚre absolu explique la capacité humaine de s'affranchir de tout déterminisme et devient ainsi le siÚge de la responsabilité, donc de l'imputabilité. Kant distingue en effet la liberté transcendantale, soit la constitution intrinsÚque du sujet, qui se tient hors du champ des phénomÚnes, et la liberté pratique, qui est la capacité humaine de prendre le contrepied des inclinations naturelles ou penchants sensibles. La premiÚre constitue le fondement de la seconde.

C'est parce que le noyau de notre ĂȘtre se tient hors du champ des phĂ©nomĂšnes qu'il Ă©chappe Ă  ce lien, Ă  cette chaĂźne qu'est une dĂ©termination sensible. Le dĂ©terminisme dĂ©signe la contrainte qu'une sĂ©rie de causes antĂ©rieures impose Ă  un phĂ©nomĂšne. C'est en vertu de cette libertĂ© radicale qu'un sujet, quelles que soient les dĂ©terminations sensibles dont il est affectĂ© (origine sociale, contexte familial, mauvais caractĂšre) dispose constitutivement des ressources requises pour imprimer Ă  son action un cours autre que celui que ces dĂ©terminations laissaient prĂ©sager. Aussi peut-on rĂ©sister Ă  l'influence de nos penchants naturels, mettre en suspens nos tendances spontanĂ©es, dĂ©jouer l'inertie du passĂ© et du contexte, afin d'orienter notre action en rĂ©fĂ©rence Ă  un critĂšre original, l'universalisabilitĂ© de la maxime de l'action, et en ce sens la loi morale se prĂ©sente comme la ratio cognoscendi de notre libertĂ©.

AssurĂ©ment, l'expĂ©rience du symptĂŽme et la dĂ©couverte analytique de l'inconscient invitent Ă  une relative circonspection Ă  l'Ă©gard d'un doctrine aussi absolutiste de la libertĂ©, que Lacan a d'ailleurs comparĂ©e, sous l'angle de la loi morale, Ă  celle de Sade. Mais une juste comprĂ©hension de la notion kantienne de noumĂšne permettrait peut ĂȘtre d'entendre un peu autrement le petit jeu de mots bien connu prĂȘtĂ© Ă  Lacan selon lequel "le noumĂšne est ce qui nous mĂšne ... ", (l'objet a).

16 octobre 2012

Extrait relu et corrigé, JL, 15/1/74: "une femme ça peut se produire quand il y a tresse"

 

Cet extrait relu et corrigé à partir de la version audio.

Nous soulignons en gras les moments oĂč Lacan hausse la voix.

Une erreur importante semblerait devoir ĂȘtre corrigĂ©e: l'homme est unaire, et non pas une erre)


Les non-dupes errent

Jacques Lacan

EXTRAIT de la leçon du 15 janvier 1974

Vous voyez, vous voyez, je l’étale, hein, que l’amour ça me tracasse.

Vous aussi, bien sĂ»r. Mais pas comme moi ! Ouais
 C’est mĂȘme pour ça que, une parenthĂšse, votre nombre me gĂȘne : depuis quelque temps, je ne peux plus vous identifier Ă  une femme. Ça m’emmerde.

Bon l’amour, dirai-je donc puisque — vous me pardonnerez que ça me tracasse — l’amour c’est la vĂ©ritĂ©, mais seulement en tant que c’est Ă  partir d’elle, Ă  partir d’une coupure, que commence un autre savoir que le savoir propositionnel, Ă  savoir: le savoir inconscient. C’est la vĂ©ritĂ© en tant qu’elle ne peut ĂȘtre dite du sujet, en tant que ce qui est supposĂ©, que c'est ce qui est supposĂ© pouvoir ĂȘtre connu du partenaire sexuel. L’amour c’est deux mi-dires qui ne se recouvrent pas. Et c’est ce qui en fait, hein, le caractĂšre fatal. C’est la division irrĂ©mĂ©diable. Je veux dire Ă  quoi on ne peut pas remĂ©dier, c'est ce qui implique, ce qui implique que le «mĂ©dier » serait dĂ©jĂ  possible. Et justement, c’est non seulement irrĂ©mĂ©diable, mais sans aucune mĂ©diation. C’est la connexitĂ© entre deux savoirs en tant qu’ils sont irrĂ©mĂ©diablement distincts. Quand ça se produit, ça fait quelque chose de
 de tout Ă  fait privilĂ©giĂ©. Quand ça se recouvre, les deux savoirs inconscients, ça fait un sale mĂ©li-mĂ©lo.

Et lĂ , je vais avancer, en fin de ce laĂŻus - c’est bien le nom qui convient - je vais avancer quelque chose qui
 est comme ça, enfin, qui tranche : le savoir masculin, chez l’ĂȘtre parlant, est irrĂ©mĂ©diablement unaire (et non pas une erre). Il est coupure, amorçant une fermeture, justement, celle du dĂ©part. Ce n’est pas son privilĂšge. Mais il part pour se fermer, et c’est de ne pas y arriver qu’il finit par se clore sans s’en apercevoir. Ce savoir masculin, chez l’ĂȘtre parlant, c’est le rond de ficelle. Il tourne en rond. En lui il y a de l’Un au dĂ©part, comme trait qui se rĂ©pĂšte d’ailleurs sans se compter, et de tourner en rond il se clĂŽt, sans mĂȘme savoir que de ces ronds, il y en a trois. Comment peut-il, comment pouvons-nous supposer qu’il y arrive, Ă  en connaĂźtre un bout, de cette distinction Ă©lĂ©mentaire ?

Ben, heureusement, pour ça, il y a une femme. Je vous ai dĂ©jĂ  dit que la femme - naturellement c’est ce qui rĂ©sulte de ce que j’ai dĂ©jĂ  Ă©crit au tableau, que la femme ça n’existe pas - mais une femme, ça
 ça peut se produire, quand il y a nƓud, ou plutĂŽt tresse.

Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’ĂȘtre parlant mĂąle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulĂ© par ces trois catĂ©gories qui l’étouffent. Il n’y a que lui Ă  ne pas le savoir, jusque-lĂ . Elle le voit imaginairement, mais c’est une imagination de son unitĂ©, Ă  savoir de ce Ă  quoi l’homme lui-mĂȘme s’identifie. Non pas de son unitĂ© comme savoir inconscient, parce que le savoir inconscient, il reste plutĂŽt ouvert. Alors, avec cette unitĂ©, elle boucle une tresse. Pour faire un nƓud borromĂ©en, je vous l’ai dit, il faut faire six gestes, et six gestes grĂące Ă  quoi, grĂące Ă  quoi, ils sont dans le mĂȘme ordre, Ă  ceci prĂšs que justement, rien ne permet de les reconnaĂźtre. C’est bien pour ça qu’il faut en faire six, Ă  savoir Ă©puiser l’ordre des permutations deux Ă  deux, et savoir d’avance qu’il ne faut pas en faire plus, sans quoi on se trompe.

C’est bien en quoi, enfin, une femme n’est pas du tout forcĂ©ment dressĂ©e, de sorte que c’est pas du tout forcĂ©ment avec le mĂȘme Ă©lĂ©ment qu’elle fait le rond au bout du compte. C’est mĂȘme pourquoi elle reste une femme entre autres, puisqu’elle est dĂ©finie par la tresse dont elle est capable, eh bien cette tresse, il n’est pas du tout forcĂ© qu’elle sache que ça soit qu’au bout de six que ça tienne le coup pour faire un nƓud borromĂ©en. C’est pas du tout sĂ»r qu'elle sache non plus que le trois ça a un rapport au RĂ©el, il peut lui en manquer la distinction, de sorte que ça fait un nƓud, si je puis dire, encore plus nouĂ©, d’une unitĂ© encore plus une. Dans le meilleur cas, hein, dans le meilleur cas, il se peut que ça
 ça n’en fasse qu’une, de corde, de rond de ficelle, au bout du compte. Il suffit que vous imaginiez, n’est-ce pas, que le 1, 2, 3, se raboute au 2, 3, 1. Ça fera un nƓud, encore bien plus beau, si je puis m’exprimer ainsi, n’est-ce pas ? Je veux dire que tout se continue dans tout, et aprĂšs tout, ça n’en reste pas moins un nƓud, parce que si vous avez fait une tresse, ça donne forcĂ©ment quelque chose, quelque chose qui en noue, forcĂ©ment au moins deux, et si deux des brins se rejoignent, eh bien, ça fera quelque chose qui se nouera ou ne se nouera pas au troisiĂšme, la question n’est pas lĂ . Le ratage, si je puis dire, dans cette affaire, c’est-Ă -dire ce par quoi la femme n’existe pas, c’est bien en quoi, cela mĂȘme, elle arrive Ă  rĂ©ussir l’union sexuelle. Seulement cette union, c’est l’union de un avec deux, ou de chacun avec chacun, de chacun de ces trois brins.

L’union sexuelle, si je puis dire, est interne Ă  son filage. Et c’est lĂ  qu’elle joue son rĂŽle, Ă  bien montrer ce que c’est qu’un nƓud... C’est ce par quoi l’homme, lui, rĂ©ussit Ă  ĂȘtre trois. C’est-Ă -dire Ă  ce que l’Imaginaire, le Symbolique et le RĂ©el ne se distinguent que d’ĂȘtre trois, tout brut.

C’est-Ă -dire que
 sans que son sujet s’y retrouve, c’est Ă  partir de cette triplicitĂ© dont une femme, parfois, fait sa rĂ©ussite en la ratant, c’est-Ă -dire dont elle se satisfait comme rĂ©alisant en elle-mĂȘme l’union sexuelle, c’est Ă  partir de lĂ  que l’homme commence Ă  prendre d’une petite jugeote l’idĂ©e qu’un nƓud ça sert Ă  quelque chose.

Je vous avais dit que l’hystĂ©rique fait l’homme. Mais c’est formĂ© par l’hystĂ©rique que l’homme part de l’idĂ©e, l’idĂ©e premiĂšre, la bonne, celle qui lui laisse une petite chance, part de l’idĂ©e qu’il ne sait rien. Ce qui est son cas Ă  elle, d’ailleurs, puisqu’elle fait l’homme. Elle ne sait pas que l’union sexuelle n’existe qu’en elle et par hasard. Elle ne sait rien, mais l’homme se trouve en contrecoup apercevoir ce nƓud. Et ça donne chez lui un rĂ©sultat second qui est tout diffĂ©rent en somme : c’est qu’à refuser son savoir ouvert, du mĂȘme coup, il le ferme. Il constitue le correct nƓud borromĂ©en. Que le seul RĂ©el qu’est le trois il y accĂšde, il sait, il sait que, il sait qu’il parle pour ne rien dire, mais pour obtenir des effets, qu’il imagine Ă  tour de bras que ces effets sont effectifs, encore qu’ils tournent en rond, et que le RĂ©el il le suppose, comme il convient, puisque le supposer n’engage Ă  rien, Ă  rien qu’à conserver sa santĂ© mentale. C’est-Ă -dire ĂȘtre conforme Ă  la norme de l’homme, Ă  la norme de l’homme qui consiste en ceci qu’il sait qu’il y a de l’impossible et que, comme disait cette charmante femme, enfin, que je vous ai dĂ©jĂ  citĂ©e : « Rien pour l’homme n’est impossible, ce qu’il ne peut pas faire, il le laisse». C’est ce qu’on appelle la santĂ© mentale. Notamment que de n’écrire jamais le rapport sexuel en lui-mĂȘme, sinon dans le manque de son dĂ©sir, lequel n’est rien que son serrage dans le nƓud borromĂ©en. C’est pourquoi je l’ai exprimĂ© pour la premiĂšre fois, il y a un temps, mais il y a des gens qui ne s’en sont avertis que maintenant, j’ai pu le constater - il est vrai que c’est quelqu’un qui, qui n’avait que des notes, enfin pour s’informer: « Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ça n’est pas ça ». Pas ça que je dĂ©sire que tu acceptes, ni d’arriver Ă  quoi que ce soit de cette espĂšce, car je n’ai affaire qu’à ce nƓud mĂȘme.

 

Objet a et transfert, texte de Virginia Hasenbalg (Journées de topologie, ALI)

 

Objet a et transfert

Journées Topologie, juin 2012

Virginia Hasenbalg



No habrĂĄ nunca una puerta. EstĂĄs adentro

Y el alcĂĄzar abarca el universo

y no tiene ni anverso ni reverso

ni externo muro ni secreto centro.

El laberinto, Jorge Luis Borges

Je vous plonge exprÚs avec ce poÚme dans une langue pour beaucoup étrangÚre. C'est une façon comme une autre de vous confronter avec le fait que le réel c'est ce qui est exclu du sens. Les exilés, les immigrés, le colonisés ont l'expérience du lieu qui se trouverait un peu en dehors de ce qui fonctionne comme allant de soi. Et pourtant... le sens du poÚme est bien le contraire:

Il n’y aura jamais une porte. Tu es dedans.

Et le chñteau fort cerne l’univers

qui n’a ni endroit, ni revers

Ni mur externe ni centre secret...

Les poĂštes, comme les analystes ont un savoir sur notre condition. Leur dire montre ce qu'il en est de l'existence de sujet inconscient, dupe et errant dans les champs dĂ©finis par le nƓud.

Lacan avait lu Borges. Il accÚde grùce à lui à la notion de nullibiété (Wilkins) ou nullibiquité, selon les versions. Ce signifiant désigne dans La lettre volée le lieu de nulle part de la lettre, autrement dit, ce qui manque à sa place. Il désignera plus tard dans le séminaire D'un Autre à l'autre (21 mai 1969), l'exclusion de la jouissance. Un cercle se ferme, dit Lacan, lorsque un savoir émerge grùce à une exclusion de jouissance. Le symbolique permet ladite exclusion, et ce qui est exclu s'affirme comme réel. (Réel apte à la Jouissance?)

Le poĂšte sait en se laissant porter, parler par lalangue. Son savoir est intuitif, ce n'est pas un savoir constituĂ©. Le savoir constituĂ©, celui de la connaissance, celui de la science, sĂ©parent la plupart du temps, la place de l'objet et celle de l'observateur. Or, dans l'analyse, il n'y a pas de place pour l'entomologiste ni pour le neuroscientifique ou le gĂ©nĂ©ticien Ă  la recherche du gĂšne perdu... L'analyste est dedans, et ce que Borges nous rappelle c'est que l'analyste mĂȘme s'il peut se penser en dehors, il fait structurellement partie du dispositif analytique : c'est ce qui rend le nƓud d'un accĂšs si difficile et en mĂȘme temps porteur d'enseignement.

Nous sommes dans le nƓud. Penser qu'il puisse y avoir une porte relĂšve aussi de la croyance. Penser qu'il y ait une porte qui nous sĂ©pare d'un espace Ă  trois dimensions ou dans le temps, n'est qu'un alibi pour entretenir la croyance que la vie n'est qu'un prĂ©ambule pour la vrai vie, celle derriĂšre la porte, derriĂšre le rite initiatique, ou derriĂšre la mort, dans l'au-delĂ . La croyance religieuse peut faire de nous un voyageur dans un train qui voit dĂ©filer la vie Ă  travers de la fenĂȘtre. Il en va de mĂȘme lorsque le chercheur somme son objet bien positivĂ© de dire son dernier mot. C'est pas ça le dernier mot.

Le discours analytique implique un radical bouleversement de cette idĂ©e que l'on puisse se tenir en dehors. Et la distance, qui n'est qu'une mĂ©taphore pour dire le recul qu'on est amenĂ© Ă  prendre vis Ă  vis de la passion ou de la jouissance, est limitĂ©e par ces aires du nƓud, dont la souplesse n'est pas infinie. Y a des limites. La jouissance serait donc contenue. La vie Ă©tant faite de tiraillements.

Puisqu'il n'y a pas de porte, la psychanalyse opĂšre dans l'actuel.

Somme toute, disait dĂ©jĂ  Lacan dans le sĂ©minaire sur l'angoisse, il n’y a rien que ce qui est actuel, c’est bien pour ça qu’il est si difficile de vivre dans le monde (...) de la rĂ©flexion. (28 nov. 62)

Notre repĂ©rage doit passer par la synchronie de la structure, qui met en acte, dans l'actuel, le dire d'un sujet dĂ©sirant. Cette drĂŽle de temporalitĂ© de l'actuel est construite, produite par l'interprĂ©tation. Elle est rendue manifeste. Elle permet Ă  l'analysant de saisir que le sens n'a pas le dernier mot, c'est pas lĂ  non plus le dernier mot, l'inconscient est le rĂ©el qui lui ek-siste et se rappelle Ă  lui dans l'instantanĂ©e d'un signifiant qui le dĂ©place, l'Ă©tonne, le fait vaciller de ses certitudes. Qui peut contredire son intention, le sens qu'il attribue a son action, tout en dĂ©voilant son dĂ©sir. On peut alors dire qu'on attrape ces signifiants comme on attrape des papillons... VoilĂ  notre seule matiĂšre. Le nƓud nous aide Ă  cerner que pas tous les signifiants ne se valent de la mĂȘme maniĂšre. Il y en a qui sont porteurs de croissements et des coincements dans leu Ă©quivocitĂ©.

C’est des coincements du nƓud, de ce qui dans le nƓud dĂ©termine des points triples du fait du serrage du nƓud que le sujet se conditionne.

C'est Ă  peu prĂšs tout ce que Lacan dira sur le sujet dans RSI.

Est-il, le sujet, devenu l'effet du nƓud, comme autrefois il Ă©tait effet du signifiant? Et barrĂ© parce que dĂ©sirant, son acte Ă©tant celui d'un dire tendu par un objet maintenant coincĂ©?

Sur l'autre repérage classique, celui du grand Autre, Lacan ne retiendra que le grand Autre réel.

S'il y a un Autre rĂ©el, il n'est pas ailleurs que dans le nƓud mĂȘme. Et il ajoutera que c'est en cela qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre. Leçon 8, 18 mars 1975

Cette formulation "pas d'Autre de l'Autre" demeure un point d'ancrage. Lacan va le situer dans le champ J(A) en disant que c'est ce qui donne consistance au symbolique. Chaque rond est autre par rapport aux deux autres, mais, il n'y a pas d'Autre de l'Autre.

Cette expression, Autre RĂ©el, est utilisĂ©e par Lacan au dĂ©but de son enseignement, pour rendre compte du temps de la constitution du sujet, peut ĂȘtre de la mise en place du nouage lui-mĂȘme. Cet "avant le sujet" rejoindrait-il, de par son rapport Ă  l'Autre rĂ©el, un "aprĂšs du sujet", celui de son Ă©lision par l'effet du signifiant, celui de son Ă©vanouissement devant l'objet a, qui en tant que prĂ©sence Ă©nigmatique, s'il en est une, produit de l'angoisse mais demeure source du dĂ©sir?

Quelle place alors donner Ă  l'autre repĂšre, au fantasme et ses conditions spatiales dans la rĂ©alitĂ©, lorsque Lacan dit que l'espace Ă  trois dimensions, celui de la rĂ©alitĂ©, est consĂ©quence du nƓud? L'espace en 3D serait-il celui du fantasme, et en tant que tel consĂ©quence du nƓud? Quoi dire de l'espace oĂč se tient ce "praticable", qui est l'expression de Lacan pour situer la mise en scĂšne en fausse perspective propre au fantasme ?

Autrement dit, il me semble que le fantasme ne soit pas rĂ©ductible au nƓud, mais le nƓud, ne dĂ©finirait-il pas un espace lacanien oĂč se tiendrait le fantasme?

Avoir accĂšs Ă  cet espace oĂč se tient le fantasme serait ĂȘtre averti de sa fonctionnalitĂ© fictive tout en Ă©tant dupe?

Reste nĂ©anmoins la question de ce qui fait tenir cette affaire de trois Ă©lĂ©ments ensemble. N'oublions pas que c'est le sens mĂȘme du mot consistance, ce qui fait tenir ensemble. Permettez moi l'audace de vous dire deux mots, peut-ĂȘtre trois! sur Gödel qui employa ce terme de consistance en mathĂ©matiques. Ses thĂ©orĂšmes, dont j'avoue mon ignorance de l'outil mathĂ©matique pour pouvoir les apprĂ©hender Ă  leur juste valeur, semblent dire qu'il n'y ait de consistance dans un systĂšme donnĂ© sans incomplĂ©tude, pas de consistance sans incomplĂ©tude : ceci ressemble beaucoup Ă  nos consistances trouĂ©es... Et sa dĂ©monstration sur l'existence de l'indĂ©montrable, qui pose qu'on n'est jamais Ă  l'abri de rencontrer dans un systĂšme un Ă©noncĂ© dont on ne puisse pas dire si il est vrai ou faux, semble introduire une ouverture au-delĂ  de la logique binaire, celle qui implacablement relie deux Ă©lĂ©ments. C'est par ailleurs le chemin qu'emprunte Lacan pour caractĂ©riser le rĂ©el comme impossible. Il s'agit maintenant de parier sur une logique qui serait autre que binaire.

Et ce serait le rĂ©el, la dimension du rĂ©el, un rĂ©el nommĂ©, qui deviendrait nĂ©cessaire pour sortir de l'enfer sans solution du deux. Lacan relativise, dans ce sĂ©minaire, Ă  l'instar de Gödel, les notions de vrai et de faux. (sur lesquelles se base le dĂ©montrable?) Et, mĂȘme la Vernienung et la Bejahung, qui ont signĂ© en son moment la mise en place de la structure psychique, vont ĂȘtre relativisĂ©es!

Il faut penser en trois. Faire rentrer le réel, se risquer à faire rentrer le réel dans le calcul. Comment faire?

Il y a deux domaines oĂč l'on peut imaginer la composition Ă  trois, cad, oĂč chacune des trois composantes apporte quelque chose d'Autre. Ces domaines relĂšvent de l'ordre de la sensation certes: les couleurs et les saveurs. C'est peut ĂȘtre "descriptif" comme disait PCC hier dans la critique faite Ă  Russell, mais puisqu'on peut imaginer...: Il y a trois couleurs primaires, jaune, bleu et rouge. On peut les mĂ©langer deux Ă  deux, ça donne du vert, du violet, de l'orange. Mais on peut aussi composer des couleurs Ă  trois composantes, les couleurs tertiaires, qui ont des caractĂ©ristiques spĂ©cifiques aussi bien par exemple dans l'art que dans la mode.

Il en va de mĂȘme pour les saveurs. Il faut le vieillissement pour qu'un vin dĂ©veloppe pleinement son bouquet grĂące Ă  ses saveurs tertiaires. On est alors loin de saveurs fruitĂ©es de sa jeunesse. On parle alors de fumĂ©, de cuir, de gibier...

Mais revenons-en au nƓud.

J'aimerai faire un autre rapprochement, entre le rĂ©el et le hors sens cette fois. Dans les propos sur la causalitĂ© psychique, Lacan Ă©voque les temps prĂ©historiques du sujet. Il dirait que le sujet est affectĂ© par le discours de l'Autre avant que ce qu'il entend puisse faire signification pour lui. N'empĂȘche que cela s'imprimera, faisant de ce discours de l'Autre la matiĂšre de l'inconscient et de la lettre qui insistera tout le long de sa vie. Le nƓud donne une place Ă  ces traces, Ă  ce hors sens en situant le rĂ©el comme ek-sistance par rapport au sens. Et ce discours de l'Autre qui ne fait pas encore nĂ©cessairement signification pour un sujet, situerait Ă  mon avis l'Autre rĂ©el. La confrontation Ă  une langue inconnue peut donner une vague idĂ©e.

Pour conclure, je dirais rapidement deux mots sur l'objet a.

Lacan insiste sur sa nĂ©cessitĂ© de rendre compte de ce qu'il en est de sa clinique et du discours analytique par le nƓud. Et nous avons tous remarquĂ© que l'objet a occupe une place centrale, celle du point qui ne "dimense" pas. DĂ©finition originale de la gĂ©omĂ©trie lacanienne que ce point de l'objet au centre du nƓud qui indique notre place comme analystes. Le discours psychanalytique nous conviant Ă  en ĂȘtre le semblant. VoilĂ  le dedans de Borges.

Mais n'y a-t-il pas une difficulté pour les femmes pour concevoir ce qu'il en est de l'objet a? Si cet objet est l'enjeu de la castration, quel en est l'abord possible pour une femme ? On aura des éclaircissements dans les prochaines journées sur la castration féminine. Mais en attendant je vous ferais part de quelques remarques sur cette question.

Charles Melman situe trois temps dans une cure: un premier temps serait celui du mythe individuel du névrosé: mon traumatisme personnel me rend singulier. Certes, lorsque le traumatisme est collectif et laisse des empreintes dans un lien social donné, la question de son analysabilité est gravement compromise. Voir là, la question de notre responsabilité en tant qu'analystes pour frayer une voie possible à partir de l'insistance d'une trace.

Le deuxiĂšme serait justement celui du pĂšre, qui donne accĂšs au patient Ă  la rĂ©fĂ©rence commune, phallus ou castration (il nomme le rĂ©el apte Ă  la jouissance?) Mais voilĂ  le pĂšre n'aurait pas non plus le dernier mot. Le troisiĂšme temps serait celui, justement de l'objet a. Et il dira par ailleurs que la mise en prĂ©sence avec l'objet a, fut-ce son semblant dans la cure, dĂ©chaĂźne la chaĂźne signifiante. Parler serait une façon de s'en dĂ©fendre. N'oublions pas que Lacan situe, en 63, l'objet a comme l'objet de l'angoisse, et par lĂ  mĂȘme condition du dĂ©sir.

Dans RSI, Lacan introduit dans le rapport à l'objet a, une dyssimétrie: une femme serait un objet a pour son homme, mais son objet a à elle ce sont ses enfants.

Je vais vous rappeler alors deux passages sur la question du rapport d'une femme Ă  ses enfants.

Lacan dit sur les femmes phalliques, qu'elles peuvent se trouver dans la situation de ne pas retenir dans sa chute un enfant adorĂ©, comme si elles attendaient que quelque chose de miraculeux puisse s'ensuivre. ...le type de mĂšre que nous appelons, non sans propriĂ©tĂ©, mais sans savoir absolument ce que nous voulons dire, femme phallique, je vous conseille la prudence avant d’en appliquer l’étiquette. Mais si vous avez affaire Ă  quelqu’un qui vous dit qu’à mesure mĂȘme qu’un objet lui est plus prĂ©cieux, inexplicablement il sera atrocement tentĂ© de ne pas, cet objet, le retenir dans une chute, s’attendant Ă  je ne sais quoi de miraculeux de cette sorte de catastrophe, et que l’enfant le plus aimĂ© est justement celui qu’un jour elle a laissĂ© inexplicablement tomber. Jacques Lacan, SĂ©minaire sur l'angoisse, 23 janvier 1963

Charles Melman, dans un exposĂ© Ă  Reims sur la pulsion chez les femmes, semble s'inscrire dans la mĂȘme mouvance: imaginer la mort de l'enfant peut s'imposer aux femmes comme une façon de se fabriquer un objet.

Les femmes sont elles amenés à imiter la castration, avec les moyens de bord, en imaginant la perte de leur objet a?

Est-ce une façon d'imaginer le coup fatal qui viendrait mettre un peu d'ordre dans un monde si mal fait, pour rappeler rapidement l'hystérie?

C'est Lacan bien sûr qui parle des femmes qui imitent l'homme en tressant, mais leur tresse leur restitue en quelque sorte la ternarité de leur Un, ce qu'ils ne percevraient pas nécessairement puisqu'il semblerait que ce Un, auquel ils s'identifient, les strangule, les trois catégories l'étouffent...

En lui il y a de l’Un au dĂ©part, comme trait qui se rĂ©pĂšte d’ailleurs sans se compter, et de tourner en rond il se clĂŽt, sans mĂȘme savoir que de ces ronds, il y en a trois. Comment peut-il, comment pouvons-nous supposer qu’il y arrive, Ă  en connaĂźtre un bout, de cette distinction Ă©lĂ©mentaire ? Ben, heureusement, pour ça, il y a une femme.

...une femme, ça peut se produire, quand il y a nƓud, ou plutĂŽt tresse. Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’ĂȘtre parlant mĂąle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulĂ© par ces trois catĂ©gories qui l’étouffent. Il n’y a que lui Ă  ne pas le savoir, jusque-lĂ . Elle le voit imaginairement, mais c’est une imagination de son unitĂ©, Ă  savoir de ce Ă  quoi l’homme lui-mĂȘme s’identifie. 15 janvier 74

Mais pour cerner l'objet a, il faut la fermer cette tresse, et en plus au bout du nombre correcte de croissements, et pour ça, une femme n'est pas du tout forcement dressée! dit Lacan. (Il ne mùche pas ses mots),(moi je suis lacanienne alors je lis et je m'interroge, il faut assumer!...)

Quoi dire alors sur ce savoir s'arrĂȘter au bout de six croissements? Je suppose qu'il s'agit lĂ  de ce qui peuvent Ă©changer un homme et une femme. Leur façon de faire "copuler les signifiants". Ceci me rappelle une autre remarque de Lacan, qui ne me quitte pas, "la premiĂšre chose qu'une femme doit apprendre, c'est de se taire!". Il aura ajoutĂ© vers la fin de sa vie : au bon moment. La boucler, certes, mais pas sans avoir restituĂ© d'une façon artisanale, certes, quelque chose.

Qu'est-ce qui fait qu'une femme puisse se taire ou soit amenée à se taire? Se taire, c'est faire place à l'objet a. C'est certainement faire place au désir, et je n'ai pas besoin de vous rappeler comment Hollywood a su exploiter ce qui se passe entre un homme et une femme quand la parole n'a plus rien à dire.

Mais dans la cure, se taire pour faire place à l'objet a, c'est permettre la mise en place du dispositif analytique. C'est tenir ce semblant de a, cet irrationnel qui présentifie l'infini des réels, celui qui restera pour autant toujours au-delà ou en deçà du trait unaire, pour que la chaßne signifiante du patient puisse le border, le cerner par le biais des lettres inscrites en lui avant qu'il comprenne le sens de ce qu'il entendait.

Pas d'autre issue que d'accéder au dernier mot, celui de la présence silencieuse du lieu vidé de La Chose.

 

 

Questions sur l'espace lacanien, texte de Bernard Vandermersch

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Conférence à Ste-Anne (1-12-2010) de Bernard Vandermersch

Questions sur l’espace lacanien

Que se passe-t-il quand on admet le rĂ©el au titre d’une dimension du sujet Ă©quivalente aux deux autres (S et I) ?

Introduction

Nous sommes, dit Lacan, des ĂȘtres Ă  deux dimensions.

Tout ce qu’a pu penser l’ĂȘtre humain, qui fait sens pour lui, peut tenir sur des surfaces imprimĂ©es et le cinĂ©ma n’a apparemment pas besoin de la 3Ăšme dimension pour produire son effet de vĂ©ritĂ©.

Pourquoi alors une troisiÚme ?

On la suppose en raison du constat que quelque chose semble arrĂȘter la dĂ©rive du sens, soit du signifiĂ© sous le signifiant [Ă  un son semble correspondre une idĂ©e, bien qu’il n’y ait aucun rapport entre les deux] quelque chose d’irrĂ©ductible au mot et Ă  l’image. Cette troisiĂšme dimension ne peut ĂȘtre que supposĂ©e.

Il n’est donc pas simple de prĂ©senter la dimension du rĂ©el : nous l’imaginons, nous en parlons mais en fait nous ne l’attrapons que par d’autres modes que le sien propre (l’impossible) et du mĂȘme coup on le rate. Quelle est donc la structure de l’espace que nous habitons rĂ©ellement ? Il conviendrait de prĂ©ciser la topologie de ce lieudit RĂ©el.

Pour le prĂ©senter, Lacan invente une nouvelle gĂ©omĂ©trie qui confĂšre Ă  ce rĂ©el une existence propre tout en lui laissant son Ă©quivoque de signifiant qu’il est
 aussi. Il l’introduit dans la prĂ©sentation. DĂšs lors la figure produite n’est pas un modĂšle, l’image, correspondant bi-univoque d’un objet rĂ©el, mais ce qui rĂ©sulte d’introduire le rĂ©el lui-mĂȘme dans la prĂ©sentation. Ce qui est un forçage logique. Ma question est : qu’est-ce qui va rĂ©sulter de ce forçage ?

Auparavant un point d’historique des prĂ©sentations successives du rĂ©el.

Historique.

On peut dire que Lacan s’est mis ici dans la consĂ©quence de son propre dire. Cela fait plus de 20 ans, quand il produit le nƓud borromĂ©en, qu’il a donnĂ© une confĂ©rence intitulĂ©e Le symbolique, l’imaginaire et le rĂ©el, oĂč (les) trois dimensions de toute subjectivitĂ© semblent mises en Ă©quivalence (quoique liĂ©es deux Ă  deux).

- Dans Les Ecrits techniques (sĂ©minaire I) il y a cette intuition : « Ce n’est sans doute pas pour rien qu’elles sont trois [ces dimensions], il doit y avoir lĂ  une loi minimale que la gĂ©omĂ©trie ne fait ici qu’incarner, Ă  savoir que, si vous dĂ©tachez dans le plan du rĂ©el quelque volet qui s’introduit dans une troisiĂšme dimension, vous ne pouvez rien faire de solide qu’avec deux autres volets au minimum » (citĂ© par M. Darmon) On pourrait faire des boĂźtes en carton avec trois volets. Cette note donne dĂ©jĂ  la forme du coincement de trois consistances dans un espace 3D. La figure dessinĂ©e par le croisement de ces trois volets, c’est la figure du triskel.

- Dans La Relation d’objet, le tableau des trois manques du sujet: privation, frustration, castration, met cĂŽte Ă  cĂŽte trois colonnes : agent, opĂ©ration, objet, combinĂ©es avec les trois dimensions RSI de telle façon que dans la privation l’agent est symbolique, l’opĂ©ration rĂ©elle et l’objet imaginaire ; dans la frustration, l’agent sera symbolique, l’opĂ©ration imaginaire et l’objet rĂ©el et enfin dans la castration, l’agent sera rĂ©el, l’opĂ©ration symbolique, l’objet imaginaire. Si on considĂšre chacune des dimensions comme une corde et, Ă  condition de les croiser correctement, ce tableau peut se lire comme une tresse, soit un nƓud borromĂ©en dont les ronds ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par des cordes infinies.

Agent Opération Objet

Privation I R S

Frustration S I R

Castration R S I

I R S

Fig.2

- Pourtant dans le schĂ©ma R, plus tardif, celui du fantasme, R n’a pas la mĂȘme texture que S et I. R est une coupure dans le tissu que font S et I. Il est vrai que cette coupure est une bande möebienne, donc Ă©galement une surface, mais pas du mĂȘme type que le biface SI. Le combinĂ© S et I est en fait un disque, donc topologiquement ce n’est pas le mĂȘme objet. Pendant une longue pĂ©riode de son enseignement, la topologie retenue sera celle des surfaces, le rĂ©el Ă©tant dĂ©fini comme coupures dans ces surfaces ou plus exactement ce qui contraint ces coupures : leur variĂ©tĂ©, leur nombre possible, leur rĂ©sultat sur la surface etc.

- C’est dans le sĂ©minaire 
 ou pire que Lacan fait part de sa rencontre, par hasard, comme il dit qu’un homme rencontre une femme, du nƓud borromĂ©en. Rencontre assez dĂ©cisive en ce qui le concerne, puisque il va finir sans s’en sortir. Et bizarrement, il ne l’utilise pas d’emblĂ©e comme support de RSI mais comme le mode de relations des signifiants dans une phrase Ă  vrai dire bien spĂ©ciale : Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que c’est pas ça. Vous avez un article de Cyril Veken sur cette phrase, oĂč vous voyez dĂ©cliner en fait la demande etc., donc symbolique, imaginaire, rĂ©elle.

Quelques remarques sur la gĂ©omĂ©trie de l’espace lacanien.

L’intuition du nƓud borromĂ©en RSI amĂšne Lacan Ă  produire une nouvelle gĂ©omĂ©trie. Lacan critique le mos geometricum et en propose un autre. « Dans « ma » gĂ©omĂ©trie, dit-il, les points ne se dĂ©terminent pas par coupure mais par coincement. Ma gĂ©omĂ©trie part d’une autre façon d’opĂ©rer avec l’espace que nous habitons rĂ©ellement
 si l’inconscient existe ». Vous comprenez pourquoi il dit « rĂ©ellement ». C’est parce que le sujet n’est pas le corps qui se promĂšne dans l’espace..., le sujet ek-siste Ă  notre corps : « j’ai un corps », habeas corpus, tu en as un aussi, enfin je te l’accorde ! Le sujet ek-siste Ă  son corps, il ek-siste aussi au langage, quoique le langage le dĂ©termine, parce que entre le signifiant et le sujet, il n’y a aucune mĂ©diation : un signifiant reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant veut dire qu’entre le signifiant et le sujet, il n’y a strictement rien. C’est donc bien plus de l’espace du langage dont il est question, quand on dit ce que nous habitons rĂ©ellement en tant que sujet.

Cette nouvelle géométrie de Lacan repose sur quelques axiomes fondamentaux plus ou moins explicites :

- une nouvelle dĂ©finition du point. Dans la gĂ©omĂ©trie traditionnelle, un espace peut se dĂ©finir par coupure d’un espace de dimension supĂ©rieure. Si vous coupez une pomme en deux, vous avez une surface ; vous coupez cette demi pomme en deux, vous avez un tranchant ; vous coupez le quart de pomme encore en deux, vous avez une pointe. Ainsi le point est le rĂ©sultat de trois sections successives dans un objet volumineux : la premiĂšre engendre une surface ; la seconde, dans cette surface, engendre une ligne ; la troisiĂšme, sur cette ligne, engendre un point. Donc 3 opĂ©rations successives et ordonnĂ©es.

Dans la gĂ©omĂ©trie lacanienne, le point est le rĂ©sultat immĂ©diat d’un coincement de trois cordes, chacune consistante (i.e. qui ne se laisse pas faire) et supportant une dimension en tout point (si je puis dire) Ă©quivalente aux deux autres. C’est un point trĂšs particulier. Le point « lacanien » n’est pas dans l’espace puisqu’il ex-siste (se tient en dehors) de chacune des dimensions, il est coincĂ© par les dimensions mais il n’est pas dedans, ce n’est pas un morceau d’une dimension, ni la coupure. Il n’est en effet situable ni sur une corde ni comme coupure d’une corde. Vous pouvez couper le sifflet Ă  quelqu’un ! au sens symbolique. Ce n’est pas ça le point du sujet. Par un point lacanien ne passe aucune dimension lacanienne (alors que dans la gĂ©omĂ©trie traditionnelle si un point se dĂ©finit de la dimension 0, par lui passent une infinitĂ© d’espaces de dimensions supĂ©rieures : lignes, surfaces, volumes).

Dans l’espace borromĂ©en (nƓud borromĂ©en) Ă  trois cordes il n’y a donc que quatre points diffĂ©rents. Enfin, dans le nƓud borromĂ©en Ă  trois. MĂȘme si vous le tordez comme ça, vous avez quatre points minimum de tiraillements. Et pas plus que quatre dans le nƓud borromĂ©en Ă  trois.

Fig. 3

- Les trois dimensions de « son » espace (de l’espace lacanien) ne se confondent pas, dit-il, avec les trois dimensions de l’espace dĂ©terminĂ© par les coordonnĂ©es cartĂ©siennes. Les coordonnĂ©es cartĂ©siennes sont « idĂ©ales », en ceci qu’elles sont sans Ă©paisseur, sans consistance, mais les dimensions de Lacan, elles, sont « consistantes », i.e. ni traversables par elles-mĂȘmes, ni par une autre dimension (corde). C’est dire qu’elles ne se distinguent pas par leur orientation, par l’angle respectif qu’elles font entre elles, mais par leur ex-sistence, par le fait que l’une n’est pas l’autre. Elles sont prĂ©sentĂ©es comme des cordes fermĂ©es, des tores pleins – un tore plein, ce n’est pas un tore surface, c’est un tore rempli de matiĂšre, i.e. qui est rĂ©ductible Ă  un cercle, soit Ă  une dimension ; si je sectionne un tore surface, j’obtiens une tranche qui est un cercle ; aussi mince que soit ce tore, j’obtiendrai toujours une tranche en forme de cercle. Un cercle est irrĂ©ductible Ă  un point. Tandis que si c’est un tore volume, un tore plein (B. V. dessine un tore plein au tableau), je peux rĂ©duire son Ă©paisseur, tout en ne dĂ©chirant rien, jusqu’à ce que sa tranche se rĂ©duise Ă  un point. Donc les cordes du nƓud borromĂ©en, ne sont pas des tores surfaces, ce sont des tores pleins. Il y a d’ailleurs ici quelques difficultĂ©s que je soulĂšverai tout Ă  l’heure. Enfin, elles sont rĂ©ductibles topologiquement Ă  des cercles sans Ă©paisseur, ce qui ne veut pas dire qu’elles se laissent traverser pour autant. Il n’y a jamais deux points l’un sur l’autre dans la gĂ©omĂ©trie lacanienne. Les points ex-sistent aussi les uns aux autres, tandis que dans la gĂ©omĂ©trie traditionnelle, rien n’empĂȘche que deux points soient au mĂȘme endroit, se confondent.

- La chaĂźne formĂ©e par ces trois cordes fermĂ©es sur elles-mĂȘmes, constitue un espace qui est lui-mĂȘme plongĂ© ou immergĂ© dans un autre espace. Cet espace, dans Les non-dupes errent, par exemple, n’est pas toujours le mĂȘme :

- Quand Lacan opĂšre une lecture du nƓud mis Ă  plat, c’est-Ă -dire lui confĂšre un statut d’écriture, cet espace d’immersion est un plan, c’est le plan du tableau. L’immersion se distingue du plongement en ceci que dans une immersion on tolĂšre que 2 points soient au mĂȘme endroit ; je suis en contradiction avec ce que je dis de la gĂ©omĂ©trie lacanienne, dans cette gĂ©omĂ©trie lacanienne 2 points ne peuvent pas ĂȘtre au mĂȘme endroit, mais quand mĂȘme Lacan s’en sert, il Ă©crit sur la feuille de papier, et pour marquer qu’il y en a un au-dessus de l’autre, il interrompt le trait. C’est une Ă©criture. Pour figurer qu’une corde passe sous une autre, il existe une convention d’écriture comparable au dessin que l’on fait d’un cube sur une feuille de papier : on interrompt le trait.

INCLUDEPICTURE "http://www.latroika.com/mathoman/pix/cubes-2.jpg" \* MERGEFORMAT

Fig. 4

Peut-on dire alors qu’il est immergĂ© dans le plan ou pas ? N’est-ce pas plutĂŽt une projection sur un plan ?

Les cordes dessinent dans ce plan des champs qui peuvent se resserrer en points lacaniens. Sens, JΊ, JA et a sont les noms de ces points. Ce sont les sites du sujet.

- Quand Lacan exerce sur cette chaĂźne borromĂ©enne certaines manipulations (comme retourner un rond ou vĂ©rifier la tenue du nƓud), cela se passe dans l’espace physique naturel 3D. C’est une immersion dans R3 (l’espace 3D). En effet pour retourner un rond, il faut sortir du plan du tableau. En restant dans le plan du tableau, on peut Ă  la limite faire ça( fig. 3) mais pas retourner un rond.

- On voit donc que selon l’espace d’immersion le nƓud n’a pas les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s. C’est ce qui explique qu’à la leçon 1, Lacan dit qu’il n’y a rien de plus spĂ©culaire qu’un nƓud borromĂ©en : il y a un nƓud borromĂ©en lĂ©vogyre et un nƓud borromĂ©en dextrogyre,

Fig. 5

alors que dans la leçon 3, il dit en somme le contraire : « il suffit de faire ça (basculer un rond sur lui-mĂȘme) Ă  un quelconque d’entre les ronds pour transformer un lĂ©vo en dextro. » Dans le premier cas le nƓud borromĂ©en est immergĂ© dans le plan, il y a deux nƓuds borromĂ©ens diffĂ©rents, qui ne sont pas rĂ©ductibles l’un Ă  l’autre ; dans le second il l’est dans l’espace 3 D, il n’y a plus qu’un seul nƓud borromĂ©en. Et si vous plongiez des nƓuds dans un tore surface, comme faisait Lacan avec les tours de la demande (dans son sĂ©minaire L’Identification) vous obtenez des nƓuds qui peuvent ĂȘtre irrĂ©ductibles l’un Ă  l’autre. Par ex. la double boucle, sur un tore, est irrĂ©ductible Ă  une boucle simple, mais si vous plongez la double boucle dans l’espace 3D (R3), elle est immĂ©diatement rĂ©ductible Ă  une boucle simple.

Dans un espace à 4 D (R4), il n’y a plus de chaünes qui tiennent et tous les nƓuds sont triviaux (= cercles). L’espace lacanien reste inclus dans l’espace ambiant.

- La dĂ©finition d’un nƓud est d’ailleurs celle d’un espace dans un espace : « Un nƓud, c’est une sphĂšre plongĂ©e dans une sphĂšre de dimension supĂ©rieure ; plus rigoureusement, on appelle nƓud l’image K d’une application continue injective, f : Sn◊Sn+q , n et q Ă©tant des entiers. »

DĂšs lors, le coinçage de plusieurs S1 (cercles) ne se produit que dans un espace de dimension n < ou = 3. Dans S4, toutes les chaĂźnes (dont les nƓuds borromĂ©ens de Lacan) se dĂ©sunissent.

4. Autres propriétés de cette géométrie lacanienne:

- Il n’y a plus d’ordinal : Le rĂ©el en tant que trois arrive avant en premier. Un nƓud borromĂ©en ne tient qu’à trois. S’il se dĂ©fait, il apparaĂźt des uns sans deux. C'est-Ă -dire que, pour nouer ensemble les dimensions Symbolique et Imaginaire (qui ne le sont pas entre elles), il en faut une troisiĂšme et comme la condition de ce nouage est qu’il ne soit que supposĂ©, il n’y a de sujet que supposĂ©, il n’y a aucun sujet transparent, il n’y a pas de sujet dans l’évidence, ce qui aujourd’hui peut faire rĂ©flĂ©chir Ă  propos de l’histoire de WikiLeaks. Il n’y a de sujet que supposĂ© est d’ailleurs le drame du psychotique et c’est qu’il est exposĂ©. Nouage supposĂ©, c’est-Ă -dire que cette troisiĂšme dimension ne se noue ni Ă  la premiĂšre ni Ă  la seconde. Alors la seule solution est le nouage borromĂ©en : si l’un quelconque des ronds est coupĂ©, les deux autres sont libres comme des Uns.

Mais cette façon constructiviste de faire le nƓud pose la question de savoir ce que peut soutenir une consistance prise sĂ©parĂ©ment. Est-ce que ça a le moindre sens ?

- Le sujet lui-mĂȘme n’habite Ă  proprement parler aucune dimension lacanienne mais seulement les modes divers de leurs tiraillements qui rĂšglent son existence. « Comment se fait-il qu’on n’est pas parti du fait que le point est un point de tiraillement ? (Leçon 3, p. 34).

- De ce fait le temps du sujet est discontinu : Le temps n’est pas homogĂšne aux trois dimensions. « Vous ne sentez pas que votre temps se passe Ă  ĂȘtre tiraillĂ©s ». « Le temps n’est peut-ĂȘtre rien d’autre qu’une succession des instants de tiraillements. » (id.) Ce qui veut dire que vous ĂȘtes souvent lĂ  dedans (sens), lĂ  dedans (JΊ), lĂ  dedans (JA), et le moins souvent possible identifiĂ© Ă  l’objet petit a.

5. Questions et inquiétudes :

- Comment rĂ©soudre le paradoxe d’une gĂ©omĂ©trie lacanienne qui se donnerait un espace avec une dĂ©finition du point par coinçage, coinçage qui dĂ©pendrait nĂ©anmoins du plongement de ce nouveau type d’espace dans un espace 3D, classique lui, dont la dĂ©finition semble solidaire de celle du point selon le mos geometricum (dimension 0 ou encore point comme coupure d’une ligne ou intersection de deux lignes). L’espace lacanien ne fait pas fi de l’espace ordinaire dans lequel nous nous mouvons. Mais on n’a pas tellement rĂ©flĂ©chi Ă  ce que signifie cette dĂ©pendance de cette gĂ©omĂ©trie du nƓud, Ă  savoir qu’il implique un espace dans lequel il est plongĂ©. Il n’a pas d’existence en soi tout seul.

- Comment chacune des dimensions peut-elle contenir les deux autres plus elle-mĂȘme (parce qu’il y a dĂ©jĂ  une difficultĂ© dans la description que Lacan donne de chaque dimension): l’Imaginaire relevant de la consistance de la corde; le symbolique, du trou qu’elle cerne et le rĂ©el, de l’existence de l’une Ă  l’autre. Ceci Ă©voque une structure en abĂźme, quasi fractale : un espace 3D, contenant les 3 Dit-mansions RSI : R comme rĂ©el, S, symbolique, I, imaginaire, chacune faite des 3 dimensions RSI, R (comme existence), S (trou), I (consistance). Selon le niveau, la nomination change.

- Voici maintenant ma question principale : l’introduction du rĂ©el mĂȘme,  comme Ă©lĂ©ment, dans le nƓud lui-mĂȘme comme rĂ©el, Ă  deux places diffĂ©rentes donc, ne risque-t-il pas de rĂ©duire l’impossible qu’il est supposĂ© incarner ?

Pierre-Yves Gaudard : Ça l’imaginarise.

Bernard Vandermersch : Ça lui donne une part d’imaginaire.

Ne s'agit-il pas d'une opĂ©ration analogue Ă  celle qui consiste Ă  prendre comme argument d’une fonction cette fonction elle-mĂȘme? L'arrivĂ©e, dans les sĂ©minaires suivants, de cordes supplĂ©mentaires pour que ça tienne (ou pour que ça tienne pas trop comme dans la paranoĂŻa. Je fais allusion ici Ă  la remarque de Lacan selon laquelle le nƓud borromĂ©en Ă  3 se rĂ©duirait pour le sujet Ă  un nƓud de trĂšfle soit Ă  une continuitĂ© des trois dimensions dĂšs lors impossibles Ă  distinguer) ne serait-elle pas l’effet de la levĂ©e de l’impossible que produirait l’introduction du rĂ©el dans le nƓud borromĂ©en ?

Y a-t-il lĂ  une vĂ©ritĂ© plus profonde qui m'Ă©chappe et qui serait de toute façon la condition du parlĂȘtre qu'il ne pourrait "intĂ©grer" le rĂ©el sans qu'un supplĂ©ment lui soit nĂ©cessaire Ă  retrouver un nouage, qu’il ne devienne pas fou.

- Je décidais alors de confier mon problÚme à Jean Brini.

Perla Dupuis : Il vient faire un exposĂ© en mars : il rĂ©pondra peut-ĂȘtre Ă  tes questions.

Bernard Vandermersch :

Des échanges qui ont suivi, je retiens ces quelques points :

a. Il ne trouve pas d'exemple d'une fonction qui se prendrait elle-mĂȘme pour argument. Et pour cause, c’est interdit car, pour les logiciens, c’est la source de tous les paradoxes logiques.

Ainsi « le barbier qui rase tous les barbiers qui ne se rasent pas eux-mĂȘmes, se rase-t-il lui-mĂȘme ?

Perla Dupuis : Oui, c’est le paradoxe.

B.V. : Le barbier est à la fois à titre d’argument et à titre de fonction.

Perla Dupuis : Le catalogue des catalogues.

B. V. : Oui, c’est voisin.

Prendre une fonction comme argument d’elle-mĂȘme, c’est la mĂȘme « erreur » que confondre Ă©lĂ©ment et classe. Pour Lacan, tous les paradoxes se rĂ©duisent Ă  la propriĂ©tĂ© du signifiant de ne pas se signifier lui-mĂȘme, et s’il se signifie lui-mĂȘme il est alors diffĂ©rent de lui-mĂȘme.

Il s’en dĂ©duit que pas plus que la classe n’est un Ă©lĂ©ment de cette classe (L’Homme n’est pas un homme), une fonction prise comme argument n’est la mĂȘme que quand elle est fonction.

L’écriture f= f(f) apparaĂźt plutĂŽt comme une Ă©criture abusive car la lettre f n’est pas la mĂȘme quand elle apparaĂźt comme fonction que quand elle apparaĂźt comme argument. Or en math, une lettre doit toujours ĂȘtre identique Ă  elle-mĂȘme. On interdit donc cette Ă©criture. En mathĂ©matiques, quand c’est embĂȘtant, on interdit. Mais Lacan ne s’interdit pas toujours tout ce que les mathĂ©maticiens s’interdisent (Ex : a ≠ a).

b. En revanche le problĂšme que je soulĂšve lui rappelle un passage d’ ... Ou pire, que je retrouve (p. 82-83 de notre Ă©dition) :

« Que j'Ă©crive ce S parenthĂšse du grand A barrĂ©, S(A), le A est barrĂ© (et ce qui est la mĂȘme chose que ce que je viens de formuler que, de l'Autre, on en jouit mentalement), ceci Ă©crit quelque chose sur l'Autre et comme je l'ai avancĂ©, en tant que terme de la relation qui, de s'Ă©vanouir, de ne pas exister, devient le lieu oĂč elle s'Ă©crit - oĂč elle s'Ă©crit, telle que ces quatre formules sont lĂ  Ă©crites, pour transmettre un savoir.

Parce que, [...] le savoir peut-ĂȘtre s'enseigne, mais ce qui se transmet, c'est la formule. C'est justement parce qu'un des termes devient le lieu oĂč la relation s'Ă©crit qu'elle [ne] peut plus ĂȘtre relation puisque le terme change de fonction (qu'il devient le lieu oĂč elle s'Ă©crit), et que la relation n'est que d'ĂȘtre Ă©crite, justement au lieu de ce terme. Un des termes de la relation doit se vider pour lui permettre, Ă  cette relation, de s'Ă©crire. »

C’est ce qui est symbolisĂ© par ce schĂ©ma en pelure d’oignon (Fig. 6) : un signifiant reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant, l’Autre signifiant.

L’Autre, en tant que rĂ©el, est un terme de la relation (de l’Un Ă  l’Autre : S◊A). Mais d’écrire cette relation fait disparaĂźtre l’Autre comme terme de la relation. L’Autre se vide comme terme pour devenir un lieu, le lieu oĂč la relation s’écrit. Ceci me semble dĂ©crire le refoulement originaire.

DĂšs lors le nƓud borromĂ©en serait le lieu oĂč s’écrirait ce temps du refoulement originaire et le dĂ©faut de nouage terme Ă  terme pourrait symboliser le vidage rĂ©pĂ©tĂ© du lieu de la relation.

S◊(S◊(S◊(S◊A))) avec A= (S◊A)

Fig. 6

c. Ce problÚme évoque à Jean Brini les fonctions récursives.

Une fonction rĂ©cursive est du type : y = f(x,y). y est fonction de x mais aussi de lui-mĂȘme. En exemple il me donne cette dĂ©finition : « Le napalm, c'est 50% d'essence et 50% de napalm ». On voit vite que si, pour savoir ce qu’est le napalm, on prend la solution malencontreuse de remplacer napalm par sa dĂ©finition, on n’est pas prĂšs d’y arriver :

Le napalm c’est 50% d’essence et 50% de (50% d’essence et 50% de (50% d’essence et de (50% de napalm))). On peut continuer Ă  remplacer napalm dans la parenthĂšse par sa dĂ©finition et ainsi ad infinitum. NĂ©anmoins c’est calculable. Quand le nombre de rĂ©pĂ©titions tend vers l’infini, on trouve que le napalm, c’est de l’essence. (Rires) Ce qu’on aurait pu trouver tout de suite en prenant une voie plus directe.

Si N = 0,5 E+ 0,5 N

Alors : N- 0,5 N = 0,5E, d'oĂč N=E soit : le napalm, c’est de l’essence.

Mais toutes les fonctions rĂ©cursives n’offrent pas de solution directe.

On peut donc dire que la fonction rĂ©cursive est une procĂ©dure de procĂ©dure de procĂ©dure etc., mais pas une fonction qui se prendrait elle-mĂȘme comme argument. Ce n’est pas une erreur logique, c’est simplement une procĂ©dure de procĂ©dure. Jean propose d’écrire cette bilocalitĂ© du rĂ©el (je n’ose dire ce « bi-lieu») dans le nouage, Ă  la fois dans le nƓud et effet du nƓud, comme une fonction rĂ©cursive, qu’il Ă©crit comme ceci :

R = FnƓud borromĂ©en (R, S, I)

Ă  lire comme : "Le rĂ©el du nouage est donnĂ© par le nouage  (la "fonction" nƓud bo) des trois consistances R, S, I ", c'est-Ă -dire une procĂ©dure permettant d'atteindre au bout d'une infinitĂ© d'Ă©tapes un rĂ©el qui dĂ©pendrait de S et I. S’il en est ainsi, l'introduction des quatriĂšmes ronds (sinthome ou de la nomination) pourrait se substituer Ă  la procĂ©dure infinie destinĂ©e Ă  rencontrer le rĂ©el en passant par une procĂ©dure finie.

DĂšs lors le nƓud borromĂ©en Ă  3 ne serait pas premier, mais l’élimination logiquement secondaire du quatriĂšme rond aprĂšs qu’une butĂ©e ait Ă©tĂ© obtenue.

d. À ce propos, j’ajoute que Lacan nous a habituĂ©s Ă  ce type d’écritures par exemple :

- le calcul de petit a, comme limite aux cogitations du sujet sur son ĂȘtre :

En partant du « je pense donc je suis » (cf. L’Identification , leçon du 10-01-1962) :

En me demandant ce que je suis, ce qui arrive Ă  certains qui viennent en analyse, je pense...

Je pense donc je suis, mais malheureusement ce «  donc je suis » n’est qu’une pensĂ©e, Ă  rĂ©itĂ©rer... je pense... un « je pense je suis », qu’est-ce que je pense ? un « je pense je suis » ; qu’est-ce qu’il signifie etc.

Je suis ⇓ Je pense

-------------------------

Je suis ⇓ Je pense

-------------------------

Je suis ⇓ Je pense etc.

Fig. 7

Lacan associe cela Ă  un calcul, il s’autorise Ă  considĂ©rer cela comme des barres de division.

Et en donnant la valeur 1 au je pense – il y a une limite Ă  cette suite – on trouve le nombre d’or. Ce qu’il a assimilĂ© Ă  l’objet petit a, enfin assimilĂ© je ne sais pas si c’est le bon mot, en tout cas il a donnĂ© cette indication de l’objet petit a comme incommensurable Ă  l’Un. Il y a une limite, mais une limite qui ne s’obtient qu’à l’infini du dĂ©veloppement de la suite [de la fig. 7], ce pourquoi les analyses sont longues.

- Ou encore la dĂ©finition du signifiant comme « ce qui reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant ». Elle apparaĂźt comme rĂ©cursive. Elle le serait si elle s’énonçait : un signifiant reprĂ©sente un sujet pour un signifiant, si l’autre signifiant donc Ă©tait de mĂȘme ordre que le premier signifiant. Mais Lacan a Ă©tĂ© amenĂ© Ă  bien distinguer le premier signifiant et l’Autre. L’Autre se dĂ©finit simplement que d’ĂȘtre autre par rapport au premier, et qu’en aucun cas on ne peut dire : « un signifiant est ce qui reprĂ©sente un sujet pour un autre qui reprĂ©sente un sujet pour un autre qui reprĂ©sente un sujet pour un autre qui etc. ». Ça n’est pas possible, parce que cet autre signifiant est radicalement Autre et ne reprĂ©sente pas le sujet. À la limite, au premier temps il l’est, ce qui arrĂȘterait l’opĂ©ration si elle rĂ©ussissait. Dans les 4 concepts c’est le VorstellungsreprĂ€sentanz. Dans 
ou pire, c’est le lieu qui se vide pour inscrire la relation de l’Un Ă  l’Autre.

- Ces remarques ne doivent pas faire oublier le caractĂšre spĂ©cifique du nƓud borromĂ©en : il n’est pas n’importe quel nouage mais un nouage qui se disperse si l’un quelconque des ronds est rompu. Cette condition est pour l’ordinaire mĂ©connue du sujet qui habite le sens – cas gĂ©nĂ©ral mais pas tout le temps – soit le champ balisĂ© entre les ronds S et I, sans s’apercevoir que ces dimensions – S et I – seraient totalement indĂ©pendantes l’une de l’autre si elles n’étaient coincĂ©es par une troisiĂšme supposĂ©e, ce que nous appelons le rĂ©el.

Dans la leçon 3, Lacan nous dit que la libertĂ© ne se conçoit pas sans la folie et que dans les bons cas, si un rond cĂšde, vous devez devenir fou. Si, dans ce cas, vous ne devenez pas fou, c’est que vous ĂȘtes nĂ©vrosĂ©s. C’est-Ă -dire qu’il y a un nouage diffĂ©rent.

Perla D. : D’oĂč un nƓud olympique.

BV: Oui, mais tu sais qu’il va le laisser tomber dans les sĂ©minaires suivants. Mais allons progressivement, soyons propĂ©deutiques et pour l’instant disons que la nĂ©vrose, c’est le nƓud olympique. Enfin, ce n’est pas parce qu’il a dit autre chose aprĂšs que c’est caduc, c’est simplement une autre voie pour essayer d’attraper la nĂ©vrose, donc un surnouage. Le nĂ©vrosĂ© serait un surnouĂ©.

Si, dans la cure, on ne peut faire surgir Ă  volontĂ© ce rĂ©el divisĂ© entre rond et nƓud, du moins l’interprĂ©tation, si elle tombe juste, peut faire entrevoir dans l’entre-deux mots l’objet a qui, lui, Ă  la diffĂ©rence du sens, prĂ©sente de façon irrĂ©futable son bord rĂ©el.

Fin de l’écrit de Bernard Vandermersch, auquel j’ai ajoutĂ© en bleu ce qui a Ă©tĂ© dit pendant la confĂ©rence.

Transcription de la discussion : Monique de Lagontrie

Un surnouage. Le névrosé serait un surnoué.

Thierry Florentin : Mais c'est fondamental, parce que si à la fin de l'analyse, au moment de la chute de l'objet a, [il y a] effectivement un dénouage et un re-nouage, eh bien c'est un pari que tu fais sur la névrose. C'est-à-dire que, soit effectivement le patient est psychotique et là tu as pris de grands risques parce que le re-nouage ne se fait pas exactement comme tu l'as dit, soit le patient effectivement est névrosé, et là tu peux miser sur le renouage.

Bernard Vandermersch : Oui, je te ferai remarquer qu'en gĂ©nĂ©ral – je suis tout Ă  fait d’accord avec ta remarque – lorsque le patient Ă©tait psychotique, il a trĂšs vite signifiĂ© que ça se dĂ©nouait, ou que ça se mettait en trĂšfle, en tout cas avec la paranoĂŻa, j'ai des exemples..., c'est trĂšs rapide... Allonger un prĂ©-paranoĂŻaque sur un divan, ça le fait dĂ©lirer.

Thierry Florentin : Tu as raison. Mais je n'avais jamais entendu avant que tu ne le dises comme ça cette histoire du nƓud olympique parce qu'effectivement ça semble tout Ă  fait isolĂ©, extrait du contexte...

Bernard Vandermersch : je crois que le quatriĂšme rond pourrait rendre compte un peu de la mĂȘme façon, oui... Non, ça donne une autre dit-mansion, mais Ă  ce moment-lĂ , si je te suis, le nĂ©vrosĂ©, si on levait le sinthome, serait dans la situation de voir sa nodalitĂ© disparaĂźtre puisque les trois autres deviendraient libres aussi. Mais on n'a pas vu d'exemple de nĂ©vrosĂ© qui ait lĂąchĂ© un sinthome Ă  la fin de la cure !

Perla Dupuis : Non, il l’aime trop !

Bernard Vandermersch : Je ne sais pas s’il l'aime trop. C'est un fait, je ne sais pas pourquoi, on parle lĂ  de la clinique, de l'expĂ©rience, on voit bien des gens qui changent, grĂące Ă  Dieu ! Enfin grĂące au ciel ! GrĂące au quatriĂšme rond (rires) mais..., dire que quelqu'un Ă  la fin de l'analyse n'a plus son sinthome, bon !

Thierry Florentin : Mais ça rend compte des manifestations cliniques qui peuvent apparaßtre à la fin de l'analyse [oui], question de la liberté qui ne va pas sans la folie.

Bernard Vandermersch : C'est sĂ»r qu’il y a un moment, pour ceux qui vont jusque-lĂ ... il y a un moment de... Si dans la cure en tout cas, et je termine lĂ -dessus, on ne peut pas faire surgir Ă  volontĂ© un rĂ©el qui apparaĂźt dĂ©jĂ  lui-mĂȘme comme divisĂ© entre un rond et le nouage, c'est-Ă -dire un rĂ©el qui est dĂ©jĂ  "bi-lieu", quand mĂȘme, une interprĂ©tation, si elle tombe juste, peut faire entrevoir dans l'entre deux mots, l'objet petit a, qui lui, Ă  la diffĂ©rence du sens, prĂ©sente de façon irrĂ©futable son bord rĂ©el. Je veux dire par lĂ  que c'est l'objet a en tant qu’il rĂ©sulte du coincement des trois registres, est pris dans... - alors lĂ  je vais prendre le nƓud comme dĂ©limitant des champs par des cordes, ce qui n'est pas vraiment Ă©lucidĂ© - 
 l'objet petit a est Ă  l'intĂ©rieur du RĂ©el, tandis que le sens se situe Ă  l'extĂ©rieur du champ du rĂ©el. On peut parfaitement mĂ©connaĂźtre ce coincement. Et au niveau de l'objet petit a, d'ailleurs c'est le moment de l'affect, de l'angoisse dans la cure, lĂ  on sait qu'il y a quelque chose qui se prĂ©sente par son bord rĂ©el. VoilĂ .

Perla Dupuis : Merci beaucoup Bernard. C’est court !

Bernard Vandermersch : C'est court ? C'est trop court ? Alors je peux rallonger un petit peu.

Il y a une remarque de Valentin Nusinovici, que j'ai volĂ©e sur Internet, – enfin je ne l'ai pas vraiment volĂ©e, j'Ă©tais parmi les destinataires, mais j'ai oubliĂ© de lui demander si j'avais le droit d'en parler – mais comme on est entre nous, il n'y a pas de droits d'auteur.

C'est une remarque aux collÚgues antillais, qui pensaient que eux n'étaient pas dans le dextrogyre ou le lévogyre, ou l'inverse... Alors Valentin fait remarquer que si on prend le sens I, R, S - S, I, R - R, S, I, et non pas R, I, S etc., c'est qu'en fait il n'est pas possible de symboliser le Réel, contrairement à ce qu'on dit tous les jours, puisque le Réel par définition, c'est ce qui résiste à la symbolisation. Il y a d'ailleurs à ce niveau-là un déplacement dans la notion du réel chez Lacan. Le Réel ce n'est pas ce qui est à symboliser, c'est ce qui résiste à la symbolisation. Tout au moins c'est le versant qu'il va privilégier, c'est ce qui se démontre à la limite comme impossible. Il va nous dire : prenez modÚle en mathématiques ! Voilà un petit point, par exemple. Est-ce que ?

Perla Dupuis : Alors merci Bernard Vandermersch. Pierre-Yves ?

Pierre-Yves Gaudard : J'ai une question par rapport à ce que tu as dit tout à l'heure. Tu dis : si le rond quatriÚme se défait, les trois autres se retrouvent libres.

Bernard Vandermersch : Oui ! Dans le nƓud borromĂ©en Ă  quatre. Sinon il n'est pas borromĂ©en. C'est la dĂ©finition mĂȘme du nƓud borromĂ©en. Est borromĂ©en, un nƓud qui est fait, Ă  70 ou Ă  "n" dimensions, telles que si vous en coupez une, les n - 1 autres sont libres. Sinon, vous avez bien le droit de nommer borromĂ©en ce que vous voulez mais... il y a dĂ©jĂ  assez de confusion dans les choses pour que [l’on s’efforce de respecter la terminologie reconnue]... Alors aprĂšs, on peut gĂ©nĂ©raliser cette propriĂ©tĂ©. Une chaĂźne borromĂ©enne gĂ©nĂ©ralisĂ©e, c'est un chaĂźne telle que si on coupe un nombre dĂ©fini (2, 3, n) de nƓuds, tous les autres sont libres. Les autres ne deviennent libres que si on en a coupĂ© 2, 3, n... Ça fait encore partie de la propriĂ©tĂ© borromĂ©enne, d'une façon gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Mais Lacan ne se prĂ©occupe pas de ça. Sauf, tout Ă  fait Ă  la fin de son enseignement – et alors lĂ  il est noyĂ© dans les nƓuds –il y a trĂšs peu de textes, c'est vraiment les derniers sĂ©minaires.

Olivier : J'Ă©tais un peu surpris que vous disiez qu'un nƓud borromĂ©en ne dĂ©finirait que quatre points, parce qu'ils ne sont quand mĂȘme pas tous les quatre de la mĂȘme nature ?

Bernard Vandermersch : Si, ils sont tous les quatre de la mĂȘme nature au sens oĂč ils sont tous les quatre des coincements. Vous pouvez coincer ces trois nƓuds comme ça, ici. Par exemple, celui-ci, vous l'allongez, vous pouvez tirer sur le symbolique, presque Ă  l'infini, et en mĂȘme temps vous abaissez I et R, et vous provoquez un coincement de cette zone-lĂ .

Olivier : oui, mais si c'est les 3 dimensions qui tirent à la fois, ça définit 1 point !

B. V. : Mais il y a 4 points. C'est-Ă -dire que les points ne sont pas sur les dimensions. J'ai insistĂ© lĂ -dessus. Le point est hors toute dimension. Il n'est pas dans l'espace lacanien – le point lacanien. C'est un point qui n'est pas dans son espace. Si l'espace est dĂ©fini par les ronds, les points sont en dehors des ronds. Voyez, dans les coordonnĂ©es cartĂ©siennes, un point peut toujours ĂȘtre situĂ© sur une abscisse ou une ordonnĂ©e... (B. V. dessine au tableau et renonce.) Bref ! L'important c'est que : un point dans la gĂ©omĂ©trie, est dans l'espace. Il n'y a pas besoin de finasser, il est dans l'espace, il est repĂ©rable par des coordonnĂ©es. Il est Ă  30 cm au-dessus du sol, Ă  1 m du tableau et Ă  3 m de la porte..., il suffit de deux ou trois coordonnĂ©es pour localiser un point de l'espace.

LĂ , ces points sont hors de l'espace. Les 3 dits-mansions, dit Lacan, c'est R. S et I. Peut-ĂȘtre que vous allez me dire que je joue un peu sur les mots parce que ce point-lĂ , le "a" par exemple, bien au contraire, il est dans les trois dimensions, puisqu'il est dans le rond du R, dans le rond du I, dans le rond du S. À quoi je rĂ©ponds : il n'est pas dans le rond, il est dans le champ circonscrit par le rond, le rond S par exemple, quand le "S" est inscrit dans le plan du tableau.

Perla Dupuis : C'est ça, parce que je vois que tu as fait ça (il s'agit d’un objet en papier apportĂ© par Bernard Vandermersch) dans l'espace, donc il y a une raison.

Bernard Vandermersch : Ça, c'est ce que dessine Marc Darmon dans son livre : « Essais sur la topologie lacanienne ». Melman lui a demandĂ© un jour : le petit a lĂ , est-ce qu'il y a quelque chose de commun avec le petit a qui se dĂ©coupe du cross cap ? À savoir que c'est un disque. Eh bien, si vous construisez une surface qui s'appuie sur les bords. On prend chacune des consistances comme si c'Ă©tait le bord d'une surface. Vous avez donc : R, I, S. Cette surface (l’objet prĂ©sentĂ©), c'est la surface qui s'appuie sur les ronds, comme si les ronds Ă©taient une coupure. Eh bien, cette surface, c’est un disque, un disque un peu compliquĂ©. En fait c'est un disque fait de trois disques reliĂ©s par des ponts tordus, par des lames tordues, et vous voyez que les bords de ce disque forment un nƓud borromĂ©en.

M de Lagontrie : Je ne vois pas du tout.

B. V. : Vous ne le voyez pas ! (B. V. montre sur le dessin du nƓud borromĂ©en sur son objet comparĂ© au nƓud du tableau) vous avez le rouge lĂ  qui vient comme ça, le bleu qui vient comme ça et il respecte les dessus dessous, grĂące Ă  la torsion des lamelles entre chaque plan. Au total, vous avez un plan petit a, un plan des jouissances et un plan R, S et I, mais tout est en continuitĂ©, c'est une seule surface, et c'est une surface Ă  deux faces : si vous coloriez de proche en proche en arrĂȘtant quand vous rencontrez un bord, vous ne colorerez pas toute cette surface. Vous ne pourrez colorier que la moitiĂ©. Sur ces bords il reste la possibilitĂ© d'accrocher une autre surface. Cette surface complĂ©mentaire va fermer la premiĂšre pour faire une surface fermĂ©e, sans bord cette fois. La complĂ©mentaire peut ĂȘtre soit la symĂ©trique et Ă  ce moment-lĂ  le nƓud borromĂ©en c'est ce qui coupe une surface fermĂ©e faite de 3 sphĂšres l'une sur l'autre, celle du milieu Ă©tant reliĂ©e aux deux autres par trois ponts.

Mais la complĂ©mentaire peut ĂȘtre une surface möbienne. Dans ce cas, on retrouve la mĂȘme structure que le cross cap (lui aussi l’association d’un disque et d’une bande de Möbius). Il doit donc y avoir quelque chose dans notre espace qui contraint cela. MĂȘme quand on prend les choses d'une façon complĂštement diffĂ©rente Ă  partir des nƓuds, qui semblent vraiment ne plus rien avoir affaire avec le cross cap, eh bien on retrouve nĂ©anmoins des propriĂ©tĂ©s, en tout cas la propriĂ©tĂ© qu'on peut fabriquer une surface fermĂ©e qui est dĂ©coupĂ©e par le nƓud borromĂ©en. Ce n'est pas du tout la seule surface que l'on puisse faire, on peut faire des tas de surfaces dĂ©coupĂ©es par le nƓud borromĂ©en.

Thierry Florentin : Deux choses. D'abord Ă  partir de la rĂ©flexion d'Olivier. Le nƓud, quand on en fait la mise Ă  plat ou quand on l'Ă©crit Ă  partir de la tresse, c'est d'abord 6 – ou multiples de 6 – qui vient plutĂŽt que 4. Alors c'est vrai que quand tu introduis 4 comme ça, on a un peu de mal.

Bernard Vandermersch : Qui en voit 6 ?

Perla : Non, mais c'est Lacan.

Thierry Florentin : Dans la tresse, tu en vois 6, si tu mets Ă  plat le nƓud borromĂ©en, tu vois 6 points de croisement...

Bernard Vandermersch : Non, il n'y en a que quatre, mais ce n'est pas des points de croisement, c'est des points de coincement. Attention ! Le point lacanien, ce n'est pas un point de croisement, c'est un point de coincement. VoilĂ , ça me permet de dire qu'il en faut trois pour que ça coince. Ça ne coince pas lĂ  (retour au tableau), lĂ , ça coince... [Perla D. : si on tire dessus Ă©videmment] si on tire dessus bien sĂ»r. Et ça veut dire que vous ĂȘtes coincĂ© entre [plusieurs choix de coincements] : le sens, la jouissance de l'Autre, la jouissance phallique ou la position d'ĂȘtre Ă©jectĂ© comme objet petit a. Quand vous ĂȘtes lĂ , vous passez par la fenĂȘtre ! Ou alors on joue de cela, mais on peut se faire comme ça... [P. D.: Ă©jecter]

Thierry Florentin : Et la deuxiĂšme chose, c'est... je reviens sur le nƓud olympique, car c'est vrai que Lacan ne l'a pas tellement dĂ©veloppĂ© finalement aprĂšs en avoir parlĂ©. Moi j'appelle ça le nƓud de l'increvable, plus que le nƓud du nĂ©vrosĂ©, Lacan ne dit pas le nƓud de l'increvable, il dit ça c'Ă©taient des increvables ! Qu'est-ce qu'on pourrait en dire de plus ? Parce que en fait c'est un nƓud que tu peux obtenir Ă  partir d'une bande de Moebius Ă  double torsion [B. V. : Lequel ?] le nƓud olympique : quand tu fais deux coupures latĂ©rales, tu obtiens un nouage olympique.

Perla Dupuis : Tu es sûr de ça ? au tiers, aux deux tiers ?

Bernard Vandermersch : Quand tu fais une coupure, dans une bande de Moebius Ă  3 demi-torsions, tu as un enchaĂźnement de deux ronds de toute façon. [Perla D. : ben ça dĂ©pend, la coupure, oĂč tu la mets] C'est pareil qu’il y ait une ou trois demi-torsions, on va le faire tout de suite.

Papier, ciseaux, scotch....

... Peu importe, l’idĂ©e c’est quoi ? Il y a une chose qui me fait difficultĂ© pour le nƓud olympique, c’est que dĂ©jĂ  le nƓud Ă  3, avec sa supposition de nouage, pour moi c’est ce qui est important, c’est que le nƓud borromĂ©en est un nouage qu’on ne peut dĂ©montrer, il ne peut ĂȘtre que supposĂ© puisque aucun rond n’est pris dans l’autre, aucun. C’est donc un nouage qui n’est que supposĂ©. On se rend compte que c’est nouĂ© seulement quand il y en a un qui pĂšte ! Alors, si dĂ©jĂ  avec le nƓud Ă  3, Lacan pense que le gars qui ne fonctionnerait qu'avec ça n'aurait pas moyen de distinguer ce qui est le RĂ©el, ce qui est le Symbolique, et ce qui est l'Imaginaire, puisqu'ils sont strictement tous les trois Ă©quivalents et qu'il faut donc soit une nomination – ça c'est la fin de R.S.I. – , soit un Sinthome, – c’est dans le sĂ©minaire suivant –, ça montre bien qu'il y a pour Lacan une difficultĂ© lĂ  ! Et donc si dĂ©jĂ  pour le noeud Ă  3, sans surnouage, avec un nouage basique, minimum, il y aurait dĂ©jĂ  paranoĂŻa, je vois mal comment un surnouage pourrait ĂȘtre la reprĂ©sentation du nĂ©vrosĂ©. À mon avis il y a lĂ  deux positions incompatibles. Maintenant, c'est quand mĂȘme assez amusant, enfin quand tu rappelles ce que Lacan dit, que si vous tenez encore quand il y en a un qui pĂšte, c'est que vous ĂȘtes nĂ©vrosĂ© ou que vous n'ĂȘtes pas fou. Si ça tient, vous ĂȘtes nĂ©vrosĂ©, je crois que ça annonce que par la suite il y aura un quatriĂšme rond, enfin quelque chose...

Pierre-Yves Gaudard : Est-ce que tu dirais, pour le nouage à 3, que c'est toujours un nƓud de trùfle ?

Bernard Vandermersch : Je n'en sais rien, c'est lui qui dit ça, mais moi je m'autorise dĂ©jĂ  Ă  faire des remarques, peu de gens le font dans l'ensemble. La plupart du temps on dit : Lacan a dit, c'est le sinthome, c'est Joyce, vous avez vu la psychose, c'est Joyce, vous avez vu le quatriĂšme rond, c'est Joyce (rires). D'accord. Non, c'est vrai, c'est Joyce. Mais le problĂšme, c'est que, Ă  l’inverse, si vous avez la position du non-dupe, alors vous pouvez critiquer tous les passages. Et du coup, le sĂ©minaire, vous l'avez complĂštement Ă©miettĂ©, il n'en reste plus rien, mais vous avez perdu votre temps en mĂȘme temps, parce qu'il y avait des choses Ă  apprendre dedans ! Alors entre la position du dupe-dupe et du non-dupe, il y a peut-ĂȘtre une position du dupe Ă©clairĂ©, je ne sais pas si on peut dire ça (rires) !

(La fabrication de la bande à trois demi-torsions avance. Il faut couper sur le bord et pas au milieu !)

Nicole Mercier : La question est naïve : est-ce qu'il y a nécessairement un quatriÚme rond ?

Perla Dupuis : Bien, Ă  condition de s'en servir, on peut s'en passer.

Bernard Vandermersch : Attends, attends ! Quelle est la question ? Est-ce qu'il y a nécessairement....

— ... un quatriùme rond ?

— c'est une question de fond, parce que pour moi le nƓud borromĂ©en, il y a 3 pĂšres : rĂ©el, imaginaire, symbolique. Est-ce que nĂ©cessairement pour une structure, qui fonctionne comme un bon nĂ©vrosĂ©, il y a nĂ©cessairement un quatriĂšme rond ?

—Tu parles du Nom-du-Pùre ou pas ?

— Bien justement je ne sais pas.

Bernard Vandermersch : Tu demandes la rĂ©ponse de Lacan, de qui ? En ce qui me concerne, j'aurais tendance Ă  penser comme Lacan que... Qu'est-ce que j'essaie d'expliquer ? C'est que l'introduction du RĂ©el dans la structure se fait forcĂ©ment en deux points diffĂ©rents, avec deux significations diffĂ©rentes et – mon exposĂ© c'est ça – qu'est-ce que ça vient faire, ce fait qu'on mette le RĂ©el Ă  deux places dans le nƓud ? Le RĂ©el normalement c'est l'impossible. Normalement il n’y a pas d'Ă©quivoque. Le RĂ©el, c'est l'identique Ă  soi. Mais, de l'introduire dans le nƓud, bizarrement, ça l'introduit Ă  deux places diffĂ©rentes. Dans la fonction que m’a soufflĂ©e Jean Brini :

R = FnƓud borromĂ©en (R, S, I,)

R se trouve Ă  deux endroits diffĂ©rents avec, non pas deux significations diffĂ©rentes, parce que c'est bien le mĂȘme RĂ©el, mais R Ă©tant fonction de lui-mĂȘme, ça introduit cette suite infinie, c'est-Ă -dire que le RĂ©el, vous ne l'attrapez pas. [P. D. : c'est le rĂ©el du noeud] le rĂ©el du noeud..., non mais, le noeud borromĂ©en serait une façon de dire ce qu'est le RĂ©el, c'est un peu ce que dit Lacan : je produis le nƓud borromĂ©en pour vous dire ce qu'est le RĂ©el. Le RĂ©el c'est le nouage du RĂ©el, du Symbolique et de l'Imaginaire. À partir de lĂ , vous avez une fonction rĂ©cursive en quelque sorte en mathĂ©matiques, c'est-Ă -dire dont la solution est Ă  l'infini. C'est bien une limite, il y a une limite thĂ©orique, comme la recherche de l'objet petit a par... : je suis, je pense... je suis, je pense..., il y a une limite Ă  l'infini. Aussi loin que vous alliez, vous tombez sur cette limite-lĂ . NĂ©anmoins, il y a une autre façon de coincer les choses, c'est de nommer les consistances ou de faire un sinthome : c'est-Ă -dire d'attraper un 4Ăšme qui aux dĂ©pens du Symbolique vient... Enfin bon ! Ce que je dis, c'est quoi ? Pourquoi Lacan n'en reste-il pas Ă  3 puisque ça a l'air d'aller si bien ? C'est qu'il doit y avoir quelque chose dans l'Ɠuf qui ne colle pas...

Nicolas Dissez : Ce que tu dis lĂ  sur la fonction rĂ©cursive, que le coincement du nƓud c'est une propriĂ©tĂ© rĂ©elle du noeud [B. V. : oui], donc le coincement des trois registres – du rĂ©el, du symbolique et de l'imaginaire –, c'est lui-mĂȘme du registre du RĂ©el. J'ai Ă©tĂ© surpris que tu partes de ce point-lĂ . Ça amĂšnerait plutĂŽt Ă  dire que le point dĂ©fini par l'espace lacanien – le point issu du coincement – il est du registre du RĂ©el !

[Bernard Vandermersch a fini son dĂ©coupage et vient faire constater qu’il n’y a pas de nƓud olympique :

— objection : c'est-à-dire que si tu en ... ??... les deux autres tombent (rires) il y en a trois

— y en a trois

— il y en a que deux

— inaudible il y en a forcĂ©ment que deux... ça n’a rien Ă  voir avec le nƓud olympique.]

Nicolas Dissez : J'ai l'impression qu'il y a deux logiques antinomiques. Quand tu dis que le point lacanien, en tant qu'il rĂ©sulte du coincement des trois registres, Ă©chappe Ă  chacun des trois registres, ça paraĂźt antinomique avec ce que tu disais Ă©galement, que le coincement des trois registres, le fait que les trois registres soient coincĂ©s, c'est une propriĂ©tĂ© rĂ©elle du nƓud. Autrement dit, moi, le point lacanien, en tant qu'il rĂ©sulte du coincement et pas du croisement, ce point-lĂ  aussi il est du registre du RĂ©el. [B. V. : Oui, le point de coincement ?] Oui, il appartient au registre du RĂ©el, mĂȘme si lĂ  il a l'air d'y Ă©chapper, dans la reprĂ©sentation, mais c'est une propriĂ©tĂ© rĂ©elle du nƓud qu'il est coincĂ©.

Bernard Vandermersch : C'est une propriĂ©tĂ© rĂ©elle du nƓud qu'il y est coincĂ©, mais une propriĂ©tĂ© rĂ©elle n'a pas forcĂ©ment des effets rĂ©els, l'objet petit a n'est pas seulement rĂ©el.

Nicolas Dissez : C'est comme ça que le dĂ©finit Lacan quand mĂȘme. Le petit a est du registre du RĂ©el.

Bernard Vandermersch : Oui, mais il dit aussi ailleurs qu'il est aussi totalement imaginaire ou que c'est le fait de ce qui choit du Symbolique. Il choit du Symbolique, mais il choit aussi du Réel.

Nicolas Dissez : Il choit sur ce mode-là de la récurrence, enfin..., à chaque fois qu'on l'attrape il échappe. Enfin, qu'on croit l'attraper !

Bernard Vandermersch : Je crois que ce que tu me dis qui est d’importance, c'est que si j'exprime les choses sous la forme R = fonction de RSI, il y a lĂ  quelque chose qui est Ă  distance, qui ne convient pas avec ce que j'aurais dit, que le point de coincement n'est pas, est hors de la consistance. Sauf qu'Ă  la limite, Ă  la limite..., je veux dire : quelle est la limite de la gĂ©omĂ©trie lacanienne ? C'est que les trois fusionnent. C'est-Ă -dire que dans le point de coincement, la butĂ©e c'est qu'il coince, mais la butĂ©e c'est la limite, et la limite c'est le RĂ©el. C'est-Ă -dire qu'Ă  ce niveau-lĂ  ils se rejoindraient, c'est-Ă -dire que ce point serait Ă  la fois RĂ©el, Symbolique et Imaginaire. Il participerait des trois consistances. Ce qui m'ennuie c'est que ... Mais vas-y !

Nicolas Dissez : J'entends mieux ce que tu dis Ă  ce moment-lĂ . C'est-Ă -dire c'est logiquement Ă  partir de cette butĂ©e-lĂ  qu’il est amenĂ© Ă  introduire un nƓud Ă  quatre. C'est son cheminement.

Bernard Vandermersch : Moi, je pense qu’introduire le RĂ©el dans une prĂ©sentation du RĂ©el comme le nƓud Ă  trois a un effet de forçage qui se traduit par des effets tels qu’il sera amenĂ© par la suite Ă  introduire un quatriĂšme, bon, incidemment.

Lacan nous dit dans Kant avec Sade par exemple, qu’ « une structure quadripartite est depuis l'inconscient toujours exigible pour dĂ©finir une fonction du sujet - c'est-Ă -dire qu'il faut toujours 4 points – ce Ă  quoi satisfont nos schĂ©mas didactiques », dit-il en Ă©voquant le schĂ©ma L, etc.

Pourquoi ? Dans le sĂ©minaire I, il dit : « Ce n’est sans doute pas pour rien qu’elles sont trois [ces dimensions], il doit y avoir lĂ  une loi minimale que la gĂ©omĂ©trie ne fait ici qu’incarner ». Quatre c'est le nombre maximum de points que l'on peut mettre Ă©quidistants dans notre espace Ă  trois dimensions. Au-delĂ  de quatre, il y a forcĂ©ment des points qui ne sont plus Ă©quidistants l'un de l'autre. Le tĂ©traĂšdre est la figure qui relie quatre points Ă©quidistants. Les 6 sommets d’un cube ne sont plus des points Ă©quidistants puisque les points en diagonale sont Ă  la distance √2/2 par rapport Ă  ceux qui sont aux extrĂ©mitĂ©s d’une arĂȘte de longueur = 1. Il y a donc lĂ  aussi une contrainte liĂ©e Ă  l'espace. C'est pourquoi l'espace lacanien n'est quand mĂȘme pas indĂ©pendant de l'espace dans lequel il est plongĂ©. Ça c'est aussi une chose que je voulais vous dire.

D'ailleurs, dans le cross-cap Lacan joue beaucoup de cet effet d’immersion du plan projectif dans l'espace Ă  trois dimensions, parce que le cross cap, il n’est cross cap que parce qu'il est immergĂ© dans l'espace ; si vous le prenez intrinsĂšquement, en tant que surface, il ne se croise pas. C'est simplement quand vous voulez le mettre dans notre espace Ă  trois dimensions. Si vous le mettiez dans un espace Ă  quatre dimensions, il ne se croise plus. En ce qui concerne les nƓuds borromĂ©ens, si vous disposez d'une dimension supplĂ©mentaire, il n'y a plus de chaĂźne, il n'y a plus que trois ronds sĂ©parĂ©s, c'est tout. Autrement dit un nƓud c'est toujours un espace dans un autre espace. Ça a peut-ĂȘtre Ă  voir avec des choses qui peuvent vous faire penser. Le cabinet de l'analyste est lui aussi un espace dans un autre espace.

Olivier : À partir de quel moment, le statut de l'Ă©criture par rapport Ă  cette rĂ©flexion et la maniĂšre dont Lacan avance en collant Ă  cette structure du nƓud, d'aprĂšs ce que j'entends de Sylvie, l'Ă©criture est seconde par rapport Ă  ce qui le tend, Ă  ce qui le tiraille. Il me semble que ça peut peut-ĂȘtre aussi expliquer que, Ă  partir du moment oĂč on Ă©crit, on se trouve comme ça Ă  Ă©crire une espĂšce de suite infinie, convergente, alors que lui, j'ai l'impression qu'il essaye quand mĂȘme de faire entendre un peu Ă  la limite de son dire, ce qui prĂ©cĂšde l'Ă©criture.

Bernard Vandermersch : L'écriture n'est pas premiÚre, dit-il. L'écriture est l'effet de la parole. C'est la mise en acte de la parole qui dépose de l'écriture.

Maintenant ce sur quoi j'ai insistĂ©, peut-ĂȘtre pas assez, c'est le fait que Lacan joue de deux immersions diffĂ©rentes. L'une, dans le plan, avec des effets d'Ă©criture, le nƓud borromĂ©en est une Ă©criture, mais il s'en sert aussi dans l'espace Ă  trois dimensions, mais beaucoup moins. NĂ©anmoins, ne serait-ce que dans sa remarque de la leçon III, il suffit de faire ça (B. V. retourne un nƓud borromĂ©en avec trois cordes), dans quelques sĂ©minaires ultĂ©rieurs aussi, il va [se servir de l’immersion dans R3...

À mon avis, il y a une sorte de bi-localitĂ© aussi puisqu'il se sert du nƓud dans l'espace comme Ă©criture, dans l'espace Ă  deux dimensions, et aussi du nƓud dans l'espace Ă  trois dimensions. Ça n'a pas les mĂȘmes effets. Alors l'Ă©criture, et je crois que c'est surtout lĂ -dessus, par exemple dans La TroisiĂšme, ce qu'il appelle La TroisiĂšme, c'est essentiellement un travail sur les champs dĂ©limitĂ©s par les ronds. C'est vraiment dans l'Ă©criture des ronds, dans une immersion sur le plan, ce qui est marquĂ© lĂ .

Mais je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi l'enjeu de votre question, notamment à propos du temps.

Parce que Lacan, ici, le temps, il le propose comme une discontinuité liée aux instants de tiraillements. C'est-à-dire qu'on n'est pas toujours tiraillé, mais de temps en temps ça coince, on bute sur un sens, ou bien on bute dans la jouissance. Mais voilà ! Que le temps soit discontinu c'est quelque chose qui tracasse beaucoup, non seulement les analystes mais aussi les physiciens. Puisqu'en dessous d'une certaine quantité de temps, le temps n'a plus de sens. Et il y a des gens qui proposent que le temps par exemple soit une modification topologique de l'espace.

Nicolas Dissez : Juste une question sur cette convention Ă©trange, mais qui est au cƓur du nƓud, qui est le dessus dessous, qui est entre... entre les deux, enfin la deuxiĂšme et la troisiĂšme dimension, parce que c'est vrai que Lacan nous incite Ă  travailler sur les reprĂ©sentations du nƓud, mais aussi sur les ronds de ficelle, c'est-Ă -dire Ă  circuler entre les deux possibilitĂ©s, alors ce qu'il y a entre les deux : c'est le dessus dessous. Tu appelles ça une convention. C'est juste, mais ça ne dit pas dans quel registre elle est cette convention du dessus dessous. C'est ma question, et peut-ĂȘtre juste pour l'introduire, quand on est pris dans des articulations, des registres : quand on fait comme tu l'as fait au tableau le pĂ©rimĂštre d'un cube et qu'on le fait sans dessus dessous, qu’on trace et qu’on les fait se croiser, on a une possibilitĂ© – visuelle – c'est de visualiser dans l'espace deux types de...

Bernard Vandermersch :... Oui, de temps en temps c'est le cube devant, de temps en temps celui que derriĂšre

INCLUDEPICTURE "http://www.latroika.com/mathoman/pix/cubes-2.jpg" \* MERGEFORMAT

Nicolas Dissez : oui, des fois on n'y arrive pas. On voit bien qu'il faut une certaine souplesse de fonctionnement pour faire passer devant et derriÚre ; par contre avec le dessus dessous, c'est pure convention, on a plus cette souplesse-là, ça coince. Donc on voit que la convention a des effets réels sur notre perception du reste de l'affaire... Inaudible

Bernard Vandermersch : Ce que je veux dire, Ă  propos de la convention, c'est que la convention est nĂ©cessitĂ©e par le fait qu'on Ă©crit directement sur le plan du tableau, mais on peut aussi prendre une surface plus sophistiquĂ©e et Ă  ce moment-lĂ  il n'y a plus de convention. Cet objet [celui prĂ©sentĂ© plus haut] reste une surface. Ça, ce n'est pas dans 3D, c'est dans 2D. On peut Ă©crire le nƓud borromĂ©en sur un cross cap. On peut l'Ă©crire sur une figure de Boy. On peut l'Ă©crire sur un disque. Il suffit de faire quelques petits ponts, mais ça reste des surfaces. NĂ©anmoins dans le plan, il faut cette convention pour voir si la corde passe devant ou derriĂšre. Je ne sais pas me dĂ©brouiller de cette affaire. Faut-il le considĂ©rer cette convention comme une reprĂ©sentation de ce qui se passe dans l'espace, ou bien a-t-on directement affaire Ă  un nƓud immergĂ© dans un espace Ă  deux dimensions. Est-ce que Lacan l'envisage aussi comme ça, comme une pure Ă©criture, ou maintient-il toujours le nƓud dans l’espace 3D ? Nous dit-il : « Attention ! Ce n'est jamais que la reprĂ©sentation sur une feuille de papier d'un nƓud dans l'espace », ou bien : Ce dessin sur la feuille de papier est dĂ©jĂ  un rĂ©el Ă  prendre comme tel.

Pierre-Yves Gaudard : J'ai une question par rapport Ă  ce que tu as Ă©voquĂ© comme Ă©tant la bi-localisation du RĂ©el : est-ce qu'il y a vraiment bi-localisation, si on considĂšre que le RĂ©el est contemporain du Symbolique, c'est-Ă -dire que sans le signifiant, de toute façon il n'y a pas de RĂ©el. Il faut bien l'Ă©criture, il faut bien qu'il y ait le RĂ©el, l'Imaginaire, le Symbolique, pour que de toute façon on puisse en dire quelque chose. Et donc il faut bien qu’il y ait le nouage Ă  trois, c'est le seul lieu oĂč il puisse ĂȘtre, sinon ça supposerait qu'il y ait un RĂ©el qui soit susceptible d'exister indĂ©pendamment du nouage.

Bernard Vandermersch : Oui, mais dans le nouage, il est Ă  deux endroits diffĂ©rents. Et mĂȘme Ă  la limite trois... Il est Ă  la fois une dimension, il est ce qui dans chaque dimension est sa propriĂ©tĂ© d'ek-sister aux autres et il est aussi le nouage. C'est-Ă -dire qu'il y a trois Ă©tages et ça, je ne l'invente pas, c'est Lacan qui le dit. Je suis tout Ă  fait ta remarque : on n'a pas Ă  penser un RĂ©el sans le Symbolique et l'Imaginaire. Je veux dire qu'Ă  la limite les animaux ne savent pas ce que c'est que le rĂ©el. Ils ne sont pas coincĂ©s par ça.

Au dĂ©part, [il me semble que] Lacan pensait que le rĂ©el serait d'avant le langage en quelque sorte, et que le langage viendrait symboliser le rĂ©el. Ce n'est pas forcĂ©ment Ă  Ă©liminer comme idĂ©e, mais quand mĂȘme, de plus en plus vers la fin, il tire le rĂ©el comme ce qui se dĂ©montre comme impossible, et du mĂȘme coup suppose la symbolisation et l'imaginarisation. Il dit aussi que le rĂ©el, on en attrape que des bouts. Et rien ne prouve que le rĂ©el soit unifiĂ© sous une instance – c'est d'ailleurs un peu ce que tu soulevais dans ton dernier travail – est-ce que le rĂ©el se prĂ©sente toujours sous le patronage d'un Dieu unique, d’une instance unique ? Alors que peut-ĂȘtre il peut ĂȘtre fractionné ? Enfin, mĂȘme dans les cultures oĂč il y a des dieux un peu partout, il y a quand mĂȘme en gĂ©nĂ©ral un Dieu irreprĂ©sentable, qui est un peu au-dessus des autres, qu'on ne voit pas, on n'en parle pas trop mais il est quand mĂȘme lĂ . Simplement, il ne bouffe pas tout quoi, il ne bouffe pas tous les autres. On peut dire que YahvĂ©, il a fait le vide autour de lui! Au dĂ©part il Ă©tait avec tous les autres. Simplement ce qui Ă©tait demandĂ© c'est : ici, tu n'adores que YahvĂ©. Les autres : sur les cĂŽtĂ©s... Et aprĂšs, comme l'affaire a eu un peu de succĂšs, on a dĂ©cidĂ© d'Ă©liminer tous les autres.

Pierre-Yves Gaudard : En Égypte, ça c'est pas fait simplement !

Bernard Vandermersch : En Égypte, ils ont essayĂ© et il s'est fait rattraper le pauvre ! Et les prĂȘtres d'Amon se sont vengĂ©s. J'ai vu que mĂȘme dans le vaudou africain, il y a un Dieu supĂ©rieur, il y a tous les dieux mais il y a aussi un Dieu supĂ©rieur.

Thierry Florentin : Encore une question sur le point de tiraillement ! (rires) Est-ce qu'on peut le tirer du cĂŽtĂ© de la rĂ©pĂ©tition et du retour du refoulĂ© ? C'est-Ă -dire, quand Lacan dit : le temps c'est une succession de points de tiraillement, est-ce qu'on peut l'associer avec cette histoire du viator dans la premiĂšre leçon, et qu’effectivement il y a des questions qui reviennent comme ça dans une vie pleine, de nĂ©vrosĂ©, rĂ©guliĂšrement, Ă  10 ans ou Ă  20 ans d'intervalle, est-ce que le point de tiraillement, enfin comment tu le vois toi ?

Bernard Vandermersch : Lacan, lĂ  n'en dit pas plus, mais je suis d'accord avec toi lĂ -dessus, c'est-Ă -dire que c’est la rĂ©pĂ©tition qui fait que par le retour de la chaĂźne signifiante sur les lieux de notre jouissance, on est toujours amenĂ© Ă  rencontrer le mĂȘme "Kccrreu!!!" phĂ©nomĂšne initiateur et que ça tiraille Ă  ce moment-lĂ . Mais alors avec le nƓud il y a peut-ĂȘtre autre chose, c’est qu’on ne serait pas obligĂ© de rĂ©pĂ©ter le traumatisme, on pourrait se balader un peu plus dans la structure. On peut ĂȘtre tiraillĂ© de diffĂ©rents cĂŽtĂ©s : je ne sais plus Ă  quel saint me vouer ! (Rires)

Thierry Florentin : C'Ă©tait ce dont parle Jean Brini dans son article de la Revue lacanienne, quand il illustre le passage du nƓud lĂ©vogyre au dextrogyre. C'est-Ă -dire, apparemment le point de tiraillement reste le mĂȘme, mais effectivement il a un voisinage qui est diffĂ©rent.

Bernard Vandermersch : Oui. Alors, je vais vous poser une question idiote : est-ce que vous y croyez aux nƓuds ?

Perla Dupuis : Ben, ils sont là, on ne peut pas ne pas y croire ! Bernard ! .... Inaudible.... innocents : est-ce que vous croyez aux nƓuds ?

Bernard Vandermersch : Ce n'est pas innocent. Dans la science les choses se dĂ©montrent jusqu’à ce qu’on dĂ©montre que ce qu’on avait travaillĂ© jusque-lĂ  est insuffisant..., – on avait travaillĂ© avec la gravitation de Newton, ça marche trĂšs bien, mais enfin ça ne marche pas assez bien pour rĂ©gler un GPS, pour lequel il faut faire intervenir la thĂ©orie de la relativitĂ©. Ça dĂ©montre, non pas la justesse de la thĂ©orie de la relativitĂ©, ça dĂ©montre que la thĂ©orie de Newton Ă©tait insuffisante, qu'elle n'Ă©tait qu'un cas particulier, celui quand les objets ne sont pas dans un rapport d'Ă©loignement ou de rapprochement trop rapide.

Alors, est-ce qu'on y croit ? Non, ce n'est pas la question des noms du pĂšre, c'est la question du sĂ©minaire, les non-dupes errent... En italien, on a traduit i troppo furbi si perdono... Les trop malins se perdent. Pour traduire Les non-dupes errent, c'est pas mal ! Mais ça rate le fait qu'en français, ĂȘtre dupe, et ĂȘtre dupe de, ce n'est pas tout Ă  fait pareil. Furbi, les malins... On pense un peu aux sophistes, ceux qui arrivent Ă  vous retourner la crĂȘpe !

Mais du mĂȘme coup, cette traduction perd la notion de croyance, parce que le dupe, pour ĂȘtre dupe il faut qu’il y croit ; et le malin, c'est celui qui a rĂ©ussi Ă  faire croire au dupe quelque chose. Moi j'essaie de vous faire croire quelque chose, je n'ai pas eu l'impression que vous Ă©tiez tellement dupes, mais enfin le problĂšme avec Lacan, c'est ça qu’il se pose comme question, je vous l'ai dit tout Ă  l'heure, il me semble. Cette histoire de nƓud, vous arrivez chez votre belle-soeur ou votre beau-frĂšre, qui n'est pas analyste : « Ça tu vois c'est le rĂ©el, l'imaginaire, le symbolique. » Le mec : Pshiiiii ! (Rires) « Tu adores le Dieu nƓud maintenant ? » (redoublement du rire)

Perla Dupuis : Mais Lacan, à un moment donné, il ne faisait que ça !

Bernard Vandermersch : Quel est le degrĂ© ? Quelle est la juste duperie ? De quoi faut-il ĂȘtre dupe ? Il y a des rĂ©ponses : on dit dupe de la structure. Mais la structure, ça veut dire quoi ? La structure par dĂ©finition, je ne l'ai pas devant les yeux. Sinon ça serait de la fascination. Si je suis fascinĂ© par le nƓud, je peux dire : « le nƓud c'est la structure, c'est la prĂ©sence rĂ©elle ». Mais non ! Quand mĂȘme ! C'est la structure en tant qu'elle est imaginarisĂ©e par mes dĂ©fauts parce que j'ai besoin de

représentations.

Je pense qu'ĂȘtre dupe de la structure, ça veut dire : ĂȘtre dupe qu'il y a de la structure. Ce pourquoi, quand vous avez quelqu'un en analyse, vous pouvez lui dire : « Dis les bĂȘtises qui te passent par la tĂȘte », parce que vous faites foi que derriĂšre ses associations libres, il y a une structure. Si vous n'en ĂȘtes pas sĂ»r, par exemple vous suspectez une psychose sans moi, il est Ă©vident que vous n’allez pas lui dire ça. Ou on va dire que la structure est faite de telle façon que chez cette personne-lĂ  elle ne va pas tenir. J'essaie de comprendre de quoi il faut ĂȘtre dupe, et comment faire un usage de la topologie qui ne soit pas un usage fĂ©tichiste. Du genre :  vous n'y comprenez rien, moi je vous amĂšne ça, et comme vous vous en foutez, vous adorez ça, et vous repartez en disant « tiens, quelque part il y a quelqu'un qui sait », et puis voilĂ  !

Applaudissements

Perla Dupuis : Bernard, tu vas faire ton Spinoza, le Spinoza de la psychanalyse !

Qu'est-ce que le réel ?, texte de Bernard Vandermersch

 

Séminaire sur les non-dupes errent

Bernard Vandermersch :

Qu’est-ce que le rĂ©el ? Et que veut dire qu’il n’a Ă©tĂ© jusqu’ici que supposĂ©.

Lacan nous dit : « Est-ce que le rĂ©el n’est jamais que supposé ? »

Il parle lĂ  du rĂ©el auquel l’analyste a affaire : au savoir inconscient. Mais le problĂšme existe aussi dans les sciences dures. Depuis que GalilĂ©e a Ă©mis la supposition que la nature Ă©tait Ă©crite en langue mathĂ©matique.

Les physiciens, l’un d’entre eux, Bernard d’Espagnat, a Ă©crit, il y a 20 ans, Ă  propos du rĂ©el en physique un beau livre intitulĂ© Le rĂ©el voilĂ©. En effet, dĂšs qu’on s’avance dans la recherche sur la structure de la matiĂšre, on n’a plus affaire qu’à des Ă©critures mathĂ©matiques auxquelles on adjoint des images, soit celles que produisent les appareils enregistreurs, illisibles au profane, soit des « vues d’artistes ». Le rĂ©el reste supposĂ© derriĂšre ces Ă©critures et ces images. Le rĂ©el a toujours Ă©tĂ© supposĂ©, c’est-Ă -dire mis dessous ce qui se voyait ou se disait.

Avant donc de parler d’espace lacanien et de ce qu’y devient le rĂ©el, dĂšs lors qu’il n’est plus supposĂ© mais exposĂ©, comme dans le NB, il faut revenir sur ce qu’est le rĂ©el.

Le rĂ©el, qu’est-ce que ça veut dire ? RĂ©el, rĂ©alitĂ©, ça n’existe pas en latin classique, c’est du latin mĂ©diĂ©val. Ça vient, comme rien, de res, la chose. En latin pour rendre le mot rĂ©el on a le choix entre verus (vrai) ce serait le rĂ©el supposĂ© au symbolique (encore que Lacan dise (p.99) qu’elle est de l’imaginaire, et solidus (dense, entier, complet) qui correspond comme salvus (sain et sauf) Ă  gr. ÎżÎ»ÎżÏ‚). Ce serait le rĂ©el supposĂ© Ă  l’imaginaire, notamment du corps. Mais la notion de rĂ©el s’approche plutĂŽt par une pĂ©riphrase exprimant l’identitĂ© Ă  soi : C’est bien rĂ©el : res ita se habet (la chose se tient ainsi). La rĂ©alité : res ipsa. (la chose elle-mĂȘme). RĂ©ellement : reipsa (la chose Ă©tant elle-mĂȘme) ou revera. Mais l’identitĂ© Ă  soi-mĂȘme ne peut s’assurer que de la diffĂ©rence des autres. Chez Aristote, nous dit Lacan, le rĂ©el serait supposĂ© par le corps individuel.

Le rĂ©el est trois. La topologie du rĂ©el, ie de l’inconscient.

Lacan nous donne une rĂ©ponse avant mĂȘme que nous nous soyons posĂ©s la question : le rĂ©el est trois. Et trois ne serait pas une supposition « grĂące au fait que nous avons grĂące Ă  la thĂ©orie des ensembles, Ă©laborĂ© le nombre cardinal comme tel ». « Le rĂ©el est trois ! » et « Yad’l’un », jaculĂ©s de cette façon, ça pourrait faire psychotique ou religieux. En fait Lacan va nous l’expliquer en nous demandant de lĂącher quelques suppositions implicites de nos raisonnements logiques (fondĂ©s sur la succession) au profit d’un abord topologique (fondĂ© sur le voisinage).

Sans oublier le point de départ : le non rapport sexuel.

« Pourquoi est-il trois ? C’est une question que je fonde de ce qu’il n’y a pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire » (p.92).

On ne peut Ă©crire que ïŁ„âˆƒf. f(x,y), « x et y qui signifient le fondement de tels des ĂȘtres parlants Ă  se choisir comme de la partie mĂąle ou femelle ».

« Il n’y a pas de fonction qui les relie et pourtant ça baise lĂ -dedans ! » (p.93).

La premiĂšre supposition dont il faut dĂ©coller est celle qu’il y a un sujet mĂąle ou femelle, [ c'est-Ă -dire sexuĂ©]. C’est une idĂ©e que l’expĂ©rience analytique rend intenable.

L’énoncĂ© ïŁ„âˆƒf . f(x,y) est sans sujet puisque x et y ne dĂ©signent pas des sujets, le sujet supposĂ© est dans la fonction qui lie x et y. Or cette fonction est niĂ©e.

Il n’existe pas de fonction, ce n’est pas contingent, « c’est affaire d’impossible (donc de rĂ©el), et pour le dĂ©montrer ce n’est pas une petite affaire ! » (p.93)

Suit un dĂ©veloppement sur les modalitĂ©s laissant entendre que cet impossible n’aurait pas toujours existĂ©. Non seulement par le bon heur de l’amour mais aussi par ce Ă  quoi fait allusion ce paragraphe p. 94:

« Pour que ça ait cessĂ© de ne pas s’écrire, il faudrait que ce soit possible. Et jusqu’à un certain point ça le reste, puisque ce que j’avance c’est que ça a cessĂ© de s’écrire. Pourquoi ça ne recommencerait-il pas ? Non seulement il est possible qu’on Ă©crive f(x,y) mais il est clair qu’on ne s’en est pas privĂ©.

Pour dĂ©montrer l’impossible (de ce rapport) il faut donc prendre fondement ailleurs que dans ces Ă©critures prĂ©caires, puisqu’aprĂšs tout elles ont cessé [?] et qu’à partir de ce moment on pourrait croire que ça peut reprendre : c’est bien le rapport du possible et du contingent » (citation approchĂ©e).

Ce qui manque Ă  ces Ă©critures du rapport sexuel c’est une butĂ©e interne, un rĂ©el inclus qui ferait qu’on ne puisse pas Ă©crire n’importe quoi.

Le nƓud, lui, serait un appui pour que « quelque chose de l’impossible se dĂ©montre ». Le nƓud n’est donc pas de nouer hommes et femmes (malgrĂ© la mĂ©taphore), mais de nouer l’impossible de ce nouage aux deux registres de la subjectivitĂ©. Le rĂ©el du nƓud c’est l’impossible du rapport sexuel.

Et cela commencerait par la mise en question d’un ordre naturel de succession et notamment l’idĂ©e mĂȘme de successeur unique que promeut la thĂ©orie des nombres.

En topologie ce n’est pas un ordre de succession qui prĂ©vaut mais la notion de voisinage.

p.96

« L’idĂ©e qui fonde la topologie, dit Lacan le 15-1-74, [
] est d’aborder ce qu’il en est de ce qu’elle supporte. C’est la topologie qui supporte, ce n’est pas un sujet qui lui est supposĂ©. Ce que la topologie supporte: l’idĂ©e c’est de l’aborder sans image, de ne supposer aux lettres qui la fondent que le RĂ©el, en tant qu’il [le RĂ©el] n’ajoute ⎯ c’est encore trop ce terme qui Ă©voque l’addition ⎯ Ă  ce que nous savons distinguer comme l’Imaginaire (cette souplesse liĂ©e au corps), ou comme le Symbolique (le fait de dĂ©nommer le voisinage, la continuitĂ©) , qu’il n’ajoute que quelque chose, le RĂ©el [indistinctement sujet et objet,], et non pas de ce qu’il soit troisiĂšme [il ne s’agit pas d’une troisiĂšme dimension qui succĂšde Ă  la 2Ăšme], mais de ce qu’à eux tous, ils fassent trois. »

[Note Vandermersch. Ce qui donne : le rĂ©el est ce qui ne fait qu’ajouter le x de ce qu’ils fassent trois avec le rĂ©el : Il me semble y avoir lĂ  dans cette duplicitĂ© du rĂ©el (comme rond et comme le 3 qui fait le 1 du nƓud) Ă  la fois le problĂšme de la supposition du sujet et l'anticipation des  solutions Ă  venir. C’est l’objet de la confĂ©rence de Ste Anne]

« Et c’est tout ce qu’ils ont de rĂ©el. Ça a l’air peu, mais ce n’est pas rien ! 
puisque on l’a si bien senti de toujours que c’est justement lĂ -dessus que le rĂ©el Ă©tait supposĂ©.

Il s’agit de le dĂ©loger de cette position de supposition qui, en fin de compte, le subordonne Ă  ce qu’on imagine ou Ă  ce qu’on symbolise. »

Ce faisant, Lacan dĂ©-substantifie la substance supposĂ©e. Avec Descartes, nous avions la substance Ă©tendue soumise Ă  l’espace et la substance pensante, hors espace. Lacan affirme au contraire que la pensĂ©e se dĂ©ploie dans un espace que la topologie est seule Ă  pouvoir non seulement dĂ©crire mais prĂ©senter « rĂ©ellement » puisqu’elle est homĂ©omorphe sinon identique Ă  cet espace.

DĂ©loger le rĂ©el de sa position de supposition semble faire problĂšme au premier abord : Le rĂ©el du sujet repose prĂ©cisĂ©ment sur le fait qu'il n'est que supposĂ©. Si le sujet n’est plus supposĂ© mais exposĂ©, rendu patent grĂące Ă  la topologie (de Lacan), n’est-ce pas la psychose (l’inconscient Ă  ciel ouvert) ou la destitution enfin Ă©clairĂ©e du sujet supposĂ© savoir ?

En fait la remarque de Lacan porte non sur le sujet mais sur le RĂ©el, lequel a toujours Ă©tĂ© supposĂ© (sous les termes de substance, de corps, c’est-Ă -dire sous des formes imaginaires). J’avais toutefois fait remarquer que le terme de sujet avait quasiment disparu du sĂ©minaire suivant : RSI.

DĂ©loger le rĂ©el de cette position de supposition sous l’imaginaire ou le symbolique (c’est rĂ©el : ça rĂ©siste comme cette table, alors que cette table Ă  l’échelle atomique est faite d’un dĂ©sert clairsemĂ© d’atomes) ne veut donc pas dire exposer le sujet mais donner au rĂ©el sa place « entiĂšre » dans la structure.

Marc Darmon explique en quoi le nƓud borromĂ©en dĂ©loge le rĂ©el de la supposition. (p. 358) : "
 un pas est franchi. Le nƓud borromĂ©en n’est pas un modĂšle et Lacan insiste pour distinguer un modĂšle qui suppose un rĂ©el comme par exemple les modĂšles mathĂ©matiques, du nƓud borromĂ©en qui, tout en Ă©tant une Ă©criture, supporte un rĂ©el ; ainsi pour Lacan, le nƓud borromĂ©en tel qu’il en use « fait exception, quoique situĂ© dans l’imaginaire, Ă  cette supposition » (citation de RSI) »".

Dans cette 6Ăšme leçon des Noms dupes errents, Lacan dit (p.97): « Ce n’est pas un modĂšle, parce que par rapport Ă  ce trois, vous ĂȘtes, non pas sujet l’imaginant ou le symbolisant, vous ĂȘtes coincĂ©s, vous n’ĂȘtes que les patients de cette triplicité ». Lui tout aussi bien :

p.95. « Quand je tĂ©moigne, quand je dis que le nƓud, c’est ça qui me cogite et que mon discours - pour autant qu’il est le discours analytique - en tĂ©moigne, il se trouve que, parce que j’ai fait quelques pas de plus que vous, ce nƓud est borromĂ©en. Mais il pourrait ĂȘtre autre !

MĂȘme s’il Ă©tait autre, ma question [est] de savoir en quoi ça a rapport avec ce qui distingue la topologie de l’espace fondĂ© par les grecs  »

Y avait-il d’autres solutions que le NOued borromen pour dĂ©-supposer le rĂ©el ? En tout cas le nƓud borromĂ©en est la solution du problĂšme qui consiste Ă  faire tenir ensemble trois cercles indĂ©pendants deux Ă  deux. Avec cette particularitĂ© qu’un des cercles n’est lĂ  que pour faire trois et qu’il est ainsi dĂ©logĂ© de la supposition pour apparaĂźtre.

Lacan admet que symbolique et imaginaire, l’espace des mots et celui des choses, c'est-Ă -dire, les idĂ©es des choses sont des tores pleins non enchaĂźnĂ©s. Ce que la pluralitĂ© des langues dĂ©montre. Mais si S et I glissent l’un sur l’autre, qu’est-ce qui lie les mots Ă  leur rĂ©fĂ©rent dans la langue ? Les sujets qui la parlent ou l’ont parlé ? Et si l’on ne suppose plus de sujet ?

Il faut supposer un troisiĂšme terme.

Le nƓud borromĂ©en rend compte de l’efficacitĂ© Ă©ventuelle des pratiques de langage, dont l’analyse, sur le rĂ©el d’un sujet. Si toutefois la psychanalyse ne se rĂ©sume pas, comme parfois, Ă  produire du sens, mais qu’en plus elle renoue autrement.

Va-t-on dire pour autant : « L’inconscient est nodal, donc  » ou introduisant la modalitĂ© : « si l’inconscient est nodal, alors  ». En fait Lacan va dĂ©duire la modalitĂ© de l’écriture ou non du nƓud.

Notons en effet par exemple que l’indĂ©pendance deux Ă  deux des trois dimensions n’est que contingente. La paranoĂŻa semble tĂ©moigner d’une mise en continuitĂ© de ces trois dimensions. La psychosomatique relĂšve d’une carence du rĂ©el : Le symbolique passe dans l’imaginaire du corps sans impossible.

Topologie et triplicité.

P. 96 « La topologie élabore un espace qui ne part que de la définition du voisinage, de la proximité ». Cette notion implique la triplicité. En effet selon la définition de Bourbaki (MD, p 424) :

«  On peut dire qu’une partie A d’un ensemble E est un voisinage d’un Ă©lĂ©ment a de A, si, lorsqu’on remplace a par un Ă©lĂ©ment "approchĂ©", ce nouvel Ă©lĂ©ment appartient encore Ă  A ».

Rappelons que le point de dĂ©part de la thĂ©orie topologique c’est l’ensemble ouvert. « Une partie A [d’un ensemble E] est un ensemble ouvert si A contient le voisinage de chacun de ses points ». En effet il n’y a qu’avec des ensembles ouverts qu’on est sĂ»r qu’une intersection ou une rĂ©union d’ensembles soit un ensemble de mĂȘme nature que les ensembles de dĂ©part.

Le gros intĂ©rĂȘt de s’affranchir de la mĂ©trique, c’est « la mallĂ©abilité », la dĂ©formation continue. Quand il s’agit d’inconscient structurĂ© comme un langage, on saisit que la mĂ©trique n’a aucune pertinence. Par contre un bord et une coupure peuvent avoir un sens et donc la notion de voisinage signifiant.

Reste pour assurer l’efficacitĂ© du nƓud Ă  supposer la consistance (p.95) mais pas seulement, il faut aussi un trou et un espace pour l’existence de ronds indĂ©pendants l’un de l’autre. Les rapports entre la gĂ©omĂ©trie de Lacan - qui aborde un chapitre jusque lĂ  non Ă©crit en topologie mathĂ©matique – et l’espace 3D traditionnel restent Ă  dĂ©battre. C’était l’un des objets de ma confĂ©rence.

 

Un effet de sens réel, texte de Charles Melman

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Un effet de sens réel

Charles Melman

Trimestre psychanalytique, N° 1, 1989, R.S.I.

Je voudrais d'abord remercier chaleureusement ceux qui ont bien voulu s'exposer ainsi, en premiÚre ligne, au sujet de ce séminaire. S'ils l'ont fait, c'est à leur propre souhait, leur propre demande, donc ils en ont pris le risque volontairement et sans doute est-ce parce qu'ils ont perçu chez les "anciens" de l'Association, une certaine difficulté, une certaine répugnance à aborder ces thÚmes sur lesquels Lacan a passé les derniÚres années de son travail. Ces risques qu'ils ont pris sont instructifs pour nous tous et nous donnent sûrement l'envie de poursuivre, de nous remettre à la lecture de ce séminaire.

Les difficultĂ©s du nƓud sont nombreuses, je ne vais pas les reprendre. Il est certain que l'une d'elles tient probablement au fait que, finalement, nous n'attendons pas grand chose de ce que nous sommes amenĂ©s Ă  voir. C'est mĂȘme trĂšs Ă©nigmatique. Notre vue est sans doute, d'une certaine façon, habituĂ©e de telle sorte que nous ne voyons..., mĂȘme lorsqu'il s'agit de tableaux, notre vue ne s'attend plus qu'Ă  rencontrer ce qu'elle connaĂźt, ce qu'elle sait dĂ©jĂ . Il existe lĂ  une certaine familiaritĂ© avec ce qui peut-ĂȘtre vu, et oĂč, Ă  la limite, on n'aurait pas Ă  lui accorder une importance particuliĂšre. Il est mĂȘme Ă©trange que l'on puisse aller vĂ©rifier ce que l'on a parfaitement Ă  voir sur place. Par exemple dans une ville : ce que l'on a pu imaginer ou voir sur des tableaux. Par exemple, le voyage de Rome pour Freud, il n'y a pas lieu de s'interroger sur sa phobie, mais de se demander ce que son expĂ©rience de Rome lui a apportĂ© par rapport Ă  la vue trĂšs prĂ©cise et documentĂ©e qu'il en avait avant d'y ĂȘtre allĂ© et qui n'Ă©tait pas seulement une vue onirique. À la lecture du voyage en Italie, on dĂ©couvre ceci d'extrĂȘmement drĂŽle, Ă  savoir que sans cesse il renvoie ses sƓurs Ă  cette remarque : « Vous savez, de cela, il y a des gravures sur cuivre dont vous avez parfaitement connaissance, alors je ne vois pas pourquoi je vous en parlerais ». Il y a lieu de se demander pourquoi il y est allĂ©.

Ce qui se prĂ©sente provisoirement ici comme une Ă©nigme n'est amenĂ© que pour signaler que, sans doute, nous n'attendons pas de ce que nous pourrions voir, je ne dis pas d'entendre, une remise en question de notre façon de voir, et encore bien plus de notre façon de penser. N'est-ce pas lĂ  un des motifs de notre difficultĂ© Ă  lire ce sĂ©minaire, puisque le lire, c'est ĂȘtre renvoyĂ© sans cesse Ă  des figures, lesquelles, de plus, sont Ă  manipuler ?

Je me contenterai encore d'Ă©voquer une autre raison : lorsque nous avons entendu Lacan penser ces histoires de nƓud, brusquement, il s'est passĂ© que sa parole ne renvoyait plus Ă  son dire, c'est-Ă -dire Ă  celui qui Ă©tait prĂ©sent, pourvu du nom de Lacan, et qui Ă©tait l'Ă©metteur d'un discours -  en effet, avec ces nƓuds, son propos n'Ă©tait plus que la consĂ©quence d'une figure - et Ă  cet Un que nous Ă©tions lĂ©gitimement en droit de lui attribuer, comme Ă  chacun, Ă  cet Un, support de ce dire que nous aimions. Avec ce nƓud , il venait au contraire nous signifier que ce qui le faisait parler, c'Ă©tait une figure, et que lui en devenait quasiment le commentateur. Peut-ĂȘtre y a-t-il chez chacun d'entre nous une rĂ©pugnance Ă  nous en remettre, en ce qui concerne l'organisateur de notre destin, Ă  ce qui serait non pas le Verbe - car nous adorons nous en remettre au Verbe avec lequel nous sommes dans la familiaritĂ©, voire au symbole -, mais Ă  ce que notre destin serait scellĂ© par une figure, laquelle ne serait commandĂ©e par rien d'autre que par des rĂšgles topologiques, de gĂ©omĂ©trie.

AssurĂ©ment, avec ce nƓud, et en particulier le nƓud Ă  trois, se dĂ©couvre une façon de traiter le transfert, Ă  savoir ce qui est au centre de ce sĂ©minaire, la question de notre rapport au PĂšre, d'une façon radicale. On comprend qu'elle puisse, surtout auprĂšs du psychanalyste pour qui le transfert au centre de la pratique maintient le caractĂšre opĂ©ratoire de cette pratique - entre autres, car il y aurait bien d'autres raisons -, nourrir sa rĂ©pugnance et le faire reculer.

Comme nous le savons, dans les dĂ©bats habituels entre psychanalystes, entre ceux qui accordent la prĂ©valence Ă  ce qui peut s'articuler Ă  partir de l'inconscient du sujet, il importerait Ă  chacun de s'en remettre Ă  ce savoir qu'il ne sait pas lui-mĂȘme mais qu'il vĂ©hicule, qui peut-ĂȘtre un savoir plus ou moins adroit, Ă©laborĂ©. Sans doute il n'y a pas les mĂȘmes subtilitĂ©s chez les uns et chez les autres quant Ă  l'orientation qui peut-ĂȘtre prise, Ă  la façon de se dĂ©brouiller dans la vie ; certains ont sĂ»rement un inconscient plus dĂ©liĂ©, et finalement, tout ce que nous ferions de bien ou de mal, ce serait lui notre meilleur guide. Il est troublant de constater que chez Lacan lui-mĂȘme, cette rĂ©fĂ©rence existe dans l'un de ses derniers sĂ©minaires, oĂč il dit que ce qu'il a pu faire dans la vie, est, je n'ai plus son terme, son bout d'inconscient.

L'autre façon consiste Ă  se rĂ©fĂ©rer aux dits systĂšmes thĂ©oriques qui n'ont droit Ă  ce nom que dans la mesure oĂč ils sont formalisĂ©s, c'est-Ă -dire apparentĂ©s Ă  la science. On peut suivre dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e lacanienne tout l'effort qui a Ă©tĂ© le sien pour faire entrer la psychanalyse dans le champ de la science. Il dit explicitement que lĂ  est son dĂ©sir.

Comme cela a Ă©tĂ© esquissĂ© dans les tentatives dont on a bien voulu nous faire part ici et qui sont remarquables, le problĂšme est que l'Ă©criture d'une suite symbolique, quelle qu'elle soit, forclĂŽt, comme j'ai eu l'occasion de le souligner, le fait que ce qui en constitue la vĂ©ritĂ© n'est pas Ă  chercher dans la consistance de la dite suite. Mais le problĂšme, pour nous, dans cette suite symbolique par laquelle nous essayons de rendre compte scientifiquement de nos opĂ©rations, est de faire en sorte qu'elle tienne compte de ceci : il n'y a symbole-mĂȘme que parce que nous sommes parlĂȘtres, c'est-Ă -dire que nous avons rapport Ă  la lettre, et les dites lettres que nous enfilons dans cet effort scientifique, n'ont de sens qu'Ă  partir de ce dire « il y a », dire qu'il n'y a pas de rapport sexuel, fusse Ă  chercher par la science, soit dans les lettres elles-mĂȘmes et leur consĂ©cution logique, Ă  chercher issue, remĂšde, Ă  rĂ©soudre ce RĂ©el qui n'est pas Ă©crit, tout comme l'Imaginaire d'ailleurs, qui donne consistance Ă  la suite.

Comme l'a montré Lecuru avec beaucoup d'obligeance pour nous, on peut faire que le dit dise : il n'y a pas de rapport sexuel ; que ce dit vienne inscrire qu'il y a un troisiÚme qui fait qu'entre un et deux ça ne va pas ; opération tout à fait intéressante, sauf qu'à venir inclure dans le dit, le dire, ce dire, néanmoins, elle ne lui fait pas sa place.

Le nƓud tente de rendre compte d'une façon scientifique, puisque soumise Ă  des rĂšgles topologiques, de ces trois dimensions que notre pratique nous rĂ©vĂšle. Ce qui revient Ă  ne plus chercher le salut dans le fait de s'en remettre Ă  ce sujet de l'inconscient ; dire : on ne peut pas faire mieux, il convient de nous laisser mener par ce savoir que nous ne savons pas et qui nous guide ; ni non plus nous engager dans des recherches mathĂ©matiques non-orientĂ©es. L'intĂ©ressant, comme cela a Ă©tĂ© trĂšs bien rapportĂ© tout Ă  l'heure, est que Lacan cherchait dans la topologie. Car la difficultĂ© est la suivante : il n'y a pas de rapport sexuel Ă  cause de quoi ? Est-ce en raison de la lettre en tant que telle ? Ou est-ce du fait que nous en faisons un agencement qui est celui de notre symptĂŽme, de notre malaise qui est propre Ă  notre civilisation ? Est-ce un accident ou de l'ordre de la nĂ©cessité ? Est-ce du contingent ou de l'ordre du nĂ©cessaire ? Et Lacan, dans ce qu'on lui apportait sur le nƓud , cherchait des choses trĂšs prĂ©cises : ce qui venait rĂ©pondre Ă  ses questions. Mais, il est Ă©vident, et lĂ  notre difficultĂ© prend un certain relief, qu'il les cherchait dans les figures topologiques, comme si ces figures-lĂ  pouvaient d'une certaine façon rĂ©gler notre sort. Autrement dit, le problĂšme n'est pas seulement d'associer les trois instances du S.I.R., mais de voir de quelle façon elles viennent retentir les unes sur les autres, ce dont le nouage essaie de rendre compte.

Sans doute est-ce de ma faute et de ce que j'ai pu avancer Ă  propos du Nom-du-PĂšre, que l'idĂ©e est venue que le rond Ă  trois serait orphelin par rapport au nƓud Ă  quatre. Ce serait, me semble-t-il, une conception inexacte. Puisque le rond Ă  trois implique, dit Lacan - sans que nous sachions trĂšs bien pourquoi ni comment -, un mode de nouage borromĂ©en qui serait un effet du Nom-du-PĂšre ; d'autre part, que les trois instances elles-mĂȘmes fonctionnent comme Nom-du-PĂšre. La question serait donc pour nous de savoir quelle est la diffĂ©rence avec le rond quatriĂšme ?

TrĂšs succinctement je me permettrais de rappeler ceci : qu'appelons-nous PĂšre ? À quoi allons-nous donner le nom de PĂšre ? Il semblerait, si nous ne nous trompons pas trop, que nous appelons PĂšre, ce qui fonctionne comme UrverdrĂ€ngt, et nous pouvons attribuer Ă  cet UrverdrĂ€ngt des noms trĂšs diffĂ©rents, dont celui de PĂšre. Ceci comporte comme nous l'Ă©prouvons, un certain nombre de consĂ©quences : non pas que cet UrverdrĂ€ngt ne fasse retour dans le champ du Symbolique, puisqu'il ne cesse de le faire ; mĂȘme si le Nom de Dieu est imprononçable, il reste que les lettres qui le constituent ne sont pas retranchĂ©es de l'alphabet. Il est possible de s'imaginer qu'il y aurait lĂ  un nom secret, on dĂ©veloppe le fantasme de ce nom secret, c'est-Ă -dire, de ce qui pourrait revenir dans le champ du Symbolique. Cependant, le propre de la langue est que la lettre tombe dans la poubelle pour ne cesser d'en ressortir, ce qui est appelĂ© par Lacan poubellification. NĂ©anmoins, il y a lĂ  quelque chose qui fonctionne pour nous comme Ă©tant de l'UrverdrĂ€ngt, isolĂ© comme ayant une consistance "Une", et qui a cet effet, entre autres, Ă  savoir notre amour de la castration. VoilĂ  de l'Ă©lĂ©mentaire, des choses qui vous sont familiĂšres puisqu'il semblerait bien que non seulement cet Un se sustente grĂące Ă  la castration, mais que ce soit encore ce qu'il nous demande.

Mais aprĂšs ce bref retour pour en revenir lĂ , au nƓud, il y a plus : Ă  partir de cet Un, nous fondons les uns et les autres notre ex-sistence. Je veux dire que dans le trou, il y a cet Un grĂące auquel notre ex-sistence trouve le moyen de ne plus errer ; elle y trouve son support et ce dont elle s'abrite, se dresse, se rĂ©clame, ce dont elle fait son idĂ©al comme son logis, soit son lieu. Et sans doute, du fait de la prĂ©sence de cet Un, de cet Une, comme vous voudrez, dans ce trou, et du fait que notre ex-sistence s'en supporte, la filiation se trouve topologiquement argumentĂ©e.

Il est assez stupĂ©fiant, voyez les journaux, que lorsque la libertĂ© de parole est donnĂ©e Ă  des foules, c'est-Ă -dire quand on dit : « Allez-y maintenant, pour ce qui est de votre sujet, au lieu d'avoir Ă  toujours la boucler, d'ĂȘtre bĂąillonnĂ©, d'ĂȘtre obligĂ© de parler comme les instances officielles ; Ă  prĂ©sent, allez-y, vous ĂȘtes libres de parler », cette libertĂ© de parole, tels que nous sommes faits, consiste immĂ©diatement Ă  faire quoi ? À aller se rĂ©clamer, Ă  vouloir faire entendre ce qui supporte cette ex-sistence du sujet, auquel on accorde le droit de se faire entendre, c'est-Ă -dire la rĂ©fĂ©rence au PĂšre. Et cela dans des gĂ©nĂ©rations chez qui l'on pouvait supposer que cela leur Ă©tait passĂ©, ou qu'elles l'avaient oubliĂ©. Sans doute notre dĂ©pendance Ă  l'Ă©gard du langage est telle que donner la libertĂ© de parole - ce qui nous permettrait de mĂ©diter lĂ -dessus -, c'est immĂ©diatement l'enfermer dans ce type d'identification, c'est-Ă -dire, d'aliĂ©nation majeure.

Le rond Ă  quatre, et je ne suis pas en train d'en discuter la validitĂ©, est-ce mieux ou est-ce plus mal ? Lacan s'empresse de dire que ce n'est pas un progrĂšs. Il est clair que le Nom-du-PĂšre, tel qu'il est figurĂ© dans le rond quatriĂšme, n'est pas seulement ce qui assure la consistance des ex-sistences, il est prĂ©cisĂ©ment le lacet qui passe dans toutes les existences et qui leur donne la consistance. Car aprĂšs tout, si on suit Lacan, on pourrait penser que la psychose est cet Ă©tat oĂč les ex-sistences, ce qui ex-siste, la JÉž, le dĂ©sir, le sens, la J(A), par exemple, se trouvent se balader sans consistance. Avec ce trajet que Lacan lui donne dans le rond quatriĂšme, nous voyons que le Nom-du-PĂšre est bien lĂ  ce qui assure la consistance des ex-sistences. Il est vrai que ça marche, mais avec cette consĂ©quence, Ă©voquĂ©e il y a un instant, de l'erre Ă  laquelle notre ex-sistence est livrĂ©e. Nous avons lĂ  l'arrimage qui nous permet de nous trouver dans ce que nous supposons ĂȘtre notre logis, mĂȘme si ce logis est celui du malaise, je veux dire du symptĂŽme. Ce Ă  quoi Lacan rĂ©pond en montrant que dans le nƓud Ă  trois, cette ex-sistence peut venir Ă  se serrer, que l'erre peut se rĂ©soudre par un serrage entre ces consistances qu'il aborde.

Comme cela a Ă©tĂ© soulignĂ© au cours de ces JournĂ©es, cette question du rond quatriĂšme, est Ă©galement celle du plus-un. En effet, qu'est-ce qui rĂ©unit une collectivitĂ© ? Ce qui rĂ©unit une collectivitĂ© est ordinairement l'au-moins-un, soit la rĂ©fĂ©rence Ă  ce PĂšre dont je parlais il y a un instant. Lorsque Lacan proposait dans les cartels qu'il y ait un plus-un, un en plus, il laisse les cartels et nous-mĂȘmes dans une singuliĂšre ambiguĂŻtĂ©. Car cet un-en-plus va-t-il ĂȘtre cet au-moins-un que vous comptez en plus, comme il se doit ? Si vous comptez quatre, il faut que vous comptiez un-en-plus, on a toujours fondant ce quatre un-en-plus, il faut compter le zĂ©ro Ă  partir duquel ce quatre est organisĂ©. Mais vous fondez le cartel sur ce qu'il en est du transfert. Cet un-en-plus peut par consĂ©quent ĂȘtre aussi ce rond dans la chaĂźne borromĂ©enne, ce rond qui permet Ă  la chaĂźne borromĂ©enne de tenir. C'est un rond parmi les autres, et d'ailleurs dans le nƓud Ă  trois chacun fonctionne comme en-plus, puisque c'est par lui que la consistance se trouve Ă©tablie. Donc, comme vous le voyez, la manipulation de la rĂ©fĂ©rence que nous sommes en mesure de faire Ă  cet un-en-plus est tout Ă  fait diffĂ©rente selon la topologie dont on se rĂ©clame.

Je conclurai lĂ -dessus : qu'est-ce qu'une interprĂ©tation dont l'effet de sens serait RĂ©el ? Une interprĂ©tation sans Ă©nonciation, un Ă©noncĂ© - écoutez bien, cela paraĂźt fabuleux -, un Ă©noncĂ© qui viendrait du RĂ©el, sans Ă©nonciation. Autrement dit, cela ne viendrait pas du sujet en face de vous, mais ce serait la rĂ©ponse mĂȘme du rĂ©el. La question posĂ©e tout Ă  l'heure Ă©tait celle reprise chez Lacan, de l'Ă©cart possible de la mĂ©taphore. Cette question peut paraĂźtre bizarre de la part de Lacan, d'autant qu'il va la chercher chez les linguistes, car on serait tentĂ© de dire que le propre de la mĂ©taphore consiste Ă  lever la dimension de l'Ă©cart. Le champ de la mĂ©taphore n'est pas celui de la mĂ©tonymie, puisque n'importe quel signifiant peut venir Ă  la place de n'importe quel autre. C'est-Ă -dire qu'Ă  propos du RĂ©el, nous serions assurĂ©s que, grĂące Ă  la mĂ©taphore, n'importe quel signifiant venant Ă  la place de n'importe quel autre, nous nous y retrouverions toujours ; mais toujours dans quoi ?

Je reprends les exemples canoniques : « L'amour est un caillou riant au soleil », j'aurais pu dire : chou, hibou, genou... Qu'est-ce qui fait l'Ă©cart ici ? Je peux mettre « l'amour est un... » ce que vous voudrez ! Je suis tranquille, je fais de la poĂ©sie ! C'est plus ou moins poĂ©tique... pour des raisons qu'il serait intĂ©ressant de dĂ©terminer, mais je peux quand mĂȘme y aller : « L'amour est un chou qui ruisselle sous la pluie » ! Ah ! ce n'est pas trĂšs poĂ©tique... (rires), c'est moins rĂ©ussi que l'autre... Je suis sĂ»r de m'y retrouver dans la jouissance phallique. Je veux dire que le propre de la mĂ©taphore..., bien que, curieusement, nous voilĂ  embarrassĂ©s : fait-elle sens ou non-sens ? Qu'en pensez-vous ? Il est clair qu'une interprĂ©tation qui aurait effet de RĂ©el ne pourrait justement que mettre en cause cette assurance propre Ă  la mĂ©taphore, en nous rappelant que l'Un de sens est un effet de l'Imaginaire... Puisque sans cesse ces diverses catĂ©gories que nous avons Ă  manier... mais Ă  manier Ă  partir d'un impossible, ou que c'est Ă  cause d'elles qu'un impossible se trouve donnĂ© Ă  entendre, savoir tout autre chose que ce que les uns et les autres, y compris moi-mĂȘme, essayons maintenant de donner Ă  entendre ; ce que nous essayons est de bĂȘtement donner du sens. J'essaie de donner du sens Ă  une entreprise oĂč Lacan s'est gardĂ© d'en donner, c'est pourquoi ça nous paraĂźt obscur. Tout Ă  l'heure, quelqu'un qui a contribuĂ© Ă  travailler ces nƓud s nous a dit qu'il ne savait pas trĂšs bien finalement ce que Lacan venait chercher lĂ -dedans. En vous donnant le sens de ce qu'il venait chercher par lĂ , je ne crois pas me tromper. Si Lacan ne l'a pas donnĂ© explicitement lui-mĂȘme, c'est que ce n'est pas cela qui lui paraissait essentiel, mĂȘme si nous, pour nous orienter, avons besoin de le rappeler.

Une interprétation dont l'effet de sens serait réel... Je terminerai par une anecdote qui a paru sûrement pénible ; elle se rapporte à une expérience analytique sûrement pénible pour ceux qui y furent soumis : un modÚle d'interprétation lacanienne ! Un bouquin qui vient de paraßtre, et qui s'appelle... je ne sais plus combien de bons mots rapportés à Lacan. Je ne crois pas qu'y figure celui-là, alors ce sera le 133Úme, qui se situe dans les derniers temps de son exercice. Il est arrivé à Lacan de filer des claques, ce qui évidemment provoquait... Qu'est-ce que ça provoquait ?

- Dans la salle : « ...des départs ! ».

- Non ! Ah non ! Évidemment, il y a toujours des exceptions ! Cela provoquait de l'Ă©motion ! Et donc de la rougeur. C'Ă©tait l'Ă©poque oĂč il avait dĂ©jĂ  une certaine peine Ă  articuler. Nous ne savons pas dans quelle mesure cette difficultĂ© d'articulation Ă©tait d'une certaine façon, en dehors de toutes conditions organiques, liĂ©e Ă  ce nƓud et Ă  ce que j'Ă©voquais tout Ă  l'heure : le fait que la rĂ©fĂ©rence n'Ă©tait plus prise qu'Ă  l'endroit d'une figure. Lorsque vous lisez ses derniers sĂ©minaires, vous avez la surprise de constater une Ă©trangetĂ© du propos, puisqu'il ne s'agit de plus rien que d'un texte dĂ©signatif. Je ne sais pas comment l'appeler, ça doit avoir un nom... C'est-Ă -dire, un texte qui ne faisait que dire : « lĂ  vous voyez, ça passe dessus, lĂ  ça passe dessous, et puis lĂ ... et puis là ». De temps en temps, pour mettre un petit peu de poivre dans l'affaire, parce qu'il en fallait, alors une vague Ă©vocation clinique qui semblait incertaine. Le texte devenait tout Ă  fait Ă©trange. D'ailleurs il passait son temps au tableau, le dos tournĂ© Ă  la salle, Ă  s'expliquer avec des figures.

Alors, en tout cas, il avait ce type d'intervention qui était ces claques. Ce qui est étrange, - je l'ai évoqué il y a trÚs longtemps dans un petit cercle - c'est que cela n'ait jamais été entendu comme une interprétation.

- Dans la salle : « Si! ».

- Ah bon ! Je croyais avoir trouvé quelque chose... Parce que c'était sûrement une façon de faire entendre quelque chose du genre : « Vous me pensez déjà claquant... ».

- Murmures dans la salle.

- Mais oui, mais oui, « Je suis dĂ©jĂ  claquant ». Vous protestez ! J'aurais envie de dire comme vous, nĂ©anmoins, venant de lui, c'est rarement quelconque ; c'Ă©tait assurĂ©ment une interprĂ©tation sans Ă©nonciation, quelque chose Ă  dĂ©chiffrer ; je veux bien le lui supposer, c'est-Ă -dire, ne lui supposer ni la maladie ni la colĂšre, car il a gardĂ© un long moment une luciditĂ© et une Ă©coute, celles que nous lui connaissions. Cette interprĂ©tation..., va-t-on dire que celle-lĂ  donnait lieu Ă  un effet de sens rĂ©el ? En tout cas, si elle devait avoir un effet de sens rĂ©el, ce ne pourrait ĂȘtre que bien au-delĂ  de ceux qu'elle venait ainsi mortifier. Elle pourrait avoir un effet de sens pour chacun d'entre nous, parce qu'il le dit : dans ce rond, pour soutenir l'ex-sistence, nous y mettons aussi la mort. Il est bien Ă©vident qu'elle nous soutient de la mĂȘme façon que cette Une constituĂ©e par le PĂšre et on aurait presque envie de dire, sans distinction. Il n'y en a pas deux lĂ , la mort et lui, c'est le mĂȘme rond. Lorsqu'il y aura ces JournĂ©es sur le suicide, c'est sans doute, l'un des thĂšmes qui mĂ©ritera d'ĂȘtre abordĂ©.

Donc, pour toujours faire crĂ©dit Ă  Lacan, si cela devait ĂȘtre une interprĂ©tation ayant effet de sens rĂ©el, peut-ĂȘtre serait-ce une maniĂšre de nous interroger sur la façon dont les uns et les autres, nous entendons, ne disons plus « soutenir » notre ex-sistence, ni la laisser errer, pourquoi est-ce que notre ex-sistence devrait-elle ĂȘtre consacrĂ©e Ă  l'erre ? Mais Ă  la façon dont nous serions en mesure, peut-ĂȘtre d'une façon pas trop maladroite, de la coincer.

Il y aurait encore beaucoup de choses Ă  dire sur ces JournĂ©es, malgrĂ© les difficultĂ©s et nos hĂ©sitations, malgrĂ© le fait que nous essayons inĂ©vitablement de faire entrer le rond dans les catĂ©gories qui nous sont familiĂšres. On essaie d'en rendre compte avec les paramĂštres qui nous sont habituels. Le difficile est Ă©videmment de se rompre Ă  une façon autre de penser, inaugurĂ©e par Lacan. Je crois que l'effort fait par ceux qui ont bien voulu s'y risquer au cours de ces JournĂ©es, nous permet de le penser et peut-ĂȘtre de l'entamer.

[1]


L'existence de Dieu selon le noeud borroméen, conférence de Valentin Nusinovici

 

L’ex-sistence de Dieu selon le nƓud borromĂ©en

V. Nusinovici

Lacan parle souvent de l’existence de Dieu. Il parle mĂȘme de la prouver. On peut s’étonner que ce soit lĂ  affaire de psychanalyste.

Mais on entrevoit pourquoi si on retient que la vĂ©ritable formule de l’athĂ©isme est que Dieu est inconscient, comme il le dit dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Reste Ă  prĂ©ciser ce qu’il y a Ă  entendre par « Dieu ».

La question de l’existence de Dieu

Le problĂšme est posĂ© dans une confĂ©rence du 19 juin 1968 (publiĂ©e en annexe au sĂ©minaire L’Acte analytique).

On a installĂ© dans l’Autre, dit Lacan, quelque chose qui y est encore pour la plupart et qui s’appelle Dieu : Il vecchio con la barba. GrĂące Ă  la bulle (la bulle est la structure de l’Autre, structure moebienne) on peut faire comme si Dieu n’était pas lĂ  pour traiter de sa place.

Mais le point essentiel est de savoir s’il existe ou pas. Les psychanalystes n’ont pas ajoutĂ© grand chose Ă  cette question.

Tant que ce ou sera maintenu il sera là.

Il s’agit de trancher quant Ă  l’existence de Dieu, c‘est-Ă -dire ne pas en rester Ă  une position de type kantien qui maintient le « ou » puisque l’absence de preuve de l’existence de Dieu ne permet pas d’exclure qu’il existe.

Trancher dans quel but ? c’est clairement dit : pour que le Dieu qui est installĂ© dans l’Autre, n’y soit plus.

Lacan ne dit pas que Dieu sera lĂ  tant qu’on n’aura pas prouvĂ© qu’il n’existe pas.

Il dit qu’il faut sortir du « ou », autrement dit – c’est ce qui peut d’abord Ă©tonner - si la question de son existence Ă©tait rĂ©solue positivement, il n’y serait plus.

Le Dieu qui est dans l’Autre, qu’on a installĂ© dans l’Autre, n’appartient pas Ă  la structure.

Toute la question est de savoir si existe – en tant que fait de structure – ce qui peut ĂȘtre qualifiĂ© de Dieu.

Le point important est donc la distinction entre ĂȘtre lĂ  et exister c’est-Ă -dire ĂȘtre hors : ex-sister.

Lacan Ă©crit ex-sistence pour en faire valoir le fondement topologique, ou parfois ek-sistence, comme Heidegger qui veut en retrouver l’origine dans l’Ektasis et Ă©crit Eksistenz.

Quelques mois plus tard, au dĂ©but du sĂ©minaire D’Un autre Ă  l’autre, la question revient ainsi:

Dieu est, ça ne fait aucune espùce de doute, ça ne prouve absolument pas qu’il existe (8 janvier 1969).

Dieu est. C’est-Ă -dire qu’installer Dieu dans l’Autre revient Ă  lui confĂ©rer l’ĂȘtre, qu’il prenne figure ou qu’il s’agisse du Dieu des philosophes, mais aussi bien, comme ce sĂ©minaire le prĂ©cisera, qu’il s’agisse du sujet supposĂ© savoir.

ça ne prouve absolument pas qu’il existe à quoi Lacan, qui va entreprendre l’analyse du Pari de Pascal, ajoute : mais il faut savoir si Je existe.

La question de l’ex-sistence de Dieu apparaĂźt ainsi liĂ©e Ă  celle de l’ex-sistence du Je, qui est dans ce sĂ©minaire le lieu d’ancrage du sujet dans la jouissance.

Ex-sistence de Dieu, ex-sistence du sujet

L’ex-sistence du sujet comme l’ex-sistence de Dieu dĂ©pendent du dire.

Il n’y a de sujet que d’un dire, de ce dire il est l’effet, la dĂ©pendance. (D’un Autre Ă  l’autre 4 dĂ©cembre 1968). Lacan ajoute : c’est lĂ  ce que nous avons Ă  serrer correctement pour n’en point dĂ©tacher le sujet ( avec RSI on verra que ce serrage n’est pas mĂ©taphorique).

Pour un rien le dire ça fait Dieu, aussi longtemps que se dira quelque chose l’hypothùse Dieu sera là. (Encore 16 janvier 1973).

L’hypothĂšse Dieu ne sort pas de l’imaginaire, de la contemplation de la nature, de son harmonie et de sa perfection supposĂ©es. Elle naĂźt de la parole, de ce qu’il y a, derriĂšre ce qui se dit, un dire. Pour un rien (soit Ă  partir de ce qui fait qu’il n’y a pas d’Univers, l’objet a) le dire ça fait Dieu.

A cette hypothĂšse on ne demande qu’à y croire. Y croire, dit Lacan dans RSI c’est fondamentalement croire qu’il pourrait parler (21 janvier 1975). De lĂ  Ă  l’aimer, Ă  lui prĂȘter l’ĂȘtre, dans l’assurance qu’il y a bien un univers, le pas est vite franchi.

L’existence de Dieu avait Ă©tĂ© abordĂ©e l’annĂ©e prĂ©cĂ©dant Encore (Le Savoir du psychanalyste et Ou pire
) par la voie logique, celle du quantificateur existentiel il existe un x, un x qui fait exception d’ĂȘtre hors castration et qui par lĂ  fonde l’universel, le tout x soumis Ă  la castration.

L’existence de ce x non phi de x Ă©tait d’abord qualifiĂ©e de problĂ©matique (Dieu existe mais pas plus que vous,ça va pas loin).

Elle Ă©tait ensuite rapportĂ©e Ă  un dire, un dire que non Ă  la castration. L’au-moins-un qui dit non Ă  la castration devient ainsi le support logique du PĂšre, et du mĂȘme coup de Dieu.

Mais ce Dieu que Lacan a dĂ©fini comme inconscient se rĂ©duit-il Ă  l’au-moins-un ? Est-il strictement Un comme le dit la religion ?

Dans Encore Lacan annonce qu’il va montrer en quoi Dieu existe, en prĂ©cisant que le mode sous lequel il existe ne plaira pas aux thĂ©ologiens plus forts que lui Ă  se passer de son existence. Mais n’étant pas dans la mĂȘme position, il a affaire Ă  l’Autre, l’Autre qui doit bien avoir quelque rapport avec ce qui apparaĂźt de l’Autre sexe. (Encore 20 fĂ©vrier 1973).

A la fin de la mĂȘme leçon, s’appuyant sur l’expĂ©rience des mystiques, il dit que c’est la jouissance fĂ©minine qui nous met sur la voie de l’existence.

Ainsi y a deux faces de Dieu : l’une correspond Ă  la fonction du pĂšre, l’autre Ă  la jouissance fĂ©minine qui est une jouissance supplĂ©mentaire, du coup ça ne fait pas deux Dieux, mais ça n’en fait pas non plus un seul.

Avant d’en arriver Ă  RSI oĂč la question de l’ex-sistence est traitĂ©e par le nƓud borromĂ©en, il faut citer la fin du sĂ©minaire prĂ©cĂ©dent:

Ce qu’on appelle le transfert (qui est l’amour courant) c’est pas tout Ă  fait pareil que ce qui se produit quand Ă©merge la jouissance de la femme (Les non-dupes errent 11 juin 1974) .

L’amour de transfert c’est l’amour pour le sujet supposĂ© savoir, pour le Dieu qui est. Avec la jouissance fĂ©minine on entre dans un autre champ, un champ de l’ex-sistence. Lacan annonce qu’il traitera cela l’annĂ©e suivante.

Tout ce sĂ©minaire a montrĂ© qu’il faut ĂȘtre dupe, dupe de la structure, dupe du rĂ©el, pour ne pas errer. Cette derniĂšre leçon ouvre une perspective inattendue. Elle dit que ce qui a permis Ă  de grands savants de ne pas errer, c’était d’aimer leur savoir inconscient - Ă  leur insu. Ils postulaient un savoir dans le rĂ©el, le savoir de Dieu, alors que c’était l’amour de leur inconscient, l’amour de transfert, qui soutenait leur travail.

Le nouveau, dit Lacan, c’est que nous savons maintenant que l’inconscient est un savoir emmerdant. Faut-il continuer Ă  l’aimer, ou bien poursuivre sur son erre (comme un bateau quand s’interrompt la force qui l’a propulsĂ©) pour accĂ©der Ă  un peu plus de rĂ©el ?

L’ex-sistence du savoir de Dieu

Dans premiĂšre leçon de RSI (10 dĂ©cembre 1974) Lacan dit : le savoir de Dieu c’est certain qu’il ex-siste. Qu’en dit-il?

Nous avons assez de peine Ă  nous donner pour l’épeler : c’est un savoir littĂ©ral.

Il siste peut-ĂȘtre mais on ne sait pas oĂč, ce qui consiste n’en donne nul tĂ©moignage : on ne sait pas oĂč il se tient, en tout cas pas dans un des ronds.

Il est Ă  lire entre les lignes, ailleurs que la façon dont le symbolique s’écrit : il surgit entre les lignes de ce qui est dit et lu.

C’est donc le refoulĂ© secondaire qui fait retour qu’il nomme savoir de Dieu.

Dans ce sĂ©minaire, comme dans le prĂ©cedent, il s’emploie Ă  montrer qu’il n’y a pas dans le rĂ©el, contrairement Ă  ce que supposent le croyant ou le dĂ©iste (Voltaire), et en fait tout un chacun Ă  son insu, de savoir qui fasse marcher l’univers, de savoir de Dieu entendu au sens habituel.

Il qualifie de savoir de Dieu celui qui surgit dans le retour du refoulé, un savoir indubitable, immaitrisé et qui nous mÚne.

Qu’en est-il alors de l’ex-sistence de Dieu ?

La vérité de la religion

Pour commencer Ă  dire ce qu’est l’ex-sistence de Dieu, Lacan s’appuie sur la religion, oĂč il trouve la distinction entre ex-sister et ĂȘtre.

La religion est vraie lĂ  oĂč elle dit que Dieu ex-siste, et pas seulement qu’il est ( 17 dĂ©cembre 1974).

Elle est alors plus vraie que la nĂ©vrose pour laquelle Dieu seulement est. Effectivement le PĂšre mort de la nĂ©vrose, le pĂšre imaginaire, est solidement installĂ© dans l’Autre.

La religion parle (aussi) de Dieu comme cachĂ©, il est l’ex-sistence par excellence, dit Lacan qui traduit : la personne supposĂ©e au refoulement.

Il ajoute que Dieu n’est autre que ce qui fait qu’à partir du langage il ne saurait s’établir de rapport entre sexuĂ©s (1)

et encore que Dieu comporte l’ensemble des effets de langage, y compris les effets psychanalytiques.

En bref le Dieu ex-sistant de la religion c’est le phallus, le refoulĂ© premier (2).

Il est Un. Comme toute vĂ©ritĂ© c’est un mi-dit (3).

Lacan appuie son athĂ©isme sur la vĂ©ritĂ© de la religion, ce qui est encore plus Ă©bouriffant c’est qu’il le fasse contre l’athĂ©isme de Freud lequel, dit-il, soutient la religion ( dans ce qu’elle a de tradition conne, terme qui viendra la 11 mars).

Freud a toujours dĂ©fendu l’athĂ©isme. Il l’a argumentĂ© en prĂ©sentant le monothĂ©isme comme la consĂ©quence du meurtre de MoĂŻse, et Dieu comme le pĂšre divinisĂ©. Il ne croit pas en Dieu, dit Lacan, il opĂšre dans sa ligne Ă  lui et il nous enmoĂŻse. Ainsi il perpĂ©tue la religion et la consacre comme nĂ©vrose idĂ©ale.

Qu’est-ce qu’un vĂ©ritable athĂ©isme ? Lacan a dit que c’est une ascĂšse, il a pointĂ© qu’il s’agit de se dĂ©barrasser du fantasme du Tout-Puissant et d’affronter la mise en question du sujet supposĂ© savoir.

AprĂšs Encore on voit que cela passe par la prise en compte de l’autre face de Dieu qu’est la jouissance fĂ©minine. C’est le point d’arrĂȘt de Freud.

Il ne peut pas faire autrement parce que c’est impossible, c’est-Ă -dire qu’il est dupe, de la bonne façon, celle qui n’erre pas. Il semblerait que Freud soit dupe de son amour de l’inconscient qui fait obstacle Ă  la prise en compte de la jouissance fĂ©minine et l’arrĂȘte sur la jouissance phallique devant quoi, dit Lacan, il se prosterne.

C’est pas comme moi, dit-il, je ne peux que tĂ©moigner que j’erre, j’erre dans ces intervalles que j’essaie de vous situer (il s’agit du sens, de la jouissance phallique et de la jouissance de l’Autre).

Cette deuxiĂšme leçon de RSI a commencĂ© avec l’exemple de Maupertuis qui n’est pas dupe dans la mesure oĂč il ne s’en tient pas strictement Ă  ce qui lui est fourni de connaissances Ă  son Ă©poque concernant la reproduction sexuĂ©e, et qui va Ă©mettre une idĂ©e prĂ©maturĂ©e et non une erre. Conclusion : S’il Ă©tait plus dupe il errerait moins. Ici erre et errer sont distinguĂ©s conformĂ©ment Ă  l’usage reçu.

Mais quand Lacan dit qu’il erre dans ces intervalles, c’est parce qu’il est non-dupe. Il introduit dans le verbe errer une Ă©quivoque. Le verbe qui a eu le sens de voyager avant de prendre celui de se tromper, prend encore ici celui de poursuivre sur son erre.

Il semble qu’il soit indiquĂ© que pour errer ainsi (pour poursuivre dans son avancĂ©e aprĂšs avoir Ă©tĂ© lancĂ©) il faut d’abord avoir Ă©tĂ© dupe, des connaissances de son Ă©poque et/ou de son amour de l’inconscient. Mais l’équivoque fait entendre que cela ne lĂšve pas le risque d’erreur ou d’errance. Pour le restreindre Lacan se fait dupe du nƓud et recommande d’en faire autant.

La connerie de la religion

D’ĂȘtre vraie, n’empĂȘche pas la religion d’ĂȘtre conne, puisqu’une tradition est toujours conne (11 mars et aussi Introduction Ă  la publication de RSI dans Ornicar ).

La connerie a l’intĂ©rĂȘt d’ĂȘtre indicative de la jouissance. C’est le point de mirage constituĂ© par la jouissance inaccessible du phallus qui fait croire en Dieu.

Ce qui retient surtout l’attention de Lacan c’est le pouvoir de nomination attribuĂ© Ă  Dieu : le PĂšre nommant qui sort du livre de la GenĂšse. C’est Lui qui a appris au parlĂȘtre Ă  faire nom pour chaque chose.

Que dit le texte de GenÚse 2, 19 ? que Dieu, ayant formé les animaux à partir de la terre, les amÚne à Adam pour voir comment il va les nommer.

Un an avant Lacan avait citĂ© le passage en restant prĂšs du texte, disant c’est tout Ă  fait clair que c’est l’homme qui invente le langage et en commençant par la dĂ©nomination (congrĂšs de Montpellier novembre 1973).

Peu avant le dĂ©but de RSI il dit: Dieu a appris Ă  Adam Ă  nommer les choses (confĂ©rence Ă  Rome 29 octobre 1974) c’est ce qu’il reprend ici.

Il lit donc le passage ainsi: si Dieu veut voir comment l’homme nomme les animaux, c’est (sauf Ă  admettre qu’il veut l’apprendre de l’homme) qu’Il lui fait rĂ©citer ce qu’Il lui a appris.

La leçon de cette lecture c’est, me semble-t-il, que nous ne mesurons pas que le pouvoir de nomination a Ă©tĂ© placĂ© dans le PĂšre.

Il s’en suit sans doute que nous ne savons pas que, quand nous nommons, nous le faisons pour Lui montrer comme nous rĂ©citons bien.

Avec ce truc Ă©mergĂ© de la Bible le PĂšre devient celui qui donne nom aux choses. Le pouvoir de nomination est individualisĂ©, situĂ© en un lieu distinct. En termes de nƓud ce PĂšre nommant est un quatriĂšme rond venant nouer les ronds RS et I, alors qu’il ne serait pas indispensable Ă  leur nouage.

A quoi Lacan oppose que dans la structure le donner-nom fait partie du symbolique, et que ce qui nomme les choses pour le parlĂȘtre c’est l’inconscient (inconscient qu’il va rabattre sur le symbolique).

Il laisse entendre Ă  la fin du sĂ©minaire que le pĂšre ne donne pas nom aux choses mais qu’il   doit ĂȘtre interrogĂ© en tant que pĂšre au niveau du rĂ©el.

Prouver l’ex-sistence de Dieu

S’il est vrai que Dieu existe (vĂ©ritĂ© de la religion), il reste Ă  le prouver. C’est ce qu’aborde la leçon du 8 avril 1975.

Lacan rĂ©pĂšte qu’il suit Ă  la trace le refoulement premier. La trace la plus manifeste de ce trou s’énonce : « il n’y a pas de rapport sexuel ».

Il ne faut pas en ĂȘtre dupe dit-il. Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel pour signifier que c’est un ratĂ© de la crĂ©ation, et ainsi tenir pour rĂ©solue, par la nĂ©gative, la question de l’ex-sistence de Dieu, c’est se fier Ă  quelque chose qui probablement nous dupe. Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel ne signifie pas qu’on ait cessĂ© de croire Ă  l’harmonie ou au Tout-puissant, la dĂ©ception fige une croyance qui reste mĂ©connue.

Ici il faut ne pas ĂȘtre dupe du transfert, mais essuyer les plĂątres du non-dupe, d’oĂč l’erre qui est la seule chance de fixer le nƓud dans son ex-sistence.

Il y a un jeu de l’erre, un jeu de l’ex-sistence, selon qu’une consistance s’ouvre en droite infinie ou se boucle en cycle. Fixer le nƓud dans son ex-sistence c’est, semble-t-il, ce que produit la droite infinie quand elle se boucle en bordant les champs de l’ex-sistence, en les individualisant : jouissance phallique, jouissance de l’Autre, sens.

Plus loin dans cette leçon il est dit que la psychanalyse a de bons effets, mais qui ne durent qu’un temps (sans doute les effets de l’amour de transfert). C’est embĂȘtant, un embĂȘtant contre quoi on pourrait essayer d’aller malgrĂ© le courant dit Lacan, parce que c’est malgrĂ© tout de nature Ă  prouver l’ex-sistence de Dieu lui-mĂȘme.

Prouver l’ex-sistence de Dieu implique de ne pas se laisser emporter par le courant qui va vers le PĂšre (Dieu est pĂšre-vers). La preuve peut ĂȘtre faite, semble-t-il, par l’erre dans les trois champs d’ex-sistence, et leurs interrelations,

(c’est autre chose que de prouver qu’on croit en Dieu, cela Lacan affirme pouvoir le prouver Ă  chacun, probablement Ă  partir de ce qui se dĂ©montre comme amour de transfert).

Qu’est-ce qui est en jeu dans cette preuve de l’ex-sistence de Dieu ?

Sous une forme paradoxale et provocante ( prouver que « Dieu » ex-siste pour ne pas y croire, ne pas croire Ă  son ĂȘtre) il y a la visĂ©e d’un athĂ©isme consĂ©quent.

Il concerne, semble-t-il, l’ex-sistence du sujet. Elle dĂ©pend de Dieu dans la tradition philosophique ou religieuse, ce qui motive la croyance. Il ne suffit pas d’îter le terme Dieu et dire que c’est de l’Autre que dĂ©pend l’ex-sistence du sujet. Il s’agit de dĂ©gager ce qui, dans la structure, la dĂ©termine.

La coexis-sistence du sujet et de « Dieu » dans ses diverses faces de jouissance, est d’autant plus probante dans le nƓud borromĂ©en qu’une des affirmations de RSI est que le dire fait nƓud. Alors qu’avant le nƓud l’ancrage du sujet dans la jouissance Ă©tait formalisĂ© par le trou de l’objet a (D’un autre Ă  l’Autre) le nƓud situe l’objet a comme condition des jouissances (La TroisiĂšme).

La preuve dont parle Lacan n’est sans doute pas une dĂ©monstration thĂ©orique visant Ă  convaincre, mais l’épreuve, dans la cure, que le sujet a son ancrage dans la jouissance qui ne se dĂ©cline pas seulement comme phallique.

Notes

1 Le diagnostic rigoureux de D.H. Lawrence (Le serpent à plumes chapitre 16 ):

« Les hommes et les femmes devraient savoir qu’ils ne peuvent jamais s’unir absolument en ce monde. Dans l’étreinte la plus serrĂ©e, dans la caresse la plus tendre il y a ce petit fossĂ© qui pour Ă©troit qu’il soit, n’en existe pas moins. »

Sa conclusion : « ils doivent s’incliner devant ce fossĂ© et se soumettre avec rĂ©vĂ©rence
. Essayer de le combler est une violation, c’est lĂ  le pĂ©chĂ© contre l’Esprit-Saint. »

MĂȘme diagnostic chez Lacan mais conclusion divergente. Tout en disant qu’il n’est pas assez bĂȘte pour avoir le moindre espoir d’un rĂ©sultat, il Ă©voque le remplacement de la disproportion fondamentale du rapport dit sexuel par une autre formule, par quelque chose qui ne peut se concevoir que comme un dĂ©tour vouĂ© Ă  l’erre, mais Ă  une erre limitĂ©e par un nƓud (8 avril 1975).

2 Le refoulement originaire se marque par un trou rĂ©el. Le15 avril 1975 Lacan en se rĂ©fĂ©rant Ă  la rĂ©ponse de Dieu - EhĂ©iĂ© ascher Ă©hĂ©iĂ©, Je serai que Je serai –dit que les Juifs placent Dieu en un point de trou.

3 Je prĂ©cise, Ă  la suite de la confĂ©rence de C. Landman, que Lacan en mars 75, quand dĂ©bute la publication de RSI dans Ornicar, ajoute une note intitulĂ©e « A la lecture du 17 dĂ©cembre » ( en annexe Ă  l’édition ALI de RSI) oĂč il Ă©crit que Dieu est le pas-tout qu’il (le christianisme) a le mĂ©rite de distinguer, en se refusant Ă  le confondre avec l’idĂ©e imbĂ©cile de l’univers.

Estimait-il que le 17 dĂ©cembre il avait trop accentuĂ© Dieu comme Un ce qui risquait d’ĂȘtre entendu comme le Tout-Un ? on peut le penser.

 

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Le nouage RSI, conférence de Marc Darmon aux Mathinées

 

Mathinées Lacaniennes

Le 4 février 2012

Le Nouage RSI

Marc Darmon

 

Henri Cesbron Lavau : Je ne vous prĂ©sente pas Marc Darmon. Vous le connaissez tous. Psychiatre, psychanalyste et auteur des Essais sur la Topologie Lacanienne, un ouvrage, un outil de travail extrĂȘmement utile. VoilĂ , Marc, est-ce que tu as un sujet maintenant ?

Marc Darmon : Oui, c’est le nƓud.

Henri Cesbron Lavau : Le nƓud, d’accord.

Marc Darmon : Le nƓud, qui est Ă  l'Ă©tude cette annĂ©e pour les journĂ©es d'Ă©tĂ© et pour des journĂ©es qui auront lieu en juin sur Topologie et Invention en clinique.

Je vais aborder ce matin le nƓud d'une façon athĂ©ologique.

Et je vais essayer de commencer Ă  prĂ©senter une question sur la diffĂ©rence entre un nƓud, fait de droites infinies et d’un cercle, et d’un nƓud fait de cercles, parce que Lacan posait leur Ă©quivalence.

Quand Lacan l’aborde dans R. S. I., il prĂ©sente le nƓud de façon Ă  dĂ©duire du nƓud, on pourrait dire, tout le reste. C'est-Ă -dire que ce nƓud vient comme un a priori et Lacan en dĂ©duit certaines consĂ©quences, tout au long du sĂ©minaire, en faisant le pont avec des concepts dĂ©jĂ  Ă©tablis, soit par Freud, soit par lui-mĂȘme. DĂšs le dĂ©but, Lacan situe la triade inhibition, symptĂŽme, angoisse sur le nƓud. Ensuite il situe le sens, la jouissance, l'objet petit a etc.

Je vais reprendre avec vous la logique de cet abord du nƓud, de cette utilisation du nƓud, en posant un certain nombre de questions.

Donc le nƓud, on pourrait dire qu'il a une dĂ©finition. Il en a plusieurs mais il en a une, par exemple, c'est que ce nƓud, qui est une chaĂźne en fait, lorsque l'on coupe un des Ă©lĂ©ments, les deux autres se trouvent libĂ©rĂ©s.

Autre dĂ©finition : c'est le minimum requis de trois ronds, un minimum requis de trois ronds, pour faire une chaĂźne de ces trois ronds, telle qu’aucun des ronds ne s’enchaĂźne olympiquement avec un autre.

Vous voyez, il y a une diffĂ©rence entre ces deux dĂ©finitions. L'une suppose une coupure d’un des ronds, une coupure que Lacan ne va jamais utiliser dans ses rĂ©flexions Ă  propos du nƓud, coupure qui ne correspond Ă  aucune coupure clinique. C'est une coupure qui entre dans la dĂ©finition du nƓud. Alors, bien sĂ»r, quand on est partisan de la coupure, on met cela en avant. Je pense Ă  Jean-Claude Milner par exemple dans son livre, sur Les Noms Indistincts. Il reprend de façon tout Ă  fait brillante le nƓud borromĂ©en. Il fait grand cas de la coupure dans cette dĂ©finition du nƓud. Mais on pourrait dire que Lacan, s'il fait jouer cette coupure dans la dĂ©finition mĂȘme du nƓud, il ne l'utilise pas, il ne lui fait jouer aucune fonction, sinon de façon tout Ă  fait marginale. Lorsqu'il fait fonctionner son nƓud, il ne s'intĂ©resse pas Ă  la coupure d'un des ronds. Par contre il explore les consĂ©quences d'un dĂ©ploiement Ă  l'infini, c'est-Ă -dire d'une ouverture du cercle en droite infinie.

Alors je vous ai donnĂ© des dĂ©finitions du nƓud. Je ne voulais pas commencer par le dessiner. Mais dĂ©jĂ  on peut se poser la question : de quoi parle-t-on ? On peut en parler, du nƓud ; donc on peut en donner une dĂ©finition symbolique. Le nƓud est entiĂšrement dĂ©fini, entiĂšrement introduit par une formule, une phrase symbolique. Est-ce que le nƓud, c'est du symbolique ? En tout cas, il ne suffit pas de donner une dĂ©finition du nƓud pour le faire exister. Alors Ă©videmment quand on se contente de dire : c'est une façon de nouer telle qu’ aucun des chaĂźnons n'est nouĂ© olympiquement Ă  un autre et pourtant ça tient, si vous n'aviez pas Ă©tudiĂ© Lacan, vous n'auriez pas la solution. Ça se prĂ©sente comme une Ă©nigme, comme un problĂšme qu'il faudrait rĂ©soudre et la solution n'est pas Ă©vidente, n’est pas immĂ©diate, du moins si vous n'avez pas lu Lacan, si vous n'avez pas vu d'image du nƓud borromĂ©en. Donc, bien que le nƓud soit tout Ă  fait dĂ©crit, abordĂ© par une phrase symbolique, il va falloir faire un dessin pour vous faire saisir la solution - en quoi vĂ©ritablement il existe, ce nƓud. Nous pourrions imaginer qu’il puisse ne pas exister. Ce pourrait ĂȘtre tout Ă  fait impossible de nouer trois ronds de telle façon qu'ils tiennent Ă  trois, et non deux Ă  deux.

Donc il va falloir passer par un dessin, c'est-Ă -dire une reprĂ©sentation imaginaire. Et on peut dire effectivement : le nƓud c'est ça. Je ne l’ai pas dessinĂ© mais vous l'avez tous dessinĂ© dans votre tĂȘte. On peut dire : VoilĂ  le nƓud, c’est ça. On pourrait aussi le rĂ©aliser avec des ronds de ficelle. Dire : VoilĂ , le nƓud, c'est ça. Quand on dit : le nƓud, c’est ça, est-ce que l’on parle des ronds de ficelle, des traits sur le tableau ? Ces ronds de ficelle, ces traits sur le tableau, c'est un support nĂ©cessaire pour penser le nƓud. Mais est-ce que le nƓud, c’est ça? Non. Le nƓud, c’est ça, effectivement, mais ça ne se rĂ©duit pas Ă  ça. Ce qui fait le nƓud, ce qui donne la solution au nouage borromĂ©en, c'est d’un ordre diffĂ©rent de la phrase qui donne la dĂ©finition du nƓud. C'est d'un ordre diffĂ©rent des traits sur le tableau ou des ronds de ficelles qui sont lĂ  dans la main. C'est quelque chose qui ex-siste Ă  la fois Ă  cette dĂ©finition et Ă  cette matĂ©rialisation imaginaire. Le nƓud existe. Ce qui fait le propre du nouage, c'est quelque chose qu'on a du mal Ă  saisir par des mots ou par des images. Ça existe. C'est le rĂ©el du nƓud.

Lacan, dans R.S.I, va tout reprendre avec le nƓud. Une ambition dĂ©mesurĂ©e. Il remet tout en question avec le nƓud. Et il se pose la question de l'existence du nƓud, quelles sont ses conditions d'existence, parce que, je vous l’ai montrĂ© dans ma petite introduction, on l'aborde par la voie symbolique, on l'aborde par la voie imaginaire mais son existence elle-mĂȘme relĂšve du rĂ©el. Donc dans le nƓud, il y a du symbolique, de l'imaginaire et du rĂ©el. Est-ce que ça suffit ? Vous savez, dans la premiĂšre leçon de R.S.I, Lacan pose les questions d'existence du nƓud. Si le nƓud est fait de trois ronds, rien ne distingue un rond d’un autre ; ils ont exactement le mĂȘme rĂŽle. On peut substituer l'un Ă  l'autre. On peut dessiner ce nƓud sous forme de chaĂźne avec, vous savez, un rond pliĂ© au milieu et deux ronds extrĂȘmes et, Ă  tour de rĂŽle, chacun des ronds peut venir Ă  la place de celui du milieu. Donc, il n’y a aucune distinction entre ces ronds. Aucune distinction, et pourtant il y a une distinction absolue, c'est-Ă -dire que ces ronds sont censĂ©s ĂȘtre le RĂ©el, le Symbolique et l'Imaginaire.

Donc premiĂšre difficultĂ©. Comment un nƓud, oĂč chaque Ă©lĂ©ment est strictement Ă©quivalent Ă  un autre, comment arrive-t-on Ă  dire: c'est le nƓud du RĂ©el, du Symbolique et de l'Imaginaire ? Parce qu'ils sont distincts, du fait d'ĂȘtre nommĂ©s RĂ©el, Symbolique et Imaginaire. Et Lacan dit que cette distinction, c'est de l'ordre du sens. C'est-Ă -dire que RĂ©el, Symbolique, Imaginaire sont de trois sens diffĂ©rents. C’est bien embĂȘtant, parce qu’on nous a appris que le sens rĂ©sulte d’un rapprochement entre deux signifiants, d’un Ă©pinglage entre deux signifiants. Ça peut ĂȘtre le rĂ©sultat d'une substitution d'un signifiant Ă  un autre. Donc le sens, c’est quelque chose qui n’a pas l'air trĂšs solide. Puisqu'il suffit de substituer un signifiant Ă  un autre pour crĂ©er du sens. Et le sens est de l'ordre de ce qui se produit dans l'imaginaire, du fait de sa substitution ou de cette mise en relation du signifiant. Donc est-ce que ça constitue un point d'ancrage suffisant pour distinguer les trois Ă©lĂ©ments du nƓud, qui sont strictement Ă©quivalents du point de vue topologique ? C’est ainsi que Lacan est conduit Ă  postuler qu'il y a une limite Ă  l'erre de la mĂ©taphore. Si la mĂ©taphore c’est une substitution d'un signifiant Ă  un autre signifiant, la limite de l'erre de cette mĂ©taphore, c'est qu'on ne peut pas substituer R Ă  S, S Ă  I etc. C'est cette limite, pour reprendre une expression ancienne, le point de capiton, c'est-Ă -dire que ça ne peut plus glisser Ă  cet endroit-lĂ . Et R.S.I ne peuvent pas se substituer les uns aux autres. Donc on a affaire Ă  des lettres, Ă  des nominations premiĂšres, ce qui a conduit Lacan Ă  parler de R.S.I. comme Noms-du-PĂšre, au pluriel.

Il donne donc une distinction au niveau du sens. Il a supposĂ© trois sens distincts. Trois sens distincts ? Est-ce que nous faisons appel Ă  quelque chose d'extĂ©rieur au nƓud ? Quand on parle de trois sens distincts, ces sens distincts sont effectivement le sens du RĂ©el, du Symbolique, de l'Imaginaire mais est-ce qu’on ne fait pas appel Ă  quelque chose d’extĂ©rieur au nƓud ? C'est lĂ  qu'on peut dire qu’intervient une premiĂšre remarque sur l'autosuffisance du nƓud, puisque le sens est dans le nƓud. Il est situĂ© Ă  l'endroit oĂč le cercle du symbolique et le cercle imaginaire viennent se recouvrir. Donc on ne fait pas appel Ă  quelque chose d'extĂ©rieur au nƓud - il n'y a rien d'extĂ©rieur au nƓud mais Ă  quelque chose qui est inscrit par le nƓud, pas dans le nƓud, mais par le nƓud : cette plage oĂč les champs, les ronds de l'imaginaire et du symbolique viennent se recouvrir. R, S, I se distinguent parce que S et I se recouvrent partiellement et S et I produisent le sens parce que R, S, I se distinguent. Ah oui mais, diriez-vous, ça pose un problĂšme puisque ce champ n'existe (le recouvrement du symbolique et de l’imaginaire) que parce qu'il y a une mise Ă  plat. Le nƓud qui se baladerait comme ça dans l'espace, adoptant telle ou telle configuration, ne mettrait pas en Ă©vidence un champ de recouvrement entre le symbolique et l’imaginaire.

Qu'est-ce que c'est que cette mise Ă  plat ? Eh bien, dit Lacan, le nƓud nĂ©cessite cette mise Ă  plat, qui est la rĂ©duction de l’imaginaire. On pourrait dire que le nƓud mis Ă  plat, c'est une façon minimale de faire avec l'imaginaire, parce que cet imaginaire, c'est notre dĂ©bilitĂ© mentale. Cet imaginaire, c'est Ă  la fois quelque chose de fort utile, on vient de le voir, par exemple c'est ce qui nous permet un accĂšs au nƓud, et c'est notre dĂ©bilitĂ© mentale dans la mesure oĂč cet imaginaire peut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il y a une rĂ©duction nĂ©cessaire de cet imaginaire, ne serait-ce que pour mettre en Ă©vidence le nƓud. Si l’on devait partir d'un nƓud embrouillĂ© dans l'espace, il serait trĂšs difficile de mettre en Ă©vidence les propriĂ©tĂ©s du nƓud borromĂ©en. Il faut donc rĂ©duire l'imaginaire et le rĂ©duire au maximum, ou au minimum plutĂŽt. C'est cette mise Ă  plat oĂč le nƓud adopte un nombre minimal de croisements. C'est le mĂȘme nƓud. C'est le nƓud rĂ©el, mais prĂ©sentĂ© de telle sorte que notre imaginaire ne nous rende pas trop dĂ©biles. Donc, la mise Ă  plat n'est pas un artifice, c'est une façon d'aborder le nƓud, de traiter le nƓud, conforme Ă  une de ses dimensions, la dimension imaginaire. Si bien que le champ du sens, que Lacan va situer dans cette intersection entre symbolique et imaginaire, ne rĂ©sulte pas d'un artifice. Ça rĂ©sulte de quelque chose qui dĂ©coule du nƓud lui-mĂȘme et des trois dimensions qu'il vient nouer.

Alors, ceci dit, ceci posĂ©, Lacan prend en considĂ©ration qu'il s'agit quand mĂȘme d'un nƓud rĂ©el. C'est-Ă -dire que, bien que situĂ© Ă  l'intersection de l'imaginaire et du symbolique, dans la mise Ă  plat, le champ du rĂ©el paraĂźt extĂ©rieur au champ du sens. En quelque sorte, le sens ex-sisterait au rĂ©el. C'est lĂ  que Lacan va faire jouer la propriĂ©tĂ© du nƓud rĂ©el, en nous disant : bien que ce champ du sens paraisse extĂ©rieur au rĂ©el, c'est un effet de la mise Ă  plat. Et il faut plutĂŽt concevoir le serrage de ce sens, qui va ĂȘtre un serrage Ă  trois, oĂč les trois consistances vont intervenir - oĂč le rĂ©el (va intervenir)-, si bien que le nƓud permet Ă  Lacan de distinguer un effet de sens imaginaire d'un effet de sens rĂ©el, celui qui est visĂ© dans l'analyse. Vous voyez comment nous passons par la nĂ©cessitĂ© de cette mise Ă  plat pour Ă©crire et situer les Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  produits par le nƓud dans ses points de serrage en dehors de toute mise Ă  plat.

Vous voyez comment Lacan fait jouer Ă  la fois la mise Ă  plat, puis le passage du nƓud dans le rĂ©el, la considĂ©ration que ce nƓud existe en dehors de la mise Ă  plat. Et presque naturellement comme cela, cette mise Ă  plat du nƓud va situer les diffĂ©rentes formules, les diffĂ©rentes Ă©critures dĂ©jĂ  avancĂ©es par Lacan. Par exemple et principalement l'objet petit a, c'est-Ă -dire l'objet petit a comme rĂ©sultant du coinçage des trois consistances, et non plus d'un dĂ©coupage.

Donc autre consĂ©quence. On avait une premiĂšre consĂ©quence du nƓud : Ă  cĂŽtĂ© de l’effet de sens imaginaire, l’effet de sens rĂ©el. Ici un objet a qui s’obtient par coinçage, par serrage des trois consistances et qui n'est plus du dĂ©coupage. C'est-Ă -dire que, jusqu'Ă  prĂ©sent, dans les surfaces topologiques de Lacan, ce petit a Ă©tait un dĂ©coupage sur le cross-cap, cross-cap dont la consistance est essentiellement celle du symbolique. La topologie du cross-cap est de l’ordre du rĂ©el mais sa consistance est de l'ordre du symbolique. Donc c'est un objet petit a essentiellement de nature symbolique, pourrait-on dire. LĂ , on a un objet petit a qui se dĂ©ploie dans les trois dimensions, qui relĂšve du coincement entre ces trois dimensions. Autre consĂ©quence : la place du phallus. On pourrait dire que Lacan, avec le nƓud borromĂ©en, ne sait plus oĂč le mettre, le phallus. Il le met, dans La TroisiĂšme, je crois, au point d'intersection entre le symbolique et le rĂ©el. Effectivement le phallus symbolique, c'est ce qui vient ancrer le symbolique dans le rĂ©el. Mais c'est une rĂ©volution. Jusqu'Ă  prĂ©sent dans la topologie lacanienne, le phallus Ă©tait ce qui venait centrer l'objet petit a. C’était le point central qui venait donner Ă  l'objet petit a son caractĂšre sexuel. Ici l'objet petit a et le phallus sont dĂ©centrĂ©s. Ce qui nous donne une anticipation, peut-on dire, de ce que Melman appelle la nouvelle Ă©conomie psychique, puisqu'on pourrait avoir affaire Ă  des objets petit a libĂ©rĂ©s du sexuel.

Ensuite toujours sur ce nƓud borromĂ©en mis Ă  plat, Lacan situe, de façon analogue Ă  l'inscription du sens, l'inscription de la jouissance phallique et de la jouissance de l'Autre. Jouissance phallique, avec le recouvrement du symbolique et du rĂ©el, extĂ©rieure Ă  l'imaginaire. Et si c'est le corps qui fait support Ă  l'imaginaire, jouissance phallique extĂ©rieure au corps. On retrouve ce que Lacan a dĂ©jĂ  avancĂ© sur cette jouissance phallique, on pourrait dire parasite du corps chez le petit Hans. Jouissance de l'Autre, qui s'Ă©prouve dans le corps, et dont on ne peut rien dire, hors langage, hors symbolique, pur trou. Jouissance de l'Autre Ă  entendre comme le dit Lacan au sens du gĂ©nitif objectif.

Et puis inhibition, symptĂŽme, angoisse. Inhibition, symptĂŽme, angoisse qui viennent s'inscrire tout naturellement. C'est extraordinaire que cette triade freudienne vienne s'inscrire tout naturellement sur le nƓud mis Ă  plat, avec ce symptĂŽme
 Lacan varie sur le symptĂŽme. Au tout dĂ©but du sĂ©minaire, dans le prĂ©ambule de ce sĂ©minaire, il dit que c'est de l'ordre du rĂ©el. Ça apparaĂźt dans le rĂ©el mais c’est fabriquĂ© par le symbolique. C'est quelque chose qui se figure d'une intrusion du symbolique dans le rĂ©el, la corne de l'intrusion du symbolique dans le rĂ©el. L'inhibition : Lacan suit lĂ  les indications de Freud. L'inhibition, ça a toujours affaire avec le corps, comme un arrĂȘt, une limite d'une fonction, du fait du symbolique. Par exemple, pour prendre des exemples de Freud, l’inhibition Ă  l'Ă©criture. L'inhibition Ă  l'Ă©criture est une sorte de paralysie, de limitation d'une fonction corporelle, du fait du sens inconscient de cette Ă©criture. Pour Freud, l'encre qui s'Ă©coule du stylo, c'est le sperme. Donc Ă©crire, c'est l'Ă©quivalent d'un coĂŻt. Quand ce coĂŻt prend un sens incestueux, hop, inhibition Ă  l'Ă©criture! De mĂȘme l’inhibition Ă  la marche : s'il s'agit de piĂ©tiner la terre mĂšre, mĂȘme chose, mĂȘme punition. Donc inhibition, comme l'arrĂȘt qui rĂ©sulte de cette pĂ©nĂ©tration de l'imaginaire dans le symbolique. Angoisse : quelque chose qui s'Ă©prouve dans le corps et de l'ordre du rĂ©el. Alors c'est un vĂ©ritable miracle que les concepts dĂ©finis, soutenus et situĂ©s par Freud dans un tout autre champ viennent s'inscrire tout Ă  fait naturellement dans le nƓud.

VoilĂ , on pourrait dire, l'axiomatique posĂ©e, le point de dĂ©part, j'ai dit, athĂ©ologique. Pourquoi athĂ©ologique ? Parce que c'est un nƓud Ă  trois, c'est un nƓud athĂ©e, et non pas ratĂ©. Et vous voyez le dĂ©faut de ce nƓud, c'est la pente Ă  l'homogĂ©nĂ©isation : il n'y a rien dans la topologie du nƓud qui distingue vĂ©ritablement les trois consistances. Non seulement il n'y a rien mais ces trois consistances, il faut bien leur supposer une mesure commune pour qu'elles puissent se nouer. Le fait qu'elles se nouent implique cette commune mesure, c'est le fait d'ĂȘtre des consistances, consistances imaginaires. Alors si rien ne distingue de la topologie mĂȘme du nƓud les trois consistances, on conçoit certes la fragilitĂ© du nƓud Ă  trois, par rapport Ă  la pente de l'homogĂ©nĂ©isation.

Et c'est ainsi que Lacan est amenĂ© Ă  Ă©voquer le nƓud Ă  quatre. Le nƓud Ă  quatre oĂč au moins une des trois consistances va ĂȘtre nommĂ©e. Et le nƓud Ă  quatre n'a pas la mĂȘme topologie que le nƓud Ă  trois, dans la mesure oĂč les quatre consistances font faux-trous, deux Ă  deux. Donc il y a quelque chose d'un certain ordre qui s'instaure dans le nƓud Ă  quatre. Et on pourrait dire que le lien privilĂ©giĂ© entre le quatriĂšme et l'un des trois persiste. C'est la raison pour laquelle Ă  la fin du sĂ©minaire Lacan dit qu'il va parler peut-ĂȘtre du cinq, du six mais pas au-delĂ . Pourquoi dit-il cela ? Miller a son explication qui est fausse. Lacan dit cela parce qu’on peut concevoir un nƓud oĂč un quatriĂšme vienne nommer un des ronds, un cinquiĂšme vienne nommer un autre rond et un sixiĂšme vienne nommer le troisiĂšme rond. C'est une voie qui se poursuit jusqu'Ă  six. Mais cette nĂ©cessitĂ© du quatriĂšme, que Lacan va identifier comme RĂ©alitĂ© psychique, comme Oedipe, comme Nom-du-PĂšre, cette nĂ©cessitĂ© du quatriĂšme est mise en question. Il y a plusieurs formules de Lacan Ă  ce sujet, posant la question de la nĂ©cessitĂ© de ce quatriĂšme, posant la question de la possibilitĂ© de s'en passer, posant la question du progrĂšs: est-ce que ce sera un progrĂšs de s'en passer ? Ou est-ce qu'il ne faudrait pas s'en servir pour pouvoir s'en passer ? Ça ouvre des questions tout Ă  fait actuelles.

VoilĂ . C'Ă©tait la partie introduction au nƓud athĂ©ologique, ou introduction athĂ©ologique au nƓud.

Ensuite je souhaiterais aborder la question : le nƓud et l'infini. Alors les derniĂšres journĂ©es d’hiver, ont abordĂ©, ont repris la question de Freud sur l'analyse finie, l'analyse infinie. Il y a un brillant exposĂ© de Christian Fierens, qui expliquait en quelque sorte que l'analyse finie, c'Ă©tait la premiĂšre topologie de Lacan. C'est-Ă -dire celle qui sur le tore nĂ©vrotique va soit perpĂ©tuer le tore, va l'entretenir comme tore, soit va dĂ©couper l'objet petit a du tore, dĂ©couper l'objet a dans la transformation de ce tore en plan projectif, avec diffĂ©rents destins : soit une fin par l'amour, une sorte de maintenance de cet objet petit a, soit une fin par la haine c'est-Ă -dire vers cet objet petit a, objet d'expulsion, abject. Et le nƓud, lui, introduirait autre chose selon Christian Fierens dans la mesure oĂč le nƓud implique un cycle infini de ruptures, donc une analyse qui dĂ©boucherait sur une tĂąche infinie, comme dit Freud, s'adressant aux analystes.

C’est ce qui m’a fait revenir à cette question du fini et de l’infini dans le nƓud.

Il y a deux prĂ©sentations du nƓud chez Lacan, un nƓud fait de ronds de ficelle, c’est-Ă -dire de cercles nouĂ©s ; on pourrait dire par exemple, si on prend le rond du symbolique, c’est un symbolique qui se mord la queue, qui revient Ă  une sorte de rĂ©pĂ©tition, un symbolique fermĂ©. Bien sĂ»r c’est un rond ; donc c’est aussi le trou qui est soulignĂ© dans ce symbolique sous forme de cercle. Mais c’est un symbolique qui revient sur lui-mĂȘme, donc qui est fini en quelque sorte. Un dĂ©but, une fin. Et puis aprĂšs, si on continue, on recommence. D’accord ?

Ce n’est pas la mĂȘme chose qu’un symbolique qui serait une droite infinie. Qu’est-ce que ce serait la rĂ©pĂ©tition dans un symbolique qui serait une droite infinie ?

Pourtant Lacan nous dit: il y a Ă©quivalence entre le nƓud fait de ronds et le nƓud fait avec une ou deux droites Ă  l’infini et un rond ou deux ronds.

Il s’appuie sur Desargues qui a montrĂ© que les droites infinies, parallĂšles, se rejoignaient en un point Ă  l’infini. Ce point constituant avec tous les autres points Ă  l’infini, le plan projectif. Mais, nous dit Lacan, Desargues ne s’est pas intĂ©ressĂ© Ă  la question de savoir ce qu’il advenait de ces droites Ă  l’infini. Est-ce qu’elles passaient devant, est-ce qu’elles passaient derriĂšre ?

VoilĂ  un nƓud borromĂ©en fait de droites et d’un rond ; alors on va imaginer que ces droites
 on va faire un cercle grĂące au point Ă  l’infini. Mais que va-t-il se passer Ă  l’infini ? Est-ce qu’elles vont se fermer comme ça ou comme ça ?

 

Ou alors, si on prend le cas de deux droites parallùles, est-ce qu’elles vont se fermer de façon concentrique, nous dit Lacan dans Le Sinthome, ou de façon à faire chaüne ?

On voit que les conséquences sont considérables.

Un intervenant: Il y a la mise en continuitĂ© aussi lĂ  qui peut ĂȘtre possible. Deux droites Ă  l’infini qui se rejoignent. On peut considĂ©rer aussi que c’est les deux droites diffĂ©rentes qui se rejoignent Ă  l’infini. Auquel cas il y a une mise en continuitĂ© du huit
 Oui qui se rejoignent Ă  l’infini


Marc Darmon : C’est ce que disait Desargues. Mais Lacan dit en quelque sorte, que Desargues, c’est insuffisant, parce qu’il faut rĂ©flĂ©chir Ă  ce que deviennent les droites. Est-ce qu’elles vont se croiser ou pas ? Or si elles se rejoignent, on n’est plus dans le cas du nƓud borromĂ©en, mais si elles se croisent devant ou derriĂšre Ă  l’infini, cela a des consĂ©quences considĂ©rables. Pourquoi ?

Parce que si elles se croisent devant, si cette droite prend ce chemin, on se retrouve avec un nƓud borromĂ©en. On a les trois ronds d’un nƓud borromĂ©en classique, donc il y aurait Ă©quivalence entre la chaĂźne faite de ronds et la chaĂźne faite de deux droites et d’un rond. Lacan y tient beaucoup, il le dit plusieurs fois, qu’il est absolument nĂ©cessaire pour cela qu’en se refermant Ă  l’infini, les droites ne fassent pas chaĂźne olympique. C’est nĂ©cessaire pour que se maintienne le nƓud borromĂ©en.

Parce que si ça passe derriĂšre, on voit que non seulement les deux droites vont se trouver enchaĂźnĂ©es de façon olympique


Jean Brini : Je crois, si je peux me permettre, que, en traçant la figure de cette maniĂšre-lĂ , vous avez dĂ©jĂ  rĂ©pondu Ă  la question parce que la droite horizontale, vous l’avez dĂ©jĂ  fait passer derriĂšre la droite verticale, et donc le sixiĂšme point vous avez dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ©, et je crois que pour ĂȘtre plus conforme Ă  ce que vous dites, il aurait fallu faire passer le retour de la droite horizontale en bas
le grand retour. LĂ , la dĂ©cision est prise.

Marc Darmon : La dĂ©cision est prise, mais c’est la solution envisagĂ©e par Lacan. C'est-Ă -dire que les deux droites sont concentriques. L’autre cas, ce serait que les deux droites en se refermant Ă  l’infini fassent chaĂźne. C’est le cas oĂč on se trouverait dans cette situation.

Non seulement ce ne serait plus un nƓud borromĂ©en, dans la mesure oĂč deux des consistances feraient chaĂźne olympique, mais le troisiĂšme se trouverait libĂ©rĂ©.

Cela va ĂȘtre plus visible en faisant ça.

Voyez comment le troisiÚme va se trouver libéré.

C’est visible ? Quelqu’un ne voit pas ?

Si vous réduisez ce cercle, vous allez avoir :

(dessin)

Voyez, j’aurai dĂ» prendre des couleurs...

VoilĂ  je vais mettre des couleurs. Le rond, il est rouge au dĂ©part, vous le retrouvez ici ; voyez qu’il peut se libĂ©rer puisque, si vous prenez le rond vert, il va se rapetisser et va venir ici, donc le rouge peut s’en aller.

Donc consĂ©quence considĂ©rable. Alors quelle est la vĂ©rité ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

Un intervenant: Le lapsus du nƓud est toujours possible

Marc Darmon : Ce n’est pas le lapsus de nƓud. Est-ce que les droites à l’infini vont se fermer en faisant chaüne ou pas ?

Elsa Quilin : Le fait que ce soit Ă  l’infini, est-ce que ça ne permet pas de rĂ©pondre Ă  la question justement, ou ça, ou l’un ou l’autre, je ne sais pas comment on tranche ?

M.D : La question est tranchée

E.Q : Voilà. Alors que la question de l’infini permet de la suspendre.

M.D : La question de l’infini est tranchĂ©e, parce que c’est un infini actuel. Le point Ă  l’infini est actualisĂ©, donc il va vraiment fermer la droite.

E.Q : Il va falloir la fermer

M.D : Non, si vous n’y arrivez jamais, vous ĂȘtes dans l’infini potentiel. Le pas fait par Desargues et par Cantor, c’est de dire : ce point Ă  l’infini, on le nomme, il existe.

E.Q : Oui mais ça ne pose pas problÚme de le dessiner ?

M.D : Et on le dessine.

E.Q : on peut le dessiner, pas seulement l’écrire,

M.D : Oui

Virginia Hasenbalg : Tu répÚtes la question ?

Marc Darmon : Est-ce que quand ces droites se ferment en rond au niveau du point à l’infini, est-ce que ça fait chaüne ou pas ?

V.H : ...ça peut ĂȘtre l’un ou l’autre, il faut choisir?

M.D : Non, il y a deux hypothùses, il faut choisir. Lacan choisit que ça ne fait pas chaüne à l’infini. Est-ce qu’il a raison ?

V.H : Eh bien tu nous diras ! / I : On ne peut pas savoir / M.D : Si, on peut savoir.

J.B : Est-ce qu’on ne pourrait pas dire que le simple fait d’écrire une mise Ă  plat avec l’indĂ©termination du sixiĂšme point, ou sans indĂ©termination du sixiĂšme point, c’est quelque chose qui se fait dans le cadre d’un transfert et que, sans l’existence de ce transfert, il n’y a pas d’écriture, qu’il faut un engagement d’un sujet pour que l’écriture se fasse d’une certaine maniĂšre.

M.D : Oui, mais tu anticipes par rapport Ă  la question topologique.

V.H : Est-ce que Lacan a raison ?

M.D : Voilà, parce que pour Lacan, à moins de dire : si on transfùre sur Lacan, on va dire qu’il a raison, toujours. Ce n’est pas...

Une intervenante : Ce que dit Lacan, c’est que ce qui est important, c’est d’oĂč on voit les choses, le point de vue.

M.D : Non, non, il dit que ce qui est important c’est que ça ne fasse pas chaüne.

La mĂȘme intervenante: Mais il y a le point de vue


M.D : Non, c’est autre chose.

Un intervenant: Il y a des dires qui nouent et des dires qui ne nouent pas


Un intervenant: Il compte avec le réel

M.D : oui mais quand ça ferme la droite Ă  l’infini, est ce que les deux droites font chaĂźne ou pas ? A l’inverse, quand on ouvre le rond du symbolique par exemple, quand on l’ouvre Ă  l’infini, est-ce que c’est Ă©quivalent, au niveau borromĂ©en ?

Bon alors je vous donne la solution, les deux droites à l’infini se ferment en faisant une chaüne olympique. Voilà.

V.H : Et alors ça veut dire ?...

M.D : ça veut dire qu’il y a une diffĂ©rence fondamentale entre le nƓud fait de droites Ă  l’infini et de cercles et le nƓud fait de ronds.

Alors pourquoi je vous l’affirme ? Il y a deux raisons. Il y a un Monsieur qui s’appelle Clifford, mathĂ©maticien, fin du XIXĂšme.



Il y a le phĂ©nomĂšne du parallĂ©lisme de Clifford; c’est Ă  dire qu’à deux droites parallĂšles de l’espace euclidien Ă  trois dimensions, R3, lorsque l’on transforme cet espace Ă  trois dimensions R3 en sphĂšre S3, c'est-Ă -dire en hypersphĂšre, l’équivalent dans la quatriĂšme dimension de la sphĂšre, c’est un espace Ă  trois dimensions qui est sphĂ©rique, c'est-Ă -dire oĂč toutes les droites se transforment en de grands cercles. Bien, l’équivalent des parallĂšles de l’espace euclidien dans l’espace sphĂ©rique, ce sont des grands cercles enchaĂźnĂ©s de telle sorte que la distance entre les grands cercles reste la mĂȘme. Vous voyez, comme l’équivalent d’une sorte de bande avec une torsion, ça c’est le parallĂ©lisme de Clifford ; donc la dĂ©finition des grands cercles parallĂšles, c’est que la distance entre les grands cercles reste la mĂȘme tout le long de ce parcours. Alors ça c’était le parallĂ©lisme de Clifford.

DĂ©but XXĂšme siĂšcle, il y a un Monsieur qui s’appelle Hopf, mathĂ©maticien topologue trĂšs important.

La fibration. L’espace S3, l’hypersphĂšre S3, est un espace, je vous le rappelle, Ă  trois dimensions, sphĂ©rique. La fibration de Hopf, c’est que cet espace admet une partition qui est constituĂ©e par des grands cercles, cette fois non seulement par des cercles parallĂšles comme dans le travail de Clifford, mais constituĂ©e par de grands cercles qui sont tous enchaĂźnĂ©s de façon olympique. Vous avez un grand cercle, un autre grand cercle est enchaĂźnĂ© et si on considĂšre un troisiĂšme grand cercle, il sera enchaĂźnĂ© au premier et au deuxiĂšme, c'est-Ă -dire chaque grand cercle est enchaĂźnĂ© Ă  tous les cercles.

VoilĂ . Ce n’est pas sans consĂ©quences cliniques. Il n’y a pas d’équivalence ; pourtant, il y a un nƓud borromĂ©en fait de droites, si on reste dans l’espace R3, l’espace euclidien Ă  trois dimensions, il y a un nƓud borromĂ©en fait de deux droites et d’un rond, il y a un nƓud borromĂ©en fait d’une droite et de deux ronds. Le problĂšme, c’est quand ça passe d’un espace Ă  l’autre.

V.H : Pour que ça tienne dans l’autre dimension ?

M.D : Quand on ferme, qu’est-ce qui se passe ? Quand on ferme, si on a affaire Ă  ce type de nƓud borromĂ©en, ce n’est plus un nƓud borromĂ©en. Ou inversement si on a affaire Ă  quelque chose qui n’est pas un nƓud borromĂ©en au dĂ©part, quand on ouvre, ça peut devenir un nƓud borromĂ©en.

Ici, on n’a pas de nƓud borromĂ©en, alors comment ça tient ? Je ne sais pas, peut-ĂȘtre avec un sinthome ou quelque chose, mais quand on passe Ă  l’infini, ça devient un nƓud borromĂ©en.

Question : Qu’est ce qui fait que vous alliez si loin de Lacan en passant dans tous ces espaces, dans toutes ces dimensions
Ce n’est pas Lacan, Lacan reste en R2


M.D : Non, pas du tout, il ne reste pas dans R2, on a affaire à l’espace à trois dimensions. Et il se pose la question de ce que deviennent les droites à l’infini quand elles se ferment.

Le mĂȘme intervenant: Mais dans R2.

M.D : Non pas dans R2 dans R3.

Le mĂȘme intervenant: Oui justement, ça tient de la mise Ă  plat, c’est une question de point de vue.

M.D : Non, ça ne tient pas de la mise à plat
.

Le mĂȘme intervenant: Page 172, il explique bien ça, le R2 c’est la dimension de l’imaginaire, c’est essentiellement lĂ  oĂč il se place, et puis R3 ensuite, il explique bien, c’est une question de point de vue, il explique bien au moment oĂč il parle de Desargues 


M.D : Eh bien lisez nous...

Le mĂȘme intervenant: Et vous vous allez dans S3, c’est l’espace des complexes. Mais qu’est-ce qui justifie d’aller passer dans l’espace des complexes ?

M.D : Mais ça se justifie parce que c’est la question que Lacan se pose, alors quelle page vous nous dites ?

Le mĂȘme intervenant: Je vais vous donner la rĂ©fĂ©rence, parce que moi, je ne vois pas pourquoi vous partez de dimension en dimension.

M.D : Parce que ça s’impose. Quelle page, Madame ?

Le mĂȘme intervenant: p. 172, il parle de Desargues..

M.D : Bien sûr, il parle de Desargues.

« Un nommĂ© Desargues, l’ArguĂ©sien, comme on dit, s’est avisĂ© depuis longtemps que la droite infinie est en tout homologue au cercle, en quoi il a devancĂ© le nommĂ© Riemann, il l’a devancĂ©. NĂ©anmoins une question reste ouverte Ă  quoi je donne, par l’attention que j’apporte au nƓud borromĂ©en, dĂ©jĂ  rĂ©ponse. Ce qui ne vous empĂȘchera pas, du moins je l’espĂšre, d’en maintenir prĂ©sente dans votre esprit la forme question » je continue ?

« Comme vous le voyez dans cette figure du nƓud borromĂ©en constituĂ© par l’équivalent de ce cercle sous la forme d’une droite nouĂ©e Ă  un cercle du couple supposĂ© de ce qu’il a pour le supporter pour votre esprit, pourrait ĂȘtre du symbolique. Les deux autres, sans qu’on sache de quelle droite figurer spĂ©cialement le RĂ©el, par exemple celle-ci, ou l’Imaginaire pour celle-ci, que faut-il pour que cela fasse nƓud ? Il faut que le point Ă  l’infini soit tel que les deux droites ne fassent pas chaĂźne. C’est lĂ  la condition que les deux droites, quelles qu’elles soient, d’oĂč qu’on les voit - je vous le fais remarquer en passant que ce d’oĂč qu’on les voie supporte cette rĂ©alitĂ© que j’énonce du regard, le regard n’est dĂ©finissable que d’un d’oĂč qu’on les voit - d’oĂč qu’on les voit est Ă  vrai dire, si nous pensons une droite comme faisant rond d’un point, d’un point, d’un point unique Ă  l’infini, comment ne pas voir que ceci a un sens qu’elles ne se nouent pas. Non seulement que ceci a un sens qu’elles ne se nouent pas, mais que c’est de ne pas se nouer qu’elles se noueront effectivement Ă  l’infini, point qu’à ma connaissance, Desargues, Desargues dont j’ai usĂ© au temps oĂč ailleurs qu’ici, Ă  Normale supĂ©rieure, pour l’évoquer par son nom, je faisais mon sĂ©minaire sur les MĂ©nines de Velasquez oĂč j’en profitais pour me targuer de situer oĂč il Ă©tait ce fameux regard dont bien Ă©videmment c’est le sujet du tableau, je le situais quelque part, dans le mĂȘme intervalle - peut-ĂȘtre qu’un jour vous verrez paraĂźtre ce sĂ©minaire - dans le mĂȘme intervalle que j’établis ici au tableau, sous une autre forme, Ă  savoir dans celui que je dĂ©finis de ce que les droites infinies en leur point supposĂ© d’ infini, ne se nouent pas en chaĂźne » .

Je ne vois pas en quoi c’est contradictoire.

Le mĂȘme intervenant: Rien ne nous dit lĂ -dedans que l’on sort de R2 ? On est dans le plan, espace plat, on est dans l’imaginaire, dans le plat... Les MĂ©nines c’est du plat,

M.D : Non, non, ça n’a rien à voir.

Un intervenant: Sauf que si on dĂ©finit le nƓud comme une coupure, comme un bord de surface, l’intĂ©rĂȘt c’est : qu’est-ce que coupe le nƓud, et donc sur quelle surface on l’applique ? LĂ  vous appliquez le nƓud sur un bout de sphĂšre, sur un plan.

M.D : Non, il est dans l’espace, le nƓud. Le nƓud, ce sont des cercles plongĂ©s dans l’espace.

Le mĂȘme intervenant: Mais Lacan va appliquer ces nƓuds sur des surfaces, il va dĂ©couper le tore avec le huit intĂ©rieur, il va le dĂ©couper avec le nƓud de trĂšfle, il va appliquer le nƓud borromĂ©en sur un tritore ? L’intĂ©rĂȘt, c’est les surfaces pulsionnelles, comment elles sont dĂ©coupĂ©es par le dire.

M.D : Mais ça ne change rien à la question que je pose, Monsieur...

Le mĂȘme intervenant : Si, parce que on ne va pas dans les R4 et les R5

M.D : Lacan pose une question dans le passage que nous venons de lire et qu’on pensait m’opposer: qu’est-ce qui se passe Ă  l’infini lorsque les droites se ferment Ă  l’infini et cette question, il faut y rĂ©pondre et il y a une rĂ©ponse je suis dĂ©solĂ©.

Un intervenant: C’est une question de dimensions,

Un intervenant: Il y a des dires qui ne disent rien, et il y a des dires qui forment nƓud, qui arrivent Ă  apprĂ©hender le vide de l’objet a, donc il y a des paroles vides et des paroles pleines, je m’excuse, mais le nƓud borromĂ©en c’est quand mĂȘme un dire, un nouage.

M.D : Mais c’est une topologie.

V.H : Il y a une pertinence mathématique dans ce que dit Lacan,

M.D : Lacan traite le problÚme mathématiquement,

V.H : C’est une question typiquement mathĂ©matique qui fait appel Ă  des choses


E.Q : Mais à quoi ça correspondrait une ouverture ? L’ouverture du cercle ?

M.D : C’est de sortir de la rĂ©pĂ©tition, voilĂ  c’est ça, l’ouverture,

V.H : Sortir de la répétition ?

M.D : L’ouverture du cercle en droite,

Un intervenant: Le champ de l’ex-sistence

M.D : pardon ?

Le mĂȘme intervenant: On est toujours dans le plat avec Lacan


M.D : Pas toujours.

Un intervenant: Moi j’interprĂšte l’ouverture comme le passage du nƓud en rond fermĂ© Ă  la tresse, c'est-Ă -dire la partie fĂ©minine du nƓud, c'est-Ă -dire comment les droites infinies se tressent. Et donc il y a un passage Ă  la fĂ©minitĂ©, de la masculinitĂ© Ă  la fĂ©minitĂ© et rĂ©ciproquement, c’est ça l’ouverture du rond ; c'est-Ă -dire que le mĂąle fait toujours des ronds, il est toujours fermĂ© sur lui-mĂȘme, phalliquement idiot
.

M.D : Mais ce n’est pas contradictoire. Le fait de sortir de la rĂ©pĂ©tition pour un homme, c’est peut-ĂȘtre de rencontrer une femme.

V.H : Mais alors là c’est une ouverture !

M.D : Il y a comme une ouverture


V.H : Oh ! Ecoute, ça décoiffe ce Clifford...

M.D : Parce qu’on touche au transfert ? Il y a les deux


Pascale Bellot Fourcade : J’ai une question complĂ©mentaire, Marc, incidente, qui est difficile dans la clinique, la question de l’inhibition, parce que rien que dans la maniĂšre dont tu la dĂ©cris, l’inhibition par exemple, si piĂ©tiner la terre mĂšre, il y a une punition, lĂ  on ne peut pas sortir du symptĂŽme en quelque sorte, une punition intervient lĂ  comme une signification..

M.D : Oui, oui, c’est freudien ça,

P.B.F : Oui, comme tu as dit, la dĂ©finition est freudienne, et c’est vrai que c’est extrĂȘmement compliquĂ© d’envisager une inhibition de façon pure


M.D : D’une façon sans symbolique.

P.B.F : Voilà !

M.D : Oui, d’ailleurs il faut voir dans le texte de Freud. Il parle assez peu de l’inhibition ; c’est toujours articulĂ© au symbolique. Il y a l’angoisse. C’est articulĂ© au symptĂŽme et Ă  l’angoisse quand il parle de l’inhibition,

P.B.F : Oui, oui, mais la pĂ©nĂ©tration de l’imaginaire dans le symbolique, effectivement, la conduite qu’on en a par rapport Ă  l’inhibition, et par rapport au symptĂŽme, ce n’est pas la mĂȘme tout Ă  fait, ce n’est pas la mĂȘme façon de l’envisager, en quelque sorte, et
. c’est difficile Ă  apprĂ©hender.

M.D : Et on est bien embĂȘtĂ© avec l’inhibition.

P.B.F : Oui, c’est ce que je veux dire ; on a du mal à la formuler,

M.D : On est embĂȘtĂ© avec l’angoisse et avec l’inhibition ; avec le symptĂŽme, ça va, enfin


V.H : Marc, j’aimerais te poser une question. C’est par rapport Ă  la rĂ©duction de l’imaginaire dans la mise Ă  plat et les dessins au tableau du nƓud comme relevant de l’imaginaire. Tu vois d’un cĂŽtĂ©, c’est : l’imaginaire a lieu et, de l’autre cĂŽtĂ©, c’est rĂ©duction de l’imaginaire. Et je me pose la question par rapport Ă  ce que tu avais dit une autre fois oĂč tu es venu, d’une Ă©criture primaire du nƓud, oĂč je me suis imaginĂ© que l’écriture du nƓud pourrait correspondre Ă  quelque chose de l’ordre de la lettre, tu vois ? Et si c’est une lettre on n’est pas seulement dans une lecture de l’imaginaire. C’est une question.

M.D : Le nƓud comme Ă©criture relĂšve du rĂ©el,
 alors Lacan Ă©voque le trait unaire, un moment, au sujet de l’écriture du nƓud, des droites justement infinies. Donc le nƓud comme Ă©criture, ça relĂšverait du rĂ©el,

V.H : Et comment tu distingues la mise Ă  plat du nƓud, tu me dis rĂ©duction imaginaire, dessinĂ© au tableau comme pur imaginaire, de l’écriture qui relĂšverait du rĂ©el, quand on voit le nƓud au tableau, on se dit : c’est un dessin, ou c’est une Ă©criture ?

M.D : On est obligĂ© d’en passer par l’imaginaire, que ce soit pour le dessin ou pour l’écriture mais le nƓud comme Ă©criture, c’est le versant rĂ©el, c'est-Ă -dire que bien que nous soyons obligĂ©s d’en passer par l’imaginaire, on n’en reste pas Ă  l’imaginaire, alors que dans l’écriture alphabĂ©tique, dans l’écriture au sens courant, on reste dans la reprĂ©sentation. C’est indirectement qu’on a affaire au rĂ©el dans l’écriture, alors que dans l’écriture du nƓud, c’est directement qu’elle vise le rĂ©el, mais c’est un peu difficile ça


V.H : C'est Ă  reprendre...

Henri Cesbron Lavau : Merci, Marc, de nous avoir ouvert Ă  ton travail.

M.D : Je suis ravi que ces questions suscitent de la passion


Transcription : Maryvonne Lemaire et Brigitte Le Pivert

 

RSI : notre trilogie Ă  l'oeuvre, texte de Pierre Gorges

 

RSI : notre trilogie à l'Ɠuvre[1].

Peut-ĂȘtre l'avez vous rencontrĂ©e, cette Lilly Rose ; avec deux L insiste les parents de cette jeune enfant, virevoltante. Puis un jour, patatras ! Elle se met Ă  avoir peur du noir ! Peur au point de tenir toute la maisonnĂ©e Ă©veillĂ©e et dans l'effroi Quel Ăąge ? Trois ans. Avant cette peur ? Un enfant alerte, disert, audacieux, parfois jusqu'Ă  en ĂȘtre casse cou ! Elle semble donc avoir tirĂ© bon parti du fait d'avoir Ă©tĂ© Ă©levĂ©e selon les recommandations de la pĂ©diatrie actuelle : la nacelle de la poussette face Ă  la route, la tĂ©tine toujours prĂȘte Ă  prendre place dans la bouche. Mais lĂ  dessus : elle a trĂšs tĂŽt refusĂ© la tĂ©tine ! Bref, tout lui a sourit jusqu'Ă  ce jour oĂč il a fallu allumer les toilettes elle mĂȘme.

Qu'en dire ? En passant par RSI de LACAN, le fondement de l'explication est simple : l'Imaginaire de Lilly Rose commençant Ă  s’exercer, lui a permis de rĂ©aliser que la noire bĂ©ance de la cuvette pourrait l'enlever dans un tourbillon !

Inventio.

Qu’est-ce qu’RSI ? Une invention dans la Psychanalyse. Qu'apporte-t-elle à la clinique ?

Pour rĂ©pondre, il m’a paru indispensable de savoir auparavant, comment chacun use, depuis l’enfance, de RSI. Mon expĂ©rience, les derniers sĂ©minaires de LACAN et mes recherches, aidant, j’en suis arrivĂ© Ă  ceci [2] : RSI est, Ă  l’Ɠuvre, la matrice[3] du mode de « fonctionnement » de tout homme.

Si la psychanalyse n'est pas une conception du Monde, elle implique comme les monothĂ©ismes par exemple, au moins ceci : le Monde est concevable. Ainsi le Monde ne peut ĂȘtre sans la Langue. Donc, en tous cas, nous avons Ă  faire Ă  la Langue[4] avant mĂȘme les rigueurs[5] du Monde. Langue : biais universel de toute perception, conception, et mĂȘme de tout ce que nous nommons : rapport. Langue qui ne peut ĂȘtre sans nous tous !

Mai la Langue n’est pas seule, Ă  faire notre relation avec le Monde. Nous le savons, personne n’est au monde sans inertie langagiĂšre, sans tradition. La tradition qui nous concerne est celle oĂč s'inscrit par exemple, Emmanuel KANT[6] lorsqu'il Ă©crit : L’esprit ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit. Tradition dans laquelle s'inscrit Jacques LACAN, pour qui notre relation avec le Monde se nomme RSI.

RSI, trilogie[7], trois Ă  l'Ɠuvre, ce dont la culture occidentale use depuis longtemps. Outre L'idĂ©ologie tripartie des indo-europĂ©ens, l’Ɠuvre de Georges DUMEZIL en propose le repĂ©rage. Un exemple simple : la triade des dieux ( de la mythologie ) celtique : Esus, TeutatĂšs et Rigani [8] ( TeutatĂšs : le Toutatis ! d’AstĂ©rix et ObĂ©lix ).

De RSI mĂȘme, l'image et l'Ă©criture[9] nous sont familiĂšres. A la suite de LACAN, nous en pratiquons la mise Ă  plat dans nos manipulations et nos rĂ©flexions. Mais sa mise en jeu ne nous semble pas familiĂšre. Il est vrai que le plus souvent nous prenons la mesure de cette dynamique contraignante, que nous appelons : nos chaĂźnes, pour nous en plaindre ou pour en faire un outil[10]. Or, personne ne peut vivre[11] hors la Loi [12] : sans ĂȘtre impliquĂ© dans le jeux des champs RĂ©el, Symbolique, Imaginaire. Et je n’échappe pas Ă  la loi commune.

Les trente ans qui nous sĂ©parent de la fin de l’enseignement direct de LACAN m’ayant permis un peu de recul, voici Ă  grandes enjambĂ©es., mon explication de RSI. (( En chausser les bottes de sept lieues. ))

Je commence par une dĂ©finition de chaque consistance, avant de vous proposer dans un rĂ©cit de leurs mises en jeu prototypique et de dĂ©boucher sur ce que notre trilogie Ă  l’Ɠuvre permet[13] Ă  chacun.

1

Mise Ă  plat de RSI

Avant sa mise en jeu, la mise Ă  plat de RSI, puisque nous ne pensons qu'Ă  plat[14], me permet de dĂ©finir les consistances, leur commune mesure, l’altĂ©ritĂ© et la " borromĂ©nnĂ©itĂ©".

Et d’abord : en quoi consiste chaque rond, distinct et Ă©quivalent aux autres (( voir le mot de JL)) ?

R

Le RĂ©el de LACAN est, Ă  tout prendre, non pas tant matiĂšre que qualitĂ© d’un fonctionnement. C’est le fonctionnement du Monde, depuis le Big bang jusqu'Ă  Ă  la maniĂšre dont chaque avion vole, depuis le comportement de la matiĂšre Ă  l'Ă©chelle manomĂ©trique, jusqu'Ă  la reproduction sexuĂ©e.

Se poursuivant sans cesse, le RĂ©el est l’activitĂ© nĂ©cessaire du Monde, qu’ARISTOTE nomme 'Î”ÎœÎ”ÏÎłÎ”Îčα[15]. C’est l’hypothĂšse, implicite, des formulations de NEWTON autant que d’ARCHIMEDE. Elle vaut de bout en bout, mĂȘme si sa date d’achĂšvement est sine die. C’est ce qui aprĂšs bien d’autres, a retenu l’attention d’EINSTEIN. C’est aussi le propos de l'orientation quantique des thĂ©ories actuelles.

Sa consistance est donc l’activitĂ© que je viens de tenter de situer, il n'y a pas d'autre RĂ©el. Il a donc une dimension et une seule ; mĂȘme si nous l’expliquons, au sens Ă©tymologique, selon un motif complexe : flux et corpuscules.

Ce RĂ©el n'est pas le nĂ©ant[16] ; Ă  la suite de LEIBNIZ, je dirais mĂȘme qu'il lui ex-siste. Le RĂ©el n'est pas tout[17].

En rĂ©sumĂ©, il y a d'une part le nĂ©ant, puis le RĂ©el, puis d’autre part il y a le trou. Trou n’existant que du fait de l'Homme[18]; j’y reviendrai.

RĂ©duit Ă  l’essentiel, le RĂ©el est :

- la dimension du Un[19],

- l’activitĂ© orientĂ©e, qui insiste pour tout le Monde, donc pro-pulse chacun de nous.

S

Symbolique, adjectif substantivĂ©, qualifie le mouvement de renvoi qui va d’une chose prĂ©sente Ă  une deuxiĂšme chose ( souvent absente ). La Langue Ă©tant un systĂšme complet de renvois entre sons, qui nous implique au plus intime de nous-mĂȘme. Je vais vous l’expliquer ; trĂšs succinctement..

A quoi est dĂ» ce renvoi, cette relation active ? Elle est d’une part, due Ă  l''Î”ÎœÎ”ÏÎłÎ”Îčα, Ă  la vie qui promeut chacun de nous. Elle est d’autre part, due au pouvoir discriminatoire[20] de l'oreille, Ă  cet Ă©cart infime mais disjonction rĂ©elle ( RĂ©el ) que chacun ( invente : ) perçoit et qui fait appel.

Or, il n’y a pas de renvois [21] sans raison : sans relations logiques entre deux sons. Raisons qui apprises, s'imposent Ă  l’identique Ă  tous et constituent notre Grammaire ( savante ). Mais raisons appuyĂ©e, fond et forme, sur la prosodie[22], qui est la modulation de la voix, la modulation des sons, ces phĂ©nomĂšnes vibratoires[23] que chacun fait entendre lors de sa pĂ©roraison. La modulation due Ă  notre souffle se rĂ©glant sur une logique Ă©lĂ©mentaire[24], universellement signifiante ( un ordonnancement subjectivement significatif ) du fait d’avoir Ă©tĂ© transmis non sans affect, par sa mĂšre, Ă  chacun, dĂšs le berceau.

Tous ces renvois ainsi rĂ©glĂ©s instituent la loi de composition systĂ©matisĂ©e qu’est la Langue. Langue prescrite Ă  notre Ă©chelle, d’abord Ă  l’écoute, physiquement non modulable[25] de chacun et prescrite aussi, aux sons de la voix[26] de chacun, modulable par son souffle.

Cette loi de composition systématisée [27] constitue le motif [28] de la Langue, fabriqué par chacun. Motif exercé selon deux modes. L'un, homogÚne : un mot renvoie à un autre. Le deuxiÚme, hétérogÚne : un nom renvoie à une personne par exemple, un mot à une signification [29]. Deux modes tissant la Langue..

La consistance provient du fait que le tissus de la Langue se poursuive[30] jusqu'Ă  se boucler[31] ( support du schĂ©ma L ). Tout au long de sa vie, chacun attend bien un retour de sa parole et de ses Ă©lans [32]. ( Provenant Ă  l’origine, de ce que LACAN a nommĂ© : A ). Nous fabriquons ce ruban[33] de la Langue qui se boucle et rĂ©pĂšte ( " Ă©ternelle " ) afin d’entretenir[34] la Langue non sans ses Ă©prouvĂ©s, et d’entretenir une adaptabilitĂ© aux circonstances. Chacun de nous est employĂ© inconsciemment, Ă  faire tourner en permanence son propre avatar du face Ă  face de " la Langue qui renvoie au RĂ©el " : sa structure psychique[35]

En fin de compte :

- le Symbolique se manifeste chez chacun, par un mouvement orbital de mots affectés, liés par des raisons, et qui renvoie au Monde ; ( ce qui a vraisemblablement, rendu possible l'émergence d'homo sapiens ) ;

- le nombre, prototype du symbole, le rond prototype de la consistance, et ( l’'Î”ÎœÎ”ÏÎłÎ”Îčα ) la vie qui nous promeut, portent et reprĂ©sentent ensemble, le Symbolique : Un rond, qui tourne[36] ;

- c’est la deuxiùme dimension de RSI.

I

L'Imaginaire est la contribution de chacun à l'emploi de la Langue. ( dont l’emploi par la Langue )

Imaginaire qualifie ce qui se prĂ©sente Ă  chacun, de façon prototypique, sous forme d'images qui mobilisent le pouvoir discriminatoire de l'Ɠil. Imaginaire qualifie aussi ce qui se prĂ©sente sous forme discrĂšte, de pensĂ©es et sous forme d'Ă©prouvĂ©s. Or, images, pensĂ©es, Ă©prouvĂ©s, ne s'expriment et ne se dĂ©ploient, sans la Langue : notre mot Ă  mot[37], notre pas Ă  pas qui se boucle et tourne. Mais, hĂ©tĂ©rogĂšnes[38], pensĂ©es, images, Ă©prouvĂ©es et mots, ne peuvent avoir de relations entre eux qu'Ă  condition que l'altĂ©ritĂ© joue dans la loi de composition. Les mots peuvent alors devenir signifiant : renvoyer Ă  ce qui n'est pas lĂ  et rendre possible la distance et la mĂ©taphore. VoilĂ  le motif de la consistance Imaginaire.

Or, la mise en Ɠuvre de l'altĂ©ritĂ© ne se peut sans que quelqu'un y soit employĂ©. Par exemple, l'altĂ©ritĂ© n’est en jeu de mon fait, que si j'ai « intĂ©grĂ© « la castration de ma mĂšre et du coup, admis rĂ©ellement mon pĂšre[39] : l'existence d'un autre et l’existence d’un dĂ©sir[40]. Bref, le motif de l'Imaginaire dĂ©pend de la mise en Ɠuvre de l'altĂ©ritĂ© par chacun de nous, un par un.

Si l'altĂ©ritĂ© Ɠuvre, les renvois symboliques peuvent aller au delĂ  de ce qui est lĂ . Se dĂ©tachant du seul automatisme et du renvoi Ă  la signification[41], ces renvois peuvent : relancer, orienter, suspendre et ainsi donner voie aux poursuites[42] des visĂ©es du dĂ©sir de chacun ( conscient et mĂȘme, inconscient ). Corrigeant le Symbolique, le renvoi avec motif de l’altĂ©ritĂ©, passe par les reprĂ©sentants de la reprĂ©sentation, fabriquant ainsi la double boucle[43] de la bande de MƓbius, contrainte selon le tore.

Ces renvois du Symbolique avec Imaginaire [44] institue la Langue de pleine exercice. L’atrophie de l’Imaginaire dans la dĂ©mence, par exemple, dĂ©montrant Ă  contrario la place et le rĂŽle indispensable de l’Imaginaire pour ce plein exercice. La langue de plein exercice, Ă©tant indispensable pour confĂ©rer un possible corps langagier et expliquer, nos pensĂ©es, notre imagination, nos affects, nos sentiments : lĂ  oĂč surgit le dĂ©sir[45].,

Troisiùme consistance de RSI, l'Imaginaire ne s’exerce pas sans tourner avec le Symbolique.

TroisiĂšme dimension[46] que nous ne puisons pas dans la nature, mais qui n’existe que du fait de la contribution intime de chacun, l’exercice de son propre pouvoir discriminatoire et de l'altĂ©ritĂ©, en bref : l’exercice de la puissance du discontinu[47].

I pas sans S, pas sans R.

Imaginaire pas sans Symbolique, pas sans Réel [48], instituent [49] la Langue, ses rythmes, sa potence discriminatoire et dialectique, et ses suites[50] ( conséquent et conséquences. ). Langue de plein exercice qui fait notre puissance langagiÚre[51], celle qui nous permet de poursuivre des raisonnements, jusqu'à conclure et y donner suite. Et la potence langagiÚre exercée abstraitement sur le Réel, permet de le concevoir, de s'en saisir, de le rendre efficace. Les structurations, inventions, productions, témoignent depuis la nuit des temps, de cette puissance du discontinu.

Trou.

ArrivĂ© Ă  ce point, il convient de se rappeler que le fonctionnement de chacun de nous est entiĂšrement repĂ©rable et supportĂ©[52] par R S I ; trilogie qui n’est pas :

- sans impliquer chacun ;

- ni sans le motif de chaque champs, concevable par ce qui le fait tenir langagiÚrement : sa consistance; donc représentable par La consistance : la langage, un rond qui tourne.

J’ai passĂ© en revue chaque rond. La question est prĂ©sent : autour de quoi tourne chaque rond ? RĂ©ponse : autour d'un trou. Et, en quoi consiste ce trou ? Il consiste en ce que la consistance n'est pas[53].

Ainsi, chaque champs, de façon strictement Ă©quivalente, peut renvoyer[54] Ă  ce qu’il n’est pas lui-mĂȘme, donc renvoyer aux deux autres, renvoyer Ă  ce qui lui Ă©chappe. Ainsi joue l’altĂ©ritĂ©. ( C'est ce qui rend possible un ( son) sens[55], pour suivre LACAN dans son sĂ©minaire RSI ( date )).

L'Î”ÎœÎ”ÏÎłÎ”Îčα ainsi renvoyĂ©e vers les autres champs, fait que chaque champs contribue Ă  leur commune mesure[56], qui est :

- le Un de toute consistance ;

- et le possible passe Ă  ton voisin de chacune, source de rejaillissement !

Mais il y a une condition Ă  ce que l’altĂ©ritĂ© puisse jouer. Il y faut la Limite. Il faut que le trou fasse limite[57] Ă  la consistance, qui elle, doit constituer la limite du trou[58]. Ainsi, la Limite n’est-elle pas une approximation mais une butĂ©e ( une rencontre ? ). Or, chaque consistance, donc la Limite, n’est pas sans chacun de nous.

La condition humaine est de ne pas pouvoir ĂȘtre sans[59] la Limite !

Limite qui au moins fonde notre Interdit, et fonde tout autant la diffĂ©rence entre homme et femme[60], par exemple. ( Ce pourquoi le transsexualisme n’est pas un problĂšme secondaire ).

Bref, c’est Ă  partir du trou, de leur incomplĂ©tude, qu’Ɠuvrent les Ă©changes et les combinaisons entre champs, diffĂ©rents.

Tout ce qui prĂ©cĂšde explique Ă  titre d’exemple, la remarque de LACAN : ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le RĂ©el!

2

Mise en jeu de RSI

Je rĂ©sume. la Limite est le point de dĂ©part du fonctionnement de RSI, puisqu’à partir de la discrimination joue le motif de chaque consistance, et Ă  partir du trou[61], se mettent en jeu les champs[62]. Pour qu’il jouent entre eux, il faut qu’ils soient enchaĂźnĂ©s, c’est-Ă -dire jamais sans le troisiĂšme[63] qui noue les consistances. Ce troisiĂšme qui noue, comme le pointe LACAN ( dans le chapitre quatre ( date ) de RSI ) Ă©tant la condition borromĂ©enne. Et, je le souligne, ce troisiĂšme est l’autre, ce qui permet[64] d’échapper au face Ă  face.

R, S et I Ɠuvrent ainsi nouĂ©s, d'ĂȘtre trouĂ©es comme nous venons de le voir.

La clinique, donc la vie, implique universellement[65] ce jeu de R S I, soutenu singuliĂšrement. Par exemple. Qui n’a remarquĂ© " combien ce qui lui Ă©chappait faisait appel ( et permet aussi le manque[66] ) ? N’est-ce pas un signe de cette mise en jeu Ă  partir du trou ?

Pour repérer plus en détail, la mise en jeu de RSI, je vous propose un récit.

Sa majesté des mouches.

Dans une robinsonnade rĂ©cente : Sa majestĂ© des mouches[67], William GOLDING observe[68] sans complaisance, le comportement d’enfants livrĂ©s Ă  eux-mĂȘmes. On y trouve ostensiblement, la façon dont chacun est employĂ© par le jeu de RSI.

TombĂ© par accident sur une Ăźle, un groupe d’enfants jeunes et un peu moins jeunes, sans grandes personnes, se confronte Ă  la situation et les uns aux autres. DĂšs le dĂ©but, pour prendre des dĂ©cisions ( p. 49 ) ils Ă©lisent un chef, Ralph, du fait qu’il savait parler sans hĂ©sitation et bien exprimer sa pensĂ©e.

Ralph Ă©leva la conque en l’air pour se faire entendre : Nous sommes dans une Ăźle. Nous avons atteint le sommet se la montagne et vu de l’eau tout autour. Il n’y avait pas de maison, pas de fumĂ©e, pas de trace de pas, pas de bateau et pas de gens. C’est une Ăźle d»serte. Il nous faut une armĂ©e 
 pour la chasse au cochon sauvage comme celui que nous avons aperçu dans les lianes. Et aussi, comme personne ne sait oĂč nous sommes. ( p 43 ), mais sĂ»rement la Reine a notre Ăźle sur ses cartes, nous pouvons les aider Ă  nous retrouver. Il faut faire de la fumĂ©e en faisant du feu en haut de la montagne. ( 48 )

Ensuite ce fut au tour de Jack, un peu plus jeune et concurrent initial de Ralph, de se mettre Ă  guider l’armĂ©e. Du fait qu’il savait bien manier le couteau et du fait de son anciennetĂ© dans la chorale Ă  laquelle beaucoup des plus jeunes avaient participĂ©. Il mena jour aprĂšs jour, ses choristes Ă  la chasse aux cochons et aussi face aux orages et face aux « monstres qu’ils entrevoyaient parfois «. L’égorgement de chaque cochon Ă©tait l’occasion d’un rituel dansĂ©, suivi d’un festin cherchant la rĂ©plĂ©tion. Pour conjurer le sort, face aux orages ou face aux monstres, la bande des sauvages comme ils se nommaient Ă  la suite de Jack, faisait sa danse ( p 211 ), toujours la mĂȘme. Le mouvement s’organisait ; la mĂ©lopĂ©e devenait scandĂ©e ; les deux ronds tournaient sans relĂąche, comme si la continuitĂ© de leur mouvement leur assurait une sĂ©curitĂ© particuliĂšre, souligne GOLDING. On eu dit la pulsation rythmique d’une cellule vivante.

Ce soir lĂ , le ciel fut labourĂ© par une dĂ©chirure bleuĂątre. Une seconde plus tard, le bruit de l’orage se fracassait juste au dessus de leurs tĂȘtes terrorisĂ©es ! Leur mĂ©lopĂ©e devenue frĂ©nĂ©tique, se doubla d’un dĂ©sir lourd, pressant, aveugle : A mort la bĂȘte ! Qu’on l’égorge ! Qu’on la saigne ! Et les bĂątons s’abaissĂšrent et le cercle se referma comme une gueule hurlante. Le « monstre « Ă©tait au centre, agenouillĂ© ; les bras croisĂ©s sur le visage, Simon continuait Ă  crier ses explications au sujet d’un mort sur une montagne.Mais ce fut avec des cris inarticulĂ©s, que la lave vivante se mit Ă  frapper, Ă  mordre, Ă  dĂ©chirer. Puis Simon, le monstre, Ă  quelques mĂštres de la mer, resta immobile ! La pluie ne masquait pas sa petite taille. Et dĂ©jĂ  son sang se mit Ă  rougir le sable.

Pendant tout ce temps, Ralph et deux autres avec lui, s’échinaient Ă  entretenir le feu de la fumĂ©e adressĂ©e aux personnes hors de l’üle.

ParallĂšlement, pour chaque sauvage comme pour Jack, la chasse primait. Le bois commençùt Ă  manquer pour le feu. Et ce fut un des proches de Ralph qui, au centre du rond de la danse, fut Ă  nouveau frappĂ© Ă  mort, Ă©liminĂ© : A mort la bĂȘte ! Qu’on l’égorge ! Qu’on la saigne !

Puis ce fut au tour de Ralph d’ĂȘtre pourchassĂ© dans toute l’Ile. Les ressources de l’üle s’épuisaient. Mais, in extrĂ©mis, ce fut l’équipage d’un cuirassĂ© qui dĂ©barqua.

- Il m’aurait semblĂ©, commença l’officier, qu’un groupe de garçons britanniques aurait rĂ©agi de façon plus Ă©nergique ;

- Oui c’était comme ça au dĂ©but, rĂ©pliqua Ralph, avant que les choses 
 La phrase resta en suspend [69]. Les larmes jaillirent.

LĂ  s’arrĂȘte le rĂ©cit de GOLDING. Je reprends la phrase restĂ©e en suspens : c’était comme ça au dĂ©but, avant que les choses 
 ne soient rĂ©gies par cette nĂ©vrose infantile qu’a bien repĂ©rĂ©e FREUD. ; caractĂ©risĂ©e par ceci :

- tout ne tourne qu’en faveur [70] de la bande des sauvages ;

- seule existe une altĂ©ritĂ© incarnĂ©e par Jack, Ă  l’identique de celle de sa mĂšre pour chacun ;

- toute autre différence est ( forclose, au mieux ) éliminée par la mise à mort du tiers.

RSI nous permet de comprendre ce fonctionnement : dĂ» au Symbolique sans l’Imaginaire.

A l’opposĂ© de l’élimination du tiers, les signaux de fumĂ©e adressĂ©s au tiers[71], ( altĂ©ritĂ© ) non immĂ©diatement incarnĂ©, relĂšve de la nĂ©vrose adulte de FREUD : celle qui met en jeu l’Imaginaire. Et, lĂ  aussi, GOLDING ne se trompe pas : la troisiĂšme dimension de RSI dĂ©pend entiĂšrement de l’altĂ©ritĂ© soutenue[72] un par un : par Ralph et quelques proches.

L’Imaginaire s’assume un par un.

Mais nĂ©vrose infantile n’est pas enfance. Ces deux temps de nĂ©vrose inventĂ©s par FREUD, sont la base du fonctionnement humain. Notons qu’actuellement au quotidien, la a nĂ©vrose infantile est frĂ©quente. Et l’offre de la cure est de contribuer Ă  l’accession et au fonctionnement de la nĂ©vrose adulte.

JosĂ©e dont le couple s’est formĂ© au cours de sa frĂ©quentation d’un travail de théùtre amateur, vient me voir parce qu’elle n’a pas de : dĂ©sir de maternitĂ©. Un premier enfant nait. Mais elle se plaint :

- mon conjoint ne fait pas le pĂšre ;

- il ne m’aide pas à prendre la bonne distance par rapport à cet enfant ;

- je n’ai plus de dĂ©sir pour lui.

Une fille leur nait alors. Mais Josée parle de séparation. Or, toute séparation lui impose de vérifier que les gens sont encore et toujours en vie. Ceci se produisant, par exemple avec son propre pÚre.

Toujours pas de dĂ©sir sexuel de sa part et les relations deviennent trĂšs difficiles avec son conjoint. Puis un jour elle me fait part de ceci : avoir vu son conjoint faire l’homme sur scĂšne, a relancĂ© du dĂ©sir pour lui. L’explication, nous la connaissons : l’altĂ©ritĂ© jouant, alors son dĂ©sir, du fait de ne plus ĂȘtre collĂ© et interdit pour le pĂšre, peut reprendre son cours !

3

RSI à l’Ɠuvre

Mais enfin, que permet et que promet cette trilogie[73] Ă  l’Ɠuvre ? RĂ©ponse. Elle permet Ă  chacun[74] d’assumer[75] sa place dans la succession des gĂ©nĂ©rations, en inventant la nĂ©vrose adulte Ă  sa façon. A une condition : jouer le jeu de RSI. La trilogie, ne fait que poursuivre le Un de son existence propre, et emploie chacun Ă  jouer son jeu de cohĂ©rence, de successions et d’altĂ©rations. C’est ainsi qu’à poursuivre[76] une autre chose que soi, chacun de nous assure la cohĂ©rence [77] de son corps, de sa pensĂ©e et rend possible le fait de faire quelque chose de sa vie.

ACHAB et STARBUCK.

Herman MELVILLE, intĂ©ressĂ© comme TOCQUEVILLE par la naissance de la dĂ©mocratie en AmĂ©rique, propose Moby Dyck en 1851 Ă  son Ă©diteur londonien. RĂ©cit de vies prototypiques de notre poursuite [78] du Un. Le contexte historique est celui des ruĂ©es vers la fortune. Chacun peut courir sa chance. Le grand et puissant commerce de la chasse Ă  la baleine ( p 170 ) toujours aventureuse et risquĂ©e, est lucratif avec l’huile de cachalot ( la meilleure pour le couronnement des rois d’Angleterre ), avant que la dĂ©couverte du pĂ©trole n’en dĂ©trĂŽne l’usage dans les lampes. Voici le rĂ©cit.

Le cƓur bien lourd, nous poussĂąmes trois vivats, et nous plongeĂąmes, aveugles comme le destin, Ă  travers l’atlantique dĂ©sert.

Dans la longue pĂ©riode d’un voyage de chasse Ă  la baleine dans les mers du sud ( p 214 de beaucoup le plus long des voyages que font ou qu’ont jamais fait les hommes ) ( trois ans ), les bĂ©nĂ©fices de tout l’équipage, du premier au dernier, ne dĂ©pendent pas de gages fixes, mais de la communautĂ© des chances et des dangers, de la vigilance, de l’intrĂ©piditĂ© et du dur travail en commun. Ils ont beau vivre ensemble comme une vielle famille de MĂ©sopotamie, le protocole est rarement relĂąchĂ© et en aucun cas aboli. Ainsi le capitaine du PĂ©quod parlait Ă  chacun toujours d’une façon Ă©trange, mais gentiment, parfois fĂ©rocement dans certaines circonstances. Seule rĂ©fĂ©rence Ă  son rang, il exigeait une obĂ©issance muette et immĂ©diate. Mais le sombre capitaine ACHAB, observait strictement les usages sacro-saints de la mer. Sans eux, son implacable besoin de domination n’aurait pas pu se manifester entiĂšrement.

Il ordonna à STARBUCK son second, de rassembler tout le monde à l’arriùre. ( 234 ).

- Sir ? 
 s’étonna le second, car ce commandement n’est presque jamais donnĂ© Ă  bord, sauf dans un cas extraordinaire.

- Tout le monde Ă  l’arriĂšre, rĂ©pĂ©tĂąt ACHAB ; hĂ© ! la haut, l’équipe de la hune, descendez.

Quand l’équipage fut rassemblĂ©, le dĂ©visageant avec surprise et apprĂ©hension car il ressemblait Ă  l’horizon du cĂŽtĂ© du vent quand l’orage se prĂ©pare. 
 TĂȘte penchĂ©e, le chapeau sur les yeux ACHAB continuait sa promenade, indiffĂ©rent aux chuchotements 
 . S’arrĂȘtant brusquement, il cria : que faites vous quand vous voyez une baleine, les gars ;

- On la signale, fut la rĂ©ponse spontanĂ©e d’une vingtaine de voix;

- Bien, cria ACHAB, une approbation sauvage dans la voix 


- Et ensuite que faites-vous ?

- On met Ă  la mer et on poursuit.

- sur quel air ramez-vous ?

- « Elle crÚvera ou nous crÚverons «.

La physionomie du vieillard devenait de plus en plus sauvagement approbatrice


- Voyez-vous, celui qui me lùvera une baleine blanche aura ce doublons d’or espagnol.

- Hurrah ! hurrah ! criĂšrent les marins.

- Capitaine ACHAB, dit TASHEGO ( le harponneur ), cette baleine blanche certains l’appellent Moby Dick.

- Moby Dyck, cria ACHAB ; tu connais donc cette baleine blanche TASH ?

- Capitaine ACHAB dit STARBUCK qui ainsi que STUBB et FLASK, n’avait cessĂ© de regarder leur supĂ©rieur avec une surprise croissante, mais qui, Ă  la fin, parut frappĂ© d’une idĂ©e qui expliquait tout ; capitaine ACHAB, j’ai entendu parler de Moby Dick 
 n’est-ce pas Moby Dyck qui vous a enlevĂ© votre jambe ?

- Oui, STARBUCK, oui vous tous, gars, c’est Moby Dyck qui m’a dĂ©mĂątĂ© 
 Je la pourchasserai autour du cap de Bonne EspĂ©rance, autour du cap Horn, autour du Maelström de NorvĂšge et autour des flammes de l’enfer, avant de renoncer Ă  l’atteindre !

- Mais pourquoi cette triste mine, STARBUCK, repris ACHAB, ne veux-tu pas chasser la baleine blanche ? Moby Dick te fait peur ?

- Je n’ai peur ni de sa mĂąchoire de travers, ni des mĂąchoires de la mort non plus capitaine ACHAB, si elles se prĂ©sentent au cours du travail que nous poursuivons ; mais, je suis venu ici pour chasser les baleines et non pour assumer la vengeance de mon chef ! Combien de barriques tireras-tu de ta vengeance, en supposant que tu l’attrapes, capitaine ACHAB ? Tu n’en tireras pas grand chose sur le marchĂ© de Nantucket.

- Te venger sur une simple brute muette, rĂ©pliqua Starbuck, qui ne t’a frappĂ© que par l’instinct le plus aveugle 
 Folie ! S’acharner contre une chose muette capitaine ACHAB, me semble un blasphĂšme.

STARBUCK n’était pas, lui, un chevalier des croisades en quĂȘte de pĂ©rils. ( 177 ). 
 Et puis peut-ĂȘtre pensait-il aussi que dans cette affaire de baleine, le courage tenait une place essentielle dans l’équipement du vaisseau, au mĂȘme titre que l’eau, le bƓuf et le pain ; il ne devait pas ĂȘtre gaspillĂ© bĂȘtement.
 Je suis ici sur l’ocĂ©an pour gagner ma vie en tuant des baleines et non pour ĂȘtre tuĂ© par elles ( comme mon pĂšre ).

Et que croyez-vous qui arriva ? Le PĂ©quod, souvent aux mains de STARBUCK, le seul qui ait osĂ© contredire ACHAB avec un tant soit peu de fermetĂ©, navigua prudemment et vĂ©cĂ»t bien des branlebas, pĂȘchĂąt et dĂ©peçùt quelques baleines et cachalot, vit s’accomplir quelques malheurs dĂ©jĂ  prĂ©dits, rencontrĂąt bien des bateaux, dont la HyĂšne, le Poney, le Town-Ho, puis le Rachel, le DĂ©lice qui eux, avaient vu, chassĂ©, puis avaient Ă©tĂ© mis en fuite par Moby Dyck ( 669 ). L’équipage surmontĂąt tous des pĂ©rils. 
 Et ACHAB fut, comme depuis quarante ans ( 689 ), le navire mĂȘme Ă  la poursuite ( 683 ). A la fin, le vaisseau atteignit ( 667 ) les lisiĂšres des terrains de chasse de l’Equateur.

Elle souffle ! Elle souffle !!! ( 694 ) Une bosse comme une montagne de neige ! C’est Moby DICK ! EnflammĂ©s par le cri repris simultanĂ©ment par les trois vigies, les hommes se prĂ©cipitĂšrent aux grĂ©ements afin de voir la fameuse baleine qu’ils poursuivaient depuis si longtemps ! ACHAB avait atteint son perchoir. 
 BientĂŽt toutes les embarcations, sauf celle de STARBUCK, furent mises Ă  la mer, celle dd’ACHAB en tĂȘte
 «

ACHAB chassa Moby Dyck trois jours de suite. Conformément à son imprécation : que je sois écartelé en te chassant et attaché à toi, baleine maudite, il fut étranglé par la ligne du harpon et entrainé au fond.

Ainsi, chacun de nous poursuit-il le un ! Selon deux modes.

Premier mode. Il s’agit ( en festonnant ) de se laisser aller au fonctionnement symptomatique, privilĂ©giĂ© par l’inconscient ( donc souvent sans reconnaĂźtre la part primordiale de l’implication de son dĂ©sir ) qui Ă  tout prix, poursuit la jouissance : l’éprouvĂ© Ă©gocentrique de toutes les douleurs que la vie procure aisĂ©ment, cherchant Ă  en ĂȘtre comblĂ©, complĂ©tĂ©, comme par sa mĂšre. C’est ACHAB ! ( Qui, en l’occurrence est aussi chevalier du Graal, du fait qu’il est en quĂȘte de sa jambe, complĂ©ment qui initialement lui «appartenait», ce qui permet de se penser : un. )

Autre mode. Il s’agit de se mobiliser pour poursuivre l'objet a ( non sans en ĂȘtre le sujet ). Objet exocentrique qui n’est pas sans procurer quelque satisfaction, du plaisir ; mais objet qui, une fois atteint, laisse peu en paix. Cette poursuite, admettant la castration, l’incomplĂ©tude, est ainsi reconduite itĂ©rativement. C’est STARBUCK. ( courageux et prudent ( alors possible ascenseur social. )).

Mais ! Mais l’attrait de la jouissance symptomatique peut bien en fait, reprendre le dessus ! Ce dont parle fort bien ce rĂ©cit de MELVILLE. Car voici : au moment mĂȘme de la disparition d’ACHAB , malgrĂ© son opposition Ă  la vengeance, STARBUCK prĂ©cipitĂąt aveuglĂ©mnt, le PĂ©quod contre Moby Dick. Ce fut la catastrophe complĂšte ! Un seul survivant, IshmaĂ«l : conteur du rĂ©cit.

Conclusion.

La singularitĂ© ne vaut que fondĂ© sur l’universel.

LĂ  se situe l’offre de la psychanalyse : repĂ©rer la part « automatique « de chacun dans ses comportements, contribuer Ă  privilĂ©gier la poursuite de l’objet a.

Poursuite moins en vogue de nos jours ! L’actualitĂ© Ă©tant une propension Ă  la dĂ©nĂ©gation de l’autoritĂ©, de l’Autre et mĂȘme de la « nature «, ce dont Ă  prĂ©sent, techniques et Sceience aidanr, chacun cherche Ă  s’évader.

Annexe.

Prendre RSI comme notre indispensable trilogie Ă  l'Ɠuvre, n’est-ce pas remettre l’église au milieu du village ? Car prendre en considĂ©ration ce procĂšs de la vie permet de se repĂ©rer, voire, de comprendre ce qui peut se passer, tous les jours et dans nos cas.

N’est-ce pas aussi se donner les moyens d’éclairer quelques question fondamentales. Parmi d’autres, en voici quelques unes.

Questions.

- 1 - Les trois directions indexĂ©es, couramment nommĂ©es «dimensions», avec lesquelles nous nous reprĂ©sentons le Monde, peuvent-elles ĂȘtre confondues avec les trois champs ordonnĂ©es R S I qui eux, je crois, ont vraiment qualitĂ© de dimensions, du fait de permettre Ă  chacun d’assumer voire, d’inventer sa modeste participation au Monde ? Et que faire de la rĂ©ponse ? ( Par exemple, l’espace euclidien n’est pas sans chacun
 )

- 2 - RSI, ces trois dimensions de la nĂ©vrose, sont elles Ă  l’Ɠuvre Ă  l’identique, dans la psychose ?

- 3 - Si la troisiĂšme dimension nous requiĂšre et nous permet de nous abstraire, non du Monde, mais trĂšs partiellement de quelques-unes de ses rigueurs, nous laisserons-nous aller Ă  l’illusion de croire Ă  notre maĂźtrise du Monde, voire, Ă  une possible crĂ©ation de RĂ©el ?

- 4 - Nous prescrivons nos lois Ă  la nature, cetres ! Mais jusqu’à un certain point : la Limita. Or la Limite n’est pas sans nous, mais pourrions ĂȘtre sans elle et sans la primautĂ© de la nature ?

- 5 - Dieu est, en fin de compte, la part, si le Monde contient ses bornes, ou la place, si le Monde ne contient pas ses bornes, de ce qui vraiment nous dĂ©passe. Si la connaissance peut nous autoriser Ă  en ajuster la place, elle ne la supprime pas. Cette place ou cette part, je la qualifierais de : dĂ©sir antĂ©rieur, en usant d’un mot inventĂ© un jour par un de mes patients. Pouvons-nous vivre en homme sans l’admettre ?

- 6 - L’hypothùse du Meilleur des Monde possibles de LEIBNIZ paraüt toujours valide : Y a-t-il

un autre Monde possible ?



[1] Trilogie Ă  l'Ɠuvre, ou, La topologie Ă  laquelle nous introduit LACAN Ă©claire l'invention de chacun. Cette invention rejoignant probablement l'Ultima ratio d'Anselme de CantorbĂ©ry favorable au dialogue entre foi et logique, favorable Ă  la division subjective.

Remarque : en latin, invention, inventaire : venir sur quelque chose, inventer = découvrir, comme Christophe COLOMB ; c'est l'étymologie d'INVENTION, bien différente de créo, creare : créer, produire, nommer.

Autre remarque. J'ai entendu au temps de LACAN, quelqu'un parler de ses patients avec une élégance de bon aloi ; il les appelait : mes poÚtes !

[2] Ici : un bref débredinoire rappelant que tout remÚde à la castration n'est que pharmakon, puisqu'il n'y a d'ultima ratio autre que : vivre humainement

[3] matrice : et propulsion et filiĂšre.

[4] D'abord avoir Ă  faire Ă  la Langue ce qui empĂȘche le rapport qui pourrait faire " mieux" que l'ultima ratio.

[5] 
 motif ? , 22 juin 2006, Pierre GORGES

[6] ( S.G.D.G ). L’esprit ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit , Ă©crivit KANT en 1800. et voir le prĂ©ambule de l'esthĂ©tique transcendantale. A la mĂȘme Ă©poque vivait Samuel MORSE, peintre et inventeur de l’alphabet tĂ©lĂ©graphique Ă  base de : . __ point trait ( en rĂ©alitĂ© : un blanc, un point, un blanc un trait, un blanc
 ). A cette Ă©poque, ARCHIMÈDE Ă©tait mort depuis 2015 ans et ARISTARQUE de Samos depuis 2033 ans.

Pourquoi ARCHIMÈDE? J’aurai l’occasion d’y revenir, ce sĂ©minaire Ă©tant aussi : une rĂ©ponse Ă  ARCHIMÈDE, une rĂ©ponse Ă  cette demande : donnez-moi un point d’appui et je soulĂšverai le monde.

Quand Ă  ARISTARQUE de Samos, c’est lui qui a rendu les grecs d’abord familiers d’un systĂšme hĂ©liocentrique du monde. Et ceci antĂ©rieurement Ă  la conception gĂ©ocentrique de l’univers, due Ă  PTOLÉMÉE. Conclusion, il a fallu un certain temps pour que le systĂšme hĂ©liocentrique qui nous apparaĂźt Ă  prĂ©sent, proche de notre expĂ©rience dans notre galaxie, supplante un systĂšme gĂ©ocentrique qui arrangeait les grecs de l’époque oĂč PTOLÉMÉE l’avait fait apparaĂźtre. Ceci pour rappeler combien la vĂ©ritĂ© sur les choses n’est immĂ©diatement, ni accessible, ni acceptable. Au contraire elle ne peut-ĂȘtre que construite. Et ceci, au moyen d’un langage, articulĂ© par quelqu’un. Aussi, je prolongerai le propos de KANT : c’est sans aucune garantie “ objective “ que l’esprit prescrit ses lois Ă  la nature.

Entre autres consĂ©quences, l’interprĂ©tation en psychanalyse est d’abord Ă  considĂ©rer comme entachĂ©e de toute absence de garantie.

[7] Voire, un trébuchet 


[8] Dont une représentation lapidaire existe au musée Saint Remi à Reims.

[9] Note / Pour introduire le tétraÚdre, de Jean BRINI en 2011.

[10] ManiÚre la plus fréquente de prendre : Le discours de servitude volontaire d'Etienne de La BOETIE.

[11] Nos mises à plat nous font croire à une possible position de surplomb au regard de RSI. Illusion ! Car, RSI nous emploie, c'est par là que ça vit. Rappel de cet aphorisme de LACAN de 1963 : Le langage nous emploie, c'est par là que ça jouit.

[12] Sauf, vraisemblablement, les autistes.

[13] dont, ce que notre trilogie à l’Ɠuvre permet à chacun d’inventer.

[14] Et Ă  vrai dire, nous pensons Ă  la queue leu leu.

[15] Une 'Î”ÎœÎ”ÏÎłÎ”Îčα qui comme le fait remarquer dĂ©jĂ  ARISTOTE, ARCHIMEDE avant Isaac NEWTON, intĂ©resse chaque corps, chaque corpuscule.

[16] C'est ce qui paraĂźt sous tendre le propos de Gottfried Wilhelm LEIBNIZ ( aux environs de 1700 ) : Pourquoi y -a-t-il quelque chose plutĂŽt que rien ?

[17] ( MĂȘme si il est impossible Ă  l'homme de crĂ©er du RĂ©el, nous pouvons l'inventer, du fait du Symbolique : une reprĂ©sentation du RĂ©el . )

[18] L'homme : le défaut de l'Univers.

[19] le Réel est : le vrai, la dimension du Un 
 nécessaire.

[20] La disjonction réelle L"écart entre deux : au moins, aprÚs un plein relatif, il y a un creux relatif, ce que le " pouvoir discriminatoire " de " notre oreille " perçoit. Cf. Qu'est-ce-qui fait chose certaine ? 3 Commun à tous, le Symbolique n'existe pas sans chacun.

[21] Renvoi de l'un à l'autre, renvoi minimum et premiÚre altérité repris par la grammaire, par une raison, logique : modÚle, pour tous, mais plus modulable.

[22] Grammaire dont l'apprentissage semble ĂȘtre la prosodie, quasiment universelle : rythme ( scansion ) et ton ( modulation )

[23] Sons langagiers, phĂ©nomĂšnes vibratoires crĂ©e avec les cordes vocales, et qui font passer depuis les sons, rĂ©els, le mot, Ă  l’abstraction : sa reprĂ©sentation, et font aussi passer Ă  autre mot 


[24] syntaxe élémentaire affecté, structurée par une « logique élémentaire « proche de celle de BOOLE

[25] Prescrite à l'écoute physiquement non modulable, s'imposant à la compréhension, à moduler.; modulable ( déjà pulsation, alternative, ondulatoire ).

[26] Le bruit qui en " s'humanisant " devient son.

[27] Composition, décomposition recomposition 


[28] Chacun de nous constate, tant qu'il vit, que le motif mĂȘme de la Langue est ce renvoi incessant Ă  ce qui n'est pas lĂ  ( jusqu'Ă  la poursuite ). Renvoi d'un signifiant Ă  ceux qui ne sont pas lĂ , rime ( rebond ), d'un mot a un autre, d'un signifiant Ă  un sujet $
 d'un signifiant Ă  une reprĂ©sentation de choses. Renvoi d'un nom Ă  une chose, d'une description ( mythe, thĂ©orie ou histoire ) Ă  un dĂ©roulement. Renvoi d'une boucle Ă  une autre, d'une consistance Ă  une autre. Renvoi d'une thĂ©orie de signifiants Ă  ce qu'elle n'est pas : Ă  son trou. ( Ă  un sens, comme le note LACAN )

[29] Sa signification ou Ă  rien ( c.f. 
 Qu'est-ce que ça veut dire ? au CPOA 1982 ); ce qui dans la psychose, sans troisiĂšme ( φ ), ne renvoi Ă  rien => perplexitĂ©.

[30] ( A revoir ) Le renvoi systématique du Symbolique constitue la poursuite : consistance de la Langue qui poursuit ( pour que I ) jusqu'à ce qu'il y ait un retour ( écho : I ) ( jusqu'à et jusqu'à ce que ) l'identité du signifiant ( ? ) adresse et retour ou et répétition : une circulation en boucle ( ellipse 2 foyers ? ) ( Figure de A ) autour de chacun ( nos oreilles ). ( une circulation support du Schéma L et Schéma R. Reconnaissance, par exemple de l'identité du signifiant ( ? ), ce qui fait boucle ou adresse à quelqu'un et retour ou et répétition : une circulation en boucle ). C'est un cercle sans cesse ( A barré ).

[31] Jusqu'à se boucler la poursuite se fait jusqu'à ce qu'il y ait une reconnaissance : l'identité d'un signifiant ; ou à adresse à quelqu'un qui fait retour 


[32] Comme dans la prédation.

[33] En attente de topologie Ici : dans un espace euclidien à trois directions., soit bilobé( ou sphÚre ? ) ou tore.

[34] Conserver : dépend de la Structure et jouissance symptomatique.

[35] Structure (( c.f. Division subjective : corps versus parole )). Ce que par exemple, j'Ă©crirais volontiers : R 1 L ◊ I . ( R carrĂ© L poinçon I oĂč L est au lieu de S le Symbolique de LACAN, parce que :1° ma formule n'est pas Ă  prendre pour une formule de LACAN ; 2° L dĂ©signe ici la Langue Ă  l'Ɠuvre, supportĂ©e par le dire de ceux dont c'est la langue maternelle ; langue sans adossement Ă  l'Ă©crit, ce qui ferait plaisir Ă  PLATON !

[36] La Langue, circulation qui boucle et peut festonner. Un rond : Le Chiffre : le zĂ©ro des indiens ReprĂ©sentable mĂȘme par le signe de l'infini.

[37] Le mot à mot, le pas à pas de l’homme, scansion, langagiùre et physiologique, fondamentale; un avatar de la disjonction fondamentale ( Logique duelle )

[38] altérité entre la chose, sa représentation et son représentant : signifiant

[39] Mon pĂšre et sa fonction paternelle.

[40] dĂ©sir : le grain de sel, grain de sable dans les rouages, l’altĂ©ration qui induit un dĂ©voiement


[41] Comme dans la Psychose 
 c.f. les psychoses, Jacques LACAN

[42] Vort, da, gouverné, fiction de maßtrise 


[43] Revoir. double boucle de la bande de MƓbius contrainte selon la topologie qui se boucle : le tore.

Ce mode de renvoi ( du reprĂ©sentant ) passant par la reprĂ©sentation, requiĂšre ( une rĂ©currence ) une double boucle ( une pour la Langue, une pour l'imaginaire, raccordĂ©es ? ), une bande de MƓbius ( tricotĂ©e avec le dĂ©sir ) topologie, bouclĂ©e : un tore. Avatar torique de la circulation structurelle

[44] Mobilisant tout notre pouvoir discriminatoire, amĂ©liore l 
 Usage de la prescription de la loi de composition du Symbolique ( complexe, mais avec direction progrĂ©diante irrĂ©futable ) au reste du RĂ©el, Ă  partir du fonctionnement de la langue qui le reprĂ©sente ( les mots-nommination et mythologie-description ) dont l'usage ( avec grammaire-logique ) permet ( relativement ) de composer le RĂ©el mĂȘme.

[45] Le grain de sel, grain de sable qui dévoie le Symbolique, La Langue de plein exercice est en bref, la condition pour donner suite à la disjonction ( R ))

DĂ©sir qui fera se tresser l’Imaginaire avec les autre dimensions 


[46] TroisiĂšme dimension, comprenant le temps.

Et, le troisiùme n’est-il pas entre le un et le deux ?

[47] Discontinu, scansion. Disjonction jusqu'Ă  pouvoir compter sur le deux. Lien avec l'interdit, afin d'aller de l'avant

[48] C'est par lĂ  qu'advient la vĂ©ritable puissance de l'homme, langagiĂšre, dont toutes les structurations, inventions et productions du Monde tĂ©moignent : les bibliothĂšques et les Ɠuvres, les villes et les musĂ©es, les institutions et les politiques. Ils sont les reprĂ©sentations, donc hors RSI, de nos pensĂ©es et nos affects, de notre imagination et nos sentiments. ( sur lesquels agit dĂ©jĂ  RSI )

La Langue de plein exercice permet de déployer nos idées et notre imagination en poursuivant ( en festonnant pulsation ), nos raisonnements, jusqu'à conclure et y donner suite ( dont commander )

La Langue de plein exercice appliquée ( à bonne distance du ) au Réel permet de le concevoir, de s'en saisir et le rendre efficace.

[49] Homo faber, langagier, puisque pratique la Langue et ses suites ; production Ă  partir de RSI , hors I, L et hors L

Et, le troisiùme n’est-il pas entre le un et le deux ?

[50] Ses suites : conséquent et conséquences. la puissance langagiÚre dans et hors RSI.

[51] Si il est impossible Ă  l'homme de crĂ©er du RĂ©el, il lui est possible de l'inventer, du fait d'une reprĂ©sentation du RĂ©el jusqu'au concept ou jusqu'Ă  l'Ɠuvre.

[52] Supporté par RSI, qui n'est pas sans nous employer.

[53] Le trou convoque, la castration, le : il n'y a pas de rapport sexuel, il appelle le désir de chacun, ou la raison ( parfois à défaut du désir ), la 30 dimension.

[54] Vers son sens ( ? ) dit LACAN dans RSI, ( deuxiÚme ou troisiÚme leçon )

[55] un sens, avec altĂ©ritĂ©, abstraction ( nĂ©vrose ) et non une signification, renvoyant Ă  une autre signification jusqu’à la perplexitĂ© de la psychose ou la signification du dĂ©lire ou l’assertitude du psychotique lui-mĂȘme 
 Reprendre.

53 Rien n'est tout : τ'Îż π'αΜτρτ'ÎżÎœ 15 dĂ©cembre 1990.

[57] Limite, en 1° entre S et R, par extension => I Limite : ce Ă  quoi tient l'homme ; problĂšme de fond 
 RĂ©ponse Ă  ARCHIMEDE, Qu'est ce qui fait chose certaine ? 


[58] Trou : cerné ( LACAN ). Cerné par la limite.

[59] A partir de la conjonction de la Limite joue la disjonction qui met ( en Ɠuvre ) la symĂ©trie, la Limite rend possible la diffĂ©rence
 qui les dĂ©cisions ( coupures et abstractions ), les scansions : nos rythmes indispensables.

Scansion qui sert sur tous les chemins, y compris ceux de tout chevalier errant en quĂȘte du Graal ( gloire : reconnaissance de sa mĂšre ; dulcinĂ©e : amour inconditionnel ( y compris courtois ? ) 
 Ă  moins qu'il ne soit fou : sans limite. ( France musique 16 et 22 janvier 2012 et CollĂšge de France 
 )

[60] Et pourtant femmes et hommes sont primordialement homme : sexué.

[61] Or, à partir du trou, deux orientations de l'échappement sont possibles : ou la chute, le recours à l'angoisse, à la dépression, à ce qui tombe en enfer, ou bien, fort heureusement, c'est le jaillissement, la résurrection, l'éclosion!

[62] RSI : superposables ? jouables : pas sans ; borroméennement : pas sans 3° ; un parcours et une substantification pour la pensée et l'imagination, ce qui permet d'inventer la réalité.[62]

[63] RSI, nouĂ©es d'ĂȘtre trouĂ©es, trouĂ©es d'ĂȘtre nouĂ©es. BorromĂ©ennement d'ĂȘtre Ă  trois dit LACAN dans RSI 2° ou 3° chapitre.

[64] à condition de jouer le jeu ; c..f. « to pantreton «

[65] Chacun ne joue le jeu de RSI que dans un " face Ă  face " avec le Monde ( oĂč il fait partie du tableau ) Ă  deux configurations possibles. L'une Jack : nĂ©vrose infantile Ă©jecte bouc Ă©missaire pour faire trou et continuer Ă  tourner autour ( complĂ©tude ) ; Ralph : nĂ©vrose adulte adresse Ă  autre ; abstraction 2010

[66] C.f. Biais du jour, de janvier 2010

[67] Robinsonnade : Sa majestĂ© des mouches, Gallimard 1956 ; bill William GOLDING first publishing 1954, in English by faber & Faber, Ltd. Il s’agit trĂšs vraisemblablement de la transposition de rĂ©cits de guerre, de petits groupes se retrouvant seul dans une Ăźle et oĂč les choses se sont passĂ©es ainsi.

[68] Histoire dont les faits contestent le mythe du bon sauvage, puisqu'elle )) raconte comment la vie sauvage repose sur un fonctionnent radicalement sans l'Imaginaire, donc sans place pour l'autre, radicale ( et castré )

[69] 
 les larmes jaillirent. Ralph pleurait sur la fin de l’innocence, la noirceur du cƓur humain et la disparition de cet ami fidĂšle et avisĂ© qu’on appelait Porcinet.

[70] y préside le jugement d'attribution

[71] Ce qui admet le jugement d’existence.

[72] Olivier REY, dans son Livre : Une folle solitude ( de 1966 ), ne s’y trompe pas.

[73] Un nƓud-chaüne avec jeux de renvoi possible à autre et autre encore : passe à ton voisin

[74] Ă  chacun de nous elle permet d’assumer sa place ( aprĂšs ses parents et avant ses enfants ) en inventant sa vie : la nĂ©vrose adulte ( Ă  sa façon, c’est son Ăąme ). Cette trilogie, n’existant qu’à condition que nous jouions le jeu de RSI ( poursuivant indispensablement le Un ) assure alors : - COHERENCE ( du fait d’ĂȘtre un entrelacs ) ; - SUCCESSION ( du fait de requĂ©rir pour S, I, la succession : le pas Ă  pas, le festonnage et la tradition entre gĂ©nĂ©rations. ) ; - ALTERATION ( renvois entre R, S, I. ).

Ainsi est assurée la cohérence ( le Un ) du corps et de la vie de chacun, en ( et du fait de ) poursuivant ( et en atteignant parfois ) une autre chose que soi.

[75] l’étymologie en Ă©tant, ad sum : ĂȘtre lĂ  !

[76] ModalitĂ© dynamique de la relation Ă  l’objet c.f. La relation d’objet

[77] Maintenir notre cohĂ©sion ( tenir au un, dont Ă©viter la perception d’un corps disloquĂ© ) en poursuivant ( le un ) une autre chose ( que soi )

[78] de notre fonctionnement de chasseur, de prédateur en fait.

 

Lacan et l'idée kantienne de catégorie, texte de Fulvio Della Valle

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Lacan et l'idée kantienne de catégorie, texte de Fulvio della Valle

I. Quelques rappels

Dans le séminaire L'Angoisse, Lacan semble confondre à plusieurs reprises, lorsqu'il se réfÚre à la Critique de la raison pure de Kant, la notion de forme pure de la sensibilité (il y en a deux: l'espace et le temps), qu'étudie l'esthétique transcendantale et la notion de catégorie (il y en a quatre: quantité, qualité, relation, modalité), ou concept pur de l'entendement, qu'étudie la logique transcendantale.

L'espace et le temps sont les formes pures, ou les formes a priori, de l'intuition sensible, c'est-Ă -dire les conditions de possibilitĂ© du fait que des objets nous soient donnĂ©s, ̶ la sensibilitĂ© Ă©tant une facultĂ© de rĂ©ception. En revanche les catĂ©gories, ou concepts purs de l'entendement, sont des rĂšgles gĂ©nĂ©rales de synthĂšse par lesquelles des objets sont pensĂ©s, ̶ l'entendement Ă©tant une facultĂ© de spontanĂ©itĂ©. La connaissance rĂ©sulte de l'application de la catĂ©gorie Ă  l'intuition.

Kant distingue ainsi soigneusement les intuitions a priori, qu'il appelle "formes pures de la sensibilité" et les concepts a priori, ou concepts-souches de l'entendement, qu'il appelle "catégories". Nulle part dans la Critique de la raison pure, Kant n'utilise le terme "catégorie" à propos d'une intuition pure.

Chaque catĂ©gorie (quantitĂ©, qualitĂ©, relation, modalitĂ©) est une classe de concepts qui regroupe Ă  son tour trois catĂ©gories. Le concept de la cause est bien une catĂ©gorie ̶ la deuxiĂšme catĂ©gorie de la relation ̶ c'est-Ă -dire une espĂšce de la synthĂšse, qui exige que d'une certaine chose A rĂ©sulte nĂ©cessairement, selon une rĂšgle universelle, une autre chose B.

II. Les passages concernés

Voici les énoncés du séminaire L'Angoisse à propos de Kant qui peuvent laisser perplexe. Tous les passages sont soulignés par moi.

1) "Seulement ce corps, il n'est pas à prendre non plus, lui, dans les pures et simples catégories de l'esthétique transcendantale." Leçon du 9 janvier 1963.

On peut considĂ©rer que Lacan entend ici, par "catĂ©gories", simplement les concepts que met en oeuvre cette partie de la Critique qu'est l'EsthĂ©tique transcendantale, au sens oĂč "formes pures de l'intuition sensible" ou "intuitions pures" sont des concepts Ă©laborĂ©s par Kant. Et en effet Kant parle bien, par exemple, d'exposition mĂ©taphysique, ou transcendantale, du concept d'espace ou de temps. Cependant, certains passages ultĂ©rieurs du sĂ©minaire peuvent semer le doute.

2) "Revenons au niveau de l'Ɠil qui est aussi celui de l'espace, non pas l'espace que nous interrogeons sous la forme d'une catĂ©gorie, d'une esthĂ©tique transcendantale fixĂ©e, encore qu'assurĂ©ment la rĂ©fĂ©rence Ă  ce que Kant a apportĂ© sur ce terrain nous soit trĂšs utile [...]." Leçon du 22 mai 1963.

Ici aussi, le terme "catégorie" peut sembler utilisé comme simple synonyme du terme "concept". La locution "interroger l'espace sous la forme d'une catégorie" serait inexacte, en rigueur de kantisme, si on entendait "catégorie" au sens strict de "concept pur de l'entendement", car l'espace n'est pas un concept pur de l'entendement, mais une intuition pure

3) "Ce qu'indique la façon dont j'entends le rapporter ici à la fonction originelle de l'objet a comme cause du désir, signifie le transfert de la question de la catégorie de la causalité, de ce que j'appellerai avec Kant l'esthétique transcendantale, à ce que - si vous voulez bien y consentir - j'appellerai mon éthique transcendantale." Leçon du 12 juin 1963.

On ne peut transférer la catégorie de la causalité de l'esthétique transcendantale, car elle relÚve de la logique transcendantale (deuxiÚme catégorie de la relation).

4) "Il conviendrait, dirai-je, que les philosophes fissent leur travail et s'aperçoivent par exemple, et osent formuler quelque chose qui nous permettrait de situer vraiment à sa place, cette opération que j'indique en disant que j'extrais la fonction de la cause du champ de l'esthétique transcendantale, de celle de Kant." Leçon du 12 juin 1963.

Lacan veut peut-ĂȘtre dire que, contrairement Ă  Kant, il extrait la fonction de la cause du champ de l'esthĂ©tique transcendantale au sens oĂč elle serait Ă  situer parmi les intuitions pures plutĂŽt que parmi les concepts de l'entendement. Cependant, le passage antĂ©rieur semble indiquer que cette extraction est un transfert, ce qui suppose que dans la lecture de Lacan, la cause appartiendrait originairement pour Kant Ă  l'esthĂ©tique transcendantale. Or, dans ce cas, on ne peut extraire la fonction de la cause du champ de l'esthĂ©tique transcendantale car elle appartient au champ de la logique transcendantale.

5) "L'espace n'est pas du tout une catégorie a priori de l'intuition sensible [...]." Leçon du 12 juin 1963.

L'espace ne peut pas ĂȘtre, au sens kantien, une catĂ©gorie a priori de l'intuition sensible car il n'y a pas de catĂ©gories a priori de l'intuition sensible, mais seulement des formes a priori de l'intuition sensible.

On trouve une approximation du mĂȘme ordre dans La nĂ©vrose obsessionnelle de Charles Melman.

18 octobre 2011

 

photos

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Sur l'amour chrétien par Jorge Cacho. Conclusion juin 2010

 

Mathinées Lacaniennes, 19 juin 2010.

Table ronde avec débat animé par Jorge Cacho

Henri Cesbron Lavau : Nous allons dĂ©marrer notre table ronde. Personnellement, j’ai un point Ă  l’infini qui est un peu rapprochĂ©, c’est qu’à midi je dois partir.

À la demande d’un certain nombre, a Ă©tĂ© mise en place la possibilitĂ© de se rĂ©unir pour faire de la topologie, sous forme d’un groupe, dont l’esprit est de fonctionner Ă  l’image de ce qu’est un cartel. Alors pour avoir participĂ© Ă  de nombreux cartels, je peux vous dire mon expĂ©rience. C’est que dans un petit groupe, il y en a souvent « un » en trop, il y a celui dont on aimerait qu’il ne soit pas lĂ ... [Jean PĂ©rin : En gĂ©nĂ©ral, c’est moi !] (Rires !). Bon ! Jean se propose Ă  cette fonction... À cette question-lĂ , Lacan a rĂ©pondu – au moment oĂč les cartels ont Ă©tĂ© mis en place –, par le plus-un. Le plus-un, c’est celui dont l’acceptation par le groupe fait qu’il y a une possibilitĂ© pour le groupe de se mettre au travail, et un travail qui n’est pas uniquement d’échange de savoir, mais qui est de saisir cette possibilitĂ© d’en faire quelque chose dans le champ analytique. Alors si je parlais de l’un-en-trop, c’était simplement quelques fois l’expĂ©rience que j’ai pu avoir, et ce n’est pas en rapport avec ce que je vais dire lĂ  maintenant.

Nous avons demandĂ© Ă  Nicole Mercier – nous la remercions d’avoir acceptĂ© – d’ĂȘtre pour ce groupe, le plus-un. Dans un groupe de topologie, c’est autant ce qu’on arrive Ă  faire, que ce qu’on n’arrive pas Ă  faire, qui est le point du travail, c’est aussi bien ce que l’autre arrive ou n’arrive pas Ă  faire qui offre cette possibilitĂ© de travail. Le groupe se rĂ©unit donc avec Nicole Mercier ; Virginia, tu vas y aller quelques fois ?

V. H. : Oui, Nicole m’a conviĂ©e, je serai des vĂŽtres la prochaine fois.

H.C.L : J’encourage vivement ce travail, voyez avec Nicole ce qui en est possible.

Table ronde

Virginia Hasenbalg : En parlant avec Jorge, on a voulu mettre l’accent sur les questions que nous posent ce SĂ©minaire, difficile bien sĂ»r, et dont on ne peut pas parler avec beaucoup d’aisance.

Alors... j’ai deux, trois questions, je vais commencer par la premiĂšre. Je passerai aprĂšs la parole Ă  Jorge, et si on a le temps, je dĂ©velopperai le reste. Je ferai un aveu, l’aveu de la rĂ©sistance que provoque, chez moi, ce SĂ©minaire. On a parlĂ© de dix ans de formation, moi ça fait trente ans que je lis Lacan, et plus le temps passe, plus je me rends compte qu’il y a dans le rapport au savoir qui dĂ©coule des SĂ©minaires de Lacan, un certain type de rĂ©sistance, trĂšs particuliĂšre, une difficultĂ© Ă  se mettre dans le travail de lecture et Ă  rentrer dans son Ă©tude. Si je parle de cette rĂ©sistance au savoir, c’est ma façon de comprendre ce que Lacan dit du je n’en veux rien savoir. Et il dit quelque part : « quand vous vous arriverez Ă  ce je n’en veux rien savoir – le sien de Lacan –, vous allez pouvoir me quitter si vous ĂȘtes l’un de mes analysants ». Alors je vais essayer de vous dire ce que j’entends par lĂ  et voir si ça vous parle aussi.

Pour moi, Lacan dans ce savoir-lĂ , Ă©voque ce qu’il en est de se rapprocher de la vĂ©ritĂ©, avec le savoir. Et plus on avance dans le savoir, plus on avance... – c'est l'image des cercles concentriques de la rĂ©sistance chez Freud – plus on s’approche de la vĂ©ritĂ© avec le savoir, plus on rĂ©siste, et c’est ça qui fait pour moi, un point, une question.

Alors qu’est-ce que c’est que cette vĂ©rité ? Je dirai : c’est la vĂ©ritĂ© du non rapport. Pour moi c’est simplement, Ă  premiĂšre vue, le fait qu’un homme et une femme, mĂȘme s’ils sont en couple, mĂȘme s’il y a du dĂ©sir, et mĂȘme s’il y a de l’amour, ils sont chacun dans leur propre film personnel, Ă  leur place dans un discours et dans des places qui ne sont pas symĂ©triques.

Il y a lĂ  une dissymĂ©trie fonciĂšre dans les places Ă  occuper, le prototype Ă©tant ces positions masculines et fĂ©minines, mais cela se joue aussi dans le rapport aux autres, il y a toujours cette altĂ©ritĂ© fonciĂšre qui nous sĂ©pare. Alors cette vĂ©ritĂ© du non rapport, si on veut aller un peu plus loin que cette description imaginaire, je me l’explique avec ce que dit Melman, avec cette distinction qui pour moi est fondamentale et qui m’éclaire beaucoup dans la lecture de ce SĂ©minaire, c’est cette distinction qu’il fait entre la structure et l’ƒdipe. Il dit l’ƒdipe, c’est une façon de se dĂ©fendre de la structure. Il Ă©tait question de fiction tout Ă  l’heure, quelqu’un a parlĂ© de la fiction. Melman parle de l'Oedipe comme Ă©tant une fiction –, mais c’est une fiction nĂ©cessaire, indispensable, celle en fin de compte, de l’opĂ©rateur phallique, du phallus, c'est-Ă -dire cette nĂ©cessitĂ©, pour nous qui sommes des occidentaux, monothĂ©istes, parce qu’il faut faire la distinction, marquĂ©s donc par la lettre, et par la lettre alphabĂ©tique, on est structurĂ©, on est pris dans cette organisation qui est l’ƒdipe et qui est une façon de nous dĂ©fendre de la structure.

Ce sont des choses que Melman aborde dans le sĂ©minaire du Refoulement et dĂ©terminisme des nĂ©vroses, je vous convie fortement Ă  le lire, parce que – de quoi s’agit-il ? – de pouvoir saisir Ă  travers cette fiction, nĂ©cessaire, car si on n’est pas dans la fiction nĂ©cessaire du phallus, on est dans le mythe individuel du nĂ©vrosĂ©. Et lĂ , on est dans la revendication, et on n’en sort plus, car on est lĂ  Ă  expliquer la souffrance au travers de traumatismes singuliers, personnels, uniques et originaux, alors que nous savons que nous sommes tous, en derniĂšre instance, marquĂ©s par ce traumatisme fondamental, c’est-Ă -dire la façon dont le trou, le manque, la perte s’articulent autour de ce signifiant phallique ou de cette fonction phallique, qui est le centre du schĂ©ma de la sexuation. Je ne sais pas si vous me suivez dans ce que je dis, mais il me semble important d’avoir ce repĂšre pour pouvoir peut-ĂȘtre, comprendre ou sentir quelque chose, de ce que Lacan dit, par exemple par rapport au fĂ©minin, « “la” femme est pas-toute, parce qu’il y a toujours quelque chose en elle qui Ă©chappe au discours », toujours quelque chose en elle qui Ă©chappe donc Ă  la fonction phallique. La femme qu'il dĂ©crit comme "exclue de la nature des choses qui est la nature des mots". Alors vous savez que toute la question du symbolique, du signifiant, c’est d’introduire une nĂ©gativisation du monde sensible, du monde des choses, de la substance, de la matiĂšre, Ă  partir du moment oĂč on est dans le langage, tout ce qui est monde naturel de l’ordre physique, de ce qui est palpable, doit s’évanouir, doit ĂȘtre nĂ©gativé ; plutĂŽt, ce monde sensible, ce qui est palpable, dĂ©coule de cet effet du signifiant. Alors ce que Lacan nous dit, c’est que la femme est exclue de la nature des choses qui est la nature des mots, que quelque chose en elle Ă©chappe au discours.

Il y a lĂ  donc quelque chose que Lacan semble nous dire sur le fĂ©minin, comme Ă©tant en extĂ©rioritĂ© par rapport au symbolique, c'est-Ă -dire comme relevant du RĂ©el, puisque de cette extĂ©rioritĂ© on ne peut rien dire. Avec le savoir on essaye de la border, on essaye de voir quelles sont les limites que le savoir peut cerner, mais c’est une extĂ©rioritĂ© dont on ne peut rien dire, et pour cause parce que c’est extĂ©rieur au signifiant. C’est un hors langage. C’est un petit peu ça que je visais, lĂ , je triche un petit peu, parce que ce hors langage, dans le SĂ©minaire, il va venir plus tard : par rapport Ă  la jouissance phallique, il y a la jouissance Autre comme Ă©tant un hors langage. Alors, ce rĂ©el concernant ce fĂ©minin ou ce cĂŽtĂ© droit du schĂ©ma de la sexuation, Lacan va le dĂ©finir comme Ă©tant de l’ordre de la jouissance. C’est-Ă -dire cette jouissance de l’Autre, du grand Autre incarnĂ© par une femme au travers de son corps. Vous me direz si
 — je fais un raccourci lĂ , une simplification de ce que dit Lacan, c’est ma lecture, mais justement une jouissance que Lacan dĂ©finit comme Ă©tant au-delĂ  de la jouissance phallique. Il y a une exigence logique Ă  dire que cet Autre lĂ  n’est pas quelqu’un, c’est lĂ  la difficultĂ© de la condition fĂ©minine, n’est pas quelqu’un, puisque pour ĂȘtre, pour reprendre la dimension de l’ĂȘtre qu’on a tant travaillĂ© les fois prĂ©cĂ©dentes, pour ĂȘtre quelqu’un, il faut s’inscrire dans le symbolique. On est en train lĂ  d’essayer de cerner quelque chose qui serait dans une extĂ©rioritĂ© par rapport au Symbolique. Il y a donc vous voyez tout ceci, tout un commentaire du dernier paragraphe de la premiĂšre leçon, dans ce sĂ©minaire oĂč Lacan, c’est la fameuse phrase : « La jouissance de l’Autre — du corps de l’autre qui Le symbolise, n’est pas le signe de l’amour [...] Il n’est pas le signe et c’est nĂ©anmoins la seule rĂ©ponse »[1]. Le compliquĂ©, c’est que la rĂ©ponse est dĂ©jĂ  donnĂ©e au niveau de l’amour.

Je vous convie Ă  relire ces phrases comme Ă©tant Ă  mon avis la reprise par Lacan, de ce fameux texte de Freud sur le ravalement de la vie amoureuse, chez Freud c’est simple, lĂ  oĂč l’homme dĂ©sire, il ne peut pas aimer, lĂ  oĂč il aime, il ne peut pas dĂ©sirer, ... comme Ă©tant une problĂ©matique proprement Ɠdipienne. Il me semble que Lacan reprend ça, parce qu’il va parler de cette jouissance, cette jouissance de l’Autre comme Ă©tant la seule rĂ©ponse, dans le registre de l’amour, mais il va bien faire la distinction entre ce qui relĂšve de l’amour, et ce qui relĂšve du dĂ©sir et de la jouissance. Il va dire l’amour c’est une passion qui peut-ĂȘtre l’ignorance de ses dĂ©sirs, vous voyez, en sĂ©parant les choses. Je situe lĂ  ce que je disais au dĂ©part sur le non rapport sexuel, sur la distinction entre l’ƒdipe et la structure, telle que Lacan nous l’amĂšne, je crois que la dimension de l’amour, de la demande d’amour se situe au niveau Ɠdipien comme Ă©tant une fiction indispensable, nĂ©cessaire, fondatrice et apaisante, mais que la question de la jouissance, du dĂ©sir qui la conditionne, est peut-ĂȘtre Ă  situer dans quelque chose qui se trouve au-delĂ  de l’ƒdipe, parce que l’ƒdipe est justement ce qui vient empĂȘcher le nouage possible entre l’amour et le dĂ©sir, entre l’amour et la jouissance sexuelle.

Je vais m’arrĂȘter lĂ , c’est ça ma question. Si vous avez des questions, des remarques, Jorge peut-ĂȘtre ?

Jorge Cacho : Moi je trouve qu’il y a beaucoup de questions. Cette difficultĂ© effectivement, par laquelle tu as commencĂ©, c'est-Ă -dire la rĂ©sistance, - encore que Lacan distingue, d’un cĂŽtĂ© l’ignorance comme rĂ©sistance et de l’autre cĂŽtĂ© l’ignorance comme passion; ce n’est pas pareil, la passion de l’ignorance. Le statut de la passion est un statut particulier puisque, et c’est la question qu’en t’écoutant, je me suis posĂ©e : est-ce que, si nous prenons la voie de l’ignorance comme passion, pas seulement comme rĂ©sistance, encore qu’on peut supposer que la passion est une rĂ©sistance, mais ce qui est vrai de la passion d’un point de vue clinique, prenez n’importe quel dĂ©lire passionnel, c’est que du fait que la passion n’est pas dialectisable, elle fait apparaĂźtre la vĂ©ritĂ© sous un mode qui n’est pas celui oĂč elle devrait apparaĂźtre gĂ©nĂ©ralement chez nous : c'est-Ă -dire mi-dite. LĂ , elle apparaĂźt toute.

C’est impossible de ne pas la reconnaĂźtre. Et elle apparaĂźt toute, puisqu’il est impossible de la dialectiser. VoilĂ  des choses qui, chez Lacan, sont trĂšs subtiles, et cliniquement je pense assez importantes, ce rapport entre savoir et vĂ©ritĂ©, qui dans l’écriture des discours apparaĂźt comme impossible — le rapport entre eux. C'est-Ă -dire que lĂ  oĂč il n’y a d’autre vĂ©ritĂ© du savoir que l’insu, c’est ça la vĂ©ritĂ© du savoir inconscient. De toute façon, c’est un rapport au savoir, puisque c’est un rapport au savoir en tant que “insu” ; mais est impliquĂ© dans le signifiant “insu” : le savoir comme nĂ©gativĂ©. Si nous revenons Ă  ce que nous voulons reprendre, dans le rĂȘve par exemple, la question de l’ombilic, c’est un savoir, mais c’est un savoir impossible, un savoir interdit. VoilĂ  une des questions que je me posais en t’écoutant : cette rĂ©sistance au savoir, est-ce que c’est de l’ordre de la rĂ©sistance, est-ce de l’ordre de la passion, est-ce que c’est de l’ordre d’un rĂ©el ? — cette rĂ©sistance a affaire au rĂ©el d’un savoir insu en tant que tel.

V. H. : En t’écoutant Jorge, me vient le mathĂšme du discours analytique,

J. C. VoilĂ , tout Ă  fait.

V. H. Je me retenais pour ne pas l’écrire...

J. C. Oui, mais vas-y !

V. H. ... oĂč justement le savoir, il est Ă  la place de la vĂ©ritĂ© pour soutenir...

J. C. Oui, mais en tant que non su...

V.H. ...

J. C. Il est sous la barre.

V. H. Il est sous la barre, mais en tant qu’analyste, je crois qu’on est convoquĂ© lĂ ...

J. C. Sûrement.

V.H .... mais il y a dans le SĂ©minaire une remarque de Lacan qui parle de la position analytique comme Ă©tant le support de ce savoir, pour que le “petit a” puisse tenir dans le dispositif analytique. Alors, je sais que je suis passionnĂ©e, Jorge, mais je ne sais pas si c’est la passion de l’ignorance ?!

Intervenant : Dans le discours psychanalytique, Lacan nous dit que la position juste du “petit a”, comme semblant, c’est d’interroger la vĂ©ritĂ© comme du savoir, ce qu’elle n’est pas.

J. C. : Oui parce que sinon nous sommes... je crois qu’il y a une tendance dans certains courants psychanalytiques, surtout peut-ĂȘtre bien de la psychanalyse freudienne, mais mĂȘme, une certaine tendance Ă  l’intĂ©rieur du lacanisme, Ă  penser que la vĂ©ritĂ© peut ĂȘtre dĂ©voilĂ©e. Et c’est trĂšs moderne, c’est-Ă -dire que le sujet peut ĂȘtre dĂ©voilĂ©...,

V. H. : La transparence et le signifiant sont lĂ  dans le discours social

J.C. ... mais ça rĂ©pond Ă  une logique. Nous pouvons la critiquer mais il faut la fonder, sur quoi elle se fonde ? Cette idĂ©e que le savoir ne serait pas que l’idĂ©al du savoir, et ça on le voit bien dans le dispositif de l’enseignement par exemple, j’ai eu la chance d’enseigner pendant des annĂ©es et de voir comment ça s’est transformĂ©, c’est passionnant, l’introduction de ce savoir liĂ© au conductisme, c’est-Ă -dire que lĂ  nous avons affaire Ă  un supposĂ© savoir – pas celui de Lacan – mais un savoir supposĂ© en tant que nĂ©cessaire Ă  dĂ©voiler dans son essence, dans son fondement mĂȘme, avec le mĂ©nage que ça suppose...

H.C. L. : Est-ce que tu le situes du cÎté du Discours Universitaire, alors ?

J. C. : Tout Ă  fait, le Discours Universitaire est en train de ne plus exister Ă  mon avis.

V. H. : En tant que discours...

J.C. : En tant que discours, par l’invasion du « savoir », entre guillemets, conductiste, rĂ©flexologique en fait, pavlovien. Regardez les institutions qui avant Ă©taient supposĂ©es enseigner la psychanalyse Ă  l’UniversitĂ©, c’est en train de..., je croyais que Censier Ă©tait encore un des piliers ! mais l’autre jour j’ai eu l’occasion de rencontrer – j’ai fait partie de cette universitĂ© comme collaborateur et Ă  l’époque c’était le discours non seulement analytique, mais lacanien mĂȘme qui prĂ©dominait –, des ex-collĂšgues, qui Ă©taient dĂ©primĂ©s, parce qu’ils subissaient, disaient-ils, la disparition de ce discours; cela produisait des effets dĂ©pressifs. On pourrait dire qu’ils n’étaient pas suffisamment courageux, mais il arrive un moment oĂč...

V. H. Il n’y a pas de place pour le sujet dans ce type de dispositif !

J.C. Alors voilĂ  une des formes de passion de l’ignorance qui est Ă  mon avis tout Ă  fait diffĂ©rente de ce que Lacan appelle « la passion de l’ignorance ».

H. C. L. : Ce savoir-là, tu l’appelles conductiste, ou cognitif, c’est ça ?

J. C. : C'est-Ă -dire que c’est lĂ  oĂč prĂ©domine ce savoir qui consiste Ă  adapter le sujet, Ă  faire du sujet une sorte de
 exactement la formule classique de la rĂ©flexologie : « la rĂ©ponse est fonction de la stimulation » ! C’est ça le sujet. Le sujet, c’est la rĂ©ponse... Il suffit de le stimuler comme vous voulez, ça produira un sujet diffĂ©rent. L’enseignement, c’est une forme de stimulation dans cette idĂ©ologie, ce que les enfants subissent actuellement.

Intervenant : Dans la mesure oĂč on n’est pas tous inscrits dans un fantasme, qui est dĂ©terminĂ©, enfin, chacun le sien, mais qui est en quelque sorte fixe, mĂȘme s’il est Ă©volutif, cette fonction, ça va produire forcĂ©ment un symptĂŽme, parce que ça va aller Ă  l’encontre du fantasme de ce cas.

J. C. : Oui, mais ces symptĂŽmes seront traitĂ©s selon cette idĂ©ologie. C’est le traitement de la thĂ©rapie conductiste. Alors qu’est-ce que ça vous donne ça ?

Intervenant : Oui alors la question c’est : qu’est-ce qui se passe au bout ?

Thierry Florentin: Pourquoi dites-vous “conductiste”, Jorge ? parce que c’est trĂšs intĂ©ressant ce terme-lĂ .

J. C. : Oui, parce que on l’a appelĂ© comme ça ? Vous l’appelez autrement ?

V. H. : Comportementaliste.

T. F. : « Conductiste », c’est un terme que je ne connaissais pas..

V. H. : C’est un hispanisme, mais qui est en effet trùs pertinent.

J. C. : Oui, c’est la thĂ©orie pavlovienne, dont la formule est trĂšs simple et trĂšs efficace, puisque ça a Ă  voir – non pas au sujet –, mais Ă  quelqu’un dont la conduite, le mode de se conduire doit rĂ©pondre Ă  cette formule. Ça ne s’adresse pas Ă  un sujet, ça s’adresse Ă  une maniĂšre de se conduire qui est statuĂ©e, donc ça s‘adresse aux masses, nous connaissons, c’est le fonctionnement massif de ces formules.

H. C. L. : Et ça s’adresse, c’est justement ce qui est caractĂ©ristique, aux autres, et que ces thĂ©ories sont menĂ©es par des personnes qui ne s’interrogent pas en quoi elles sont elles-mĂȘmes conduites. Elles s’excluent de la thĂ©orie, cette thĂ©orie est pour les autres et lĂ  il y a la tonalitĂ© des Ă©changes, quelque chose de trĂšs diffĂ©rent entre ce champ qui va Ă©crire pour les autres, c’est-Ă -dire en Ă©tant hors champ soi-mĂȘme. L’expĂ©rimentateur est hors champ. Et puis le travail et notamment, grĂące Ă  la topologie de Lacan que nous faisons, dans laquelle l’analyste n’est pas hors champ. Il est bien dedans, ce qui fait qu’il est trĂšs difficile d’ailleurs de faire thĂ©orie dans la psychanalyse. Il faut des hommes exceptionnels pour pouvoir arriver Ă  thĂ©oriser quelque chose dans lequel ils sont eux-mĂȘmes pris. Et thĂ©oriser d’une façon qui en rende compte.

J. C. : C’est trĂšs important d’évoquer cette question, parce que c’est un nouveau mode de rĂ©sistance... [Tout-Ă -fait.], qui est trĂšs difficile Ă  manier.

Intervenant : Cela a Ă©tĂ© l’objet du week-end passĂ©, dans l’association, la question a Ă©tĂ© largement Ă©voquĂ©e, de la mĂȘme maniĂšre que vous, mais moins rassemblĂ©e que votre approche, mais ça Ă©tĂ© dit de la mĂȘme maniĂšre et ce que vient de dire Henri aussi


Jean PĂ©rin : C’est curieux, parce que Pavlov...

J. C. : Non, d’abord je ne veux pas que ça se dĂ©voile, enfin... mais je l’ai prĂ©sentĂ© comme la rĂ©sistance dans la modernitĂ©, mais pas pour faire maintenant un discours sur...

V. H. : Je voudrais ajouter quelque chose, parce que ce qui Ă  mon avis dĂ©coule de ce qu’on peut interprĂ©ter de cette modalitĂ© que tu dĂ©cris, c’est la prĂ©tention d’une exhaustivitĂ© du savoir, comme si le savoir pouvait vraiment venir Ă  bout de la vĂ©ritĂ©, la faire disparaĂźtre en tant que telle. Alors que ce lieu de la vĂ©ritĂ©..., je t’écoutais et je pensais Ă  ce qu’avait dit Henri ce matin, par rapport Ă  cet oubli nĂ©cessaire que comporte l’advenue de la lettre. Comment dans la lettre il y a un passage qu’on doit laisser de cĂŽtĂ©... et j’ai envie de situer lĂ  un moment de vĂ©ritĂ© qu’on ne peut pas avoir tout le temps prĂ©sent Ă  l’esprit. On rentre dans la lettre, on opĂšre avec des lettres, on symbolise avec des lettres, mais la lettre a une histoire que tu as bien dĂ©crite, parce que tu l’as dĂ©crite comme Ă©tant de l’ordre d’un temps logique et pas d’une historicitĂ©, dans le temps, avec le passage Ă  vide nĂ©cessaire pour qu'elle advienne.

Je crois que si Lacan insiste dans les derniers sĂ©minaires sur les mathĂ©matiques, c’est parce que les mathĂ©matiques, en dĂ©montrant l’impossible, Ă  partir du jeu de lettres elles-mĂȘmes, vont servir Ă  Lacan pour donner au rĂ©el un statut qui va rendre possible le nouage. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Je pense Ă  la façon dont les mathĂ©matiques dĂ©montrent l’incomplĂ©tude: Cantor, Gödel, etc. C’est lĂ  oĂč Lacan va s’appuyer pour dire : du rĂ©el il y a. Il y a un rĂ©el, il est dĂ©montrĂ© ce rĂ©el comme ce qui redonne sa place Ă  cette vĂ©ritĂ© dont on ne veut rien savoir.

H. C. L. : Ce qui est paradoxal, c’est que le savoir aujourd’hui, les savoirs, nous apprennent plutĂŽt l’étendue de notre ignorance. Quand on pense qu’on ne connaĂźt de l’univers que, je ne sais plus si c’est 15%, enfin c’est quand mĂȘme, Ă©tonnant de continuer Ă  fonctionner dans le champ de la connaissance avec cette idĂ©e de tout couvrir aujourd’hui. Et il est probable que cette approche conductiste apparaĂźtra dans les gĂ©nĂ©rations futures comme l’obscurantisme de notre Ă©poque.

J. C. : C’est vrai qu’on n’est plus dans l’univers des LumiĂšres, l’AufklĂ€rung, ni de l’humanisme. On Ă©crit beaucoup sur le post-humanisme, qui a Ă  voir avec. Lacan Ă©tait un homme de l’AufklĂ€rung.

Intervenant : Une remarque, on a dit tout Ă  l’heure : « il y a plusieurs rĂ©els » et moi je suis choquĂ© par votre assertion que le modĂ©lisme suffirait Ă  prouver l’incomplĂ©tude, il n’en prouve qu’une, c’est l’incomplĂ©tude de tout systĂšme formel syntaxique ; mais l’incomplĂ©tude sĂ©mantique, c’est celle qu’on vit avec notre corps, qui est une deuxiĂšme incomplĂ©tude, c’est le mystĂšre du corps parlant, c’est le fait que le signifiant nous marque, et donc celle-lĂ , elle n’est pas accessible Ă  la dĂ©monstration mathĂ©matique, et on peut faire tous les thĂ©orĂšmes qu’on veut, on n’arrivera jamais Ă  cette perte que reprĂ©sente l’objet a, une fois qu’il nous a quittĂ©s.

Autre intervenant : Mais ce qui est intĂ©ressant quand on lit Gödel mais ça mĂ©rite qu’on prenne beaucoup de temps, on voit qu’il Ă©tait sur cette mĂȘme longueur d’onde. Il est parti justement de Hilbert pour arriver Ă  quelque chose d’autre, ça lui a d’ailleurs coĂ»tĂ© beaucoup de choses, beaucoup de temps et beaucoup d’inimitiĂ©. Je crois qu’il Ă©tait sur la mĂȘme brĂšche que nous, si on veut bien le lire mais c’est assez compliquĂ©.

J. C. : Oh, c’est intĂ©ressant le fait qu’il y ait une incomplĂ©tude Ă  diffĂ©rents degrĂ©s.

V. H. : Il y a deux théorÚmes.

Intervenant : Ce n’est pas rien que deux thĂ©orĂšmes, c’est toute sa recherche aprĂšs qu’il ait Ă©tabli son thĂ©orĂšme de l’incomplĂ©tude, il n’a pas cessĂ© de chercher autre chose et c’est dans le mĂȘme sens que Freud et Lacan.

J. C. : S’il y a d’autres questions Ă  partir de ce que Virginia nous a apportĂ©.

V. H. : Tu n’as pas dit tes questions, j’ai Ă©tĂ© trop bavarde encore une fois...

J. C. : Non, non, c’est trùs important, comme position.

Pour ma part, c’est trĂšs simple, ma question, je vais vous dire, je vais essayer de vous dire ce qui m’a intĂ©ressĂ© et comment j’ai essayĂ© – j’allais dire « de progresser » mais j’ai peut-ĂȘtre « rĂ©gressé » ! peu importe Ă  la limite –, d’avancer. C’est une question que j’avais posĂ©e Ă  la premiĂšre rĂ©union que nous avons eue ensemble. Il me semble que ce SĂ©minaire, parmi les questions fondamentales pose bien sĂ»r celle de l’ĂȘtre, qui a Ă©tĂ© souvent abordĂ©e dans ce groupe par mes collĂšgues et amis, et puis la question de l’amour, que tu as Ă©voquĂ©e, et qui est d’une Ă©norme complexitĂ© dans ce sĂ©minaire. Je voudrais dire quelque chose lĂ -dessus – en m’appuyant sur tout ce que Lacan, dans ce sĂ©minaire, dit sur l’amour et, aprĂšs, j’essaierai de vous dire pourquoi Lacan aborde l’amour de cette maniĂšre. Quelle est la raison finalement ?

C’est que, dĂšs les premiĂšres pages c’est-Ă -dire les pages 14, 56, 64 etc., il y a des choses fondamentales qu’il va reprendre par la suite. Par exemple : La jouissance Autre, que tu as Ă©voquĂ©e Ă  la fin de ton propos, la jouissance Autre n’est pas un signe de l’amour, il ne dit pas : ce n’est pas le signe de l’amour. Ce n’est pas un signe de l’amour. Autrement dit, il y en a plusieurs signes de l’amour. Et ça, c’est trĂšs important. Pourquoi ? Parce que pour Freud, il n’y a qu’un signe de l’amour, qui est l’amour en tant que narcissique, il n’y en a pas d’autres. Lacan, d’abord, met en relation, Ă  nous de voir – tu l’as Ă©voquĂ© mais n’a pas pu le traiter –, la relation entre jouissance et amour. Il ne dit pas qu’il n’y en ait pas, une relation, il dit que l’amour ce n’est pas un signe, pardon..., que la jouissance n’est pas un signe de l’amour. Mais il les met en relation – jouissance et amour –, choses qui chez Freud avaient Ă©tĂ© radicalement sĂ©parĂ©es. La jouissance sexuelle et l’amour, comme il le dit dĂšs le dĂ©but, autrement dit dĂšs les Trois essais, sont deux courants qui doivent se diviser. Et cliniquement ça apparaĂźt de telle maniĂšre que la vĂ©ritĂ© saute aux yeux : chez l’obsessionnel, pour qui cette division, ce n’est pas une division ; ça n’a jamais – semble-t-il – Ă©tĂ© uni ! Les deux courants n’ont jamais eu un point de connexion. On pourrait aussi l’entendre comme ça, Ă  la diffĂ©rence d’autres nĂ©vroses.

Donc, c’est la question permanente de Lacan d’insister sur le fait que l’amour est un signe ; et il le dit, non seulement que la jouissance n’est pas le signe de l’amour, mais aprĂšs, sur l’amour, il dit qu’il est un signe. Mais est-ce que ce n’est qu’un signe ? C’est la question que nous pouvons nous poser. Et surtout, quel signe est-il ? Il est le signe de quoi l’amour ? Est-ce qu’il est le signe de ce lien – comme Freud l’a toujours soutenu et affirmĂ© – est-ce qu’il est le signe d’une modalitĂ© relationnelle Ă  autrui qui est basĂ©e, fondĂ©e sur le narcissisme ? Autrement dit : l’autre en tant que mon double, celui sur lequel j’investis parce qu’il me reprĂ©sente dans ce qu’il y aurait d’idĂ©al chez moi, d’idĂ©al du moi?

Vous voyez bien comment Freud, dans la question du narcissisme, fait jouer les trois instances, la division du Moi entre le moi proprement dit, l’idĂ©al du moi et le moi-idĂ©al, qui pour lui avaient le mĂȘme statut narcissique, alors que Lacan – comme nous le savons, dĂšs les premiers SĂ©minaires – va distinguer radicalement l’idĂ©al du moi et le moi idĂ©al, comme appartenant Ă  deux registres hĂ©tĂ©rogĂšnes : le Symbolique et l’Imaginaire. Lacan revient sur cette question, sur cette insistance comme quoi l’amour est un signe. Mais un signe de quoi ? Eh bien continuons, parce que c’est la question que je me posais. D’abord : l’amour est un signe, mais de quoi ? et deuxiĂšmement : est-ce qu’il n’est qu’un signe ? Ça me semblait un peu court (rires) et je vous dirai pourquoi, plus tard.

C’est que Lacan a toujours Ă©tabli la distinction entre signe et signifiant. Et pour la premiĂšre fois dans son enseignement, que je sache, c’est la premiĂšre fois que dans ce SĂ©minaire il va subvertir le statut du signe, Ă  partir de quoi ? À partir de l’exemple de la thĂ©orie du signe la plus classique, celle des StoĂŻciens, dont un des multiples exemples est celui-ci, que vous connaissez tous : Il n’y a pas de fumĂ©e sans feu. Autrement dit, la fumĂ©e est le signe du feu. S’il y a de la fumĂ©e, c’est qu’il y a du feu ? Et Lacan va complĂštement subvertir cette dĂ©finition et il va dire : s’il y a de la fumĂ©e, c’est qu’il y a un fumeur. Autrement dit : il y a un sujet. D’oĂč la transformation du statut du signe, et donc de l’amour, puisque l’amour c’est un signe. C’est un signe, qui vise quoi ? Ce que vise le signe, c'est-Ă -dire le sujet. Enfin, c’est l’articulation sur laquelle on reviendra aprĂšs, si vous le voulez bien.

Intervenant : Pourquoi ?

Jorge Cacho : Parce que c’est complexe, on ne peut pas lĂ  en discuter. Il y a aussi..., c’est madame Lemaire qui est lĂ , qui a fait ce travail considĂ©rable sur la Logique de Port-Royal [2], travail tout Ă  fait intĂ©ressant, que je vous recommande, oĂč apparaĂźt dans cette thĂ©orie de Port-Royal le statut du signe, mais en tant que disjonction de deux substances, la substance pensante – la division cartĂ©sienne –, la pensĂ©e et l’étendue. On est dans cette conception du signe, telle que Maryvonne a trĂšs bien dĂ©veloppĂ© son texte, et on voit bien que lĂ  le signe est liĂ©, non Ă  l’écriture, Ă  la trace, mais Ă  la substance. C’est ce que fera Lacan, c’est justement dĂ©barrasser le signe de toute substance. C’est pourquoi Lacan fait appel Ă  la thĂ©orie des signes de Port-Royal en tant qu’elle relĂšve d’une conception substantialiste du signe, qui est strictement, je ne dirai pas opposĂ©e, mais strictement hĂ©tĂ©rogĂšne Ă  la conception, Ă  la maniĂšre dont Lacan aborde le signe c'est-Ă -dire en tant que signe d’un sujet, pas d’une substance. Alors que le sujet est dĂ©fini par Lacan, y compris dans le SĂ©minaire Encore, comme celui qui est reprĂ©sentĂ© par un signifiant, pas par un signe, auprĂšs d’un autre signifiant. Je ne fais que relever la complexitĂ© de cette Ă©laboration de Lacan dans ce sĂ©minaire, c’est pourquoi il est difficile de suivre, si on essaie de cerner les choses de prĂšs. Et il y a Ă©normĂ©ment de choses Ă  dire. Il affirme et c’est un point qui me semble fondamental, que l’amour, en tant que signe, implique une nouvelle dĂ©finition du signe, au fait qu’il fait signe de quelqu’un, d’un sujet, en tant qu’ek-sistence, ce n’est pas en tant qu’il est, qu’il participe de l’ĂȘtre, mais en tant qu’il ek-siste.

V. H. : C’est à la page ?

Jorge Cacho : À la page 96. Il ne le dit pas exactement comme ça. Et il dit encore autre chose, c’est que l’amour est signe, non seulement signe, pp.55-6, l’amour est signe pointĂ© de ce qu’on change de raison, et puis il parlera en essayant de dĂ©velopper cette question de la raison. Il s’agit de quelle raison ? Ce n’est pas la raison aristotĂ©licienne bien sĂ»r, puisque la raison aristotĂ©licienne est liĂ©e strictement Ă  la question de l’ĂȘtre. C’est donc un signe pointĂ© de ce qu’on change de raison, autrement dit, il affirmera ça un peu plus loin, c’est qu’on change de discours. C’est le changement de discours dont l’amour est signe. Et je rajoute, en suivant Lacan, je ne fais que suivre ce qu’il dit, et je vous donne les pages, c’est que c’est un signe de changement de discours, alors que tout changement de discours, dit-il, dans ces pages, tout changement de discours est, produit, disons, et permet l’émergence, n’importe quel discours Ă©merge Ă  partir du discours analytique. C’est l’analytique qui fait que les autres discours Ă©mergent. Donc si l’amour est le signe du changement de discours, on peut nĂ©cessairement, logiquement, considĂ©rer que l’amour est interne au discours analytique.

Alors, oĂč il est inscrit dans ce discours ? Parce que pour Freud, l’amour est l’équivalent de l’analyse. L’analyse, c’est le transfert. Pour Freud, il n’y a pas d’autre dĂ©finition de l’analyse. L’analyse, c’est l’analyse du transfert. Et le transfert, c’est quoi ? Le transfert, c’est l’amour. Non seulement le transfert, c’est l’amour, mais le transfert, dit Lacan, c’est le seul vrai amour.

Autrement dit, l’amour du transfert – pas un autre amour – est celui qui a le rapport le plus Ă©troit Ă  la vĂ©ritĂ©, chose que tu as posĂ©e. Pourquoi ? Nous pouvons nous poser la question – ce serait un dĂ©bat aujourd’hui. C’est une question qui me semble importante – en quoi l’amour a ce lien au Discours Analytique ? Et est-ce qu’il est dans une des quatre places, est-ce qu’il se dĂ©place d’un lieu Ă  l’autre ? Quoi qu’il en soit, nous savons par Freud – et Lacan ne l’a pas dĂ©menti – que l’amour du transfert, pas n’importe quel amour, est le vrai amour, autrement dit celui qui dit la vĂ©ritĂ© sur l’amour. Lacan disait, au dĂ©but de son enseignement, de l’amour de transfert, qu’il Ă©tait d’un cĂŽtĂ© la plus grande rĂ©sistance – tu en as parlĂ© –, que c’était une rĂ©sistance pour l’analyse, et en mĂȘme temps que c’était le moteur de l’analyse, donc qu’il fallait le soutenir, d’une maniĂšre dosĂ©e et selon la situation du patient bien sĂ»r.
Lacan ne dĂ©finit pas le transfert par l’amour, Lacan dĂ©finit le transfert par le savoir supposĂ© au


Virginia Hasenbalg : Dans le graphe du dĂ©sir, il va situer les deux chaĂźnes signifiantes, et il va situer le transfert comme Ă©tant une demande d’amour...

J. C.. : Comme demande, ce qui est autre chose ...

V.H. : ... demande d’amour, qu’il faut accueillir

Jorge Cacho : Demande d’amour. Il y a l’amour, mais la demande d’amour, c’est ce qui rĂ©vĂšle justement, dans l’analyse, dans l’amour du transfert, disons, la vĂ©ritĂ© de l’amour, c’est-Ă -dire qu’elle n’a pas de limite parce que l’amour demande
 il n’y a pas de frontiĂšre Ă  l’amour ; l’amour demande l’amour. Et pourquoi l’amour demande l’amour ? Parce qu’il y a ce lien entre l’amour du transfert, selon Freud, et cette question de l’unien. Le Un comme unien. Autrement dit, cette tendance de l’amour Ă  faire Un avec l’autre, Ă©tant donnĂ© qu’il y a lĂ  un impossible du rapport, eh bien, l’amour demande toujours l’amour.

C’est donc l’amour comme signe du changement de discours et que donc dans ce changement de discours, il y a toujours quelque Ă©mergence du discours analytique. Vous trouvez ça Ă  la page 56 .Et donc nous pouvons lĂ©gitimement mettre en relief le lien particulier de l’amour avec le discours analytique. Je ne sais pas comment. Ce serait Ă  voir.

Un autre point qui me semble important et que j’ai dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, c’est que l’amour, comme dit Lacan vise – il dit des choses qui sont apparemment assez contradictoires, et que j’essaierai de voir un peu – il dit que l’amour vise le sujet mais avant, Ă  la page 96, avant, dans une autre page que je retrouverai, j’espĂšre, il dit que l’amour vise l’ĂȘtre. Alors, est-ce qu’on peut supposer qu’il vise l’ĂȘtre du sujet ? Et cliniquement, cela ne me semble pas incohĂ©rent, parce que nous voyons par exemple l’identitĂ© chez des patients, l’identitĂ© entre aimer et capturer, par exemple. Autrement dit, arriver Ă  ce noyau qu’il y aurait dans l’autre et qui le constitue comme tel. C’est ce qui apparaĂźt trĂšs bien dans le SĂ©minaire sur le Transfert, dans la derniĂšre sĂ©ance, dans ce dialogue tragique entre Socrate et Alcibiade, oĂč Socrate dit Ă  Alcibiade : « Mais, Ă©coute, tu te trompes, ce n’est pas moi qui ai cet objet, cet ĂȘtre, cet agalma. »  Cet ĂȘtre, nous pouvons penser, qui fait que l’autre soit si merveilleux, qui le constitue, qui le tient, ce n’est pas moi qui l’ai, c’est l’autre. Donc, il y a ce rapport entre  le signe de l’amour vise le sujet et vise l’ĂȘtre. Lacan va dire Ă  un certain moment, lĂ , c’est encore autre chose, que la haine aussi vise l’ĂȘtre. Donc, est-ce que nous sommes dans le dispositif freudien de considĂ©rer que la haine et l’amour sont ambivalents, c’est-Ă -dire qu’on passe de l’un Ă  l’autre ? Lacan laisse entendre ça quand il fait l’écriture de hainamoration, sans coupure... Il n’y a pas d’amour sans haine. Si ce n’est que dans ce lien de la haine Ă  l’ĂȘtre, Lacan va faire la diffĂ©rence entre le rapport de la haine Ă  l’ĂȘtre et le rapport de l’amour Ă  l’ĂȘtre, en disant la chose suivante : d’abord, il fait une sorte d’homophonie entre ĂȘtre et haĂŻr : il est/il hait (au tableau). Il fait cette homophonie pour continuer Ă  dire que l’amour, Ă  diffĂ©rencier maintenant le rapport de l’amour et de la haine, l’amour, dit-il, prĂ©tend atteindre l’ĂȘtre ; il prĂ©tend, mais ce qu’il n’atteint, ce n’est que le semblant d’ĂȘtre. Donc dans l’amour, nous avons affaire au semblant, pas Ă  l’ĂȘtre. Ça me semble un point clinique vraiment Ă  relever. Tu parlais de fiction, nous avons le sentiment souvent que l’amour et le semblant collent ensemble, je ne sais pas comment, mais chacun Ă  sa maniĂšre. Il y aurait beaucoup de choses


Je vais finir par un petit commentaire, parce que Lacan en parle deux fois dans son enseignement, dans le sĂ©minaire sur les Psychoses, autrement dit lĂ  oĂč l’amour apparaĂźt comme passion, et cette passion de l’amour a toujours passionnĂ© Lacan, puisque c’est comme ça qu’il a commencĂ© sa thĂšse : AimĂ©e. D’abord, il l’a appelĂ©e AimĂ©e, puis, c'est un dĂ©lire Ă©rotomaniaque, un dĂ©lire oĂč l’amour apparaĂźt dans sa vĂ©ritĂ©. Il en parle dans ce sĂ©minaire, dans la sĂ©ance du 16 novembre 1960 et dans le SĂ©minaire Encore, dans l’édition de l’Association page70, il parle de plusieurs auteurs chrĂ©tiens. Et pourquoi ? Nous pourrons nous poser la question. Il parle d’abord du PĂšre jĂ©suite Pierre Rousselot qui avait Ă©crit cette histoire du problĂšme de l’amour au Moyen-Âge – ce magnifique ouvrage – oĂč il divise, selon la thĂ©orie ancienne, l’amour physique et l’amour extatique dont parle Lacan. Page 70, aux Ă©ditions du Seuil. Il parle de Pierre Rousselot, il parle aussi d’autres que je ne veux pas nommer, faute de temps, et il parle de ce livre qui a eu tant de succĂšs, Eros et AgapĂȘ, qui vient d’ĂȘtre rééditĂ© aux Ă©ditions du Cerf, c’est un joyau de la littĂ©rature sur ce problĂšme. Lacan dans le SĂ©minaire Encore indique comment ce livre de Nygren, qui Ă©tait un protestant – c’était un thĂ©ologien protestant – il divise, il oppose Eros et AgapĂȘ.

Qu’est-ce que c’est, Eros et AgapĂȘ ? C'est trĂšs complexe. Je crains de dire des choses trĂšs bĂȘtes. Ce n’est pas pour ne pas dire des choses trĂšs bĂȘtes, mais des choses qui rĂ©duisent l’écriture de ce texte qui est formidable et d’une articulation merveilleuse, d’une rigueur
 Il oppose ces deux amours, puisque l’AgapĂȘ, c’est aussi une forme d’amour, et nous verrons pourquoi Lacan s’est fondĂ© sur cet AgapĂȘ. La diffĂ©rence entre les deux, c’est que l' Eros, dont Lacan a parlĂ© tout au long du SĂ©minaire du Transfert, en commentant le Banquet de Platon, oĂč il distingue, comme Platon d’ailleurs, la position, dans l’amour, de l’amant et de l’aimĂ©, de l’éromenos, qui est l’aimĂ©, et de l’érastĂšs, qui est l’aimant...

Eh bien, il y a donc, Ă  l’intĂ©rieur de l’amour, cette double position, et le transfert selon Lacan dans le SĂ©minaire sur le Transfert consiste dans la subversion de la position, autrement dit de faire que l’aimĂ© devient aimant. C’est le cas d’Alcibiade. Ce changement de place signifie que celui Ă  qui, dans le couple, s’adresse l’amour, reprĂ©sente – on y cherche – ce qui manque Ă  l’aimant. L’aimĂ© reprĂ©sente, et tu en as parlĂ©, ce qui vient Ă  combler ce manque, ce trou, si nous voulons revenir Ă  ce que Henri nous a dit ce matin. L’aimant s’adresse Ă  l’aimĂ©, en tant qu’il est le lieu oĂč son trou peut ĂȘtre, sinon rempli, du moins couvert. C’est une des fonctions essentielles dans l’analyse de la place de l’analyste, et dans le traitement de cette demande de combler ce trou qui est structural, mais dont il reprĂ©sente l’objet. Et c’est pourquoi, dans le discours analytique, l’objet a est Ă  la place de l’agent...

Augustin, je termine avec cette remarque, qui est citĂ© souvent comme vous le savez par Lacan, d’une maniĂšre beaucoup plus prĂ©cise dans le SĂ©minaire Encore, Augustin a voulu, comme toujours, par son intelligence orientale, et par sa connaissance de la tradition ancienne, grĂ©co-latine, a voulu faire quelque chose, ce qu’on appelle une synthĂšse – il Ă©tait hĂ©gĂ©lien avant Hegel ! – entre justement ces deux amours, l’amour de Eros, autrement dit la recherche d’un bien qui me manque, donc un amour Ă©goĂŻste, que je cherche pour bĂ©nĂ©ficier de ce qui me manque, donc un amour centrĂ© sur l’ego, et qui, dans la tradition mĂ©diĂ©vale s’appelait, et que Lacan cite d’ailleurs, l’amour
 - il fait la diffĂ©rence comme c’était Ă  l’époque divisĂ©, entre l’amour extatique et l’amour physique. L’amour physique, c’est cet amour qui cherche le bĂ©nĂ©fice du sujet, la phusis, la nature. Et l’amour extatique, c’était l’amour divin, supposĂ© ĂȘtre absolument gratuit. Dans l’amour divin, on ne cherche que l’amour de l’Autre, mais en tant qu’objectif, pas en tant que subjectif, ce n’est pas pour bĂ©nĂ©ficier de quoi que ce soit... C’est parce que l’Autre m’aime, que je l’aime. Autrement dit, dans la tradition extatique, l’amour vient de l’Autre, c'est ce qui intĂ©resse Lacan, cela ne vient pas de mon semblable ; ça vient de l’Autre. Et donc il y a une toute une autre dimension que purement imaginaire. C’est du tout Autre, qu’on appelle Dieu, comme on dit.

Virginia Hasenbalg : Tu as dĂ©veloppĂ© l’Eros, Ă©rastĂšs, Ă©romenos, et puis l’AgapĂȘ, tu as dit que c’était une forme d’amour...

Jorge Cacho : C’est une forme d’amour. L’AgapĂȘ, c’est la traduction chrĂ©tienne de l’amour de Dieu. C’est un amour gratuit, mais gratuit au double sens : c’est-Ă -dire que la crĂ©ature est aimĂ©e par le CrĂ©ateur, c’est comme ça qu’on les appelait Ă  l’époque dans la tradition chrĂ©tienne, dans les trois monothĂ©ismes : Dieu est CrĂ©ateur. C’est le rapport du CrĂ©ateur Ă  la crĂ©ature, pas parce qu’elle est aimable, mais parce qu’elle est crĂ©ature. C’est par le statut du sujet. Il peut ĂȘtre bon, mauvais, tout ce qu’on voudra, dans la tradition chrĂ©tienne, et ça, c’est la grande diffĂ©rence avec la tradition hĂ©braĂŻque. C’est la subversion, parce que dans la tradition hĂ©braĂŻque, l’amour du CrĂ©ateur Ă  sa crĂ©ature est fondĂ© sur la loi : c’est dans la mesure oĂč la crĂ©ature obĂ©it Ă  la loi divine


V. H. : Il paye un prix, alors que ce que tu nous dis de l’amour chrĂ©tien, c’est qu’il est gratuit.

J. C. : Oui, c’est ça la grande diffĂ©rence.

V. H. : Est-ce que tu ne vois pas lĂ  quand mĂȘme – c’est mon intuition – une distinction entre l’amour maternel et l’amour paternel ?

J. C. : On peut. SĂ»rement, ce n’est pas l’amour du Nom-du-PĂšre.

V. H. : Parce que l’amour gratuit : tu es aimĂ© parce que tu es crĂ©ature ; aucun effort Ă  faire !

J. C. : Voilà ! C’est surtout dans la tradition protestante.

V. H. : Qu’est-ce qu’ils disent les protestants ?

J. C. : Justement, ce que je viens de dire. C’est-Ă -dire que l’amour est pure gratuitĂ©. Qu’il n’y a aucun rapport. Parce que dans la tradition catholique, c’est un peu diffĂ©rent : pour que l’amour soit mĂ©ritĂ©, il faut les Ɠuvres. Il n’y a pas d’amour sans Ɠuvres.

V. H. : Ce n’est pas si gratuit que ça


J. C. : Ce n’est pas si gratuit que ça.

V. H. : Tu peux l’acheter un peu !

Jorge Cacho : Non, attends ! Ce n’est pas que tu peux racheter quoi que ce soit, puisque de toute façon, tes Ɠuvres sont des Ɠuvres qui sont soutenues, inspirĂ©es par l’amour de Dieu.

Pourquoi Lacan s’y intĂ©resse ? Je dis un mot sur la doctrine synthĂ©tique d’Augustin, puisque l’amour Ă©prouvĂ© pour Dieu, dans sa doctrine sur l’amour, qu’il appelle Caritas, la charitĂ©, il va traduire en latin le terme AgapĂȘ, il l’appelle Caritas. C’est la maniĂšre de traduire d’Augustin ; c’est une question vĂ©ritable, mais nous n’avons pas le temps – dans l’amour Ă©prouvĂ© pour Dieu, dans la Caritas, pas en tant que prĂ©tention d’acquĂ©rir un bien personnel, ce n’est pas du cĂŽtĂ© de uti. Lacan divisera le uti et le frui chez Augustin, vous vous rappelez ? Non? Il en parle pourtant dans Encore. Oui, uti et frui.

V. H. : Oui, oui, uti et frui, c’est dans la premiùre leçon.

Jorge Cacho : C’est que l’amour de Dieu, pour Augustin, la Caritas, ce n’est pas un amour en tant qu’il prĂ©tend acquĂ©rir un bien personnel, ce n’est pas une utilisation de l’Autre pour acquĂ©rir un bien personnel mais c’est un amour sans cupiditas. L’amour de l’uti, c’est un amour avec cupiditas, avec la recherche d’un bien personnel ; ça, c’est l’amour physique. Comme ils disent, les objets du monde, c’est un amour mondain, et c’est un amour temporel. L’amour de la Caritas ne vise pas autre chose que l’amour de Dieu dans sa pure gratuitĂ©. C’est l’interprĂ©tation de Nygren. Je crois qu’il exagĂšre. Je ne vais pas
 je n’ai pas eu le temps
 je ne sais pas si ça vous intĂ©resse spĂ©cialement.

Un intervenant : Plotin en parle comme ça aussi.

Jorge Cacho : Plotin. Plotin, c’est la question du Un, c’est liĂ© Ă  l’amour, mais comme dĂ©passement de la question de l’ĂȘtre. Pourquoi Lacan aborde ces questions ? C’est parce qu’en effet, dans l’analyse, nous avons affaire Ă  une autre Ă©rotique que celle qui a Ă©tĂ© introduite par Freud, qui fait de l’amour un phĂ©nomĂšne exclusivement, strictement imaginaire. Lacan veut aborder l’amour par d’autres corrĂ©lations, ne serait-ce que l’aspect symbolique de l’amour, en tant qu’il s’adresse Ă  l’Autre, en tant que grand Autre, et surtout par la maniĂšre dont l’amour dans la tradition chrĂ©tienne – ce qui l’intĂ©resse – est au cƓur, dans son union, dans son intrication avec la jouissance, de la conception mystique de l’amour. Et c’est pourquoi il cite plusieurs mystiques : Jean de la Croix, d’Avila et puis cette mystique hollandaise dont le nom est trĂšs difficile Ă  prononcer [Hadewijch d’Anvers] mais sur qui notre collĂšgue Hubert Ricard a Ă©crit un article remarquable dans la revue La CĂ©libataire, dans le numĂ©ro sur l’identitĂ© chrĂ©tienne. Il a Ă©crit un article sur cette mystique.

C'est-Ă -dire que Lacan Ă©labore dĂ©jĂ  dans l’Ethique, dans la sĂ©ance du 26 XII 59, une Ă©rotique qui est diffĂ©rente. Une Ă©rotique qui a affaire Ă  cette liaison entre la jouissance et l’amour, parce que la mystique est le lieu oĂč s’exprime, s’écrit, parce que c’est surtout des Ă©critures ; les mystiques parlaient. Les textes par exemple de Bernard, saint Bernard, que Lacan cite dans Encore, c’est les commentaires que Bernard avait d’abord prononcĂ©s devant ses moines.

V. H. : Ça a rapport aux confesseurs, m’as-tu dit, les confesseurs les faisaient Ă©crire.

Jorge Cacho : Oui, mais ça passait d’abord par la parole. Donc c’était quelque chose qu’ils arrivaient Ă  dire. Quelque chose. C’est ce lieu – et je crois que c’est ça qui passionne Lacan – la mystique, pas la mystique en elle-mĂȘme, c’est parce que dans ce lieu apparaĂźt la liaison entre l’amour et la jouissance. Ils ne sont pas sĂ©parĂ©s, c’est-Ă -dire que les mystiques – et ils le disent – jouissent d’aimer. Et ils essaient d’expliquer : plus ils aiment, pas plus ils sont aimĂ©s, parce qu’ils se sentent complĂštement indignes, ils se sentent tous dĂ©chets.

V. H. : Comme les décharites, de déchariter, déchets

Jorge Cacho. : Ce que Lacan dit. C’est en tant que dĂ©chets qu’ils sont aimĂ©s ! Et ils sont le lieu oĂč cet amour de l’Autre vient les brĂ»ler. La brĂ»lure de l’amour. Le feu, et toutes les mĂ©taphores qu’ils utilisent, le feu de l’amour. VoilĂ  un peu ce qui me semble la complexitĂ© de la question de l’amour. Je ne parle pas encore de la question de Yad’l’Un qui est strictement liĂ©e.

VoilĂ  un peu comment Lacan, dans le SĂ©minaire Encore, dans l’ensemble du sĂ©minaire du dĂ©but Ă  la fin, parcourt cette question d’une maniĂšre extrĂȘmement complexe, et pourquoi il s’intĂ©resse Ă  la mystique, et surtout pourquoi il l’aborde de cette maniĂšre dont je viens d’évoquer certains traits. C’est parce que Lacan fait du transfert autre chose qu’un amour comme projection narcissique sur l’analyste.

VoilĂ  un peu ce que je peux vous apporter de ce qui a Ă©tĂ© mon travail jusqu’à maintenant avec mes collĂšgues, parce que, heureusement, nous avons un cartel qui fonctionne Ă  mon goĂ»t trĂšs bien, un cartel, comme ça s’appelle, qui nous fait travailler les uns et les autres chacun selon son propre truc et sa propre recherche. VoilĂ  ce que je voulais vous dire.

V. H. : Je ne sais pas s’il y a des questions. Y a-t-il des questions ?

Jean PĂ©rin : J’avais une question. Quand tu parles de l’amour, chez les HĂ©breux, et de la loi, ça m’a beaucoup intĂ©ressĂ© – [J. C.. : Mais sĂ»rement.] – Bien sĂ»r, tu n’as pas exploitĂ© la comparaison avec le Dieu chrĂ©tien – [Mais bien sĂ»r, c’est tout autre chose] – Il semblerait que l’amour y tienne lieu de la loi, si je comprends bien.

Jorge Cacho : C’est plutĂŽt que l’Autre..., c’est le statut de l’Autre, c’est l’Autre de la Loi. Dans la tradition hĂ©braĂŻque – ce que je peux connaĂźtre ; vous pouvez me dire, s’il y a parmi vous des gens qui connaissent mieux que moi – ce lieu de l’Autre est le lieu de la Loi, mĂȘme si, dans la tradition – je ne sais pas Ă  dire vrai, parce que malheureusement je ne connais pas cette langue – mais les Écritures, les commandements sont au futur : tu ne tueras point. Donc ça laisse, disons, une marge. Ce n’est pas : tu ne tues pas.

J. P. : Chez nous c’est Ă  l’indicatif prĂ©sent.

J. C. : C’est Ă  l’indicatif ou Ă  l’infinitif ? Ne pas tuer. Il y a diffĂ©rentes maniĂšres, le futur aussi : tu ne tueras point. Mais quoi qu’il en soit, ce qui n’est pas rien, dans l’amour de la Loi, c’est le lieu de l’énonciation de la Loi et donc le sujet a affaire Ă  la Loi. Donc on pourrait penser qu’on pourrait ĂȘtre dans cette tradition sans pour autant ĂȘtre religieux au sens de la relation Ă  Dieu, de la relation intime comme elle apparaĂźt dans le christianisme, ce qui est son problĂšme fondamental. C’est-Ă -dire qu’il a affaire Ă  un Un, Ă  un Autre qui est habitĂ© par un sujet. Donc c’est cette impossibilité ; comme l’amour demande l’amour, c’est impossible de satisfaire cet Autre, qui ek-siste, et donc vous ne pouvez jamais payer votre dette. Alors, comme vous ne pouvez pas la payer, vous pouvez dire : je ne peux pas la payer, je m’en fous, que ce soit un autre qui la paye ; de toute façon, je serai pardonnĂ© et aimĂ©, je ne suis pas aimĂ© parce que je paie, mais parce que je suis ; c’est une diffĂ©rence Ă©thique trĂšs profonde.

Jean PĂ©rin : L’amour est le lieu de la Loi, c’est la loi de l’amour.

Jorge Cacho : Une derniĂšre remarque : c’est une Ă©thique radicalement diffĂ©rente. Ce qui fait que, comment dire, dans la tradition du monothĂ©isme chrĂ©tien, dans ses diffĂ©rentes versions, il y en a trois : la catholique, la protestante, et l’orthodoxe. Il y a des diffĂ©rences trĂšs importantes, je viens d’en remarquer une : la pure gratuitĂ© sans Ɠuvres, qui n’est pas la tradition catholique. Quoi qu’il en soit, dans cette tradition, le sujet est dans une position de demande permanente de l’amour, puisque, comme l’Autre est nĂ©cessairement insatisfait, puisqu’il n’y a pas de lois qui dĂ©terminent quelles sont les conditions de l’amour, c’est un amour sans conditions. Et on voit bien, d’une maniĂšre extrĂȘme dans la position mystique, comment les mystiques dĂ©voilent la structure chrĂ©tienne dans son fondement, c’est-Ă -dire de dĂ©chet. VoilĂ  quelques remarques sur la diffĂ©rence
 Il y aurait beaucoup de choses Ă  approfondir
 mais il me semble que je ne dis pas de choses trop erronĂ©es.

V. H. : Merci beaucoup Jorge, ce que tu nos apportes c’est fabuleux. Pour moi, tu Ă©claires, tu me permets en tout cas, de dĂ©placer un prĂ©jugĂ©, qui s’est basĂ© sur ce que dit Freud, quand il dit que la religion chrĂ©tienne est une rĂ©gression par rapport Ă  la religion juive, par rapport Ă  cet Autre. Je vais le dire en termes lacaniens. Le Grand Autre pour un juif serait paternel ; pour un chrĂ©tien, il serait maternel. On se dit : Ah, ah, la loi, le Nom-du-PĂšre c'est bien, l'amour maternel, pas bon. Mais tout d’un coup, si on part de cette distinction, qui pour moi est importante, entre la structure et l’ƒdipe et que l’ƒdipe, c’est ce qui vient nouer quelque chose qui au dĂ©part se prĂ©sente comme sĂ©parĂ©, Il y a un premier temps logique, c’est le temps de l’amour de la mĂšre ; parce que si tu n’es pas adoptĂ© par ta mĂšre...

Il y a une opĂ©rativitĂ© symbolique de l’amour d’une mĂšre lorsqu'elle adopte son bĂ©bĂ© quand il arrive au monde. Il y a lĂ  peut-ĂȘtre lĂ  un temps logique, que nos collĂšgues qui s'occupent des enfants rappellent souvent.

Je reviens Ă  ce que dit Melman, les trois temps de la cure. Le nĂ©vrosĂ© arrive avec son mythe individuel. Chacun a ses traumatismes prĂ©fĂ©rĂ©s, adorĂ©s, qui vont expliquer toute son existence. On passe tous par lĂ . Puis nĂ©cessairement, il entre dans l’ƒdipe comme Ă©tant le lieu commun, la souffrance commune, de la frappe du symbolique qui nous marque tous de la mĂȘme façon. Le troisiĂšme temps, Melman le dit clairement, l’au-delĂ  de l’ƒdipe, c’est le temps de l’objet a, c’est-Ă -dire le dĂ©chet dont tu parles. Avec ce dĂ©chet, on revient Ă  cette structure, c’est-Ă -dire, qu’on arrive au monde, on est cette espĂšce d’objet Ă  adopter par les parents, par les figures paternelles. En tout cas, parole de grand-mĂšre, quand on voit un petit bĂ©bĂ© qui vient de naĂźtre, on perçoit qu’il y a lĂ  un temps pour que se mette en place l’entrĂ©e de "ce" qui vient de naĂźtre dans la subjectivitĂ©. Cette entrĂ©e dans la subjectivitĂ© n’est possible qu’à partir de l’amour qu’il va recevoir de ceux qui l’entourent.

Un intervenant : Je voulais savoir si ça vous avait frappĂ© qu’il y ait, je crois, un hapax, chez Lacan, qui dit Ă  un moment  le sujet de la jouissance et donc quand on parle du signe du fumeur, c’est le fumeur en tant que sujet jouissant. L’amour vise en partie cette jouissance indicible de l’Autre, c’est-Ă -dire que ce n’est pas le sujet du signifiant, c’est le sujet en tant qu’il est mĂ» par une jouissance inconsciente, indicible, inaccessible, qui est infra-ombilic si l’on peut dire.

N. D. : Je remercie beaucoup Jorge, parce qu’à partir de son travail, il y a des questions qui s’ouvrent et dans lesquelles on peut s’orienter. On peut dĂ©jĂ  un peu s’orienter, par exemple dans la question du rapport entre l’amour, la jouissance et le savoir. Par exemple. Mais je crois que, sur la question de l’amour et du sujet, enfin
 c’est assez Ă©nigmatique ce que nous dit Lacan : il nous parle de ce fumeur, du signe d’un fumeur comme Ă©tant un effet intermĂ©diaire
 C’est curieux comme expression. Alors Ă©videmment on peut l’interprĂ©ter de diffĂ©rentes façons. Si on l’interprĂšte comme sujet jouissant, ça a des consĂ©quences, certainement, mais c’est une lecture, quand mĂȘme ! L’expression mĂȘme de Lacan est plus retenue que ça.

J. C. : Ce sont des questions d’une grande complexitĂ©. Il parle beaucoup du signe comme effet et du sujet comme effet. Le sujet est un effet du signifiant, pas un effet du signe. Mais il y a un lien entre l’amour qui est un signe et le sujet. Donc il y a lĂ , voyez, une triangulation entre ces trois termes. C’est-Ă -dire, finalement, qu’est-ce qui nous intĂ©resse dans cette affaire? c’est que, dans notre travail sur Lacan – et c’est ça qui fait que je suis passionnĂ© par Lacan, pour ce qu’il a fait, pour ce qu’il a travaillĂ© – c’est qu’il nous permet la dialectisation du fait qu’il y en a toujours au moins trois. Si nous voulons rĂ©duire Ă  des dĂ©finitions, c’est la maniĂšre, la rĂ©sistance la plus idiote Ă  ce que Lacan nous empĂȘche, par son Ă©criture, de faire. C’est-Ă -dire que nous sommes devant un dispositif, trĂšs complexe, oĂč il y a des choses qui sont nouĂ©es et que nous devons isoler, en tant que nouĂ©es, mais nous ne pouvons pas dĂ©nouer au sens de les sĂ©parer, parce qu’alors lĂ , c’est une catastrophe.

Et je crois que si Lacan
 la difficultĂ© de la continuitĂ© de l’enseignement de Lacan tient beaucoup Ă  ça
 aujourd’hui, la connaissance, c’est quoi ? La connaissance entre deux : entre 0 et 1, donc toute dialectisation devient impossible
 Si Lacan, dĂšs le premier sĂ©minaire jusqu’au dernier – et Denise en est tĂ©moin, je suis intervenu au CollĂšge, justement, pour faire valoir quelque chose qui est trĂšs lourd, et je comprends la rĂ©fĂ©rence de Lacan Ă  Hegel – du premier sĂ©minaire jusqu’au dernier, il n’y a pas un sĂ©minaire oĂč il n’en parle pas – c’est parce que justement chez Hegel, il y a cette question de la dialectique. Autrement dit, il y a trois temps, toujours trois, autrement c’est impossible. Il faut passer par ce nouage de trois. Je crois que sans cet enseignement qui nous sert beaucoup Ă  aborder Lacan..., avec la difficultĂ© Ă©norme que le texte prĂ©sente, ne serait-ce que par la culture qu’impliquent tous ses textes.

V. H. : Jorge, tu disais : on ne peut pas dĂ©nouer parce que ce serait la catastrophe. J’aimerais lĂ -dessus


J. C. : On peut nouer autrement.

V. H. : On ne peut pas dĂ©nouer parce que c’est dĂ©jĂ  nouĂ©. Que ce soit Ă  deux, Ă  trois, Ă  quatre. On a affaire au nƓud puisqu’on parle, qu’on est dĂ©jĂ  dans le discours, etc. Mais je reviens lĂ -dessus. Il me semble que, quand Melman pose la structure, comme un temps logique, sur lequel va venir s’appliquer l’ƒdipe, comme Ă©tant un mythe, mais un mythe fondateur, il part de la dĂ©finition de ce qui serait un rapport originaire, au dĂ©part, du symbolique avec le rĂ©el. Et c’est lĂ  oĂč est Ă  poser la question du trou dont on a parlĂ© aujourd’hui. Je ne sais pas si on peut dire qu’on part de ce moment constitutif oĂč ça prend, le nƓud, des conditions pour que ça prenne. Et si je reviens lĂ -dessus, c’est simplement pour insister sur cette dimension de l’amour. Je crois que c’est l’amour qui est l’opĂ©rateur du nouage. .

J. C. : Nous avons affaire Ă  deux amours, chez Lacan au moins : l’amour fondĂ© sur le Nom-du-PĂšre et le nouvel amour comme il l’appelle, fondĂ© sur autre chose. S’il dit nouvel amour, alors qu’est-ce que c’est qu’un nouvel amour ? Tout le monde le souhaiterait ! Ce n’est pas un amour rĂ©pĂ©tition du prĂ©cĂ©dent comme nous faisons systĂ©matiquement : quand on aime, c’est toujours
 c’est un nouvel amour, un nouveau statut de l’amour. C’est quoi, ça ?

Bon, nous allons arrĂȘter ces discours pour ne pas tomber amoureux
 Ă  nouveau.

Transcription : Brigitte Le Pivert ; relecture : Monique de Lagontrie

 



[1] J. Lacan, Encore, A.L.I., 2009, le 21 novembre 1972, p. 14.

[2] Son texte est dans la page web des Mathinées lacaniennes.

 

Désir de l'Autre, subjectif et objectif - document St'écriture

 

http://sauval.com/angustia/e-allouch2.htm

 

Sur un Ă©garant alinĂ©a de la stĂ©notypiste St'Ă©criture / Établissement de la sĂ©ance du 26 avril 1961 du sĂ©minaire Le transfert

Jean Allouch

Annexe II de ‹"Remarques sur les transcriptions des sĂ©minaires, confĂ©rences et interventions orales de Jacques Lacan" (x)‹(disponible aquĂ­ en formato PDF)

Voici – telles quelles – quelques lignes de la stĂ©notypiste :

Ce dĂ©sir de l'autre, ce gĂ©nitif qui est Ă  la fois subjectif et objectif, dĂ©sir Ă  la place oĂč est l'autre, pour pouvoir ĂȘtre cette place, le dĂ©sir de quelque altĂ©ritĂ©, et que pour satisfaire Ă  cette recherche de l'objectif, Ă  savoir qu'est-ce que dĂ©sire cet autre qui nous vient trouver, il faut que nous nous prĂȘtions lĂ  Ă  cette fonction du subjectif, qu'en quelque maniĂšre nous puissions, pour un temps, reprĂ©senter, non point l'objet comme on le croit, comme il serait ma foi dĂ©risoire avouez-le, et combien simplet aussi que nous puissions l'ĂȘtre, non point l'objet que vise le dĂ©sir, mais le signifiant. Ce qui est Ă  la fois bien moins, mais aussi bien plus de penser qu'il faut que nous tenions cette place vide oĂč est appelĂ© ce signifiant qui ne peut ĂȘtre, qu'Ă  annuler tous les autres, ce grand phi dont j'essaie pour vous de montrer la position, la condition centrale dans notre expĂ©rience.

Ces lignes sont illisibles. Elles rĂ©clament qu'on Ă©tablisse le texte autrement que ça n'a Ă©tĂ© fait par la stĂ©notypiste. Le peut-on ? Ça n'est pas sĂ»r. En particulier parce qu'il apparaĂźt, aprĂšs une premiĂšre tentative d'Ă©tablissement, que les seuls critĂšres littĂ©raux sont insuffisants, qu'il est donc exclu de ne pas faire intervenir, en l'occurrence, des critĂšres proprement doctrinaux. Mais la doctrine en question, celle de Lacan, est peu ou mal sue, et la savoir implique qu'aient Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es les transcriptions des sĂ©minaires. Il y a cercle vicieux ; moyennant quoi l'on ne peut faire autrement qu'Ă  la maniĂšre dont on a prouvĂ© le mouvement : en marchant.

Procédons à un premier établissement du texte qui résout les questions faciles à résoudre :

  • 1 Ce dĂ©sir de l'Autre, ce gĂ©nitif qui est Ă  la fois

  • 2 subjectif et objectif, dĂ©sir Ă  la place oĂč est l'Autre,

  • 3 pour pouvoir ĂȘtre [Ă ] cette place, le dĂ©sir de quelque

  • 4 altĂ©ritĂ©, et que pour satisfaire Ă  cette recherche

  • 5 de l'objectif, Ă  savoir qu'est-ce que dĂ©sire cet Autre

  • 6 qui nous vient trouver, il faut que nous nous prĂȘtions

  • 7 lĂ  Ă  cette fonction du subjectif, qu'en quelque maniĂšre

  • 8 nous puissions, pour un temps, reprĂ©senter non point

  • 9 l'objet comme on le croit (comme il serait ma foi

  • 10 dĂ©risoire – avouez-le – et combien simplet, aussi,

  • 11 que nous puissions l'ĂȘtre), non point l'objet que

  • 12 vise le dĂ©sir mais le signifiant, ce qui est Ă  la

  • 13 fois bien moins mais aussi bien plus : de penser

  • 14 qu'il faut que nous tenions cette place vide oĂč est

  • 15 appelĂ© ce signifiant qui ne peut ĂȘtre qu'Ă  annuler

  • 16 tous les autres, ce F (grand phi) dont j'essaie, pour

  • 17 vous, de montrer la position, la condition centrale

  • 18 dans notre expĂ©rience.

Les transformations apportĂ©es au texte source (TS) sont les suivantes : ligne 1, « Autre » Ă©crit avec A ; 1. 2, idem ; 1. 3, rajout de [Ă ] ; 1. 5, « Autre » Ă©crit avec A ; 1. 8, « pour un temps » mis entre deux virgules et suppression de la virgule aprĂšs « reprĂ©senter » ; 1. 9 Ă  11, « comme il serait » jusqu'Ă  « puissions l'ĂȘtre » mis entre parenthĂšses ; 1. 10, « avouez-le » mis entre deux tirets, « aussi » entre deux virgules ; 1. 12, remplacement du point par une virgule, suppression de la virgule aprĂšs « dĂ©sir » ; 1. 13, introduction de deux points, 1. 16 et 17, « pour vous » mis entre deux virgules.

Une seule de ces transformations est rĂ©ellement problĂ©matique : l'Ă©criture « Autre » concernant « celui qui vient nous trouver ». Ce A n'est-il pas abusif ici, pour autant que celui-lĂ  nous est un semblable ? Lacan envisage-t-il celui qui vient nous trouver en tant que semblable ou bien comme Ă©tant Autre Ă  lui-mĂȘme ? Serait-ce en tant qu'il se reconnaĂźt Autre Ă  lui-mĂȘme qu'il viendrait nous trouver ? La rĂ©ponse paraĂźt devoir ĂȘtre oui si l'on se rĂ©fĂšre aux cinq pages qui prĂ©cĂšdent ce passage. Dans ces pages, en effet, Lacan situe le symptĂŽme comme faisant signe au sujet qu'il pose de faux problĂšmes, qu'il a affaire Ă  une altĂ©ritĂ© d'oĂč s'entrevoit que les problĂšmes qu'il croit ĂȘtre les siens sont diffĂ©rents de ce qu'il pense qu'ils sont. Venant nous trouver, il prend acte de ce que le dĂ©sir ne se prĂ©sente pas Ă  visage dĂ©couvert alors mĂȘme qu'il n'y coupe pas. Celui qui vient nous trouver, loin de se poser en semblable vis-Ă -vis de nous, ou de rĂ©duire Ă  cela sa position Ă  notre endroit, instaure une disparitĂ© subjective : il pose le psychanalyste en dĂ©tenteur d'un secret Ă  la fois plus prĂ©cieux que tout ce qu'il ignore et rĂ©pondant Ă  la partialitĂ© de ce qu'il sait. Ce serait donc non pas un petit « autre » qui viendrait trouver un psychanalyste ni en tant que petit autre qu'on viendrait trouver un psychanalyste mais parce que, en tant que sujet, on se reconnaĂźt dans une dĂ©pendance Ă  l'Autre d'autant plus radicale qu'elle est fondamentalement mĂ©connue. Ceci, que Lacan vient d'indiquer, justifierait l'Ă©criture d'Autre avec un A.

Cependant, il se pourrait que la question ne puisse ĂȘtre tranchĂ©e qu'une fois ces quelques lignes Ă©tablies. Gardons pour l'instant cet « Autre », en nous rĂ©servant la possibilitĂ© d'y revenir.

Quel est le problĂšme que Lacan discute dans ces quelques lignes qui nous restent opaques ? Si elles-mĂȘmes ne nous le disent que fort confusĂ©ment, il ne nous reste qu'Ă  explorer leurs entours.

La question explicitement posĂ©e est celle-ci : que doit ĂȘtre le dĂ©sir du psychanalyste ? Le psychanalyste ne saurait, selon Lacan ici, rĂ©gler son action ni sur l'idĂ©e d'une nature qui donnerait sa juste mesure Ă  la conduite du sujet, ni sur un idĂ©al analytique dont une des incarnations est l'accĂšs Ă  la gĂ©nitalitĂ©. Ce qui donne sa mesure au dĂ©sir de l'analyste et ce qui fait du psychanalyste quelque chose de plus que le compagnon de la recherche du sujet est le fait que le dĂ©sir du sujet est dĂ©sir de l'Autre. Lacan va donc devoir prĂ©ciser, Ă  partir de lĂ , comment le dĂ©sir du psychanalyste le situe d'une certaine façon au regard de cette « fonciĂšre aliĂ©nation » du dĂ©sir du sujet en tant que dĂ©sir de l'Autre. Et ici prend place le passage embrouillĂ© auquel nous avons affaire.

Curieusement, la rĂ©ponse Ă  cette interrogation sera sinon claire, du moins distincte. Le dĂ©sir du psychanalyste l'amĂšne Ă  accepter d'ĂȘtre Ă  la place oĂč il est supposĂ© savoir. C'est dire qu'il ne s'agit pas pour lui de tenir lieu de l'objet visĂ© par le dĂ©sir, mais d'ĂȘtre le signifiant du dĂ©sir. Ce signifiant, F, est un signifiant manquant ; ce qui se dit aussi : le signifiant qui ne pourrait ĂȘtre qu'Ă  annuler tous les autres.

La place de l'analyste est de n'ĂȘtre rien d'autre que la prĂ©sence rĂ©elle de ce signifiant manquant, en tant que cette prĂ©sence rĂ©elle est inconsciente. Une analyse ne saurait donc se boucler au seul niveau du symbolique. Il n'y a de bouclage possible que du fait du fantasme fondamental, lequel cristallise le point oĂč le sujet s'Ă©vanouit, se saisit comme dĂ©faillant devant un objet pour lui privilĂ©giĂ©. Parce que l'objet a est la rĂ©ponse vĂ©ritable, le psychanalyste a Ă  se situer en . Il est celui qui voit petit a, l'objet du dĂ©sir de l'Autre et qui occupe, par sa prĂ©sence rĂ©elle, la place de F (grand phi), seule façon de permettre qu'au terme des tours de la demande le sujet puisse dĂ©signer la place de la rĂ©ponse. Cette place aura Ă©tĂ© celle du psychanalyste : au dernier terme il est le sujet au point oĂč il s'Ă©vanouit.

Cette question de la place du psychanalyste a Ă©tĂ© traitĂ©e d'une façon plus explicite, mieux dĂ©pliĂ©e, spĂ©cialement dans la « Proposition d'octobre 1967 sur le psychanalyste de l'Ă©cole » et dans le sĂ©minaire L'Acte psychanalytique. Faut-il nous reporter Ă  ces textes – et Ă  d'autres – pour notre prĂ©sent travail d'Ă©tablissement ? Ou bien ce que Lacan dit en 1961 suffit-il Ă  nous guider ? Parions sur cette seconde voie.

Nous avons donc la question et sa réponse. Mais fait défaut l'articulation de l'une à l'autre, c'est-à-dire la façon dont Lacan situe ce jour-là le désir du psychanalyste dans sa liaison au désir du patient défini comme désir de l'Autre.

La formule « dĂ©sir de l'Autre », c'est lĂ  ce que Lacan va mettre en jeu, est Ă©quivoque. On sait que la grammaire distingue un gĂ©nitif subjectif – c'est l'Autre qui dĂ©sire – d'un gĂ©nitif objectif – c'est le sujet qui dĂ©sire l'Autre. Une chose au moins apparaĂźt ne pas faire problĂšme, l'affirmation selon laquelle le psychanalyste a Ă  se prĂȘter Ă  la fonction du subjectif ; il a, autrement dit, Ă  tenir la place de l'Autre en tant que l'Autre est dĂ©sirant. Le dĂ©sir du sujet, dĂ©fini comme dĂ©sir de l'Autre a Ă  se constituer comme Ă©tant ce dĂ©sir-lĂ , et c'est ce que lui rend possible le psychanalyste en se prĂȘtant Ă  la fonction du dĂ©sir de l'Autre pris subjectivement.

Un second point dĂ©coule de cela. En procĂ©dant ainsi, le psychanalyste s'engage dans une recherche du dĂ©sir du sujet, va Ă  la rencontre de ce dĂ©sir comme dĂ©sir de l'Autre mais, cette fois, pris objectivement, autrement dit comme dĂ©sir du sujet en tant que le sujet dĂ©sire l'Autre, dĂ©sire le dĂ©sir de l'Autre. Pour le sujet, le dĂ©sir de l'Autre est d'abord pris objectivement et ce sera seulement au terme de l'analyse et pour autant que le psychanalyste aura su mettre en jeu le dĂ©sir de l'analyste comme dĂ©sir de l'Autre pris subjectivement, pour autant, donc, que le psychanalyste ne se sera pas situĂ© comme l'objet visĂ© par le dĂ©sir du sujet mais aura tenu la place de F, que ce dĂ©sir du sujet sera produit comme dĂ©sir de l'Autre au sens subjectif. Ce terme est donc celui oĂč se conjoignent les deux valeurs du dĂ©sir de l'Autre, la subjective, d'abord cĂŽtĂ© psychanalyste, et l'objective, d'abord cĂŽtĂ© sujet.

Voici donc que, non sans lourdeur, nous venons de débroussailler ce que veut dire Lacan dans cette phrase. Encore nous reste-t-il à écrire, à écrire non pas tant ce qu'il a dit ce jour-là que ce qu'il aurait dit (l'aspect conjectural de l'établissement de son texte est certes inéliminable).

Mais d'abord, avons-nous bien lu ce que Lacan a voulu dire ? Nous en trouvons une confirmation dans un texte Ă©crit par lui et de quelques mois antĂ©rieur Ă  cette sĂ©ance du sĂ©minaire. Il prĂ©cise dans ce texte (cf. Écrits, p. 814) qu'il entend « dĂ©sir de l'Autre » au sens du gĂ©nitif subjectif et ajoute : « C'est en tant qu'Autre qu'il – l'homme, le sujet – dĂ©sire. » On est donc dans le droit fil de cette affirmation lorsqu'on admet que, par l'analyse, le sujet doit constituer son dĂ©sir comme dĂ©sir de l'Autre au sens du gĂ©nitif subjectif. Six mois plus tard, il commente cet « en tant que » en prĂ©cisant qu'en se positionnant en tant que S barrĂ© le psychanalyste prend en charge cet « en tant que », fait intervenir le dĂ©sir de l'analyste comme dĂ©sir de l'Autre au sens du gĂ©nitif subjectif, ceci jusqu'au point oĂč le rejoint le dĂ©sir du sujet pour l'Autre, le dĂ©sir de l'Autre au sens du gĂ©nitif objectif.

Nous avons donc assurĂ©ment cernĂ© ce que voulait dire Lacan ; nous avons Ă©galement en main une trace de ce qu'il aurait dit effectivement, mais, quant Ă  Ă©tablir le texte mĂȘme de ce qu'il aurait dit, il semble que nous ne puissions y parvenir qu'en nous demandant : comment a-t-il voulu le dire ?

Ce sont les lignes 1 à 6 qui seules font problÚme car, pour la suite de la phrase nous pouvons considérer que le texte a été convenablement établi dÚs notre premiÚre transcription.

La difficultĂ© commence avec l'adjectif dĂ©monstratif ce ; il suggĂšre en effet que ce qui est ainsi montrĂ© va faire l'objet de quelque remarque ou commentaire. Or ce commentaire ne vient pas, vient d'autant moins que ce qui pourrait en tenir lieu (le fait que la formule dĂ©sir de l'Autre est un gĂ©nitif Ă  la fois subjectif et objectif) est repris dans la monstration elle-mĂȘme, est repris comme monstration laquelle se prĂ©sente, dĂšs lors, comme une monstration redoublĂ©e (c'est la rĂ©pĂ©tition du ce). Il y aurait donc comme une phrase amorcĂ©e mais inachevĂ©e. La phrase dite est ailleurs ; son ossature est donnĂ©e par le jeu du pour (qui, notons-le, se rĂ©pĂšte) avec le il faut. « Pour
 ceci, il faut
 cela. » Plus prĂ©cisĂ©ment encore : pour ĂȘtre Ă  cette place (x), pour satisfaire Ă  cette recherche (y) il faut que nous nous prĂȘtions
 etc. Cette ossature une fois reconnue, toute la suite ne fait pas problĂšme.

Ceci nous conduit Ă  une autre hypothĂšse concernant l'entame de la phrase, diffĂ©rente de celle d'abord envisagĂ©e : une phrase inachevĂ©e. On pourrait en effet articuler : Pour satisfaire Ă  cette recherche de ce dĂ©sir de l'Autre pris objectivement
, etc. Ceci, par inversion, donne quelque chose approchant de ce qu'aurait dit Lacan : Ce dĂ©sir de l'Autre, pour satisfaire Ă  la recherche qui le vise comme gĂ©nitif objectif, il faut
, etc. L'inversion est une figure stylistique familiĂšre Ă  Lacan, et cette seconde hypothĂšse de lecture offre cet avantage de nous laisser au plus prĂšs de la transcription de la stĂ©notypiste, laquelle transcription, non centrĂ©e sur le sens, n'inverse gĂ©nĂ©ralement pas l'ordre des termes.

Reste alors à situer tout ce qui vient en apposition et qui complique singuliÚrement la tùche d'établissement.

Ligne 4 nous trouvons : pour satisfaire Ăą cette recherche de l'objectif. Il s'agit sans aucun doute non d'un quelconque « objectif » mais du dĂ©sir de l'Autre pris comme gĂ©nitif objectif, comme cela est d'ailleurs prĂ©cisĂ© dans l'apposition qui suit : Ă  savoir qu'est-ce que dĂ©sire cet Autre qui vient nous trouver. En consĂ©quence, nous choisirons de rendre explicite la chose par un ajout, nommĂ©ment dĂ©signĂ©, au texte de la stĂ©notypiste, et de mettre l'apposition entre parenthĂšses. Cela donne : pour satisfaire Ă  cette recherche [du dĂ©sir de l'Autre pris comme gĂ©nitif] [de l'] objectif (Ă  savoir : qu'est-ce que dĂ©sire cet Autre qui vient nous trouver ?) il faut
 On voit que l'introduction de la parenthĂšse nous a rendu possible de mettre un point d'interrogation lĂ  oĂč il s'impose en effet.

Nous tournant maintenant vers les trois premiĂšres lignes du texte, nous remarquons qu'il s'agit d'un dĂ©but de paragraphe. Notons que c'est seulement maintenant que ce fait nous saute aux yeux ! Or la mise en paragraphe est de la stĂ©notypiste. De plus, Ă  notre plus grand Ă©tonnement, il nous apparaĂźt que la derniĂšre phrase du paragraphe prĂ©cĂ©dent ne comporte pas de verbe ! TS donne : Le dĂ©sir tel qu'il ne peut se situer, se placer, et du mĂȘme, coup se comprendre que dans cette fonciĂšre aliĂ©nation qui n'est pas liĂ©e simplement Ă  la lutte de l'homme avec l'homme, mais au rapport avec le langage. Et, tout de suite aprĂšs ce paragraphe, le dĂ©but de notre texte : Ce dĂ©sir
, etc. Ainsi Ă  notre insu avons-nous jusque-lĂ  adoptĂ© sans la questionner la mise en paragraphe de la stĂ©notypiste. Or, manifestement, ce dĂ©sir
 est une reprise de Le dĂ©sir tel qu'il
 La phrase sur laquelle nous bataillons a quatre lignes de plus que ce que nous avons cru jusque-lĂ , et la coupure du paragraphe doit ĂȘtre situĂ©e juste avant Le dĂ©sir tel
 En effet, tout le mouvement antĂ©rieur de Lacan a abouti Ă  poser sa dĂ©finition du dĂ©sir comme mesure de l'action de l'analyste et le paragraphe suivant (le nĂŽtre donc) va tirer les consĂ©quences de cela.

La « dĂ©couverte » du vĂ©ritable paragraphe, et donc celle du vĂ©ritable dĂ©but de la phrase a immĂ©diatement un effet, celui de nous rendre sensible au fait que les deux premiĂšres lignes de notre texte de dĂ©part viennent en apposition. Étant donnĂ© la longueur de la phrase, nous soulignerons cette apposition en les mettant entre parenthĂšses.

La phrase apparaßt maintenant clairement. II s'ensuit quelques modifications qui s'imposent de par le fait que nous avons accÚs non seulement à ce qu'a voulu dire Lacan, mais aussi à la façon dont il a voulu le dire. Bien entendu, nous laisserons une trace de chacune de ces modifications puisque nous ne pouvons exclure que quelqu'un parvienne à une meilleure transcription. Quoi qu'il en soit de ce futur, nous sommes en mesure d'en proposer une qui se tient du point de vue littéral au plus prÚs des traces laissées par la sténotypiste et qui est cohérente avec l'ensemble de la doctrine telle qu'elle s'élabore alors.

Le dĂ©sir tel qu’il ne peut se situer, se placer et du mĂȘme coup se comprendre que dans cette fonciĂšre aliĂ©nation qui n’est pas liĂ©e simplement Ă  la lutte de l’homme avec l’homme mais au rapport avec le langage (ce dĂ©sir de l’Autre, ce gĂ©nitif qui est Ă  la fois subjectif et objectif : dĂ©sir Ă  la place oĂč est l’Autre), pour pouvoir ĂȘtre, [Ă ] cette place, le dĂ©sir de quelque altĂ©ritĂ©, [et que] pour satisfaire Ă  cette recherche [de ce dĂ©sir de l’Autre entendu au sens du gĂ©nitif ] [de l’] objectif (Ă  savoir qu’est-ce que dĂ©sire cet Autre qui nous vient trouver ?), il faut que nous nous prĂȘtions lĂ  Ă  cette fonction du subjectif, qu’en quelque maniĂšre nous puissions, pour un temps, reprĂ©senter non point l’objet comme on le croit (comme il serait ma foi dĂ©risoire – avouez le – et combien simplet, aussi, que nous puissions l’ĂȘtre), non point l’objet que vise le dĂ©sir mais le signifiant, ce qui est Ă  la fois bien moins mais aussi bien plus : de penser qu’il faut que nous tenions cette place vide oĂč est appelĂ© ce signifiant qui ne peut ĂȘtre qu’à annuler tous les autres, ce F (grand phi) dont j’essaie, pour vous, de montrer la position, la condition centrale dans notre expĂ©rience.

Notes

(x) La dĂ©couverte inopinĂ©e de l’action nĂ©faste d’une mise en paragraphe de la stĂ©notypiste est, Ă  nos yeux, suffisamment rĂ©jouissante, pour mĂ©riter une reprise ici de ce texte paru dans le Bulletin StĂ©criture n° 7 en octobre 1985.



 

 

Sur l'ADN, extrait d'"Arpenter l'infini", d'Ian Stewart

 

 

En 1956, James Watson et Francis Crick dĂ©couvrirent le secret de la vie, la structure en double hĂ©lice de la molĂ©cule de l'ADN, colonne vertĂ©brale sur laquelle sont stockĂ©es et manipulĂ©es les informations gĂ©nĂ©tiques. Aujourd'hui, la topologie des nƓuds est utilisĂ©e pour comprendre comment les deux brins de l'hĂ©lice se sĂ©parent tandis que l'empreinte gĂ©nĂ©tique contrĂŽle le dĂ©veloppement de l'ĂȘtre vivant.

L'hĂ©lice de l'ADN ressemble Ă  une corde Ă  deux brins, chacun Ă©tant enroulĂ©s plusieurs fois autour de l'autre. Quand une cellule se divise, les informations gĂ©nĂ©tiques sont transfĂ©rĂ©es aux nouvelles cellules en sĂ©parant les brins, en les copiant et en joignant les nouveaux brins aux anciens par paires. Quiconque a tentĂ© de sĂ©parer les brins d'un long morceau de corde sait Ă  quel point le processus est dĂ©licat: les brins ne cessent de s'enchevĂȘtrer tandis que vous essayez de les sĂ©parer. De fait, le cas de l'ADN est encore pire : les hĂ©lices ont enroulĂ©es Ă  tel point que la corde semble avoir Ă©tĂ© enroulĂ©e elle-mĂȘme autour d'un anneau. Imaginez plusieurs kilomĂštres de fil fin Ă  l'intĂ©rieur d'une balle de tennis et vous aurez quelque idĂ©e du dĂ©grĂ©e d'enchevĂȘtrement de l'ADN d'une cellule.

La biochimie gĂ©nĂ©tique doit nouer et dĂ©nouer ce fil enchevĂȘtrĂ©, rapidement, de façon rĂ©pĂ©tĂ©e et sans erreur ; la chaĂźne elle-mĂȘme de la vie en dĂ©pend. De quelle façon? Les biologistes s'attaquent au problĂšme en utilisant des enzymes pour scinder la chaĂźne de l'ADN en morceaux, lesquels doivent ĂȘtre assez petits pour pouvoir ĂȘtre examinĂ©s en dĂ©tail. Un segment d'ADN est un nƓud molĂ©culaire complexe et le mĂȘme nƓud pourra sembler trĂšs diffĂ©rent aprĂšs que quelques manipulations auront dĂ©formĂ© son aspect.

Les nouvelles techniques d'Ă©tude des nƓuds ouvrent de nouveaux angles d'approche pour la gĂ©nĂ©tique molĂ©culaire. La topologie des nƓuds a cessĂ© d'ĂȘtre un joujou des mathĂ©matiques pures pour devenir l'une des questions concrĂštes les plus importantes de la biologie. Une dĂ©couverte rĂ©cente concerne la relation mathĂ©matique entre le nombre de torsades de l'hĂ©lice de l'ADN et le nombre de superenroulements.

Image de noeuds de l'ADN

extrait de "Arpenter l'infini", de Ian Stewart, Ed Dunod, 2010

 

Noeuds de l'ADN, extrait d'"Arpenter l'infini", d'Ian Stewart

 


En 1956, James Watson et Francis Crick dĂ©couvrirent le secret de la vie, la structure en double hĂ©lice de la molĂ©cule de l'ADN, colonne vertĂ©brale sur laquelle sont stockĂ©es et manipulĂ©es les informations gĂ©nĂ©tiques. Aujourd'hui, la topologie des nƓuds est utilisĂ©e pour comprendre comment les deux brins de l'hĂ©lice se sĂ©parent tandis que l'empreinte gĂ©nĂ©tique contrĂŽle le dĂ©veloppement de l'ĂȘtre vivant.

L'hĂ©lice de l'ADN ressemble Ă  une corde Ă  deux brins, chacun Ă©tant enroulĂ©s plusieurs fois autour de l'autre. Quand une cellule se divise, les informations gĂ©nĂ©tiques sont transfĂ©rĂ©es aux nouvelles cellules en sĂ©parant les brins, en les copiant et en joignant les nouveaux brins aux anciens par paires. Quiconque a tentĂ© de sĂ©parer les brins d'un long morceau de corde sait Ă  quel point le processus est dĂ©licat: les brins ne cessent de s'enchevĂȘtrer tandis que vous essayez de les sĂ©parer. De fait, le cas de l'ADN est encore pire : les hĂ©lices ont enroulĂ©es Ă  tel point que la corde semble avoir Ă©tĂ© enroulĂ©e elle-mĂȘme autour d'un anneau. Imaginez plusieurs kilomĂštres de fil fin Ă  l'intĂ©rieur d'une balle de tennis et vous aurez quelque idĂ©e du dĂ©grĂ©e d'enchevĂȘtrement de l'ADN d'une cellule.

La biochimie gĂ©nĂ©tique doit nouer et dĂ©nouer ce fil enchevĂȘtrĂ©, rapidement, de façon rĂ©pĂ©tĂ©e et sans erreur ; la chaĂźne elle-mĂȘme de la vie en dĂ©pend. De quelle façon? Les biologistes s'attaquent au problĂšme en utilisant des enzymes pour scinder la chaĂźne de l'ADN en morceaux, lesquels doivent ĂȘtre assez petits pour pouvoir ĂȘtre examinĂ©s en dĂ©tail. Un segment d'ADN est un nƓud molĂ©culaire complexe et le mĂȘme nƓud pourra sembler trĂšs diffĂ©rent aprĂšs que quelques manipulations auront dĂ©formĂ© son aspect.

Les nouvelles techniques d'Ă©tude des nƓuds ouvrent de nouveaux angles d'approche pour la gĂ©nĂ©tique molĂ©culaire. La topologie des nƓuds a cessĂ© d'ĂȘtre un joujou des mathĂ©matiques pures pour devenir l'une des questions concrĂštes les plus importantes de la biologie. Une dĂ©couverte rĂ©cente concerne la relation mathĂ©matique entre le nombre de torsades de l'hĂ©lice de l'ADN et le nombre de superenroulements.

Image des noeuds de l'ADN, cliquer ici

 

extrait de "Arpenter l'infini", de Ian Stewart, Ed Dunod, 2010

Sur l'exposé de Jean Brini aux journées de topologie

Discussion entre Jean Brini et Virginia Hasenbalg-Corabianu sur le travail présenté par Jean Brini aux derniÚres journées de topologie de l'Ali. (6 et 7 Mai 2011)

VHC : Cher Jean, plusieurs points de ton exposĂ© avaient attirĂ© mon attention. Je pensais pouvoir tous les dire, mais cela n'a pas Ă©tĂ© possible. Je reprends ici, si tu veux bien, notre discussion restĂ©e en souffrance... Revenons donc au premier des points, que nous avions Ă©voquĂ© quelques minutes avant le dĂ©but de la matinĂ©e de travail : la notion de "point de vue" (propre Ă  l’idĂ©e de projection) implique la "prĂ©sence de quelqu'un", m'avais-tu dit. J'entends que cela, la prĂ©sence de ce quelqu’un, s'inscrit contre l'idĂ©e mĂȘme du noeud.

JB : Il me semble que la prĂ©sence de quelqu'UN de localisable dans l'espace mĂȘme oĂč le noeud est supposĂ© plongĂ©, un regard ou une source de lumiĂšre, et qui serait nĂ©anmoins extĂ©rieur au noeud, ne s'accorde pas avec l'idĂ©e que nous devrions consentir Ă  "ĂȘtre dupes du noeud". S'engager dans une lecture du noeud exclut Ă  mon sens que nous placions dans l'espace du noeud quelque chose qui lui serait extĂ©rieur, et par rapport Ă  quoi nous serions nous mĂȘme en position de surplomb.



VHC : (J'ignore pourquoi il m'est nĂ©cessaire de le voir dans l'espace, peut-ĂȘtre l'habitude du tricot qui enveloppe le volume du corps? Ou comme un temps logique qui prĂ©cĂšde la mise Ă  plat, comme un vĂȘtement chiffonnĂ© avant d'ĂȘtre repassĂ©?)

JB : On trouve dans Poincaré ( http://hlombardi.free.fr/PoincareDernieresPensees.pdf) un chapitre qui concerne l'espace à trois dimensions qui est passionnant.

Il dit explicitement que nous avons toutes les capacités pour nous construire une intuition à 6 dimensions ou plus si nécessaire. Simplement, notre intuition se cantonne à 3D parce que cela nous confÚre d'aprÚs lui un avantage évolutif. Ce qui l'incite à penser que l'espace que nous habitons est "réellement" à 3D. Cela va à l'encontre de la proposition de Freud tirée de RIP que tu cites souvent.



VHC : Comme tu as pu le voir, cette idĂ©e de projection provient du bouquin de Sossinsky lui-mĂȘme, qui la dĂ©veloppe et dessine. Puis, Melman, aprĂšs les journĂ©es, lorsque je lui montrais les images du bouquin en question, a dit: le noeud est une Ă©criture, il n'est pas une projection. Donc, sur ce point, Sossinsky se trompe.

JB : Il me semble que la différence essentielle entre projection et écriture - pour un noeud -  est la suivante : la projection, à moins d'un artifice compliqué, ne rend pas les dessus-dessous visibles. L'effet de consistance, qui fait que deux droites ne peuvent pas se couper, est gommé par la projection, pas par l'écriture. Cela n'implique pas, me semble-t-il que Sossinsky se trompe. Simplement, que nous attachons une importance à quelque chose qui lui est indifférent.

 

VHC :  Je suis allĂ©e voir le terme "projection" dans le cd de Lacan. Il l'emploie en effet deux fois dans le sĂ©minaire des Non-dupes, et il ne l'emploie plus aprĂšs. Dans ces occurrences, il est question, en effet, d'imaginaire. Donc, j'ai ici une difficultĂ© en cours, qui tourne autour de la question : une Ă©criture n'est pas une projection. A suivre


JB : Remarque : la diffĂ©rence entre une photo satellite et une carte est du mĂȘme ordre. L'Ă©criture Ă©lague certaines donnĂ©es, en renforce ou en ajoute d'autres.

J'ai connu une personne dont le mĂ©tier Ă©tait, lors de fouilles archĂ©ologiques, de dessiner toutes les piĂšces qui Ă©taient trouvĂ©es. Je lui ai demandĂ© pourquoi il fallait dessiner alors que des photos auraient suffi. Elle m'a expliquĂ© que cela n'avait rien Ă  voir, pour la mĂȘme raison : le dessin ne reproduisait que le nĂ©cessaire, et mettait en relief des choses que la photo ne "voyait" pas. Les archĂ©ologues ont besoin de personnes dont le mĂ©tier est de lire les objets et d'Ă©crire ce qu'ils ont lu, sous forme de dessins.



VHC : Par ailleurs, j'ai été trÚs heureuse que Melman puisse trouver dans ton noeud l'écriture de la nouvelle économie psychique.

JB : Moi aussi !! J'ai été surpris que mes propositions de mouvements (de Reidemeister) à partir du noeud de base puissent avoir autant de résonances. Du coup, le "programme de Marc Darmon" semble une piste à explorer avec tout l'attention possible.

 

VHC : Certes. Mais pour revenir Ă  ton noeud, voici ma deuxiĂšme question: cela voudrait donc dire que cette nouvelle Ă©conomie est nouĂ©e borromĂ©ennement? Pour moi cela veut dire que ça tient, et cela m'Ă©tonne. Mais il dĂ©coule de cela que la-dite Ă©conomie, et on peut dire avec elle celle de la post-colonisation qui pose Ă  peu prĂšs les mĂȘmes questions et que je connais par la force des choses, ne passerait pas par des moments de dĂ©nouage. Ce dĂ©nouage, ou plutĂŽt, moments de dĂ©nouage, Ă©tait pour moi comme la "projection" une autre hypothĂšse en quelque sorte fondamentale.

JB : Trop compliqué pour moi pour le moment. Je me limite à des opérations non-chirurgicales, or il n'y a pas de dénouage du noeud borroméen sans coupure de l'un des ronds.

La seule chose qui me semble claire, c'est que les dĂ©placement simples Ă  partir du noeud de base posent dĂ©jĂ  des questions qui sont loin d'ĂȘtre triviales.

J.P. Hiltenbrand m'a fait remarquer fort justement que j'obtenais le noeud de la figure (omĂ©ga2-omĂ©ga3) par dĂ©placement du rĂ©el, or m'a-t-il dit, le rĂ©el, ça ne se dĂ©place pas comme ça. TrĂšs juste ! On peut cependant obtenir le mĂȘme effet en se dispensant de bouger le rĂ©el et en bougeant les deux autres. Les MR sont des mouvements relatifs. Ce dont je suis de plus en plus sĂ»r, c'est que les fioritures que j'explorais ne sont pas si superfĂ©tatoires que ça. Bien que j'aime beaucoup l'expression.

 

VHC : Le glissement dont tu parles (Omega 2 plus Omega 3), et que tu dis reprendre ou poursuivre, si j’ai bien compris, d’un travail de Jean Luc Cacciali sur l’anorexie,

JB : Je me réfÚre à son article dans la revue lacanienne N°7  Les implications cliniques du noeud borroméen : "L'anorexie-boulimie : une addiction au réel ?"

 

VHC : ouvrirait une autre perspective au moment de vacillation subjective par le biais du champ ouvert de la jouissance autre, et la disparition Ă  proprement parler de la jouissance phallique - le sens se dĂ©tachant par ailleurs d’une vacuole qu’on ne saurait pas nommer


JB : Quelle vacuole ? je ne comprends pas bien.*



VHC : Tout cela permet alors de voir que le mĂȘme noeud Ă  3 permet diffĂ©rentes Ă©critures, et ce sont celles-ci qui seraient dĂ©terminantes cliniquement.

JB : Le tout au conditionnel, je suis bien d'accord.

 

VHC : Le point de dĂ©part de Marc semblerait aller alors dans cette direction aussi puisqu'il est parti d'une Ă©criture du nƓud oĂč un moyen relie les deux autres – donc pas classique non plus.  Si je me rappelle bien, c'Ă©tait celui du masochisme tel que Lacan le prĂ©sente dans la 4Ăšme leçon. Et il nous a montrĂ© non seulement que son « écriture » n’était pas la mĂȘme que celle du noeud classique mais en plus qu’il Ă©tait possible de formaliser l’opĂ©ration mathĂ©matique nĂ©cessaire pour le rendre « classique ». L'avantage et la nouveautĂ© de ton travail est de rendre perceptible la modification graduelle des champs dĂ©finis dans le noeud classique, et il nous permet du coup de voir la nĂ©cessitĂ© qu'il soit Ă©crit ainsi pour que le serrage de l'objet soit possible grĂące aux jouissances qui le bordent. Le glissement dont tu parles permet de voir la distorsion des champs qui, de n'ĂȘtre pas des points coincĂ©s par trois droites, resteraient innominĂ©s ou aberrants.  En rĂ©sumĂ©, le nƓud borromĂ©en Ă  trois ronds peut s'Ă©crire de multiples formes.

JB : En fait, une infinité, si on admet un nombre de MR aussi grand que l'on veut. C'est pourquoi je me suis limité à ceux qui sont "proches" du noeud classique.

 

VHC : Mais une seule permettrait le serrage de l'objet, et les distinctions des jouissances.

JB : Pas une seule ! quatre : RSI-L, RSI-D, RIS-L, RIS-D

 

VHC : Le travail de Marc permettrait de formaliser ces différentes écritures en passant par une tresse. On pourrait s'amuser à transcrire le tien lors de la prochaine mathinée...

JB : C'est sûrement possible et sans doute intéressant



VHC :  J'aimerai que tu me dises si cette lecture te semble en accord avec ton travail.

JB : Aucun doute là dessus.

 

VHC : Avec mon amitié,

Virginia

A suivre ...

Amitiés,

Jean BRINI

 

 

 

Notre Job, texte de Virginia Hasenbalg

 

C’est notre Job

Virginia Hasenbalg

Le premier verset du texte de Job nous dit qu'il était originaire du pays d'Ouç. Bottéro, Chouraqui, et la TOB vont situer ce signifiant géographiquement. En revanche, Maïmonide nous dira que «c'est l'impératif du verbe réfléchir, méditer; c'est donc comme si l'on nous disait, médite sur cette parabole, réfléchis-y, cherche à en pénétrer le sens».

La neutralité bienveillante et la non-réponse à la demande, qui définissent la technique analytique, se fondent sur la nécessité fondamentale dans l'analyse d'amener l'analysant à la reconnaissance de la nature de ce que Lacan appelle le grand Autre. Le lieu de l'Autre n'est occupé par personne.

La présence de l'analyste, sa « bienveillance », et le transfert qui en découle encadrent cet instant de vérité d'une façon dialectique. Sa présence le voile, mais l'abstinence laisse retentir l'écho de l'absence. Si l'analyste répondait aux demandes de l'analysant, il entretiendrait le leurre que dans l'Autre il y a quelqu'un, et qui plus est, quelqu'un qui sait.

Nous avons ainsi tous rendez-vous avec Job, comme moment de suspension oĂč le sujet perçoit que ce lieu, ce lieu de l'Autre, n'est habitĂ© par personne.

Job reprĂ©sente le moment de dĂ©rĂ©liction caractĂ©risĂ© par cet appel Ă  l'Autre dans lequel le sujet se confronte au silence... divin. La non-rĂ©ponse Ă  la demande frustre le sujet, le conduit rĂ©gressivement vers ses fixations infantiles. Le sujet fait l'Ă©preuve que rien dans l'Autre ne vient l'assurer dans son ĂȘtre. Il ressens alors la dĂ©tresse radicale sur laquelle s'appuie son existence.

En tant que tel, ce moment de manque Ă  ĂȘtre est un instant logique qui prĂ©cĂšde et conditionne une position dĂ©sirante. Le dĂ©sir est ainsi rendu possible par la mise en place concomitante d'un objet produit par la perte assumĂ©e de ce qui jusque-lĂ  dĂ©finissait l'ĂȘtre du sujet. On voit chez Job la saisie, dans sa persistance de cet instant. Il est au bord de la ville, sur un tas d'ordures, qui d'une façon mĂ©tonymique dĂ©signe le sujet lui-mĂȘme comme reste de ce processus. Il demande, il exige, il implore des explications Ă  Dieu - comme un analysant. Il ne comprend pas pourquoi il a Ă©tĂ© ainsi abandonnĂ©. La demande Ă  l'Autre est poussĂ©e Ă  l'extrĂȘme, et prend toute sa force tragique de l'absence de rĂ©ponse. Comme dans une cure, lorsque la question de sa limite est posĂ©e. Autrement dit, le vide dans l'Autre, comme trait de structure, se prĂȘte toujours Ă  une interprĂ©tation traumatique. Et c'est la façon de concevoir le trauma qui rĂšgle l'issue de l'opĂ©ration.

Ce qui fait trauma chez le sujet, c'est la perte inscrite, dĂšs le dĂ©part, de par le fait de la parole car nommer les choses, c'est les perdre. Mais, cette perte fraye un passage pour accĂ©der au symbole de plein emploi. Ceci nous fait dire, que le fait d'ĂȘtre parlant implique un traumatisme fondateur, structurel.

Mais ce fait qui n'est attribuable Ă  personne est difficilement admissible en tant que tel. Alors que le propre de la nĂ©vrose est de l'attribuer aux figures, aux « ĂȘtres » qui ont participĂ© Ă  la constitution du sujet. Certes, les hommes et les femmes qui occupent ces places de parents peuvent plus ou moins bien introduire l'enfant Ă  une place dĂ©sirante. Il est banal de porter ces marques toute la vie durant, Ă  ce dĂ©tail prĂšs, que cela devient facilement l'alibi de la nĂ©vrose. Il s'agit dans ce cas de prĂ©fĂ©rer un traumatisme attribuable a quelqu'un Ă  la confrontation avec la dĂ©tresse fondatrice du dĂ©sir.

Job montre ce moment de vacillation. Est-ce de la faute de Dieu, comme ses amis le poussent Ă  le croire, et par consĂ©quent Ă  blasphĂ©mer? Ou bien, s'agit-il d'une question dont il ne connaĂźt pas la rĂ©ponse? C'est parce qu'il ne sait pas, c'est par ce qu'il ne sait pas, que Job sait attendre. Dans cette attente, Job perçoit que de son ĂȘtre il ne reste que le nom. Perception perspicace de notre condition. Puis, Dieu rĂ©pond. En tant que pĂšre qui gronde l'enfant qui le dĂ©fie, qui le conteste, Il lui dit : « OĂč Ă©tais-tu lorsque je crĂ©ais le monde? » Il ne fait que rappeler le principe crĂ©ateur, la semence fĂ©condante qui dĂ©finit en elle-mĂȘme la puissance de l'homme, et avec elle, la sortie d'une aliĂ©nation Ă  la figure maternelle.

On peut ainsi voir comment il y a 2500 ans l'auteur, ou les auteurs de Job ont su parler de notre condition, et d'une façon exemplaire car inaugurale. La Bible montre ce que ces hommes savaient de leur condition. Un savoir qui reste intimement lié à la religion.

Ainsi, curieusement, Job nous confronte à la déréliction. Il décrit le mouvement d'appel vers ce lieu Autre, en faisant tragiquement sentir l'absence de réponse.

Le thĂšme de « l'honnĂȘte homme qui veut savoir pourquoi il souffre » s'Ă©tait dĂ©jĂ  posĂ© dĂšs les dĂ©buts du IIe millĂ©naire en MĂ©sopotamie et en Égypte. BottĂ©ro[i] nous dit qu'il y a trois ou quatre oeuvres d'envergure qui traitent justement de ce problĂšme en MĂ©sopotamie ancienne, et qui prĂ©cĂ©dent Job. Cela donne un terrain prĂ©alable Ă  l’émergence du monothĂ©isme, et donne la mesure de la portĂ©e de cette invention introduit.

Le texte est divisĂ© en cinq parties. Il est fort probable que le prologue et l'Ă©pilogue, seuls en prose, n'aient constituĂ© rien qu'Ă  eux un conte folklorique. La maniĂšre de poser le problĂšme et, surtout, de le rĂ©soudre, s’inscrivent dans la logique d’une « justice rĂ©tributive ».

Il est dit que Satan obtient l'accord de Dieu pour mettre Ă  l'Ă©preuve la fidĂ©litĂ© de Job. Dieu l'en autorise Ă  la seule condition de prĂ©server sa vie. « PrĂ©serve sa vie », dit la TOB; « son Ăąme », dit MaĂŻmonide; « son ĂȘtre », dit Chouraqui... On perçoit lĂ  clairement les difficultĂ©s posĂ©es par la traduction. Il va de soi que toute la polysĂ©mie signifiante du texte original s'y perd. La psychanalyse, elle, dirait: prĂ©serve sa vie, mais pas son ĂȘtre. Mais cela nĂ©cessiterait un plus long dĂ©veloppement...

Job perd ses enfants et ses biens, son Ă©pouse le pousse au blasphĂšme. Il attrape une maladie purulente, « ma chair s'est vĂȘtue de putrĂ©faction, de croĂ»te, de poussiĂšre; ma peau sidĂ©rĂ©e suppure ». Il finit exilĂ©, confondu avec les ordures mĂ©nagĂšres qui brulaient en bordure de la ville.

L'épilogue confirme le dogme populaire de la rétribution: il récupÚre deux fois ce qu'il avait perdu, et gagne en plus une trÚs longue vie.

Il est intéressant de constater que Maïmonide situe correctement les dimensions historiques de la Bible bien avant son étude actuelle rendu possible par les rapprochements linguistiques avec les peuples voisins grùce au décryptage d'écritures et de langues du Croissant fertile. La partie plus ancienne date de l'époque des Rois (-X), l'autre, d'aprÚs l'exil en Babylone (-587). C'est-à-dire 100 ans avant Platon.

Les JudĂ©ens exilĂ©s en Babylone avaient tout perdu. Cette circonstance les amĂšne Ă  une remise en question du principe de la justice restitutive qui comporte l’idĂ©e de rĂ©compense de Dieu Ă  ceux qui lui restent fidĂšles. Ils sont donc confrontĂ©s Ă  une impasse.

Ainsi, l'idĂ©e d'ĂȘtre abandonnĂ© par Dieu trouverait son explication dans un traumatisme prĂ©cis qui aurait pu mettre en cause l'invention du monothĂ©isme lui-mĂȘme. Mais, ce traumatisme a poussĂ© l'homme Ă  inventer une issue nouvelle face Ă  l'expĂ©rience de la dĂ©rĂ©liction. L'exil l'oblige Ă  forger une issue qui tienne malgrĂ© les faits rĂ©els qui viennent contredire ce qui jusqu’alors semblait aller de soi.

Mais en quoi consiste l’issue Ă  cette impasse ? Cette rĂ©ponse nous intĂ©resse parce qu’elle est superposable Ă  la dĂ©tresse que l’analysant rencontre Ă  certains passages de sa cure face au silence de l’analyste.

Revenons au texte de Job.

Comme il a Ă©tĂ© dit plus haut, le texte se compose de cinq parties. La premiĂšre partie ( Satan dĂ©fie Dieu, Job perd tout) et la cinquiĂšme (Job rĂ©cupĂšre ce qu’il a perdu) constituerait un conte trĂšs ancien qui s'appuie sur la logique restitutive qui veut que celui qui croit est rĂ©compensĂ©).

Le cƓur du texte est composĂ© de dialogues.

Ainsi, dans la deuxiÚme partie, Job s'entretient avec trois amis qui se moquent plus ou moins de sa fidélité à Dieu malgré les évÚnements. Dans la troisiÚme, Elihou, un autre ami, lui parle de la valeur éducative de la souffrance, et introduit par là le quatriÚme temps : le dialogue entre Job et Dieu. La réponse de Dieu, tant attendue, apparaßt comme seule réponse possible aux plaintes apparemment justifiées de Job: pourquoi m'as tu abandonné?

Dans le dialogue avec les amis (ceux qui le poussent Ă  abandonner « son » Dieu) on remarque une double adresse de la part de Job, tantĂŽt il parle Ă  ses amis, tantĂŽt Ă  Dieu. Ceci fait qu’on peut « entendre » dans ses propos qu’il s'adresse Ă  Dieu directement comme s’il Ă©tait un semblable. Il profĂšre des reproches directs « Tu m'immerges dans le pourrissoir » (Job 9 :31), « tu cherches mon tort » (Job 10 :6), ou indirects « [...] il achĂšve l'intĂšgre avec le criminel, il se moque de l'anĂ©antissement des innocents » (Job 9 :23).

Job se plaint de sa souffrance « Oui, je tremble de tremblement; il m'atteint ».

« Ce qui m'épouvantait est survenu contre moi.

Je ne m'apaise pas, je ne me calme pas,

Je ne me repose pas: l'exaspération est venue. » (Job 3 :25,26)

« Quelle est ma force pour que je patiente?

Quelle est ma fin, pour que je prolonge mon ĂȘtre? » (Job 6:11)

 

Il supplie, il réclame :

« Sachez-le cependant, oui, Eloha m'a fait du tort.

Il m'a enfermé dans sa trappe.

Voici, je crie violence, mais pas de réponse;

J’appelle, mais pas de jugement.

Il a clÎturé ma voie en impasse pour moi. » (Job 19 :6)

« Fixe pour moi une loi, un délai; souviens-toi de moi! » (Job 14 :13)

Eliphaz, l’un des amis, lui dit, entre autres: « Crie, donc! Existe-t-il, ton interlocuteur? » (Job 5 :1).

Le drame ainsi posĂ©, la question rĂ©sonne dans le vide de l'absence de rĂ©ponse: y a-t-il quelqu'un au lieu de l'Autre? Et du coup, c'est son ĂȘtre lui mĂȘme qui vacille, rĂ©duit Ă  n’ĂȘtre qu’un mot, Ă  n'ĂȘtre qu'un pur effet du signifiant. C'est lĂ  que la situation devient de plus en plus tendue. Job accepte de tout perdre, Ă  condition que Dieu accepte le fait, que lui, Job, est juste. La reconnaissance devenant Ă  la fin sa seule attente.

Ce qui constitue le « juste souffrant » c’est donc la non-rĂ©ponse de Dieu, mais les propos des amis finissent par le renvoyer Ă  la faute qu’il aurait commise pour expliquer la situation. Pour s'en dĂ©fendre, le « juste souffrant » glisse vers l'orgueil, qui se prolonge dans la revendication.

Le quatriĂšme ami, Elihou, dont le nom porte la sonoritĂ© du nom de Dieu lui-mĂȘme, Eloha, sera le dernier Ă  parler avant Dieu. Ses propos mĂ©ritent d'ĂȘtre citĂ©s: « Pourquoi l'as tu combattu? Est-ce parce qu'il n'a pas rĂ©pondu Ă  toutes tes paroles? » (Job 33,13). Il dira aussi que Dieu transparaĂźt au travers du malheur pour que les hommes sortent de l’orgueil.

Il en dĂ©coule l'idĂ©e que, si la situation amĂšne Ă  ce que l'homme admette que personne ne rĂ©pondra Ă  toutes ses paroles, et que, si par lĂ  mĂȘme, il arrive Ă  tempĂ©rer son orgueil, la rĂ©ponse est dĂ©jĂ  toute trouvĂ©e.

Mais Dieu finit par rĂ©pondre, et affirme d’emblĂ©e que c'est Lui le CrĂ©ateur, et en dĂ©crivant Sa crĂ©ation, il fait entendre qu'entre Lui et Sa crĂ©ature il y a un fossĂ© infranchissable. Il impose son autoritĂ©, celle qui lui revient d'occuper le lieu Autre. Il remet Job Ă  sa place en rappelant l'hĂ©tĂ©rotopie fonciĂšre qui les sĂ©pare. Dieu affirme Sa toute-puissance. «OĂč Ă©tais-tu quand j'ai fondĂ© la Terre? Indique-le, puisque tu dĂ©tiens l'omniscience!» On peut ici saisir une allusion Ă  la scĂšne originaire. Dieu, en tant que figure transcendĂ©e du pĂšre transforme le lien d'immĂ©diatetĂ© qui s’impose avec la mĂšre, celle qui serait censĂ©e rĂ©pondre Ă  « toutes » les paroles...

Se met donc en place une hétérotopie entre l'homme et Dieu, telle celle qui existe entre un homme et son pÚre. La figure de Dieu vient valider, légitimer celle du pÚre, en consolidant sa transcendance.

Mais cette transcendance, cette "trans" qui dĂ©signe un au-delĂ  de la rĂ©alitĂ© dans son immĂ©diatetĂ©, rend compte de la structure : le sujet se constitue dans son rapport au lieu de l'Autre en tant qu'au-delĂ  de l'Autre rĂ©el qu'est la mĂšre. Un signifiant de l'autoritĂ©, appelĂ© signifiant maĂźtre dans l'enseignement de Lacan, met en place ce lieu de l'Autre. Rappelons que obĂ©ir vient d'oboedire en latin, "prĂȘter l'oreille".

Mais, puisque le signifiant a comme effet l'Ă©vanescence du monde des objets, non seulement la mĂšre, mais le sujet lui-mĂȘme, doit subir l'effet de barre propre au signifiant. Le sujet se divise, la toute-puissance maternelle est remplacĂ©e par la puissance fĂ©condante de l'homme comme cause derniĂšre de son existence.

Le renoncement du sujet à la position d'objet (phallus imaginaire) pour la mÚre, socle d'un narcissisme engluant, consacre alors un signifiant sans signifié mais à portée éminemment symbolique, le phallus.

Curieusement, BottĂ©ro, qui n’est pas psychanalyste, fait une remarque fort intĂ©ressante sur le verbe «fendre», prĂ©sent dans Job et dans d'autres textes bibliques postĂ©rieurs Ă  l'exil, et qui pour l'analyse renvoie Ă  l'effet de la barre. Il dit que ce terme proviendrait de la tradition babylonienne, du partage en deux de la dĂ©esse Tiamat, divinitĂ© maternelle antĂ©rieure au monothĂ©isme.

Tiamat est une divinitĂ© mĂ©sopotamienne. Dans la mythologie babylonienne, Tiamat personnifie les eaux salĂ©es des ocĂ©ans oĂč rĂšgne le chaos. Son nom pourrait provenir du summĂ©rien: ti (vie) et ama (mĂšre). Elle est aussi et avant tout la mĂšre de tout ce qui existe, incluant aussi les dieux eux-mĂȘmes. Son Ă©poux est ApsĂ», la personnification des abimes d'eau douce qui gisent sous la terre. De leur union, de l'eau salĂ©e de la mer et de l'eau douce des abimes, naissent les deux premiers dieux. Dans le rĂ©cit Ă©pique de la crĂ©ation Ă©crit vers la fin du IIIe millĂ©naire av. J.-C., leurs descendants commencĂšrent Ă  irriter Tiamat et Apsu qui dĂ©cidĂšrent de dĂ©truire leur progĂ©niture. L'un des enfants, lorsqu'il dĂ©couvrit leur stratagĂšme, entreprit de tuer Apsu pendant son sommeil. Tiamat tomba dans une rage incontrĂŽlable quand elle apprit la mort de son mari et voulut le venger. Elle crĂ©a une armĂ©e de crĂ©atures monstrueuses dirigĂ©es par son nouvel Ă©poux Kingu, qui Ă©tait aussi son fils. Par la suite, Tiamat fut dĂ©faite par le jeune dieu Marduk qui Ă©tait venu au monde dans les abimes de la mer d'eau douce. Marduk fendit son corps en deux : de son torse et sa tĂȘte il crĂ©a les cieux, de ses jambes et membres infĂ©rieurs il crĂ©a la terre. De Tiamat naquit l'eau venue en nuages et ses larmes devinrent la source du Tigre et de l'Euphrate. Kingu pĂ©rit lui aussi, et de son sang, Marduk crĂ©a les premiers hommes. "L'abĂźme" (en HĂ©breu "tehom") au tout dĂ©but de la GenĂšse est un terme dĂ©rivĂ© de Tiamat. (Extrait de Wikipedia)

On voit ainsi à l'oeuvre un nouage entre différents  registres. Des récits rendent compte d'une façon plus ou moins imaginaire de la structure qui nous gouverne. C'est une raison de plus pour explorer le lien qui unit et sépare la religion et la psychanalyse.


Bibliographie

Bottéro, Jean, Naissance de Dieu, Gallimard, 1986.

BottĂ©ro, Jean, MĂ©sopotamie, L’écriture, la raison et les dieux, Gallimard, 1987.

TOB, Traduction Oecuménique de la Bible, Le Cerf, 1991.

Chouraqui André, La Bible, Desclée de Brouwer, 1985.

La Bible Annotée, AT5, PERLE, 1982.



 




 

Sur l'incomplétude de lAutre dans le graphe du désir

Sur l'incomplétude de l'Autre dans le séminaire du Désir et son interprétation de Jacques Lacan

Virginia Hasenbalg-Corabianu

S( ), le signifiant du manque dans l’Autre, est un mathĂšme que Lacan posera pour la premiĂšre fois en tant que tel dans le graphe du dĂ©sir (sĂ©minaire Formations de l’inconscient). L’annĂ©e suivante, dans le sĂ©minaire « Le dĂ©sir et son interprĂ©tation » il y revient. Un « parcours » y est dĂ©crit alors sur les conditions structurelles pour qu’un sujet accĂšde et assume s’il le veut, s’il le peut, ce qu’il en est de cette l’incomplĂ©tude de l’Autre, et accĂšde par lĂ  Ă  une position dĂ©sirante avec l'accĂšs Ă  l’objet par le biais du fantasme.

Ce bouclage n'est pas dĂ» Ă  une derniĂšre symbolisation Ă  l’origine d’un ordre nouveau, ni Ă  une maĂźtrise renouvelĂ©e non plus, mais plutĂŽt Ă  apprĂ©hension symbolique de la relation spĂ©culaire concomitante Ă  la mise en place d’une subjectivitĂ© qui porte la marque du refoulement.

L'enjeu est celui de l'apparition d'un sujet désirant, homme ou femme.

Comment Lacan prĂ©sente-il cette traversĂ©e qui conditionne l’inscription du S de A barrĂ©? Qu’est-ce qu’on peut lire dans ce sĂ©minaire qui puisse nous Ă©clairer sur la façon dont Lacan articule ce qu’il en est de la barre sur l'Autre ? Quels sont les conditions, qu’est-ce qui la dĂ©termine ?

Lacan procÚde avec plusieurs données simultanément. Comme dans une cure, il tresse plusieurs cordes.

C'est dans le graphe du dĂ©sir qu'apparaĂźt pour la premiĂšre fois dans son enseignement le S( ). On peut donc se demander comment l’articule-t-il aux deux temps prĂ©alables de la construction du graphe, celui de l’Autre non-barrĂ© de la toute-puissance propre au lieu de l’Autre « RĂ©el » (la mĂšre comme lieu dĂ©tenteur du trĂ©sor des signifiants pris dans sa synchronie comme totalitĂ©) et celui du signifiant de l’Autre non barrĂ©, qui donnerait consistance Ă  l'effroi du Che vuoi?, ou angoisse du sujet face Ă  l’énigme du dĂ©sir de l’Autre.

Le tressage pourrait se rĂ©sumer ainsi: la confrontation au dĂ©sir de l'Autre est un prĂ©alable pour l'accĂšs au dĂ©sir. Ce que nous dit Lacan c'est que le sujet y fait l’expĂ©rience de la Hilflösigkeit, de la dĂ©tresse, qu'il appelle douleur d'exister. Elle est posĂ©e comme concomitante au dit frayage. Un dernier bastion de l'ĂȘtre devient possible dans l'existence du sujet, celui de l'Ă©nonciation, et c'est justement lĂ  qu'il se trouvera Ă©lidĂ©, divisĂ©, mais dĂ©sirant.

Il m'a semblé opportun d'interroger le texte sur l'apparition de la barre dans l'Autre.

Le point sur lequel Lacan insiste est celui de la douleur d’exister, et il prendra appui sur un cas de Freud pour l'expliciter.

AprĂšs avoir accompagnĂ© son pĂšre dans l’agonie jusqu’à la mort, ce patient fait, Ă  plusieurs reprises, un mĂȘme rĂȘve : il rĂȘve que son pĂšre Ă©tait vivant et une profonde douleur le saisit Ă  chaque fois Ă  l’idĂ©e qu'il Ă©tait mort. Or, le rĂ©cit du rĂȘve continue avec cette phrase Ă©nigmatique : il Ă©tait mort, mais il ne le savait pas.

Le rĂȘve proprement dit est une image, celle du pĂšre vivant. Cela produit chez le patient un "fantasme de rĂȘve", c'est ainsi que le nomme Lacan: mon pĂšre Ă©tait mort mais il ne le savait pas. C'est cette derniĂšre proposition qui permet la dĂ©charge de l’affect : le patient ressent de la douleur, douleur qui prend une signification Ă©nigmatique. Si l’affect-douleur ne se comprend pas c'est parce qu'il a subi un dĂ©placement, qu'il s'agira de dĂ©chiffrer.

Freud interprĂ©te ce rĂȘve au patient, en ajoutant une phrase: mon pĂšre Ă©tait mort mais il ne savait pas qu’il Ă©tait mort selon mon vƓux, selon le vƓux du patient. En ajoutant « selon son vƓu » Freud introduit la signification oedipienne. Le pĂšre Ă©tait mort selon le vƓu du fils, et c'est ce que le pĂšre ne savait pas. La douleur serait ici celle qui est Ă  Ă©pargner au pĂšre, qui serait peinĂ© d’apprendre qu’il serait mort selon le voeu du fils.

Lacan, Ă  son tour, va revenir sur la question de la douleur attribuĂ©e au pĂšre. Contrairement Ă  Freud, il va l’attribuer au sujet de l’énonciation lui-mĂȘme, le rĂȘveur. La vrai douleur, si l’on peut dire, c’est l’effroi du rĂȘveur devant sa propre mort Ă  lui, et c’est en prenant appui sur un dernier triomphe imaginable dans sa rivalitĂ© au pĂšre, qu’elle, la douleur, trouvera la voie pour sa dĂ©charge, tout en permettant au sujet de continuer Ă  en mĂ©connaĂźtre l’enjeu.

On voir ainsi que la question de la rivalitĂ© au pĂšre, le complexe d’ƒdipe classique, n’est pas le dernier mot de Lacan, tout en restant un passage obligĂ© pour l’accĂšs au dĂ©sir. Mais ce n’est pas le dernier mot.

Comment déploie-t-il la suite?

L’ƒdipe s’épuise dans une derniĂšre rivalitĂ© au pĂšre : l'image du pĂšre lui sert d’appui fantasmatique pour affirmer un triomphe sur lui. Ce fantasme du rĂȘve permet au patient de continuer Ă  se tenir Ă  l’écart de la dĂ©tresse face Ă  la mort, tout en l’éprouvant. La douleur que le patient Ă©prouve est rendue possible grĂące Ă  une image, celle du pĂšre dans le rĂȘve. Or, cette image est une reprĂ©sentation substitutive qui permet l’émergence d’un affect qui est un affect du sujet face Ă  la mort, sa dĂ©tresse Ă  lui face au maĂźtre absolu qu’est la mort, au moment mĂȘme oĂč, avec la mort du pĂšre, il perd le dernier bastion que l’en protĂ©geait.

La notion de représentation substitutive est de Freud : l'affect peut trouver ainsi une voie pour sa décharge grùce elle. Elle permet au sujet de ressentir une douleur qui sans elle ne verrait pas le jour.

Il peut arriver qu’une motion d’affect ou sentiment soit perçue mais mĂ©connue. Son propre reprĂ©sentant ayant Ă©tĂ© refoulĂ©, elle a Ă©tĂ© contrainte de se rattacher Ă  une autre reprĂ©sentation et elle est tenue par la conscience pour la manifestation de cette derniĂšre. Quand nous rĂ©tablissons la connexion exacte, nous appelons « inconsciente » la motion d’affect originaire, bien que son affect n’ait jamais Ă©tĂ© inconscient et que seule sa reprĂ©sentation ait succombĂ© au refoulement (L’inconscient, S. Freud).

Si l’affect part directement de l’inconscient, il a toujours un caractĂšre d’angoisse - angoisse contre laquelle tous les affects « refoulĂ©s » sont Ă©changĂ©s. Mais il arrive aussi, frĂ©quemment, que la motion pulsionnelle doive attendre jusqu’à ce qu’elle trouve une reprĂ©sentation substitutive (
) Un affect ne se produit pas tant que n’a pas rĂ©ussi la percĂ©e qui lui donne une nouvelle façon d’ĂȘtre reprĂ©sentĂ© dans le systĂšme Cs.

En situant le rĂȘve dans un contexte oedipien, Freud situe la douleur ressentie et donc nommĂ©e par le patient, comme Ă©tant celle du pĂšre, meurtri par le vƓu de mort de son fils.

L'image du pĂšre (qui ne sait qu'il est mort) dans le rĂȘve est donc un image qui se substitue au sujet.

Pour Lacan, il ne le savait pas (qu’il Ă©tait mort), attribuĂ© au pĂšre par Freud, dĂ©signe le sujet de l’énonciation lui-mĂȘme, Ă  la troisiĂšme personne, le rĂȘveur: il avoue sa propre douleur tout en la mĂ©connaissant, puisqu’il la projette sur le pĂšre.

La troisiĂšme personne permet au sujet d’attribuer Ă  l’autre une douleur qui est la sienne. Le sujet de l’énoncĂ© c’est le pĂšre : lui, il ne savait pas qu’il Ă©tait mort. Le sujet de l’énonciation c'est le sujet.

L’accĂšs Ă  la vraie cause de la douleur d’exister, et son assomption, dĂ©pend du point oĂč le sujet se trouve dans son analyse, nous dit Lacan.

L’image du pĂšre dans le rĂȘve fonctionne ainsi comme objet du fantasme, et elle sert au sujet Ă  continuer Ă  ignorer ce qu’il sait dĂ©jà : qu’avec la mort du pĂšre disparaĂźt la derniĂšre protection qu'il constituait devant la mort.

Cette douleur d’exister, qui dans le cas de ce patient est voilĂ©e, refoulĂ©e, est dĂ©crite par Lacan comme le moment oĂč le sujet se reconnaĂźt exister sans qu’il y ait du dĂ©sir pour lui donner sens. C’est sur le postulat logique d’une existence sans dĂ©sir que Lacan va jusqu’à dire qu’il y en a qui sont morts dĂ©jĂ  sans le savoir. Ceux qui s’accommodent bien dans l’ombre d’une vie sans dĂ©sir 


Autrement dit, se savoir vivant nĂ©cessite de s’instituer comme dĂ©sirant: ce serait l’autre option que propose Lacan. Il s’agit d’affronter ce qui se prĂ©sente comme l’énigme du dĂ©sir de l’Autre parce qu’il est la source mĂȘme de mon propre dĂ©sir.

La seule issue Ă  la dĂ©tresse face Ă  la douleur d’exister, la Hilflosigkeit qui caractĂ©rise l’institution d’un sujet dĂ©sirant relĂšve, poursuit Lacan, d’une rectification de sa position dans la relation spĂ©culaire.

Il fait ici allusion au schĂ©ma optique et Ă  la nĂ©cessitĂ© de la mise en jeu de l’IdĂ©al du Moi pour l’apprĂ©hension symbolique de l’image de l’autre. Dans notre cas l’image du pĂšre fonctionne comme en court circuit.

La mise en suspens du Che Vuoi ? et la dĂ©tresse qui lui est propre peut trouver ainsi un autre frayage dans la mise en place du fantasme. C’est l’acuitĂ© d’un instant rempli de dĂ©tresse oĂč le sujet se sait exister avant de dĂ©sirer, oĂč il se voit avoir tout perdu et subsister pour en tĂ©moigner. La religion imaginarise ce moment structurel avec Job et le Christ: celui qui dans l’Autre me rassure dans mon existence « m’a abandonné ». La religion fait de ce temps logique un vĂ©cu soutenu par quelqu’un qui retrouve le temps d’aprĂšs la confirmation que cet Un dans l'Autre est bien lĂ  malgrĂ© tout. Contrairement Ă  la cure analytique.

Lacan situe alors la mort du pĂšre aimĂ© du patient comme une confrontation du sujet Ă  sa propre mort. L’issue n’est pas la croyance mais la nĂ©cessaire et suffisante prise en compte de ce qui nous dĂ©termine: un instant oĂč le sujet est aboli, confrontĂ© Ă  l'existence, avant que le dĂ©sir puisse s'appuyer sur un objet apte au fantasme.

Autrement dit, il s'agit de l'abolition du sujet et sa rĂ©apparition divisĂ©, sous la forme de cette troisiĂšme personne, et en mĂȘme temps, le surgissement et l'appui trouvĂ© grĂące Ă  l'objet.

Il n'est pas Ă©tonnant que Lacan commente Ă  ce moment le texte de Freud, Un enfant est battu. L'expression on bat un enfant, du texte de Freud, montre bien comment le "je" comme sujet de la phrase est effacĂ© et remplacĂ© par le "on". L’expression « je suis battu par le pĂšre » est introuvable dans les propos du patient, elle ne peut qu'ĂȘtre dĂ©duite. Autrement dit, dans la cure, lorsque le sujet parle de lui en parlant de n’importe quoi d’autre que lui. Et il ne fait que ça.

Revenons donc au départ:

Il y a au départ un grand Autre réel comme lieu du code dans le premier étage du graphe du désir à droite. Il représente le trésor des signifiants dans sa synchronie.

L’enfant s’adresse Ă  un sujet qu’il sait parlant, qu’il a vu parlant, qui l’a pĂ©nĂ©trĂ© de rapports depuis le dĂ©but de son Ă©veil Ă  la lumiĂšre du jour.

C’est avec lui qui se constitue le premier message oĂč le sujet reçoit le premier seing de la relation Ă  l’Autre. Il en rĂ©sulte en plus, au bout, la premiĂšre rĂ©alisation d’un IdĂ©al.

Lacan insiste sur le fait que cet Ă©tage n’est pas une Ă©tape Ă  dĂ©passer, que, s’agissant de structure, on n’est pas dans un stade Ă  dĂ©passer. Tout au contraire, puisque c’est Ă  ce premier Ă©tage que Lacan revient pour situer la deuxiĂšme topique freudienne, aprĂšs avoir construit l’ensemble du graphe. C’est-Ă -dire qu’il y a au dĂ©part une identification Ă  cet Autre rĂ©el, qui se prĂ©sente Ă  la perception de celui qui ne parle pas encore mais qui est en quelque sorte parlĂ© par lui, Autre rĂ©el perçu comme tout-puissant. La toute-puissance dĂ©coulant donc de la perception de la langue dans sa synchronie. L’omnipotence dont il s’agit c’est celle de l’Autre en tant qu’il dispose de la somme des signifiants.

Mais ce n'est plus le cas dans la deuxiùme ligne, dont l’enjeu est que le sujet assume l’acte de parler.

La mise en place de cette deuxiÚme ligne est amenée par Lacan en deux temps:

- Le premier est un mise en suspens. Parler implique se confronter au Che vuoi? La question du désir est posée ici comme étant le désir de l'Autre. Lacan écrit: signifiant du grand Autre. Comme ça, pas barré.

- le deuxiÚme est une résolution: Le signifiant en question devient le signifiant de l'Autre barré.

C'est alors que Lacan nous dit que le discours du deuxiĂšme Ă©tage est le discours de l’Autre, et ce discours de l’Autre, c’est le discours des parents, destinĂ© Ă  devenir l’inconscient du sujet.

Le deuxiĂšme Ă©tage reprend les principes de code et de message. Il est maintenant question de l’acte de parler.

À ce niveau, le code est donnĂ© par quelque chose qui n’est pas le trĂšsor de tous les signifiants qui sont susceptibles de venir se prĂ©sentifier dans la demande primitive, mais c'est un code pulsionnel, le code pulsionnel d'un sujet, c'est-Ă -dire un certain rapport d'un sujet Ă  la demande en tant qu'il est marquĂ©, lui, le sujet, par ses avatars. Ce sont les formes orales ou anales de l’articulation signifiante effectivement produite.

Le message au niveau de la deuxiĂšme ligne, on le symbolise par un signifiant, un signifiant de l’Autre, puisque c’est au niveau de l’Autre que la question est posĂ©e, d’un Autre manquant, ce qui est un Ă©lĂ©ment problĂ©matique.

Il apparaĂźt ici la notion d’incomplĂ©tude de l’Autre. Et elle vient aussitĂŽt associĂ©e Ă  l’idĂ©e que le sujet ne sait pas : est-ce que le sujet sait ce qu’il fait en parlant ? Il ne le sait pas, mais il y a un signifiant qui est affectĂ© Ă  dĂ©signer les rapports du sujet au signifiant, le phallus. Il ne peut avoir la rĂ©ponse parce que la rĂ©ponse c’est le rapport du sujet avec le signifiant. Et s’il l’articule, dans toute la mesure oĂč il articule cette rĂ©ponse, le sujet s’anĂ©antit et disparaĂźt. C’est justement ce qui fait que la seule chose qu’il puisse ressentir c’est la castration.

LĂ  oĂč le sujet se confronte au dĂ©sir de l’Autre, le phallus c’est la rĂ©ponse. Mais si le sujet articule cette rĂ©ponse, il s’anĂ©antit. Et un ressenti apparaĂźt : la castration.

Il y a quelque part nĂ©cessairement, du fait que le signifiant se redouble, c’est-Ă -dire, qu’il est appelĂ© Ă  la fonction de se signifier lui-mĂȘme (double boucle ou huit intĂ©rieur), la production d’un champ qui est d’exclusion, par quoi le sujet est rejetĂ© dans le champ extĂ©rieur.

Le phallus dans sa fonction radicale est seul signifiant, mais, quoi qu’il puisse se signifier lui-mĂȘme, il est innommable comme tel. S’il est dans l’ordre du signifiant, car c’est un signifiant et rien d’autre, il peut ĂȘtre posĂ© sans diffĂ©rer de lui-mĂȘme. Comment le concevoir intuitivement ? Disons qu’il est le seul nom qui abolisse toutes les autres nominations.

À la question « Che vuoi? » la rĂ©ponse c’est « le dĂ©sirant », la rĂ©ponse qui ne dĂ©signe pas le qui de « qui veut? », mais la rĂ©ponse de l’objet. Ce que je veux dans le fantasme dĂ©termine l’objet d’oĂč le dĂ©sirant qu’il contient doit s’avouer comme dĂ©sirant.

L’élision du sujet avec le dĂ©sir de l’Autre, qui est son propre dĂ©sir, le convoque Ă  la place de dĂ©sirant. Pas d’autre signe du sujet que son abolition : S barrĂ©.

Il y a dans le rapport du sujet au signifiant une impasse essentielle, puisqu’il y a cette Ă©lision subjective dont parle Lacan. Mais cette impasse s’avĂšre ĂȘtre une impasse fĂ©conde puisqu’elle s’ouvre sur l’engagement du dĂ©sir.

Sous l’effet du signifiant phallique, le dĂ©sir de l’Autre ne peut que le renvoyer Ă  son propre dĂ©sir. En tant que dĂ©sirant il trouvera dans l’objet du dĂ©sir une image, un imaginaire traitĂ© symboliquement avec quoi voiler le trou. La Hilfsoligkeit ou dĂ©tresse, dans la confrontation avec le dĂ©sir de l’Autre ne peut frayer une issue qu'Ă  partir de la castration, qui veut dire dĂ©tachement et perte de l’objet partiel qui Ă©tait l’enjeu de la demande de la mĂšre.

Si cet objet partiel demeure retenu, c’est parce qu’il rĂ©pond Ă  la question de l’ĂȘtre du sujet : il le refuse Ă  l’Autre. Il y a confusion entre demande anale et castration. Comme la cassette de l’avare.

La mĂ©taphore anale dĂ©signe le choix pour le sujet : ou bien il retient l’objet, et dans ce cas, son ĂȘtre mĂȘme sera rabaissĂ© Ă  l’objet anal, ou bien, il le lĂąche pour l’Autre, ce qui lui vaudra un retour assurĂ© sous les espĂšces de l’objet a, objet du dĂ©sir.

C’est l’objet qui rĂ©pondra alors Ă  la question de son ĂȘtre, mais dans l’imaginaire symbolisĂ© du fantasme, par la cession de ce qu’il signifiait narcissiquement, lui le sujet, pour l’Autre maternel.

De cet enjeu ne restent que les signifiants inscrits dans l’inconscient.

En tout cas, l’objet du dĂ©sir ne se constitue pas Ă  partir de cet Autre Ă  contenter, mais de la partie de son « ĂȘtre » Ă  laquelle le sujet a renoncĂ© pour se mettre en accord avec la loi.

Il importe qu’il s’inscrive ici une perte rĂ©elle, nĂ©cessaire pour que, Ă©lidĂ©, il ait accĂšs Ă  la norme mĂąle.

Dans Subversion du sujet et dialectique du dĂ©sir , Lacan reprend le graphe et le commentaire du rĂȘve du pĂšre mort, et en particulier cette notion d’élision subjective en rapport avec le refoulement et l’inconscient.

Il y dit : LĂ  oĂč c’était
 (en faisant allusion au Wo es war) usons de la faveur qu’il nous offre d’un imparfait distinct. LĂ  oĂč c’était Ă  l’instant mĂȘme, lĂ  oĂč c’était pour un peu, entre cette extinction qui luit encore et l’éclosion qui achoppe, Je peux venir Ă  l’ĂȘtre, de disparaĂźtre de mon dit.

Énonciation qui se dĂ©nonce, Ă©noncĂ© qui se renonce, ignorance qui se dissipe, occasion qui se perd
 Qu’est-ce qui reste ici sinon la trace de ce qu’il faut bien qui soit pour choir de l’ĂȘtre ?

Si le phallus comme signifiant a une place, c’est celle trĂšs prĂ©cisĂ©ment de supplĂ©er au point, Ă  ce niveau prĂ©cis oĂč dans l’Autre disparaĂźt la signifiance : l’Autre est constituĂ© par ceci qu’il y a quelque part un signifiant manquant. D’oĂč la valeur privilĂ©giĂ©e de ce signifiant qu’on peut Ă©crire sans doute, mais qu’on ne peut Ă©crire qu’entre parenthĂšses, en disant bien justement ceci : c’est qu’il est le signifiant du point oĂč le signifiant manque S()
.

 

 

Révision de l'esthétique transcendantale à travers la topologie, Elie Doumit

Mathinées lacaniennes

29 JANVIER 2011

REVISION DE L’ESTHETIQUE TRANSCENDANTALE A TRAVERS LA TOPOLOGIE

ELIE DOUMIT

Henri Cesbron Lavau : Son sujet, ce matin, c'est RĂ©vision de l'esthĂ©tique transcendantale, chez Lacan, Ă  travers la topologie. Elie, c’est Ă  toi.

Elie Doumit : Merci Henri ! Cette expression, concernant l’esthĂ©tique de Kant, on la trouve chez Lacan, Ă  la fois dans les Ecrits, dans les SĂ©minaires, et L'Etourdit. Lacan en parle surtout quand il aborde la question de la topologie. Il parle alors de la topologie de Kant, pour montrer son insuffisance. Ce qui m'a amenĂ© Ă  vous parler de cela, c'est que Lacan, quand il Ă©voque dans l’Etourdit l’esthĂ©tique transcendantal de Kant, il emploie, pour qualifier cette esthĂ©tique l’adjectif transcendant. S’agit-il d’une coquille ou d’un mĂ©susage ?

Je ne me souviens pas, Ă  ma premiĂšre lecture jadis de l’Etourdit, avoir remarquĂ© cette coquille jusqu’à ce que, dans un groupe de travail, un collĂšgue avisĂ© me demandĂąt ce que je pensais de la critique que fait Lacan, dans l’Etourdit, de l’EsthĂ©tique transcendantale de Kant.

C’est donc en reprenant la lecture de ce texte et arrivĂ© Ă  la page 36 de la revue Silicet 4, je tombe sur ce passage oĂč Lacan qualifie « d’inerte la topologie Ă  quoi Kant a donnĂ© corps de son propre Ă©tablissement, celui du bourgeois qui ne peut imaginer que de la transcendance, l’EsthĂ©tique comme la Dialectique ».

J’ai lu plusieurs fois ce passage, avant que mon regard ne se fige sur le terme de transcendance, par lequel Lacan semble qualifier l’EsthĂ©tique de Kant. Transcendance donc, au lieu de transcendantale ! Ce qui n’est pas la mĂȘme chose pour Kant, dont on sait combien, dans son introduction Ă  la deuxiĂšme Ă©dition de la Critique de la Raison Pure (CRP), il met en garde contre la confusion de ces deux termes.

DĂšs lors, s’agit-il d’un lapsus calami, dans le texte lacanien, ou tout simplement de ce que d’aucuns considĂšrent comme une erreur ? Lacan ne s’est-il pas mĂ©pris sur le texte kantien ? Ne nous engouffrons pas dans cette voie qui risque de nous faire oublier l’essentiel de la critique lacanienne. Car il s’agit de savoir pourquoi et comment la topologie lacanienne entend-elle se diffĂ©rencier de la topologie de Kant, voire la renverser.

Pour ce faire, il nous faut d’abord examiner en quoi consiste l’objet de cette EsthĂ©tique dans la CRP, ouvrage consacrĂ© pour une grande part Ă  Ă©tablir une thĂ©orie de la connaissance diffĂ©rente des thĂ©ories classiques que Kant entend rĂ©futer. A cet Ă©gard, il faut se rappeler ce qu’était l’état de la science Ă  l’époque de Kant. Kant est l’hĂ©ritier de la rĂ©alisation de la physique newtonienne, dont il entend rendre compte. La physique newtonienne devait induire un nouveau questionnement : tandis que Descartes se demande si la science est possible, Kant se demande plutĂŽt comment elle est possible, puisqu’elle existe dĂ©jĂ . C’est-Ă -dire, qu’est-ce qui fonde l’objectivitĂ© de la connaissance scientifique ? Il part donc de la question comment les jugements mathĂ©matiques sont-ils possibles ? Pour y rĂ©pondre, il cherche Ă  se dĂ©marquer de ce qu’il considĂšre comme deux sortes de dogmatismes : un empirisme dogmatique qui est impuissant Ă  rendre compte du caractĂšre nĂ©cessaire des jugements mathĂ©matiques et un rationalisme dogmatique qui rĂ©duit l’activitĂ© des Ă©nonces mathĂ©matiques au seul entendement logique et qui de ce fait ne peut assurer l’accord des mathĂ©matiques avec les donnĂ©es de l’expĂ©rience. Autrement dit Kant, contrairement Ă  l’empirisme, ne part pas de l’expĂ©rience, puisqu’il lui faut prĂ©cisĂ©ment montrer comment l’expĂ©rience est possible. Mais il ne part pas non plus de l’entendement, car celui-ci, ne considĂšre que les seuls rapports logiques d’identitĂ© et de non contradiction, lesquels ne s’appliquent qu’au domaine du possible. Il y a, dit Kant, dans les jugements mathĂ©matiques, quelque chose d’irrĂ©ductible aussi bien Ă  l’expĂ©rience qu’à l’entendement. Kant rapporte ce quelque chose Ă  ce qu’il appelle la sensibilitĂ©, laquelle comporte deux formes a priori de l’intuition sensible : ce sont l’espace et le temps. Dire formes a priori de la sensibilitĂ©, signifie qu’elles ne proviennent pas de l’expĂ©rience, mais ne relĂšvent pas non plus de l’entendement. C’est l’élĂ©ment intuitif tiers qui met en rapport les deux autres. C’est par lĂ  que Kant entend expliquer la nature des jugements mathĂ©matiques. Prenons par exemple le jugement : « la somme des angles d’un triangle est Ă©gale Ă  deux droits ». Pour le rationalisme classique (Leibniz), ce jugement est considĂ©rĂ© comme un jugement analytique, (oĂč le prĂ©dicat : « Ă©gal deux droits » est logiquement inclus dans le sujet : « triangle »). Pour Kant, il s’agit plutĂŽt d’un jugement synthĂ©tique a priori, oĂč le prĂ©dicat, loin d’ĂȘtre logiquement inclus dans le sujet « triangle », apporte une connaissance supplĂ©mentaire au sujet. Pour simplifier, disons que le jugement mathĂ©matique, pour Kant, procĂšde par construction Ă  partir d’une reprĂ©sentation a priori de l’intuition sensible. C’est de lĂ  d’ailleurs qu’est nĂ©, dans l’histoire des mathĂ©matiques, le courant intuitionniste avec le caractĂšre constructiviste en mathĂ©matique. Mais laissons cela
 et revenons Ă  nos deux formes de la sensibilitĂ© que sont l’espace et le temps. On voit qu’ainsi conçus, ils ne sont pas des concepts discursifs. Ce ne sont pas non plus des choses en soi, ni des concepts empiriques qu’on abstrait de l’expĂ©rience, puisqu’au contraire, ce n’est que par la reprĂ©sentation de l’espace que nous pouvons nous reprĂ©senter les choses comme placĂ©es extĂ©rieurement dans des lieux diffĂ©rents. Il en est de mĂȘme du temps : nous ne percevons rien que nous ne placions dans la durĂ©e qui prĂ©suppose le temps comme forme a priori du sens intime. A cet Ă©gard, l’espace et le temps constituent les conditions de possibilitĂ© de toute expĂ©rience, les conditions pour recevoir le donnĂ©, le divers avant de le soumettre au principe de l’entendement pour ĂȘtre pensĂ©. Ainsi, comme formes a priori de la sensibilitĂ©, l’espace et le temps s’imposent nĂ©cessairement aux sensations sans ĂȘtre eux-mĂȘmes des sensations. Pour qu’un objet soit perceptible, il faut qu’il passe par les moules de la sensibilitĂ©, c’est-Ă -dire qu’il soit situĂ© dans un espace et inscrit dans le temps. Je m’en tiendrai par la suite Ă  la seule intuition spatiale.

Une remarque s’impose : on pourrait se demander si le pouvoir structurant qui est ainsi mis en Ɠuvre, par ces formes, ne relĂšve pas d’une quelconque thĂ©orie psychologique des stades. Kant met en garde prĂ©cisĂ©ment contre la confusion facile qu’on pourrait faire entre les questions d’analyse transcendantale et les questions de genĂšse empirique. ReconnaĂźtre l’a prioritĂ© d’une structure ne signifie pas qu’elle relĂšve d’un dĂ©veloppement psychologique.

A vrai dire, ce que Kant introduit, c’est qu’en mathĂ©matique, il n’y a pas que du possible, du non contradictoire. Les jugements mathĂ©matiques comportent donc cet Ă©lĂ©ment intuitif, extra logique, qui relĂšve d’une dimension de l’esprit qui n’est pas l’entendement. Leur caractĂšre intuitif indique que l’objet mathĂ©matique est limitĂ© Ă  ce qui peut ĂȘtre construit et que donc, la vĂ©ritĂ© des mathĂ©matiques ne se rĂ©duit pas Ă  un simple dĂ©veloppement non contradictoire. Cette construction dans l’intuition sensible met, de ce fait, une limite au prĂ©tendu pouvoir du possible et fournit aux concepts un contenu objectif, une rĂ©alitĂ© objective, ce qui permet prĂ©cisĂ©ment de constituer une vĂ©ritable physique mathĂ©matique.

Reste Ă  voir en quel sens le caractĂšre transcendantal de l’espace et du temps se diffĂ©rencie des conceptions newtonienne et leibnizienne. En tant que formes de la sensibilitĂ© l’espace et le temps ne sauraient ĂȘtre pour Kant des substances transcendante, immuables, contenant tout le rĂ©el, ni Ă  l’instar de Newton, des attributs Ă©ternels et infinis, d’une substance elle-mĂȘme Ă©ternelle et infinie qu’est Dieu. Kant s’oppose d’autre part Ă  Leibniz, qui considĂšre l’espace et le temps comme des reprĂ©sentations en nous de la raison divine, comme des relations fondĂ©es dans l’entendement divin
 Rien donc qui puisse laisser supposer chez Kant une quelconque transcendance concernant l’espace et le temps, puisqu’il ne les rapporte ni Ă  des rĂ©alitĂ©s extĂ©rieures absolues, ni Ă  une quelconque pensĂ©e divine, mais pour ainsi dire, Ă  la seule « pensĂ©e humaine ». Ce qui revient Ă  dire qu’affirmer l’aprioritĂ© de l’espace ne signifie pas affirmer sa rĂ©alitĂ© absolue comme substance. Son ĂȘtre est d’ordre idĂ©al, mais cette idĂ©alitĂ© est transcendantale au sens qu’elle relĂšve de notre maniĂšre structurale de percevoir et de concevoir les choses.

Le problĂšme est que cette construction dans l’intuition sensible, qui vise Ă  fonder la nĂ©cessitĂ© mathĂ©matique, n’est valable selon Kant que pour l’espace euclidien. C’est lĂ  qu’est le hic. Pourquoi cette limitation Ă  l’espace euclidien ? On sait que pour Leibniz, l’espace euclidien est le seul espace possible, pour tous les mondes possibles et ceci du fait mĂȘme que cet espace Ă  trois dimensions est pensĂ© par Dieu sans contradiction, autrement dit la gĂ©omĂ©trie euclidienne serait la seule gĂ©omĂ©trie non contradictoire possible, puisque les propriĂ©tĂ©s de cet espace sont considĂ©rĂ©es comme logiquement nĂ©cessaires. Kant met en doute une telle nĂ©cessitĂ© et estime que des gĂ©omĂ©tries Ă  plus de trois dimensions sont logiquement possibles ; il aurait admis sans doute les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, mais seulement au titre de gĂ©omĂ©tries non contradictoires, c’est-Ă -dire des gĂ©omĂ©tries qui ne seraient que possibles, mais non pas rĂ©elles, puisqu’elles ne seraient pas construites dans l’intuition et ne pourraient donc servir de support Ă  une science physique.

L’erreur de Kant est de s’en tenir Ă  l’espace euclidien que suppose la thĂ©orie newtonienne et dont la gĂ©omĂ©trie euclidienne en est l’étoffe. C’est que la notion d’une intuition sensible a priori, bien qu’originale est en mĂȘme temps la plus paradoxale et la plus fragile du systĂšme kantien. Puisque Kant la fait reposer sur la consistance de la gĂ©omĂ©trie euclidienne et de l’arithmĂ©tique. Prudence kantienne, mais nourrie Ă  cette Ă©poque par l’illusion que la science ne sera jamais dĂ©passĂ©e, parce qu’elle est parvenue Ă  son Ă©tat de perfection. Prudence battue en brĂšche par un dĂ©veloppement scientifique dans lequel notre conception de l’espace s’est trouvĂ©e modifiĂ© de fond en comble.

 

Est-ce Ă  cause de cela que Lacan qualifie d’inepte cette EsthĂ©tique de Kant ? Elle est inepte dit Lacan, parce qu’elle ne prend corps que de sa condition de bourgeois, qui veut ĂȘtre traitĂ© en maĂźtre tout en refusant de risquer sa vie et donc « qui ne peut imaginer que de la transcendance, l’esthĂ©tique comme la dialectique ». Pour saisir ce qu’il en est de cette condition de bourgeois, il faut se rapporter, comme Lacan, Ă  la confrontation de Kant avec Swedenborg. OĂč Kant se mettrait hors du coup pour traiter le sens d’un point de vue extĂ©rieur, c'est-Ă -dire transcendant, comme on le verra plus loin. Que la topologie kantienne soit inepte, nous n’en disconvenons pas, mais il nous semble que le verdict de Lacan tient Ă  un glissement : il impute Ă  Kant la transcendance lĂ  oĂč ce dernier spĂ©cifie bien qu’il s’agit de transcendantal, c’est-Ă -dire de condition de possibilitĂ© de l’expĂ©rience, alors que le transcendant est au contraire ce qui est situĂ© en dehors de toute expĂ©rience (par exemple l’indicible dont peut profiter le bourgeois).

Lacan se mĂ©prendrait-il sur la dĂ©marche transcendantale de Kant en la comprenant comme transcendance ? Doit-on comprendre alors que la rĂ©vision de l’EsthĂ©tique de Kant par Lacan consisterait Ă  la dĂ©gager du carcan de la transcendance ? Mais pour la situer oĂč ? Dans une immanence ? Dans l’humain ? Mais quoi dans l’humain ? Le glissement que fait Lacan du transcendantal au transcendant, qu’en fait-on ? Ce qui doit retenir notre attention, c’est que ce glissement n’enlĂšve rien Ă  ce que Lacan fait valoir dans sa critique de la topologie kantienne. Car celle-ci, malgrĂ© l’intĂ©rĂȘt que l’on peut avoir pour l’intuition sensible, s’avĂšre n’ĂȘtre qu’une topologie sphĂ©rique, c’est-Ă -dire la topologie d’une gĂ©omĂ©trie rigide qui n’a pas tenue devant les progrĂšs de la science, surtout Ă  partir du moment oĂč on a inventĂ© la gĂ©omĂ©trie dite qualitative, science pure des relations de positions et oĂč on a abandonnĂ© les propriĂ©tĂ©s mĂ©triques (grandeur-mesure) au profit des propriĂ©tĂ©s qualitatives de voisinage qui sont conservĂ©es aprĂšs une transformation continue sans dĂ©chirure. Nous avons pour l’illustrer, l’idĂ©e d’une gĂ©omĂ©trie du caoutchouc, oĂč une tasse de cafĂ© est Ă©quivalente Ă  une bouĂ©e de sauvetage : les deux sont des tores. Evidemment, ces propriĂ©tĂ©s qualitatives sont formalisables. Comportent-elles un Ă©lĂ©ment intuitif au sens de Kant ? Elles sont algĂ©brisables, mais jusqu’à quel point ? Car il faut bien reconnaĂźtre que l’algĂ©brisation n’a pas Ă©puisĂ© les caractĂ©ristiques des chaĂźnes borromĂ©ennes. On n’a pas trouvĂ© un algorithme gĂ©nĂ©ral de leur engendrement
 Tout ceci pour dire que pour Lacan, le savoir inconscient est topologique, c'est-Ă -dire qu’il ne tient que de la proximitĂ©, du voisinage, non de l’ordre, et cela suffit pour justifier l’idĂ©e d’une rĂ©vision, voire d’un renversement, de l’esthĂ©tique transcendantale, et donc pour passer d’une topologie sphĂ©rique fondĂ©e sur la suture, Ă  une topologie a-sphĂ©rique, propre au discours psychanalytique. Contrairement Ă  la topologie du philosophe (je dis philosophe pour autant que la position du philosophe s’affirme d’une vĂ©ritĂ© qui serait adĂ©quate au rĂ©el), la topologie psychanalytique se dĂ©veloppe en mettant en Ă©vidence ce qui est au-delĂ  des significations, Ă  savoir l’ab-sence, ce qui implique une interprĂ©tation qui ne relĂšve pas de l’universalitĂ© du concept, mais de ce qu’il faut bien appeler l’exception d’un dire.

Ainsi, Ă  la topologie du philosophe, Ă  l’apriori de l’intuition sensible, Lacan fait valoir la structure de l’inconscient, en tant que l’espace fait partie de l’inconscient structurĂ© comme un langage (Encore p. 122). D’oĂč cette formule qui Ă©voque ce « n’espace », oĂč nous amĂšne le discours mathĂ©matique et qui nĂ©cessite, aussi bien, une rĂ©vision de l’esthĂ©tique transcendantale (Etourdit p.28). Si chez Kant l’espace, comme forme pure de la sensibilitĂ©, est requis pour fonder les mathĂ©matiques, comme science apodictique et nĂ©cessaire, Lacan invite Ă  un renversement de cette perspective, puisqu’il s’agit au contraire pour lui de fonder l’espace sur le discours mathĂ©matique. Le discours mathĂ©matique fait litiĂšre Ă  l’espace, il fait « dit-mention », non pas parce qu’il renvoie Ă  un espace Ă  n dimensions, car lĂ  on reste dans les coordonnĂ©es cartĂ©siennes, mais Ă  cause du fait que ses objets, dits pathologiques (bande de MoĂ«bius, nƓuds borromĂ©ens), conditionnent l’étoffe mĂȘme de l’espace. Loin d’ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des objets plus ou moins normĂ©s, par les coordonnĂ©es gĂ©omĂ©triques, ce sont eux qui constituent pour ainsi les normes, c’est-Ă -dire qui structurent l’espace. Ceci nous amĂšne, en court-circuit, Ă  la question du coinçage dans le nƓud borromĂ©en, coinçage grĂące Ă  quoi Lacan donne corps Ă  la dĂ©finition du point, lequel point est considĂ©rĂ© dans la gĂ©omĂ©trie euclidienne comme ayant une dimension zĂ©ro, comme ce qui n’existe pas. C’est peut-ĂȘtre ce qui justifie l’affirmation de Lacan, que la gĂ©omĂ©trie euclidienne concerne expressĂ©ment les anges, les purs esprits : elle oublie que c’est une gĂ©omĂ©trie de la scie et des tailleurs de pierres (Encore p.119). Il s’agit donc de donner corps Ă  ce point, conçu comme croisement de deux droites, deux cordes qui glissent l’une sur l’autre indĂ©finiment. Lacan, comme on sait propose un coinçage oĂč il faut trois cordes pour arrĂȘter le glissement, sans que le point soit nulle part localisable. Qu’en rĂ©sulte-t-il ? Je viens de dire que l’algĂ©brisation n’a pas Ă©puisĂ© les caractĂ©ristiques des chaĂźnes borromĂ©ennes, qu’on n’a pas trouvĂ© un algorithme gĂ©nĂ©ral de leur engendrement. Faut-il se demander pourquoi ? Si, comme le dit Lacan, la topologie n’est pas un modĂšle, n’est pas une analogie, une mĂ©taphore de la structure, mais qu’elle est la structure mĂȘme, comment apprĂ©cier dĂšs-lors le statut des diffĂ©rents dessins auxquels on a pratiquement recours ? Lacan disait parfois, que les dessins servaient aussi Ă  se faire entendre de son public, ce qui n’exclut nullement que la topologie avec dessins puisse mettre en jeu d’autres caractĂ©ristiques, ou registres, comme par exemple le fait de considĂ©rer le dessin comme un Ă©crit. Certes, on peut tenir ces dessins pour de l’imaginaire, mais c’est un imaginaire qui n’est pas Ă  situer, comme on peut vite le constater, du cĂŽtĂ© de l’évidence et de la clartĂ©, mais du cĂŽtĂ© de l’évidemment. Ce sont des dessins qui sont revĂȘches Ă  l’intuition sensible de Kant. En somme, si l’algĂ©brisation Ă©choue dans son projet de gĂ©nĂ©ralisation, c’est qu’il y a peut-ĂȘtre quelque chose qui y rĂ©siste et qui fait preuve de butĂ©e. Je dirais que l’algĂ©brisation Ă©choue parce qu’elle n’arrive pas Ă  rĂ©duire Ă  un point dimension-0 une corde qui passe sur elle-mĂȘme.

 

Merci de votre attention.

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Henri Cesbron Lavau : Merci beaucoup, Élie, de cet exposĂ© trĂšs riche, qui appelle plusieurs remarques, plusieurs questions.

Je dirais qu'Ă  propos du point et de la droite, on a quelque chose qui est un peu analogue Ă  la dĂ©finition que Lacan donne du signifiant qui reprĂ©sente le sujet pour un autre signifiant. C'est-Ă -dire que la dĂ©finition du signifiant prĂ©suppose le signifiant. Le signifiant reprĂ©sente le sujet pour un autre signifiant. Donc ça suppose qu'on connaisse dĂ©jĂ  le signifiant pour pouvoir le dĂ©finir. Or il se trouve que, pour la droite, on a aussi ce problĂšme-lĂ . Car comment les mathĂ©maticiens dĂ©finissent la droite, sinon comme une collection de points, et donc cette collection de points, si c’est elle, la droite, prise par trois, qui doit dĂ©finir le point, eh bien comment ce point qui est dĂ©fini par une collection de points n'apparaĂźt pas lĂ  comme quelque chose qui prĂ©suppose dĂ©jĂ  d’exister ? Il y a une espĂšce de boucle, lĂ .

Si je comprends bien ce que tu nous as dit, je trouve trĂšs intĂ©ressante cette remarque sur le transcendantal et le transcendant, c’est une lecture tout Ă  fait passionnante de L’Etourdit. Au fond, si j'ai bien compris ce que Lacan reproche Ă  Kant, c'est de ne pas ĂȘtre assez kantien, c'est-Ă -dire qu’il lui reproche d'ĂȘtre mais suite Ă  une forme d'incomprĂ©hension

Elie Doumit : C'est ce que j'ai essayĂ© de dĂ©mĂȘler, mais en marchant sur des oeufs

Henri Cesbron Lavau : Alors ce que j'aurais aimé comme développement et c'est une question que j'ai trouvé trÚs intéressante


Elie Doumit : le reproche que Lacan lui fait, ce n’est pas tellement de ne pas ĂȘtre assez kantien, mais de ne pas ĂȘtre un kantien corrigĂ© et rĂ©visĂ© par Lacan ; c’est-Ă -dire que ce qui manquerait Ă  Kant, c'est de supposer la structure de l'inconscient au fondement de ses intuitions sensibles. C'est ça qui serait transcendantal, si je puis dire, Ă  condition donc d’impliquer l’inconscient structurĂ© comme un langage.

Jean Perrin : C'est une philosophie de l'inconscience, le kantisme, non ?

Elie Doumit : Je ne sais pas dire. Je ne dirais pas les choses comme ça, on tomberait dans des paralogismes. J. P : Les paralogismes, je ne m'en souviens pas. E. D : Pour simplifier c’est des raisonnements faux. Mais chez Kant ce sont les raisonnements par lesquels la psychologie rationnelle croit Ă  tort pouvoir dĂ©montrer la substantialitĂ© de l’ñme etc. J. P : Il y en a combien ? E. D : Mon Dieu, j'ai oubliĂ© depuis combien il y en a ! J. P : J'ai appris ça dans le temps

Henri Cesbron Lavau : Ce qui est sĂ»r, c’est qu’on n'est pas lĂ  dans le domaine de la dĂ©monstration. C'est-Ă -dire que cette proposition-lĂ  qui est que ce sont les mathĂ©matiques qui fondent le fonctionnement de l'inconscient, qui lui-mĂȘme fonde notre reprĂ©sentation de l'espace, c'est quelque chose qui ne se prĂ©sente pas Ă  nous comme une dĂ©monstration. Ça n'est pas minimiser la valeur...

Elie Doumit : Et pour de bonnes raisons, parce que si ça se présentait comme une démonstration, ça ferait tomber par terre toute la dimension de l'inconscient ; ça ferait valoir le primat, la toute-puissance du symbolique.

Henri Cesbron Lavau : VoilĂ . Est-ce que vous avez des questions ?

Elie Doumit : J'espĂšre que oui, parce que j'ai choisi un truc provocateur.

Un auditeur : 
mais pour poser la question. À partir de lĂ , la question est bien posĂ©e, dĂ©ployĂ©e. On peut difficilement rajouter des questions sauf Ă  se fourvoyer, ou bien il faut laisser le temps que ça se dĂ©cante ! (Rires)

Jean Perrin : j'ai Ă©tĂ© trĂšs intĂ©ressĂ© par ce que tu as dit de l'intuition sensible. Cette intuition sensible chez Kant, tu la mĂšnes quand mĂȘme vers Lacan. C'est-Ă -dire que ce serait presque un point commun entre un discours du maĂźtre kantien bourgeois, philosophique et le discours analytique. Il y aurait lĂ  un point de - comment le dĂ©finir topologiquement ? - un point justement entre ce discours du maĂźtre kantien bourgeois - il n'a pas tort, Lacan - et le discours analytique, tel que le suggĂšre Lacan. C'est ce point-lĂ , Ă  mon avis, que tu as bien mis en valeur et que je trouve intĂ©ressant, puisqu’ il serait comme ça entre les deux discours, entre le discours de Lacan et le discours philosophique, du maĂźtre cartĂ©sien, car c’est ça le bourgeois, le discours du maĂźtre

Elie Doumit : Il est pour ainsi dire dans le confort. Il faut voir pourquoi Lacan emploie ce qualificatif de bourgeois Ă  propos de Kant et de la maniĂšre dont Kant se situe, par rapport au dĂ©nommĂ© Swedenborg (Etourdit p.36). Swedenborg est un visionnaire suĂ©dois qui pensait avoir accĂšs Ă  la connaissance d’évĂšnements cachĂ©s Ă  nos sens. A la fois fascinĂ© et horrifiĂ© par Swedenborg, Kant examine avec ironie, dans son texte Les rĂȘves d’un visionnaire ces faits de clairvoyance, faits dĂ©rangeants pour la pensĂ©e kantienne, puisque la reconnaissance de ces visions reviendrait Ă  accepter la possibilitĂ© d’une connaissance suprasensible, qui serait en contradiction avec la notion majeur d’intuition sensible de la CRP.

Kant va donc s’attacher Ă  critiquer l’idĂ©e d’une communion des esprits par laquelle le visionnaire explique sa clairvoyance ; il aboutit Ă  la conclusion que les preuves dont se soutiennent les visions se ramĂšnent, en fin de compte, Ă  des on-dit vulgaires
 Kant se trouve dans cette confrontation, du cĂŽtĂ© du manche, du pouvoir, pour conforter la princesse Louis-Ulrique, qui ayant consultĂ© le visionnaire sur une question privĂ©e, avait Ă©tĂ© stupĂ©faite par la rĂ©ponse donnĂ©e.

Il serait intĂ©ressant de faire le rapprochement entre cet Ă©pisode de l’Etourdit et le commentaire que Lacan fait dans Les Non dupes errent, de ce texte de Freud de 1925 sur la signification occulte du rĂȘve qui a Ă©tĂ© Ă©cartĂ© par J.Strachey et Jones, sous prĂ©texte sous prĂ©texte d’un rapprochement trop marquĂ© entre la psychanalyse et la tĂ©lĂ©pathie. A ce propos, Lacan considĂšre que la science rejette les faits qui la dĂ©rangent. Tout ce qui ne relĂšve pas de son systĂšme de la science, elle ne veut rien en savoir. A vrai dire les phĂ©nomĂšnes dits occultes ne sont pas cachĂ©s, comme le dit Lacan dans Les non-dupes errent : ce qui est cachĂ© est cachĂ© par la forme du discours, de la thĂ©orie


Henri Cesbron Lavau : Bachelard avait une façon de ramasser ça dans une formule trÚs courte qui est : la théorie précÚde les faits

Elie Doumit : Je crois qu'on trouve quelque chose de cet ordre chez Lacan, comme quand il dit : il n'y a pas de fait clinique brut. Qu'est-ce que ce serait un fait clinique brut ? Est-ce que ce n’est pas un fait instruit par un discours, par une thĂ©orie, comme je viens de le dire ?

Henri Cesbron Lavau : Déjà pris dans une interprétation


Elie Doumit : Le philosophe Leroy disait : les faits sont faits


Jean Perrin : Qu'est-ce qu'un fait ? Un fait, un événement, c'est toujours du dire


Elie Doumit : Et pourtant, les faits sont tĂȘtus, comme on dit. Vous voyez oĂč on glisse. Ce que Kant appelle le rationalisme dogmatique c’est ça : les faits sont faits. Mais oĂč situer le rĂ©el ? Ne risque-t-il pas de s’évapore dans le symbolique ?

Jean Perrin : Dans la pensée de Lacan, il y a toujours un reste. Et il n'y a pas de reste chez Kant. Vous seriez d'accord pour dire ça comme ça ?

Elie Doumit : Eh bien notre collÚgue a répondu : ça ne se « déKante » pas comme on veut.

Brigitte Le Pivert : je me demandais en vous entendant si ce n’était pas lĂ  une façon de prendre en compte ce que Lacan appelle le petit ĂȘtre protopathique c'est-Ă -dire avant l'advenue au langage, avant l’advenue au stade du miroir E.D : Dans quel
B. L P : Au niveau de ce qu'il appelle les intuitions sensibles. Vous parlez de quelque chose qui est


Elie Doumit : On peut en effet soulever la question. Parce que, qu'est-ce que c'est, ces formes pures, sensibles, qui sont propres Ă  l'humain ? Il y en a qui disent : c'est de la psychologie. Je crois que la maniĂšre de voir le statut de l'imaginaire Ă©claire un aspect de ces intuitions, en ce sens qu'on les considĂšre comme des formes structurales propres Ă  la sensibilitĂ©, mais qui ne relĂšvent pas d’un dĂ©veloppement psychologique. Kant les dit d’ordre transcendantales.

Jean Brini : Est-ce que vous accepteriez comme exemple de ce que vous proposez lĂ , Ă  propos de l'imaginaire, l’histoire des objets fractals. Finalement Ă  partir d'une reprĂ©sentation parfaitement imaginaire, Mandelbrot arrive Ă  poser la question - et pour poser la question, il dispose de son arsenal linguistique - : quelle est la longueur des cĂŽtes de Bretagne ? Et Ă  partir de cette origine de pure reprĂ©sentation imaginaire, il arrive Ă  inventer, Ă  inventer les objets fractals et les dimensions non entiĂšres. Est-ce que ça vous paraĂźtrait une illustration
 c'est-Ă -dire finalement il arrive Ă  une algĂ©brisation de quelque chose qui Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ , et qui n'est ni directement un objet sensible ni quelque chose qui peut se dĂ©duire de quoi que ce soit d'existant prĂ©alablement. Est-ce que vous accepteriez cela ?

Elie Doumit : L’exemple que vous proposez est intĂ©ressant. Quelle est la part lĂ -dedans de l’imaginaire et du formel (de l’algĂ©brique) ? En gĂ©nĂ©ral, les thĂ©ories formelles, les axiomatisations en mathĂ©matiques, se font Ă  partir de ce qu’on appelle les thĂ©ories naĂŻves, intuitives, c’est-Ă -dire Ă  partir d’un ensemble d’énoncĂ©s qui se prĂ©sentent comme des intuitions Ă©videntes, comme par exemple cet Ă©noncĂ© : par un point pris hors d’une droite, on ne peut mener qu’une parallĂšle. C’est presque une Ă©vidence expĂ©rimentale (sauf dans un univers sphĂ©rique). On peut donc affiner de plus en plus la formalisation au dĂ©triment des reprĂ©sentations gĂ©omĂ©triques. La lettre tue la chose gĂ©omĂ©trique. C’est dire que dans cet idĂ©al de formalisation, on vise Ă  se libĂ©rer de l’élĂ©ment intuitif, du sensible, pour inventer des objets de plus en plus formels et qui n’ont apparemment plus aucun rapport avec la rĂ©alitĂ© empirique et la question est alors, arrivera-t-on jamais, cet Ă©lĂ©ment sensible, Ă  le rĂ©duire ? Je pense Ă  cet Ă©gard Ă  ce que disait Auguste Comte concernant l’invention du nombre imaginaire : iÂČ = - 1. Il n’y voyait qu’une spĂ©culation mĂ©taphysique, un pur jeu d’abstraction, qui ne sert Ă  rien, c’est comme si, pour lui, les inventions mathĂ©matiques devaient servir Ă  quelque chose d’empirique, devaient mordre sur la rĂ©alitĂ© physique. D’ailleurs, on sait que ces nombres complexes, n’ont pas manquĂ© de trouver des applications en physique. Je crois que l’exemple que vous Ă©voquez, concernant les objets fractals, mĂ©rite ample rĂ©flexion. Je ne vois pas Ă  premiĂšre vue, comment dĂ©mĂȘler le cĂŽtĂ© imaginaire et le cĂŽtĂ© algĂ©brique. Comment vous, vous voyez les choses, la part de l’imagination ?

Jean Brini : Je ne sais pas si je saurais le reformuler 
 (l’enregistrement s’arrĂȘte)

 

Discussion autour de l'article sur la topologie dans Wikipedia.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Topologie

 

Il est intéressant de lire les commentaires que font des mathématiciens quant à la pertinence, ou plutÎt impertinence de la topologie lacanienne.

- Comment expliquer que ce qui n'est pas science n'est pas pour autant une pseudo science? C'est justement avec la topologie que Lacan fraye une issue Ă  la certitude monoideĂŻque qui fait fi de la diffĂ©rence des sexes, et de l'infini en acte,  cher Cantor, que peut reprĂ©senter une femme. Le phallus? oui, mais en tant qu'il ne peut apparaĂźtre que comme absent lĂ  oĂč il est vraiment. Puisqu'il est lĂ , en chair et en os, dans l'image de l'objet du dĂ©sir.

- Que la topologie n'était pas un passe-temps chez Lacan, mais un outil de travail grùce auquel on peut balbutier quelques issues aux impasses qu'impose la névrose.

- Qu'il n'est pas incongrue de soutenir que les mathĂ©matiques sont le rĂ©sultat du tressage subjectif du mathĂ©maticien qui les produit, parfois au titre mĂȘme de son symptĂŽme.

- qu'il ne s'agit pas de la place de la psychanalyse "dans" les mathématiques, mais d'un positionnement  à l'égard de la psychanalyse qui ne soit pas celui du mépris, qui n'est que la manifestation de l'agacement.

 

 

Les non dupes, 3 premiÚres leçons, exposé de Virginia Hasenbalg

 

Les noms du pĂšre ou les non dupes errent?

L'écriture phonétique est ici un artifice qui permet de saisir la matérialité de ce qu'on entend, avant que l'orthographe tranche.

Mais l'orthographe dictera ce qu'un sujet lit dans ce qu'il entend. On entend avec ses lettres. On entend l'orthographe en fonction d'un contexte du sens qui est à la fois partagé et propre à chacun.

 

Je vais essayer de vous faire part de ma lecture des trois premiÚres leçons du séminaire en vous faisant part des fils conducteurs que j'ai pu trouver.

Il y a d'une part le contexte et l'enjeu de ce sĂ©minaire sur les Noms du pĂšre et le nƓud borromĂ©en.

Il y a aussi l'accent mis par Lacan sur le discours analytique et l'inconscient comme structure du savoir qui nous détermine, le lieu Autre comme tissu, comme texte. Ce savoir bouleverse les repÚres classiques, cartésiens, kantiens de l'espace-temps. Le rapport du discours analytique à la science est ainsi revu et corrigé.

Est ainsi rendu concevable un espace lacanien en tant qu'espace de ce qu'on entend, ou de ce qu'on lit dans ce qu'on entend. Un autre espace, celui que nous habitons rĂ©ellement si l'Ics existe, l'espace de l'ĂȘtre parlant, espace dĂ©gagĂ© complĂštement de l'emprise du monde de l'optis et du fantasme. GrĂące Ă  la topologie qui rend compte du tissage, du nouage de ce qui nous dĂ©termine. (Voir le confĂ©rence de Melman sur Le mĂ©tier de Zeus: la notion d'inconscient prend une consistance physique absolument remarquable);

Je finirai par la notion de limite des nombres réels, notion empruntée aux mathématiques, ou frayée par les mathématiciens que Lacan utilise pour tracer la frontiÚre du sens sexuel, celui qui ne peut pas s'écrire.

 

 

Ce titre est, comme vous le voyez, une reprise singuliĂšre du sĂ©minaire unique sur Les noms du pĂšre, du 20 novembre 1963. Ce sĂ©minaire fut unique Ă  cause de l'ex-communion de Lacan par l'institution consacrĂ©e d'analystes freudiens de l'Ă©poque. C'est Ă  eux qu'il dĂ©die l'expression "les non-dupes errent". Lacan Ă©voquera ceux qui l'ont exclu au nom de Freud au moment mĂȘme oĂč il se proposait de parler des noms du pĂšre, ces noms qu'ils ignorent parce qu'ils les refoulent.

C'est dĂ©jĂ  une question importante, parce, au fait, c'est quoi refouler les noms du pĂšre? Est-ce conserver le pĂšre comme celui qui se trouverait au-delĂ  du grand Autre? Ou, comme disait un patient, croire qu'il existe celui qui jouit de nous empĂȘcher de jouir? Ou celui qui assure la stabilitĂ© du lieu Autre au prix d'en faire un texte sacrĂ© au regard duquel la manifestation du sujet ne peut ĂȘtre vĂ©cue que comme une souillure?[1]

Lacan ajoute que si on ne les refoule pas, on l'utilise : on peut s'en servir. Est-ce que cela veut dire que la structure psychique peut tenir par elle-mĂȘme ? Lacan semble nous dire qu'il est envisageable Ă  condition de faire entrer le rĂ©el dans le calcul.

Cette notion de "se servir des Noms du pĂšre", comme le vous voyez, est prĂ©sente au tout dĂ©but du premier sĂ©minaire mais elle reviendra plus tard comme condition Ă  la possibilitĂ© de s'en passer, du Nom du pĂšre. L'enjeu ici est majeur. Sommes nous capables de sortir oui ou non de l'amour du pĂšre ou du transfert ?, parce que le nƓud Ă  trois est une organisation psychique en mesure de fonctionner sans ĂȘtre folle et sans rĂ©fĂ©rence au pĂšre.

Pouvons-nous nous en passer du zĂ©ro comme fondateur, pour concevoir une collection, fusse-t-elle d'analystes, comme un enchaĂźnement de Uns, plusieurs uns qui ne soient pas nĂ©cessairement reliĂ©s par la rĂ©fĂ©rence Ă  l'autoritĂ© du mĂȘme Un comme ceux qui ont fini par excommunier Lacan, au nom de celui qui se tiendrait dans le rĂ©el?

Le fait que des Uns puissent se trouver enchaĂźnĂ©s dans un nouage borromĂ©en serait ce qui serait rendu possible par cette logique nouvelle que le discours analytique instaure avec le noeud bo. A partir de lĂ , on pourrait dĂ©finir un espace lacanien qui permettrait d'avoir un rapport vivant aux textes sans en faire pour autant un texte sacrĂ© obturĂ© par la figure d'un fondateur et oĂč la subjectivitĂ© aurait du mal Ă  trouver sa place.

Ce projet qui permettrait d'instaurer un lien possible entre analystes qui se passerait de la légitimation par un fondateur est annoncé à l'avant derniÚre leçon d'Encore, et reprise en tant que telle lors de la discussion avec Stéphane Dugowson, le mathématicien, au séminaire d'été passé.

Lors de cette discussion, Darmon, Cathelineau, Melman et moi-mĂȘme avons essayĂ© de dĂ©fendre la notion d'espace lacanien, qui est un enjeu clinique mais avec des rĂ©percussions sur la transmission de la psychanalyse lacanienne puisque toute machine Ă  exclure se fonde sur l'utilisation d'une lĂ©gitimitĂ© qui s'appuie sur un fondateur.

Dans la premiĂšre leçon, Lacan dit que refouler les Noms du PĂšre reviendrait Ă  ĂȘtre "dans l'erre de Freud" dans le sens de ce qui continue Ă  se dĂ©placer, Ă  courir, mĂȘme si le moteur qui l'a propulsĂ© est arrĂȘtĂ©. L'erre est Ă  entendre comme ce qui se laisse porter par l'inertie d'un texte en oubliant le sujet qu'il reprĂ©sente. Un sujet dont il reste le nom propre qui le dĂ©signe, et qui est aussi dĂ©signĂ© par des signifiants qui s'adressent aux signifiants qu'ils suscitent. Pas plus, mais pas moins.

 

Dans ces trois leçons Lacan mettra en question le désir de rallier la psychanalyse à la science, désir qui fut l'erreur de Freud, son erre à lui, alors que partout Freud soutenait "l'ailleurs"- c'est ainsi que Lacan l'appelle - cet ailleurs dont la science ne veut rien savoir. La science s'intéresse à tout ce qui fait trou, mais dans son systÚme. Ce qui est "ailleurs" ne l'intéresse pas.

C'est peut-ĂȘtre la mise en place de cet ailleurs ce qui fait dire Ă  Lacan que le discours analytique n'est pas sans comporter une certaine sorte d'horreur froide. On sort des sentiers battus, des chemins plus ou moins rassurants de la connaissance.

Il va donc situer ledit discours analytique ailleurs, dirais-je, d'une logique nouvelle par rapport aux autres formes d'organisations de la pensée: la religion, la mathématique, la science. La structure dans sa conceptualisation par le noeud borroméen se doit de rendre compte de ces organisations.

Ainsi, les repÚres classiques et rassurants comme sont ceux du temps et de l'espace seront une fois pour toutes bouleversés par le noeud bo. Comment?

En ce qui concerne le temps, c'est en reprenant l'axiome de Freud dans la Traumdeutung: le dĂ©sir indestructible modĂšle l'avenir selon l'image fixĂ©e du passĂ© qu'est rendu caduque l'idĂ©e d'un quelconque dĂ©veloppement ou conception de la vie comme un voyage ou pĂ©rĂ©grination (viator). Ceci est le propre des non-dupes, dit Lacan, qui ne peuvent par ailleurs concevoir l'Autre que comme l'Ă©tranger, c'est-Ă -dire comme imaginaire. VoilĂ  ce qui arrive Ă  ceux qui se refusent Ă  la capture de l'espace de l'ĂȘtre parlant.

L'avenir est structurĂ© par l'indestructible demande (sic) en tant qu'elle est toujours la mĂȘme. La structure en tant que rapport Ă  un certain savoir n'en dĂ©mord pas. Le dĂ©sir est toujours le mĂȘme. Le surgissement d'un ĂȘtre particulier dans un monde oĂč dĂ©jĂ  c'est le discours qui rĂšgne, il est quant Ă  son dĂ©sir, parfaitement dĂ©terminĂ©.

On est dupes de la structure, on est dupes de l'Ics. C'en est mĂȘme une Ă©thique, celle du refus d'ĂȘtre non-dupe.

 

Par rapport à l'espace, on peut dire que Lacan nous avait déjà habitués avec la topologie des surfaces à concevoir ce qu'on ne voit pas. Il faut sortir de la dominance de l'opsis, de ce qui est donné à voir, pour concevoir ce qu'il en est de l'espace de ce qu'on entend.

L'espace euclidien porte en soi l'idĂ©e que l'espace est un lieu d'accueil, un contenant. On dit bien quelque chose dans l'espace, sans se rendre compte que le "dans" implique un lieu. Il est couramment dĂ©fini par la gĂ©omĂ©trie et par la gĂ©ographie, qui prennent comme point d'appui l'espace de la rĂ©alitĂ©, de la surface de notre planĂšte. Cela induit la rĂ©fĂ©rence sphĂ©rique, et avec elle la sĂ©paration du dedans et du dehors. La planĂšte est dans l'univers, l'espace serait cet univers qui entoure et accueille la planĂšte. C'est un espace qui irait de soi, de nature infinie, oĂč les objets matĂ©riels seraient logĂ©s, posĂ©s. Un point sur une ligne, une ligne sur un plan, un plan dans l'espace, oĂč ça se coupe, ça se dĂ©chire, ça se scie...

Le tour de force de Lacan est de subvertir ce qui paraĂźt aller de soi, pour nous dire qu'il y a un autre espace, celui que nous habitons rĂ©ellement si l'Ics existe: l'espace de l'ĂȘtre parlant. Il comporte nĂ©cessairement la prise en compte de la jouissance. Pourquoi on ne fait pas de la jouissance un ressort majeur de notre conception du monde? Posons nous la question!

Autrement dit pourquoi ces autres organisations de la pensée ont-elles exclu la jouissance qui conditionne l'homme? C'est la jouissance cette fois qui est exclue de ces discours dominants.

Faisons un petit détour par la leçon du 5 février 58, Formations de l'Inconscient, parce qu'elle nous permet de relier la question de la jouissance à celle du signifiant.

Partons de l'expĂ©rience de satisfaction hallucinatoire du dĂ©sir: le petit confrontĂ© au besoin aura recours Ă  une image hallucinĂ©e en rapport Ă  l'objet. Cette image de l'objet, qui est sa rĂ©ponse hallucinatoire, n'est pas une rĂ©alitĂ© fantasmatique comme on pourrait l'imaginer. Elle est une trace mnĂ©sique inscrite en tant que signe de l'objet. Mais ce signe qui Ă©voque la prĂ©sence dans l'absence de l'objet est quelque chose qui a un rapport tel avec l'objet que cela mĂ©rite d'ĂȘtre appelĂ© signifiant, nous dit Lacan, et Ă  partir de lĂ , quelque chose qui a le caractĂšre d'Ă©lĂ©ment discret. Il y a alors production du signifiant dans cette expĂ©rience hallucinatoire qui reproduit une satisfaction moyennant... une trace mnĂ©sique[2].

L'espace lacanien est donc Ă  diffĂ©rentier de la rĂ©alitĂ© phantasmatique. Il prend son dĂ©part en tant que lieu d'inscription de ces traces mnĂ©siques marquĂ©es de jouissance. On perçoit comment l'entrĂ©e dans le langage se fait dans un nouage du signifiant Ă  la jouissance. Il y a lĂ  un tissage Ă  l'Ɠuvre dans le rĂȘve. Il fait irruption et devient repĂ©rable dans tout surgissement des formations de l'Inconscient.

La limite

Freud a ratĂ© l'inscription du discours analytique parce qu'il voulait qu'il s'accorde avec le discours scientifique. C'est en ça qu'il a fait erreur. C'Ă©tait son erre. Il pensait que le discours scientifique devait tenir compte de tous les faits. Or, Lacan va commenter un texte de Freud oĂč l'on peut mesurer Ă  quel point il percevait ce qu'il en de la structure comme Ă©tant bien un ailleurs par rapport au discours scientifique.

La question si on peut donner de tout produit de la vie de rĂȘve une complĂšte et assurĂ©e traduction dans le mode de s'exprimer de la vie de de veille (Deutung) ne peut pas ĂȘtre traitĂ©e abstraitement.

Est-ce qu'on peut traduire dans le langage courant tout produit du rĂȘve, et qui plus, complĂštement? Peut on transposer tout ce qui se passe dans le rĂȘve dans le langage courant?

Mais sous la forme du rapport avec les relations Ă©crites sous le coup desquelles on travaille Ă  l'interprĂ©tation des rĂȘves.

On ne peut pas répondre à la question avec "le mode de s'exprimer de la journée".

Notre activitĂ© psychique est tiraillĂ©e par deux sortes de buts: l'un est utile, s'adressant aux autres, cherchant Ă  les manipuler. L'autre cherche un plus de jouir immĂ©diat. Le rĂȘve est rĂ©gi par ce dernier. Ce plus de jouir est produit moyennant le chiffrage.

Le rapport de l'homme au langage est une affaire de signifiants qui se renvoient les uns aux autres. Ca dĂ©termine un sujet. Mais le surgissement du sujet dĂ©terminĂ© par le chiffrage, se justifie ailleurs. C'est ce qui nous permet de saisir le rĂȘve: l'opĂ©ration du chiffrage est faite pour la jouissance. On y gagne le Lust-gewinn. Le chiffrage est jouissance.

Mais ce chiffrage n'est pas poussĂ© si loin. Puisque si le rĂȘve est fait uniquement pour protĂ©ger le sommeil, la question qui est introduite est celle de ce qui du rĂȘve, dans la mesure oĂč il dĂ©pend de la structure du dĂ©sir, pourrait incommoder le sommeil.

Le chiffrage serait une façon de tisser avec les signifiants ou avec les lettres Ă  partir de la structure du dĂ©sir, mais dans un but qui serait d'empĂȘcher que le dĂ©sir rĂ©veille le sujet. Le chiffrage viendrait produire une distraction du dĂ©sir, il l'amortit, il joue avec, sans aller jusqu'au but.

Le chiffrage n'est jamais poussé si loin. Et les moyens de le tisser avec métaphores et métonymies sont caractérisés par Lacan comme imaginaires. Il y a une limite au tissage, c'est le sens sexuel.

La limite est signalĂ©e par l'arrivĂ©e du sens, du sens sexuel, le sens qui n'a pas de sens, le sens oĂč foire la relation Ă©crite.

Le sens sexuel serait comme un trou qu'on essaie d'approcher dans le rĂȘves par le chiffrage. Cette approche par le jeu de la lettre est jouissif, mais par dĂ©finition, il foire, parce le sens sexuel ne s'inscrit pas.

C'est lĂ  que le rĂȘve se dĂ©gonfle, on cesse de rĂȘver, et le sommeil reste Ă  l'abri de la jouissance.

Par le plus de jouir, le chiffrage protĂšge le sommeil de la jouissance, avec son tissu de lettres.

Le chiffrage ne lùchera jamais ce qu'il en est du sens, parce qu'il est là à la place du sens. J'ajouterais pour la compréhension: à la place du sens sexuel, celui qui ne pourra jamais s'écrire.

C'est là que Lacan utilise la notion de limite d'un nombre réel, qui est la meilleure définition du trou, puisqu'elle permet de se passer du sens, de l'imaginaire.

 

Je retrouve ici Cantor, qui n'a pas eu d'analyste pour lui dire qu'il formalisait là le trou du sens sexuel bouché par le langage... sans le savoir. Autrement dit le Réel.

C'est ce réel qui dorénavant deviendra porteur du nom propre, et en tant que tel, nécessaire, ne cessant pas de s'écrire...

Vous voyez l'association du nom propre et du nĂ©cessaire qui rappelle le tableau de la sexuation et l'au moins Un. Mais lĂ  oĂč le pĂšre apparaissait comme fondateur, nous voyons surgir un trou nommĂ© rĂ©el, avec quelques consĂ©quences qu'on continuera Ă  essayer de cerner au sein de l'ALI.

 

 

 

 



[1] le souci si banal de l'obsessionnel est bien de venir lire le texte parfait dont les petites saletés et les petites erreurs introduites par sa subjectivité se trouveraient soigneusement écartées, 3 leçons, Lacan et les anciens, de Charles Melman, page 23.

[2]...ce type d'inscription mnésique qui va répondre hallucinatoirement à la manifestation du besoin n'est rien d'autre que ceci: un signe, c'est-à-dire quelque chose qui ne se caractérise pas seulement par un certain rapport avec l'image dans la théorie des instincts, et de cette sorte de leurre qui suffit à éveiller le besoin et non pas à le remplir, mais quelque chose qui, en tant qu'image se situe déjà dans un certain rapport avec d'autres signifiants, avec le signifiant qui lui est directement opposé, qui signifie son absence, avec quelque chose qui est déjà organisé comme signifiant..

 

mail de Stéphane Dugowson

 

ChĂšre Virginia Hasenbalg,
J'ai relu cette question dans votre texte

Est-ce que ça vous dit quelque chose alors si je vous dis que, à mon avis, les mathématiques ont permis à Lacan de concevoir ainsi, non pas ce que l'on voit, mais ce qu'on entend ?


oui, certainement ! je vais y rĂ©flĂ©chir encore... ça me fait penser Ă  une confĂ©rence que j'avais faite au sĂ©minaire de François Nicolas  (mamuphi) Ă  l'Ens, oĂč j'avais Ă©voquĂ© des espaces connectifs incroyablement denses et j'avais imaginĂ© que la musique puisait dans cette densitĂ© (alors qu'on met aussi naturellement la topologie en relation avec le toucher). En tout cas, l'idĂ©e me paraĂźt absolument plausible, c'est mĂȘme vraisemblable, et c'est de toute façon une piste intĂ©ressante Ă  explorer,
Bonnes fĂȘtes de fin d'annĂ©e,
Stéphane

 

L'Un qui parle, texte de Hubert Ricard

L’UN QUI PARLE

Généralités sur le Parménide

Le ParmĂ©nide de Platon est la rĂ©fĂ©rence philosophique essentielle du sĂ©minaire 
 ou pire. À propos de l’expression originale Yadl’Un que Lacan y introduit, on peut Ă©voquer une remarque du sĂ©minaire parallĂšle du Savoir du psychanalyste (1er juin) : Lacan dĂ©clare qu’« autour du Yadl’Un, il y a deux Ă©tapes », Ă  savoir le ParmĂ©nide et la ThĂ©orie des ensembles. Le dialogue de Platon est en effet la premiĂšre oeuvre de la philosophie centrĂ©e sur l’Un, et on a envie de dire la derniĂšre. Ni Aristote, ni Hegel, qui l’un et l’autre traitent assez substantiellement de l’Un, ne lui confĂšrent la place fondamentale qu’il a chez Platon ; la philosophie nĂ©o-platonicienne qui reprend le ParmĂ©nide et particuliĂšrement la premiĂšre hypothĂšse, le fait dans le cadre plus Ă©troit d’une thĂ©ologie nĂ©gative. Enfin, pour reprendre une remarque de Charles Melman, on ne saurait nĂ©gliger l’apport de Leibniz : la notion de monade, note Lacan dans le Compte rendu du SĂ©minaire 
 ou pire, pressentait l’Un autre que constitue l’aleph zĂ©ro de Cantor ; mais Leibniz n’a pas su, ajoute Lacan, « la dĂ©pĂȘtrer de l’ĂȘtre ». Ce que montre l’identification de la monade Ă  la substance, et l’affirmation de la Lettre Ă  Arnauld du 30 avril 1687 que « ce qui n’est pas vĂ©ritablement un ĂȘtre n’est pas non plus vĂ©ritablement un ĂȘtre », oĂč Leibniz reprend la convertibilitĂ© des transcendantaux de la scolastique, issue de la conception aristotĂ©licienne.

Le ParmĂ©nide fait partie des dialogues « scolaires » ou « mĂ©taphysiques » de Platon, qui suivent les grands dialogues Ă  mythes de la maturitĂ©. Contrairement Ă  ceux-ci, ces dialogues –avec le ParmĂ©nide je citerai le ThéétĂšte, Le Sophiste et le PhilĂšbe – sont purement conceptuels et ne prĂ©sentent guĂšre d’ornements littĂ©raires. La date probable du ParmĂ©nide est de 370-365 av JC, ce qui n’a d’intĂ©rĂȘt que si Platon a fait une plaisanterie sur le nom d’Aristote, arrivĂ© Ă  l’AcadĂ©mie en 367.

Ce rĂ©cit des entretiens de ParmĂ©nide, ZĂ©non (tous deux originaires d’ÉlĂ©e en Grande GrĂšce), du jeune Socrate et d’un jeune Aristote qui n’est Ă©videmment pas l’Aristote historique, censĂ© se passer vers 450, est une pure fiction de Platon. MĂȘme si Platon fait dire Ă  ParmĂ©nide que la premiĂšre hypothĂšse est la sienne, ce qui suggĂšre une reconstruction de la pensĂ©e de ParmĂ©nide Ă  partir de la notion d’Un, il reste que le poĂšme de ParmĂ©nide est centrĂ© sur l’Être et non sur l’Un, et qu’il serait absurde de chercher la pensĂ©e du ParmĂ©nide historique dans le dialogue de Platon .

La premiĂšre partie nous montre une polĂ©mique entre ZĂ©non – qui est censĂ© avoir prĂ©sentĂ© ses cĂ©lĂšbres arguments contre le mouvement, pour Ă©tayer la thĂšse de ParmĂ©nide que seul l’Être est, qu’il est immobile, un, homogĂšne, etc. et que le non-ĂȘtre n’est pas – et le jeune Socrate qui rĂ©plique en prĂ©sentant la thĂ©orie des IdĂ©es – autre Ă©lĂ©ment de fiction, puisque cette « thĂ©orie », selon le tĂ©moignage d’Aristote, appartient exclusivement Ă  Platon et non Ă  Socrate. Le sens fondamental de ce prĂ©lude est qu’il est possible pour une rĂ©alitĂ© d’ĂȘtre dite Ă  la fois semblable et dissemblable, une et multiple, pourvu que l’on distingue les phĂ©nomĂšnes des IdĂ©es auxquelles ils participent.

La deuxiĂšme partie du dialogue, considĂ©rĂ©e dans son ensemble, est une dĂ©molition apparente de l’hypothĂšse du jeune Socrate par ParmĂ©nide. ParmĂ©nide prĂ©sente des caractĂ©risations de l’eidos qui lui font perdre son unitĂ©, sa consistance, etc. À travers cette « rĂ©futation », il ne s’agit manifestement pas pour Platon de rejeter ou d’abandonner l’hypothĂšse des IdĂ©es, mais d’écarter les conceptions simplistes, trop matĂ©rielles ou trop imaginatives ou celles qui les sĂ©parent excessivement de la rĂ©alité ; Lacan Ă©voque la notion d’eidos dans le courant de la 7Ăšme leçon, mais pas dans la perspective aporĂ©tique de cette deuxiĂšme partie. Par contre la rĂ©fĂ©rence au maĂźtre et Ă  l’esclave se trouve Ă  la fin de cette partie du dialogue.

La troisiĂšme partie qui est constituĂ©e par l’examen de neuf hypothĂšses sur la nature de l’Un (to hen) et des autres (que l’Un) (talla, ta alla) est la plus longue et la plus dĂ©concertante. On peut la dire aporĂ©tique, puisque, Ă  la fin, le meneur du jeu ParmĂ©nide se contente d’en rĂ©capituler les rĂ©sultats contradictoires, ce qui lui donne une conclusion purement formelle. En outre, le jeune Aristote qui joue le rĂŽle du rĂ©pondant acquiesce passivement aux Ă©noncĂ©s de ParmĂ©nide ; ce qui est une des justifications de la remarque de Lacan selon laquelle c’est l’Un qui parle sous l’auspice du signifiant-maĂźtre.

Le sens de cet exercice est apparemment trĂšs modeste – ce qui contraste avec l’ambition du contenu de pensĂ©e. Il s’agit d’un entraĂźnement dialectique, d’une gymnastique intellectuelle – Platon emploie le verbe gumnadzĂŽ Ă  la forme moyenne, qui dĂ©signe non seulement le fait de s’entraĂźner physiquement mais aussi l’entraĂźnement intellectuel, le sens figurĂ© en grec Ă©tant d’usage plus encore qu’en français. AprĂšs avoir posĂ© par hypothĂšse que quelque chose est, et dĂ©veloppĂ© les consĂ©quences de la thĂšse, on refait la mĂȘme dĂ©marche avec l’hypothĂšse contraire selon laquelle la chose en question n’est pas. (Platon semble employer ici le verbe ĂȘtre au sens existentiel commun, celui de l’existence de fait, mais il y a bien sĂ»r une ambiguĂŻtĂ© de sens sur laquelle je vais revenir). Par dĂ©finition, un tel exercice n’est pas conclusif, mĂȘme s’il a une valeur heuristique. Il ne peut donc que dĂ©cevoir un lecteur qui attend des rĂ©ponses.

Mais l’extraordinaire ampleur du contenu contraste avec la minceur apparente de la portĂ©e mĂ©thodologique de l’exercice. Ce que Platon veut prĂ©senter c’est quelque chose comme un ensemble de tous les discours possibles au sujet de l’Un et des autres (talla), les plusieurs (ta polla) qui sont autres que l’Un (alla tou henos). Le vieux ParmĂ©nide lui mĂȘme manifeste sa crainte d’avoir Ă  « traverser Ă  la nage un si vaste et si rude ocĂ©an de discours »

Je donne ici l’articulation gĂ©nĂ©rale du texte en me rĂ©fĂ©rant au tableau de Mgr DiĂšs, traducteur et prĂ©sentateur du bilingue BudĂ©, un peu modifiĂ©.

Qu’en rĂ©sulte-t-il ?

Pour lui

Pour les autres que l’Un, les plusieurs

A Si l’Un est

1Ăšre hypothĂšse

5Ăšme hypothĂšse

B Si l’Un est

2Ăšme hypothĂšse

4Ăšme hypothĂšse

C Si l’Un est et n’est pas

3Ăšme hypothĂšse

D Si l’Un n’est pas (il est connu comme autre que les autres ; tout en n’étant pas, il est en relation avec les autres)

6Ăšme hypothĂšse

8Ăšme hypothĂšse

E Si l’Un n’est pas (absolument)

7Ăšme hypothĂšse

9Ăšme hypothĂšse


L’alternative fondamentale « L’Un est » ou « L’Un n’est pas » permet de distinguer deux groupes d’hypothĂšses (1,2,4,5) et (6,7,8,9) avec dans chacun quatre hypothĂšses, deux qui concernent les consĂ©quences pour l’Un et deux qui concernent les consĂ©quences pour les Autres. Reste enfin l’opposition, qui est peut-ĂȘtre la plus significative entre deux Ă©noncĂ©s qui sont apparemment de mĂȘme contenu sĂ©mantique, « l’Un est », par exemple pour les deux premiĂšres hypothĂšses, qui est peut-ĂȘtre le point le plus important de l’articulation.

Chaque hypothĂšse prĂ©sente une sĂ©rie de prĂ©dications possibles pour l’Un ou pour les autres La liste des prĂ©dicats, reste en gros la mĂȘme, mĂȘme si on trouve des variations ou des listes abrĂ©gĂ©es : plusieurs, figure, mouvement ou immobilitĂ©, identitĂ© (mĂȘmetĂ©) ou diffĂ©rence (altĂ©ritĂ©), similitude ou dissemblance, Ă©galitĂ© et inĂ©galitĂ© (avec grandeur et petitesse), enfin ĂȘtre Ă  nouveau (dans le cas de la 1Ăšre hypothĂšse) et cognoscibilitĂ©.

Dans le dĂ©tail, il n’y a pas toujours cohĂ©rence stricte entre les hypothĂšses qui sont censĂ©es se rĂ©pondre (par exemple 2 et 4), et en outre il y a une hypothĂšse qui trouble la construction, la 3Ăšme – « Si l’Un est et n’est pas » – , hypothĂšse qui d’ailleurs intĂ©resse particuliĂšrement Lacan.

Et je rappelle que ParmĂ©nide ne tire aucune conclusion, puisqu’il se contente de juxtaposer en fin de course les conclusions contradictoires.

Rien ne vaut les remarques de Lacan si l’on veut apprĂ©cier l’effet du ParmĂ©nide. « Exercice particuliĂšrement brillant » dit-il dans la leçon 6 sans pour cela en surestimer la difficulté : « il requiert les capacitĂ©s moyennes d’un dĂ©chiffreur de mots croisĂ©s » (SĂ©minaire II). Mais le brio intellectuel de Platon n’est pas en question. Ce qui par contre fait question c’est le sens de cette gymnastique. Certains penseurs jugent le texte finalement sans intĂ©rĂȘt – je crois que c’était le cas d’Alain. Comme le dit Lacan : « on vous dit qu’il n’y a pas grand chose Ă  en faire » Quelle portĂ©e donner au dĂ©roulement de ces hypothĂšses ?

Et d’abord, fait-il nĂ©anmoins sens pour Platon ? Oui sans doute. On peut noter qu’au dĂ©but de l’examen ParmĂ©nide assure qu’il commence par sa propre hypothĂšse, Ă  savoir « il est Un » (hen esti). Or on sait que le terme essentiel du poĂšme du ParmĂ©nide historique, n’est pas l’Un mais l’Être (to eon), auquel ParmĂ©nide, dans le mĂȘme mouvement que reprendra Platon, assigne une sĂ©rie de prĂ©dicats fondamentaux. Toutefois, parmi ces prĂ©dicats figurent au fragment VIII « unique » (mounogenes) au vers 4, et « un » (hen) au vers 6. Platon a ainsi lu dans le ParmĂ©nide historique le primat de l’Un et s’est donnĂ© le droit de le « traduire » en terme d’Un dans sa fiction, substituant l’Un Ă  l’Être. Platon procĂšderait Ă  une « dĂ©molition » de l’hypothĂšse prĂȘtĂ©e Ă  ParmĂ©nide, en montrant qu’elle est impraticable et aboutit au non-ĂȘtre de l’Un qui est justement le contraire de ce que soutient le ParmĂ©nide historique. Ce qu’on pourrait Ă©tayer par la rĂ©ponse nĂ©gative du jeune Aristote Ă  ParmĂ©nide lui demandant, Ă  la fin de l’examen de la 1Ăšre hypothĂšse, s’il est possible qu’il en soit ainsi de l’Un. Elle serait donc rejetĂ©e. Tout au contraire le nĂ©o-platonisme lui donnera la premiĂšre place, celle qui prĂ©sente le principe au delĂ  de toute dĂ©termination, en faisant le pilier de la thĂ©ologie nĂ©gative.

Lacan nous dit dans la leçon 6 Ă  propos du ParmĂ©nide : « faut le lire innocemment ». Appel Ă  traverser une Ă©rudition universitaire, trop souvent cantonnĂ©e dans la conjecture et le peu-de-sens – je pense Ă  l’édition de Brisson. Dans le sĂ©minaire Le Moi, il avait en outre assurĂ© qu’un commentaire psychanalytique du ParmĂ©nide serait utile. On peut penser que dans 
 ou pire il en a au moins tracĂ© les grandes lignes.

J’en viens tout de suite Ă  l’examen de la 1Ăšre hypothĂšse qui a le plus retenu l’attention de Lacan et de la 2Ăšme qui donne une interprĂ©tation toute diffĂ©rente de l’énoncĂ© de base « L’Un est »

Les deux premiĂšres hypothĂšses

Les deux premiĂšres hypothĂšses affirment l’une comme l’autre que l’Un est, mais bien sĂ»r en entendant l’expression diffĂ©remment. La premiĂšre hypothĂšse qui est sans doute la plus importante pour Lacan se formule  ei hen estin (« s’il est Un ») – variantes : ei hen estai hen (« si l’Un doit ĂȘtre Un ») ou ei hen hen (« si l’Un [est] un avec la pure et simple ellipse du verbe ĂȘtre »). C’est elle que Lacan traduit d’abord par « (si) c’est Un », puis plus loin dans le texte , et plus radicalement par « (si) Yad’lun ». Alors que la deuxiĂšme hypothĂšse hen ei esti , mettant en quelque sorte l’Un de cĂŽtĂ© avant la conjonction, permet d’insister sur le verbe ĂȘtre (esti) et doit ĂȘtre traduite par « si l’Un est ».

L’idĂ©e d’ensemble de la 1Ăšre hypothĂšse, c’est la nĂ©gation de tout prĂ©dicat pour l’Un : non seulement l’Un n’est Ă©videmment pas plusieurs, mais n’ayant pas de parties, il ne saurait ĂȘtre tout ; il ne participe ni Ă  la limite ni Ă  la figure, il n’est dans aucun lieu ni en aucun temps. Et non seulement il n’est pas mĂȘme qu’un autre ou autre que soi – sans quoi il serait plusieurs – mais il n’est pas non plus autre qu’un autre, car il faudrait inclure la propriĂ©tĂ© d’altĂ©ritĂ© dans l’un, ni mĂȘme que soi, ce qui contrevient au principe d’identitĂ©, et le pose comme pure diffĂ©rence Ă  soi, dans l’exclusion radicale de tout prĂ©dicat - Ă©noncĂ© d’autant plus remarquable que c’est Platon qui a formulĂ© le premier, avant Aristote, le principe de contradiction (RĂ©publique IV 436b-437a).

On conçoit que de la mĂȘme façon similitude et dissemblance soient exclues de l’Un, de mĂȘme qu’égalitĂ© et inĂ©galitĂ© et de mĂȘme les relations temporelles.

A partir d’un sophisme manifeste qui situe l’Être (ousia) exclusivement dans le temps, on peut affirmer que l’Un ne participe aucunement Ă  l’Être, et qu’il n’est donc en aucune façon (oudamĂŽs ara esti to hen) – l’Un n’a pas assez d’ĂȘtre pour ĂȘtre Un – , et par consĂ©quent de façon gĂ©nĂ©rale que l’Un n’a rien « qui soit Ă  lui ou de lui », qu’il n’a aucune dĂ©termination.

Et donc il faut Ă©carter aussi toute nomination, opinion, connaissance ou sensation de l’Un ; il est ineffable et inconnaissable.

Bref nous avons affaire Ă  la pure diffĂ©rence que Lacan avait repĂ©rĂ© dans le trait unaire, et qu’il repĂšre ici dans le Un du S1. On peut citer Lacan « Que l’Un ne sache ĂȘtre comme ĂȘtre, voilĂ  qui est dans le ParmĂ©nide parfaitement dĂ©montré ».

Un mot sur l’énorme deuxiĂšme hypothĂšse que Lacan signale mais n’explore pas, pour faire ressortir le contraste avec la premiĂšre.

On pose une deuxiĂšme fois que l’Un est – comme on le fera encore dans les 5Ăšme et la 6Ăšme hypothĂšses relativement aux Autres – mais selon une nouvelle modalité : l’Un, s’il est, en insistant cette fois-ci sur l’ĂȘtre (hen ei estin). Autrement dit l’Être (ousia) de l’Un ne sera pas mĂȘme que l’Un ; dans l’expression « Un qui est » le « est » signifie autre chose que l’Un. On dira donc que l’Un participe Ă  l’Être.

Dans l’Un qui est, Un et Être ne sont pas les mĂȘmes, seule la rĂ©union des termes « Un qui est » peut ĂȘtre dit « mĂȘme », et il peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un tout, avec deux parties, l’un et l’ĂȘtre. Et Ă  son tour chacune de ces deux parties contient un et ĂȘtre : deux toujours s’engendre (indĂ©finiment). L’un sera donc multiplicitĂ© infinie (apeiron plĂšthos).

Mais l’Un en soi (auto to hen), tout en participant Ă  l’ĂȘtre reste bien un en tant que nous le concevons par la seule pensĂ©e, sans ce Ă  quoi nous le disons participer. Autre est donc son propre soi, autre son ĂȘtre : c’est donc l’Autre (to heteron) qui les diffĂ©rencie mutuellement. Ainsi l’Autre n’est ni mĂȘme que l’un, ni mĂȘme que l’ĂȘtre. Mais faute de le concevoir l’Autre Ă  la façon du Sophiste comme relation, la catastrophe va s’aggraver. On peut donc poser trois couples et partir de lĂ  pourra s’engendrer Ă  nouveau une multiplicitĂ© infinie avec tous les nombres. Ainsi l’Être se morcelle Ă  l’infini et l’Un avec lui ; et non seulement l’ « Un qui est » est morcelĂ©, mais aussi l’Un en soi, puisqu’il faut bien qu’il soit partout oĂč est l’Un qui est
 J’en resterai lĂ , mais il est tout Ă  fait clair que Platon rĂ©cuse bien l’idĂ©e que l’Un et l’Être soient deux termes symĂ©triques.

Revenons au commentaire de la 1Ăšre hypothĂšse. Dans hen estin, « estin » nous dit Lacan a manifestement une fonction de supplĂ©ance de ce qui ne s’accentue pas, comme en français le « il y a », et il propose alors les traductions « s’il y a Un » ou « s’il y a l’Un », formules qui prĂ©parent la formule fondamentale « Yadl’un ». Comment l’entendre ?

Le y’a dl’Un : Un unifiant, trait unaire, ou signifiant un ?

Évoquons d’emblĂ©e l’intĂ©rĂȘt de Lacan pour le terme Un qu’on peut ici opposer Ă  son attitude beaucoup plus distancĂ©e Ă  l’égard du terme Être. Dans le contexte platonicien l’Un et l’Être sont des « grands genres », des termes fondamentaux, Ă  partir desquels le dialecticien peut prĂ©tendre recomposer l’ensemble de la rĂ©alitĂ©, intelligible d’abord, et par voie de consĂ©quence, sensible. Le ParmĂ©nide, pour l’essentiel, porte sur l’Un, et Le Sophiste, probablement un peu postĂ©rieur, sur l’Être. Le premier de ces dialogues est aporĂ©tique, il aboutit Ă  une aporia, une impasse : aucune conclusion ne peut en ĂȘtre tirĂ©e – contrairement au second qui, en relation avec l’idĂ©e de l’Être, parvient Ă  poser l’ĂȘtre du Non-ĂȘtre comme Autre.

Or Lacan manifestement privilĂ©gie l’Un. C’est un terme essentiel Ă  l’articulation de la structure qu’il oppose Ă  l’Autre, alors qu’il rĂ©cuse toute ontologie – tout en se rĂ©fĂ©rant d’ailleurs sans cesse au terme Être, pour lequel il fournira dans Encore de multiples indications visant Ă  le rĂ©duire Ă  ses Ă©quivalents structuraux. Mais il n’y a aucune rĂ©duction pour l’Un : il dĂ©clare dans la 6Ăšme leçon du Savoir du Psychanalyste : « je fais de l’hĂ©nologie ». La question que l’on peut poser est donc : en quoi l’Un est-il un concept – une instance de la thĂ©orie psychanalytique ? C’est essentiel pour comprendre le sens de sa lecture du ParmĂ©nide.

ConsidĂ©rons d’abord comme un prĂ©alable la critique de l’Un unifiant ou englobant

ThĂšme bien connu mais essentiel chez Lacan de la critique de l’Un – Éros unifiant, prĂ©sentĂ© par le Banquet dans le discours d’Aristophane et repris par Freud comme Éros, reprĂ©sentation des pulsions de vie en opposition avec Thanatos.

Il y a tout de mĂȘme un fondement Ă  cette reprĂ©sentation, c’est le corps au sens biologique, le corps vivant, que l’on trouve comme unitĂ© rĂ©elle dans la nature – contrairement aux pierres et aux nuages. Il y a une consistance propre au vivant, « ça tient ensemble », et c’est proprement ce qui donne sens et rĂ©fĂ©rence Ă  la notion d’individu – qui n’a Ă©videmment rien Ă  voir avec celle de sujet, effet de l’intervention subversive du signifiant. Le problĂšme est que Freud, au moment mĂȘme oĂč il fait la dĂ©couverte capitale de la rĂ©pĂ©tition, en reste Ă  des reprĂ©sentations philosophiques oĂč prĂ©vaut l’imaginaire totalisant alors que la dyade d’Éros et de Thanatos doit ĂȘtre soutenue logiquement par celle de l’Un et du pas-un, du ZĂ©ro, que traduira le haut du tableau de la sexuation.

Freud s’était rĂ©fĂ©rĂ© au discours d’Aristophane, Ă  « la bĂȘte Ă  deux dos » coupĂ©e en deux par Zeus et dont les moitiĂ©s vont ensuite chercher Ă  se recoller : exemple de tentative – elles sont innombrables – d’énoncer le rapport sexuel.

Mais on ne doit pas oublier que Lacan a fait rĂ©fĂ©rence au Banquet dans la perspective du transfert, qui justement dĂ©cale la relation duelle . En outre Platon n’a jamais endossĂ© la thĂšse d’Aristophane : c’est Diotime qui est en quelque sorte son porte-parole Ă  l’intĂ©rieur du discours de Socrate. On peut voir dans le texte de Platon – mĂȘme si Lacan ne se rĂ©fĂšre pas Ă  ce passage – qu’elle dĂ©savoue Aristophane en 205d-e : « ce n’est pas la moitiĂ© de nous-mĂȘme que nous cherchons dans l’amour, ce n’est pas non plus le tout, le holon (sous entendu de nous-mĂȘme), mais le Bien. » Autrement dit l’amour n’est pas une simple relation duelle, il suppose une instance tierce, le Bien ou le Beau. Le Banquet prĂ©sente d’ailleurs la premiĂšre thĂ©orie consistante de la sublimation (corps – Ăąmes – vertus – sciences, avant le Beau en soi). L’Aphrodite uranienne, celle de l’amour intellectuel ou platonique, cela veut dire que l’aimĂ© – je cite Lacan- « on n’y touche pas ». Et il ajoute : « Ce n’est pas prĂ©cisĂ©ment dire que ce soit l’Un qui rĂšgne sur l’Éros. »

Comment Ă©viter alors la rĂ©fĂ©rence au trait unaire, prĂ©sentĂ© longuement par Lacan dans le sĂ©minaire de L’Identification. Je ne vais qu’évoquer cette grande difficultĂ©. L’Un du trait unaire y est prĂ©sentĂ© comme marquant le sujet comme -1, insituable dans sa diffĂ©rence radicale, Un qui donne toute sa rĂ©alitĂ© Ă  l’IdĂ©al, tout en constituant tout ce qu’il y a de rĂ©el dans le symbolique. Or manifestement Lacan, dans l’élaboration qu’il a poursuivie, avec notamment la rĂ©fĂ©rence Ă  Peirce qui prĂ©cise l’opĂ©ration d’exclusion et de fondation propre Ă  l’Un, puis la mise en place logique de la fonction phallique, est amenĂ© Ă  dĂ©placer le rĂŽle fondateur de l’Un du trait unaire liĂ© Ă  la rĂ©pĂ©tition, distinguant celui-ci du S1 qui porte dĂ©sormais le poids d’une articulation plus complexe. C’est pourquoi il propose un adjectif nouveau, « unien », et distingue explicitement l’Un du « Yadl’un » de l’un de rĂ©pĂ©tition, liĂ© au trait unaire. Il dira au dĂ©but de la leçon 9 : « Le trait unaire n’a rien Ă  faire avec le Yadl’un que j’essaie de serrer cette annĂ©e » [
] « la rĂ©pĂ©tition ne fonde aucun tous ni n’identifie rien parce que tautologiquement il ne peut y en avoir de premiĂšre ». Et il dit un peu plus loin que le trait unaire est seulement une marque symbolique qui fait support pour une identification imaginaire.

Comment entendre cette rĂ©fĂ©rence au S1 ? Si on quitte le dispositif du dialogue platonicien qui prĂŽne la sublimation pour celui de la cure analytique, l’un de l’union ou de la fusion ne rĂšgne pas davantage, mais il est intĂ©ressant de voir que Lacan en traduit en termes d’Un le dispositif : «  y introduire l’Un comme analyste qu’on est » c’est bien ce que Lacan indiquait de la position de l’analyste dans le quadrangle de L’Acte analytique au dĂ©but de la cure : repĂšre pour l’analysant mais non pas simple position idĂ©ale, mais susceptible de se voir reprocher de n’ĂȘtre qu’ « un Un entre autres ». Mais si ces autres sont invoquĂ©s, par exemple dans le cadre de rivalitĂ©s imaginaires, l’effet du transfert – dont l’analysant n’est pas conscient –, c’est que de ces autres il n’a rien Ă  faire, puisqu’il n’a Ă  faire qu’avec l’analyste : « avec vous l’analyste, il voudrait ĂȘtre le seul pour que ça fasse deux ». On retrouve ici l’union de l’Éros dans sa valeur de leurre. Mais il ne sait pas que ce dont il s’agit (dans la cure), c’est qu’il s’aperçoive que deux, c’est cet Un qu’il se croit, (non seulement ĂȘtre bouffi de l’imaginaire du Moi, mais le faux ĂȘtre du Je oĂč il s’imagine maĂźtre de son ĂȘtre) : il s’agit qu’il se divise – division du sujet, que L’Acte analytique traduisait par l’opĂ©ration vĂ©ritĂ©, sorte de parcours qui du sujet installĂ© dans son faux ĂȘtre lui fait rĂ©aliser quelque chose d’une pensĂ©e qui comporte le je ne suis pas. Deux par consĂ©quent qui n’a rien d’imaginaire, puisque c’est celui du S1 et du S2, un deux oĂč les deux termes sont sĂ©parĂ©s par la bĂ©ance du sujet. Notons que le Un que produit le discours analytique, effet, semble-t-il, de l’interprĂ©tation, est prĂ©cisĂ©ment cet Un du « Yadl’un », s’est-Ă -dire le S1 que produit le discours analytique – je cite la fin de la leçon 6 du Savoir du psychanalyste – « l’Un comme un seul, l’Un en tant que, quelle que soit quelque diffĂ©rence qui existe, toutes les diffĂ©rences qui existent, toutes les diffĂ©rences se valent, il n’y en a qu’une, c’est la diffĂ©rence. »

On trouve en ce cas dans cette prĂ©sentation de l’Un comme terme-clĂ© de l’articulation de la cure la justification de l’usage du terme « hĂ©nologie », la rĂ©flexion sur le ParmĂ©nide n’étant pas sĂ©parable de l’articulation de la cure.

L’Un qui parle

J’en viens Ă  la formule de « l’Un qui parle » qui permet de centrer davantage la lecture que Lacan fait du ParmĂ©nide

C’est bien d’abord dans un dialogue parlĂ© qu’il est question de l’Un ; on connaĂźt les rĂ©serves de Lacan sur la notion de dialogue et la critique souvent formulĂ©e Ă  l’égard du dialogue platonicien : que le MaĂźtre s’y dĂ©guise.

Le credo platonicien, c’est qu’en opposition au discours brillant et tout d’une piĂšce du sophiste qui veut l’emporter sur son adversaire, le dialecticien se contente d’interroger le rĂ©pondant, pour que celui-ci reconnaisse les exigences de l’instance tierce du Logos qui sont empreintes dans son Ăąme. Cette position de Socrate dialecticien face par exemple Ă  l’esclave du MĂ©non permet de situer le S2 du Savoir Ă  la place de l’agent. Mais on sait qu’alors c’est le S1 qui est Ă  la place de la vĂ©ritĂ©. De toute façon, il n’y a pas la moindre illusion Ă  se faire sur le « dialogue », puisque les discours de Lacan nous montrent qu’il n’y a jamais symĂ©trie dans la position des sujets, puis qu’il n’y a jamais qu’un seul $ dans l’écriture d’un discours.

En outre, dans la derniĂšre partie du dialogue la rĂ©plique du jeune Aristote se rĂ©duit Ă  de simples expressions d’approbation que Lacan a complaisamment relevĂ©es dans le texte grec.

Ce qui n’empĂȘche pas, nous dit Lacan, la vĂ©ritĂ© humaine du dialogue platonicien pris de façon gĂ©nĂ©rale, et on sait qu’il oppose Platon aux autres grands philosophes, Ă  cause de son souci particulier de la vĂ©ritĂ© Ă  travers la rĂ©fĂ©rence au savoir.

La relation de parole est particuliĂšrement illustrĂ©e par la formule, Ă©videmment absente du texte de Platon, selon laquelle c’est « l’Un qui parle ». Dire que c’est l’Un qui prend la parole, c’est Ă©voquer explicitement le discours du MaĂźtre, oĂč le S1 est Ă  la place de l’agent. Lacan dira dans la leçon 12 : « Celui qui commande, [
] ce qui commande, c’est l’Un » et dans la leçon 6 du Savoir du Psychanalyste, Lacan nous parle de l’empire du « d’lun » « puisqu’il est assurĂ©ment le signifiant-maĂźtre » (p.100). En somme la derniĂšre partie du ParmĂ©nide, oĂč la rĂ©ponse Ă  l’interrogation est rĂ©duite Ă  quasiment rien, nous donne la vĂ©ritĂ© du discours du MaĂźtre.

En relation avec cette « lecture » de Lacan, qui donne sens au Parménide à partir du discours analytique, je reprends quelques formules parallÚles de la 10Úme leçon du Séminaire.

« L’Un, lui il ne pense pas, il ne pense pas : donc je suis ». C’est le signifiant pur, tout bĂȘte, et prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e de l’ĂȘtre du sujet vient obturer le manque qui accompagne nĂ©cessairement le Un. La force de la premiĂšre hypothĂšse et de l’aporie de la relation Un-Être dans le ParmĂ©nide est de rĂ©cuser tout rapport Ă  l’Être. Je rappelle que dans le schĂ©ma du quadrangle, Lacan n’en restait pas Ă  l’ĂȘtre bouffi de l’Imaginaire propre au Moi, mais posait le faux ĂȘtre du Je. On a lĂ  sans doute la clĂ© de l’expression « Je ne pense pas ».

« L’Un, ça se pense pas, mĂȘme tout seul, mais ça dit quelque chose, c’est mĂȘme ça qui le distingue  ». Si l’hĂ©nologie est une affaire sĂ©rieuse, ce qui est l’avis de Lacan, ce que l’Un dit dĂ©jĂ  dans le ParmĂ©nide, c’est son articulation conceptuelle pour ne pas dire logique, ou plutĂŽt l’impossibilitĂ© de cette articulation avec les autres concepts, ceux qui font dyade.

« Il n’a pas attendu mĂȘme la logique ». Avant Aristote « l’Un avait dĂ©jĂ  parlĂ©, et pas pour ne rien dire. Il dit ce qu’il a Ă  dire dans le ParmĂ©nide. C’est l’Un qui se dit. » (dans cette articulation impossible).

Enfin, comme il ne faut pas oublier que l’Un parle – en relation avec le propos, le dire de Platon – en visant Ă  ĂȘtre vrai, il en rĂ©sulte affolement chez ceux qui font la cuisine du savoir : la rĂ©cusation de l’Être, ou encore l’absurde accumulation des conclusions contradictoires qui termine le dialogue, ça casse le verre Ă  dents
. Un propos inassimilable, que seul Hegel, qui admirait le ParmĂ©nide me semble avoir tentĂ© d’avaler en Ă©crivant sa Grande Logique, qui met en jeu les mĂȘmes termes primitifs, dans une construction grandiose et plus complexe encore, mais dont la premiĂšre hypothĂšse du ParmĂ©nide semble rĂ©cuser la possibilitĂ©, en promouvant une diffĂ©rence radicale qui Ă©chappe Ă  la possibilitĂ© de la penser.

Concluons sur ce point : avec la formule « l’Un qui parle » ou qui se dit, on a ici un exemple trĂšs significatif de ce que la lecture d’un texte, faite Ă  partir d’un autre discours – en l’occurrence le discours analytique – peut lui confĂ©rer en terme de sens. Le ParmĂ©nide comme le De Deo de Spinoza, ont toujours Ă©tĂ© jugĂ©s Ă©nigmatiques en tant que la complexitĂ© de leur articulation conceptuelle contrastait avec le « peu de sens » qu’on pouvait leur assigner : aporie pour rien ou Dieu acĂ©phale. Les lectures de Lacan, « l’Un qui parle », ou pour le dieu de Spinoza « Autre Chose » et « Chose autre que le Tout », sont des exemples remarquable de ses lectures des grands philosophes, oĂč il conjoint au repĂ©rage des articulations structurales le renouvellement du sens des discours anciens ou mĂȘme quelque chose comme la rĂ©solution de leurs Ă©nigmes.

Le yadl’Un et l’ek-sistence – La 3ùme hypothùse

Quel est dĂšs lors le pas de Lacan par rapport Ă  l’Un de la premiĂšre hypothĂšse? Sans doute rend-il hommage Ă  Platon : « Son Un n’a rien Ă  faire avec ce qui englobe. » Il dit aussi que chez Platon il est remarquable que « l’Un ne sache ĂȘtre comme ĂȘtre ». Mais le Yadl’Un lui donne l’occasion d’une remarque dĂ©cisive : « [
] c’est sur le fond de l’indĂ©terminĂ© que surgit ce que dĂ©signe, pointe Ă  proprement parler le “il y a” » ; “yen a” donc, c’est sur fond de quelque chose qui n’a pas de forme. C’est cette Ă©mergence qui permet d’accrocher la fonction de l’existence pour complĂ©ter cette lecture du ParmĂ©nide,qui se trouve Ă  la fin de la 7Ăšme leçon.

Lacan se rĂ©fĂšre alors Ă  la troisiĂšme hypothĂšse qui se prĂ©sente comme asymĂ©trique par rapport aux autres, puisque son point de dĂ©part est que « l’Un est et n’est pas Ă  la fois. »

Je fais tout de suite une remarque prĂ©liminaire sur la notion d’existence avant d’aborder cette notion

Tout d’abord on sait que la distinction des deux sens de l’ĂȘtre que sont l’essence et l’existence, sous la forme claire d’une opposition de substantifs, est absente de la philosophie antique. On la fait gĂ©nĂ©ralement remonter au grand philosophe persan Ibn Sina (Avicenne) qui Ă©crivait au dĂ©but du XIĂšme siĂšcle. On trouve en effet cette distinction - les termes arabes sont “essence” ou “nature” (haqiqa), “existence” (al-wujud) - explicitement affirmĂ©e au livre I ch. 5 de la MĂ©taphysique du Shifa (“guĂ©rison”), p.108 du tome I de la traduction Anawati. Toutefois on ne peut pas dire qu’elle soit absente de la philosophie grecque classique, mĂȘme si elle n’est pas thĂ©matisĂ©e de façon aussi explicite. Aristote oppose dans les Seconds Analytiques la question ei esti (« est-il ?», « y a-t-il ?») Ă  portĂ©e existentielle, et la question de l’essence, ti esti. Le PhĂ©don quand il pose les idĂ©es ne l’ignore pas et le ParmĂ©nide lui-mĂȘme donne Ă  la position ou Ă  la non-position de l’Un une portĂ©e existentielle. Mais il ne s’agit que d’une existence de fait. Et de mĂȘme Avicenne dĂ©finit l’existence par l’affirmation.

Ce qui intĂ©resse Lacan, en relation avec ce surgissement de l’Un, « existence sur fond d’inexistence », c’est un autre sens du terme existence qui a reçu sa pleine dĂ©termination dans la mathĂ©matique – mais paradoxalement je pense qu’il y en a quelque Ă©cho dans Heidegger. De cette existence on peut dire que c’est celle de l’Un du ParmĂ©nide. Mais Lacan va trouver son bien dans la 3Ăšme hypothĂšse celle qui Ă©nonce que « l’Un est et n’est pas », avec la notion de l’exaiphnĂšs, de l’instantanĂ©.

La 3Ăšme hypothĂšse combine les deux premiĂšres et leurs conclusions nĂ©gative ou positive, l’Un n’est pas et l’Un est, avec – c’est ce qui lui donne sens – la participation au temps dĂ©jĂ  examinĂ©e dans la deuxiĂšme hypothĂšse : celle- ci avait proposĂ© une analyse du « maintenant » (nun), moment positif oĂč un phĂ©nomĂšne du devenir participe Ă  l’Un ou Ă  toute autre dĂ©termination. Dans le « maintenant » vaut le principe de contradiction selon lequel un ĂȘtre ne peut en mĂȘme temps possĂ©der une dĂ©termination et la dĂ©termination contraire. Mais il faut aussi rendre compte du changement, du passage d’une dĂ©termination Ă  la dĂ©termination contraire. Donc si on pose que l’Un participe au temps, entre le moment oĂč il est et celui oĂč il n’est pas, il faudra poser un moment intermĂ©diaire, oĂč il assume ou quitte l’ĂȘtre, naĂźt ou pĂ©rit. Et c’est gĂ©nĂ©ralisable Ă  toute espĂšce de contraires, notamment Ă  « mû » et « immobile » sur lequel porte le dĂ©tail de l’analyse. Quand donc l’Un change-t-il ? Dans cette Ă©trange chose qu’est l’ InstantanĂ© (to exaiphnĂšs), point de dĂ©part de deux changements inverses et hors de tout temps.

L’étymologie d’exaiphnĂšs est problĂ©matique : le Bailly ne remonte pas plus haut que le terme aiphnĂšs qui veut dire “soudain”, “subitement” (cf. le terme voisin aipsa). Et ex dĂ©note l’idĂ©e de sortie, de surgissement. Bien que l’analyse de Platon concerne le temps, ce n’est pas l’aspect temporel qui intĂ©resse Lacan, c’est plutĂŽt le surgissement logique de l’Un. Et c’est Ă  ce point qu’on doit se rĂ©fĂ©rer Ă  l’idĂ©e d’existence, tout Ă  fait distincte de l’idĂ©e d’ĂȘtre et mĂȘme en un sens opposĂ©e Ă  elle. Je reprends donc ce que j’ai esquissĂ© tout Ă  l’heure.

Si est dĂ©montrĂ© dans le ParmĂ©nide que l’Un ne sache ĂȘtre comme ĂȘtreÊtre, c’est au sens oĂč les articulations logiques que Platon introduit dans le champ de la pensĂ©e – en visant la constitution d’une Ă©pistĂšmĂš, disons d’un savoir – rendent problĂ©matique la compatibilitĂ© de l’Être et de l’Un. « L’Un n’a mĂȘme pas assez d’ĂȘtre pour ĂȘtre Un ». C’est de lĂ  nous dit Lacan qu’est sortie la fonction de l’existence. Si la 1Ăšre hypothĂšse aboutit aux mĂȘmes conclusions que les hypothĂšses nĂ©gatives (6 et7) – l’Un n’est pas – ça n’empĂȘche pas cet Un de poser sa question, puisqu’il est lĂ  au moins en tant qu’il existe. Je cite Lacan « l’existence dĂ©jĂ , dĂšs sa premiĂšre Ă©mergence, s’amorce tout de suite, s’énonce de son inexistence corrĂ©lative. Il n’y a pas d’existence sinon sur fond d’inexistence et inversement. Ex-sistere, ne tenir son soutien que d’un dehors qui n’est pas, c’est bien lĂ  ce dont il s’agit dans l’Un ».

Lacan fait prĂ©cĂ©der son propos sur l’exaiphnĂšs d’une remarque sur Aristote qui concerne les propositions particuliĂšres (en particulier la particuliĂšre nĂ©gative qui, chez Aristote, ne s’énonce pas « quelque 
 ne 
 pas », mais « pas tout » (ou pas)) : leur distinction d’avec les universelles suffit Ă  assurer l’existence ou la non existence (de fait) des propriĂ©tĂ©s qu’elles dĂ©signent. Il y a lĂ  une corrĂ©lation qui ne va pas jusqu’à l’émergence de l’existence logique puisque Aristote implique l’existence dans l’universelle. Mais Platon, lui, avait dĂ©jĂ  serrĂ© dans la 3Ăšme hypothĂšse du ParmĂ©nide le point d’émergence de l’Un dans l’InstantanĂ©, dans un cadre temporel que Lacan ne juge pas essentiel Ă  l’affaire. « L’Un donc ici (dans la 3Ăšme hypothĂšse) prĂ©cisĂ©ment semble se perdre et porter Ă  son comble ce qu’il en est de l’existence, jusqu’à confiner Ă  l’existence comme telle, en tant que surgissant du plus difficile Ă  atteindre, du plus fuyant dans l’énonçable. » Chez Platon, toutefois, on ne peut identifier ce lieu de surgissement Ă  ce que Lacan appelle inexistence, puisqu’il a une consistance relative, Ă©tant l’in(dĂ©)fini (apeiron) que Platon appelle aussi dyade indĂ©finie (duas aoristos).

Et Lacan – toujours Ă  la fin de cette 7Ăšme leçon va chercher confirmation de sa lecture de l’exaiphnĂšs platonicien dans la dĂ©finition qu’Aristote donne de l’exaiphnĂšs au livre iv de la Physique 222b 14-15 – qu’il reprend : quelque chose qui surgit dans un temps qui ne peut pas ĂȘtre senti (en anaisthĂštĂŽ khronĂŽ) du fait de sa petitesse (dia mikrotĂšta). Et ce quelque chose, c’est to ekstan que Carteron traduit fort inexactement par “modification”. Ce terme est un participe employĂ© substantivement qui vient du verbe existĂšmi, dont Lacan semble douter qu’il existe en grec – mais il se reprendra dans une leçon ultĂ©rieure du Savoir du Psychanalyste. En fait, il existe bien mais avec un sens actif, “dĂ©placer”, “transporter”, et aussi “mettre hors de soi”, mais on le trouve justement avec le sens de la voie moyenne Ă  l’aoriste (passĂ© indĂ©fini, simple) second (forme irrĂ©guliĂšre de l’aoriste). Le participe aoriste to ekstan signifie donc “ce qui s’éloigne de
”, “ce qui s’écarte en laissant la place”. Lacan traduit en accentuant les choses « ce qui n’existe qu’à n’ĂȘtre pas ». C’est donc bien dans le ParmĂ©nide et dans ce passage de la Physique d’Aristote que l’on peut saisir l’émergence de la fonction de l’existence telle que Lacan l’entend, et dont je rappelle qu’elle est d’abord dans 
 ou pire le propre de l’Un.

Platon était-il lacanien ?

Le discours de Platon philosophe vise sans doute Ă  ĂȘtre vrai, mais on peut dire qu’en mĂȘme temps il procĂšde Ă  un certain serrage du rĂ©el de ce qui nous fait parler, autrement dit de l’Un.

C’est lĂ  un complĂ©ment essentiel pour entendre la lecture de Lacan et il amĂšne celui-ci Ă  prĂ©ciser le rapport qui existe entre le vrai ParmĂ©nide, le ParmĂ©nide historique, et Platon, en revenant en particulier pour Platon sur la notion d’eidos.

Quel est donc le pas de ParmĂ©nide, tel que Lacan le situe ? Le projet de la pensĂ©e prĂ©socratique, c’est en somme de savoir ce qu’il en est du RĂ©el. Et on sait que les rĂ©ponses les plus diverses ont Ă©tĂ© donnĂ©es par les prĂ©dĂ©cesseurs de ParmĂ©nide, l’eau pour ThalĂšs, l’air pour AnaximĂšne, etc
 ParmĂ©nide dit, lui, « l’Être » (plus exactement « l’étant » (eon)), facteur commun de toute la substance dont il s’agissait. Être se dit de toute rĂ©alitĂ©, et ce n’est pas un simple attribut. Toutes les diffĂ©rences sont illusoires aux yeux de la dĂ©esse du PoĂšme, et se rĂ©sorbent dans l’Être un, achevĂ©, compact, semblable Ă  une sphĂšre, etc.

Mais Lacan ne dit pas « Être », il dit « ĂȘtre dicible ». ParmĂ©nide n’est pas rĂ©aliste au sens oĂč le sera Platon. La dĂ©esse Ă©nonce que ĂȘtre et connaĂźtre c’est la mĂȘme chose ; elle dit en somme : « tu ne pourras pas dire autrement ». On peut entendre que ParmĂ©nide en reste Ă  l’énoncĂ©, au dit explicite. C’est pourquoi Lacan pourra dire dans le sĂ©minaire Encore l’annĂ©e suivante que ParmĂ©nide avait tort et HĂ©raclite raison. Ce dernier Ă©voque l’énonciation et non seulement l’énoncĂ©, et l’articulation signifiante, disant dans le fr 93 (Diels) de l’oracle « il n’avoue ni ne cache, il signifie ».

En quoi consiste Ă  son tour le pas de Platon ? On sait qu’il dĂ©testait HĂ©raclite, et qu’au contraire, mĂȘme s’il le critique, il rend hommage Ă  ParmĂ©nide. Il exige un Ă©noncĂ© consistant, et, comme je l’ai notĂ© plus haut c’est lui qui, avant Aristote, a le premier Ă©noncĂ© le principe de contradiction. Mais son originalitĂ© tient Ă  ce qu’il introduit dans le discours philosophique l’articulation du Logos, en prenant pour rĂ©fĂ©rence la dĂ©duction mathĂ©matique, alors qu’HĂ©raclite semble en ĂȘtre restĂ© Ă  l’aphorisme oĂč s’énonce l’identitĂ© et l’unitĂ© des contraires et ParmĂ©nide Ă  la tautologie. Or la rĂ©fĂ©rence Ă  l’articulation logique ne va pas de soi, dĂšs qu’on prĂ©tend la fonder sur un principe tel que l’IdĂ©e. Qu’est-ce que l’IdĂ©e, ce Ă  quoi nous devons remonter ?

C’est lĂ  que se manifeste la complexitĂ© de la pensĂ©e platonicienne. Justement, dans le ParmĂ©nide, le jeune Socrate ne parvient pas Ă  rĂ©pondre aux objections de ParmĂ©nide sur l’hypothĂšse des IdĂ©es, ce qui est une façon pour Platon de suggĂ©rer ce qui fait difficultĂ© dans la notion d’IdĂ©e. Comme le dit Lacan « le pas de Platon, c’est de montrer que dĂšs qu’on essaie de dire de façon articulĂ©e ce qui se dessine, la structure – c’était bien le propos de Platon – ce qui se dessine fait difficulté ». Et, ajoute Lacan, « le rĂ©el, c’est dans cette voie qu’il faut le chercher ». Autrement dit, je continue de citer Lacan, « l’eidos, l’idĂ©e – Lacan conteste la traduction du terme platonicien par “forme”, qui est la traduction du terme eidos chez Aristote – est quelque chose qui dĂ©jĂ  nous promet le serrage, le cernage de ce qui fait bĂ©ance dans le dire ». Je traduis : loin d’ĂȘtre comme chez Aristote ce qui fixe et dĂ©limite la substance pour un individu, l’IdĂ©e platonicienne correspond au moment oĂč le nous (l’intelligence, l’équivalent de l’intuition rationnelle) dĂ©bouche sur le RĂ©el, sur une bĂ©ance qui se manifeste dans la tentative de fixation du principe.

Peut-on en rester au symbolique pour l’IdĂ©e ? Sans doute on peut dire que dans le PhĂ©don les IdĂ©es sont des concepts purs, indĂ©composables, identiques Ă  eux mĂȘmes, mais l’étape suivante de la recherche de Platon, c’est la participation horizontale et la constitution de ces IdĂ©es Ă  partir des grands genres que sont l’Être, le MĂȘme, l’Autre ou l’Un. Et quand nous remontons vers le principe nous ne nous contentons pas d’un systĂšme clos et achevĂ© – ce qu’on fait presque tous les autres grand philosophes. La Lettre VII parlera d’un surgissement du pragma, de la « Chose mĂȘme ». Il y a manifestement une faille, une bĂ©ance dans le symbolique, et un appel Ă  ce qu’il faut bien identifier comme RĂ©el. Et Ă  la mĂȘme place, au terme de l’ascension dialectique, cet imaginaire que les premiĂšres Ă©tapes de la dĂ©marche du philosophe avaient Ă©cartĂ©, nous le voyons revenir dans un usage mĂ©taphorique : pensons Ă  l’image du soleil et Ă  la caverne dans la RĂ©publique. C’est grĂące Ă  lui que le principe, l’IdĂ©e des IdĂ©es nous est suggĂ©rĂ©.

Ce que dira Lacan de l’IdĂ©e dans RSI va dans ce sens. « L’eidos c’est quand mĂȘme un trĂšs bon terme grec pour traduire ce que j’appelle l’imaginaire
 parce que ça veut dire l’image. » Une image qui surgit Ă  la place du RĂ©el qu’elle masque et auquel on peut la nouer. Lacan prĂ©cise que l’IdĂ©e faisait pour Platon « la consistance du RĂ©el ».

Pour conclure sur ce point, je pense que si Platon a pensĂ© ou conçu l’Un rĂ©el dans la premiĂšre hypothĂšse du ParmĂ©nide, il l’a finalement rejetĂ© et dĂ©niĂ©. Je m’appuie sur ce que Charles Melman fait remarquer dans son texte sur le PhĂ©don, que la pensĂ©e platonicienne reste une pensĂ©e de type circulaire. Sans doute, doit-on on Ă©voquer l’émergence de l’instance tierce, de la fonction du grand Autre dans Le Banquet – que d’ailleurs note Lacan Ă  propos de L’Amour-sublimation – « touche pas ». Mais il s’agit d’un Autre qui justement se rĂ©duit Ă  la fonction d’un Un idĂ©al. Et en ce sens, il n’y a pas dans Platon ce que Charles Melman appelle la « cĂ©sure du Nom-du-PĂšre ».

Pour la circularitĂ© on peut Ă©voquer l’articulation gĂ©nĂ©rale que nous propose la RĂ©publique : tout part de l’Un-Bien qui donne essence et existence de fait Ă  toutes choses, les IdĂ©es comme les phĂ©nomĂšnes, et, comme le montre l’exigence Ă©thique, tout y retourne, en tout cas les Ăąmes qui doivent rĂ©aliser en elles et dans leur conduite la Justice et le Bien. Et le TimĂ©e fait surgir Ă  nouveau le dispositif circulaire, avec le dĂ©miurge providentiel.

Sans doute Platon Ă©tait-il lacanien dans la mesure oĂč la notion d’IdĂ©e implique la prise en compte du RĂ©el, comme le montre aussi d’ailleurs le dispositif de la nomination que Lacan articule dans RSI. Mais il a seulement pensĂ© l’Un rĂ©el comme point-limite de son articulation ; disons mĂȘme jusqu’au point oĂč il s’exclut du Savoir qu’il fonde : il n’a pas articulĂ© cet Un rĂ©el Ă  sa construction, il l’a plutĂŽt exorcisĂ©. La suite de sa dĂ©marche dans le ParmĂ©nide le montre : la 1Ăšre hypothĂšse est bel et bien rejetĂ©e : pour penser la hiĂ©rarchie cosmique, “l’excĂšs” de transcendance de l’Un par rapport Ă  l’Être, qui l’empĂȘche de participer Ă  l’articulation symbolique, ne vaut pas mieux que l’égalitĂ© de traitement de l’Un et de L’Être de la 2Ăšme hypothĂšse qui multiplie Ă  l’infini les entitĂ©s et interdit de les agrĂ©ger en unitĂ©s consistantes. Au point de vue de l’Un, la “bonne” hypothĂšse, serait entre les deux. Mais le blanc que laisse Platon n’en est pas moins cernĂ© par la 4Ăšme hypothĂšse, qui examine la consĂ©quence de « l’Un est » pour les Autres dans la perspective de la participation Ă  l’Un, et qui est, comme en jugent la plupart des commentateurs, conforme Ă  l’enseignement positif de Platon ; elle est en effet proche malgrĂ© les diffĂ©rences de terminologie du texte du PhilĂšbe (Ă  partir de 23c) sur les genres de l’ĂȘtre. Dans la mĂȘme direction, la thĂ©orie des nombres idĂ©aux nous montre un Un purement symbolique qui institue la mesure et la limite dans la dyade indĂ©finie. Et finalement fait tenir le dispositif en y restant inclus.

COMPLÉMENTS

Je terminerai en évoquant deux points complémentaires.

1) La sixiĂšme hypothĂšse

Le premier est un passage du dĂ©but de la 6Ăšme leçon p. 82 oĂč Lacan fait rĂ©fĂ©rence Ă  la 6Ăšme hypothĂšse (il fait un lapsus et dit 7Ăšme). C’est la question de la nĂ©gation dĂ©terminĂ©e. Si l’Un n’est pas s’oppose Ă  la formule contraire « le Non-Un n’est pas », cela a un sens de distinguer des nĂ©gations de pensĂ©es dĂ©terminĂ©es. Sans doute ce qui est niĂ© n’existe pas, mais en mĂȘme temps je peux connaĂźtre, dit Platon, l’Un qui est niĂ©, ainsi que le mettre en relation puisque en tant qu’un j’énonce qu’il est diffĂ©rent des autres. Et Lacan de se rĂ©fĂ©rer alors Ă  l’écriture S de grand A barrĂ© qui peut sembler une illustration de ce que nous prĂ©sente la 6Ăšme hypothĂšse.

Seulement il y a un mot qui ne figure pas dans l’hypothĂšse platonicienne, c’est le terme â€œĂ©crit”. Rien d’étonnant Ă  cela si on se souvient que de tous les philosophes il est le plus grand ennemi de l’écriture, ainsi que le montre le cĂ©lĂšbre passage du PhĂšdre 274-275. Comme l’écriture du ZĂ©ro fait exister ou inexister le rien, l’écriture S de grand A barrĂ©, dit Lacan « écrit quelque chose sur l’Autre [
] et en tant que terme de la relation, qui de s’évanouir, de ne pas exister, devient le lieu oĂč elle s’écrit ». On voit qu’avec l’écriture Lacan a un instrument qui rĂ©sout fort bien ce qui pourrait ĂȘtre une des grandes difficultĂ©s de la philosophie quand elle s’attache Ă  « penser » le Non-ĂȘtre absolu ou le Rien .

2) Le Maütre et l’Esclave

Le deuxiĂšme point concerne l’exemple du MaĂźtre et de l’Esclave qui se trouve dans la deuxiĂšme partie du ParmĂ©nide (133d-134a). Ce n’est pas tant le contenu de la relation qu’envisage Platon, comme le fera Hegel, que la rĂ©partition de la relation en deux rĂ©gions de la rĂ©alitĂ© absolument distinctes, les rĂ©alitĂ©s de lĂ -haut, en soi – le lieu intelligible -, et celle de chez nous, c’est-Ă -dire des phĂ©nomĂšnes et du sensible. Et ParmĂ©nide fait gober au jeune Socrate leur stricte sĂ©paration.

Lacan est manifestement interloquĂ© par ce passage. Pourquoi Platon Ă©carte-t-il toute relation entre les deux lieux ? N’est-ce pas lĂ  une occasion manquĂ©e pour illustrer la participation, le metekhein ? Étonnement parfaitement lĂ©gitime, mais Platon est en fait moins dĂ©bile que Lacan ne le croit. Si on se rĂ©fĂšre au livre, Ă  mon sens indĂ©passable, de Victor Goldschmidt sur la mĂ©thode platonicienne (Les dialogues de Platon), en fait ParmĂ©nide ne cesse dans cette partie de tendre des piĂšges au jeune Socrate. C’est une hypothĂšse que Platon ne prend pas Ă  son compte : il pense mĂȘme exactement le contraire, Ă  savoir que l’IdĂ©e est cause de l’ĂȘtre du sensible, des propriĂ©tĂ©s des choses, par l’intermĂ©diaire de la participation. La conclusion de Lacan « Jamais l’esclave n’est esclave que de l’essence du MaĂźtre.
 et quant au MaĂźtre, s’il n’y avait pas S2, le savoir de l’esclave, qu’est-ce qu’il en ferait ?» se comprend fort bien du fait de la remarque incidente que l’essence, Lacan prĂ©fĂšre l’écrire S1. Autrement dit, l’articulation signifiante, le symbolique est immanent Ă  la rĂ©alitĂ©, et sans cette articulation, il n’y aurait mĂȘme pas de rĂ©alitĂ©. Mais la « transcendance » platonicienne est tempĂ©rĂ©e par l’action de « cause formelle » de l’IdĂ©e, ce qui fait qu’en rĂ©alitĂ© sur ce point, malgrĂ© l’apparence, Platon et Lacan sont Ă  peu prĂšs d’accord.

Hubert Ricard

Du substantif de Port-Royal Ă  la substance jouissante de Lacan, de Maryvonne Lemaire

Du substantif de Port-Royal Ă  la substance jouissante de Lacan

 

Et l’étreinte, l’étreinte confuse d’oĂč la jouissance prend sa cause, sa cause derniĂšre, qui est formelle, est-ce que ce n’est pas beaucoup plus quelque chose de l’ordre de la grammaire qui la commande ?
Encore, 12 décembre 1972

 

De 1711 Ă  1713, L’abbaye de Port-Royal des Champs, situĂ©e dans la vallĂ©e de Chevreuse, est dĂ©truite sur l’ordre de Louis XIV. Le roi voit une menace dans le prestige intellectuel, moral et religieux de ce lieu clĂŽturĂ©, qui, sous l’autoritĂ© de l’abbĂ© de Saint-Cyran et de la mĂšre AgnĂšs Arnauld, abrite le courant jansĂ©niste du catholicisme. Outre les PensĂ©es de Pascal, publiĂ©es de façon posthume par les Messieurs – on les appelle aussi les Solitaires-, deux textes survivent dans le temps Ă  la destruction  de l’édifice: La Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e d’Antoine Arnauld et de Claude Lancelot, publiĂ©e en 1660, et La Logique ou l’art de penser d’Antoine Arnauld et de Pierre Nicole, publiĂ©e de façon anonyme en 1662. Ces deux ouvrages sur « l’art de parler » et « l’art de penser »renouvellent l’étude du langage en s’appuyant sur les avancĂ©es de Descartes et de Pascal ; ils substituent Ă  l’autoritĂ© du « bon usage » l’autoritĂ© de la raison et Ă  l’étude des mots pris isolĂ©ment, l’étude des opĂ©rations de la pensĂ©e Ă  l’Ɠuvre dans la parole. Ces textes, par la force et la nouveautĂ© du propos, convainquent mĂȘme les jĂ©suites, peu favorables pourtant aux jansĂ©nistes, et qui ont la haute main sur l’enseignement. C’est ainsi que ces ouvrages, trĂšs souvent rééditĂ©s, ont fait rĂ©fĂ©rence dans l’étude de la langue pendant deux siĂšcles jusqu'Ă  son renouvellement par la linguistique au XX° siĂšcle. Les grands grammairiens du XVIII° siĂšcle comme Du Marsais ou BeauzĂ©e s’en inspirent et Chomsky, dans sa Linguistique CartĂ©sienne de 1966, voit dans la grammaire gĂ©nĂ©rale l’ancĂȘtre de la grammaire gĂ©nĂ©rative.

La thĂ©orie du langage Ă©laborĂ©e Ă  Port- Royal est une thĂ©orie de la substance et du signe. Forte de l’appui trouvĂ© dans les avancĂ©es de Descartes et en particulier dans sa distinction entre substance de la pensĂ©e et substance de l’étendue, cette grammaire invoque aussi, implicitement, la caution divine pour faire du langage le signe de la pensĂ©e, ce qui reste un thĂšme philosophique vivace.

La confiance accordĂ©e au sens et la prĂ©fĂ©rence donnĂ©e sur tout mĂ©talangage Ă  la langue naturelle sont deux aspects de cette rĂ©flexion sur le langage qui m’ont retenue. Ce sont deux «  valeurs » de la culture littĂ©raire qui font dĂ©bat encore actuellement. Alors qu’elles se trouvent associĂ©es dans la Grammaire GĂ©nĂ©rale, Lacan les dissocie complĂštement. On sait les limites qu’il assigne Ă  l’imaginaire du sens. Quant Ă  la langue naturelle, il en joue jusqu’au baroque, mais elle reste pour lui la rĂ©fĂ©rence, on peut dire, absolue, du parlĂȘtre et de l’humain, le mathĂšme et la logique Ă©tant subordonnĂ©s Ă  la parole.

Le titre choisi, Du substantif Ă  la substance jouissante, introduit au dĂ©placement qui s’opĂšre dans l’apprĂ©hension du langage, de Port-Royal Ă  Lacan. Alors que le nom mĂȘme de substantif, un nĂ©ologisme créé par Port-Royal, est rĂ©vĂ©lateur de l’accord entre substance de la pensĂ©e et substance de l’étendue qui fait du mot dans sa matĂ©rialitĂ© un signe de la pensĂ©e, la seule substance qu’invoque Lacan, de façon un peu provocatrice, est celle de la substance jouissante. La substance jouissante, c’est la jouissance du savoir inconscient, savoir fait d’un pur texte de signifiants. Elle a quelque chose d’absolu, au sens de libre d’attaches, en rapport avec la substance classique.

Ce qui m’a intĂ©ressĂ©e, c’est donc de relire les textes de Port- Royal, avec pour fil conducteur le jeu des signifiants de substance, signe, sens, naturalitĂ© de la langue. J’ai pu constater en suivant pas Ă  pas les quatre opĂ©rations de l’esprit qui structurent sa conception du langage, concevoir, juger, raisonner, ordonner une sorte de fuite en avant, qui met Ă  mal la notion mĂȘme de substance. Cependant le souci permanent de Port-Royal de ne pas dissocier l’art de parler de l’art de penser , la dialectique revendiquĂ©e entre les deux arts, rapproche d’une certaine façon Port-Royal de Lacan et anticipe sur les rĂ©serves de Lacan Ă  l’égard de la thĂ©orie linguistique de la communication, qui pourtant se revendique plus ou moins de l’autoritĂ© rationaliste de Port- Royal.

Je prĂ©senterai quelques Ă©lĂ©ments importants de cette thĂ©orie du langage, si toutefois on peut parler d’une seule thĂ©orie, puisqu’ il y a deux ouvrages, la Grammaire et La Logique. La Logique est publiĂ©e deux ans aprĂšs la Grammaire, ce qui a son importance.

 

 

LA GRAMMAIRE GENERALE ET RAISONNEE 1660

Le titre complet de l’ouvrage est : Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e contenant les fondements de l’art de parler expliquĂ©s d’une maniĂšre claire et naturelle; les raisons de ce qui est commun Ă  toutes les langues et des principales diffĂ©rences qui s’y rencontrent; et plusieurs remarques nouvelles sur la langue française.

Parler est un art. C’est une pratique, un exercice du langage. Cette pratique, selon la thĂ©ologie, met l’homme au-dessous de l’ange. L’ange, comme le rappelle Lacan dans la leçon III du sĂ©minaire Encore , baigne dans le signifiant suprĂȘme ; il n’a pas besoin de mots, mĂȘme s’il est messager, par l’ Ă©tymologie .Au contraire la nĂ©cessitĂ© de se servir de mots pour exprimer ses pensĂ©es Ă©tant un dĂ©faut Ă  l’homme, elle l’incommode effectivement ; il voudrait s’en passer s’il le pouvait. La PerpĂ©tuitĂ© de la foi.

Le corps de l’homme fait obstacle ; il oblige à parler.

Le mĂȘme langage met l’homme au-dessus de l’animal : Si la parole est l’un des plus grands avantages de l’homme, ce ne doit pas ĂȘtre une chose mĂ©prisable de possĂ©der cet avantage avec toute la perfection qui convient Ă  l’homme, qui est aussi de n’en avoir pas seulement l’usage mais d’en pĂ©nĂ©trer aussi les raisons et de faire par science ce que les autres font seulement par coutume. PrĂ©face GPR p 2. Dans le sĂ©minaire Encore, Lacan renverse la distinction de la thĂ©ologie et parle au contraire de la bĂȘtise du signifiant. Qui veut faire l’ange fait la bĂȘte, dit Pascal. Et si quelque chose dans l’homme baigne dans le signifiant, c’est bien son corps. Le corps de l’homme, en particulier par le symptĂŽme, est messager de ses signifiants.

La grammaire, gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e, contient les fondements de l’art de parler. Les fondements de l’art de parler relĂšvent donc de l’écrit (gramma). Les auteurs suivant une ambition du XVII° siĂšcle veulent donner au français, par leur rĂ©flexion sur la grammaire, le statut de langue universelle, comme le latin et le grec, peut-ĂȘtre pour rivaliser avec les langues de traduction de la Bible, l’allemand et l’anglais. Et cela par la mise Ă  jour de mĂ©canismes logiques gĂ©nĂ©raux. Leur thĂ©orie du langage est d’abord une thĂ©orie du signe : le langage est signe de la pensĂ©e, il ne fait que codifier la pensĂ©e. D’autre part la grammaire est raisonnĂ©e car la signification se rĂ©fĂšre aux opĂ©rations de la pensĂ©e.

 

Une théorie du signe :

Dans le sĂ©minaire Encore, Lacan rappelle que la subversion de Saussure ne tient pas Ă  la distinction entre signifiant et signifiĂ©, cette barre entre signifiant et signifiĂ© qui distingue la reprĂ©sentation imagĂ©e de l’arbre de son Ă©criture phonĂ©tique /arbr /. Elle tient Ă  la prioritĂ© et Ă  la primautĂ© des oppositions distinctives de la chaĂźne signifiante sur le signifiĂ©. Ce que reprend Lacan dans sa doctrine du signifiant.

Les StoĂŻciens, Saint Augustin avaient dĂ©jĂ  fait la distinction entre signifiant et signifiĂ©. C’est prĂ©cisĂ©ment cette distinction entre signifiant et signifiĂ© qui donne sa structure Ă  La Grammaire : la grammaire, art de parler, use de signes que sont les sons et les voix (les mots) pour expliquer les pensĂ©es. D’un cĂŽtĂ©, la substance phonĂ©tique et graphique, de l’autre la signification. C’est le plan de l’ouvrage tel que l’annonce la fin de la premiĂšre page :

La grammaire est l’art de parler.

Parler, est expliquer ses pensées par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein.

On a trouvé que les plus commodes de ces signes étaient les sons et les voix.
Mais parce que ces sons passent, on a inventĂ© d’autres signes pour les rendre durables et visibles, qui sont les caractĂšres de l’écriture, que les Grecs appellent
ïČïĄï­ï­ïĄïŽïĄ: d’oĂč est venu le mot de grammaire.
Ainsi l’on peut considĂ©rer deux choses dans ces signes. La premiĂšre ; ce qu’ils sont par leur nature, c'est-Ă -dire en tant que sons et caractĂšres.

La seconde ; leur signification, c’est-Ă -dire, la maniĂšre dont les hommes s’en servent pour signifier leurs pensĂ©es

Nous traiterons de l’une dans la Premiùre partie de cette Grammaire, et de l’autre, dans la seconde.GPR p 3 et 4

 

PhonĂ©tisation, plutĂŽt que prononciation, et Ă©criture de la parole s’opposent toutes deux en tant que signes au signifiĂ© de la pensĂ©e. Les auteurs se sont mĂȘme interrogĂ©s sur la possible Ă©laboration d’une Ă©criture phonĂ©tique, unifiant son et lettre. Mais en dĂ©pit de quelques simplifications, ils ont reconnu une autonomie de la lettre : pour eux, le choix du caractĂšre est porteur de sens, comme dans l’opposition entre chant et champ. La majuscule aussi a son importance pour commencer les pĂ©riodes et distinguer les noms propres.

 

La distinction entre voyelles, consonnes, syllabes et mots s’appuie sur leur matĂ©rialitĂ© et leur rapport au corps : sont voyelles les sons simples nĂ©cessitant la simple ouverture de la bouche. Lancelot en dĂ©nombre dix ; sont consonnes les autres sons simples ; les syllabes, des sons complets (liĂ©s au repos de la voix, ce que prennent en compte les Ă©critures syllabiques) ; le mot se distinguerait par son accent. Ce qui est important, c’est que sons, caractĂšres et mots soient des signes dans leur matĂ©rialitĂ© physique et mĂȘme corporelle.

 

De l’autre cĂŽtĂ©, ce que la parole a de spirituel, qui fait l’un des grands avantages de l’homme au-dessus de tous les autres animaux, et qui est une des plus grandes preuves de la raison : c’est l’usage que nous en faisons pour signifier nos pensĂ©e, et cette invention merveilleuse de composer de vingt-cinq ou trente sons cette infinie variĂ©tĂ© de mots, qui, n’ayant rien de semblable en eux-mĂȘmes Ă  ce qui se passe dans notre esprit, ne laissent pas d’en dĂ©couvrir aux autres tout le secret, et de faire entendre Ă  ceux qui n’y peuvent pĂ©nĂ©trer, tout ce que nous concevons et tous les divers mouvements de notre Ăąme. GPR p 45-46

La premiĂšre partie de la Grammaire, OĂč il est parlĂ© des Lettres et des caractĂšres de l’Ecriture, s’oppose donc Ă  la seconde partie, OĂč il est parlĂ© des principes et des raisons sur lesquelles sont appuyĂ©es les diverses formes de la signification des mots, comme la substance Ă©tendue se distingue pour Descartes de la substance pensante. La phonĂ©tisation et l’écrit, c’est le corps ; la signification, c’est l’ñme.

La formulation Les diverses formes de la signification des mots, loin de renvoyer Ă  l’équivoque signifiante de l’inconscient, introduit tout de mĂȘme un retournement dans la mesure oĂč les mots ont une signification dĂ©pendant de quelque chose qui relĂšve de la forme. Si la phonĂ©tisation des mots relĂšve de l’agencement de vingt-cinq Ă  trente sons, leur signification relĂšve avant tout des opĂ©rations de la pensĂ©e qui leur donnent leur forme :

C’est pourquoi on ne peut bien comprendre les diverses sortes de significations qui sont enfermĂ©es dans les mots, qu’on n’ait bien compris auparavant ce qui se passe dans nos pensĂ©es, puisque les mots n’ont Ă©tĂ© inventĂ©s que pour les faire connaĂźtre.(ibidem)

 

 

Grammaire et opérations de la pensée

 

Dans la grammaire, art de parler, il est dĂ©jĂ  question de la logique, art de penser. L’une et l’autre ont pour base commune, selon Port-Royal, l’affirmation prĂ©sente dans le verbe et la proposition. Dire La terre est ronde ou Pierre vit, ce qui est analysĂ© par la paraphrase canonique Pierre est vivant, est moins une affaire de savoir ou de vĂ©ritĂ© qu’un acte volontaire.

La Grammaire de 1660 fait alors dĂ©pendre les faits de langage de trois opĂ©rations de la pensĂ©e : concevoir, juger, raisonner. Mais elle s’en tient aux deux premiĂšres : d’abord, en ce qui concerne le concevoir, elle fait l’étude des objets de la pensĂ©e ; cela conduit Ă  la dĂ©finition du substantif et de ce qui se rapporte au groupe nominal : adjectif, article, prĂ©position, pronom et adverbe. Ensuite, pour l’opĂ©ration de juger, celle des maniĂšres de penser, qui n’est qu’esquissĂ©e, avec l’étude du verbe, de la proposition ; y sont reliĂ©s la conjonction et l’interjection.

Les champs respectifs de la grammaire et de la logique se recouvrent. Et comme il est plus court de dire que tout ce qui est utile Ă  la fin de chaque art lui appartient, une sorte de dialectique s’opĂšre entre les deux ouvrages, Grammaire et Logique . Par exemple, l’étude d’un pronom appelĂ© relatif ou l’examen d’une rĂšgle, qui est qu’on ne doit pas mettre le relatif aprĂšs un nom qui est sans article (texte introduisant une rĂ©flexion sur la notion de dĂ©terminant) sont deux chapitres de la Grammaire. Mais c’’est dans la Logique qu’est approfondie la distinction entre les incidentes (ou relatives) dĂ©terminatives et descriptives, importante pour la thĂ©orie du syllogisme. La limitation en fait trop stricte du domaine de La Grammaire de 1660 dĂ©coule de cette thĂ©orie des opĂ©rations de la pensĂ©e. Tout ce qui relĂšve de l’affirmation et du jugement est dĂ©jĂ  de la logique: la logique, Ă©tant fondĂ©e sur les mĂȘmes principes que la grammaire peut extrĂȘmement servir pour l’éclaircir.

 

 

 

 

LA LOGIQUE OU L’ART DE PENSER 1662

 

Dans La Grammaire, la logique se définit de référer les faits de langage aux opérations de la pensée.

La Logique de Port-Royal Ă©tudie l’une aprĂšs l’autre ces opĂ©rations de la pensĂ©e ; c’est ce qui donne sa composition Ă  l’ouvrage. Les auteurs ajoutent aux trois opĂ©rations de concevoir, juger, raisonner celle d’ordonner. Ordonner, ou la mĂ©thode, s’inspire largement de Descartes et en particulier de ses Regulae (Ă©crites dĂšs 1627, publiĂ©es seulement en 1701, dont Arnauld avait eu entre les mains un exemplaire) et des PensĂ©es de Pascal (il vient de mourir en 1660), que n’avait pas encore publiĂ©es Port-Royal, en particulier des textes sur l’infiniment petit, les puissances trompeuses, les trois ordres et le pari.

 

 

Concevoir, ou les objets de la pensée

Une premiĂšre dĂ©finition du nĂ©ologisme qu’est le nom substantif sert de point de dĂ©part à la prĂ©sentation :
On appelle concevoir la simple vue que nous avons des choses qui se prĂ©sentent Ă  notre esprit, comme lorsque nous nous reprĂ©sentons un soleil, une terre, un arbre, un rond, un carrĂ©, la pensĂ©e, l’ĂȘtre, sans en former aucun jugement exprĂšs ; et la forme par laquelle nous nous reprĂ©sentons ces choses s’appelle idĂ©e LPR I 1(30)

Concevoir est autre chose qu’imaginer ; alors qu’on peut (se) reprĂ©senter par l’imagination un triangle, on n’imagine pas une figure Ă  mille angles mais on en conçoit l’idĂ©e. On en a l’idĂ©e. Le mot idĂ©e repris Ă  Platon remplace celui de concept de la scolastique.
Nous ne pouvons avoir aucune connaissance de ce qui est hors de nous que par l’entremise des idĂ©es qui sont en nous LPR I 1

Cette adĂ©quation entre mots et pensĂ©e est toutefois capricieuse : comment rendre compte par exemple du genre des mots s’il est vrai qu’il est liĂ© Ă  une diffĂ©rence extrĂȘmement considĂ©rable qui est celle des deux sexes ? GPR II 5(54-55) Comment rendre compte du sens des prĂ©positions Ă , de, par, pour etc
J’ajouterais: quelle signification concevoir pour l’indĂ©fini non ami ?
Concevoir, simple regard de notre esprit sur les choses permet de distinguer entre les objets de nos pensĂ©es : Les objets de nos pensĂ©es sont ou les choses, comme la terre, le soleil, l’eau, le bois, ce qu’on appelle ordinairement substances ; ou la maniĂšre des choses, comme d’ĂȘtre rond, d’ĂȘtre rouge, d’ĂȘtre dur, d’ĂȘtre savant, etc
, ce qu’on appelle accident(
) Les substances subsistent par elles-mĂȘmes, au lieu que les accidents ne sont que par les substances(
)Ceux qui signifient les substances ont Ă©tĂ© appelĂ©s noms substantifs, ceux qui signifient les accidents, noms adjectifs »

 

Cette distinction d’ordre philosophique et sĂ©mantique entre les nĂ©ologismes que sont noms substantifs et noms adjectifs fait bientĂŽt place Ă  une distinction plus formelle : Il se trouve qu’on ne s’est pas tant arrĂȘtĂ© Ă  la signification qu’à la maniĂšre de signifier. Car, parce que la substance est ce qui subsiste par soi-mĂȘme, on a appelĂ© noms substantifs tous ceux qui subsistent par eux-mĂȘmes dans le discours sans avoir besoin d’un autre nom, encore mĂȘme qu’ils signifient des accidents. Et au contraire on a appelĂ© adjectifs ceux mĂȘmes qui signifient des substances, lorsque par leur maniĂšre de signifier ils doivent ĂȘtre joints Ă  d’autres noms dans le discours» Ainsi rouge ou humain marquant confusĂ©ment le sujet de la rougeur ou de l’humanitĂ© ne peuvent subsister seuls dans le discours ; ce sont des adjectifs tandis que homme, rougeur mais aussi humanitĂ©, n’étant pas marquĂ©s de cette confusion sont substantifs mĂȘme s’ils « signifient » un accident.

Dans cette seconde Ă©tape, la dĂ©finition du substantif ou de l’adjectif n’est plus sĂ©mantique, elle est syntaxique. Le mot qui a besoin d’un sujet est l’adjectif, par exemple rouge, humain. Est substantif au contraire le mot qui peut occuper la position de noyau d’un groupe nominal ou de sujet d’une proposition, par exemple homme, rougeur, humanitĂ©; un mot subsistant par lui-mĂȘme dans le discours.

L’idĂ©e associĂ©e au substantif peut alors ĂȘtre dĂ©finie en comprĂ©hension ou en Ă©tendue :

J’appelle comprĂ©hension de l’idĂ©e, les attributs qu’elle enferme en soi, et qu’on ne peut lui ĂŽter sans la dĂ©truire, comme la comprĂ©hension de l’idĂ©e de triangle enferme extension, figure ,trois lignes, trois angles, et l’égalitĂ© de ces trois angles Ă  deux droits, etc
La comprĂ©hension est collection de prĂ©dicats, dit Recanati, dans la leçon II d’Encore. Le triangle est une figure/a trois angles/a trois lignes etc


J’appelle Ă©tendue de l’idĂ©e les sujets Ă  qui cette idĂ©e convient(
) comme l’idĂ©e du triangle en gĂ©nĂ©ral s’étend Ă  toutes les diverses espĂšces de triangles. La rougeur s’étend Ă  l’homme, au soleil, etc  L’extension de prĂ©dicat, rouge donnant rougeur, est une nominalisation, un substantif. C’est diffĂ©rent de l’étendue de l’idĂ©e, qui s’étend aux diverses espĂšces de sujets, comme une nominalisation est diffĂ©rente d’une structure de groupe.

Par un retournement et une anticipation sur l’opĂ©ration de la pensĂ©e suivante, qui est celle de juger, le substantif trouve donc sa substance, sa capacitĂ© Ă  se soutenir par soi-mĂȘme, dans la syntaxe de la proposition : il est support du jugement en tant que sujet ou attribut. Le changement d’opĂ©ration de la pensĂ©e de concevoir Ă  juger fait passer le substantif de substance dans la pensĂ©e Ă  substance dans la proposition, de substance sĂ©mantico-philosophique Ă  substance syntaxique.

On comprend alors que l’étude de l’article n’a plus grand-chose de philosophique ni de sĂ©mantique ; elle dĂ©bouche sur sa fonction grammaticale qui est de dĂ©terminer la signification des substantifs : ce statut de dĂ©terminant est une nouvelle fonction dans l’analyse du groupe nominal qui permet d’unifier la fonction syntaxique de tous les autres dĂ©terminants du nom, dĂ©monstratifs, numĂ©raux. Cette premiĂšre opĂ©ration de concevoir implique une fuite en avant vers celle de juger et met Ă  mal la thĂ©orie du signe.

 

Juger, ou l’affirmation

On appelle juger l’action de notre esprit par laquelle, joignant ensemble diverses idĂ©es, il affirme de l’une qu’elle est l’autre ou nie de l’une qu’elle soit l’autre, comme lorsqu’ayant l’idĂ©e de la terre et l’idĂ©e de rond, j’affirme de la terre qu’elle est ronde, ou je nie qu’elle soit ronde LPR30

Ce n’est qu’au chapitre XIII de la seconde partie de la Grammaire qu’intervient le verbe, qui met en jeu une seconde opĂ©ration de la pensĂ©e, juger. Le jugement est un Ă©lĂ©ment commun Ă  la grammaire et Ă  la logique; Le jugement n’est plus simple vue de l’esprit. Il n’est pas non plus vĂ©ritĂ©, la vĂ©ritĂ© relevant pour une large partie de Dieu. Il est acte. Il permet d’affirmer ou de nier.

Le jugement prend la forme d’une proposition constituĂ©e d’un sujet et d’un prĂ©dicat est Attribut (ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  l’analyse scolastique)

La terre est ronde.
Pierre vit,
est analysé par la paraphrase Pierre est vivant
L’homme court,
est analysĂ© par L’homme est courant
L’homme est,
par l’homme est Ă©tant

Une question se pose : pourquoi les Messieurs, qui considÚrent le langage naturel comme suffisant pour argumenter, ont recours à une paraphrase aussi peu naturelle pour leur analyse de la proposition ?

L’importance accordĂ©e Ă , disons cette fois-ci, la pĂ©riphrase est Attribut est liĂ©e Ă  la fonction du verbe :

Le verbe est un mot dont le principal usage est de signifier l’affirmation, c’est-Ă -dire de marquer que le discours oĂč ce mot est employĂ©, est le discours d’un homme qui ne conçoit pas seulement les choses, mais qui en juge et qui les affirme

Les modalités non déclaratives( non affirmatives) sont subordonnées à cette modalité principale :

J’ai dit que le principal usage du verbe Ă©tait de signifier l’affirmation, parce que nous ferons voir plus bas que l’on s’en sert encore pour signifier d’autres mouvements de notre Ăąme, comme dĂ©sirer, prier, commander, etc.GPR p 109

Le verbe ĂȘtre se voit attribuer le statut particulier de verbe substantif. En quoi est-il substantif ? Comme n’importe quel verbe, il soutient l’affirmation. Mais lui seul soutient l’analyse de n’importe quel prĂ©dicat par la paraphrase canonique est Attribut ; il est la forme sĂ©mantiquement vide du prĂ©dicat : il marque l’acte d’affirmer. Parler est acte de l’entendement et de la volontĂ©.

Etre marque moins le lien que l’affirmation. Il ne marque pas l’existence. Il ne marque pas l’essence. La vĂ©ritĂ© n’est pas vraiment en jeu, nous l’avons vu.

Port-Royal prĂ©sente comme une Ă©vidence l’homologie entre l’analyse aristotĂ©licienne de la proposition en parties du discours : Sujet / PrĂ©dicat et l’analyse cartĂ©sienne du jugement, faisant intervenir l’entendement pour le sujet et l’attribut et la volontĂ© pour l’affirmation ou la nĂ©gation: Sujet/ est/ Attribut

La nĂ©gation est rĂ©duite Ă  l’acte de nier le lien entre sujet et attribut.

Pourquoi cette dĂ©composition entre substances de l’entendement (sujet et attribut) et substance de la volontĂ© (verbe ĂȘtre) ? Pourquoi ne pas garder l’analyse aristotĂ©licienne en sujet/prĂ©dicat , quitte Ă  donner au verbe du prĂ©dicat la substance de l’affirmation ? Une hypothĂšse serait qu’il s’agit de prĂ©parer ainsi au syllogisme de la troisiĂšme opĂ©ration de la pensĂ©e, raisonner, qui repose sur des infĂ©rences prenant appui sur le verbe ĂȘtre.

Le prĂ©supposĂ© de dĂ©part que le mot est signe de l’idĂ©e, que le langage est signe de la pensĂ©e, expose Ă  une fuite en avant qui fait que le mot est se trouve ĂȘtre le signe de l’affirmation, au dĂ©triment du naturel de la formulation cher Ă  Port-Royal. N’est-ce pas de lĂ  que provient le faux problĂšme de l’ĂȘtre, de supposer un ĂȘtre mĂ©taphysique lĂ  oĂč il n’y a que signe de l’affirmation ?La paraphrase canonique de la proposition Ă  l’aide du verbe ĂȘtre perpĂ©tue une confusion, pour employer les termes de Port- Royal, sur le statut de ce verbe ĂȘtre : simple copule marquant l’affirmation, pour les Messieurs, en relation avec la doctrine cartĂ©sienne de la volontĂ©, il favorise en fait les dĂ©veloppements sur l’essence et peut-ĂȘtre l’existence relevant du glissement du signifiant.

En tout cas il semble bien que l’on peut situer dans cette articulation le glissement de l’emploi du mot substance comme Ă©tant le propre du substantif au propre de la substance pensante de Descartes : la pensĂ©e ou substance pensante caractĂ©rise le sujet qui pense avec son entendement et sa volontĂ©. I 15

La substance d’Aristote lorsqu’elle devient substantif, avec Port-Royal, devient substance syntaxique. Descartes Ă  son tour dĂ©place la substance de la phrase au je du sujet, Ă  celui qui pense, Ă  la pensĂ©e.

S’inspirant de la substance pensante de Descartes, Lacan propose le nouveau signifiant de substance jouissante oĂč la jouissance relĂšve des opĂ©rations psychiques de l’inconscient et prend la forme de la rĂ©pĂ©tition signifiante. Comme le montrent les dĂ©veloppements du sĂ©minaire Encore, ce signifiant nouveau subvertit la division cartĂ©sienne entre substance pensante et substance Ă©tendue, entre Ăąme et corps : c’est peut-ĂȘtre l’enjeu du dĂ©veloppement sur la bĂȘtise du signifiant dans la leçon III. Le signifiant est pour Lacan du cĂŽtĂ© du corps ; la pensĂ©e est jouissance du signifiant.

 

Raisonner, ou le syllogisme

On appelle raisonner l’action de notre esprit par laquelle il forme un jugement de plusieurs autres ; comme lorsqu’ayant jugĂ© que la vĂ©ritable vertu doit ĂȘtre rapportĂ©e Ă  Dieu, et que la vertu des paĂŻens ne lui Ă©tait pas rapportĂ©e, il en conclut que la vertu des paĂŻens n’était pas une vĂ©ritable vertu LPR 30

Le raisonner n’a pas la cote à Port-Royal.

Le peu d’estime de Port-Royal pour les dĂ©veloppements de la logique comme « nĂ©cessitĂ© de discours » se reconnaĂźt au fait qu’Arnauld se fait fort d’apprendre en quatre ou cinq jours au jeune duc de Chevreuse tout ce qu’il y avait d’utile dans la logique.LPR p 7. Le lecteur est autorisĂ© Ă  sauter les chapitres III Ă  XII, contenant des choses subtiles et nĂ©cessaires pour la spĂ©culation de la logique, mais qui sont de peu d’usage.

Cette désaffection apparaßt surtout dans le maniement de la logique :

Un indice en est le dĂ©sintĂ©rĂȘt pour l’affirmation logique Ă©lĂ©mentaire  A est A, sur laquelle pourtant s’appuyait dĂ©jĂ  la logique scolastique : Une proposition oiseuse et vaine, vaine et ridicule .PerpĂ©tuitĂ© de la foi ALP p263. Lacan met en Ă©vidence la coupure signifiante entre d’un cĂŽtĂ© le principe d’identitĂ© de la logique A est A et de l’autre le glissement du signifiant dans une proposition comme La guerre, c’est la guerre ou Mon grand-pĂšre, c’est mon grand pĂšre. Cette opposition distinctive est une façon de reconnaĂźtre la pertinence du principe d’identitĂ© pour la logique !

Le refus des variables et la prĂ©fĂ©rence donnĂ©e Ă  l’exemple concret est Ă  relier Ă  la faveur attribuĂ©e Ă  la parole et Ă  l’intelligence du sens. Mais ils masquent l’importance de l’écrit des places A ou B dĂ©signĂ©e par les variables et bloquent le dĂ©ploiement discursif de la logique.

Le raisonner se fait comme pour Aristote et la scolastique par le syllogisme, c'est-Ă -dire par le dĂ©tour qui consiste, pour prouver que A est B, Ă  recourir Ă  un troisiĂšme terme appelĂ© moyen terme, C, grĂące auquel un jeu d’inclusion se fait, mettant en rapport, pour le premier type de syllogisme trois propositions de la façon suivante : 
Tout C est B ; A est C ; A est B
Port-Royal rĂ©cusant l’emploi de variables, le syllogisme du premier type a pour exemple :
Tous les animaux sont mortels ; Les hommes sont des animaux ; Les hommes sont mortels.

Insensibles Ă  l’équivoque signifiante de ce syllogisme, les auteurs rappellent que la conclusion du syllogisme n’apporte pas plus d’information que les prĂ©misses ; le cheminement logique a donc pour visĂ©e l’identification d’un Ă©lĂ©ment Ă  une catĂ©gorie, un genre, une espĂšce. Comme le propose J.C Pariente dans L’Analyse du langage Ă  Port-Royal, la conclusion se rĂ©duit Ă  la proposition : le sujet de l’idĂ©e de C est sujet de l’idĂ©e de B. Toute idĂ©e qui est le sujet de l’idĂ©e d’homme est le sujet de l’idĂ©e d’animal.

Du raisonnement logique, Port-Royal retient le dĂ©tour par une plus grande complexitĂ© (le recours au moyen terme) mais pas les possibilitĂ©s d’invention propres Ă  la stricte nĂ©cessitĂ© de discours qu’est la logique.

Le syllogisme d’Aristote, prĂ©sentĂ© sous forme de condition, est lui aussi constituĂ© d’une seule phrase avec des variables mais, Ă  la diffĂ©rence de Port-Royal, il s’agit d’une phrase complexe sans verbe « ĂȘtre » (on trouve les verbes « est affirmĂ©, est dit de » « revient, appartient à ») ; ce qui rend non pertinentes les discussions sur l’ontologie Ă  partir de ce verbe. Le syllogisme est de la forme : Si A est dit nĂ©cessairement de B et B de C, il est alors nĂ©cessaire que A appartienne Ă  C.

 

 

Le syllogisme Ă©tant rĂ©duit au jugement, la lumiĂšre naturelle du sens, suffit Ă  distinguer les syllogismes bien et mal formĂ©s : Nous raisonnons naturellement ; il faut examiner la soliditĂ© d’un raisonnement par la lumiĂšre naturelle
car c’est le sens qui doit permettre d’interprĂ©ter la forme PerpĂ©tuitĂ© de la foi

 

Le raisonnement est considĂ©rĂ© comme un simple dĂ©ploiement du jugement ; on ne peut avoir plus dans la conclusion que dans les prĂ©misses. Et la plupart des erreurs proviennent de prĂ©misses fausses et non d’erreurs d’articulation logique dans les infĂ©rences. C’est ainsi que mĂȘme un syllogisme apparemment mal formĂ©, puisque les sujets grammaticaux ne sont pas les sujets logiques, peut ĂȘtre d’emblĂ©e reçu comme acceptable :

Dieu veut qu’on honore les rois ; Louis XIV est roi ; Louis XIV doit ĂȘtre honorĂ©

Le sujet logique de la premiĂšre phrase est d’aprĂšs la lumiĂšre naturelle du sens « Les rois ».Les acquis de la linguistique transformationnelle permettent d’articuler formellement ce qui Ă©tait alors intuition, puisqu’il suffit de trois transformations pour rendre canonique la premiĂšre phrase :

1=Dieu dit qu’on doit honorer les rois
2=On doit honorer les rois, selon Dieu
3=Les rois doivent ĂȘtre honorĂ©s, selon Dieu

Cet exemple fait sentir que ce que l’on comprend par la lumiĂšre naturelle, c’est un « non su » qui peut ĂȘtre su par le dĂ©veloppement d’articulations pertinentes. Le syllogisme n’ayant que trois variables l’intelligence du sens peut supplĂ©er au cheminement logique. C’est loin d’ĂȘtre toujours le cas dans le raisonnement. De toute façon, il faut distinguer ce non su de l’esclave MĂ©non qui peut ĂȘtre su du non su de l’inconscient, rappelait Jorge Cacho, lors de la premiĂšre sĂ©ance des MathinĂ©es Lacaniennes. Ce non su-lĂ , inaccessible par la pensĂ©e rationnelle est plutĂŽt de l’ordre de la surprise.

La constitution d’un savoir intĂ©ressait moins Port-Royal que l’intelligence des choses. C’est peut-ĂȘtre l’ « angĂ©lisme » de Port-Royal qui se manifeste dans son souci de rĂ©duire le raisonnement au jugement. Jean-Claude Pariente souligne l’opposition entre Chomsky et Arnauld : Si une grammaire gĂ©nĂ©rative est une thĂ©orie de la production des Ă©noncĂ©s, une grammaire gĂ©nĂ©rale du moins dans la version de Port-Royal s’assigne pour objectif de retrouver derriĂšre l’expression la trace des opĂ©rations spirituelles et elle dĂ©pend et s’ordonne presque toute entiĂšre Ă  ce paradoxe d’ĂȘtre une thĂ©orie de la dissolution des Ă©noncĂ©s.

Port-Royal traduit en un sens une régression par rapport à la scolastique médiévale: par méfiance du langage, les Solitaires sous-estiment la fécondité du discours de la logique.

Partant du signe et du signifiĂ©, Port-Royal est contraint Ă  une fuite en avant d’une opĂ©ration de l’esprit Ă  l’autre, du fait de l’intrication des opĂ©rations entre elles, jusqu’à s’engager dans le Pari de la vie Ă©ternelle. La dĂ©marche de Lacan comme celle de Saussure part de la chaĂźne signifiante, La vĂ©ritĂ© je parle, et s’en tient Ă  la scansion de la rĂ©pĂ©tition et des oppositions, qui s’éventaille du phonĂšme Ă  la locution figĂ©e, si ce n’est Ă  l’histoire qu’on se raconte Ă  soi-mĂȘme.

 

Ordonner, ou la méthode

On appelle ordonner l’action de l’esprit par laquelle, ayant sur un mĂȘme sujet, comme le corps humain, diverses idĂ©es, divers jugements et divers raisonnements, il les dispose de la maniĂšre la plus propre pour faire connaĂźtre ce sujet. C’est ce qu’on appelle encore mĂ©thode.

La quatriĂšme partie de La Logique, consacrĂ©e Ă  l’opĂ©ration d’ordonner, Ă©crite par Arnauld seul, n’apparaĂźt pas dans La Grammaire. Elle concerne moins la thĂ©orie du langage que la question du savoir, que ce soit le savoir qu’on acquiert ou celui qu’on dĂ©montre, dont on veut persuader ou convaincre. Elle est centrĂ©e sur les limites de la raison. PrĂ©sentant avant leur publication les grands textes de Pascal mort en 1660 sur les deux infinis, les puissances trompeuses (de l’imagination, de l’amour- propre, de la coutume), le pari, les trois ordres, elle met l’accent sur l’infirmitĂ© humaine : il existe des non concevables par la raison ; la raison mĂȘme conduit Ă  accepter des non dĂ©montrables.

Selon Arnauld, la connaissance procĂ©dant de l’évidence s’appelle intelligence. Nous en avons vu un exemple avec l’intelligence du syllogisme mĂȘlant sujet grammatical et sujet logique. Celle qui procĂšde de l’autoritĂ© des hommes ou de Dieu s’appelle foi. Celle qui procĂšde de la raison s’appelle opinion si elle s’accompagne d’un doute et science, si la raison produit une entiĂšre conviction.

La science ; la raison

La science, selon Port-Royal, permet d’accĂ©der Ă  des connaissances certaines et Ă  des connaissances incertaines comme le sont celles des philosophes.

Les rĂšgles de la mĂ©thode, inspirĂ©es par Descartes, visent moins Ă  maĂźtriser un savoir par la raison qu’à trouver les moyens d’éviter l’erreur. Le travail de la raison est de lever les Ă©quivoques d’intention, de hasard, d’erreur (Comment comprendre par exemple Le sens de JansĂ©nius est hĂ©rĂ©tique, texte de la condamnation de JansĂ©nius par l’Eglise ?), de traquer les erreurs qui tiennent au corps, au langage, Ă  la formulation linguistique, au raisonnement (LPRI 9 I 10 III 20). Et comment parer Ă  la semblance de Montaigne, qui fait que je me trompe et que je n’en sais rien ?

Les connaissances incertaines de la philosophie sont d’autant moins accessibles que l’on ne reconnaĂźt pas que certaines connaissances sont impossibles, qu’il existe une ignorance nĂ©cessaire.

Notre esprit qui est fini et bornĂ© ne peut comprendre l’infini ni Dieu, ou plutĂŽt, ce sont choses incomprĂ©hensibles dans leur maniĂšre mais certaines dans leur existence. En tĂ©moignent l’infiniment petit, l’incommensurabilitĂ© de deux longueurs, la divisibilitĂ© Ă  l’infini de la matiĂšre. Les problĂšmes qui consistent Ă  trouver un espace infini Ă©gal Ă  un espace fini nous obligent Ă  avouer qu’il y a des choses qui sont, quoique (notre esprit) ne soit pas capable de les comprendre. Suit une expĂ©rience illustrant ce double constat : Si l’on prend la moitiĂ© d’un carrĂ©, et la moitiĂ© de cette moitiĂ© et ainsi Ă  l’infini, et que l’on joigne toutes ces moitiĂ©s par leur plus longue ligne, on en fera un espace d’une figure irrĂ©guliĂšre, et qui diminuera toujours Ă  l’infini par l’un des bouts, mais qui sera Ă©gal Ă  tout le carrĂ©. LPR p 280

 

La foi ; l’autoritĂ© des hommes et de Dieu

Le miracle

Arnauld n’écarte pas Ă  la diffĂ©rence de la religion prĂ©tendue rĂ©formĂ©e la possibilitĂ© de miracles. Sans doute en avait-il une expĂ©rience personnelle ; Philippe de Champaigne a reprĂ©sentĂ© dans un tableau de 1662 la guĂ©rison miraculeuse d’une paralysie en 1652 de sa propre fille Catherine, religieuse Ă  Port- Royal, aprĂšs une neuvaine prescrite par la mĂšre AgnĂšs Arnauld.

Il argumente en s’appuyant sur un chapitre de la troisiĂšme partie, concernant non la foi divine mais la foi humaine : De la loi concernant la croyance dans les Ă©vĂ©nements qui concernent la foi humaine LPR III 20, selon laquelle la seule possibilitĂ© d’un Ă©vĂ©nement n’est pas une raison suffisante pour me le faire croire(
) qu’il faut prendre garde Ă  toutes les circonstances qui l’accompagnent, tant intĂ©rieures qu’extĂ©rieures et d’autre part sur sa condamnation de la prĂ©somption :Il y a une sotte simplicitĂ© qui croit les choses les moins croyables ; mais il y a aussi une sotte prĂ©somption qui condamne comme faux tout ce qui passe les bornes Ă©troites de son esprit

Le sommeil et la folie

Arnauld accepte l’éventualitĂ© d’un sujet pensant dans le sommeil et la folie: Soit qu’il dorme ou qu’il veille, soit qu’il ait l’esprit sain ou malade, soit qu’il se trompe ou qu’il ne se trompe pas, il est certain au moins, puisqu’il pense, qu’il est et qu’il vit, Ă©tant impossible de sĂ©parer l’ĂȘtre et la vie de la pensĂ©e et de croire que ce qui pense n’est pas, et ne vit pas.LPR p

Comme Descartes, Arnauld parvient Ă  ces indĂ©montrables que sont les termes de pensĂ©e, d’ĂȘtre. Ils sont du nombre de ceux qui sont si bien entendus par tout le monde qu’on les obscurcirait en voulant les expliquer LPR I 1

Pourtant ce qu’il dĂ©crit est moins la pensĂ©e telle qu’elle est dĂ©finie dans la Logique par ses quatre opĂ©rations que l’activitĂ© psychique en gĂ©nĂ©ral. Se pose alors la question d’un sujet de l’activitĂ© psychique, dans l’erreur, le rĂȘve et la folie.

 

L’Autre non barrĂ©

De l’observation que la raison n’interdit pas la foi religieuse, La raison et la foi s’accordent parfaitement,( LPR p 8) Arnauld passe directement Ă  l’injonction de croire, assumĂ©e avec un sainte dĂ©sinvolture, puisque pour paraphraser Pascal, selon lui, la logique se moque de la logique :

Ce qui suffit Ă  toutes les personnes raisonnables pour leur faire tirer cette conclusion, par laquelle nous finirons cette logique, que la plus grande de toutes les imprudences est d’employer son temps et sa vie Ă  autre chose qu’à ce qui peut servir Ă  en acquĂ©rir une qui ne finira jamais, puisque tous les biens et les maux de cette vie ne sont rien en comparaison de ceux de l’autre, et que le danger de tomber dans ces maux est trĂšs grand, aussi bien que la difficultĂ© d’acquĂ©rir ces biens.

Cette phrase montre un lien entre ce qu’on peut appeler une dĂ©fense (se garantir de la plus grande de toutes les imprudences) et le basculement dans la foi religieuse, l’Autre non barrĂ©.

Une telle expĂ©rience ne dĂ©crit-elle pas l’entrĂ©e dans la jouissance Autre dont parle Lacan dans le sĂ©minaire Encore ? Peut-on dire qu’elle s’accommode trop bien de l’impasse faite par les Solitaires sur la sexualitĂ©?

L’ignorance nĂ©cessaire d’Arnauld peut Ă©voquer l’importance du manque dans la doctrine psychanalytique. Pas de forclusion de la castration Ă  Port-Royal. Mais Arnauld ne fait pas pour autant le pas qui consisterait Ă  continuer Ă  Ă©laborer sa thĂ©orie du langage avec son n’en vouloir rien savoir, dans la subversion signifiante que donne Lacan Ă  l’expression freudienne :

Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement, c’était quelque chose de l’ordre du j’n’en veux rien savoir Encore Leçon I

 

 

 

S’il faut conclure sur ce qui est un survol de la Grammaire GĂ©nĂ©rale et RaisonnĂ©e et de la Logique de Port-Royal , je mettrai l’accent sur les points suivants :

Le cheminement de Lacan se caractĂ©rise par une dialectique avec les autres savoirs. Le rationalisme de la Logique de Port- Royal l’a vivement intĂ©ressĂ© parce que Port-Royal prend en compte la matĂ©rialitĂ© de la parole et les opĂ©rations de la pensĂ©e, mises en lumiĂšre avant eux par Aristote et Descartes. Ces opĂ©rations de la pensĂ©e rationnelle sont un pas fait vers la reconnaissance des opĂ©rations psychiques en gĂ©nĂ©ral.

Mais Port-Royal donne aussi l’illustration de certaines impasses du rationalisme, en particulier la façon dont coexistent pour le mĂȘme sujet l’extrĂȘme rationalitĂ© et la jouissance Autre de la foi religieuse, comme si le fait de parvenir rationnellement aux indĂ©montrables que sont la pensĂ©e et l’ĂȘtre avait pour seule issue le basculement dans le mysticisme.

NĂ©anmoins, revenant Ă  mon interrogation de dĂ©part - pourquoi cette prĂ©valence de la langue naturelle Ă  Port-Royal, pourquoi cette dialectique revendiquĂ©e entre l’art de penser de l’art de parler ? – je dirais que c’est un garde-fou contre trop de rationalisme.

La langue naturelle vĂ©hicule l’imaginaire du sens mais elle reste lestĂ©e par le symbolique et le rĂ©el. J’opposerai Port-Royal Ă  Chomsky. Chomsky subordonne l’étude de la langue Ă  la logique, en privilĂ©giant la structure profonde de la phrase, une structure arborescente, par rapport Ă  la structure de surface. Pour Port-Royal, la « structure de surface » qu’est la langue naturelle est prĂ©valente, et le mĂ©talangage de la grammaire reste subordonnĂ© Ă  la langue naturelle, de mĂȘme que le raisonnement en Ɠuvre dans le syllogisme reste subordonnĂ© au jugement prĂ©sent dans la proposition. Est-ce que la bande de Moebius de Lacan ne fait pas de ces oppositions une dialectique, dialectique de la profondeur et de la surface, du mĂ©talangage et du langage, de l’écrit et de la parole. Les phrases inachevĂ©es de Schreber en sont un tĂ©moignage clinique et mettent Ă  dĂ©couvert ce jeu entre grammaticalitĂ© et langue naturelle. Mais si Lacan par ses mathĂšmes propose une formalisation des faits de langage, il subordonne ses mathĂšmes Ă  une parole qui les prend en compte. Sil n’y a pas quelqu’un pour en parler, ils restent lettre morte

Lacan conteste aussi un autre aspect du rationalisme de la linguistique, en s’en prenant en particulier Ă  la thĂ©orie de la communication. LĂ  oĂč le schĂ©ma de la communication de Jakobson fait Ă©tat d’un transfert de message entre un Ă©metteur et un rĂ©cepteur, transfert rendu possible par la simple existence d’un rĂ©fĂ©rent commun, d’un contact et d’un code, Lacan s’interroge. La notion de rĂ©fĂ©rent ? Celui qui parle ne sait pas ce qu’il dit. Le transfert de message ? Toute parole est cri et demande. (Peut-on dire, par parenthĂšse, qu’en dĂ©pit de son caractĂšre d’écrit, cette Logique est un cri. C’est le cri d’une Ɠuvre engagĂ©e, pour dĂ©fendre JansĂ©nius, Descartes, Pascal contre l’Eglise). La notion de contact, celle d’émetteur et de rĂ©cepteur ? Le sujet reçoit son propre message sous une forme inversĂ©e. Le code ? Lalangue propose des ressources infinies qui dĂ©passent celles d’une langue prĂ©cise. Que l’on pense Ă  l’exemple donnĂ© par Freud d’un mot allemand Glanz nouĂ© au mot anglais glance dans un symptĂŽme qu’il dĂ©crit.

.

Lacan reprend la dĂ©couverte freudienne : «  Moi la vĂ©ritĂ© je parle ». Comme Freud, il fait du langage le lieu de la vĂ©ritĂ©, une vĂ©ritĂ© seulement mi-dite. Mais il subvertit les mots de Socrate : « Je sais que je ne sais rien. » Socrate parle d’un savoir insu qui peut ĂȘtre su ; Lacan fait  du trou dans le savoir, le savoir mĂȘme. Pour faire rĂ©fĂ©rence de nouveau au sĂ©minaire d’ouverture des MathinĂ©es 2009-2010, le je ne peux rien en savoir devient un je n’ veux rien en savoir, permettant de prendre les choses autrement.

 

 

 

 

 

NOTES

Substance ; nom que l’on peut associer au verbe latin substare : se tenir sous, tenir bon. C’est un mot de la scolastique qu’on pourrait dĂ©finir comme ce qui se soutient par soi-mĂȘme. Le PĂšre, le Fils l’Esprit-Saint sont trois substances du Dieu chrĂ©tien; l’étymologie latine du mot ne doit pas faire oublier qu’il provient, par le biais de la traduction en latin des textes transmis par les Arabes au moyen-Ăąge, d’un Grec, Aristote.

Aristote, lecteur de Platon, se dĂ©tache de lui en opposant au concept d’idĂ©e ou eidos celui d’hypostase, traduit en latin substance. L’idĂ©e platonicienne est Ă  la fois forme et intelligibilité : l’idĂ©e de cheval, c’est le cheval en soi, comme le beau, le bon en soi, Ă  cĂŽtĂ© desquels un cheval, un homme beau ou bon ne sont que des ombres. Pour Aristote, on ne peut parler que de ce qui existe, d’une hypostase, qu’on peut traduire par support, point de dĂ©part, appui. La scolastique traduit en latin hypostase par substantia, traduit en français dans la tradition savante substance. Mais le mot fait aussi rĂ©fĂ©rence Ă  l’ousia, l’ĂȘtre de la tradition philosophique.

Qu’est-ce que donc que la substance ? C’est la chose qui est. La chose qui subsiste. Ce n’est pas certes la matiĂšre ; des cailloux en tas sont matiĂšre de la maison, ainsi que les poutres. Mais on n’habite pas un tas de cailloux. Encore faut-il que les matĂ©riaux soient ordonnĂ©s selon un certain plan, une certaine idĂ©e, et qu’à la cause matĂ©rielle, s’ajoute une cause formelle, qui est le plan ou si l’on veut la forme et la disposition qu’ont pris les Ă©lĂ©ments matĂ©riels qui composent la maison.(
)MatiĂšre et forme sont donc les deux premiĂšres causes de la substance.(
) A ces deux causes s’ajoute la cause efficiente ou motrice, l’agent transmettant Ă  l’élĂ©ment passif sa forme(
)enfin l’analyse des causes se trouve complĂ©tĂ©e par la postulation de la cause finale , qui ne fait qu’un avec l’essence, la fin Ă©tant la forme non encore possĂ©dĂ©e ou conquise, Ă  laquelle aspire la matiĂšre (
.) On comprend que la science de la substance soit en mĂȘme temps la science des quatre causes. La Philosophie Antique , Jean- Paul Dumont.

Lacan dans la seconde leçon d’Encore s’inspire de cette analyse pour Ă©voquer les quatre causes que constitue le signifiant

 

 

 

Bibliographie

 

Arnauld, A. et Lancelot, C : Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e, Paris, 1660. AbrĂ©gĂ© en GPR. Les rĂ©fĂ©rences renvoient Ă  la rĂ©impression par Slatkine Reprints, GenĂšve, 1993 de l’édition de 1846.

Arnauld, A. et Nicole, P.: La Logique ou l’art de penser, Paris, 1662. AbrĂ©gĂ© en LPR. Réédition 1992, Collection Tel gallimard.

Arnauld, A. : La perpĂ©tuitĂ© de la foi (
), Paris, 1669-1672

Blanché, R. : La logique et son histoire, Paris, 1970, Armand Colin

Pariente, J-C : L’analyse du langage Ă  Port-Royal, Paris, 1885, Editions de Minuit. AbrĂ©gĂ© en ALPR.

Et le séminaire Encore

 

Maryvonne Lemaire, 21 janvier 2010

 

Les Noms du PÚre, séminaire du 20/11/1963, de Jacques Lacan

 

 

 

LES NOMS DU PERE

Jacques Lacan1

20 novembre 1963

 

 

Je n'ai pas l'intention aujourd'hui de me livrer à aucun jeu qui ressemble à un coup de théùtre, je n'attendrai pas la fin de ce séminaire pour vous dire que ce séminaire est le dernier que je ferai. Aussi bien pour certains, initiés aux choses qui se passent, ceci ne sera-t-il pas une surprise, pour les autres, c'est par égard pour leur présence que je ferai cette déclaration. Jusqu'à la nuit derniÚre trÚs tard... une certaine nouvelle m'a été annoncée... J'ai pu croire que je vous donnerai cette année ce que je vous donnais depuis dix ans, il était préparé, je ne ferai rien de mieux que de vous donner le premier : j'ai annoncé que je vous parlerai cette année des Noms du PÚre.

Pas possible de le faire entendre : pourquoi ce pluriel concernant les noms ? Ce que j'entendais apporter de progrĂšs dans une notion que j'ai amorcĂ©e dĂšs la troisiĂšme annĂ©e de mon SĂ©minaire, quand j'ai abordĂ© le cas Schreber, la fonction des Noms du PĂšre ponctuer dans mon enseignement passĂ© les repĂšres oĂč vous avez pu voir se fonder les linĂ©aments :

- premiÚrement, 15, 22, 29 janvier et 5 février 1958, la métaphore paternelle

- deuxiÚmement, les séminaires du 20 décembre 1961 et ceux qui suivent, janvier 62, concernant la fonction du nom propre.

- troisiÚmement, les séminaires de mai de mon année sur le transfert concernant ce qui est intéressé du drame du pÚre dans la trilogie claudélienne.

Vous rĂ©fĂ©rer Ă  ces sĂ©minaires pour voir dans quelle direction je voulais poursuivre mon discours ... Il y a lĂ , d'une façon dĂ©jĂ  trĂšs avancĂ©e dans sa structuration, quelque chose qui eĂ»t pu me permettre de faire le pas suivant. Ce sĂ©minaire s'enchaĂźne Ă  celui sur l'angoisse. Avant d'aller plus loin, ce qu'a apportĂ© mon sĂ©minaire sur l'angoisse... On a pu donner tout leur poids Ă  des formules telles que l'angoisse est un affect du sujet. L'ordonner en fonction aussi de la structure, celle du sujet dĂ©fini comme le sujet qui parle, qui se fonde, qui se dĂ©termine dans un effet du signifiant. OĂč et Ă  quel temps, rĂ©fĂ©rence au niveau de la synchronie, Ă  quel temps ce sujet est-il affectĂ© de l'angoisse ?

( schéma au tableau )

 

Ce dont, quel que soit ce temps, ce temps sur lequel nous allons nous étendre, ce dont le sujet est dans l'angoisse affecté, c'est vous ai-je dit, par le désir de l'Autre. Il en est affecté d'une façon que nous devons dire immédiate, non dialectisable et c'est en ceci que l'angoisse est, dans l'affect du sujet, ce qui ne trompe pas.

Je vous ai dit de l'angoisse dont vous voyez ainsi se dessiner dans ce qui ne trompe pas Ă  quel niveau plus radical - que tout ce qui a Ă©tĂ© dĂ©rivĂ© dans le discours de Freud - s'inscrit sa fonction de signal. Pas moyen de situer cette fonction, sinon Ă  ce niveau. A le poser ainsi se confirme et reste valable comme Freud lui-mĂȘme l'a ressenti assez pour le maintenir, que toutes les premiĂšres formulations qu'il a donnĂ©es de l'angoisse, transformation directe de la libido, etc. restent encore comprĂ©hensibles. Que n'ai-je dit d'autre part concernant l'angoisse, m'opposant Ă  la tradition psychologisante qui distingue l'angoisse de la peur de par ses corrĂ©lats, spĂ©cialement corrĂ©lat de la rĂ©alitĂ©, je change ici les choses, disant de l'angoisse : elle n'est pas sans objet. Cet objet a dont j'ai dessinĂ© aussi bien que j'ai pu les formes fondamentales : ce qui est chu du sujet dans l'angoisse, cet objet a, qui est le mĂȘme que je dĂ©signe comme la cause du dĂ©sir.

A l'angoisse, Ă  l'angoisse qui ne trompe pas se substitue pour le sujet ce qui doit s'opĂ©rer au moyen de cet objet a, il peut s'opĂ©rer plus d'une chose ... ceci est suspendu, - ce qui Ă©tait rĂ©servĂ© pour l'avenir - et que vous ne perdrez pas tout Ă  fait, car vous le trouverez dans un livre Ă  paraĂźtre dans six mois, c'est Ă  ceci qu'est suspendue la fonction de l'acte et encore quelque chose d'autre. L'annĂ©e derniĂšre et pour l'instant ce Ă  quoi je me suis tenu : la fonction de ce petit a dans le fantasme, dans la fonction qu'il prend d'ĂȘtre le soutien du dĂ©sir, du dĂ©sir en tant que ce qu'il est donnĂ© au sujet d'atteindre de plus intensif dans sa rĂ©alisation de sujet au niveau de la conscience... c'est par cette chaĂźne que s'affirme une fois de plus sa dĂ©pendance au dĂ©sir de l'Autre, du dĂ©sir.

Ai-je besoin, ne suis-je pas trop tentĂ© de rappeler pour qu'il n'y ait pas trop de confusion, le caractĂšre radical, tout Ă  fait restructurant, qu'ont ces conceptions tant du sujet que de l'objet. ‹Bien sĂ»r, nous-mĂȘmes parlons depuis longtemps et nous nous dĂ©tachons de toute conception du sujet qui en fait un pur corrĂ©lat de l'intelligent Ă  l'intelligible, du nous antique, de toute foi faite Ă  la connaissance. Ici, l'angoisse se montre en position cruciale. Dans Aristote, pour la tradition antique, [agonia], pathos local qui s'apaise dans l'impassibilitĂ© du Tout. Il reste quelque chose de la position antique jusque dans la pensĂ©e positiviste, celle sur laquelle se fonde et vit maintenant encore la science dite psychologique.

AssurĂ©ment quelque chose y reste fondĂ© de cette correspondance de l'intelligence Ă  l'intelligible et ce n'est pas sans fondement qu'elle peut nous montrer que l'intelligence humaine n'est pas autre dans son fondement que l'intelligence animale ; - cf. les thĂ©ories de l'Ă©volution, les progrĂšs de l'intelligence, son adaptation -. ‹Ceci nous permet une thĂ©orie partant de cet intelligible supposĂ© dans les donnĂ©es des faits, de dĂ©duire que ce procĂšs se reproduit chez chaque individu, hypothĂšse mĂȘme pas aperçue de la pensĂ©e positiviste, c'est que ces faits soient intelligibles. L'intelligence, dans cette perspective, n'est rien de plus qu'un affect parmi d'autres, un affect fondĂ© sur un affect, l'intelligibilitĂ©.

D'oĂč cette psychologie de tireuses de cartes, mĂȘme du haut des chaires universitaires. L'affect n'est ici qu'intelligence obscure ; il n'y a qu'une chose qui Ă©chappe Ă  celui qui reçoit cet enseignement : c'est son effet d'obscurantisme subsistant de cette perspective. C'est une entreprises de technocrates, Ă©talonnage psychologique des sujets en mal d'emploi entrĂ©s courbĂ©s sous l'Ă©talon du psychologue dans les cadres de la sociĂ©tĂ© existante.

L'essence de la découverte de Freud est à ceci, dans une opposition radicale. Les premiers pas de mon enseignement ont cheminé dans les pas de la dialectique hégélienne ; étape nécessaire pour faire brÚche dans ce monde dit de la positivité. La dialectique hégélienne se ramÚne à des racines logiques, déficit intrinsÚque de la logique de la prédication : à savoir que l'universel ne se fonde que de la négation ; que le particulier seul à y trouver l'existence y apparaßt comme contingent. Toute la dialectique hégélienne faite pour combler cette faille y montre - dans une prestigieuse transmutation - comment l'universel, par la voie de la scansion : thÚse, antithÚse, synthÚse, peut arriver à se particulariser. Mais quels qu'en soient les effets de prestige de la dialectique hégélienne, que par Marx elle soit entrée dans le monde, achevant ce qui de Hegel était la signification, par la subversion d'un ordre politique et social fondé sur l'ecclésial, l'Eglise quelle que soit sa nécessité, la dialectique hégélienne est fausse et contredite tant par l'observation des sciences de la nature que par le progrÚs historique de la science fondamentale, à savoir des mathématiques.

C'est ici que l'angoisse est le signe comme l'a vu tout aussitÎt un contemporain du développement du systÚme de Hegel, Kierkegaard, l'angoisse est pour nous le témoin d'une béance essentielle qui porte le témoignage que la doctrine freudienne est celle qui en donne l'éclaircissement.

Cette structure du rapport de l'angoisse au dĂ©sir, cette double bĂ©ance du sujet Ă  l'objet chu de lui oĂč au-delĂ  de l'angoisse il doit trouver son instrument, la fonction initiale de cet objet perdu sur lequel insiste Freud, lĂ  est la faille qui ne nous permet pas de traiter du dĂ©sir dans l'immanence logicienne.

De la seule violence comme dimension à forcer les impasses de la logique, là Freud nous ramÚne au coeur de ce quelque chose sur quoi fonder les bases de ce qui était pour lui l'illusion, qu'il appelait selon le mode de son temps l'alibi, la Religion, que j'appelle quant à moi l'Eglise.

C'est sur ce champ mĂȘme par lequel l'Eglise tient intacte et dans tout l'Ă©clat que vous lui voyez, contre la rĂ©volution hĂ©gĂ©lienne, c'est lĂ  que Freud s'avance au fondement mĂȘme de la tradition ecclĂ©siale, qu'il nous permet de tracer le clivage d'un chemin qui aille au-delĂ , infiniment plus loin, structuralement plus loin que la borne qu'il a posĂ©e sous la forme de mythe du meurtre du pĂšre.

C'est sur ce terrain scabreux, mouvant, que là, cette année, je voulais m'avancer avant de reprendre l'ordre ecclésial. Car, pour ce qui est du pÚre, leur pÚre, les servants de l'Eglise, les pÚres de l'Eglise, qu'ils me laissent leur dire que sur le pÚre je ne les ai pas trouvés suffisants. Certains savent que je pratique depuis mon ùge pubertaire la lecture de Saint-Augustin. De Trinitate,il y a à peu prÚs dix ans que j'en ai pris connaissance. Je l'ai rouvert ces jours-ci pour ne pouvoir que m'étonner combien sur le pÚre il dit peu de choses. Il a su nous parler du Fils et combien du Saint-Esprit mais je ne sais quelle fuite se produit, automaton sous sa plume quand il s'agit du pÚre. Comment ne pas protester, chez un esprit si lucide, contre l'attribution radicale à Dieu du terme de causa sui. Absurdité ponctuée qu'à partir du relief de ceci que je vous ai dit, qu'il n'y a de cause qu'aprÚs l'émergence du désir.

Ce qui est cause et cause du dĂ©sir - pas Ă©quivalent de l'antinomie cause et cause de soi - ne pourrait ĂȘtre en aucune façon tenu pour Ă©quivalent antinomique de la cause pour lui. Augustin contre toute piĂ©tĂ© intellectuelle, flĂ©chit sur ce que je voulais vous articuler avec toutes sortes d'exemples : Acher EhyĂ©, l'hĂ©breu. Je suis ce que je suis, ego sum qui sum, je suis.

Qu'on y trouve un je suis celui qui suis dit Saint Augustin - dĂ©jĂ  en français sonne faux et boiteux - par quoi Dieu s'affirme identique Ă  l'Etre, ce Dieu, au moment oĂč MoĂŻse parle, ne serait qu'une pure absurditĂ©.

Voici donc le sens de cette fonction du petit a dans les formes diverses dont je vous ai parlĂ© l'annĂ©e derniĂšre, oĂč ceux qui me suivent ont pu voir oĂč elle s'arrĂȘtait.

Dans l'angoisse, l'objet petit a choit. Cette chute est primitive ; la diversité des formes que prend cet objet de la chute est dans une certaine relation au mode sous lequel s'appréhende pour le sujet le désir de l'Autre. C'est ce qui explique la fonction de l'objet oral. Elle ne se comprend - j'y ai longtemps insisté - que si cet objet, le sein, que le sujet lùche, dont il se détache, cet objet fondamentalement est de son appartenance.

Si Ă  ce moment-lĂ  cet objet s'introduit dans la demande Ă  l'Autre, dans l'appel vers la mĂšre elle dessine sous un voile l'au-delĂ  oĂč se noue le dĂ©sir de la mĂšre : Ă©tonnĂ© le bĂ©bĂ© renverse la tĂȘte en se dĂ©tachant du sein.

Ce sein, il n'est qu'apparemment appartenance à l'Autre ; voir les références biologiques, le complexe nourricier se constitue différemment dans un contexte animal. Ici le sein est une partie profonde et une partie plaquée au thorax de la mÚre.

Une seconde forme : l'objet anal. Phénoménologie du cadeau, du don : en lùchant les fÚces, lui concédant comme à un ordre dominant la demande de l'Autre évidemment imposteur, non pas la demande à l'Autre, un temps plus avant, ce qui chez l'Autre est encore ambigu, le désir. Comment les auteurs n'ont-ils pas reconnu que c'est là que s'accroche le support de ce qu'on appelle oblativité, que c'est par une véritable ambiguïté, par un escamotage révélateur de fuite panique devant une angoisse qu'on a pu situer la conjonction oblative au niveau de l'acte génital. Par ailleurs c'est là que l'enseignement de Freud d'une traduction qui s'en conserve nous situe la béance de la castration.

L'annĂ©e derniĂšre j'ai insistĂ© sur ceci que tout ce que Freud a dit nous montre, c'est que l'orgasme n'est pas seulement ce que les psycho-biologistes de son Ă©poque ont appelĂ© le mĂ©canisme de la dĂ©tumescence. Il faut savoir articuler que ce qui compte de l'orgasme reprĂ©sente exactement la mĂȘme fonction, quant au sujet, que l'angoisse. L'orgasme est en lui-mĂȘme angoisse, pour autant qu'Ă  jamais par une faille centrale le dĂ©sir est sĂ©parĂ© de la jouissance.

Qu'on ne nous objecte pas les moments de paix, de fusion du couple, oĂč chacun mĂȘme peut se dire que l'autre est bien content. Nous analystes allons y regarder de plus prĂšs pour voir ce qu'il y a dans ces moments d'alibi fondamental : un alibi phallique. ‹La femme se sublime en quelque sorte, dans sa fonction de gaine, elle rĂ©sout quelque chose, quelque chose qui va plus loin et reste infiniment au dehors. C'est pourquoi je vous ai longtemps commentĂ© ce passage d'Ovide oĂč se fabule le mythe de TirĂ©sias. Aussi bien faut-il indiquer ce qui se voit de traces de cet au-delĂ  inentamĂ© de la jouissance fĂ©minine dans le mythe masculin de son prĂ©tendu masochisme.

Plus loin, symétrique, comme sur une ligne courbe redescendante par rapport à ce sommet de la béance du désir - jouissance au niveau génital - j'ai ponctué la fonction du petit a dans la pulsion scopique.

Son essence est rĂ©sumĂ©e en ceci que plus qu'ailleurs le sujet est captif de la fonction du dĂ©sir. C'est qu'ici, l'objet est Ă©trange, l'objet a pour ceux qui ne m'ont pas suivi dans ma premiĂšre approximation, c'est cet oeil qui dans le mythe d'Oedipe est l'Ă©quivalent de l'organe Ă  castrer. Ce n'est pourtant pas tout Ă  fait de cela qu'il s'agit. Dans la pulsion scopique oĂč le sujet rencontre le monde comme spectacle qu'il possĂšde, il rit... que ce leurre par quoi ce qui sort de lui et ce qu'il affronte, est, non pas ce vrai petit a, mais son complĂ©ment l'i(a), son image spĂ©culaire, voilĂ  ce qui paraĂźt ĂȘtre chu de lui.

Il est pris, il se rĂ©jouit, il s'esbaudit dans ce que Saint-Augustin dĂ©nonce et dĂ©signe d'une façon si sublime - j'eusse voulu aussi vous faire parcourir ce texte - dĂ©signe comme concupiscence des yeux. Il croit dĂ©sirer parce qu'il se voit comme dĂ©sirant et qu'il ne voit pas que ce que l'Autre veut lui arracher, c'est son regard. La preuve, c'est ce qui arrive dans le phĂ©nomĂšne de l'Unheimlich : chaque fois que soudain, par quelque incident fomentĂ© par l'Autre, cette image de lui dans l'Autre apparaĂźt au sujet comme privĂ©e de son regard ; ici se dĂ©fait toute la trame de la chaĂźne dont le sujet est captif dans la pulsion scopique et c'est le retour Ă  l'angoisse la plus basale, l'Aleph de l'angoisse. Tel est ce Ă  quoi se rassemble dans sa structure la plus fondamentale, le rapport du sujet au petit a et l'Aleph sera lĂ  pour nous aider Ă  le symboliser. ‹Je n'ai pas encore dĂ©passĂ© la pulsion scopique, le franchissement que je dĂ©signe de ce qui s'y manifeste et va Ă  y pointer vers l'imposture : ce fantasme que j'ai articulĂ© sous le terme de l'agalma, sommet de l'obscuritĂ© oĂč le sujet est plongĂ© dans la relation du dĂ©sir, l'agalma est cet objet dont il croit que son dĂ©sir le vise et il porte Ă  son extrĂȘme la mĂ©connaissance de cet objet comme cause du dĂ©sir.

Telle est la frénésie d'Alcibiade et le renvoi que lui fait Socrate: "occupe-toi de ton ùme", de ce que Platon fera plus tard : ".. ton ùme et occupe-toi de cet objet que tu poursuis, ce n'est que ton image"; cet objet dans sa fonction de visée et de cause mortelle. "Fais ton deuil de cet objet ; alors tu connaßtras les voies de ton désir, car moi, Socrate je ne sais rien ; c'est la seule chose que je connais de la fonction de l'Eros".

C'est ainsi que je vous ai menĂ©s Ă  la porte, cinquiĂšme terme de cette fonction du petit a, par quoi va se montrer l'Ă©ventail, l'Ă©panouissement, de ce petit a dans le rapport prĂ©gĂ©nital Ă  la demande de l'Autre. ‹Nous allons voir le petit a venir de l'Autre, seul tĂ©moin, de ce lieu de l'Autre qui n'est pas seulement le lieu du mirage, ce petit a, je ne l'ai pas nommĂ© ; pourtant je l'ai montrĂ© dans une des rĂ©unions de notre sociĂ©tĂ©, j'aurais pu l'Ă©clairer aux journĂ©es sur la paranoĂŻa, je me suis abstenu. A savoir ce dont il s'agissait, Ă  savoir de la voix.

La voix de l'Autre doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un objet essentiel. Tout analyste sera appelĂ© Ă  lui donner sa place, ses incarnations diverses, tant dans le champ de la psychose que dans la formation du sur-moi.

Ceci, abord phĂ©nomĂ©nologique, ce rapport de la voix Ă  l'Autre, le petit a comme chu de l'Autre, nous pouvons en Ă©puiser la fonction structurale Ă  porter l'interrogation sur ce qu'est l'Autre comme sujet. Par la voix, cet objet chu de l'organe de la parole, l'Autre est le lieu oĂč ça parle. Ici nous ne pouvons plus Ă©chapper Ă  la question : qui ?, au-delĂ  de celui qui parle au lieu de l'Autre, et qui est le sujet, qui y a-t-il au-delĂ  dont le sujet, chaque fois qu'il parle, prend la voix ?

Il est clair que si Freud, au centre de sa doctrine, met le mythe du pÚre, c'est en raison de l'inévitabilité de cette question. Il n'est pas moins clair que, si toute la théorie et la praxis de la psychanalyse nous apparaissent aujourd'hui comme en panne, c'est pour n'avoir pas osé sur cette question, aller plus loin que Freud.

C'est bien pourquoi l'un de ceux que j'ai formés comme j'ai pu a parlé à propos d'un travail, qui n'est point sans mérite, de la "question du pÚre".

Cette formule Ă©tait mauvaise, c'est mĂȘme un contresens sans qu'on puisse le lui reprocher. Il ne peut ĂȘtre question de la question du pĂšre, pour la raison que nous sommes au-delĂ  de la formule que nous puissions formuler comme question.

Comment nous aurions pu aujourd'hui dessiner l'abord du problĂšme ici introduit ? Il est clair que l'Autre ne saurait ĂȘtre confondu avec le sujet qui parle au lieu de l'Autre, ne fĂ»t-ce que par sa voix, l'Autre, s'il est ce que je dis, le lieu oĂč ça parle, il ne peut poser qu'une sorte de problĂšme : celui du sujet d'avant la question.

Or Freud, cela, il l'a admirablement ressenti. Puisque je dois à partir d'aujourd'hui rentrer dans un certain silence, je ne manquerai pas de vous signaler ici qu'un de mes élÚves, Conrad Stein, a dans ce champ, tracé la voie. Je vous eusse priés de vous reporter à son travail, car il est bien satisfaisant.

Ce qu'il a fait, comment malgré tout l'erreur et la confusion du temps, Freud a mis le doigt sur ce qui mérite de rester malgré toute la critique sans doute fondée du spécialiste, sur la question du Totem, cf. Lévi-Strauss. Il n'en reste pas moins, et Freud est la vivante démonstration, combien celui qui est au niveau de la recherche de la vérité peut dépasser de haut tous les avis du spécialiste. Qu'en resterait-il sinon qu'il doit s'agir du sujet d'avant la question ?

Si mythiquement le pĂšre ne peut ĂȘtre qu'un animal, le pĂšre primordial, le pĂšre d'avant l'interdit de l'inceste ne peut ĂȘtre avant l'avĂšnement de la culture, et conformĂ©ment au mythe de l'animal sa satisfaction est sans fin : le pĂšre est ce chef de horde.

Mais qu'il l'appelle Totem, et justement Ă  la lumiĂšre des progrĂšs apportĂ©s par la critique de l'anthropologie structurale de LĂ©vi-Strauss qui met en relief l'essence classificatoire du Totem, ce qu'il faut en second terme, c'est mettre au niveau du pĂšre la fonction du nom (rĂ©fĂ©rez-vous Ă  un certain de mes sĂ©minaires, celui oĂč j'ai dĂ©fini le nom propre.) ‹Le nom, c'est cette marque, dĂ©jĂ  ouverte Ă  la lecture, c'est pour cela qu'elle se lira de mĂȘme en toutes les langues, y est imprimĂ© quelque chose, peut- ĂȘtre un sujet qui va parler. Bertrand Russel s'y trompe quand il dit on pourrait appeler John un point gĂ©omĂ©trique sur un tableau, il peut toujours l'interroger avec l'espoir qu'il lui rĂ©ponde !

J'avais aussi marqué comme référence les caractÚres que A.Gardiner a découverts sur des poteries phéniciennes de Haute-Egypte, antérieures à la découverte de l'alphabet, ceci pour illustrer que la poterie n'a jamais pris la parole pour dire sa marque de fabrique, mais qu'il y a dans le signifiant ce cÎté qui attend la lecture et que c'est à ce niveau que se situe le nom. Ici je vous désigne quelque chose de la direction à suivre, voyez quel apport nous donne maintenant la voie que nous abordons.

Car ce pĂšre, est-ce que nous ne pouvons pas nous, aller au-delĂ  du mythe pour prendre comme repĂšre ce qu'implique le mythe dans ce registre que donne notre progrĂšs sur ces trois termes de la jouissance, du dĂ©sir et de l'objet. Car tout de suite nous verrons concernant le pĂšre, le pĂšre pour que Freud trouve ce singulier Ă©quilibre, cette sorte de con... conformitĂ© de la loi et du dĂ©sir vraiment conjoints, nĂ©cessitĂ©s l'un par l'autre dans l'inceste, sur la supposition de la jouissance pure du pĂšre comme primordiale. ‹Mais ceci, qui est censĂ© nous donner l'empreinte de la formation du dĂ©sir chez l'enfant dans son procĂšs normal, est-ce que ce n'est pas lĂ  qu'il vaut qu'on se pose la question de savoir pourquoi ça donne des nĂ©vroses.

C'est ici que l'accent aussi que j'ai permis de mettre sur la fonction de la perversion quant Ă  sa relation au dĂ©sir de l'Autre comme tel qui reprĂ©sente la mise au pied du mur de la prise au pied de la lettre de la fonction du PĂšre - ĂȘtre suprĂȘme, cf. Sade - sens toujours voilĂ© et insondable. Mais de son dĂ©sir comme intĂ©ressĂ© dans l'ordre du monde, c'est lĂ  le principe oĂč pĂ©trifiant son angoisse, le pervers s'installe comme tel.

Arcature premiĂšre : comment se composent et se conjuguent le dĂ©sir dit normal et celui qui se pose au mĂȘme niveau, Ie dĂ©sir pervers ? Position d'abord de cette arche d'oĂč par la suite, pour comprendre un Ă©ventail de phĂ©nomĂšnes qui vont depuis la nĂ©vrose insĂ©parable Ă  nos yeux d'une fuite devant le terme du dĂ©sir du pĂšre, auquel on substitue le terme de la demande, celui du mysticisme aussi, dans toutes les traditions, sauf celles vous verrez ascĂšse, assomption plongĂ©es vers la jouissance de Dieu.

Ce qui fait l'entrave dans le mysticisme juif et plus encore dans le chrétien, et plus encore pour l'amour, c'est l'incidence du désir de l'Autre.

Je ne peux pas vous quitter sans avoir au moins prononcé le nom, le premier nom, par lequel je voulais introduire l'incidence spécifique de la tradition judéo-chrétienne, pas celle de la jouissance, mais du désir d'un Dieu, le dieu Elohim.

C'est devant ce Dieu premier terme, que Freud sĂ»rement au-delĂ  de ce que nous transmet sa plume, s'est arrĂȘtĂ©. Ce Dieu dont le nom n'est que le nom ChaddaĂŻ que je n'aurais jamais prononcĂ©.

Ce nom dans l'Exode au Chapitre VI, l'Elohim qui parle dans le buisson ardent qu'il faut concevoir comme son corps, qu'on traduit par la voix et dont on n'a pas voulu vous expliquer qu'il est bien autre chose, ce Dieu parlant Ă  MoĂŻse lui dit Ă  ce moment : ‹"Quand tu iras vers eux, tu leur diras que je m'appelle Je suis, EhyĂ©, Je suis ce que je suis".

La propriĂ©tĂ© de ces termes : dĂ©signer des lettres qui composent le nom, toujours certaines lettres choisies parmi les consonnes. Je suis, je suis le cortĂšge, il n'y a aucun autre sens Ă  accorder Ă  ce Je suis que d'ĂȘtre le nom : Je suis.

Mais ce n'est pas sous ce nom que je me suis annoncĂ© Ă  vos ancĂȘtres. "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et non Dieu des philosophes et des savants", dit Pascal en tĂȘte des PensĂ©es. De celui-lĂ , on peut dire qu'un Dieu ça se rencontre dans le rĂ©el, comme tout rĂ©el est inaccessible, ça se signale par ce qui ne trompe pas : l'angoisse. Ce Dieu qui s'est annoncĂ© Ă  Abraham, d'abord, l'a fait par un nom de l'Elohim au buisson ardent : El ChaddaĂŻ, les Grecs, ceux qui ont fait la traduction des Septantes Ă©taient beaucoup plus au courant que nous.

Ils n'ont pas traduit EhyĂ© par : je suis celui qui suis, comme Saint-Augustin, mais par l'Ă©tant,[eimi to on], et non pas [einai], l'ĂȘtre ; ça a un sens, ils ont pensĂ© comme des Grecs que Dieu, c'est l'Ă©tant suprĂȘme, on ne dĂ©tache pas les gens de leurs habitudes. Ils ne l'ont pas traduit comme de nos jours par Tout-Puissant mais prudemment par theos. Tout le reste Ă©tant seigneur, kirios, le chem, le nom qu'on ne prononce pas.

Qu'est-ce qu'El ChaddaĂŻ ?

Il n'Ă©tait pas prĂ©vu que je vous le dise aujourd'hui. Je ne forcerai pas la porte, fĂ»t-elle de l'enfer, pour vous le dire, mais j'entends introduire ce que j'eusse pu vous dire par quelque chose d'essentiel : - rendez-vous Ă  Kierkegaard - la Akeda, le sacrifice d'Abraham sous la forme oĂč l'on pĂ©nĂštre dans une tradition oĂč les images ne sont pas interdites, - la figuration de ces choses est interdite chez les Juifs - pourquoi de temps en temps dans le  , on a quelque fiĂšvre Ă  s'en dĂ©barrasser ? Voir les images d'Epinal, Michelet, etc. Ce qu'on voit sur les images Ă  ce niveau, tout ce qu'il faut en somme, non pas pour supplĂ©er Ă  mon sĂ©minaire car les noms n'y sont pas, mais les images y sont, en Ă©ventail de tout ce que je vous ai dit. J'ai assez avancĂ© pour que vous y retrouviez ce que j'ai annoncĂ© de la mĂ©taphore paternelle.

Il y a un fils, la tĂȘte bloquĂ©e contre le petit autel de pierre (tableau de Caravage), il grimace, il souffre, le couteau d'Abraham est levĂ© au-dessus de lui, l'ange qui est lĂ , prĂ©sence de celui dont le nom n'est pas prononçable.

L'ange, un ange, qu'est-ce qu'un ange ? Ces anges, comment les supprimerez-vous de la bible ? disais-je à un pÚre éminent, je l'ai rendu fou. Mon dernier dialogue avec le pÚre Teilhard de Chardin, j'ai cru que je le ferai pleurer, cet homme.

- Est-ce que vraiment vous me parlez sérieusement ?

- Oui, mon pĂšre, il s'agit des textes. Avec son nominateur de la planĂšte, qu'est-ce qu'il faisait des anges ?

Cet ange retient le bras d'Abraham et sans le consentement du pĂšre Teilhard, quoiqu'il en soit de cet ange, c'est bien au titre d'El ChaddaĂŻ qu'il est lĂ . Toujours vu traditionnellement lĂ . C'est bien Ă  ce titre que se dĂ©roule tout le pathĂ©tique du drame oĂč nous entraĂźne Kierkegaard. Avant ce geste qui retient, Abraham est venu lĂ  pour quelque chose. Dieu lui a donnĂ© un fils et lui donne I'ordre d'amener son garçon pour un mystĂ©rieux rendez-vous, les mains aux pieds liĂ©es comme Ă  une brebis, pour le sacrifier. Avant de nous Ă©mouvoir, nous pourrions nous souvenir que, d'aller sacrifier son petit garçon Ă  l'Elohim du coin Ă  l'Ă©poque, c'Ă©tait courant. Ca a continuĂ© si tard qu'il a fallu pour que ça cesse que l'ange et les prophĂštes arrĂȘtassent les IsraĂ©lites sur la voie de recommencer.

Voyons plus loin, ce fils me direz-vous, c'est son fils unique. Ce n'est pas vrai, Ismaël a déjà quatorze ans, mais Sarah est restée inféconde jusqu'à l'ùge de quatre-vingt-dix ans. Ismaël est né du couchage du patriarche avec une esclave.

Le son déjà de la primauté d'El Chaddaï, celui qui a tiré Abraham du milieu de ses frÚres et de ses pÚres, il y avait tellement de pÚres qui vivaient encore : Sem qui a vécu cinq cents ans, et, dans toutes les lignées, ils ont eu des enfants vers l'ùge de trente ans - quoiqu'il en soit cet El Chaddaï s'il est bien pour quelque chose dans cet enfant du miracle de Sarah qui dit : "je suis flétrie" - cherchez du cÎté du corps jaune, la ménopause existait à l'époque ! -, on peut concevoir qu'Abraham y tenait donc à Isaac, c'est l'enfant de la promesse.

Sarah meurt quelque temps aprĂšs. Beaucoup de monde se trouve lĂ  et IsmaĂ«l fait sa rentrĂ©e. AprĂšs la mort de Sarah, Abraham, ce patriarche, va se montrer tel qu'il est, un formidable gĂ©niteur. Il Ă©pouse et aura cinq enfants, mais ce n'est pas des enfants qui ont reçu la baraka de Sarah. Cette toute puissance tombe Ă  la limite mĂȘme du territoire de son peuple. Un autre Ă©lohim d'Ă  cĂŽtĂ© donne le bon truc pour repousser l'envahisseur, El ChaddaĂŻ y dĂ©campe avec les tribus qui l'ont amenĂ© Ă  l'assaut.

El ChaddaĂŻ est celui qui Ă©lit et promet et fait passer par son nom une certaine alliance transmissible d'une seule façon par la baraka paternelle, c'est celui qui fait attendre un fils mĂȘme Ă  une femme de quatre-vinqt-dix ans et bien autre chose encore.

Un petit livre qui date de la fin du XIĂš siĂšcle de Scholomo Ben Isaac de Troyes, un ashkĂ©naze, vous lirez d'Ă©tranges commentaires du malheur d'Abraham. Dans la Michna, il y a un dialogue d'Abraham avec Dieu, quand l'ange dit "n'Ă©tends pas", Abraham dit : ‹"Si c'est ainsi, je suis venu ici pour rien ; je vais lui faire au moins une lĂ©gĂšre blessure pour te faire plaisir, Elohim...".

Ce n'est pas tout ce qu'on peut voir sur l'image d'Epinal, il y a encore autre chose, Ă  droite et Ă  gauche dans le tableau de Caravage, cette tĂȘte de bĂ©lier que j'introduis sous la forme du schofar, la corne lui est incontestablement arrachĂ©e.

Quant Ă  ce qu'est ce bĂ©lier, c'est lĂ -dessus que je voudrais terminer. Car il n 'est pas vrai que l'animal paraisse comme mĂ©taphore du pĂšre au niveau de la phobie. La phobie n'est qu'un retour ; c'est ce que Freud disait en se rĂ©fĂ©rant au Totem. L'homme n'a pas tellement Ă  ĂȘtre fier d'ĂȘtre le dernier venu de la crĂ©ation, celui qu'on a fait avec de la boue, ce qui n'est dit d'aucun ĂȘtre. Il va se chercher des ancĂȘtres honorables et nous en sommes encore lĂ  : il lui faut un ancĂȘtre animal. ‹Dans la "Sentence des pĂšres", le "PirkĂ© Avot" - beaucoup moins important que le Talmud - traduit en français par Rachi, il est dit catĂ©goriquement que selon la tradition rabbinique, le bĂ©lier dont il s'agit est le bĂ©lier primordial. Il Ă©tait lĂ  - HassĂ© MimĂ© Berechit - dĂšs les six jours de la crĂ©ation, ce qui le dĂ©signe pour ce qu'il est : un Elohim. Ce n'est pas celui dont le nom est imprononçable, mais tous les Elohim. Celui-lĂ  est reconnu comme l'ancĂȘtre de la race de Sem - donc des origines -.

Alors cette tĂȘte de bĂ©lier aux cornes emmĂȘlĂ©es dans une haie qui l'arrĂȘte, ce lieu de la haie, je voudrais vous le commenter, le texte mĂȘme fait sentir qu'il se rue sur le lieu du sacrifice. De quoi vient-il avidement se repaĂźtre, quand celui dont le nom est imprononçable le dĂ©signe, lui, pour le sacrifice ?

Ce qu'Elohim dĂ©signe pour sacrifice Ă  Abraham Ă  la place d'lsaac, c'est son ancĂȘtre, le dieu de sa race.

Ici se marque le tranchant entre la jouissance de Dieu et ce qui d'une tradition le dĂ©signe comme dĂ©sir, dĂ©sir de quelque chose dont il s'agit de provoquer la chute, c'est l'origine biologique. Ici est la clĂ© de ce mystĂšre oĂč se lie la version Ă  l'Ă©gard de la tradition judaĂŻque, la pratique des rites mĂ©taphysico-sexuels, au regard de ce qui unit la communautĂ© dans la fĂȘte eu Ă©gard Ă  la jouissance de Dieu. Quelque chose se manifeste qui, comme Ă©tant le dĂ©sir, met essentiellement en valeur cette bĂ©ance qui sĂ©pare la jouissance du dĂ©sir et le symbole en est que, c'est dans le mĂȘme contexte la relation d'El ChaddaĂŻ Ă  Abraham, la circoncision signe de l'alliance du peuple celui qu'il a Ă©lu, la circoncision dĂ©signe ce petit morceau de chair tranchĂ©e Ă  l'Ă©nigme duquel je vous avais amenĂ© par quelques hiĂ©roglyphes, ce petit a.

Je vais vous quitter ici. Avant de vous quitter, je vous dirai que si j'interromps ce séminaire je ne le fais pas sans m'excuser auprÚs de ceux qui depuis des années ont été mes fidÚles auditeurs, ceux qui, nourris des mots, des termes, des voies et des chemins appris ici, comme ceux qui retournent cette empreinte contre moi. Dans les débats récents et confus, un groupe s'est montré véritablement dans sa fonction de groupe mené deci-delà aux tourbillons aveugles. Un de mes élÚves a essayé de sauver un débat confus au niveau analytique, il a cru devoir parler... que la vérité, que la véritable piÚce, le sens de mon enseignement, c'est qu'on ne l'attrape jamais. Quel incroyable contresens ! Quelle impatience enfantine au mieux.

Est-ce lĂ  pour autant justifier une fonction mĂ©tonymique de la vĂ©ritĂ© ? OĂč a-t-on vu, comme en mathĂ©matique, que chaque chapitre renvoie au suivant ? Je m'approchais Ă  un certain point de la densitĂ© oĂč vous ne pouviez pas parvenir - il n'y a pas que les attributs de l'infatuation et de la sottise, esprit en forme d'Ă©pluchure, comitĂ© de rĂ©daction, il y a autre chose - j'ai en effet cherchĂ© ; je la trouve parfois la vĂ©ritĂ© de la praxis qui s'appelle psychanalyse. Quelle est sa vĂ©ritĂ©?

Si quelque chose s'y avĂšre dĂ©cevant, cette praxis doit s'avancer vers une conquĂȘte du vrai par la voie de la tromperie, car le transfert n'est pas autre chose, tant qu'il n'y a pas de nom au lieu de l'Autre, inopĂ©rant. Si ma marche est progressive, prudente, n'est-ce pas tout ce que j'ai tentĂ© de promouvoir dans cette voie contre quoi j'ai toujours Ă  me prononcer, sans quoi elle risque de glisser vers la voie de l'imposture.

Depuis deux ans, ayant confié à d'autres le maniement intérieur d'un groupe, pour laisser la pureté à ce que j'ai à vous dire : pas de différence entre le oui et le non.

 

 



 

 

1Cette version manque du schéma et les écritures en hébreu en note de bas de page, qui sont présentes dans les version internet et papier.

 

L'amour et la haine dans Encore, texte de Hubert Ricard

Texte provisoire : L’amour et la haine dans Encore

 

Parmi les rĂ©fĂ©rences essentielles du SĂ©minaire Encore, on trouve l’ĂȘtre, ( que j’ai abordĂ© dans le SĂ©minaire d’étĂ© prĂ©cĂ©dent), et aussi l’amour – sans oublier la passion contraire, la haine avec en outre le nĂ©ologisme hainamoration, que Lacan oppose au terme d’ambivalence reçu depuis Freud.

Si Lacan parle de l’amour c’est Ă©videmment en rĂ©sonance avec le transfert, puisque l’analyse opĂšre par la voie de l’amour qui se porte vers celui qui occupe la place du sujet supposĂ© savoir.

Il reste que l’amour – et c’est une des clĂ©s du succĂšs d’Encore hors du champ de l’analyse avec sa rĂ©fĂ©rence Ă  la jouissance fĂ©minine – est une des donnĂ©es fondamentales de la vie humaine. Lacan prĂ©cise que sa rĂ©fĂ©rence au sujet supposĂ© savoir dans le transfert n’est que « point d’application tout Ă  fait particulier, spĂ©cifiĂ©, de ce qui est lĂ  d’expĂ©rience ». L’expĂ©rience de l’amour est donc aussi envisagĂ©e au plan gĂ©nĂ©ral. D’oĂč la formule, un peu Ă©nigmatique au premier abord si on se place hors du champ de l’analyse : celui Ă  qui je suppose le savoir, je l’aime, avec l’énoncĂ© gĂ©nĂ©ral : « ce dont se supporte tout amour est trĂšs prĂ©cisĂ©ment ceci : d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients.»

Le SĂ©minaire de l’annĂ©e suivante nous proposera une articulation que je me contente d’énoncer. Le moyen qu’utilise l’analyse, ce n’est pas le transfert, c’est la parole, qui rĂ©vĂšle le savoir qui existe dans le langage, et donc le transfert fait irruption dans la vĂ©ritĂ© de l’amour, en tant que l’amour Ă©merge dans la relation entre deux savoirs inconscients. Comme s’il s’agissait de la rĂ©vĂ©lation d’une structure dĂ©jĂ  prĂ©sente.

De cet amour en gĂ©nĂ©ral la philosophie et la thĂ©ologie n’ont cessĂ© de parler : philosophie, amour du savoir, savoir socratique de l’amour. Il ne s’agit pas seulement du dĂ©sir de savoir que pose la premiĂšre phrase de la MĂ©taphysique d’Aristote (A 980 a 21).

Or quand il se rĂ©fĂšre Ă  la tradition philosophique Lacan nous propose des Ă©noncĂ©s apparemment contradictoires sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir D’un cĂŽtĂ© « l’amour n’a rien Ă  faire, contrairement  Ă  ce que la philosophie a Ă©lucubrĂ©, avec le savoir. » Mais de l’autre, nous venons de le voir, impossibilitĂ© de caractĂ©riser l’amour (en gĂ©nĂ©ral) sans une rĂ©fĂ©rence au savoir - « un certain rapport entre deux savoirs inconscients.» Sans doute s’agit-il, dans ce second Ă©noncĂ©, d’un savoir tout Ă  fait spĂ©cifiĂ© - ce savoir inconscient n’est pas pensĂ©e mais parole et jouissance, jouissance qui ne veut rien savoir - mais cela montre en tout cas que les thĂšmes platoniciens sont bien en prise avec la structure, mĂȘme si Ă  un certain niveau il s’agit d’en prendre le contre-pied.

 

Pour tenter de dĂ©nouer ces difficultĂ©s, je vais reprendre la question de l’amour et de la haine en suivant les registres de Lacan, non sans une rĂ©fĂ©rence aristotĂ©licienne initiale. On peut supposer d’ailleurs que Lacan avait Aristote constamment sous les yeux quand il a  prononcĂ© les sĂ©minaires Encore et Les non-dupes errent. Aristote peut nous aider Ă  Ă©claircir les choses.

Le texte clĂ© qui inspire la thĂ©orie physique de l’amour dont Lacan nous parle dans Encore, ce sont les chapitres 4  et 8 du livre IX de l’Ethique Ă  Nicomaque sur la philia – (je laisse de cĂŽtĂ© l’aspect relation d’ñme Ă  Ăąme qui inspire l’abord du texte par Lacan). Aristote y fait l’éloge de l’amour de soi (philautia) que Tricot traduit lourdement par Ă©goĂŻsme, et lui donne une place fondatrice dans la relation d’amitiĂ© avec autrui. : « Un homme est Ă  lui-mĂȘme son meilleur ami, et par suite il doit s’aimer lui-mĂȘme par dessus tout. » ÉnoncĂ© qu’Aristote assigne Ă  l’homme vertueux sans la moindre rĂ©serve. L’homme de bien sera suprĂȘmement « égoĂŻste», et c’est ce qui lui permet d’entretenir une amitiĂ© vertueuse avec un ami, ne recherchant pas pour l’essentiel le plaisir et l’utilitĂ©, mais le bien de celui qu’il aime. Velle bonum alicui, comme le dira St Augustin. La relation amicale dĂ©rive donc de l’amour de soi et c’est bien l’image de soi par exemple dans l’amour paternel ou dans l’amour que l’artiste porte Ă  son oeuvre, qui joue pour Aristote un rĂŽle fondamental. Mais en mĂȘme temps le dispositif prĂ©suppose la rĂ©fĂ©rence Ă  la vertu et au bien, au Souverain Bien, voire au Beau comme dans l’exemple de celui qui fait le beau geste de se sacrifier pour son ami. Mais on voit ici que ce lest est dĂ©faillant dans ce que nous appelons le narcissisme au sens moderne .

Entre temps la morale kantienne a dĂ©niĂ© Ă  l’amour de soi pris en lui mĂȘme toute valeur morale. Et lorsque Freud et la psychanalyse parlent de narcissisme, disparaĂźt la commoditĂ© d’une rĂ©fĂ©rence au Souverain Bien. A ce premier niveau l’amour fait l’objet d’une rĂ©duction, d’une dĂ©sidĂ©alisation massive dont nous avons Ă  tenir compte dans notre conception de l’amour, mĂȘme si on en reste au plan imaginaire. La Verliebtheit de Freud nous disait Lacan dans les Formations de l’Inconscient (Ă©d ALI p176) relĂšve d’une relation narcissique et spĂ©culaire impliquant une image totale et comblante. Et Encore reprend fermement ce thĂšme jamais mis en doute par la suite : «  ce que l’analyse dĂ©montre, c’est que l’amour dans son essence est narcissique » (Encore ALI p16). C’est sans doute pour quoi il est toujours rĂ©ciproque, puis que nous n’avons jamais affaire qu’à notre propre image (cf l’illusion amoureuse classique qui a besoin d’ĂȘtre dĂ©trompĂ©e).

Ce n’est pas dire que cette nature essentielle ne soit pas affectĂ©e par l’articulation aux autres registres - symbolique et rĂ©el - Ă  laquelle nous allons venir, mais la rĂ©fĂ©rence au narcissisme reste inĂ©liminable.

À ce premier stade, me semble-t-il, le corrĂ©lat de la Verliebtheit ne serait pas vraiment la haine, mais l’agressivitĂ©. Je rappelle le texte de Subversion du sujet (E 809) : l’image narcissique
 dans l’affrontement au semblable devient le dĂ©versoir de la plus intime agressivitĂ©. Plus intime c’est peut-ĂȘtre d’ailleurs en dire un peu plus.

 

« On s’imagine que l’amour c’est deux. Est ce que c’est tellement prouvĂ©, si ce n’est par l’expĂ©rience imaginaire ? ». En fait dĂšs les tout premiers sĂ©minaires, Lacan distinguait le registre symbolique de l’amour de la dualitĂ© imaginaire, en se rĂ©fĂ©rant Ă  une demande qui s’adresse au grand Autre.

La demande d’amour vise l’ĂȘtre de l’Autre, plutĂŽt le grand que le petit : je cite les Formations de l’inconscient (21/5)  « obtenir de l’autre cette prĂ©sentification essentielle qui fait que l’autre donne ce quelque chose qui est au-delĂ  de toute satisfaction possible, qui est son ĂȘtre mĂȘme, qui est justement ce qui est visĂ© dans l’amour. » La rĂ©ciprocitĂ© attendue de l’amour serait le signe de cette prĂ©sence.

Notons que la rĂ©fĂ©rence Ă  la haine est tout Ă  fait symĂ©trique cf encore les Formations de l’Inconscient  « C’est pour fixer quelque chose que je dis d’amour. La haine dans cette occasion a la mĂȘme place. C’est uniquement dans cet horizon que l’ambivalence de la haine et de l’amour peut se concevoir »

La haine est peut-ĂȘtre plus proprement symbolique : je voudrais l’illustrer avec Aristote dont je suis sĂ»r que Lacan a lu attentivement la RhĂ©torique, puisqu’il en recommande la lecture, Ă  propos des passions, Ă  la fin de la premiĂšre journĂ©e du SĂ©minaire de l’Angoisse.

Dans l’analyse diffĂ©rentielle qu’il donne de la colĂšre (orgĂš) et de la haine (ekhtra ou misos) (RhĂ©torique II 4 Ă  partir de 1382a), Aristote multiplie les indications qui opposent la haine – symbolique – Ă  la colĂšre – que je dirai imaginaire : la haine peut ĂȘtre ressentie sans raison personnelle ; elle ne se limite pas Ă  l’individu comme la colĂšre mais peut concerner un genos. Le temps peut guĂ©rir la colĂšre, la haine est incurable. La colĂšre est un dĂ©sir de faire de la peine, la haine de faire du mal. Celui qui est en colĂšre ressent de la peine, pas celui qui hait, l’homme en colĂšre peut Ă©prouver de la pitiĂ©, pas celui qui hait. Enfin - opposition ultime et dĂ©cisive - l’homme en colĂšre souhaite que l’autre ait de la peine, celui qui hait tout simplement qu’il ne soit plus.

La haine vise donc l’ĂȘtre, tout autant que l’amour, et le texte de Lacan immortalisera cruellement le concierge de la rue de la Pompe qui en voulait Ă  l’ĂȘtre du rat.

J’ai dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, comme je l’ai dit,  la question de l’ĂȘtre l’annĂ©e derniĂšre – ou plutĂŽt son Ă©vanouissement avec l’émergence cartĂ©sienne du sujet de la science. Le terme ĂȘtre a le mĂ©rite d’évoquer pour le premier Lacan un au-delĂ  auquel s’adresse la demande – au delĂ  de toute satisfaction - qui renvoie Ă  la faille du symbolique ; il est ensuite pensĂ© plus prĂ©cisĂ©ment comme fiction, comme le notait Isabelle Dhonte, renvoyant Ă  un sujet dont il mĂ©connaĂźt le caractĂšre rĂ©el : fiction substantialiste et unifiante se prolongeant dans le faire un qui concerne les deux. L’amour en ce sens est bien de l’ordre de l’imaginaire et il attend de l’autre une rĂ©ciprocitĂ©. Aimer, c’est vouloir ĂȘtre aimĂ©, pas d’autre rĂ©ponse attendue que celle de l’amour.

Mais en mĂȘme temps le caractĂšre insatiable de l’amour, le fait que la demande d’amour surgisse de la faille Encore, renvoie non seulement Ă  l’articulation symbolique, mais pour se rĂ©fĂ©rer Ă  l’Étourdit Ă  « un rapport qu’il n’y a pas ». Ici l’amour est en porte Ă  faux. Alors que, nous dit Encore, le dĂ©sir vise la faille et que l’Un qui le commande n’est autre que l’Un du signifiant, l’amour ne veut que le faire Un de ce que serait l’union des sexes enfin rĂ©alisĂ©e. Je note en passant que la rĂ©fĂ©rence commune Ă  la faille permet nĂ©anmoins peut-ĂȘtre de comprendre pourquoi l’amour « est une passion qui peut ĂȘtre l’ignorance du dĂ©sir, mais qui ne lui laisse pas moins toute sa portĂ©e. »

Une telle rĂ©fĂ©rence Ă  l’ignorance et donc au savoir illustre cette mĂ©connaissance, tout en permettant de mieux inscrire l’amour dans la structure du parlĂȘtre

Commencons par la formule « l’amour n’a rien Ă  faire, contrairement Ă  ce que la philosophie a Ă©lucubrĂ©, avec le savoir. » Nous pouvons situer Ă  ce point la mĂ©connaissance amoureuse, l’amour comme passion de l’ignorance - disqualification Ă  vrai dire assez commune : prĂ©tendre avoir affaire Ă  l’ĂȘtre mĂȘme d’un sujet, ce n’est pas ce qui peut nous donner du savoir, puisque ĂȘtre il n’y a pas ; l’amour n’est qu’illusion, parce qu’avec ce prĂ©tendu ĂȘtre, il prĂ©tend au « nous ne sommes qu’un ». Il apparaĂźt ainsi comme couverture illusoire, supplĂ©ance du rapport sexuel, signifiĂ© grossier de quelque chose qui se dĂ©robe de façon radicale.

 

À ce niveau la relation de la haine au savoir semble faire difficultĂ©, si on veut garder la symĂ©trie : la haine est en effet souvent dite lucide.  mais la difficultĂ© sera sans doute un peu Ă©claircie si nous situons l’amour dans l’articulation mĂȘme du symbolique, avec la rĂ©fĂ©rence au savoir inconscient.

Si en effet l’amour est illusion, il n’en est pas moins relation, si je puis dire, rĂ©elle, non pas entre deux ĂȘtres substantiels, mais de sujet Ă  sujet – Lacan prĂ©cise sujet en tant qu’il n’est que « l’effet du savoir inconscient ». Rapport entre deux savoirs inconscients, par consĂ©quent mais savoir animĂ© d’aucun dĂ©sir de savoir – d’oĂč la formule que j’évoquai plus haut : « L’inconscient, c’est que l’ĂȘtre  en parlant jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout. » . Ce qui compte pour l’amour ce sont les signes que chacun donne et reçoit , « signes qui sont ponctuĂ©s, - toujours Ă©nigmatiquement - de la façon dont l’ĂȘtre est affectĂ©, en tant que sujet, de ce savoir inconscient. »

Limitation structurale propre au parlĂȘtre, et qui nous donne un peu la vĂ©ritĂ© de cette relation rĂ©elle. L’union amoureuse effective est un substitut du rapport sexuel par la voie de l’inconscient et non de ce qui serait un rapport sexuel au sens strict. On est dans le registre de l’articulation signifiante et du semblant, des discours qui s’inscrivent devant le mur dont nous parlait Le Savoir du Psychanalyste. Il s’agit de l’(a)mur, quand l’amour s’inscrit dans la limite que constitue la butĂ©e du petit a, en tant qu’il reprĂ©sente l’ĂȘtre du sujet.

Ajoutons que l’illusion reste bien prĂ©sente mĂȘme quand, dans sa contingence l’amour Ă©merge effectivement – je cite : «  quelque chose se rencontre, qui, pour un instant, peut donner l’illusion de cesser de ne pas s’écrire ? A savoir que quelque chose non seulement s’articule, mais s’inscrive 
 dans la destinĂ©e de chacun. » Le rapport trouve ainsi « sa trace » et « sa voie de mirage ».

Ratage structurel aussi du fait de l’objet que je viens d’évoquer – sans doute Ă  bien des Ă©gards une des composantes de ce que Lacan appelle l’ñme – se substitue Ă  un ĂȘtre du grand Autre en vain appelé : du coup l’amour s’adresse au semblant d’ĂȘtre qui soutient l’image narcissique, et qui, cause du dĂ©sir, rend possible la jouissance du corps d’une femme. A condition bien entendu qu’intervienne la castration.

Il reste que le « vrai amour » dĂ©borde sans doute ces limites : l’amour passion mĂšne Ă  la mort de celui ou de celle qui l’éprouve, quand l’autre a dĂ©crochĂ© le premier – je pense Ă  la Marquise de CrĂ©billon ou Ă  la Danseuse de Shamakha de Gobineau, ou mĂȘme directement Ă  la mort du bien-aimĂ© comme le montre l’exemple de la PenthĂ©silĂ©e de Kleist. C’est plus manifeste encore pour la haine qui, par essence, comme l’énonce Aristote, vise chez l’autre la mort la plus radicale, que le christianisme incarnera plus tard dans la seconde mort. La haine est bien Ă  l’Ɠuvre dans toutes les guerres, mĂȘme si elle se masque sous les prĂ©textes les plus divers. En ce sens on peut dire que le nazisme est l’exemple le plus pur de la haine , puisqu’elle y fonctionne Ă  ciel ouvert.

Mais comment mettre la haine en rapport avec le savoir ? Lacan le fait lui-mĂȘme Ă  propos des auteurs du Titre de la lettre : «  ceux dont j’ai dit tout Ă  l’heure qu’ils me haĂŻssent, sous prĂ©texte qu’ils me dĂ©supposent le savoir. » Cette dĂ©supposition est-elle simplement corrĂ©lative d’un autre savoir, celui du maĂźtre qui les inspire et qui leur permettrait de dĂ©construire le savoir de Lacan, de montrer, comme ils le soutiennent, qu’il s’agit d’un syncrĂ©tisme en toc - « Tout savoir sur quelqu’un » ? De sorte qu’aprĂšs la lecture du livre, il ne resterait plus rien de la thĂ©orisation de Lacan.. On tombe en tout cas de haut Ă  la fin du livre – dont Lacan nous dit qu’il ne l’a lue qu’en diagonale – quand les auteurs font appel , pour Ă©tayer leur propos, Ă  la rhĂ©torique inconsistante de leur inspirateur.

Mais on peut aussi penser que la haine autant que l’amour, a sa façon Ă  elle d’ĂȘtre obscurantiste. Elle en veut , nous dit Lacan, Ă  ce qui est bien ce qui a le plus de rapport Ă  l’ĂȘtre que j’appelle l’ex-sister. « Rien ne concentre plus de haine que ce dire oĂč se situe l’ex-sistence. » On dirait que Lacan s’évoque lui - mĂȘme. Comment entendre le silence autour de Lacan par exemple aujourd’hui dans beaucoup de cercles intellectuels ? J’évoquais aux journĂ©es des TCC un livre philosophique de qualitĂ© qui traitant du sujet et, rĂ©duisant sa polĂ©mique Ă  la visĂ©e d’un sujet spiritualiste ou phĂ©nomĂ©nologique, passait purement et simplement la psychanalyse sous silence. Faire comme si Lacan n’existait pas. Mais on n’arrĂȘterait pas la liste des exemples de dire intolĂ©rable en Ă©voquant la rĂ©action des Ă©lites installĂ©es face aux poĂštes ou les peintres de la France de la modernitĂ© naissante, ou aussi bien celle des intellectuels antisĂ©mites face Ă  ce qu’on pourrait peut-ĂȘtre appeler le dire propre Ă  la culture juive – phĂ©nomĂšne sans doute gĂ©nĂ©ralisable Ă  toute xĂ©nophobie culturelle.

 

Comment dĂšs lors penser - et peut-on penser - le dĂ©bordement de la limite structurale que j’évoquai plus haut : le vrai amour relĂšve-t-il seulement de la psychose ?

La difficultĂ© ne tient pas seulement Ă  ce que la haine a un caractĂšre illimitĂ©, comme le vrai amour, elle tient aussi Ă  ce que, au-delĂ  d’une certaine limite, le problĂšme de la frontiĂšre entre amour et haine se pose : Lacan va jusqu’à nous dire : « le vrai amour dĂ©bouche sur la haine ».

Évoquons d’abord le passage d’Encore (20 Mars in fine) – oĂč Lacan oppose d’une part la haine jalouse de l’enfant de st Augustin, qui vise le petit a dĂ©tenu par l’enfant haĂŻ, et d’autre part la haine en rapport avec la Chose freudienne, le prochain que Freud ne voulait pas aimer au delĂ  d’une certaine limite. Il y a donc une forme de haine qui, comme l’amour, s’inscrit dans le cadre que nous avons esquissĂ©, et une autre forme qui le dĂ©borde dans sa visĂ©e de l’ĂȘtre du sujet, qu’on pourrait appeler la vraie haine, cette haine qui vise en particulier, nous l’avons vu, l’ex-sistence et Ă©ventuellement le dire de l’autre.

On peut aussi se rĂ©fĂ©rer au texte de RSI (15 avril) oĂč Lacan reprend le terme hainamoration et pour reprĂ©senter le jeu de l’amour – et de la haine – se sert d’ une sinusoĂŻde, s’enroulant et oscillant autour d’un cercle, sans dĂ©passer dans ces oscillations une certaine limite. Oscillations de l’amour entre le velle bonum alicui – le vouloir du bien Ă  l’autre – dont l’amour se prĂ©occupe tout de mĂȘme, dit Lacan, « un petit peu, le minimum »,  et puis l’autre face possible de l’amour, le « vouloir strictement le contraire », c’est-Ă -dire du mal, autrement dit la haine. Oscillations sans doute inĂ©vitables autour de la limite fixĂ©e Ă  une certaine distance de part et d’autre du rond. Le rond n’est manifestement pas dans ce cas simplement une figuration gĂ©omĂ©trique, il appartient au nƓud. On retrouve donc le terme ex-sistence qui Ă©tait mis dans Encore en corrĂ©lation avec la haine. « A partir de cette limite l’amour s’obstine, tout le contraire du bien-ĂȘtre de l’Autre ». On peut supposer que le faire-un poussĂ© Ă  l’extrĂȘme tend Ă  rĂ©duire, voire Ă  abolir la dimension de l’ex-sistence que conditionne le nouage. On peut aussi Ă©voquer une certaine sagesse impliquĂ©e par la rĂ©fĂ©rence au nƓud mais aussi a contrario le pĂ©rilleux espace de la Chose, l’amour illimitĂ© du prochain, qui fournit la vĂ©ritĂ© d’une relation non mĂ©diĂ©e par l’objet a.

L’Ethique de la psychanalyse parlait de l’ « intolĂ©rable cruauté » du rapport Ă  la Chose : s’approcher du cƓur de la jouissance sans le lest de la loi fait surgir une « insondable agressivité » dirigĂ©e vers le « prochain », tout aussi bien soi-mĂȘme que l’autre. Relation probablement situable dans un pur rĂ©el et qui est peut-ĂȘtre le dernier terme de la haine dont nous nous dĂ©fendons, comme Freud se mettait en garde contre l’amour du prochain. Lieu extrĂȘme que seul le discours psychanalytique semble en position de cerner : le discours philosophique le plus attentif Ă  dĂ©crire concrĂštement la structure du sujet – je pense Ă  Heidegger – prĂ©sente une position plus convenue et moins radicale que celle de Freud et de Lacan, quand il assure que l’ « ĂȘtre-soi-mĂȘme authentique de la rĂ©solution » est essentiellement « possibilitĂ© de laisser ĂȘtre les autres dans leur pouvoir-ĂȘtre le plus propre », de « l’ĂȘtre-l’un-avec-l’autre authentique »  (Ëtre et Temps § 60). Bonne intention sans doute, mais aussi recouvrement imaginaire.

Ainsi, le SĂ©minaire Encore en inscrivant la haine au plus profond de la structure du sujet, nous permet d’écarter les illusions de l’humanisme sans affaiblir la sorte de progrĂšs que l’Ethique de la psychanalyse prĂ©sente comme un « repĂ©rage de l’homme par rapport au rĂ©el. » Et il ne procĂšde pas seulement Ă  un dĂ©senchantement de l’amour mais trace la voie du sĂ©minaire de l’annĂ©e suivante : si l’amour n’est qu’un jeu, il appelle une rĂšgle ; mais pas au sens d’une maĂźtrise – ce qui relĂšve de l’ĂȘtre n’est pas manipulable – , puisqu’on ne peut que s’y dĂ©brouiller.

Hubert Ricard



Texte provisoire : L’amour et la haine dans Encore, texte de Hubert Ricard

Texte provisoire : L’amour et la haine dans Encore

Parmi les rĂ©fĂ©rences essentielles du SĂ©minaire Encore, on trouve l’ĂȘtre, ( que j’ai abordĂ© dans le SĂ©minaire d’étĂ© prĂ©cĂ©dent), et aussi l’amour – sans oublier la passion contraire, la haine avec en outre le nĂ©ologisme hainamoration, que Lacan oppose au terme d’ambivalence reçu depuis Freud.

Si Lacan parle de l’amour c’est Ă©videmment en rĂ©sonance avec le transfert, puisque l’analyse opĂšre par la voie de l’amour qui se porte vers celui qui occupe la place du sujet supposĂ© savoir.

Il reste que l’amour – et c’est une des clĂ©s du succĂšs d’Encore hors du champ de l’analyse avec sa rĂ©fĂ©rence Ă  la jouissance fĂ©minine – est une des donnĂ©es fondamentales de la vie humaine. Lacan prĂ©cise que sa rĂ©fĂ©rence au sujet supposĂ© savoir dans le transfert n’est que « point d’application tout Ă  fait particulier, spĂ©cifiĂ©, de ce qui est lĂ  d’expĂ©rience ». L’expĂ©rience de l’amour est donc aussi envisagĂ©e au plan gĂ©nĂ©ral. D’oĂč la formule, un peu Ă©nigmatique au premier abord si on se place hors du champ de l’analyse : celui Ă  qui je suppose le savoir, je l’aime, avec l’énoncĂ© gĂ©nĂ©ral : « ce dont se supporte tout amour est trĂšs prĂ©cisĂ©ment ceci : d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients.»

Le SĂ©minaire de l’annĂ©e suivante nous proposera une articulation que je me contente d’énoncer. Le moyen qu’utilise l’analyse, ce n’est pas le transfert, c’est la parole, qui rĂ©vĂšle le savoir qui existe dans le langage, et donc le transfert fait irruption dans la vĂ©ritĂ© de l’amour, en tant que l’amour Ă©merge dans la relation entre deux savoirs inconscients. Comme s’il s’agissait de la rĂ©vĂ©lation d’une structure dĂ©jĂ  prĂ©sente.

De cet amour en gĂ©nĂ©ral la philosophie et la thĂ©ologie n’ont cessĂ© de parler : philosophie, amour du savoir, savoir socratique de l’amour. Il ne s’agit pas seulement du dĂ©sir de savoir que pose la premiĂšre phrase de la MĂ©taphysique d’Aristote (A 980 a 21).

Or quand il se rĂ©fĂšre Ă  la tradition philosophique Lacan nous propose des Ă©noncĂ©s apparemment contradictoires sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir D’un cĂŽtĂ© « l’amour n’a rien Ă  faire, contrairement Ă  ce que la philosophie a Ă©lucubrĂ©, avec le savoir. » Mais de l’autre, nous venons de le voir, impossibilitĂ© de caractĂ©riser l’amour (en gĂ©nĂ©ral) sans une rĂ©fĂ©rence au savoir - « un certain rapport entre deux savoirs inconscients.» Sans doute s’agit-il, dans ce second Ă©noncĂ©, d’un savoir tout Ă  fait spĂ©cifiĂ© - ce savoir inconscient n’est pas pensĂ©e mais parole et jouissance, jouissance qui ne veut rien savoir - mais cela montre en tout cas que les thĂšmes platoniciens sont bien en prise avec la structure, mĂȘme si Ă  un certain niveau il s’agit d’en prendre le contre-pied.

Pour tenter de dĂ©nouer ces difficultĂ©s, je vais reprendre la question de l’amour et de la haine en suivant les registres de Lacan, non sans une rĂ©fĂ©rence aristotĂ©licienne initiale. On peut supposer d’ailleurs que Lacan avait Aristote constamment sous les yeux quand il a prononcĂ© les sĂ©minaires Encore et Les non-dupes errent. Aristote peut nous aider Ă  Ă©claircir les choses.

Le texte clĂ© qui inspire la thĂ©orie physique de l’amour dont Lacan nous parle dans Encore, ce sont les chapitres 4 et 8 du livre IX de l’Ethique Ă  Nicomaque sur la philia – (je laisse de cĂŽtĂ© l’aspect relation d’ñme Ă  Ăąme qui inspire l’abord du texte par Lacan). Aristote y fait l’éloge de l’amour de soi (philautia) que Tricot traduit lourdement par Ă©goĂŻsme, et lui donne une place fondatrice dans la relation d’amitiĂ© avec autrui. : « Un homme est Ă  lui-mĂȘme son meilleur ami, et par suite il doit s’aimer lui-mĂȘme par dessus tout. » ÉnoncĂ© qu’Aristote assigne Ă  l’homme vertueux sans la moindre rĂ©serve. L’homme de bien sera suprĂȘmement « égoĂŻste», et c’est ce qui lui permet d’entretenir une amitiĂ© vertueuse avec un ami, ne recherchant pas pour l’essentiel le plaisir et l’utilitĂ©, mais le bien de celui qu’il aime. Velle bonum alicui, comme le dira St Augustin. La relation amicale dĂ©rive donc de l’amour de soi et c’est bien l’image de soi par exemple dans l’amour paternel ou dans l’amour que l’artiste porte Ă  son oeuvre, qui joue pour Aristote un rĂŽle fondamental. Mais en mĂȘme temps le dispositif prĂ©suppose la rĂ©fĂ©rence Ă  la vertu et au bien, au Souverain Bien, voire au Beau comme dans l’exemple de celui qui fait le beau geste de se sacrifier pour son ami. Mais on voit ici que ce lest est dĂ©faillant dans ce que nous appelons le narcissisme au sens moderne .

Entre temps la morale kantienne a dĂ©niĂ© Ă  l’amour de soi pris en lui mĂȘme toute valeur morale. Et lorsque Freud et la psychanalyse parlent de narcissisme, disparaĂźt la commoditĂ© d’une rĂ©fĂ©rence au Souverain Bien. A ce premier niveau l’amour fait l’objet d’une rĂ©duction, d’une dĂ©sidĂ©alisation massive dont nous avons Ă  tenir compte dans notre conception de l’amour, mĂȘme si on en reste au plan imaginaire. La Verliebtheit de Freud nous disait Lacan dans les Formations de l’Inconscient (Ă©d ALI p176) relĂšve d’une relation narcissique et spĂ©culaire impliquant une image totale et comblante. Et Encore reprend fermement ce thĂšme jamais mis en doute par la suite : «  ce que l’analyse dĂ©montre, c’est que l’amour dans son essence est narcissique » (Encore ALI p16). C’est sans doute pour quoi il est toujours rĂ©ciproque, puis que nous n’avons jamais affaire qu’à notre propre image (cf l’illusion amoureuse classique qui a besoin d’ĂȘtre dĂ©trompĂ©e).

Ce n’est pas dire que cette nature essentielle ne soit pas affectĂ©e par l’articulation aux autres registres - symbolique et rĂ©el - Ă  laquelle nous allons venir, mais la rĂ©fĂ©rence au narcissisme reste inĂ©liminable.

À ce premier stade, me semble-t-il, le corrĂ©lat de la Verliebtheit ne serait pas vraiment la haine, mais l’agressivitĂ©. Je rappelle le texte de Subversion du sujet (E 809) : l’image narcissique
 dans l’affrontement au semblable devient le dĂ©versoir de la plus intime agressivitĂ©. Plus intime c’est peut-ĂȘtre d’ailleurs en dire un peu plus.

« On s’imagine que l’amour c’est deux. Est ce que c’est tellement prouvĂ©, si ce n’est par l’expĂ©rience imaginaire ? ». En fait dĂšs les tout premiers sĂ©minaires, Lacan distinguait le registre symbolique de l’amour de la dualitĂ© imaginaire, en se rĂ©fĂ©rant Ă  une demande qui s’adresse au grand Autre.

La demande d’amour vise l’ĂȘtre de l’Autre, plutĂŽt le grand que le petit : je cite les Formations de l’inconscient (21/5) « obtenir de l’autre cette prĂ©sentification essentielle qui fait que l’autre donne ce quelque chose qui est au-delĂ  de toute satisfaction possible, qui est son ĂȘtre mĂȘme, qui est justement ce qui est visĂ© dans l’amour. » La rĂ©ciprocitĂ© attendue de l’amour serait le signe de cette prĂ©sence.

Notons que la rĂ©fĂ©rence Ă  la haine est tout Ă  fait symĂ©trique cf encore les Formations de l’Inconscient « C’est pour fixer quelque chose que je dis d’amour. La haine dans cette occasion a la mĂȘme place. C’est uniquement dans cet horizon que l’ambivalence de la haine et de l’amour peut se concevoir »

La haine est peut-ĂȘtre plus proprement symbolique : je voudrais l’illustrer avec Aristote dont je suis sĂ»r que Lacan a lu attentivement la RhĂ©torique, puisqu’il en recommande la lecture, Ă  propos des passions, Ă  la fin de la premiĂšre journĂ©e du SĂ©minaire de l’Angoisse.

Dans l’analyse diffĂ©rentielle qu’il donne de la colĂšre (orgĂš) et de la haine (ekhtra ou misos) (RhĂ©torique II 4 Ă  partir de 1382a), Aristote multiplie les indications qui opposent la haine – symbolique – Ă  la colĂšre – que je dirai imaginaire : la haine peut ĂȘtre ressentie sans raison personnelle ; elle ne se limite pas Ă  l’individu comme la colĂšre mais peut concerner un genos. Le temps peut guĂ©rir la colĂšre, la haine est incurable. La colĂšre est un dĂ©sir de faire de la peine, la haine de faire du mal. Celui qui est en colĂšre ressent de la peine, pas celui qui hait, l’homme en colĂšre peut Ă©prouver de la pitiĂ©, pas celui qui hait. Enfin - opposition ultime et dĂ©cisive - l’homme en colĂšre souhaite que l’autre ait de la peine, celui qui hait tout simplement qu’il ne soit plus.

La haine vise donc l’ĂȘtre, tout autant que l’amour, et le texte de Lacan immortalisera cruellement le concierge de la rue de la Pompe qui en voulait Ă  l’ĂȘtre du rat.

J’ai dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, comme je l’ai dit, la question de l’ĂȘtre l’annĂ©e derniĂšre – ou plutĂŽt son Ă©vanouissement avec l’émergence cartĂ©sienne du sujet de la science. Le terme ĂȘtre a le mĂ©rite d’évoquer pour le premier Lacan un au-delĂ  auquel s’adresse la demande – au delĂ  de toute satisfaction - qui renvoie Ă  la faille du symbolique ; il est ensuite pensĂ© plus prĂ©cisĂ©ment comme fiction, comme le notait Isabelle Dhonte, renvoyant Ă  un sujet dont il mĂ©connaĂźt le caractĂšre rĂ©el : fiction substantialiste et unifiante se prolongeant dans le faire un qui concerne les deux. L’amour en ce sens est bien de l’ordre de l’imaginaire et il attend de l’autre une rĂ©ciprocitĂ©. Aimer, c’est vouloir ĂȘtre aimĂ©, pas d’autre rĂ©ponse attendue que celle de l’amour.

Mais en mĂȘme temps le caractĂšre insatiable de l’amour, le fait que la demande d’amour surgisse de la faille Encore, renvoie non seulement Ă  l’articulation symbolique, mais pour se rĂ©fĂ©rer Ă  l’Étourdit Ă  « un rapport qu’il n’y a pas ». Ici l’amour est en porte Ă  faux. Alors que, nous dit Encore, le dĂ©sir vise la faille et que l’Un qui le commande n’est autre que l’Un du signifiant, l’amour ne veut que le faire Un de ce que serait l’union des sexes enfin rĂ©alisĂ©e. Je note en passant que la rĂ©fĂ©rence commune Ă  la faille permet nĂ©anmoins peut-ĂȘtre de comprendre pourquoi l’amour « est une passion qui peut ĂȘtre l’ignorance du dĂ©sir, mais qui ne lui laisse pas moins toute sa portĂ©e. »

Une telle rĂ©fĂ©rence Ă  l’ignorance et donc au savoir illustre cette mĂ©connaissance, tout en permettant de mieux inscrire l’amour dans la structure du parlĂȘtre

Commencons par la formule « l’amour n’a rien Ă  faire, contrairement Ă  ce que la philosophie a Ă©lucubrĂ©, avec le savoir. » Nous pouvons situer Ă  ce point la mĂ©connaissance amoureuse, l’amour comme passion de l’ignorance - disqualification Ă  vrai dire assez commune : prĂ©tendre avoir affaire Ă  l’ĂȘtre mĂȘme d’un sujet, ce n’est pas ce qui peut nous donner du savoir, puisque ĂȘtre il n’y a pas ; l’amour n’est qu’illusion, parce qu’avec ce prĂ©tendu ĂȘtre, il prĂ©tend au « nous ne sommes qu’un ». Il apparaĂźt ainsi comme couverture illusoire, supplĂ©ance du rapport sexuel, signifiĂ© grossier de quelque chose qui se dĂ©robe de façon radicale.

À ce niveau la relation de la haine au savoir semble faire difficultĂ©, si on veut garder la symĂ©trie : la haine est en effet souvent dite lucide. mais la difficultĂ© sera sans doute un peu Ă©claircie si nous situons l’amour dans l’articulation mĂȘme du symbolique, avec la rĂ©fĂ©rence au savoir inconscient.

Si en effet l’amour est illusion, il n’en est pas moins relation, si je puis dire, rĂ©elle, non pas entre deux ĂȘtres substantiels, mais de sujet Ă  sujet – Lacan prĂ©cise sujet en tant qu’il n’est que « l’effet du savoir inconscient ». Rapport entre deux savoirs inconscients, par consĂ©quent mais savoir animĂ© d’aucun dĂ©sir de savoir – d’oĂč la formule que j’évoquai plus haut : « L’inconscient, c’est que l’ĂȘtre en parlant jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout. » . Ce qui compte pour l’amour ce sont les signes que chacun donne et reçoit , « signes qui sont ponctuĂ©s, - toujours Ă©nigmatiquement - de la façon dont l’ĂȘtre est affectĂ©, en tant que sujet, de ce savoir inconscient. »

Limitation structurale propre au parlĂȘtre, et qui nous donne un peu la vĂ©ritĂ© de cette relation rĂ©elle. L’union amoureuse effective est un substitut du rapport sexuel par la voie de l’inconscient et non de ce qui serait un rapport sexuel au sens strict. On est dans le registre de l’articulation signifiante et du semblant, des discours qui s’inscrivent devant le mur dont nous parlait Le Savoir du Psychanalyste. Il s’agit de l’(a)mur, quand l’amour s’inscrit dans la limite que constitue la butĂ©e du petit a, en tant qu’il reprĂ©sente l’ĂȘtre du sujet.

Ajoutons que l’illusion reste bien prĂ©sente mĂȘme quand, dans sa contingence l’amour Ă©merge effectivement – je cite : «  quelque chose se rencontre, qui, pour un instant, peut donner l’illusion de cesser de ne pas s’écrire ? A savoir que quelque chose non seulement s’articule, mais s’inscrive 
 dans la destinĂ©e de chacun. » Le rapport trouve ainsi « sa trace » et « sa voie de mirage ».

Ratage structurel aussi du fait de l’objet que je viens d’évoquer – sans doute Ă  bien des Ă©gards une des composantes de ce que Lacan appelle l’ñme – se substitue Ă  un ĂȘtre du grand Autre en vain appelé : du coup l’amour s’adresse au semblant d’ĂȘtre qui soutient l’image narcissique, et qui, cause du dĂ©sir, rend possible la jouissance du corps d’une femme. A condition bien entendu qu’intervienne la castration.

Il reste que le « vrai amour » dĂ©borde sans doute ces limites : l’amour passion mĂšne Ă  la mort de celui ou de celle qui l’éprouve, quand l’autre a dĂ©crochĂ© le premier – je pense Ă  la Marquise de CrĂ©billon ou Ă  la Danseuse de Shamakha de Gobineau, ou mĂȘme directement Ă  la mort du bien-aimĂ© comme le montre l’exemple de la PenthĂ©silĂ©e de Kleist. C’est plus manifeste encore pour la haine qui, par essence, comme l’énonce Aristote, vise chez l’autre la mort la plus radicale, que le christianisme incarnera plus tard dans la seconde mort. La haine est bien Ă  l’Ɠuvre dans toutes les guerres, mĂȘme si elle se masque sous les prĂ©textes les plus divers. En ce sens on peut dire que le nazisme est l’exemple le plus pur de la haine , puisqu’elle y fonctionne Ă  ciel ouvert.

Mais comment mettre la haine en rapport avec le savoir ? Lacan le fait lui-mĂȘme Ă  propos des auteurs du Titre de la lettre : «  ceux dont j’ai dit tout Ă  l’heure qu’ils me haĂŻssent, sous prĂ©texte qu’ils me dĂ©supposent le savoir. » Cette dĂ©supposition est-elle simplement corrĂ©lative d’un autre savoir, celui du maĂźtre qui les inspire et qui leur permettrait de dĂ©construire le savoir de Lacan, de montrer, comme ils le soutiennent, qu’il s’agit d’un syncrĂ©tisme en toc - « Tout savoir sur quelqu’un » ? De sorte qu’aprĂšs la lecture du livre, il ne resterait plus rien de la thĂ©orisation de Lacan.. On tombe en tout cas de haut Ă  la fin du livre – dont Lacan nous dit qu’il ne l’a lue qu’en diagonale – quand les auteurs font appel , pour Ă©tayer leur propos, Ă  la rhĂ©torique inconsistante de leur inspirateur.

Mais on peut aussi penser que la haine autant que l’amour, a sa façon Ă  elle d’ĂȘtre obscurantiste. Elle en veut , nous dit Lacan, Ă  ce qui est bien ce qui a le plus de rapport Ă  l’ĂȘtre que j’appelle l’ex-sister. « Rien ne concentre plus de haine que ce dire oĂč se situe l’ex-sistence. » On dirait que Lacan s’évoque lui - mĂȘme. Comment entendre le silence autour de Lacan par exemple aujourd’hui dans beaucoup de cercles intellectuels ? J’évoquais aux journĂ©es des TCC un livre philosophique de qualitĂ© qui traitant du sujet et, rĂ©duisant sa polĂ©mique Ă  la visĂ©e d’un sujet spiritualiste ou phĂ©nomĂ©nologique, passait purement et simplement la psychanalyse sous silence. Faire comme si Lacan n’existait pas. Mais on n’arrĂȘterait pas la liste des exemples de dire intolĂ©rable en Ă©voquant la rĂ©action des Ă©lites installĂ©es face aux poĂštes ou les peintres de la France de la modernitĂ© naissante, ou aussi bien celle des intellectuels antisĂ©mites face Ă  ce qu’on pourrait peut-ĂȘtre appeler le dire propre Ă  la culture juive – phĂ©nomĂšne sans doute gĂ©nĂ©ralisable Ă  toute xĂ©nophobie culturelle.

Comment dĂšs lors penser - et peut-on penser - le dĂ©bordement de la limite structurale que j’évoquai plus haut : le vrai amour relĂšve-t-il seulement de la psychose ?

La difficultĂ© ne tient pas seulement Ă  ce que la haine a un caractĂšre illimitĂ©, comme le vrai amour, elle tient aussi Ă  ce que, au-delĂ  d’une certaine limite, le problĂšme de la frontiĂšre entre amour et haine se pose : Lacan va jusqu’à nous dire : « le vrai amour dĂ©bouche sur la haine ».

Évoquons d’abord le passage d’Encore (20 Mars in fine) – oĂč Lacan oppose d’une part la haine jalouse de l’enfant de st Augustin, qui vise le petit a dĂ©tenu par l’enfant haĂŻ, et d’autre part la haine en rapport avec la Chose freudienne, le prochain que Freud ne voulait pas aimer au delĂ  d’une certaine limite. Il y a donc une forme de haine qui, comme l’amour, s’inscrit dans le cadre que nous avons esquissĂ©, et une autre forme qui le dĂ©borde dans sa visĂ©e de l’ĂȘtre du sujet, qu’on pourrait appeler la vraie haine, cette haine qui vise en particulier, nous l’avons vu, l’ex-sistence et Ă©ventuellement le dire de l’autre.

On peut aussi se rĂ©fĂ©rer au texte de RSI (15 avril) oĂč Lacan reprend le terme hainamoration et pour reprĂ©senter le jeu de l’amour – et de la haine – se sert d’ une sinusoĂŻde, s’enroulant et oscillant autour d’un cercle, sans dĂ©passer dans ces oscillations une certaine limite. Oscillations de l’amour entre le velle bonum alicui – le vouloir du bien Ă  l’autre – dont l’amour se prĂ©occupe tout de mĂȘme, dit Lacan, « un petit peu, le minimum », et puis l’autre face possible de l’amour, le « vouloir strictement le contraire », c’est-Ă -dire du mal, autrement dit la haine. Oscillations sans doute inĂ©vitables autour de la limite fixĂ©e Ă  une certaine distance de part et d’autre du rond. Le rond n’est manifestement pas dans ce cas simplement une figuration gĂ©omĂ©trique, il appartient au nƓud. On retrouve donc le terme ex-sistence qui Ă©tait mis dans Encore en corrĂ©lation avec la haine. « A partir de cette limite l’amour s’obstine, tout le contraire du bien-ĂȘtre de l’Autre ». On peut supposer que le faire-un poussĂ© Ă  l’extrĂȘme tend Ă  rĂ©duire, voire Ă  abolir la dimension de l’ex-sistence que conditionne le nouage. On peut aussi Ă©voquer une certaine sagesse impliquĂ©e par la rĂ©fĂ©rence au nƓud mais aussi a contrario le pĂ©rilleux espace de la Chose, l’amour illimitĂ© du prochain, qui fournit la vĂ©ritĂ© d’une relation non mĂ©diĂ©e par l’objet a.

L’Ethique de la psychanalyse parlait de l’ « intolĂ©rable cruauté » du rapport Ă  la Chose : s’approcher du cƓur de la jouissance sans le lest de la loi fait surgir une « insondable agressivité » dirigĂ©e vers le « prochain », tout aussi bien soi-mĂȘme que l’autre. Relation probablement situable dans un pur rĂ©el et qui est peut-ĂȘtre le dernier terme de la haine dont nous nous dĂ©fendons, comme Freud se mettait en garde contre l’amour du prochain. Lieu extrĂȘme que seul le discours psychanalytique semble en position de cerner : le discours philosophique le plus attentif Ă  dĂ©crire concrĂštement la structure du sujet – je pense Ă  Heidegger – prĂ©sente une position plus convenue et moins radicale que celle de Freud et de Lacan, quand il assure que l’ « ĂȘtre-soi-mĂȘme authentique de la rĂ©solution » est essentiellement « possibilitĂ© de laisser ĂȘtre les autres dans leur pouvoir-ĂȘtre le plus propre », de « l’ĂȘtre-l’un-avec-l’autre authentique » (Ëtre et Temps § 60). Bonne intention sans doute, mais aussi recouvrement imaginaire.

Ainsi, le SĂ©minaire Encore en inscrivant la haine au plus profond de la structure du sujet, nous permet d’écarter les illusions de l’humanisme sans affaiblir la sorte de progrĂšs que l’Ethique de la psychanalyse prĂ©sente comme un « repĂ©rage de l’homme par rapport au rĂ©el. » Et il ne procĂšde pas seulement Ă  un dĂ©senchantement de l’amour mais trace la voie du sĂ©minaire de l’annĂ©e suivante : si l’amour n’est qu’un jeu, il appelle une rĂšgle ; mais pas au sens d’une maĂźtrise – ce qui relĂšve de l’ĂȘtre n’est pas manipulable – , puisqu’on ne peut que s’y dĂ©brouiller.

Hubert Ricard

 

La loi des places. Spinoza, Leibniz, Lacan, texte de Fulvio della Valle

 

La loi des places. Spinoza, Leibniz, Lacan, texte de Fulvio della Valle

 

 

On trouve, dans le discours de Spinoza et de Leibniz, des articulations compatibles avec celles de Lacan, Ă  propos des rapports du sujet et de l'autre.

 

Rappelons que pour Lacan il y a au moins deux figures d'altérité:

l Le grand Autre, dont une premiĂšre incarnation est la mĂšre, qui exerce une suprĂ©matie sans limite sur l'enfant – il est comme dans la bouche d'un crocodile, dit Lacan. Ce rapport primordial, Ă  l'origine de la constitution du sujet, est caractĂ©risĂ© par la dĂ©pendance unilatĂ©rale et l'effort pour se conformer au dĂ©sir de l'Autre.

l L'objet petit (a), (pour: petit autre), qui constitue la cause du désir du sujet, comme le partenaire féminin pour l'homme, le phallus pour la femme ou l'enfant pour la mÚre. Le rapport du sujet à l'objet (a) est l'inverse du rapport à l'Autre.

 

Lacan soutient en outre que tout lien social, tout rapport interhumain, repose sur une structure, que caractérisent notamment deux places de parole dissymétriques, auxquelles correspondent deux types de comportement:

l La place de l'agent, ou place du maĂźtre: c'est la place de la prise de parole, de l'initiative, de l'interpellation, de la sollicitation, de la proposition, de la direction, du commandement.

l La place de l'autre, ou place de l'esclave: c'est la place de la réception de la parole, de l'attente, de la réponse, du consentement, de la disposition, de l'adaptation, de l'obéissance.

 

La dissymĂ©trie, c'est-Ă -dire la rĂ©partition d'une position de domination et d'une position d'adaptation non interchangeables, est la condition logique pour que le rapport soit viable, c'est-Ă -dire effectif. L'un des deux termes de la relation doit se vider, dit Lacan. A dĂ©faut, la symĂ©trie, soit l'occupation d'une mĂȘme position par les deux interlocuteurs, entraĂźne l'exclusion rĂ©ciproque, suivant la modalitĂ© de la rupture ou de la violence. La symĂ©trie est le rĂ©gime de ce que RenĂ© Girard appelle « rivalitĂ© mimĂ©tique ».

 

Dans le cas de la névrose obsessionnelle, l'homme souffre d'une confusion entre l'Autre et l'objet (a), il cherche à se conformer au désir supposé de sa partenaire, il peine à soutenir la place du maßtre, ce qui entraßne l'échec et le sentiment corrélatif d'anéantissement lié à la perte de ce qui est considéré comme le guide principal et le soutien indispensable (l'Autre). Dans le cas de l'obsessionnel, le but de la cure est la dissociation de l'Autre et de l'objet (a), la « dématernisation » complÚte de la figure du partenaire féminin, ce qui implique une émancipation à l'égard de son désir à elle, au profit d'un recentrement intransigeant sur son propre désir à lui.

 

 

J'aimerais confronter certaines formulations spinozistes et leibniziennes aux articulations de Lacan.

 

1/ Spinoza. La chaĂźne des affections.

 

Éthique, IV, def. VIII: « Par vertu et puissance, j'entends la mĂȘme chose, c'est-Ă -dire (par la prop. VII, partie III), la vertu, en tant qu'elle se rapporte Ă  l'homme, est l'essence mĂȘme ou nature de l'homme, en tant qu'il a le pouvoir de faire certaines choses qui peuvent se comprendre par les seules lois de sa nature.»

E, IV, XXIV, démonstration: « Absolument parlant, agir par vertu n'est rien d'autre (par la défin. VIII de cette partie) qu'agir d'aprÚs les lois de sa propre nature .»

PlutĂŽt que d'aprĂšs les lois de la nature de l'Autre. L'obsessionnel cherche Ă  se conformer aux lois de la nature de sa partenaire, c'est-Ă -dire Ă  son tempĂ©rament, sa complexion, son rythme – l'identitĂ© individuelle Ă©tant dĂ©finie par Spinoza comme un certaine proportion de mouvement et de repos.

Est homme celui qui obĂ©it davantage Ă  sa propre complexion, Ă  son propre rythme, plutĂŽt qu'Ă  la complexion ou au rythme de l'Autre. Se comporte comme un homme celui qui n'obĂ©it qu'Ă  ses propres rĂšgles, qui se donne Ă  soi-mĂȘme sa loi (auto-nomie), sans en dĂ©vier eu Ă©gard aux rĂšgles ou Ă  la loi de sa partenaire: elle fait ou reprĂ©sente le zĂ©ro, « elle compte sans compter, grĂące au zĂ©ro », (Hasenbalg, Échange avec Jean Brini). L'homme doit obĂ©ir aux lois de sa propre nature et Ă  elles seules, sans Ă©gard pour les lois de la nature de sa partenaire – ce qui ne signifie pas forcer son consentement. Lacan dĂ©signe la nĂ©cessitĂ© de ne pas prendre appui sur le dĂ©sir de sa partenaire, par des locutions telles que: vider le lieu de l'Autre, barrer l'Autre ou Autre barrĂ© (notĂ©: Èș). Ce sont des expressions fortes: vider, barrer, renvoient Ă  effacer, raturer, rayer, abolir, anĂ©antir, ne pas tenir compte ou compter pour rien, tenir pour nul – dans les limites du consentement, sans recours Ă  la coercition. La position masculine implique la rigueur d'un Ă©goĂŻsme sans faille: « Ulysse attachĂ© au mat phallique », (Hasenbalg, Échange avec Jean Brini). L'amour est un pacte pas trĂšs catholique, qui suppose le consentement de la victime, dit Melman dans les Nouvelles Ă©tudes sur l'hystĂ©rie.

 

E, I, def. VII: « Est libre ce qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminé par soi seul à agir.»

L'obsessionnel trouve le soutien de son existence dans le dĂ©sir de l'Autre. C'est le dĂ©sir qu'il croit inspirer Ă  sa partenaire qui lui assure un arrimage. Si ce dĂ©sir supposĂ© fait dĂ©faut, il est perdu, il n'a plus de raison d'ĂȘtre. Or est homme celui qu'aucun dĂ©sir extĂ©rieur ne soutient, mais la seule nĂ©cessitĂ© de sa nature: son dĂ©sir propre. Il est dĂ©terminĂ© par soi seul Ă  agir – par la nĂ©cessitĂ© interne de son essence – plutĂŽt que par ce qu'il repĂšre ou dĂ©chiffre dans le dĂ©sir de sa partenaire. Barrer, vider ou faire une croix sur l'Autre, c'est l'Ă©purer de toute subjectivitĂ©.

.

E, III, def. I: « J'appelle cause adĂ©quate celle dont on peut percevoir l'effet clairement et distinctement par elle-mĂȘme. Et j'appelle inadĂ©quate, autrement dit partielle, celle dont l'effet ne peut se comprendre par elle seule.»

Dans son rapport au partenaire fĂ©minin, l'homme est cause adĂ©quate de ses affections dans la mesure oĂč il se rĂšgle exclusivement sur son dĂ©sir propre, sans se laisser dĂ©tourner par le dĂ©sir de sa partenaire. Le but d'une cure d'obsessionnel est de lui permettre de reconquĂ©rir progressivement une causalitĂ© adĂ©quate, soit d'augmenter la proportion d'affections actives (dĂ©ployĂ©es par son dĂ©sir propre, dĂ©duites des seules lois de sa nature), de diminuer la proportion d'affections passives (subies par subordination au dĂ©sir de l'Autre, dĂ©duites des rĂšgles d'une nature extĂ©rieure). La cure est le chemin de ce renversement graduel: diminuer la part de causalitĂ© externe (le dĂ©sir de l'Autre), augmenter la part de causalitĂ© interne (le dĂ©sir du sujet).

Cette inversion coĂŻncide peut-ĂȘtre, dans la doctrine de Spinoza, avec le passage du premier genre au deuxiĂšme genre de connaissance.

Dans le premier genre de connaissance, les affections du corps, c'est-à-dire les images des choses, s'enchaßnent suivant l'ordre commun de la nature, par le hasard des rencontres, c'est-à-dire selon un ordre extrinsÚque et fortuit. Dans le deuxiÚme genre de connaissance, on ordonne et enchaßne les affections du corps, soit les images des choses, selon un ordre construit par l'intellect, c'est-à-dire suivant un ordre intrinsÚque et réglé. Dans le premier cas, c'est un ordre extérieur ou hétéronome, dans lequel nous sommes seulement cause partielle de ce que nous vivons. Dans le deuxiÚme cas, c'est un ordre intérieur ou autonome, l'ordre construit par l'intellect, dans lequel nous sommes pleinement cause adéquate de ce qui nous arrive. Le passage du premier au deuxiÚme genre de connaissance correspondrait à l'augmentation de la part de causalité adéquate et à la diminution corrélative de la part de causalité partielle.

 

 

2/ Leibniz. D'une raison inverse.

 

Discours de métaphysique, XV: « L'action d'une substance finie sur une autre ne consiste que dans l'accroissement du degré de son expression, jointe à la diminution de celle de l'autre, autant que Dieu les oblige de s'accommoder ensemble. »

Discours de métaphysique, XV : « [...] Car il peut arriver qu'un changement qui augmente l'expression de l'une, diminue celle de l'autre[...] »

C'est un cas de dissymétrie, de proportionnalité inverse. Plus la causalité, ou le désir de l'un est d'ordre directif (s'inscrit à la place de l'agent), plus la causalité, ou le désir de l'autre est d'ordre adaptatif (s'inscrit à la place de l'autre).

 

Lettre XV au PĂšre des Bosses: « La substance agit autant qu'il est en elle, Ă  moins qu'elle soit empĂȘchĂ©e; et la substance simple aussi est empĂȘchĂ©e, mais naturellement, et seulement par elle-mĂȘme, de l'intĂ©rieur. Et lorsqu'on dit qu'une monade en empĂȘche une autre, il faut l'entendre de la reprĂ©sentation de l'une dans l'autre (je souligne). L'auteur des choses les a accommodĂ©es mutuellement, et l'une est dite pĂątir lorsque sa considĂ©ration le cĂšde Ă  celle de l'autre (je souligne).»

Monadologie §50: « [...] en ce qu'on trouve en elle ce qui sert à rendre raison a priori de ce qui se passe dans l'autre, et c'est par là, qu'on dit, qu'elle agit sur l'autre.»

Monadologie §52:  « [...] ce qui est actif à certains égards, est passif suivant un autre point de considération: actif en tant que ce qu'on connaßt distinctement en lui, sert à rendre raison de ce qui se passe dans un autre; et passif en tant que la raison de ce qui se passe en lui, se trouve dans ce qui se connaßt distinctement dans un autre.»

L'obsessionnel opĂšre un transfert de causalitĂ© ou de subjectivitĂ© sur sa partenaire, une dĂ©lĂ©gation d'autoritĂ©, qui le dĂ©met de sa fonction, et pour finir le dessaisit de soi, l'anĂ©antit. Ce dessaisissement n'a pas de raisons objectives, en dĂ©pit de ce que l'obsessionnel imagine, ne tient pas Ă  une supĂ©rioritĂ© de puissance ou de statut de l'Autre, mais Ă  une ligne de conduite fautive Ă  l'Ă©gard de son dĂ©sir, Ă  un alignement sur sa causalitĂ© externe qui rend de plus en plus passif, donc inapte Ă  opĂ©rer, Ă  soutenir la place du maĂźtre, et pour finir Ă  persĂ©vĂ©rer dans l'existence. Le corrĂ©lat, au plan des reprĂ©sentations (« reprĂ©sentation de l'une dans l'autre ») – soit pour Lacan: de l'imaginaire – de ce transfert de causalitĂ© ou de subjectivitĂ©, est la glorification, la dĂ©ification de la partenaire (« sa considĂ©ration le cĂšde Ă  celle de l'autre »), qui maintient active la figure originelle de la mĂšre. L'obsessionnel est empĂȘchĂ©, entravĂ©, mais par soi-mĂȘme, par la part de causalitĂ© interne, d'autoritĂ© ou de charge subjective qu'il abandonne Ă  sa partenaire (« on trouve en elle ce qui sert Ă  rendre raison a priori de ce qui se passe dans l'autre »), malgrĂ© elle, ou Ă  son corps dĂ©fendant. En lui dĂ©lĂ©gant ce que Lacan appelle le signifiant maĂźtre (S1), c'est-Ă -dire le commandement, la position directive, l'obsessionnel dĂ©montre qu'il refuse d'assumer la place de l'agent dans le rapport et de ce fait se disqualifie. Il remet Ă  sa partenaire les clefs de son identitĂ© (« la raison de ce qui se passe en lui, se trouve dans ce qui se connaĂźt distinctement dans un autre »), et lorsqu'elle refuse cette prise en charge, il ne peut plus agir. Il la tient dĂšs lors pour responsable de sa dĂ©rĂ©liction.

 

 

15 mars 2010

 

Sur l'espace chez Kant

Pour que nous puissions percevoir et connaĂźtre un objet il faut
qu'interviennent deux facultés: la sensibilité (réceptivité) et
l'entendement (spontanéité).


« Par la sensibilité, les objets nous sont donnés, par l'entendement ils
sont pensés » (Kant, Critique de la raison pure).


Il y a deux formes pures de la sensibilité: l'espace et le temps
(qu'examine l'esthétique transcendantale); et quatre concepts purs
de l'entendement ou catégories: quantité, qualité, relation,
modalité (qu'examine la logique transcendantale).


L'a priori kantien c'est les deux.






Pour qu'un objet nous soit perceptible il faut nécessairement qu'il se
plie aux conditions de notre sensibilité, qu'il passe par le filtre,
le prisme de notre sensibilité: il faut nécessairement qu'il
soit situé dans un espace et qu'il s'inscrive dans le temps. 
Cette nécessité Kant l'appelle a priori. Pour qu'un objet soit
perceptible par l'homme il faut a priori qu'il soit spatio-temporel.
A priori: qui précÚde et rend possible l'expérience.


« Le temps est la forme pure du sens interne (par laquelle l'esprit se
perçoit lui-mĂȘme), l'espace est la forme pure du sens externe » (Kant, ibid.)


« Le sens externe est cette propriété de notre esprit par laquelle nous
nous représentons des objets comme étant hors
de nous » (Kant, ibid.)
 





Maintenant:

Intuition= représentation sensorielle d'une chose (latin intueri:voir)


Intuition empirique= sensation (la chose est présente)


Intuition pure= représentation de l'espace ou du temps indépendamment de
toute chose particuliÚre, représentation de l'espace ou du temps
apres évacuation de tout objet particulier.
 

L'espace et le temps sont les formes a priori de l'intuition ou intuitions
pures.


L'espace (« champ primitif de donation », « forme d'infinité dans la représentation »)


Il est la forme de l'intuition sensible telle qu'elle se réalise dans
le sens externe, et intuition pure.


Il est ce par quoi le sujet « est originairement en dehors de lui-mĂȘme,
dans une disponibilitĂ© Ă  ĂȘtre affectĂ© du dehors qui ne comporte
aucune borne. » (Benoist, 1996).


Sa représentation est intuition (qui relÚve de la sensibilité) et
non concept (qui relĂšve de l'entendement).


Cet espace purement intuitif peut ĂȘtre distinguĂ© de l'espace
géométrique (qui se découpe en lui).


« L'espace est une intuition pure, soit une représentation immédiate et
singuliÚre: immédiate en ce qu'elle réfÚre à son objet sans
intermédiaire, sans détours, singuliÚre en ce que son objet est
unique » (Fichant, 2004). (Contrairement au concept qui est une représentation
universelle, etc.) 


La géométrie est une science qui établit les propriétés de
l'espace. La condition qui la rend possible, c'est que l'espace soit
lui-mĂȘme une intuition pure: « pure, pour que la science de ses
propriétés soit a priori et ne se fonde pas sur l'expérience, mais
intuition pour que cette science procÚde synthétiquement à une
extension nécessaire de connaissance, et ne se borne pas à un
enchaßnement logique de concepts. » (Fichant, 2004)

« L'espace intuitif, prégéométrique, précÚde l'espace géométrique, qui
est celui des concepts d'espace. » (Fichant, 2004)


Si intervient la catégorie de quantité on obtient le quantum comme
objet mesurable, comme grandeur.
Si intervient la catégorie de qualité on obtient le concept de figure,
(déterminée indépendamment de la mesure). Elle s'obtient par
limitation de l'espace intuitif.


« Ainsi c'est l'entendement qui forme le concept en introduisant dans
l'uniformité de l'espace prégéométrique la distinction des
propriétés dont la géométrie est la science. » (Fichant, 2004).


L'espace est donc le substrat de toutes les intuitions déterminables.


« De là l'obligation de recourir à l'intuition pure dans toute
proposition géométrique dont la synthÚse rencontre ce qui, dans
l'espace, est donné avec une nécessité non conceptuelle qui
précÚde la connaissance que nous en prenons (et c'est en ce sens
qu'il y a bien une découverte effective dans le déploiement des
propriétés de l'espace) ».(Fichant, 2004).


La tridimensionnalité est construite par la géométrie (eucl.) et
n'est donc que dérivée par rapport à l'espace comme forme pure de
l'intuition. Je ne m'étends pas davantage.


En ce sens on peut dire que les géométries non euclidiennes
n'entament pas la validité de l'Esthétique transc., puisque
l'espace est le substrat le plus primitif sur lequel fait fond toute
géométrie concevable.

Question à Stéphane Dugowson au séminaire d'été, de Virginia Hasenbalg

 

Un grand merci d'avoir accepté de participer à nos journées. Pour ma part, je suis trÚs contente que vous soyez là parmi nous pour au moins deux raisons.

La premiÚre : égoïste, je l'avoue, j'aime les mathématiques. La deuxiÚme, parce que je pense que les analystes devraient suivre de prÚs ce qui se passe dans la recherche fondamentale, notamment en Mathématiques, comme l'a fait Lacan de son temps. C'est un domaine abstrait par excellence qui peut pousser une certaine symbolisation jusqu'au frontiÚres de ce qui est concevable grùce à une simple articulation de lettres.

Or, on ne s'invente pas mathématicien ou analyste du jour au lendemain!

Tout ceci nécessite un don, de la passion, et beaucoup de travail.

Alors, comment faire pour que le terrain d'échange entre psychanalyse et mathématiques puisse se développer en sachant que nous sommes de par nos savoirs si différents? Comment éviter les malentendus ?

Prenons un exemple et ce sera ma question. Quand nous parlons, vous et nous, d'espace lacanien, ou borromĂ©en, parlons nous de la mĂȘme chose?

Un point de votre présentation se rapporte a la conception de l'espace que vous supposez aux analystes. J'aimerai si vous me le permettez, le reprendre et le nuancer.

Vous dites:

Dans cette grande diversité de type d'espaces, certains pourront certainement intéresser plus particuliÚrement la psychanalyse, par exemple comme modÚles de ce que nous pourrions appeler des espaces psychiques, intérieurs, qui n'ont aucune raison de partager avec l'espace physique ordinaire toutes ses propriétés.

 

Or, pour dire les choses simplement, l'espace premier pour un psychanalyste lacanien ne relÚve pas tant de ce qu'on voit (espace physique ordinaire) mais de ce qu'on entend. C'est ce qu'on entend qui nous détermine.

Comment décrypter la nature de cet espace-là qui nous conditionne, et que nous appelons espace de la jouissance?

 

Je vais éclairer cela avec une phrase de Freud vers la fin de sa vie et qui me semble prémonitoire de ce que Lacan fera de l'espace plus tard, et avec l'aide des mathématiques.

 

Il se peut que la spatialitĂ© soit la projection de l’étendue de l’appareil psychique. Aucune autre dĂ©duction n’est vraisemblable. Au lieu du a priori kantien, (les) conditions de notre appareil psychique. La psychĂ© est Ă©tendue, (mais elle) n'en sait rien.1

 

La nature mĂȘme d'un espace subjectif « premier » est posĂ©e, et comme non euclidien, et je dirai presque, comme condition pour que la mise en place de la rĂ©alitĂ© soit possible et tienne.

Est-ce que ça vous dit quelque chose alors si je vous dis que, à mon avis, les mathématiques ont permis à Lacan de concevoir ainsi, non pas ce que l'on voit, mais ce qu'on entend?





1RĂ€umlichkeit mag die Projektion der Ausdehnung des psychischen Apparates sein. Keine andere Ableitung wahrscheinlich. Anstatt Kants a priori Bedingungen unseres psychsichen Apparats. Psyche ist ausgedehnt, weiß nichts davon.

Il se peut que l’espace soit la projection de l’extension (expansion) de l’appareil psychique. Aucune autre dĂ©duction (dĂ©rivation) est vraisemblable. Au lieu des rĂ©serves (conditions, clauses) de l’a priori de Kant notre appareil psychique. La psychĂ© est extension ( expansion, dilatation), n’est pas au courant.

 

L'infini dans la clinique des psychoses, conférence de Jean-Jacques Tyzsler

 

Virginia Hasenbalg : 
Jean-Jacques Tyszler est un membre actif de l’ALI. Il concentre ses travaux autour de l’école de Sainte Anne, mais il transmet, il fait partie du groupe des missionnaires, si l’on peut dire, de l’ALI, en allant en province et dans les Ă©coles rĂ©gionales ainsi que Ă  l’étranger, il travaille entre autres avec les collĂšgues du BrĂ©sil. Il va nous parler de « L'infini dans la clinique des psychoses ». Je lui passe tout de suite la parole.

Jean-Jacques Tyszler :
Je vous remercie de me faire participer au fonds Ă  un travail qui est en cours et qui me paraĂźt lĂ©gitime et extraordinairement intĂ©ressant puisque c’est un peu effectivement un paradoxe, mais je crois que vous avez dĂ» en parler depuis le dĂ©but de votre sĂ©minaire. C’est un paradoxe de parler d’infini dans la clinique analytique, puisqu’il faudra attendre Lacan quand mĂȘme probablement pour faire valoir dans une clinique que Freud n’avait pas vraiment enfin travaillĂ©e : la prĂ©sence comme telle de l’infini - en particulier Ă  mon sens - et c’est pour ça que moi je m’appuie plus souvent sur la clinique des psychoses, la question de l’infini dans le corps 
, lĂ  oĂč d’habitude la psychanalyse, il faut le rappeler tranquillement, travaille avec une extrĂȘme finitude au contraire. 
Je veux dire quand nous pensons Ă  ce qu’est l’analyse dans sa praxis, les choses se rĂšglent quasiment – vous le savez trĂšs bien – sĂ©ance par sĂ©ance, c’est-Ă -dire c’est vraiment hic et nunc, au moment mĂȘme 
que les questions de scansion, de coupure, de dĂ©coupe se font valoir, hein, et donc Ă  mon sens il y a lĂ  un paradoxe qui est intĂ©ressant et que la psychanalyse Ă  la fois est une question Ă©minemment locale, totalement localisĂ©e, c’est-Ă -dire que c’est le coup de ciseaux tout de suite maintenant. S’il est loupĂ© ou si nous ne le faisons pas, ben, parfois il faudra attendre effectivement infiniment, voire c’est fichu. 
Donc voyez une praxis sur laquelle Freud a insisté et qui est bien chez Freud, ce cÎté localisé, fini, de 
l’expĂ©rience de la psychanalyse et nĂ©anmoins lĂ  – pour des raisons que vous essayez d’explorer avec Lacan – l’introduction du fait probablement des outils de la science mathĂ©matique et de la logique moderne deux questions qui n’étaient pas visibles Ă  l’époque de Freud et donc l’appui au-delĂ  de Desargues bien entendu sur des choses beaucoup plus modernes Ă  partir de Cantor qui n’étaient pas de l’horizon de Freud. 

VoilĂ  donc, premier paradoxe qui m’avait intĂ©ressĂ© et ce qu’il y a nĂ©anmoins 
 
Il y a nĂ©anmoins, Ă  mon sens, mĂȘme chez Freud en quelque sorte, si on veut le lire comme ça, la prĂ©sence de la question de l’infini et - comme vous le savez, moi je fais un sĂ©minaire sur le fantasme depuis deux ans - Ă  mon sens, la notion de fantasme comme telle est, dans la structure de la nĂ©vrose, une droite infinie en quelque sorte. 
C’est-Ă -dire le fantasme qui est donc ce point projetĂ© infiniment derriĂšre nous. Il n’a mĂȘme pas d’histoire dit Freud. C’est un point qui est une construction, hein. Elle n’est pas dans le souvenir, elle n’est pas dans la rĂ©alitĂ©, elle est oĂč ? Ben, elle est dans l’espace derriĂšre et en mĂȘme temps elle va nous guider infiniment devant. C’est-Ă -dire que lĂ  il y a Ă©videmment une finitude qui est liĂ©e Ă  la mort, mais le nĂ©vrosĂ© n’y croit pas ; donc il a le sentiment  d’ĂȘtre dans un destin totalement Ă©ternel et le fantasme d’un certain point de vue est la droite Ă  l’infini Ă  l’intĂ©rieur du nouage borromĂ©en, on peut dire ça. D’ailleurs Lacan le dira Ă  sa façon dans des sĂ©minaires un peu tardifs. 
Egalement, alors on peut dire ça, je crois que ça se soutient, mais je ne vais pas en parler aujourd’hui, Ă©galement la question du trait unaire lui-mĂȘme. Assez bizarrement, le trait unaire, donc la question d’identification au trait se supporte dans la clinique analytique ordinaire d’une question qui touche Ă  l’infini. C’est pas le mĂȘme genre d’infini, c’est l’infini qu’on pourrait relier Ă  la phrase biblique « de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration ». C’est-Ă -dire quelque chose, le trait qui transcende de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, infiniment le support d’un des bords de l’identitĂ©, hein. D’ailleurs Freud, j’en ai parlĂ© autrefois dans le groupe de Cordoue, Freud lui-mĂȘme quand on lui demande : mais enfin, aprĂšs tout, Freud, qu’est-ce qui est juif en vous ? bien, il dit ça, il dit : « ce n’est que ce trait qui me relie infiniment. Je ne vois pas autre chose ».
Donc vous voyez, pour vous dire, qu’il faut ĂȘtre assez tranquille sur ces questions et essayer de les reprendre avec simplicitĂ©. Il y a dans l’utilisation que nous faisons des mots aussi importants que le fantasme, la question du trait, mĂȘme dans la clinique hĂ©ritiĂšre de Freud, Ă©videmment trace d’un type de structure qui touche Ă  une forme de l’infini. 
Alors le dĂ©faut c’est quoi ? C’est qu’évidemment, vous allez me dire : mais ça c’est l’infini imaginaire en quelque sorte, c’est le bord imaginaire, comment on appelle ça en mathĂ©matique l’infini qui n’est pas actuel ? mais 
..potentiel. Oui et non ceci dit, parce que le fantasme Ă©videmment c’est de l’imaginaire, mais nĂ©anmoins c’est ce qui nous meut totalement. Donc ce n’est pas parce que le scĂ©nario comme tel se supporte en quelque sorte de la narration d’une jouissance imaginaire que ça ne touche pas pour nous Ă  la fois Ă  notre rĂ©el, Ă  notre jouissance, et Ă  la fois Ă  la façon dont nous parlons. Je veux dire quand je vous parle immĂ©diatement lĂ , je suis supportĂ© par ma position fantasmatique vis-Ă -vis de la sexualitĂ© par exemple et mĂȘme si ça ne vous apparaĂźt pas immĂ©diatement, c’est repĂ©rable en quelque sorte dans une cure. Donc imaginaire, mais imaginaire nouĂ© comme toujours au symbolique d’un cĂŽtĂ© Ă  la façon dont nous parlons, nous utilisons les signifiants et au rĂ©el tout Ă  fait  indexĂ© de la jouissance de l’Autre. 
Alors ma thĂšse aujourd’hui,  entre guillemets, c’est de vous montrer qu’effectivement l’infini, non pas imaginaire, mais l’infini actuel, c’est-Ă -dire l’actualitĂ© de l’infini est Ă  l’Ɠuvre, je le crois effectivement dans la clinique des psychoses. 
Elle est Ă  l’Ɠuvre quasiment sans arrĂȘt, si je puis dire dans la clinique des psychoses, mĂȘme si les appuis que vous allez trouver, je vous les citerai tout Ă  l’heure, il y a des appuis denses, faciles Ă  Ă©voquer, qui me permettent de vous renvoyer Ă  des articles de travail. D’un cĂŽtĂ© bien entendu vous pouvez – et je vous le rappellerai tout Ă  l’heure – vous rĂ©fĂ©rer Ă  l’articulation de ce qu’on appelle entre guillemets « le fantasme schrĂ©bĂ©rien » qui n’en est pas un prĂ©cisĂ©ment : le fantasme de fĂ©minisation de Schreber n’est pas un fantasme au sens propre parce que au moment oĂč Schreber identifie cette jouissance dite fĂ©minine, eh bien s’introduit en lui, par l’intermĂ©diaire de la beautĂ©, du beau, le concept du beau, un point dans l’infini dans son corps. Il va produire de ce jour un processus totalement continu de transformation de son rapport au corps Ă  la fois dans le domaine non seulement du corps au sens imaginaire lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire comment je me vois dans le miroir, mais qui concerne Ă©galement sa peau, sa cutanĂ©itĂ©, comme son rapport Ă  la voix, 
 Ă  ce qui lui vient comme voix de l’Autre. Donc ça j’y reviendrai tout Ă  l’heure, ça c’est facile Ă  retrouver comme rĂ©fĂ©rence et ça vous permettra d’aller chercher lĂ  par vous-mĂȘme, dans quoi ? Mais dans ce que Schreber Ă©crit tout simplement, hein. Il y a mĂȘme pas besoin d’aller chercher dans les articles de commentaires, allez au texte et vous verrez que l’infini y est en permanence citĂ© par le biais du sans cesse, du continu, d’une jouissance infinie, etc. C’est-Ă -dire il utilise lui-mĂȘme les termes diffĂ©renciĂ©s de la notion d’infini dans le corps. 
Il y a un autre bord que je vous citerai trĂšs trĂšs vite, tout Ă  l’heure aussi et qui est intĂ©ressant, qui touche Ă  mon avis Ă  une autre dimension de l’infini, qui sont les travaux que nous avons fait – puisque tu citais Sainte Anne – autour Ă©videmment du syndrome de Cottard, de la question des dĂ©lires  des nĂ©gations, puisque la question introduite par des tableaux cliniques comme ça fait valoir au titre de l’immortalitĂ© et de l’énormitĂ© Ă©videmment des niveaux en quelque sorte hiĂ©rarchisĂ©s bizarrement de l’infini, successifs, des infinis successifs qui lĂ  vont ĂȘtre rĂ©flĂ©chis nĂ©cessitent son appui par exemple dans Cantor. Il n’y a que Cantor qui nous propose des hiĂ©rarchies de l’infini si je puis dire. 
Et donc, vous voyez, c’est proche, mais c’est un autre bord, c’est-Ă -dire c’est pas exactement la mĂȘme clinique des psychoses d’ailleurs. On peut passer – comme toujours – d’une typologie Ă  l’autre et Schreber lui-mĂȘme a traversĂ© des Ă©pisodes lĂ  cotardiens, mĂ©lancolisĂ©s, mais nĂ©anmoins, notre façon de l’apprĂ©hender dans la clinique n’est pas exactement la mĂȘme quand mĂȘme quand nous traitons des grands tableaux de mĂ©lancolie chronicisĂ©e ou sous d’autres bords. (
)

Alors, oui, je voulais vous dire aussi une chose que je n’aurai pas le temps de dĂ©velopper, mais ça fait rien, peut-ĂȘtre on reprendra ça ultĂ©rieurement si vous le souhaitez (mais je n’aurai pas le temps), c’est une difficultĂ© qui touche lĂ  au 
 je crois qu’il y a Ă©galement une façon dans la clinique des psychoses, mais pas simplement, de traiter de la question de l’infini, qui touche Ă  la 
 aux mĂ©tamorphoses en quelque sorte de l’objet de ce que nous appelons l’objet lui-mĂȘme. C’est-Ă -dire comment la voix, le regard ou tout autre objet en particulier par exemple dans la clinique des psychoses la peau, le cĂŽtĂ©-lĂ  cutanĂ© devient par les mĂ©tamorphoses de la clinique en quelque sorte l’enveloppe, l’agalma de tout objet. Vous voyez donc cette mĂ©tamorphose continue des objets, cette mĂ©tamorphose indĂ©finie et continue des objets qui est extraordinairement intĂ©ressante dans la clinique des psychoses, mais qu’à mon sens qu’il faudrait tirer Ă  une gĂ©nĂ©ralitĂ© plus importante. 
Pourquoi je dis ça ? Parce que ça recoupe l’intuition qu’avait eu Desargues lui-mĂȘme lorsqu’il anticipait vous savez dans ses dĂ©coupes des coniques lĂ , c’est-Ă -dire sa façon qu’il avait de ramener en quelque sorte les dĂ©coupes Ă  une dĂ©coupe et une dĂ©coupe aux dĂ©coupes. Ce lien du pluriel au singulier et inversement, c’est extraordinairement intĂ©ressant, je ne sais pas si vous ne connaissez pas mais Henri (Cesbron-Lavau) le fera sĂ»rement, il peut aller chercher des questions comme ça, et donc les mathĂ©maticiens comme ça anticipent dans leur façon en quelque sorte, la maniĂšre dont – lĂ  je vous le propose comme ça, comme une petite dĂ©finition – dont la voix comme objet, le regard ou tout autre objet devient en quelque sorte le mĂȘme, c’est-Ă -dire devient agalma de tout objet. 
Alors ça c’est un bord, je n’aurai pas le temps de dĂ©velopper, mais c’est pour vous indiquer combien on peut attraper ça par des bords assez diffĂ©renciĂ©s toujours plus solides partant de la clinique des psychoses mais qui nous font rĂ©flĂ©chir bien entendu Ă  des processus qui sont Ă  l’Ɠuvre en chacun de nous, qui ne sont pas propre Ă  la folie psychotique.

PremiĂšre proposition de dĂ©part, aprĂšs tout quand nous Ă©coutons un patient pourquoi peut-on dire qu’effectivement il y a ce que nous n’arrivons pas Ă  saisir, c’est probablement le point qui dĂ©jĂ  dans son corps, dans sa « reprĂ©sentation » (entre guillemets), parce que nous ne savons pas si c’est une reprĂ©sentation du corps, est dĂ©jĂ  le point qui infiniment le ronge en quelque sorte. 

Donc j’ouvre les guillemets, je veux juste vous lire d’une prĂ©sentation rĂ©cente Ă  Ville Evrard, quatre lignes, quatre, cinq lignes d’un patient. Vous voyez, j’ai pris le matĂ©riel le plus rĂ©cent, hein, c’est pas pour prendre Schreber justement. On va Ă  l’hĂŽpital les uns, et les autres, on fait des prĂ©sentations de malades, on suit des patients. Donc prenons ce qui nous vient couramment, c’est pas une clinique extraordinaire. 
Et donc c’est un patient qui apparemment au dĂ©part je dis bien, parle d’un des objets classiques qui sont donc ses matiĂšres fĂ©cales, je dis bien apparemment. Il dit ceci : 
« J’avais honte de vous en parler jusqu’à prĂ©sent, parce que ça me gĂšne. Enfin quand mĂȘme. Il faut que je vous dise. Je suis contrariĂ©, j’ai des angoisses quand je vais voir lĂ  mes parents. Je perds des choses par derriĂšre », dit-il. 
Une formulation, vous voyez déjà-là souvent des psychotiques un peu spéciale. Il faut toujours bien écouter à la lettre, parce que les psychotiques ont une façon de parler, ensuite on y donne du sens mais comme nous on le dirait exactement.
« Je perds des choses par derriĂšre, c’est comme du beurre. Je veux m’essuyer mais je n’y arrive pas. Et puis il y a du sang »
Bon, mais il ajoute immédiatement :
« C’est comme si j’avais Ă©tĂ© chiĂ© par ma mĂšre »
HĂ©, voyez le passage immĂ©diat, on ne sait pas dans quel espace, on peut passer si vite de quelque chose qui   apparemment  un objet dĂ©tachĂ© comme ça, bon il se plaint d’avoir des hĂ©morroĂŻdes, je ne sais pas au fond, on imagine ce qu’on veut lĂ  au dĂ©part, tout d’un coup la question de l’engendrement, le fantasme d’engendrement bizarre : 
«  C’est comme si j’avais Ă©tĂ© chiĂ© par ma mĂšre. Elle m’avait dit d’ailleurs : tu es nĂ© dans un sac. Je prenais ça Ă  la rigolade, mais maintenant je sais que c’est sĂ©rieux.»
Comme souvent les psychotiques, voyez, l’intrusion des Ă©lĂ©ments mathĂ©matiques dans le corps, eux ils prennent ça tout Ă  fait au sĂ©rieux, c’est pas comme nous.
« C’est comme ça que j’ai Ă©tĂ© fait, aux waters par ma mĂšre. Quand j’ai un malaise, du coup j’ai honte, je ne sais pas oĂč me mettre, je tourne, je tourne. »
Et lĂ , et lĂ , pareillement, Ă©coutez bien, il y a quelque chose qui sonne bizarrement, qui est probablement liĂ© au travail de la mĂ©galomanie, de la question du un au moment oĂč la question de l’objet se prĂ©sente, il ajoute quelque chose de difficile Ă  comprendre :
« C’est comme si j’étais gouverneur et que la honte me prenne. »
Vous voyez, intrigant, vous voyez  ces ruptures de signification, ainsi, si je puis dire, mais probablement parce qu’en lui au moment mĂȘme, au moment oĂč il parle de l’objet quelque chose Ă  une autre endroit se met Ă  travailler et qui est lĂ  probablement liĂ© Ă  ce que nous appelons dans la psychose la mĂ©galomanie ou le dĂ©lire mĂ©galomaniaque et qui est lĂ  
plutĂŽt les processus du un, la question du un lui-mĂȘme, l’unification Ă  l’Ɠuvre dans le champs des psychoses.
Et alors là l’adresse, c’est extraordinaire au praticien. Il dit :
« Mais qu’est-ce que ça veut dire quand on dit ‘ĂȘtre sorti de la cuisse de Jupiter’ ? »
Vous voyez. Et bien il poursuit sa question de l’engendrement, de la thĂ©orie sexuelle infantile, et alors il s’adresse Ă  l’autre et lui dit : mais aprĂšs tout ‘ĂȘtre sorti de la cuisse de Jupiter’, comment vous vous l’entendez, qu’est-ce que ça veut dire ?
« C’est possible ? dit-il, ça existe ? »
Question Ă  la science.
« Pour moi, ajoute-t-il, ça doit ĂȘtre un peu comme ça que je suis sorti de la cuisse de ma mĂšre »
et il ajoute : «d’une seule cuisse. » 

Ensuite, aprĂšs je vais vous passer les dĂ©tails parce que toute la suite de l’entretien est comme ça. Concernant le corps il nous dit : « mais regardez mes ongles, ils sont diffĂ©rents » dit-il. 
« Celui de gauche, c’est celui de ma mĂšre » il faut l’entendre au sens propre. 
« Celui de gauche c’est celui de ma mĂšre ; celui de droite c’est celui de mon pĂšre. 
Pour les pieds, c’est l’inverse. »

Vous voyez donc, le type, si je puis dire, de reprĂ©sentations qui est lĂ  Ă  l’Ɠuvre dans le schĂ©ma optique lĂ  qui est trĂšs particulier, c'est-Ă -dire lui il entend le trait effectivement comme le trait rĂ©el, ainsi de suite, ainsi de suite, ainsi de suite. 
Qu’est-ce qu’on peut ...bon. Je vous passe lĂ  mais qu’est-ce qu’on peut dire, vous voyez face à
quand vous entrez dans un tableau clinique lĂ  comme celui-lĂ  qui au fond n’est pas si extra-ordinaire. C’est quelque chose qui parait lĂ  un peu gigantesque mais qui n’est pas Ă  proprement parler particulier. Il faut bien voir que, au sens propre du terme, quand nous nous retournons lĂ  vers nous-mĂȘmes on peut dire « mais nous ne savons pas ce qu’est un corps là  ».
D’abord d’habitude, nous ne savons dĂ©jĂ  pas ce qu’est un corps, mais face Ă  des dires comme cela, on est tout Ă  fait infichu de dĂ©signer ce qui s’appellerait lĂ  en quelque sorte un corps. Et ce qui est certain c’est qu’on pourrait appeler lĂ , le point de dĂ©clenchement Ă  l’infini, vous voyez, lĂ  vous l’avez entendu, c’est qu’à la fois, il s’interroge en quelque sorte sur les thĂ©ories sexuelles infantiles, les thĂ©ories de l’engendrement; c'est-Ă -dire qu’il est en train de produire une thĂ©orie qui touche en arriĂšre. Et au moment oĂč il produit cette thĂ©orie qui touche Ă  ce qui se passe derriĂšre, lĂ  comme il le dit, le mĂȘme mot, l’objet anal, que l’on peut figurer sur un mode anal, en mĂȘme temps devient en quelque sorte l’objet qui est en train d’ĂȘtre travaillĂ© par une expansion lui. C'est-Ă -dire, Ă©vacuĂ© il s’épand sur un mode mĂ©galomaniaque Ă  la surface entour elle-mĂȘme. D’oĂč l’histoire du gouverneur qu’il reprendra plus tard en jouant sur son prĂ©nom puisque son prĂ©nom c’est Salomon. Et donc il dĂ©veloppera un dĂ©lire en quelque sorte lĂ  mĂ©galomaniaque et de filiation sur sa position dans l’histoire elle-mĂȘme.
Vous voyez donc quelques mots d’un patient, un petit Ă©change comme ça, fait valoir en quelque sorte, tout d’un coup, non pas simplement que la reprĂ©sentation du corps est en abĂźme parce qu’on le sait que dans la psychose nous ne savons mĂȘme pas comment lĂ  nous aurions Ă  Ă©crire ou Ă  reprĂ©senter la façon dont un patient nous parle. C’est impossible. Ce n’est pas imaginarisable. Ce n’est pas symbolisable. Ca met en carence nos outils de reprĂ©sentation ordinaires. Ca, c’est une gĂ©nĂ©ralitĂ© et je crois qu’on peut ajouter, que c’est
, nous ne le pouvons pas parce que, est Ă  l’oeuvre bizarrement, un point qui est incorporĂ© Ă  la surface qui va en quelque sorte infiniment et de maniĂšre plus hyperbolique que moebienne habituellement, lĂ  dĂ©tacher des lignes de force des propositions du patient, suivant des axes que nous avons du mal Ă  tenir nous mĂȘme ensemble. Ca veut dire que d’un cotĂ©, son corps lĂ  se dĂ©plie suivant une topologie qui n’est pas ordinaire ; la question de l’objet le filtre, se mĂ©tamorphose et par ailleurs, il est dĂ©jĂ  entrain de construire un support lĂ  mĂ©galomaniaque qui l’aide Ă  faire en quelque sorte symptĂŽme au sens dĂ©lirant du terme. Voyez donc, il y a plusieurs lignes de force infiniment Ă©loignĂ©es, asymptotiques l’une de l’autre. Ca, si vous l’écoutez bien, je vous le rĂ©sume bien entendu abusivement et moi-mĂȘme j’ai dĂ» m’y reprendre Ă  plusieurs fois avec un patient comme ça pour Ă©couter. Parce que la difficultĂ© c’est que nous n’arrivons pas Ă  Ă©couter ce que disent des patients comme ça. Au bout de 10 minutes on est
on sait mĂȘme plus oĂč on est de l’espace en quelque sorte ; on y arrive pas, on peut pas
A un moment on dit, c’est de quoi qu’il est en train de parler, c’est de la matiĂšre fĂ©cale. Mais oui et non ; il est dĂ©jĂ  dans la mĂ©tamorphose de ce mĂȘme objet et puis il passe et puis les mots, les signifiants qu’il utilise ne sont pas Ă  hauteur de ce qui est attendu, donc il est dĂ©jĂ  dans un autre espace alors qu’on est comprimĂ© sur un. Donc vous n’y arrivez pas. Ce qui fait que quand nous narrons es cas, Ă©videmment ça reste assez imaginaire. On les synthĂ©tise, on les rĂ©sume, on les compacte. Mais c’est parce que il y a un processus effectivement Ă  l’Ɠuvre qui n’est pas de notre apprĂ©hension visuelle, qui touche probablement Ă  l’infini dans le corps. Mais l’infini au moment mĂȘme, actuel. Ce n’est pas l’infini simplement comme ça, en l’air.

Alors, pour euh
.vous savez Schreber; lĂ  j’en reviens
 quand on Ă©coute un patient comme ça, effectivement on a envie de revenir sur un terrain  sĂ»r ; on se dit, nous allons revisiter nos classiques pour ĂȘtre quand mĂȘme un  peu en terrain de connaissance. Ca m’a toujours intriguĂ© que les collĂšgues, comment dire, ne s’arrĂȘtent pas plus Ă  la façon dont le « fantasme » entre guillemets de Schreber est mis en abĂźme. Parce que le « fantasme schreberien », entre guillemets bien sĂ»r, au tout dĂ©part il s’entend en quelque sorte assez bien ; je veux dire par là
je vais vous le relire. C’est quelque chose que vous connaissez, mais essayez de l’écouter avec fraĂźcheur, voyez, sans
.en laissant de cotĂ© tout ce que vous savez de Schreber. Schreber dit simplement ceci.
Il dit : « un jour cependant, un matin, encore au lit, je ne sais plus si je dormais encore Ă  moitiĂ© ou si j’étais dĂ©jĂ  rĂ©veillĂ©, j’eus une sensation qui, Ă  y repenser une fois tout Ă  fait Ă©veillĂ© me trouble de la façon la plus Ă©trange. C’était l’idĂ©e que tout de mĂȘme, ce doit ĂȘtre une chose singuliĂšrement belle que d’ĂȘtre une femme en train de subir l’accouplement. » 
Voyez, j’ai mis un peu le ton poĂ©tique lĂ , mais aprĂšs tout, quand vous Ă©coutez que ça, non ! Vous relisez que ça, bon. Quand vous entendez ça, qui parmi nous trouve ça complĂštement dingo ? Personne. Vous allez dire bon, d’accord, on dit comme Freud, il y a sĂ»rement quelque chose ou une tentation homosexuelle, au mieux, Freud disait 
c’est la question de l’homosexualitĂ©. Ce qui n’est pas extraordinairement clair là
.peut-ĂȘtre que l’on peut prendre ça comme ça.
Ou bien, on va dire ben, comme ça, assez bizarrement de façon un peu idĂ©ale en quelque sorte, il se loge cotĂ© jouissance fĂ©minine et il a une façon d’idĂ©aliser comme ça ce qui est la position d’une femme vis-Ă -vis de la sexualitĂ©, sa jouissance. Donc il fait un peu ce que Lacan faisait quelque temps plus tard dans le sĂ©minaire Encore. Mais qu’est ce qui ne va pas ? Mais ce qui ne va pas, vous ne pouvez pas le savoir au moment mĂȘme ce qui ne va pas. Ce qui ne va pas, nous le saurons en quelque sorte par effet d’aprĂšs coup. Ce qui ne va pas, c’est que, probablement, le signifiant-lĂ , c’est un travail sur le signifiant ‘belle’ ; au moment oĂč le signifiant
il dit « chose singuliĂšrement belle ». 
Au moment oĂč il essaie de qualifier son intrigue du rapport Ă  la jouissance, tout d’un coup le signifiant ‘belle’ tombe et c’est ce qu’on sait dans l’aprĂšs-coup, que c’est Ă  l’endroit de ce signifiant que va s’ouvrir, prĂ©cisĂ©ment, sur quelque chose qui du coup ne fera pas fantasme, mais fera une Ă©criture qui ouvre un point Ă  l’infini, rejetĂ© Ă  l’infini qui est tout le procĂšs de sa mĂ©tamorphose, pour coller Ă  la lettre Ă  ce signifiant lui-mĂȘme ; c'est-Ă -dire lui-mĂȘme ĂȘtre la belle de Dieu. C’est bien ce que Lacan appelle la fĂ©minisation, la trans-sexualisation, qui n’a rien Ă  voir d’ailleurs avec l’homosexualitĂ© freudienne qui est un tout autre procĂšs. Voyez, alors ça c’est trĂšs intriguant et trĂšs intĂ©ressant ; alors l’énoncĂ© lui-mĂȘme, ah quand mĂȘme faut ĂȘtre honnĂȘte, l’énoncĂ© lui-mĂȘme, si vous aviez Schreber comme ça comme patient, au moment mĂȘme oĂč il vous raconte ça, vous vous dites tiens c’est un vrai poĂšte ; c’est curieux qu’il idĂ©alise comme ça les femmes, mais enfin Ă  part ça
 Mais c’est pas ça qui s’est produit, ce n’est pas un fantasme parce que ça ne se ferme pas sur la finitude du fantasme. Ca ne poinçonne pas cette finitude. Bizarrement, le signifiant va s’ouvrir de maniĂšre Ă©nigmatique, infiniment, dans son corps propre. C’est par son corps propre que va s’interprĂ©ter ce signifiant mis en abĂźme; ce qu’il appellera lui mĂȘme le miracle d’éviration. Et alors lĂ , Henri (Cesbron-Lavau) qui travaille beaucoup sur les coupures, il pourra reprendre ça Ă  sa façon ultĂ©rieurement, c'est-Ă -dire la rĂȘverie, c’est pour ça, on dit fantasme, ce n’est pas un fantasme, il n’y a pas de mot pour, comment dire, on manque d’un mot. Il faudrait demander Ă  Marcel (Czermak) qu’il authentifie dĂ©finitivement le mot pour dire le fantasme schreberien, parce que quand on dit fantasme, Ă©videmment on se piĂšge, enfin bon. La rĂȘverie si vous voulez,  la fantasmagorie de Schreber, n’est pas l’effet d’une coupure, c’est  qui est intĂ©ressant, ce n’est pas l’effet d’une coupure l’identifiant comme objet pour un autre. C’est ça qui nous trompe, au moment oĂč il nous parle ce n’est pas une coupure simple, fantasmatique, l’identifiant comme objet pour la jouissance d’un autre. Il se met en place Ă  ce moment lĂ , toute une sĂ©rie, alors, c’est lĂ  qu’il faut ouvrir les guillemets « toute une sĂ©rie de transformations continues, continues, de son corps »
Voyez, pas de coupure, pas de coupure au sens oĂč Lacan en parle concernant la coupure fantasmatique. Tout d’un coup, Ă  la place, au dĂ©faut de cette coupure se met en place des transformations continues. Touchant, alors je vous l’ai dit tout Ă  l’heure en prĂ©ambule, alors lĂ , ce qui touche un large spectre chez Schreber, alors c’est ça qui fait la passion de ce texte puisque ça va se produire aussi bien dans tout l’horizon de la voix, la dĂ©coupe en spectre de tout l’univers sonore qui ne va pas cesser continĂ»ment dit-il, continĂ»ment de le tourmenter. Vous savez, il faut d’abord prĂ©senter ce que c’est
Je ne sais pas si vous avez dĂ©jĂ  eu des patients affublĂ©s d’automatisme mental. Mais c’est une tyrannie inouie; c'est-Ă -dire quand un patient, ça arrive et malheureusement ce sont souvent ceux la qui se suicident, pour faire coupure. Quand un patient est parlĂ© continĂ»ment, nuit et jour. Ça parle en Ă©cho ça le commente ; mais il faut bien vous reprĂ©senter ce que c’est, une tyrannie continue : Ă©coute !, Ă©coute !, Ă©coute !, Ă©coute !. Donc lui dĂ©crit cela Schreber, des annĂ©es durant le travail continu de la voix. Bon lĂ , je vous passe les dĂ©tails cliniques parce que ce sont des voix diffĂ©renciĂ©es trĂšs intĂ©ressantes qu’il catalogue lui-mĂȘme entre la voix de l’automatisme et la grande voix, bon bref. Tous les Ă©lĂ©ments dissociĂ©s composants du langage, Ă©galement, alors donc Ă©galement le procĂšs, donc la voix d’un cotĂ©, Ă©videmment le regard, puisque face au miroir il y a le processus continu de fĂ©minisation. LĂ  vous savez  combien Schreber se dĂ©couvre dans le miroir donc dans l’image tout d’un coup transformĂ©. Alors, il faut ĂȘtre honnĂȘte, lĂ  c’est un point de thĂ©orie, comme ça entre guillemets, c’est un procĂšs bien sĂ»r qui est asymptotique, assez bizarrement, en quelque sorte, c’est abouti mais on ne sait jamais Ă  quel moment c’est abouti lĂ  totalement. C’est un processus qui va vers, donc il se mĂ©tamorphose face au miroir, il se fĂ©minise, mais quand vous relisez le texte de maniĂšre trĂšs stricte, c’est un processus qui a des entraves nĂ©anmoins qui est asymptotique. Donc, la voix, le regard ; il y a comme je l’ai souvent dit dans la clinique des psychoses l’importance extraordinaire des phĂ©nomĂšnes de cutanĂ©itĂ©, la peau. Et lĂ  je vous renvoie Ă  ce que Schreber en dit lui-mĂȘme, c'est-Ă -dire la peau comme support de l’unification de la surface. Il le dit lui-mĂȘme, il suffit de se reporter Ă  la façon dont il parle de sa peau. Moi j’avais appelĂ© ça Ă  la suite de Marcel la jouissance d’enveloppe parce que ça touche Ă  de phĂ©nomĂšnes qui sont chez Schreber, qu’on a retrouvĂ© dans trans-sexualisme, qu’on retrouve dans toute une sĂ©rie de choses qui touchent aux psychoses, qui est donc ces processus continus de cutanéïtĂ©. Et donc concernant tous les, toutes les mĂ©tamorphoses des objets en quelque sorte, l’indice de ce que la coupure, donc je le rĂ©pĂšte, produit Ă  l’endroit oĂč elle Ă©choue, qui est donc cette infinitĂ© mouvante, cette infinitĂ© de lignes que vous pouvez appeler lĂ  dĂ©lirante bien sĂ»r  si vous souhaitez, mais qui sont pas que, je veux dire c’est un dĂ©faut de dire-lĂ  dĂ©lirante. Ce sont des lignes en quelque sorte qui touchent au remaniement enfin rĂ©el de la
qui sont des reprĂ©sentants, ce ne sont pas que des reprĂ©sentations et que donc par exemple Darmon dans ses travaux de topologie appelle des lignes hyperboliques hein vous savez
. la topologie-lĂ  il faudrait faire appel Ă  des, Ă  un travail mathĂ©maticien plus poussĂ©, qui sont
, qui au mieux ferait appel Ă  des lignes hyperboliques, un rĂ©el qui emprunterait des lignes hyperboliques.

Donc allez chercher chez Schreber, je vais pas le faire Ă  votre place, ça ne sert Ă  rien et c’est trĂšs frais de reprendre le texte lui-mĂȘme. Tous les indices, tous les index qui ne sont pas des mĂ©taphores, tout ce qui touche Ă  la marche d’une globalisation, d’un enveloppement, tout le processus oĂč Schreber parle du continu, c'est-Ă -dire la façon dont le procĂšs du continu vient Ă  dominer la texture du corps. Et ça vous allez ĂȘtre surpris, si vous relisez ça. C’est comme toujours, il faut des lunettes pour rentrer dans un texte, et si vous rentrez dans le texte de Schreber avec ces lunettes lĂ , en disant tiens, je vais regarder tout ce qui touche au sans cesse et au continu, vous allez ĂȘtre Ă©tonnĂ©. Schreber est sous le poids du continu concernant la plupart des mĂ©tamorphoses dites de l’objet qui chez lui sont Ă©videmment des objets un peu particuliers. 
Donc voyez, premiÚre en quelque sorte, premier appui. 

Alors, autre appui que je vous ai promis tout Ă  l’heure; je vais aller un peu vite aussi, qui est donc, lĂ  qui serait l’appui, entre guillemets, "versant Cantor" qui touche donc d’avantage aux travaux que nous avions faits, qui est une clinique trĂšs particuliĂšre mais trĂšs intĂ©ressante au titre de l’infini, au titre de l’actualitĂ© de l’infini en clinique. Qui est donc tout ce qui touche au processus trĂšs complexe qu’on appelle les dĂ©lires des nĂ©gations. C’est mieux de vous le dire d’ailleurs sous cette forme qui est moins imagin
enfin je veux dire, je veux dire syndrome de Cottard, mais lĂ  c’est plus un effet de nomination qui est un peu imaginaire. Mais si vous appelez ça tout ce qui touche au dĂ©lire des nĂ©gations, ça devient intĂ©ressant parce que ça touche pour nous Ă  une catĂ©gorie qui est trĂšs complexe qui est la façon dont les nĂ©gations sont Ă  l’oeuvre, comment, comment on dit non, comment la structure dit non. Et lĂ , on est pas au bout de nos peines, vous savez que l’on n’a pas, on ne s’est pas beaucoup fatiguĂ© pour nommer les diffĂ©rentes formes de la nĂ©gation en clinique. On en a donnĂ© quatre, cinq, mais
 Enfin Lacan semblait considĂ©rer qu’il y a beaucoup de formes de la nĂ©gation possibles. Dans les tableaux des nĂ©gations comme ça, la question de l’infini trouve son actualitĂ© sur un mode intĂ©ressant que vous retrouverez Ă©galement dans les diffĂ©rents travaux, dans ce que les classiques appelaient le dĂ©lire d’immortalitĂ© ainsi que, alors ça paraĂźt ĂȘtre temporel, vous voyez ; ce sont des structures temporo-spatiales;  on dit dĂ©lire d’immortalitĂ© et en mĂȘme temps, les mĂȘmes collĂšgues classiques disent dĂ©lire d’énormitĂ©. Vous savez, c’est les deux mots. A leur façon ils sont Einsteiniens en quelque sorte : on ne sait pas sĂ©parer, mais pour des raisons de travail il faut bien nommer sĂ©parĂ©ment tel ou tel pan, mĂȘme si c’est covariant. Et alors, ce qui est intĂ©ressant c’est que les idĂ©es, alors immortalitĂ©, bon pour les jeunes collĂšgues, il faut quand mĂȘme bien vous reprĂ©senter ce que c’est, un patient qui se dit immortel, c’est pas rien vous vous rendez compte un peu. Moi je me rappelle trĂšs bien la patiente sur laquelle on avait travaillĂ© avec Marcel Ă  Sainte Anne en 1981, ça remonte pas Ă  bon
,  et cette patiente un jour nous dit :
«  Mais, il faut me tuer, vous devez me tuer » 
Vous devez me tuer  pourquoi ? Non pas parce qu’elle Ă©tait honteuse si vous voulez ou mĂȘme coupable bien que c’était un trajet mĂ©lancolique, mais on devait la tuer parce que effectivement elle Ă©tait devenue dĂ©jĂ  une morte vivante, elle Ă©tait immortelle, c'est-Ă -dire le processus continu lĂ  assez curieusement de l’infini s’était mis Ă  travailler en elle de telle maniĂšre qu’elle se vivait comme Ă©ternelle. Donc que sa plainte essentielle, c’était : « mais, abrĂ©gez, abrĂ©gez moi ; je ne veux pas ĂȘtre une morte vivante, c’est pas possible »; donc lĂ  « tuez-moi » . Donc lĂ , vous savez, on en parle tranquillement, mais il faut bien vous reprĂ©senter ce que c’est que le mode d’adresse pour un service, pour les collĂšgues d’un service, de ce genre de patient et de patiente aussi bien pour le praticien que pour les infirmiers, bien entendu. Et alors ça met un service dans un drame extraordinaire, cette demande vigoureuse d’abrĂ©ger la vie parce que cette vie est devenue immortelle. Et donc c’est intĂ©ressant : c’est que dans la marche classique de cette clinique, les idĂ©es, ce qu’on appelle les idĂ©es d’immortalitĂ© et d’énormitĂ© viennent en quelque sorte comme aboutissement, comme aboutissement hiĂ©rarchisĂ© du remaniement dĂ©lirant. C'est-Ă -dire au moment oĂč l’imaginaire dĂ©lirant de ces patients ne parvient plus Ă  assurer, ni la distance au corps, ni l’adresse, ni la distance Ă  l’autre ; je veux dire au moment oĂč il y a une pulvĂ©risation complĂšte de l’axe aa’, pour dire comme Lacan, Ă  ce moment lĂ , de maniĂšre assez intrigante, vous allez rentrer dans des infinis hiĂ©rarchisĂ©s. C'est-Ă -dire que tout d’un coup, les idĂ©es d’immortalitĂ©, les idĂ©es d’énormitĂ©, voyez c’est intĂ©ressant cet engendrement lĂ  hiĂ©rarchique en quelque sorte de la clinique. Ce n’est jamais dans l’autre sens que vous allez le trouver. C’est donc un infini ordonnĂ©. C’est donc l’intuition assez particuliĂšre de Cantor qui a Ă©tĂ© quand mĂȘme en quelque sorte un truc qui paraĂźt bizarre. Sinon, qu’est ce que ce principe de construction des infinis. Parce que nous, dĂ©jĂ  l’infini on sait pas ce que c’est, mais en plus les construire sur un mode hiĂ©rarchique, ça nous paraĂźt complĂštement aberrant. Mais bizarrement, ces patients Ă  leur façon font de mĂȘme effectivement. C’est Ă  dire que les thĂšmes ne sont pas au hasard, ils viennent Ă  partir d’un certain moment de pulvĂ©risation du rapport Ă  l’autre et Ă  ce moment lĂ  s’ordonnent, ils sont ordonnĂ©s. D’oĂč le fait que les grands tableaux que dĂ©crivent Cottard, SĂ©glas, eh bien ils tiennent, je veux dire c’est les mĂȘmes aujourd’hui qu’il y a deux siĂšcles et ils restent ordonnĂ©s. Ce qui a Ă©tĂ© ordonnĂ© reste ordonnĂ©s. Donc il y a lĂ  la force effectivement de la marche continue de l’infini dans ces questions. Et donc Ă  l’infinitude dans le temps, fait classiquement suite l’infinitude dans l’espace. Comment mieux vous dire ça ? Et bien il vous suffit que vous lisiez le trĂšs bel ouvrage par exemple de Jorge Cacho. Nous avons publiĂ© de maniĂšre-lĂ  collective des questions sur le dĂ©lire des nĂ©gations, donc ça vous en trouverez Ă  l’ALI, mais il y a un ouvrage que j’adore, qui est trĂšs beau qui est celui de Jorge Cacho, qui s’appelle donc « le dĂ©lire des nĂ©gations « et qui est donc Ă  L’AFI, Ă  l’ALI et lĂ  vous trouverez de maniĂšre plus documentĂ©e, plus historique ce que je suis en train de vous dire avec beaucoup de rĂ©fĂ©rences de lecture. Hein, en particulier pour comprendre comment le nĂ©gateur, Ă  partir de son corps, un peu comme le patient de tout Ă  l’heure, voyez  parce que au dĂ©part, il semble nommer un objet partiel, coupĂ©, sĂ©parĂ©, - voyez, les fĂšces. Comment Ă  partir de ça, le nĂ©gateur atteint Ă  l’univers entier, c'est-Ă -dire comment fait-il Ă  partir d’un objet apparemment sĂ©parĂ©, ensuite, faire de cet objet, l’enveloppe en quelque sorte de l’univers lui-mĂȘme, c'est-Ă -dire ce qu’on appelle le dĂ©lire d’énormitĂ©. Et alors, petite phrase que Jorge lĂ  rappelait dans son ouvrage. 
Il dit ceci : « D’autres fois, il s’agit de ces matiĂšres mĂȘme », - vous voyez, il parle de ces questions d’hypocondrie qui touchent aux matiĂšres fĂ©cales -, « que dans la phase micro-maniaque le malade reconnaĂźt ». Le malade se plaint souvent de n’arriver pas Ă  expulser, Ă  se sĂ©parer, Ă  couper de  « ne pouvant pas les expulser, les objets, dit-il, devenus Ă©normes, sont comme dans la forme hypocondriaque du dĂ©lire des nĂ©gations, sont projetĂ©s sur le monde extĂ©rieur avec lequel ils se fondent ». Voyez, ce mouvement trĂšs particulier, donc au dĂ©part : objet qui est retenu par le corps, non sĂ©parable, qui tout d’un coup est expulsĂ©, mais qui n’est pas expulsĂ© comme sĂ©parateur, comme sĂ©paration, mais qui va du coup devenir l’enveloppe formelle du monde, de l’espace lui-mĂȘme. Ça c’est prodigieux comme clinique du continu et de l’infini et c’est trĂšs bien dĂ©crit Ă  la fois par les patients parce qu’au fond les collĂšgues de l’époque, les grands aliĂ©nistes ne faisaient que rapporter comme vous le savez trĂšs littĂ©ralement ce que racontaient les patients. Ils n’inventaient rien. Les commentaires souvent ne sont qu’une façon de mettre en sĂ©rie un certain nombre d’élĂ©ments, des dires, des dires du patient. Voyez, donc Ă  nouveau, Henri, problĂšme d’une coupure qui n’est pas une coupure. C’est-Ă -dire on a l’impression que le patient parle d’une expulsion qui peut faire coupure, mais qui ne va pas se traduire comme un coupure, mais qui sera ce qu’on peut appeler une Ă©jection infinie, sans limite. Il y a un passage, une mĂ©tamorphose, quelque chose, qui au dĂ©faut d’une coupure fait Ă©jection et surface illimitĂ©e. Donc les classiques appelaient ça, d’ailleurs on a gardĂ© ça en psychiatrie, dĂ©lire d’énormitĂ©. Parce que on a l’impression que la surface propre du sujet c’est le monde lui
On ne sait mĂȘme pas oĂč ça s’arrĂȘte. Chez Schreber, assez curieusement les limites de son corps, nous ne savons pas les nommer. Par exemple Schreber Ă  un moment parle du piano, qu’il aimait
on a l’impression que tel qu’il en parle, le piano dont il parle  c’est son corps propre. On ne sait pas oĂč s’arrĂȘte en quelque sorte ; ça c’est trĂšs particulier comment dont un psychotique parle de ce qui pour nous paraĂźt fini. 

Alors, peut-ĂȘtre pour qu’on laisse un petit temps de discussion, je voulais vous proposer. Je peux prendre encore  lĂ  10 minutes, juste pour proposer un paradoxe, pour vous proposer un paradoxe. Si on veut, ce que je viens de vous prĂ©senter lĂ , c’est de la clinique Ă  mon sens qui est, si je peux me permettre, pour moi en tout cas tout Ă  fait consistante.  Je veux dire que je n’ai pas besoin de vĂ©rifier, et qui me paraĂźt d’un certain point de vue, pour mon propre travail assurĂ©, c'est-Ă -dire la question du procĂšs de l’infini lĂ  dans cette limite classique des psychoses, moi je considĂšre que c’est dĂ©montrĂ©, si je peux me permettre. Ce qui ne veut pas dire que pour vous ce soit Ă©videmment Ă  accueillir comme une dĂ©finition simple, mais dans mon procĂšs, c’est clair que c’est Ă©tabli. 
Il y a un paradoxe maintenant. Une fois qu’on a parlĂ© des grands tableaux classiques, ce qui est intĂ©ressant, c’est de se dire bon, alors, au fond qu’est ce qui fait difficultĂ© dans ces problĂšmes une fois qu’on les met justement dans le cotĂ© immortel de la clinique elle-mĂȘme, bon avec ces grands invariants. Il y a, alors je voulais quand mĂȘme terminer sur un type de paradoxe que je vous propose et  je vous donnerai un petit exemple, une petite vignette terminale pour vous faire entendre ce paradoxe.
Le paradoxe est le suivant : c’est que, en quelque sorte Lacan est obligĂ© de s’appuyer sur les notions d’infini parce que la marche de la science continuait ; il ne pouvait pas lĂ  faire semblant que des questions n’avaient pas Ă©tĂ© lĂ  poursuivies par la dĂ©marche scientifique, hein.
Le fantasme scientifique concernant  l’infini et comme vous le savez, pas simplement au niveau fantasmatique, mais les forçages de la technique elle-mĂȘme, c'est-Ă -dire le fantasme traversĂ©, le fantasme Ă  l’Ɠuvre en quelque sorte va redistribuer pour tout le monde le regard que nous portons sur la dimension du corps. C’est vrai pour nous, c’est vrai de notre psychotique, bien entendu. 
Pourquoi je dis ça ? Mais, on ne va pas lĂ  faire un cours ; mais moi j’avais beaucoup travaillĂ© sur une dimension que j’aime beaucoup, c’est par exemple la coupure introduite par la question de l’intelligence artificielle, c'est-Ă -dire la mĂ©moire infinie. Turing, Alan Turing, j’avais Ă©crit un article ou deux sur Alan Turing . Alan Turing, c’est majeur; d’abord, il Ă©tait fou, faut le savoir, mais c’est pas si grave parce que la plupart des grands matheux sont un peu dingo. Mais quand Alan Turing dit, moi, tout ce que raconte Hilbert, Gödel tout ça c’est bien gentil, mais c’est pas le problĂšme. Moi je vais vous montrer qu’on peut faire une machine, elle, qui va toucher Ă  l’infini: l’intelligence artificielle, la mĂ©moire infinie. C'est-Ă -dire une machine qui auto-engendre elle-mĂȘme et c’est vrai, il l’a pensĂ© dans sa tĂȘte et il l’a mis Ă  l’Ɠuvre; c’est quand-mĂȘme un coup de force extraordinaire et qui d’ailleurs, Ă  mon sens, a mis l’homme imaginairement totalement en dĂ©faut le jour oĂč le meilleur joueur d’échecs au monde s’est fait battre par Deep Blue, d’IBM ! LĂ , on a bien saisi qu’effectivement une page Ă©tait tournĂ©e, c'est-Ă -dire que l’homme avait Ă  faire Ă  la puissance du continu. Donc, il y a ça, il y a la modernitĂ© de l’infini Ă©videmment dans la question du cerveau. Il y a pas que ça, il y a des questions dont on entend beaucoup parler ; il y a la question du clonage, c'est-Ă -dire l’infini du cotĂ© de la fĂ©condation hors sexe, si je puis dire, qui Ă©tait aussi un fantasme de Turing, c'est-Ă -dire l’idĂ©e que l’espĂšce pouvait passer infiniment en dehors de la finitude sexuelle etc., etc. 
Alors, c’est ça donc : la question est celle-ci, c'est-Ă -dire, il faut bien voir que notre bain de culture d’aujourd’hui, les signifiants qui nous viennent de l’Autre, aujourd’hui, Ă  leur façon colportent ces forçages sur l’infini dans nos vies en quelque sorte, mĂȘme si effectivement dans la vie de chacun au moment mĂȘme on ne s’en rend pas toujours compte, mais ça  a une influence, bien entendu.

Exemple, alors je rencontre toujours, voyez je vous prends des exemples tout Ă  fait contemporains, bon lĂ  ça datait de un mois, Ă  Ville Evrard. Les collĂšgues m’appellent et me disent : tiens tu sais, on est embĂȘtĂ©, tu veux pas voir une jeune patiente qui nous paraĂźt pas dingue mais elle est bizarre, elle s’est dĂ©jĂ  fait opĂ©rer 16 fois de la figure. Chirurgie plastique, seiziĂšme opĂ©ration. Elle avait 20 ans. DĂ©jĂ , dans leur façon de me le prĂ©senter, je trouvais cela intĂ©ressant parce qu’ils ne voyaient pas pourquoi c’était fou. Et je vous dis ça latĂ©ralement ; on peut comprendre leur hĂ©sitation, le fait qu’une jeune femme
.tu  parlais lĂ  du BrĂ©sil tout Ă  l’heure. Quand je suis arrivĂ© au BrĂ©sil, je leur parle de chirurgie trans
ils me disent : mais arrĂȘte de dire n’importe quoi Jean-Jacques. Au BrĂ©sil les filles Ă  seize, dix-sept ans, elles sont toutes refaites. Quel est ton problĂšme ? m’ont-ils dit. Bon, c’est vrai, c’est mon problĂšme. C’était une banalitĂ© absolue ; alors c’était pas seize opĂ©rations, bon, mais qu’une fille se soit dĂ©jĂ  fait les fesses, les joues, les cuisses, etc, le nez, bon, c’était d’une banalitĂ© totale lĂ  bas. Bon, donc j’étais en retard d’une modernitĂ©. 
Et donc je vois cette fille, gentille, jolie ; heureusement pour l’instant pas trop abĂźmĂ©e en quelque sorte par la suite des interventions. Elle Ă©tait lĂ  pourquoi ? Elle Ă©tait lĂ , parce que le chirurgien, le dernier qu’elle avait Ă©puisĂ© lui avait dit non. Ça l’avait mis dans une crise clastique ; elle avait Ă©tĂ© hospitalisĂ©e. Et alors, j’essaie de reconstituer avec elle l’itinĂ©raire de cette chirurgie plastique et lĂ , je vous le rĂ©sume abusivement, mais c’est pour ça que je vous ai proposĂ© la question du trait tout Ă  l’heure, la question du trait unaire. Cette jeune femme Ă©tait le produit - si on peut dire, d’ailleurs c’est comme ça qu’elle prĂ©sentait les choses -, de deux ordres de filiation, comme chacun de nous, d’un cotĂ© par sa mĂšre, d’origine noire congolaise, de l’autre par son pĂšre qui Ă©tait donc un mĂ©decin qui avait rencontrĂ© sa mĂšre alors qu’il Ă©tait en mission en Afrique, un mĂ©decin juif. 
Et donc elle avait, si je puis dire, dĂ©terminĂ© ces deux axes d’engendrement imaginairement : ce qui dans le corps fixe les traits  de judaĂŻtĂ©, donc, on va pas rentrer lĂ  dedans, le nez que sais je ?, tout ce que l’imaginaire lĂ  colporte et du cotĂ© noir Ă©videmment les  questions dites de type nĂ©groĂŻde de la forme. 
Et donc cette jeune fille depuis l’enfance, en quelque sorte, avait fait le projet d’effacer systĂ©matiquement des deux cĂŽtĂ©s, c’est quand mĂȘme une gagure, les traits d’identification imaginaire de la filiation Et donc elle passait d’une opĂ©ration Ă  l’autre suivant une topologie qui Ă©tait assez complexe Ă , si vous voulez, Ă  bien suivre, parce que des fois c’était quand elle se regardait de face ; d’autres fois fallait se regarder de profil pour voir apparaĂźtre ce qui n’allait pas. Elle faisait varier si tu veux les angles du regard, qui lui permettaient, oui, de faire jouer les diffĂ©rents traits qui devaient Ă  tout prix au fond ĂȘtre abrasĂ©s. Donc moi j’ai trouvĂ© ça assez extraordinaire, je veux dire enfin, comme tableau clinique, qui effectivement, la formation infinie, tu vois, le gommage infini du trait d’identification par la plastique, par la chirurgie plastique, avec, avec ce drame, moi c’est ça qui m’a angoissĂ©. J’ai dit aux collĂšgues, vous vous rendez compte quand mĂȘme l’hypocondrie que ça reprĂ©sente pour cette fille. Elle ne pense qu’à ça. A peine le menton Ă©tait-il fini qu’il fallait reprendre les yeux, aprĂšs les
c'est-Ă -dire le sans cesse et le continu, touchant Ă  l’unitĂ© du trait, elle le faisait passer du cotĂ© de l’infini du mĂȘme trait, et donc il n’y avait pas de cesse Ă  son drame en quelque sorte. Et donc je termine lĂ -dessus. Donc le cas Ă©tait gĂ©nial, limpide, c’était vraiment un cas d’école. C’est une psychose moderne Ă  mon sens, mais les collĂšgues ont  rĂ©sisté .. 
( Interruption sonore, peut-ĂȘtre sonnerie de tĂ©lĂ©phone bruyante qui provoque un commentaire amusĂ© de J.-J. Tyszler : 
"Ah, l’appel, l’appel du
. (rires).  Ça fait partie de l’infini ça, ça fait partie du continu, ça !".)

Pour vous dire comme ça, pour moi c’est une psychose moderne ; d’ailleurs j’ai eu du mal  Ă  la caractĂ©riser ; parce que j’ai dit aux collĂšgues : hypocondrie  ; ils n’ont plus la culture de ce que
 vous savez l’hypocondrie, il faudrait faire des cours et des cours pour restituer
.
Ils m’ont dit : bien t’es gentil Jean-Jacques mais Ă©coute enfin, elle dĂ©lire pas, elle est pas
 et c’est vrai, au sens propre elle ne dĂ©lirait pas. C’est-Ă -dire on s’entretenait et elle avait toujours un argument approximatif qui tenait la route ; il n’y avait pas de grandes conceptions imaginaires, enfin dĂ©lirantes. Dans l’interlocution elle Ă©tait mignonnette, gentille ; enfin je lui dis, mais vous ĂȘtes trĂšs jolie. Elle me rĂ©pond gentiment, mais oui, c’est vrai, je le prends comme un compliment, mais
enfin bon. Donc les choses se passaient dans un axe assez, a priori assez comme ça, et je voyais que je n’arrivais pas Ă  les convaincre ; c’est ça qu’il m’intĂ©resse de vous dire. 
Mes collĂšgues lĂ  rĂ©sistaient Ă  l’idĂ©e qu’on puisse nommer psychose pour finir, simplement le fait qu’une jeune femme moderne, mĂȘme sur un mode un peu passionnel s’occupe comme ça de son corps sur un mode systĂ©matique ; et donc j’ai retenu leur propos, si vous voulez, comme un paradoxe moderne. Je me suis dis : mais bon, moi qui suis un peu classique de conception, il est vrai ; les collĂšgues lĂ  brĂ©siliens m’ont renvoyĂ© dans les cordes trĂšs vite. Il se peut que, pour finir, vous voyez, la marche de l’infini puisque c’est votre thĂšme, la marche du continu, la marche du continu dans notre culture mĂȘme en quelque sorte, son actualitĂ©, fait que certaines configurations nous apparaissent maintenant au bord, au bord des difficultĂ©s mais, moins fou que ce qu’on aurait pensĂ© habituellement. Je dis bien pour moi je, c’est un paradoxe. C'est-Ă -dire qu’est-ce que ça peut faire au fond, le problĂšme est là : ils m’ont dit mais pourquoi tu veux dire  psychose ? En quoi ça t’arrange ? C’est vrai ! Encore que lĂ  Ă  mon avis
Ce qui m’embĂȘte, c’est que lĂ , je crois que sa vie est en jeu Ă  cette fille, donc je ne suis pas arrivĂ© Ă  leur faire passer l’angoisse ; parce que seize interventions, je crois qu’un jour elle va ĂȘtre dĂ©figurĂ©e ; c’est inĂ©vitable.  Ce jour lĂ  elle va se balancer. Parce que quand elle aura une marque de l’impossibilitĂ© de l’infini dans le corps, mais bon ils n’étaient pas sensibles Ă  mes
 Ă  ça. Enfin ça fait rien. 
A l’inverse, et c’est vrai pourquoi pas dire qu’aprĂšs tout, paradoxalement, notre monde est tellement bancroche que certaines configurations de la psychose se norment en quelque sorte dans le discours ambiant, mieux que ça na Ă©tĂ© par le passĂ©. Qu’est ce que ça peut nous faire ? C’est vrai, c’est une question. C’est une question. Faut-il  de force garder cette jeune femme Ă  l’hĂŽpital alors que, dans le discours ambiant elle tient Ă  peu prĂšs la route, et que c’est les chirurgiens qui s’en occuperont pour essayer de la limiter ? Question ! Moi
 j’ai pas de rĂ©ponse totalement Ă  ces zones. Il est vrai que certaines zones de la psychose disparaissent
 au regard clinique si vous voulez, parce que les nommant, nous rencontrons une rĂ©sistance du social Ă  accepter cette nomination ; c’est comme ça. Est ce que c’est Ă  l’avantage des ces patients ? Faut voir, faut voir j’ai pas de rĂ©ponse dĂ©finitive, je vous le propose comme un paradoxe au sens oĂč la marche, voilĂ  pour finir lĂ -dessus, la marche si vous voulez de votre thĂšme qui n’est pas qu’un thĂšme, qui est que la marche du rĂ©el de l’infini dans nos vies, effectivement, n’est pas exactement la mĂȘme que celle qui s’était dĂ©pliĂ©e
.qui Ă©taient des mondes trĂšs finis au moment oĂč les aliĂ©nistes Ă©crivaient. Bien entendu, ils n’avaient pas la mĂȘme conception des possibilitĂ©s de la science par rapport Ă  toute une sĂ©rie de choses. Et donc il faut bien voir que ça modifie, non pas la typologie de la clinique mais notre propre regard sur des zones de la clinique ; c’est ça que je voulais
 
Donc voilĂ , vous voyez, dans un cas on dit enfin
il est Ă©vident. 
Dans le premier dont je vous ai parlé ; je vous ai parlĂ© en cinq minutes j’aurai pu vous parler une heure. Au bout d’une heure vous auriez dit mais  enfin il est complĂštement dingue c’est Ă©vident, il est tellement dingue, c’est un psychose classique, il est dingue quoi. 
L’autre jeune fille, j’aurais pu vous lire Ă©galement un autre interview vous auriez dit : ben Ă©coute , je sais pas, parait sympa ce qu’elle est. 
VoilĂ , je m’en arrĂȘte.

V. Hasenbalg  : Oui, merci
Applaudissements

_ _ _ _ _ _ _ _ _

Discussion :

V. Hasenbalg  : On a envie de dire pour la derniĂšre patiente qu’elle dit : Encore, encore, encore une opĂ©ration ?

J.-J. Tyszler  : Elle dit ça.

V. Hasenbalg  : Est-ce que donc on peut dire, si j’ai bien entendu ton riche topo, que c’est le sexuel qui introduit une finitude possible. Est-ce que tu serais
 je crois que c’est un peu ce que tu dis.

J.-J. Tyszler  : Oui

V. Hasenbalg  : Quand tu dĂ©finis le fantasme dans le sens propre du terme ; il y a la sexualitĂ© qui introduirait
.

J.-J. Tyszler : Tout à fait.

V. Hasenbalg  : Et puis j’ai beaucoup aimé . E c’est ça exactement, En fait, je crois que ton topo a tournĂ© autour des effets de la coupure qui Ă©choue. 

J.-J. Tyszler  : C’est ça exactement

V. Hasenbalg  : Et j’ai Ă©tĂ© trĂšs saisie si tu veux par la premiĂšre vignette clinique, quand ce patient ; je te dis ce que j’entends, parce que nous on est lĂ , on profite que tu es lĂ  pour
causer

J.-J. Tyszler  : Oui, bien sûr

V. Hasenbalg  : Je perds par derriĂšre dis le patient et au moment oĂč il peut formuler quelque chose d’un
 Je perds, ça bascule, c’est-Ă -dire c’est comme si ce « je perds » fait appel Ă  une inscription prĂ©alable qui n’est pas là ; alors ça Ă©choue. Alors il devient cet objet ; il devient donc l’excrĂ©ment produit par la mĂšre, c’est cette bascule qui me

J.-J. Tyszler  : Il devient, oui, il devient c’est vrai, il faut faire attention tu vois, il devient l’objet, mais pas au sens oĂč on l’entendrait immĂ©diatement, il devient l’objet qui lui-mĂȘme se mĂ©tamorphose tout de suite, dans tous les objets ; tu vois, c’est ça qui est particulier


V. Hasenbalg  : Je perds par ĂȘtre chiĂ© par la mĂšre

J.-J. Tyszler  : Mais il faut que vous rĂ©flĂ©chissiez, Ă  mon sens, si vous pouviez m’aider, ce serait de reprendre
 À mon sens, l’intuition que j’ai, mais que j’ai pas pu pousser parce que ça me demandait tout seul des choses que je ne pouvais pas faire. C’est la mĂȘme intuition, c’est pour ça que je revenais Ă  Desargues. C’est le mĂȘme travail, tu sais, assez bizarrement lĂ  Desargues travaille sur le point Ă  l’infini ; c'est-Ă -dire qu’Aristote lĂ  est remis Ă  l’envers si je puis dire, Ă  propos de sa droite Ă  l’infini ; mais en mĂȘme temps, il y a ces travaux que vous connaissez sur les coniques, c'est-Ă -dire une question de coupure. C’est marrant que le mĂȘme bonhomme soit travaillĂ© sur les transformations, mais bon. Il y a dans l’intuition de Desargues quelque chose qui m’a plu ; mais je ne pourrai pas faire le passage moi, tout de suite, moi comme ça. C’est comment on indique que les objets
, l’objet lĂ  dont tu parles devient en quelque sorte l’enveloppe ensuite de tout objet ; tu vois, c’est ça que ce patient dit. Et ça, j’ai trouvĂ© ça trĂšs intĂ©ressant pour notre propre conception des mĂ©tamorphoses, des questions de la mĂ©tamorphose de l’objet. 

V. Hasenbalg  : Pourquoi tu parles d’enveloppe. ?

J.-J. Tyszler  : Ben pourquoi je dis ça, c’est parce que c’est l’inverse. Bon je vais pousser ma question pour vous, exceptionnellement plus loin, c’est parce que on a dans la psychose lĂ , la mĂ©tamorphose enveloppe de tout objet ; or c’est le processus totalement inversĂ© de ce qu’on attendrait d’une cure analytique, si je puis dire, qui est en quelque sorte la dĂ©matĂ©rialisation de tout objet vers la question du trou ; tu vois. Non pas du rien de l’anorexie, mais du trou. Donc d’un cotĂ© le travail d’une cure qui est assez complexe, c’est-Ă -dire, parce que c’est un travail qui n’est pas quantitatif. Ce n’est pas de passer et de pouvoir dĂ©signer simplement plusieurs objets qui seraient lĂ  pulsionnels, le regard qui est convoquĂ© tout le temps etc.
 C’est comment faire pour que cet objet qui a sa concrĂ©tude, sa concrĂ©tion, nĂ©anmoins se supporte de sa dĂ©matĂ©rialisation. C'est-Ă -dire pour finir, n’est plus que ce trou dans l’Autre comme disait Melman aux derniĂšres journĂ©es. Donc travail trĂšs particulier qui est un travail qualitatif assez complexe, je veux dire, c’est un travail sur ce que nous appelons mĂȘme objet. Tu vois, et d’un cotĂ© il y a ça qui est le travail de l’analyse comme tel ; et pour le penser, nous avons l’inverse, l’envers si je puis dire, qui est quand mĂȘme assez intĂ©ressant puisque c’est le tissu inversĂ©, et qui est lĂ , le fait que cet objet, apparemment, la merde dĂ©tachĂ©e devient elle au contraire la forme dĂ©tachĂ©e, l’enveloppe de tous les objets possibles. Tu vois, donc c’est presque Ă  contrario que ça fait rĂ©flĂ©chir Ă  la question du trou, tu vois. 
Il faut pas oublier que Lacan, moi ça m’a toujours Ă©tonnĂ© , mais je le comprends mieux par la clinique des psychoses, il ne parle pas de l’étendue pour dĂ©finir ce qui est un trou, tu le sais bien ; il parle du trou, de la coupure pour dĂ©finir ce qu’est la surface; ce qui est donc une opĂ©ration 
.et moi je le comprends, parce que dans un cas, tu as le processus de la psychose si tu fais la 
..et dans l’autre tu as ce qui est attendu d’une cure analytique comme telle. Ce qui n’est pas simple d’ailleurs, puisque nous mĂȘme nous ne sommes jamais quitte de bien savoir ce que dans notre propre cure nous finissons par dĂ©signer comme objet. Souvent nous sommes arrĂȘtĂ©s, d’ailleurs on le voit bien dans les journĂ©es d’étude ; moi c’est toujours ça que je dis au collĂšgues, mais enfin bon, vous truquez puisque lĂ  vous passez trĂšs vite de l’objet du fantasme Ă  la lettre, Ă  l’objet de la pulsion comme si ces mĂ©tamorphoses vous suffisaient. Mais qu’est ce que vous attendez dans une cure de la dĂ©matĂ©rialisation de cet objet ? Ou bien on ne peut rien en dire, ça reste ineffable ? Enfin voilĂ , mais lĂ  c’est me pousser un peu au-delĂ , mais en tout cas, pour la psychose c’est gĂ©nial parce que c’est quasiment le processus Ă  contrario; ça se matĂ©rialise tellement que ça se matĂ©rialise Ă  la surface temporelle et spatiale du monde lui-mĂȘme tellement ça a besoin de la totalitĂ© de la surface. C’est quand mĂȘme, ça fait rĂ©flĂ©chir si on accepte que comme toujours le processus lĂ  psychotique dĂ©signe l’envers. C’est pour ça que les fous nous parlent tant, c’est parce que leur question est juste ; ils parlent, tu entends bien que dans la folie, la question qu’ils posent
.c’est comme si il te dit : mais enfin moi je fais comme ça avec l’infini, et vous ? Bien oui, c’est ça qu’il est en train de te dire le mec. Moi, voila comment je vois mon corps, mais vous ? Quelle idĂ©e vous vous faites du corps ? Enfin etc. Ou bien cette jeune fille qui me dit : « moi voila comment je vois la science et la technique ; elle est a ma disposition, mais vous, qu’est ce que vous allez me dire ? Et Ă  quel titre ? D’oĂč vous prenez vos signifiants et votre appui ? »
Donc moi je l’entends toujours,
. enfin j’essaie toujours avec mes collĂšgues de leur dire : Ecoutez bien ce qui vous est dit, pas pour dire c’est fou, mais pour voir dans la question, la vĂŽtre, ça vous intĂ©ressera.

Q. : Nous avons l’habitude de penser l’objet quand on parle de psychotique en parlant de l’objet (comme) quand on parle de nĂ©vrosĂ©. Par exemple, par rapport Ă  l’enveloppe de l’objet, si on se limitait peut-ĂȘtre, en parlant de limite aussi, nous, Ă  dire que ce psychotique lĂ , il devient l’Objet, mais avec un O majuscule, comme Lacan parlait de La Femme. C’est L’Objet ; et on oublie l’objet anal
.

J.-J. Tyszler  : Tout à fait

Q. : (poursuit) Et on travaillerait sur ce concept là, ce qui nous aiderait à penser cette infinitude : l’Objet

J.-J. Tyszler  : Oui, avec un grand L alors tu veux dire ?

Q. : Poursuit, oui avec un grand L.
Par rapport Ă  ce que ferait un psychanalyste au BrĂ©sil, pour le deuxiĂšme cas, il se pencherait peut-ĂȘtre du cotĂ© du pĂšre en tentant de voir un nĂ©vrosé ; lĂ  il a tort, dans l’angoisse de la psychose ; Ă  allez voir ce qu’a fait le mĂ©decin sur le corps et le visage de la femme qu’est sa mĂšre, est en train de voir une nĂ©vrose puisque, c’est banal Ă  l’adolescence de faire faire une telle opĂ©ration. Et qu’est ce qu’il trouverait ? Peut-ĂȘtre une notion d’infini chez le nĂ©vrosĂ©.

J.-J. Tyszler  : Mais tu sais, au BrĂ©sil, ils aiment pas tellement qu’on les chatouille euh
.Ce qui est drĂŽle, c’est qu’au BrĂ©sil
..En plus, alors, tu me fais penser Ă  une chose. Faut faire attention, souvent il n’est pas facile de, comment dire ? Si vous ĂȘtes sur un bord de la clinique isolĂ©, il est souvent trĂšs difficile de conclure. Il faut faire attention Ă  cet aspect ; Comment dire ça ? ça je l’avais travaillĂ© un peu dans des articles 
 euh 
par exemple celui que j’avais intitulé : quelle dĂ©cohĂ©rence, en me servant d’un terme qui est de la physique moderne, c'est-Ă -dire : le problĂšme de la psychose, c’est qu’encore plus que la nĂ©vrose, aucun de nous n’en a la visibilité .vous ne pouvez pas, sauf en forçant la carte de maniĂšre exagĂ©rĂ©e, donner le tableau clinique. Ce qu’on appelle le tableau clinique, c’est un truc. C'est-Ă -dire, vous ne pouvez pas en mĂȘme temps travailler sur un bord et faire valoir l’autre et vice et versa. Donc souvent, quand vous privilĂ©giez un bord de la clinique, tout un autre bord disparaĂźt, c’est ça qui fait Ă  mon avis l’intĂ©rĂȘt aussi de la clinique des psychoses, ce qui rend le praticien un peu humble quand Ă  son intervention. Ce qui est trĂšs prĂ©cieux pour tout le reste de ses interventions.

Concernant le corps, et la chirurgie transformatrice
.. Par exemple, au BrĂ©sil, on ne peut pas conclure Ă  partir uniquement de ce trait lĂ , tu vois, il faut mettre en sĂ©rie d’autres choses qui sont Ă©galement trĂšs complexes, qui est le retour dans le phĂ©nomĂšne lĂ  religieux, des phĂ©nomĂšnes du corps, tu sais, de la transe, de la magie. C’est-Ă -dire le BrĂ©sil est un des pays qui se dĂ©christianise, d’un certain point de vue, parce que fait retour, assez curieusement beaucoup de phĂ©nomĂšnes qui touchent au corps.
I (pour intervention) : il se décatholicise
J.-J. Tyszler  : Il se dĂ©catholicise, merci. Merci, merci il faut faire attention aux termes
il se dĂ©catholicise exactement.
Parce que dans les phĂ©nomĂšnes qui touchent au corps envahi, envahi
. Alors ce qui est intĂ©ressant, c’est que toi, pour penser ce qu’est le corps, entre guillemets, au BrĂ©sil, tu es obligĂ© de faire appel Ă  plusieurs zones en quelque sorte, qui varient ensemble, de covariance comme disait Lacan, plusieurs types de phĂ©nomĂšnes dont le nouage complet est assez difficile. C'est-Ă -dire nous, en plus quand on arrive de France, on a notre façon d’entrer Ă©videmment. Les BrĂ©siliens ne le reçoivent pas facilement ; ils aiment pas facilement qu’on les chatouille sur des 
 Non mais, il faut comprendre aussi, c’est parce que, Ă©tant immergĂ©s, pour eux c’est leur espace de plongement, tu vois, nous on arrive avec notre thĂ©orie de l’immersion. Ils disent bon ben d’accord, toi tu vois ça comme ça parce que tu es un classique, t’es un cartĂ©sien. Et les BrĂ©siliens acceptent mal qu’on discute comme ça facilement de la façon dont eux-mĂȘmes sont immergĂ©s, donc il faut l’entendre Ă©galement. Enfin voilĂ , tu vois, c’est juste pour revenir sur cet aspect, ce qui fait qu’un psychanalyste au BrĂ©sil, Ă  mon sens, que ses propres enfants aillent se proposer Ă  la chirurgie, ça lui paraĂźtra pas extraordinaire, en pratique. Moi ça m’affolerait ici, tu vois.

Q. : Oui, j’étais tout Ă  fait intĂ©ressĂ©e sur cette question de psychose moderne, c’est comme ça que vous l’appelez, parce qu’elle prend en compte les effets de la science, aujourd’hui dans la clinique, et la façon dont les repĂšres psychiatriques classiques, comment ils peuvent s’articuler ? Est-ce que c’est un bricolage ? Ou est ce que ça permet vraiment d’accrocher quelque chose ? Ou est ce que il y a dans cette modernitĂ© une clinique qui ben
 ne serait pas nommĂ©e ? Alors, il y a ce point lĂ .
Il y a un deuxiĂšme point qui me
. ben
 me  tient en chantier comme ça. C’est cette question justement de 
: C’est pas la mĂȘme chose que de se faire refaire, une fois les fesses, une fois les joues, une fois le nez et de se faire refaire, enfin 
d’essayer d’effacer un signe d’identitĂ©. MĂȘme si la chirurgie est trĂšs active, c’est pas tout Ă  fait la mĂȘme. Alors justement je me demandais si dans ce travail lĂ , ça ne touchait pas, Ă  quelque chose quand mĂȘme qui relĂšve du transsexualisme, dĂ©jĂ  par l’intervention de la science sur le corps qui rĂ©pondrait, sur une question d’une identitĂ© sexuĂ©e. Puisqu’on venait de parler de Schreber, notamment justement, il y a cette diffĂ©rence entre devenir femme, ĂȘtre la femme de Dieu, se faire la femme de Dieu. La question du transsexuel qui demande Ă  devenir comme cela, dans le corps, pour (faire) une marque, comme ça, justement, il y aurait une coupure mais qui marche pas. 
Et puis, alors je me demandais justement est-ce que la distinction c’était pas la question de la beautĂ©. Que devient la question de la beautĂ© 
 ?

V. Hasenbalg : Puisque tu parlais de la question de la beautĂ©. Elle ne le fait pas pour ĂȘtre belle.

J.-J. Tyszler  : Bien sĂ»r. Mais j’ai fait exprĂšs de pas parler de la clinique, j’ai fais exprĂšs-lĂ , lĂ  vous l’avez
.non, non, j’ai fait exprĂšs, bien sĂ»r oui, j’ai fait exprĂšs de ne pas parler de la clinique du trans-sexualisme, parce que d’un certain point de vue, Ă  elle seule elle rĂ©alise presque tout le paradigme que j’ai dĂ©pliĂ© pour vous, jusqu’à l’interdiction moderne d’en parler, il faut pas oublier. Aucun de nous qui avions travaillĂ© dans le groupe de Marcel ne s’autorise aujourd’hui, d’ailleurs ce serait impossible. Aucun, parce que nous sommes totalement intimidĂ©s, et en plus hors la loi, si nous avions Ă  dĂ©cliner les mĂȘmes assertions que celles que nous tenions il y a vingt ans ; nĂ©anmoins ces assertions cliniques Ă©videmment n’ont pas changĂ©, mais nous ne le pouvons plus. Donc on voit bien que lĂ  le regard social a totalement forclos la possibilitĂ© mĂȘme de discriminer la finitude de ces questions ; c’est fichu, c‘est terminĂ© pour l’instant. Ça c’est intĂ©ressant, ça c’est moderne, vous voyez. C’est-Ă -dire, on ne dit mĂȘme plus que le trans-sexualisme est une maladie moderne puisque ce n’est mĂȘme plus une maladie. C’est juste un choix, un confort en quelque sorte du citoyen. 
Mais par contre ce qui est intĂ©ressant concernant la question de l’identitĂ© sexuĂ©e, c’est que ce qu’on voit pas bien, Ă  mon sens, ce qu’on avait dĂ©jĂ  essayĂ© de travailler Ă  l’époque, c’est que : le fait de dire, Ă  propos de coupure, je refuse 
..Si on lemet de maniĂšre simple, si on dit : je refuse la coupure du symbole homme-femme. Bon, si on prend ça Ă  un niveau de simplicité ; et bien bizarrement, ça introduit effectivement, Ă  ce moment lĂ , non seulement, enfin
..Ca va introduire une clinique de l’indĂ©termination au sens d’une des variantes du continu. C'est-Ă -dire que vous allez introduire une forme d’idĂ©ologie de la nuance; c'est-Ă -dire de ce qui du coup passe infiniment d’un bord Ă  l’autre des deux coupures que vous allez lĂ  refuser. Et c’est ce qu’on voit dans la clinique aujourd’hui ; c'est-Ă -dire que le tourment des jeunes qui prennent, au sĂ©rieux, parce que c’est ce que je disais dans mon article ; il n’y en a pas beaucoup qui prennent vraiment au sĂ©rieux cette clinique, pour eux-mĂȘmes, si je puis dire. Ca arrive, mais c’est rare ; la plupart du temps c’est des effets de salon, ça n’a aucun intĂ©rĂȘt : le gars il dit qu’il est pour sex and gender, il rentre chez lui, il va voir sa femme et ses mĂŽmes, ça n’a aucune occurrence dans sa vie propre ; ça c’est du pipo ; c’est de l’idĂ©ologie, c’est de l’imaginaire. 
Il y a par contre certains jeunes, moi j’en reçois, surtout des femmes qui s’identifient au combat qui est lĂ  dĂ©signĂ© et qui en font leur truc ; et ce qui m’apparaĂźt intrigant, ce qui m’a toujours intriguĂ© c’est que pour finir, ça les oblige Ă  un travail continu de l’indĂ©termination signifiante, c'est-Ă -dire que quel que soit le lieu oĂč elles se trouvent, d’adresse : au travail, Ă  la maison ou avec les amis, c’est sans arrĂȘt qu’il faut trouver la nuance la plus exacte qui rĂ©pondrait au refus de la dĂ©signation masculine ou fĂ©minine de la langue. Ce qui fait un boulot d’une folie
.et comme je le disais dans mon article qui bizarrement est plus une nĂ©vrose de contrainte
.., c’est-Ă -dire, ça en fait plus des obsĂ©dĂ©es en quelque sorte de la diffĂ©rence des sexes qu’aucun de nous qui ne pensons pas en permanence de savoir sur quel bord nos nous appuyons pour parler .C’est ça qui est intĂ©ressant. Donc curieusement le refus, vous voyez de la division du symbole, crĂ©e une clinique effectivement continuelle. Le souci devient continu. Et ça c’est trĂšs passionnant, en dehors, je dis bien, du cas des grandes psychoses ; on laisse de cotĂ© le cas du trans-sexualisme dur en quelque sorte. Et ce qui est intĂ©ressant aussi
..vous savez, il faudrait raconter un jour dans l’histoire de l’association, quand nous avions
., en fait c’est Marcel. Quand Marcel avait menĂ© le baroud avec Frignet, moi je me rappelle trĂšs bien ; parce que j’ai accompagnĂ© Marcel, enfin tu disais que je prenais souvent mon bĂąton de pĂšlerin.

V. Hasenbalg : Tout à fait

J.-J. Tyszler  : A l’époque on avait pris notre bĂąton de pĂšlerin, on avait circulĂ© beaucoup dans l’association, dans les groupes pĂ©riphĂ©riques, en Europe et les quatre cinquiĂšmes du temps, les collĂšgues nous demandaient : « Mais, de quoi vous vous occupez ? » Ca veut dire : « Pourquoi ça vous emmerde ? C’est la vie ; la vie change. A l’époque on savait ce que c’était hom
maintenant  » Et nos propres collĂšgues nous disaient : «  En quoi ça vous gĂȘne, oĂč est le souci ? » Donc on avait devinĂ© trĂšs tĂŽt que la partie Ă©tait fichue, c'est-Ă -dire que le regard sociĂ©tal sur des questions comme celle-lĂ  allait recouvrir
.et que bientĂŽt notre propos allait ĂȘtre pris totalement Ă  contre-pied, ce qui n’a pas manquĂ© et ce qui fait que Melman,d’ailleurs dans une des  ..je me rappelle, dans une des journĂ©es avait intitulĂ© son propos : Bataille d’arriĂšre garde . Je sais pas si
. C’était drĂŽle, c'est-Ă -dire que effectivement, c’était dĂ©jĂ  trop tard ; mais ça n’a pas empĂȘchĂ©, ceci dit, c’est trĂšs important vous savez, dans la vie de chacun, dans la nĂŽtre, dans la vie de chacun c’est trĂšs important de scander les choses, de prendre date, de dire ce qu’il y avait Ă  dire, de dire nos colĂšres, nos passions, nos amours
., de dire voilĂ , il y a eu Ă  tel moment telle configuration : je pensais qu’il Ă©tait de mon devoir de le dire. Ca plaĂźt, ça plaĂźt pas, « c’est recouvert », mais enfin c’est important pour la vie de chacun. Si vous ne le faites pas, Ă©videmment tout devient indĂ©terminĂ©, comme disait
.c’est une autre forme de l’infini l’indĂ©termination. Mais ça, il faudrait demander un jour Ă  Marcel de reconstituer, pas simplement les enjeux cliniques mais le baroud intellectuel, parce que ça les jeunes collĂšgues vous ne le savez plus, hein, ça a Ă©tĂ© un baroud, moi je me rappelle de Marcel dĂ©fait, aprĂšs une journĂ©e, mais dĂ©fait parce que l’hostilitĂ© des collĂšgues, des analystes ! Marcel me disait : « mais il n’y a que quand je vois quelques juristes que je rencontre un peu de sympathie ; le reste du temps c’est de l’hostilitĂ©, sans arrĂȘt. » Les collĂšgues lui disaient : mais la bienveill
. La neutralitĂ©, Marcel tu l’oublies, l’histoire de Freud, la neutralitĂ© bienveillante. Enfin voilĂ , il faudrait rappeler ça. C’est intĂ©ressant, et Ă  mon sens, c’était dĂ©jĂ  dans notre propre corps social, le nĂŽtre, le mouvement des analystes : le plaisir a des notions qui allaient devenir infinies, indĂ©finies. 

Q x. : Au fond, est-ce qu’il y a vraiment une diffĂ©rence de structure entre les opĂ©rations esthĂ©tiques Ă  rĂ©pĂ©tition et les scarifications, est-ce que ce n’est pas le mĂȘme comptage infini sur le corps de ce qui ne peut pas ĂȘtre tranchĂ© (X, V.H.., J-J.T.).   Iy (intervention) : des scarifications dans quel sens ? 
J.-J. T. : non il parle, 
Qx suite : Je parle lĂ  dĂ©jĂ  d’un autre champs culturel, les jeunes qu’on reçoit dans le champs culturel occidental europĂ©en.

J.-J. Tyszler  : Je vais te dire ça lĂ -dessus. Moi, je suis assez prudent sur ça par exemple j’avais Ă©crit un truc ou deux . LĂ -dessus il faut dire un truc simple : c’est que on ne sait pas nommer exactement le statut Ă©pistĂ©mologique de la scarification – non pas la scarification historique culturelle, mais les jeunes –, les jeunes de quinze ans, tu sais, qui arrivent lĂ , tu sais, bon. Alors il est certain qu’on ne peut pas dire aisĂ©ment c’est un symptĂŽme, en quelque sorte. Pourquoi est-ce que ce n’est pas un symptĂŽme ? Parce qu’on ne peut pas dire que c’est une Ă©quivalence d’une Ă©criture sur le corps portĂ©e par la patiente dont elle puisse effectivement parler. Donc nous allons appeler cela malheureusement - comme nous faisons toujours - un trouble en quelque sorte ou un agir. A mon sens il y a eu une bĂȘtise qui a Ă©tĂ© faite par la nosographie anglo-saxone qui Ă©tait tout de suite d’entifier cette catĂ©gorie, tu sais, ils en ont fait, Ă  peine cette difficultĂ© Ă©tait venue dans le champs social qu’ils l’ont en fait catĂ©goriĂ©e, et ça a Ă©tĂ© instrumentĂ© dans la suite des catĂ©gories cliniques et donc c’est devenu Ă  soi seul une catĂ©gorie comme tel, tu sais, dont il porte une sĂ©rie de noms en anglais trĂšs sophistiquĂ©s. Ce qui est dommage, c’est que de l’expĂ©rience clinique lĂ  que j’ai quand mĂȘme pu accumuler en quelques annĂ©es sur ces questions – parce qu’on voit des jeunes filles comme ça – la plupart du temps et presque la totalitĂ© des cas que j’ai eu au travail, en quelques mois d’inscription dans le transfert, ces agir ont disparu. Hein, donc ça c’est trĂšs important, c’est-Ă -dire nous n’avons donc lĂ  Ă  faire Ă  quelque chose qui a sa rĂ©manence, sa rĂ©currence, forme de durabilitĂ©, y compris parfois des formes Ă©pidĂ©miques, parce que des fois c’est des groupes, parfois pas, mais ce qui est certain, c’est que il semble que la restauration d’un certain rapport Ă  l’Autre , y compris l’Autre du corps, l’Autre du signifiant, fait que ces jeunes filles passent, passent Ă  autre chose, et donc ça je trouvais dommage que nous n’ayons pas dit plus fort qu’ on ne peut pas du coup faire d’une entitĂ© sĂ©parĂ©e, autonome comme une maladie en quelque sorte, quelque chose qui a quand mĂȘme sa plasticitĂ© aussi rapide, tu vois ? Et moi c’est tout –alors çà, il faudra un jour qu’on en parle, et moi c’est tous les cas qui ont Ă©tĂ© comme ça, tous ceux Ă  qui je me suis vraiment intĂ©ressĂ©, les jeunes filles-lĂ  sont restĂ©es assez longtemps, c’était sys
, etça n’a jamais repris, tu vois ?, c’est-Ă -dire je n’ai jamais eu ensuite la rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes actes. Donc ça c’est trĂšs intĂ©ressant dans les effets modernes, c’est-Ă -dire
  - V.H. : Elles sont aptes au transfert - J.-J. T. : elles sont totalement aptes au transfert - V.H. : C’est leur aptitude au transfert. Mme x: mais c’est Ă  l’inverse, hors langue – J.-J. T. : alors hors langue, tu veux dire qui travaille sur son propre corps – Mme x: elle avait dit dans un article qu’elle avait commencĂ© ces pratiques corporelles
. Ă  un moment de son analyse dans le transfert oĂč son analyste
, il y a eu quelque chose oĂč son analyste – Mr y : encore faut-il voir quel transfert.
J.-J. Tyszler  : Ah oui
, voilĂ  cela laisse rĂȘveur
, ce qui 
, c’est effectivement intĂ©ressant ça

Q. Mme X :
Je voudrais poser la question de savoir si on peut avancer l’hypothĂšse que l’infini, l’infini hors limite dans cette femme qui se fait faire cette opĂ©ration, elle est dans le hors limite
  Finalement cela ne la soutient pas. Est-ce qu’il n’y a pas,
, est-ce qu’il n’y a pas Ă  se soutenir de « encore une, encore une, encore une », comme le cas par exemple d’un transsexuel qui aprĂšs sa derniĂšre opĂ©ration va se suicider ? Ce cĂŽté C’est une question : est ce que l’infini peut avoir une fonction de soutien, ou de supplĂ©ance ?

J.-J. Tyszler  : Moi, justement je ne soutiendrai pas cette hypothĂšse, vous voyez, bien que je comprenne qu’elle puisse ĂȘtre proposĂ©e, mais ça c’est parce que nous utilisons toujours sur un mode paradoxal simple , les questions    on peut les inverser, ce qui paraĂźtrait fou lĂ  peut ĂȘtre un soutien, on a parlĂ© de la mĂ©taphore dĂ©lirante, par exemple, Lacan en parle beaucoup, etc. C’est-Ă -dire on peut faire d’un dĂ©faut un abri, c’est comme toujours, effectivement. Mais je ne la soutiendrai quand mĂȘme pas cette hypothĂšse. Pourquoi je ne la soutiens pas ? Parce que je pense, Ă  cause de tout ce que je viens de vous amener que dans le monde oĂč nous sommes, nous avons plus d’effort Ă  faire pour retrouver la force des coupures, de nos coupures dans le travail, plutĂŽt que des questions symptomatiques. C’est Ă  cause de cela que je rĂ©pondrai comme ça. Les collĂšgues rĂ©pondent beaucoup au titre des inventions de consistance quand ce n’est pas les rappels Ă  l’ordre tout simplement, enfin on laisse les rappels Ă  l’ordre symbolique de cĂŽtĂ©, ça existe aussi. Mais sinon je m’aperçois que nos collĂšgues Ă  juste titre sĂ»rement essaient de faire comme vous. Ils disent : mais est-ce que nous n’avons pas avec toute chose Ă  faire symptĂŽme en quelque sorte ? , c’est-Ă -dire profiter
, non mais c’est une vraie discussion. 
Moi, je pense que lĂ  il y a lĂ  un dĂ©bat trĂšs important de praxis dans mon propre travail comme je l’ai souvent dit Ă  mes collĂšgues. Ce qui m’intĂ©resse beaucoup plus c’est de forer les questions de l’exigence des coupures. VoilĂ . Et c’est donc, c’est vrai je ne suis jamais enthousiaste sur cet abri
 
Vas-y Henri.

Q : Mme : Peut-ĂȘtre qu’on 
 fore d’une certaine façon quand on est psychanalyste dans nos sociĂ©tĂ©s comme celles d’aujourd’hui
 il me semble que
J.-J. Tyszler  : ça je serai prudent, mas non
 - Mme : tu vois.. - J.-J. Tyszler  : je sais bien, il faut rester local

Henri Cesbron-Laveau : Jean-Jacques merci, ça m’a passionnĂ© trĂšs Ă  propos ton invocation de DĂšsargues parce que prĂ©cisĂ©ment  avec DĂšsargues qui Ă©tait charpentier, partenaire compagnon charpentier, avec DĂšsargues on a un outil qui permet de  structurer l’infini non pas comme quelque chose d’évanescent, quelque chose qui est pris comme ça dans une rĂ©pĂ©tition, mais comme quelque chose qui est articulable sous forme d’un trou. Et de maniĂšre assez simple c’est quelque chose qu’on pourra  Ă  voir  on peut effectivement montrer que le point Ă  l’infini c’est dans la structure le point qui est Ă  la fois devant et derriĂšre, c’est le seul d’ailleurs. Ce sont les mĂȘmes caractĂ©ristiques.
Alors il y a une question que je voulais te poser pour que tu m’éclaires


J.-J. Tyszler  : C’est ça oui, c’est lĂ  trĂšs important, c’est la prĂ©sence de l’infini dans des structures finies.

Henri Cesbron-Laveau : Oui, absolument, c’est un Ă©lĂ©ment de structure. J.-J. Tyszler  : C’est ça.
Eh, oui, que tu m’éclaires sur le deuxiĂšme cas dont tu as parlĂ©, ou le troisiĂšme, cette femme, celle qui disait « tuez-moi » et Ă©videmment, on pourrait entendre le verbe ĂȘtre , hm, « tu es moi », c’est l’interprĂ©tation  classique. Est-ce que tu serais d’accord que lĂ  ce serait tout Ă  fait inappropriĂ© dans la mesure qu’il s’agit de psychose . En revanche, si on avait affaire Ă  un bon nĂ©vrosĂ©, lĂ  on aurait pu dĂ©ployer ce type de structure.

J.-J. Tyszler  : Tu as tout Ă  fait raison, et ce qui est drĂŽle, lĂ , Ă©coute, j’étais avant-hier Ă  Nice,    comme je prĂ©parais le topo pour aujourd’hui, je leur ai amenĂ© comme ça sur un bord un peu de clinique (rire) et Ă  la fin une collĂšgue de Nice que je ne connais pas mais qui me dit mais enfin, quand mĂȘme, vous prenez tout au raz des pĂąquerettes. Elle me dit ça mais enfin le patient   mais enfin pourquoi vous prenez tout sur ce mode aussi bĂ©bĂȘte Ă  la lettre effectivement. Elle me dit  pourquoi par exemple alors elle prend tel morceau Elle me dit vous entendez bien que elle faisait jouer le   . Elle me dit mais enfin Lacan l’a quand mĂȘme dit il fallait là  poĂ©tiser lĂ  tu sais, lĂ  elle me faisait un cours. Bon alors  j’étais un peu embarrassĂ©, je dis Ă©coutez oui, c’est vrai et en mĂȘme temps il est vrai que le malheur c’est que le plus difficile, c’est avec ces patients de l’entendre non pas malheureusement comme le jeu signifiant l’y autoriserait, mais Ă  la lettre.  Ce qui d’ailleurs est Ă©galement, une fois qu’on a dit ça, ça ne rĂ©sout pas le problĂšme, parce que Ă  la lettre, entendre quelqu’un Ă  la lettre, d’habitude aprĂšs dix minutes on renonce, hein, il faut faire attention Ă  cet aspect. C’est-Ă -dire le mĂȘme patient dont je vous parlais, le premier, cette dame lĂ  qui immortelle, qui se, tu sais quand tu Ă©coutes des patients comme ça au bout de dix minutes tu as envie de renoncer, c’est-Ă -dire un aspect libidinal ce n’est pas possible longtemps d’écouter Ă  la lettre parce que tu ne supportes pas l’intrusion de cette forme de l’objet, comme ça Ă  cru, tu vois, c’est pour ça donc, Marcel le dit souvent, techniquement qu’est-ce qui pare Ă  cette difficulté ? La seule chose qui peut parer Ă  cette difficultĂ© c’est de prendre le scripte des choses, tu sais ce qu’on appelait la prise de notes tout simplement. C’est-Ă -dire d’obliger quelqu’un autour Ă  prendre simplement in extenso ce qui se dit. C’est tout bĂȘte, tu vois, tu vois, mais c’est ce qui fait que l’observation
, et mĂȘme les observations que Marcel a utilisĂ©es pour ses grands congrĂšs sur le Cottard, tous ces trucs lĂ ,
. est le fruit d’observations, tu vois, prises Ă  la lettre, c’est-Ă -dire nous nous Ă©tions autour, nous notions in extenso, parce que aucun de nous, y compris Marcel, n’était capable dans l’aprĂšs-coup d’avoir restituĂ©. Et ça il faut le redire, le redire aux collĂšgues, c’est une dimension trĂšs complexe du transfert et de l’échange qui mĂšne aux catĂ©gories et qui les use immĂ©diatement, c’est presque impossible. Je sais plus qui,  c’est pareil, c’est Melman un jour qui avait commencĂ© Ă  lire un jour une page d’Artaud, vous vous rappelez   on Ă©tait Ă©coeurĂ© au bout de cinq minutes, c’est-Ă -dire ce n’est pas possible. Et les collĂšgues en font aprĂšs des (inaudible). En mĂȘme temps quand vous le faites vraiment hic et nunc, c’est insupportable. Donc c’est une, ça c’est intĂ©ressant, lĂ  ça toucherait presque Ă  l’inverse, Ă  notre propre finitude du transfert, c’est-Ă -dire combien nous sommes nous mĂȘmes trĂšs finis, trĂšs limitĂ©s sur les questions de capacitĂ© Ă  l’écoute transfĂ©rentielle, hein, lĂ  ce serait presque l’inverse du thĂšme de l’infini sur la finitude de nos propres possibilitĂ©s. Allez-y, oui.

Q: 
La question est difficilement audible, nous proposons la transcription suivante : 
Une question un peu
 ;  reprenons ce que vous avez dit  lorsque vous avez Ă©voquĂ© Ă  un certain moment de votre confĂ©rence
., le fait que, bon, chez  Schreber, il n’y a pas l’objet pour la jouissance de l’autre, et puis le fait que dans le miroir, cette beautĂ© qui se dĂ©voile, ...  mais qui le met en position vis-Ă -vis de l’infini ; on se demande si ce n’est pas le fait de faire miroir et puis il y a ce reflet toujours infini 
 et il n’y a pas cette adresse vers un objet, peut-ĂȘtre, vers un autre, pardon, qui peut ĂȘtre fini
On retrouve aussi dans le petit exemple des fùces qui deviennent enveloppe qui s‘adressent aussi à un infini en quelque sorte ;.  et la fille qui n’est ni d’Afrique, ni d’Europe qui se retrouve dans cette infinie coupure, c’est pas coupure dans le sens acte mais dans le sens inexistence, c’est un infini comparable à celui de Schreber.

J.-J. Tyszler  : C’est vrai. Mais mĂȘme Schreber en quelque sorte s’adressait Ă  ses mĂ©decins, vous vous rappelez. C’est intĂ©ressant, une fois qu’on a dĂ©fini les grands axes cardinaux des choses, aprĂšs il faut revenir avec une certaine mesure, c’est ce que je disais au dĂ©part, la psychanalyse c’est du tout de suite, c’est du maintenant, c’est une finitude, il faut revenir Ă  des questions humaines, tranquillement. MĂȘme Schreber une fois qu’il dĂ©veloppe en quelque sorte, cette extraordinaire mĂ©tamorphose, il ne faut pas oublier que nĂ©anmoins c’est pour ça que ça reste d’un certain point de vue asymptotique, c’est parce qu’il continue de s’adresser d’abord dans le transfert Ă  tel ou tel de ses mĂ©decins, il le dit trĂšs bien, et mĂȘme comme vous le savez, ses propres Ă©crits totalement fous sont nĂ©anmoins une façon de dialoguer avec sa propre femme par exemple, c’est-Ă -dire une femme, pas La femme, mais une femme, la sienne, ce qui est quand mĂȘme – il faut pas oublier – une forme de l’adresse circonstanciĂ©e, de la diffĂ©rence de l’autre. C’est-Ă -dire dans son tourment, malgrĂ© la folie infinie de ce tourment, Ă  certains moments et par chance pour sa propre
 il dit Ă  une telle qui est lĂ . Et donc le psychotique
, c’est pour ça que c’est important la clinique, la prĂ©sence de la psychanalyse dans la clinique de la psychose, c’est parce que parfois nous paraissons tellement structuralistes que c’est une façon de dire : donc il n’y a rien Ă  faire, en quelque sorte puisque vous avez affaire Ă  des catĂ©gories tellement gigantesques. Mais oui et non, parce que le mĂȘme patient s’adresse nĂ©anmoins comme vous le savez et c’est souvent les patients les plus fidĂšles, les psychotiques, il voudra s’adresser nĂ©anmoins Ă  vous, Ă  une telle, Ă  un tel, et ça c’est trĂšs important Ă  rappeler. Et donc mĂȘme, mĂȘme cette petite patiente   ce qui paraissait positif pour mes collĂšgues, avait quand mĂȘme un rapport assez attachant, attachĂ© Ă  ceux qui s’occupaient d’elle

Q Mme X : Et juste, c’est vraiment quelque chose de, d’une proposition, si cet autre est infini, si le patient peut dire, s’il est complĂštement Ă©clatĂ© si j’ose dire, s’ il y a plusieurs adresses, comme pour Schreber il a eu plusieurs mĂ©decins, 
J.-J. Tyszler  : qui ne sont pas Ă  la mĂȘme place, oui
Mme. : ça permet d’instaurer un transfert
, comment dire ?, un transfert


J.-J. Tyszler  : Non, c’est l’inverse. On peut terminer sur votre phrase, justement c’est l’inverse (
). C’est Ă©ventuellement dans des structures apparaissant totalement Ă©clatĂ©es ou comme dit Darmon hyperboliques, c’est-Ă -dire ils nous font voyager dans des espaces auxquels nous ne pouvons pas  conjoindre nous, le point de l’analyste, sa prĂ©sence, son rĂ©el vient faire converger nĂ©anmoins suffisamment une forme de trou qui permet Ă  ces espaces totalement dĂ©composĂ©s,
Q Mme’ : à lui seul ?
J.-J. Tyszler   bien Ă©videmment Ă  lui seul. Mais moi je suis des psychotiques maintenant depuis 25 ans, je peux vous garantir que, pas Ă  moi seul, parce qu’ils ont un certain nombre d’autres mais nĂ©anmoins  ça fait suture bien entendu de zones qui sinon
.
C’est trĂšs important, il faudrait le reprendre sur un mode inversĂ© votre propos
En tout cas merci beaucoup pour la question

 

Pourquoi Cantor?, texte de Virginia Hasenbalg



Pourquoi Cantor ?



Et pourquoi Lacan parle-t-il du drame subjectif de ce savant hors pair ?

Quelle est la signification d’une vie passĂ©e Ă  redĂ©finir l’infini, Ă  remettre en cause la place jusque-lĂ  rĂ©servĂ©e Ă  Dieu seul ? Tout ceci pour finir Ă  l’asile psychiatrique, dans la ferveur chrĂ©tienne, contestant la place du Saint-Esprit dans la conception de JĂ©sus, et proposant sa thĂ©orie personnelle sur l’identitĂ© du vrai pĂšre de JĂ©sus*.

Ce qui peut intĂ©resser les psychanalystes c’est qu’il ait mathĂ©matisĂ© l’infini en acte que Lacan emploie pour dĂ©crire les propriĂ©tĂ©s du signifiant. Le signifiant c’est ce quelque chose qui, Ă  entrer dans le rĂ©el, y introduit le hors de mesure, ce que certains ont appelĂ© l’infini actuel (Lacan, 5/1/66). Ce « hors de mesure » propre Ă  l’infini actuel est en opposition avec l’ancrage dans le monde sensible propre Ă  l’autre infini, l’infini potentiel. Il s’avĂšre donc utile pour notre travail clinique de les diffĂ©rencier. Tout nĂ©vrosĂ© se dĂ©fend des effets du signifiant, refusant de prendre acte de sa condition de parlĂȘtre, selon le nĂ©ologisme de Lacan.

La logique nĂ©vrotique est donc sous-tendue par l’infini potentiel, ce qui rend centrale dans la pratique la question du jeu avec la limite. Cette logique est Ă  l’oeuvre aussi bien dans la boulimie, que dans la toxicomanie, l’alcoolisme, ou l’hystĂ©rie. En fait, lĂ  oĂč manque ou se trouve recusĂ© ce qui fait coupure Ă  ce qui se prĂ©sente comme une jouissance Ă  volontĂ©. Comme si le sujet tenait un pari d’une jouissance infinie, non bornĂ©e et dont l’objet est bien rĂ©el : nourriture, drogue, alcool ou partenaire. Cette jouissance Autre, le terme est de Lacan, se diffĂ©rentie de la jouissance phallique, ordonnĂ©e symboliquement : le phallus n’est pas un simple organe mais plutĂŽt un symbole qui inscrit une perte originaire.

En effet, la jouissance phallique et le dĂ©sir ne relĂšvent pas de la logique de l’infini potentiel. Bien que le chiffrage de chaque sujet soit singulier, ce qui renvoie Ă  une infinitĂ© de variables, le dĂ©sir, lui, est organisĂ© selon la finitude imposĂ©e par le symbole phallique. C’est lui qui permet que l’on se retrouve dans un espace, celui de la parole et du langage, qui nous est commun parce que nous partageons le mĂȘme rĂ©fĂ©rent.



La nĂ©vrose obsessionnelle est tout autant concernĂ©e par la logique de l’infini potentiel que les autres nĂ©vroses. Le refus de cĂ©der l’objet, celui qu’il croit ĂȘtre lui-mĂȘme pour sa mĂšre, met l’obsessionnel en porte-Ă -faux dans son rapport Ă  l’objet.  Perdre la mĂšre ce n’est que renoncer Ă  ĂȘtre ce qu’elle imagine qu’il est, l’objet qui la comble. Cela lui permet de continuer Ă  mĂ©connaĂźtre l’incomplĂ©tude du lieu de l’Autre, en tant que donnĂ©e structurelle. Il ne consent donc pas Ă  la coupure qu’a imposĂ©e l’opĂ©ration symbolisante de la castration, celle qui met en place la fonction de l’altĂ©ritĂ© des mots, des sexes, des places. C’est Ă  cause de cet hĂ©tĂ©ros en souffrance que l’objet sera maintenu Ă  distance. L’inatteignable propre Ă  l’infini potentiel se met en place « par dĂ©faut ».

Dans la description de l’obsessionnel**, Melman utilise la distinction entre l’infini potentiel et l’infini actuel :

Avec l’infini potentiel, on ne peut jamais ĂȘtre sĂ»r : oui, non, et peut ĂȘtre, c’est l’une des figures du dilemme obsessionnel. Avec l’infini potentiel, on est effectivement livrĂ© au doute... alors qu’avec l’infini actuel qu’organise la coupure du dĂ©sir, eh bien lĂ , il faut bien nous faire Ă  ce que la rĂ©alitĂ© a laquelle nous avons affaire, ce semblant, ce peu de rĂ©alitĂ©, c’est nĂ©anmoins la vraie et que de ça nous ne pouvons pas douter mĂȘme Ă©videmment si elle est insatisfaisante, c’est-Ă -dire si elle n’est que de l’ordre du semblant.

Ces deux infinis dĂ©finissent donc deux types de rapport Ă  l’objet, un inatteignable par mise Ă  distance et un inatteignable par coupure, propre Ă  l’ordre du signifiant, qui rend le rĂ©el apte Ă  la jouissance sexuelle, selon l’heureuse expression de Charles Melman.

Nous voyons comment autant Lacan que Melman se servent de l’infini actuel pour affirmer que le sujet a consenti aux effets de son entrĂ©e dans l’ordre du signifiant : le pĂ©nis « absent » chez la mĂšre devient symbole dans la chaĂźne parlĂ©e. Autrement dit, son absence le renvoie Ă  sa prĂ©sence assurĂ©e en tant que signifiant de la loi et du dĂ©sir, grĂące Ă  l’opĂ©ration du Nom du pĂšre.

Mais quel rapport y a-t-il donc entre l’infini actuel et l’infini potentiel ?

Si nous partons de l’hypothĂšse que l’infini actuel est une symbolisation de l’infini potentiel, comment expliquer que celui qui lui a donnĂ© consistance en le mathĂ©matisant, soit devenu fou ?  Faut-il que l’infini actuel reste sacrĂ© pour ne pas perdre la corde ?

Une remarque de Lacan peut donner une piste : le 1/12/1965 : Rien ne dit que son destin (celui de Cantor) s’inscrive dans le mythe d’Oedipe.  Autrement dit, a-t-il escamotĂ© dans son travail la fonction du pĂšre, propre Ă  l’ƒdipe, dans la mise en place de sa coupure ?  S’est-il affranchi du pĂšre mais sans savoir s’en servir, pour paraphraser Lacan ?

Mais, n’y a-t-il pas lĂ  une opĂ©ration qui est au coeur mĂȘme de l’avĂšnement du discours scientifique ?



*Opuscule Ă©crit par Cantor, Ex oriente lux, publiĂ© par Erik Porge dans l’ouvrage qu’il a consacrĂ© au mathĂ©maticien:La thĂ©orie Bacon-Shakespeare, le drame subjectif d’un savant, Ed. Grec (distribuĂ© par ErĂšs), 1996.

** Leçon 8 du séminaire sur la névrose obsessionnelle.


La bascule délirante, texte de Pierre Arel



LA BASCULE DELIRANTE

Pierre Arel
Psychiatre, psychanalyste


Parler d’épisode dĂ©lirant nous amĂšne immanquablement Ă  explorer les frontiĂšres qui existent entre ce qui est considĂ©rĂ© comme dĂ©lire et ce qui est considĂ©rĂ© comme ne l’étant pas. Ce qui nous pose des problĂšmes de dĂ©finition du dĂ©lire qui sont d’une grande difficultĂ©, dĂšs lors que l’on remarque que nous faisons entrer sous ce mĂȘme vocable de dĂ©lire des manifestations cliniques fort diffĂ©rentes. Cela pourrait nous obliger Ă  sortir des approximations dont nous nous contentons trop facilement en ce domaine, surtout si nous voulons entrer dans une distinction des phĂ©nomĂšnes dĂ©lirants tels qu’ils surviennent dans les nĂ©vroses, perversions et psychoses. Pour ce qui nous concerne, dans le cadre de ce prĂ©sent Journal Français de Psychiatrie, nous prĂ©ciserons par les approches cliniques de la psychiatrie et de la psychanalyse, qui ne l’oublions pas opĂšrent sur un mĂȘme champ clinique, ce qui nous paraĂźt ĂȘtre commun d’une part, et de plus en plus divergeant d’autre part.

Pour la psychiatrie, si la question des Ă©pisodes dĂ©lirants est une question ancienne, qui a suscitĂ© beaucoup d’intĂ©rĂȘt, elle est tombĂ©e dans une relative dĂ©suĂ©tude dĂšs lors que la nosographie psychiatrique s’est orientĂ©e, depuis plusieurs dĂ©cennies maintenant, vers une approche multiaxiale de la clinique, approche qui implique de considĂ©rer des phĂ©nomĂšnes cliniques hĂ©tĂ©rogĂšnes sous le seul angle de la comorbiditĂ©. Cette approche rend nulle et non avenue toute approche structurale qui devant des phĂ©nomĂšnes cliniques hĂ©tĂ©rogĂšnes, simultanĂ©s ou successifs, implique de considĂ©rer leurs relations rĂ©ciproques Ă©ventuelles. Alors qu’il nous apparaĂźt que c’est seulement dans une approche structurale, telle que la psychanalyse le permet, que nous pouvons nous interroger sur les rapports qui existent entre un dĂ©lire et l’état psychique qui le prĂ©cĂ©dait ou lui fait suite.
Cette approche structurale, si elle a pu ĂȘtre soutenue par la psychiatrie pendant un temps, a Ă©tĂ© abandonnĂ©e progressivement, et cela bien avant la crĂ©ation des D.S.M. Prenons l’exemple des dĂ©lires hystĂ©riques. La nosographie psychiatrique a pu en parler dĂšs lors qu’elle a eu Ă  sa disposition une dĂ©finition de l’hystĂ©rie qui ne soit pas seulement un diagnostic d’élimination, et Ă  partir de cette dĂ©finition elle pu s’interroger autant sur la survenue de dĂ©lires chez des patients diagnostiquĂ©s comme hystĂ©riques (exemple la 4Ăšme phase de la grande crise de Charcot) que sur la prĂ©sence de symptĂŽmes rĂ©putĂ©s hystĂ©riques chez des dĂ©lirants. Si bien que fin XIXĂšme, dĂ©but XXĂšme siĂšcle, il Ă©tait parlĂ© facilement de dĂ©lire, de folie ou de psychose hystĂ©rique. Mais progressivement les psychiatres vont abandonner ce type de diagnostic, autant sous l’hĂ©gĂ©monie du postulat dĂ©lire=psychose, que sous l’effet de l’abandon d’une dĂ©finition prĂ©cise de l’hystĂ©rie ; mouvement initiĂ© par des auteurs comme Babinski et qui a trouvĂ© son aboutissement dans l’élimination du terme d’hystĂ©rie dans le D.S.M.
Si bien qu’aprĂšs un oubli quasi-complet des dĂ©lires hystĂ©riques de plusieurs dĂ©cennies, ce sont des psychiatres pour qui l’hystĂ©rie voulait encore dire quelque chose qui ont relancĂ© le dĂ©bat sur cette question, sans grand succĂšs au demeurant. Il est vrai que c’est avec une dĂ©finition psychanalytique de l’hystĂ©rie que ces auteurs ont repris le dĂ©bat, ce qui nous intĂ©resse  ici. Il est en effet des plus logiques que la clinique psychiatrique, qui ne prend pas en compte ce qui se fonde  sur la parole des patients et le transfert qui l’accompagne, ne puisse tenir une dĂ©finition clinique stable de l’hystĂ©rie ou de toute autre pathologie mentale. Aussi il est dans la logique de la dĂ©marche scientifique que les entitĂ©s nosographiques venues de la psychanalyse soient Ă©vacuĂ©es, et que la clinique qui en dĂ©coule connaisse l’atomisation qui est la sienne actuellement.
Notre souci n’est pas  d’engager une polĂ©mique ou d’émettre une quelconque critique par rapport Ă  cette dĂ©marche, mais bien de faire valoir notre travail clinique, Ă  partir de la rationalitĂ© issue de l’écoute de la parole nos patients, dans le transfert. Pour l’objet de notre Ă©tude d’aujourd’hui, les Ă©pisodes dĂ©lirants, nous avons des dĂ©finitions des nĂ©vroses, psychoses et perversions, fondĂ©es sur le refoulement, la forclusion et le dĂ©menti. Mais lorsqu’un dĂ©lire s’associe chez un mĂȘme patient Ă  un symptĂŽme nĂ©vrotique ou Ă  un fantasme pervers, est-ce que ce dĂ©lire peut ĂȘtre valablement considĂ©rĂ© comme un dĂ©lire, et si oui rĂ©pond-il Ă  un phĂ©nomĂšne de forclusion, ou bien Ă  un autre mĂ©canisme ?  Ce sont des questions comme celles-lĂ  - il y en a bien d’autres- que nous pouvons nous poser dĂšs lors que nous nous tenons Ă  des dĂ©finitions structurales qui nous sont imposĂ©es par la rationalitĂ© inhĂ©rente Ă  notre pratique.

ElĂ©ments d’une clinique des Ă©pisodes dĂ©lirants

L’épisode dĂ©lirant -soit l’incident, l’accessoire dĂ©lirant-, nous devons Ă  Magnan, avec la description de la bouffĂ©e dĂ©lirante aiguĂ«, de lui avoir donnĂ© une existence clinique. C’est sur un socle nosographique synchronique bien Ă©tabli qu’il a introduit l’évolution, la diachronie comme critĂšre clinique. Ce qui ouvrit pendant une courte pĂ©riode un champ clinique qui permit la description de diverses psychoses aiguĂ«s. Comme l’écrit G. Halberstadt, en 1922, dans un article intitulé : une question de doctrine psychiatrique : la psychose dĂ©lirante dĂ©gĂ©nĂ©rative aiguë : « Tous les auteurs admettaient autrefois qu’une mĂȘme psychose pouvait ĂȘtre curable ou bien passer Ă  la chronicitĂ© et devenir incurable. »  Il faisait ainsi rĂ©fĂ©rence aux travaux extrĂȘmement fĂ©conds qui firent suite Ă  l’invention de Magnan, et au contexte de son Ă©poque, qui vit nombre de psychiatres se dĂ©tourner des conceptions prenant en compte l’évolution des dĂ©lires, pour faire entrer quantitĂ© de dĂ©lires dans la vaste entitĂ© des dĂ©mences prĂ©coces de Kraepelin, qui ne laisse qu’une place mineure Ă  la question de l’évolution. Cette tendance nosographique Ă  faire entrer tous les dĂ©lires dans une entitĂ© supposĂ©e chronique, et donc stable, va s’amplifier avec la mise en place du concept de schizophrĂ©nie qui va encore absorber d’autres maladies dĂ©lirantes sur son passage. Freud, qui suivi l’affaire de prĂšs, du fait que l’entitĂ© de la schizophrĂ©nie avait Ă©tĂ© montĂ©e en triturant certains concepts psychanalytiques, fit alors la remarque que nombre d’hystĂ©riques ont alors Ă©tĂ© rangĂ©es dans la schizophrĂ©nie.

Ce rappel ne fait que nous pointer une difficultĂ© que psychiatres et psychanalystes partagent, qui est de faire entrer la question du temps dans leur clinique. Certes nous ne pouvons pas faire le moindre pas clinique sans admettre qu’il existe une structure stable, Ă  savoir quelque chose qui dans le rĂ©el rĂ©pond toujours de la mĂȘme façon, mais cela ne doit pas nous masquer que la structure peut subir des incidents, voire des remaniements, dont les dĂ©lires ne sont pas les moindres. Et que les dĂ©lires surviennent sur une organisation nĂ©vrotique, perverse, ou comme moment fĂ©cond d’une psychose, ils posent toujours la question d’un remaniement temporel de la structure.


Partons de la clinique des bouffĂ©es dĂ©lirantes aiguĂ«s, qui sont les plus frĂ©quentes des Ă©pisodes dĂ©lirants. Si elles peuvent ĂȘtre  un coup de tonnerre dans un ciel serein, le dĂ©lire peut Ă©galement ĂȘtre prĂ©cĂ©dĂ© d’une pĂ©riode lente de modification de la relation Ă  l’autre, soit par une fuite du contact, soit par une rigidification, une intransigeance avec hyperactivitĂ© qui va croissante jusqu’à la bascule dans un Ă©tat dont il y a lieu de retenir cinq registres : une dĂ©personnalisation-dĂ©rĂ©alisation, des hallucinations, un dĂ©lire, des actes et des troubles de l’humeur.

-La bascule se fait dans une ambiance d’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©, de changement de soi-mĂȘme et du monde extĂ©rieur qui perd de son sens, voire mĂȘme est hallucinĂ© nĂ©gativement pour une partie. DĂšs ces manifestations, l’angoisse est prĂ©sente et accompagnera toute la crise dĂ©lirante.
-Des hallucinations auditives, acoustico-verbales, visuelles, rarement prises dans un automatisme mental, sont présentes, ainsi que des hallucinations cénesthésiques douloureuses ou voluptueuses qui migrent dans tout le corps, ou se localisent dans un organe déterminé.
- des dĂ©lires qui obĂ©issent Ă  divers mĂ©canismes : imagination, confabulation, interprĂ©tation, et dĂ©veloppent diffĂ©rents thĂšmes : mĂ©galomanie, persĂ©cution, mysticisme, filiation, cosmique. Le patient croit son dĂ©lire, mais lĂ  aussi cette croyance peut fluctuer de l’assertion la plus intransigeante au propos dĂ©lirant le plus lĂ©ger, tenant dans un mot.
-Ce dĂ©lire est  vĂ©cu dans une agitation anxieuse qui conduit Ă  une dĂ©ambulation sans but, mais il peut ĂȘtre Ă©galement agi, comme le confabulant mĂ©galomaniaque qui descend dans de grands hĂŽtels, se fait passer pour un grand personnage, etc
 D’autres actes : dĂ©parts, ruptures, agressions contre des proches, des inconnus, ou le dĂ©lirant lui-mĂȘme, sont de vĂ©ritables passages Ă  l’acte.
-des troubles de l’humeur tels que l’euphorie et la tristesse  qui peuvent alterner Ă  un rythme rapide et constituer un Ă©tat mixte.

S’ils sont dits polymorphes, c’est que ces dĂ©lires associent volontiers plusieurs mĂ©canismes, plusieurs thĂšmes, une croyance qui va de la conviction totale dans le dĂ©lire Ă  des moments de raison, dans une alternance rapide, une humeur changeante de type Ă©tat mixte.
Ces dĂ©lires, par leur polymorphisme, peuvent suggĂ©rer l’idĂ©e d’un chaos, mais ils n’en sont pas moins structurĂ©s selon des lignes de force que l’on peut repĂ©rer. Ce polymorphisme est mĂȘme un trait caractĂ©ristique de la bouffĂ©e dĂ©lirante aiguĂ«. A contrario, certains dĂ©lires aigus plus organisĂ©s, plus « monomorphes » poseront plus de problĂšmes de diagnostic diffĂ©rentiel avec des dĂ©lires chroniques. Par exemple un dĂ©lire de persĂ©cution oĂč des interprĂ©tations, renforcĂ©es par des hallucinations visuelles, auditives ou cĂ©nesthĂ©siques font de la rĂ©alitĂ© dĂ©lirante un monde de cauchemar. Le dĂ©lirant y est traquĂ©, Ă©piĂ© par une instance anonyme qui sait tout de lui.
Mais passĂ©e l’impression d’étrangetĂ© que laisse ces dĂ©lires, il est possible de s’y repĂ©rer bien sĂ»r par les signifiants qui sont mis lĂ  dans le circuit, mais Ă©galement par les mĂ©canismes, les rapports Ă  l’Autre que cela implique. Cette structure du dĂ©lire, nous pouvons aussi en vĂ©rifier la cohĂ©rence lors des rĂ©cidives dĂ©lirantes dans la relative fixitĂ© des modalitĂ©s dĂ©lirantes.
Pour ce qui concerne l’évolution , si l’évolution est classiquement de quelques semaines voire mois, des Ă©pisodes plus courts, de quelques heures ou jours, comme des Ă©pisodes plus longs, parfois de plusieurs annĂ©es peuvent soulever les mĂȘmes questions, en mettant en jeu les mĂȘmes rouages structuraux.
Mais le grand souci qui naĂźt devant tout Ă©pisode dĂ©lirant concerne l’avenir au long cours, et donc la possibilitĂ© d’une rĂ©cidive transitoire ou chronique. Si cette Ă©volution peut-ĂȘtre spontanĂ©ment rĂ©solutive, elle est dans la plupart des cas tributaire de l’abord diagnostique et thĂ©rapeutique employĂ© en pareil cas. Et c’est Ă  ce niveau que les approches psychiatriques et analytiques rĂ©vĂšlent le plus leurs diffĂ©rences. Il existe dans le champ de la psychiatrie un dogme implicite qui veut que dĂ©lire = psychose = chronicitĂ©, et que toute psychose  doive bĂ©nĂ©ficier du traitement bio-psycho-social dĂ©fini selon les canons consensuels en vigueur. Or, ce dogme  fondĂ© sur une clinique qui ne retient de la parole du patient que les Ă©noncĂ©s qui permettent d’établir un diagnostic – les questionnaires d’autodiagnostics constituent en cela l’aboutissement de cette dĂ©marche – ne prend jamais en considĂ©ration  ce que la psychanalyse, qui est cure de parole, prend en compte d’emblĂ©e, qui est la demande de reconnaissance d’un au-delĂ  de la parole. Cette demande de reconnaissance, adressĂ©e via leclinicien Ă  un Autre Ă©nigmatique, est au fondement du transfert. Cette adresse, cette demande de reconnaissance, quasie-nulle dans la psychose, se dĂ©ployant selon des modalitĂ©s diffĂ©rentes dans les nĂ©vroses et les perversions, est un Ă©lĂ©ment clinique aussi important que les Ă©noncĂ©s des patients. Dans le domaine des dĂ©lires, s’il existe quelques diffĂ©rences au niveau des Ă©noncĂ©s dĂ©lirants, c’est surtout au niveau du transfert que peut se faire la diffĂ©rence entre les dĂ©lires psychotiques et les autres dĂ©lires. C’est pourquoi une clinique qui ne tient compte que des seuls Ă©noncĂ©s des dĂ©lirants ne peut quasiment pas faire de diffĂ©rences entre ces divers types de dĂ©lires, et autorise sans prudence Ă  faire des diagnostics de psychose dĂšs les premiĂšres phases de la maladie. Si ces diagnostics sont lĂ©gitimes pour les psychoses chroniques, ils ont des effets dĂ©lĂ©tĂšres concernant les autres dĂ©lirants. En effet, ce diagnostic de psychose, de folie invalide gravement la parole du patient. Chez celui qui est en gĂ©nĂ©ral un adulte jeune, et qui est en quĂȘte accrue de reconnaissance de sa parole auprĂšs de l’Autre social, de l’Autre du sexe, le diagnostic  de psychose vaut comme un « cause toujours, tu es fou, tu dĂ©lires ».

La cure de parole

Le travail clinique dont nous allons rendre compte dans ces journées a été fait dans le respect de ces deux dimensions de la parole, que ce soit dans un cadre hospitalier, institutionnel, ou en suivi ambulatoire de ville.

La cure de parole, qui peut logiquement commencer dĂšs le premier entretien, se fait dans l’écoute du dĂ©lire qui est Ă  chaque fois une expĂ©rience de parole unique, extrĂȘmement instructive. Si le mutisme, la rĂ©ticence  sont parfois au rendez-vous, le patient a le plus souvent envie de parler, de rendre compte de cette expĂ©rience qui tour Ă  tour le fascine et l’angoisse. Il parle donc, soit pour dire le dĂ©lire qui s’impose Ă  lui, soit pour s’interroger sur celui-ci, suivant alors les chaĂźnes signifiantes qu’il suit briĂšvement, en des phrases courtes, sans syntaxe ni connections logiques. Il se met Ă  dire le dĂ©lire, les hallucinations, les angoisses, les sensations corporelles, mais aussi ses commentaires, ses souvenirs rĂ©cents ou anciens, ses rĂȘves et ses rĂȘveries, sans avoir le souci de sĂ©parer les diffĂ©rents plans. Il y a lĂ  un symbolique qui s’impose, non sans laisser de nombreux vides, ni dessiner les contours d’un rĂ©el dont la rencontre brutale a fait trauma. Il est toujours surprenant pour le clinicien de recevoir ces propos qui font alterner les rĂȘveries les plus primesautiĂšres, les plus fleurs bleus avec les considĂ©rations les plus justes sur les tourments de la vie : la violence de l’autre qui n’entend rien, de la mort qui sĂ©pare de la personne qui vous a permis d’exister, le ratage du sexe qui est venu trop tĂŽt. Tout cela vient en vrac, et peut nous laisser la mĂȘme impression qu’à Freud aprĂšs avoir entendu ses premiĂšres patientes sous hypnose, qui rĂ©sulte de cette immersion rapide dans les arcanes du psychisme humain et de ses malĂ©fices. Cette comparaison avec l’hypnose ne s’arrĂȘte pas lĂ . Si le dĂ©lire, comme l’hypnose, libĂšre les associations du patient, leur donnant cette richesse remarquable, il s’avĂšre que les effets de cette parole, qui sont de lever une partie du symptĂŽme, sont de courte durĂ©e. Si bien qu’au dĂ©cours d’un Ă©pisode dĂ©lirant, il n’est pas rare que le patient soit dĂ©primĂ©, amnĂ©sique de ce qu’il a dit durant son dĂ©lire, et qu’il retourne dans les propos imposĂ©s par le refoulement qui Ă©tait le sien avant le dĂ©lire.

Cela peut constituer une difficulté certaine mais en rien insurmontable pour poursuivre ou  mettre en route une cure de parole et permettre une réouverture subjective, quand cela est possible.

C’est en partant d’un exemple clinique que nous pourrons le plus facilement rendre compte de ce type de travail. Il s’agit d’une jeune femme qui a traversĂ© plusieurs  crises dĂ©lirantes sur une pĂ©riode cinq ans. Son premier dĂ©lire s’est dĂ©clenché  dans des circonstances qui s’avĂšreront trĂšs particuliĂšres : elle venait d’emmĂ©nager dans l’appartement qu’occupait sa grand-mĂšre une dizaine d’annĂ©es auparavant, avant qu’elle ne meure, et concomitamment elle a rencontrĂ© un homme pour lequel naĂźt une grande passion amoureuse. Le dĂ©lire se dĂ©clare en deux temps. Il Ă©volue d’abord Ă  bas bruit. C’est un dĂ©lire interprĂ©tatif : elle est Ă©piĂ©e, on surveille ses moindres faits et gestes. Un certain nombre de bruits ou de perceptions sont autant de signes qui lui sont adressĂ©s. Exemple : l’ambulance qu’elle entend dans la rue signifie qu’il est arrivĂ© un accident Ă  l’un de ses proches. Tel autre signe l’accuse d’une faute, ou encore la prĂ©vient d’une menace de mort.
Le dĂ©lire Ă©volue Ă  bas bruit, pendant plusieurs mois, sans que son entourage ne se rende compte de l’ampleur du trouble, jusqu’à ce qu’il Ă©clate dans un grand tableau d’agitation anxieuse qui nĂ©cessite une hospitalisation.  Cette recrudescence dĂ©lirante coĂŻncide avec la venue de son ami, qu’elle n’avait  pas vue depuis deux mois. Lorsqu’il vient la voir Ă  l’hĂŽpital, elle ne le reconnaĂźt pas et lui demande : qui ĂȘtes-vous ? Qu’ĂȘtes vous ?
Je la reçois pour la premiĂšre fois Ă  la sortie de cette hospitalisation. La cure de parole se met en place sans difficultĂ©s. Comme elle le dira plus tard, elle veut parler, elle a une histoire Ă  raconter. Alors elle raconte sa relation trĂšs difficile Ă  des parents corsetĂ©s dans une recherche Ă©perdue de reconnaissance sociale, la perte de sa grand-mĂšre qui l’a Ă©levĂ©e et a Ă©tĂ© longtemps la seule personne Ă  qui elle pouvait parler, le dĂ©cĂšs accidentel d’une amie qui constituait un idĂ©al fĂ©minin. Ces souvenirs, comme le rĂ©cit de ses prĂ©occupations quotidiennes, ont Ă©tĂ© amenĂ©s dans des propos oĂč n’existait plus le moindre Ă©lĂ©ment dĂ©lirant. Par contre, la mort et la tension agressive qui comme signification s’imposaient dans ses interprĂ©tations dĂ©lirantes, sont ici en position de retour du refoulĂ©. En effet il apparut assez rapidement qu’elle a organisĂ© sa vie autour du refoulement de toute tension agressive et de toute compĂ©tition. Si bien que dans ses relations aux autres, elle fait preuve d’une gĂ©nĂ©rositĂ© et de capacitĂ©s d’écoute peu ordinaires. Mais cette oblativitĂ© un peu militante, elle la rĂ©servait  aux dĂ©shĂ©ritĂ©s, aux exclus, aux minoritaires souffrants. Quant Ă  son agressivitĂ©, masquĂ©e au quotidien dans une civilitĂ© parfaite, elle la rĂ©servait aux personnages supposĂ©s les agents des inĂ©galitĂ©s, des injustices, des violences qui existent dans le monde, Ă  savoir aux incarnations du pĂšre imaginaire privateur.

Ces premiers temps de la thĂ©rapie l’ont ainsi amenĂ©e Ă  tourner autour de ce rĂ©el de la mort qui lui semblait seul en cause, et lui dictait, lui lĂ©gitimait ses impĂ©ratifs absolus. C’est mĂȘme sous le commandement de ces impĂ©ratifs lĂ  qu’elle interrompit sa thĂ©rapie : elle avait mieux Ă  faire que de s’occuper de sa petite personne. Elle revint quelques mois plus tard, en proie Ă  un nouveau dĂ©lire qui Ă©tait en bien des points identique au prĂ©cĂ©dent. Elle reprit la cure de parole, dĂšs les premiers jours du dĂ©lire pour lequel une hospitalisation ne fut pas nĂ©cessaire, et la continua quasiment lĂ  oĂč elle l’avait laissĂ©e. MĂȘme pendant la pĂ©riode dĂ©lirante, qui Ă©tait trĂšs superposable Ă  la premiĂšre, il Ă©tait facile de retrouver le fil de ses prĂ©occupations passĂ©es. Fait nouveau, elle  en vint progressivement Ă  parler de sa relation aux hommes, dont elle apprĂ©ciait la compagnie depuis bien longtemps, mais avec lesquels elle rencontrait plus de difficultĂ©s au niveau du dĂ©sir. Son attachement Ă  l’homme qu’elle avait rencontrĂ© quelques jours avant le dĂ©clenchement de son premier dĂ©lire, et avec qui un projet de vie commune s’est rapidement mis en place, va lui permettre de s’interroger avec de plus en plus d’assurance sur les ratĂ©s de cette relation amoureuse, et sur la place qu’y tient son rapport au dĂ©sir.
En mĂȘme temps que ces questions sexuĂ©es lui vinrent, surgirent quelques souvenirs infantiles qui Ă  chaque fois mirent en jeu le regard, ainsi que des prĂ©occupations nouvelles concernant le regard que les hommes portent sur elle. Et puis un regard plus hardi que les autres, un compliment appuyĂ© Ă  sa beautĂ© vint la toucher. Et  ce fut la bascule. Elle repartit de plus belle dans son combat. Son discours, qui avait acquis une grande souplesse dans la cure de parole, lui permettait une navigation agile entre les petits et les grands Ă©vĂ©nements du quotidien, les souvenirs, les rĂȘves, ses enthousiasmes et ses refus. Les points d’arrĂȘt, les doutes, les questionnements rendaient compte d’une subjectivitĂ© prĂ©sente dans toute sa dynamique, et voilĂ  maintenant que le discours se bloque, devient rigide, assertif, intolĂ©rant Ă  toute contradiction et Ă  tout questionnement. Que se passe-t-il ? Elle se lance, avec son Ă©nergie farouche, Ă  la tĂȘte de son supĂ©rieur hiĂ©rarchique, coupable selon elle d’une injustice caractĂ©risĂ©e Ă  l’encontre de l’une de ses administrĂ©s. Elle rĂ©unit des informations sur lui. Elle sait que c’est un salaud, qu’il n’a pas le droit, qu’il abuse de son pouvoir. Dans un crescendo phallique, son intransigeance va avoir pour effet de lui fermer toutes les portes et les oreilles qui lui Ă©taient acquises jusque lĂ . Et de cet acting-out caractĂ©risĂ©, elle bascule dans le passage Ă  l’acte, puis dans le dĂ©lire. Elle quitte son travail, erre dans la ville en Ă©tat de dĂ©personnalisation, et le dĂ©lire s’installe. Elle entend des voix qui la prĂ©viennent d’un danger mortel, elle est surveillĂ©e, Ă©piĂ©e. On parle d’elle Ă  la tĂ©lĂ©vision. Elle est responsable de tout. La bascule est complĂšte : alors qu’au temps prĂ©cĂ©dent elle Ă©tait l’Une qui est autorisĂ©e Ă  Ă©dicter la loi, Ă  pointer les torts et les manquements de chacun, elle est maintenant cet objet indigne qu’il faut Ă©liminer. Autant elle a prĂ©tendu Ă©noncer le signifiant maĂźtre, autant elle se retrouve rejetĂ©e du cotĂ© de l’objet a. Le signifiant maĂźtre absolu qu’elle brandit ici est le signifiant de la mort, et par retour c’est de cette mĂȘme mort que les objets a -voix et regard- la menacent.

Ce point de bascule entre acting-out et passage Ă  l’acte nous paraĂźt central dans la problĂ©matique des dĂ©lires qui nous occupent aujourd’hui. Dans la monstration signifiante, en basculant du cotĂ© du –j, « le nĂ©vrosĂ© faisant comme s’il donnait le phallus, n’aboutit Ă  rien d’autre qu’à tenter de barrer l’Autre comme tel, c'est-Ă -dire Ă  tenter de dĂ©montrer le point oĂč, comme sujet, il ne serait pas lui-mĂȘme barré ; et c’est mĂȘme de ne pas y parvenir 
 qu’il peut se barrer rĂ©ellement dans le passage Ă  l’acte oĂč il choit du cotĂ© de l’objet, rejetant sa question de sujet. »©ˆ Et en rejetant sa question de sujet, en s’éteignant comme sujet, il se retrouve dans cette catastrophe subjective de laquelle seul le dĂ©lire peut dire quelque chose. Mais de ce savoir du dĂ©lire, qui lui vient du champ de l’Autre, nulle appropriation, nulle subjectivation n’est possible, tout au moins tant que dure le dĂ©lire. C’est dans ce savoir, bloquĂ© au champ de l’Autre, que nous avons Ă  situer la forclusion.

Dans le dĂ©lire de cette patiente, il est rendu compte de ces objets, voix et regard, qui la persĂ©cutent. C’est de leur prĂ©sence dans la rĂ©alitĂ© dĂ©lirante que naĂźt cette ambiance de cauchemar, d’angoisse qui domine sur l’ensemble de ses Ă©pisodes dĂ©lirants. Parce que sa tentative de combler la barre de l’Autre, comme la sienne, avec le –j, avec le forçage phallique, vient ĂŽter son caractĂšre Ă©nigmatique Ă  la rĂ©alitĂ©, elle perd tout dĂ©sir, tout investissement libidinal pour celui qui reprĂ©sentait la veille encore l’objet le plus prĂ©cieux. Au cours de plusieurs de ses dĂ©lires, elle ne va pas reconnaĂźtre celui qu’elle appelait auparavant « mon amour ». Elle le voit, le dĂ©crit mĂȘme, mais sans mĂȘme lui donner une autre identitĂ©, un autre nom, elle ne le reconnaĂźt pas, dans une perte de la vision mentale des plus sĂ©lectives.

Aussi, si nous voulons interroger les dĂ©lires, devons nous en premier lieu interroger cette bascule acting-out – passage Ă  l’acte, aprĂšs l’avoir repĂ©rĂ©e, dans ce qu’elle implique d’une mort subjective qui s’installe dans un acting-out qui se fait toujours dans la relation Ă  un autre qui ne peut entendre  l’enjeu, l’au-delĂ  de cette surenchĂšre symbolique. Concernant toujours cette bascule acting-out – passage Ă  l’acte, M. Czermak  prend l’aphorisme talmudique « faisons Ă©coutons » pour nous inviter Ă  Ă©couter l’acte dans une rĂ©troaction de l’écoute sur ce « pas premier qui peut ĂȘtre entendu alors dans ce qui le fonde ». C’est seulement dans cet aprĂšs-coup qu’il est permis de dĂ©gager les dĂ©terminants symboliques qui Ă©taient en jeu dans l’acte. C’est pour ces raisons que la rĂ©pĂ©tition a un caractĂšre inĂ©luctable. Parce qu’il manque toujours du symbolique, la rencontre du rĂ©el est traumatique. C’est de ce symbolique manquant, de ce qui n’était pas, que la rĂ©pĂ©tition procĂšde, si bien que les traces de la rencontre traumatique ne peuvent ĂȘtre traduites, et qu’elles viennent rĂ©veiller, dĂšs quelles sont sollicitĂ©es, de grandes quantitĂ©s de jouissance du corps, de jouissance Autre. D’oĂč l’importance, dans nombre d’épisodes dĂ©lirants, pas seulement mystiques, de la jouissance corporelle, qu’elle soit voluptueuse ou douloureuse. Comme le disait une dĂ©lirante : j’ai tout mon organisme qui travaille !

Pour en revenir Ă  cette patiente, qu’est-ce qui peut-ĂȘtre entendu rĂ©troactivement ? Qu’est-ce qui est ressorti de ce trou de l’Autre qui absorbe et qui recrache ? Il en est ressorti un Nom-du-PĂšre. En l’occurrence les figures paternelles imaginaires  avec lesquelles elle s’affronte renvoient, trait pour trait, Ă  l’ancĂȘtre honni pour son histoire peu glorieuse, celle d’un salaud authentique mĂȘme, selon les critĂšres ordinaires. De plus, le patronyme que celui-ci lui a transmis a le rapport le plus direct, en tant que nom commun, avec l’affrontement duel qu’elle peut mener avec les reprĂ©sentants de ce pĂšre privateur. Ce Nom-du-PĂšre, dĂšs lors qu’il est ramenĂ© dans la chaĂźne signifiante par le sens qu’il vĂ©hicule, et qu’il est refusĂ© comme nom propre puisque considĂ©rĂ© comme marque d’infamie, rend cette chaĂźne sans trou, Ă  la fois impĂ©rative, commandant qu’il lui soit obĂ©i jusqu’au bout. En mĂȘme temps cette chaĂźne sans trou interdit non pas la production d’un savoir, mais la subjectivation, l’appropriation de ce savoir.

La possibilitĂ© de l’appropriation de ce savoir verrouillĂ© au champ de l’Autre, c'est-Ă -dire forclos est l’une des questions que nous posent les Ă©pisodes dĂ©lirants. Doit-on considĂ©rer qu’aprĂšs le dĂ©lire, ce savoir va rester dĂ©finitivement  au champ de l’Autre, forclos, ou bien peut-on considĂ©rer que dans certains cas, ce savoir va pouvoir passer du cĂŽtĂ© du sujet ? Et si oui, dans quelles conditions ?

C’est dans la cure de parole, dans un transfert, que cette appropriation peut se rĂ©aliser. La mise en place de ce travail comporte un certain nombre de difficultĂ©s et mĂȘme de risques. Les psychotiques rĂ©sistent mal au transfert du fait que pour nombre d’entre eux manquent les points de butĂ©e sur la chaĂźne infinie des symboles. Notre travail d’aujourd’hui, cela s’entendra dans les exposĂ©s de ces journĂ©es, s’est attachĂ© Ă  rendre compte de ce qu’une cure de parole peut ĂȘtre mise en place et ĂȘtre menĂ©e dans les suites d’un dĂ©lire. Ce n’est certes pas, dans nombre de cas, sans hĂ©sitations diagnostiques, tant parfois la fermeture subjective rend difficile un repĂ©rage structural. Et c’est souvent par tĂątonnements successifs que nous Ă©mettons telle hypothĂšse diagnostique de nĂ©vrose, qui tombe suite Ă  une rĂ©cidive dĂ©lirante avant de rebondir sur de nouveaux Ă©lĂ©ments cliniques qui n’étaient pas apparus jusque-lĂ . Comme nous le verrons, ces hĂ©sitations peuvent durer des annĂ©es, non seulement en raison de notre ignorance, mais aussi parce qu’il faut du temps et du travail, travail de traduction surtout, pour que des Ă©lĂ©ments cliniques fiables se  stabilisent et nous ramĂšne vers un terrain plus familier.

Par contre, lorsque l’analyse s’engage sur une demande dans laquelle le dĂ©lire tient une place accessoire, oĂč il n’est qu’un souvenir ancien plus ou moins enfoui, elle est sans diffĂ©rence notable d’avec d’autres cures de nĂ©vrosĂ©s ou de pervers, et le dĂ©lire peut alors y ĂȘtre considĂ©rĂ© comme n’importe quelles manifestations de la rĂ©pĂ©tition.  L’analyse part d’un symptĂŽme dĂ»ment  repĂ©rĂ©, qui organise la rĂ©pĂ©tition, pour lequel la question d’une participation du sujet est suspectĂ©e. Tant que la rĂ©pĂ©tition est attribuĂ©e Ă  l’Autre ou Ă  la malchance, il n’y a pas d’analyse possible Toute la cure est tendue dans l’effort de l’appropriation subjective du savoir de la rĂ©pĂ©tition. Mais comme nous le savons il existe des zones de ce savoir inconscient plus  difficiles Ă  explorer, principalement celle oĂč s’est jouĂ©e le trauma sexuel et la constitution du fantasme. Il semblerait que les dĂ©lires transitoires nous mĂšnent vers ces zones.

Dans le commentaire qu’il fait du Ravissement de Lol V. Stein dans les ProblĂšmes cruciaux de la psychanalyse, Lacan nous donne quelques indications lĂ -dessus. Il parle de ce personnage, cette femme qui suite Ă  l’arrachement de l’homme qu’elle aimait et qui ne sera plus pour elle qu’un trou, vit dans une absence qui n’est pas loin d’une mort subjective. Comme le dit avec humour M. Duras, son mari croyait qu’elle n’inventait rien. Et Lacan ajoute que dans ce roman est articulĂ©e la fonction du nom propre  en tant que siĂšge central du sujet reprĂ©sentĂ© ici par le mot-trou. Et c’est lĂ  qu’il amĂšne une bascule qui est l’inverse de la bascule acting-out-passage Ă  l’acte : « Le seul sujet ici est cet objet
isolé en quelque sorte exilĂ©, proscrit, chu Ă  l’horizon de la scĂšne fondamentale, qu’est ce pur regard qu’est Lola ValĂ©rie Stein. Et c’est pourtant dans le roman le seul sujet, celui autour de quoi se soutiennent et tournent et existent tous les autres. » Ces remarques nous intĂ©ressent d’autant plus que Lol V. Stein bascule dans le dĂ©lire lorsqu’elle passe au champ de L’Autre et se retrouve dans la chambre de la scĂšne fondamentale.

Cela pourrait nous indiquer sur quoi soutenir notre attention, notre Ă©coute dans ces Ă©pisodes dĂ©lirants. A savoir d’une part sur ce qui vient obstruer le mot-trou du nom-du-pĂšre, soit le Un imaginaire, le –j que le nĂ©vrosĂ© fait avec son objet de don, en rĂ©ponse Ă  la demande de l’Autre, et le pervers avec son fĂ©tiche, son bĂąton qu’il dispute au pĂšre privateur, en rĂ©ponse Ă  la jouissance de l’Autre. Et d’autre part sur ces objets a qui surgissent dans la rĂ©alitĂ© du dĂ©lire et qui disloquent le fantasme, suscitant angoisse et hypnose. La cure de parole en venant Ă  proximitĂ© de ce nom propre rĂ©fractaire Ă  tout savoir, puisque qu’il ne renvoit qu’à lui-mĂȘme, permet le retour de ces objets dans le rĂ©el dont dĂ©pend l’émergence d’un sujet en leur lieu.
_________________
1. M. Czermak, Patronymies .p.47







 

Georg Cantor and the battle for transfinite theory texte de Joseph W. Dauben

 

GEORG CANTOR AND THE BATTLE FOR TRANSFINITE SET
THEORY
Joseph W. Dauben
Department of History
Herbert H. Lehman College, CUNY
and
Ph.D. Program in History
The Graduate Center
City University of New York
33 West 42nd Street
New York, NY 10036 USA
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FAX: [212] 642-1963
Veniet tempus, quo ista quae nunc latent, in
lucem dies extrahat et longioris aevi diligentia.
--I Corinthians

The substance of Georg Cantor's life's work is well-known: in developing what he
called the arithmetic of transfinite numbers he gave mathematical content to the idea of
the actual infinite.1 In so doing he laid the groundwork for abstract set theory and made
significant contributions to the foundations of the calculus and to the analysis of the
continuum of real numbers. Cantor's most remarkable achievement was to show, in a
mathematically rigorous way, that the concept of infinity is not an undifferentiated one.
Not all infinite sets are the same size, and consequently, infinite sets can be compared
with one another.
So shocking and counter-intuitive were Cantor's ideas at first that the eminent
French mathematician Henri Poincare condemned the theory of transfinite numbers as a
“disease” from which he was certain mathematics would someday be cured. Leopold
Kronecker, one of Cantor's teachers and among the most prominent members of the
German mathematics establishment, even attacked Cantor personally, calling him a
“scientific charlatan,” a “renegade” and a “corrupter of youth.”2 It is also well-known that
Cantor suffered throughout his life from a series of “nervous breakdowns” which became
increasingly frequent and debilitating as he got older. The breakdowns were probably the
symptoms of an organic mental illness - in fact, this has only recently been confirmed by
an account given by one of the physicians who actually attended Cantor when he was a
patient at the Halle Nervenklinik during the last years of Cantor's life, from 1913-1918.
In the words of the psychiatrist Karl Pollitt:
As a young assistant I treated a prominent professor of mathematics [Georg
Cantor] who had to be admitted to the clinic because of the recurrence of a cyclic
manic-depression.3
Nevertheless, it was all too easy for his early biographers
to present Cantor, who was trying to defend his complex theory but
was suffering increasingly long periods of mental breakdown, as
the hapless victim of the persecutions of his
contemporaries. But the more sensational accounts of Cantor's
life distort the truth by trivializing the genuine
intellectual concerns that motivated some of the most
thoughtful contemporary opposition to Cantor's theory.
They also fail to credit the power and scope of the defense Cantor
offered for his ideas in the battle to win acceptance for transfinite
set theory. At first he too resisted
the implications of his research
because he had always believed
the idea of the actual infinite
could not be consistently
formulated and so had no place in
rigorous mathematics.
Nevertheless, by his own account he soon overcame his “prejudice” regarding the
transfinite numbers because he found they were indispensable for the further
development of his mathematics. Because of his own early doubts he was able to
anticipate opposition from diverse quarters, which he attempted to meet with
philosophical and theological arguments as well as mathematical ones. Moreover, when
he was called on to respond to his critics, he was able to muster his ideas with
considerable force. His mental illness, as I will argue in a moment, far from playing an
entirely negative role, may well have contributed in its manic phases to the energy and
single-mindedness with which he promoted and defended his theory. Just as the
theological dimension of Cantor's understanding of the infinite also reassured him -- in
fact convinced him -- of its absolute truth, regardless of what opponents like Kronecker
might say against the theory.5
But before it is possible to appreciate the origins, scope and significance of
Cantor's battle to win acceptance for transfinite set theory, it will be helpful to say
something, briefly, about his life and the early development of set theory.

GEORG CANTOR (1845 -1918)
Georg Ferdinand Ludwig Philip Cantor was born on March 3, 1845, in St
Petersburg. His mother, a Roman Catholic, came from a family of notable musicians; his
father, the son of a Jewish businessman, was also a successful tradesman, but a devout
Lutheran, having been raised in a Lutheran mission in St Petersburg. Cantor's father, it
should be added, passed his own deep religious convictions on to his son. According to
Eric Temple Bell's widely-read book Men of Mathematics, first published in 1937, Georg
Cantor's insecurities in later life stemmed from a ruinous Freudian conflict with his
father, but surviving letters and other evidence concerning their relationship indicate
quite the contrary. Georg's father appears to have been a sensitive man who was attentive
to his children and took a special but not coercive interest in their welfare and education
of his eldest son.6
When the young Cantor was still a child the family moved from Russia to
Germany, and it was there he began to study mathematics. After receiving his doctorate
from the University of Berlin in 1868 for a dissertation on the theory of numbers; two
years later he accepted a position as privatdozent, or instructor, at the University of Halle,
a respected institution but not as prestigious for mathematics as the universities at
Gottingen or Berlin. One of his colleagues at Halle was Heinrich Eduard Heine. Heine
was then working on the theory of trigonometric series, and he encouraged Cantor to take
up the difficult problem of the uniqueness of such series. In 1872, when he was twentyseven,
Cantor published a paper that included a very general solution to the problem,
along with his theory of real numbers and the seeds of what later would lead to his theory
of transfinite sets and numbers. Cantor's first paper on trigonometric series actually
appeared two years earlier in 1870, and showed that if a function is continuous
throughout an interval, then its representation by a trigonometric series is unique. His
next step was to relax the requirement that the function be continuous throughout the
interval by allowing any finite number of exceptional points. In 1872 Cantor's search for
an even more general statement of his uniqueness theorem led to a proof that so long as
the exceptional points are distributed in a carefully specified way, there can even be
infinitely many of them.
The most important step in the proof of the new result was the precise description
of these infinite sets of exceptional points -- which Cantor called sets of the first species
-- namely sets P whose derived sets Pv of limit points for some finite value of v is
eventually empty. In order to describe with precision the actual structure of his point sets
of the first species, Cantor found that he needed a rigorous theory of real numbers to
make possible rigorous analysis of the continuum.
CANTOR AND DEDEKIND: REAL NUMBERS
Cantor was not alone in studying the properties of the continuum in rigorous
detail. In 1872, the same year Cantor's paper appeared, the German mathematician
Richard Dedekind also published an analysis of the continuum that was based on infinite
sets. In his paper Dedekind articulated an idea that Cantor later made more precise:
The line is infinitely richer in point-individuals than is the domain of rational
numbers in number-individuals.8
Dedekind's statement, however, conceals a serious weakness. If anyone had asked
Dedekind how much richer the infinite set of points in the continuum was than the
infinite set of rational numbers, he could not have replied. Cantor's major contribution to
this question was published in 1874 in Crelle's Journal.
What Cantor showed was non-denumerability of the real numbers, a discovery
that was soon to transform much of modern mathematics. Cantor's paper was short, three
pages, and bore a very strange title: “On a Property of the Collection of All Real
Algebraic Numbers."9
No one scanning the
title of this short paper,
however, would have
guessed that this was the
paper that disclosed
Cantor's revolutionary
discovery of the nondenumerability
of the
continuum of real numbers.
Instead, the article bore a
deliberately misleading title
suggesting that its major
result was a theorem about
algebraic numbers, thus
failing even to hint at the
more significant point the
paper actually contained.
What could possibly have
prompted Cantor to choose
such an inappropriate title
for what now, in retrospect,
strikes any modem reader
as one of the most
important discoveries in
modem mathematics?
At the time Cantor
originally wrote the paper
late in 1873, he was nearly
thirty, but only at the beginning of his mathematical career. Prior to joining the faculty of
Halle University in 1869, he had studied with the greatest mathematicians of his day in
Berlin -- Kummer, Weierstrass and Kronecker. In Weierstrass's seminar Cantor had
already used the method of one-to-one correspondences to show the equivalence of the
set of rational numbers Q and the natural numbers N, establishing that Q is denumerable
even though it is dense and the set of integers is not. This was the same device Cantor
later used in the paper of 1874 to show that the set of algebraic numbers is denumerable.
By 1872, Cantor was increasingly concerned with the structure of the continuum,
largely because of the interesting questions raised by his uniqueness theorems concerning
trigonometric series representations. These depended upon his introduction of point sets
of the first species, which were always denumerable sets. Given a point set P, Cantor
defined the set of all its limit points as P'. The set of limit points of P' constituted the
second derived set P2, etc. A set was said to be of the first species so long as Pn was
empty for some finite value of n. If he could show that the continuum was also
denumerable (as the rational and algebraic numbers had proven to be), then he could also
hope to characterize the continuum in terms of sets of the first species.
Although Cantor admitted in a letter to Dedekind (December 2, 1873) that it
might seem more reasonable to assume that no such one-to-one correlation was possible
between the real numbers and the natural numbers he could find no reason to make this
assumption. On the other hand, he knew that if he could show that such a mapping were
impossible, this would provide a new proof of Liouville's theorem for the existence of
transcendental numbers.10
Within a few days Cantor had finally found the answer, and wrote to Dedekind on
December 7, 1873, explaining that it was not possible to provide any one-to-one
correspondence between N and R. Cantor had a chance to show his proof to Weierstrass
at the end of the month when he was in Berlin. Weierstrass was impressed, and urged
Cantor to publish the result. Within weeks it appeared in Crelle's Journal. But as already
noted, it bore the clearly inappropriate title: “On a Property of the Set of All Real
Algebraic Numbers.”
Back now to the question of why Cantor should consciously have chosen a
deliberately inaccurate title. Walter Purkert and Hans Joachim Ilgauds have recently
suggested one answer, in their book Georg Cantor. They argue that Weierstrass was
primarily interested in Cantor's result about the denumerability of the algebraic numbers;
therefore Cantor stressed this result in the title of his paper.11 Although Cantor told
Dedekind of Weierstrass's interest in the denumerability of the algebraic numbers (a
result Weierstrass soon applied to produce an example of a continuous, non-differentiable
function), the real reason why he had given such a “restrained character” to his exposition
was due in part, Cantor said, to “conditions in Berlin.”12 Whatever Cantor may have
meant by this cryptic remark (which he never explained further to Dedekind), what could
it have had to do with the title of his paper?
The answer hinges on another of Cantor's teachers in Berlin, Leopold Kronecker.
Having studied with Kronecker, Cantor was well acquainted with his work in number
theory and algebra, and with his highly conservative philosophical views with respect to
mathematics. By the early 1870's, Kronecker was already vocal in his opposition to the
Bolzano-Weierstrass theorem, upper and lower limits, and to irrational numbers in
general. Kronecker's later pronouncements against analysis and set theory, as well as his
adamant and well-known insistence upon using the integers to provide the only
satisfactory foundation for mathematics, were simply extensions; of these early views.13
With this in mind, it is
not unreasonable to suspect:
that Cantor had good reason to
anticipate Kronecker's
opposition to his proof of the
non-denumerability of the real
numbers. Certainly any result
(such as Cantor's) that
confirmed the existence of
transcendental numbers would
have been criticized by
Kronecker. Worse yet,
Kronecker was on the editorial
board of the journal to which
Cantor submitted his paper.
Had Cantor been more direct
with a title like “The set of real
numbers is non-denumerably
infinite,” or “A new and
independent proof of the
existence of transcendental
numbers,” he could have
counted on a strongly negative
reaction from Kronecker. After
all, when Lindemann later
established the transcendence
of p in 1882, Kronecker asked
what value the result could
possibly have, since irrational
numbers did not exist. 14
As Cantor contemplated
publishing his paper in 1874, an
innocuous title was clearly a
strategic choice. Reference only
to algebraic numbers would have had a much better chance of passing Kronecker's eye
unnoticed, for there was nothing to excite either immediate interest or censure.
If the idea that Cantor may have harbored fears about Kronecker's opposition to
his work at such an early date seems unwarranted, it is worth noting that Kronecker had
already tried to dissuade Cantor's colleague at Halle, H.E. Heine, from publishing an
article on trigonometric series in Crelle's Journal. Although Heine's article eventually
appeared, Kronecker was at least successful in delaying its appearance (about which
Heine was particularly vocal in letters to Schwarz, also a friend of Cantor.15 Here the
underlined portion of Heine's letter to Schwarz of May 26, 1870, explains Kronecker's
efforts to prevent publication of Heine's paper. Doubtless Schwarz and Heine would both
have brought Kronecker's readiness (and ability) to block ideas with which he disagreed
to Cantor's attention). Indeed, several years later Kronecker also delayed publication of
Cantor's 1878 paper on the invariance of dimension. This so angered Cantor that he never
submitted anything to Crelle's Journal again. A decade later he regarded Kronecker as
both a private and a public menace -- not only because he was condemning set theory
openly, but Weierstrassian analysis too.16
There was a positive side, however, to Kronecker's opposition to Cantor's work,
for it forced him to evaluate the foundations of set theory as he was in the process of
creating it. This concern prompted long philosophical passages in Cantor's major
publication of the 1880's on set theory, his Grundlagen einer allgemeinen
Mannigfaltigkeitslehre of 1883. It was here that Cantor issued one of his most famous
pronouncements about mathematics, namely that the essence of mathematics is exactly its
freedom.17 This was not simply an academic or philosophical message to his colleagues,
for it carried as well a hidden and deeply personal subtext. It was, as he later admitted to
David Hilbert, a plea for objectivity and openness among mathematicians. This, he said,
was directly inspired by the oppression and authoritarian closed-mindedness that he felt
Kronecker represented, and worse, had wielded in a flagrant and damaging way against
those he opposed.
Thus at the very beginning of his career, and even before he had begun to develop
any of his more provocative ideas about transfinite set theory, Cantor had experienced his
first bitter tastes of Kronecker's opposition to his work. Doubtless Cantor knew that he
could expect more trouble in the future.
It was also in 1883 that Cantor first tried vigorously to establish the Continuum
Hypothesis in the version that the set of real numbers was the next largest after the
denumerable set of natural numbers. Cantor's unsuccessful efforts, however, to prove the
Continuum Hypothesis caused him considerable stress and anxiety. Early in 1884 he
thought he had found a proof, but a few days later he reversed himself completely and
thought he could actually disprove the hypothesis. Finally he realized that he had made
no progress at all, as he reported in letters to Mittag-Leffler. All the while he had to
endure mounting opposition and threats from Kronecker, who said he was preparing an
article that would show that “the results of modern function theory and set theory are of
no real significance."18
Soon thereafter, in May of 1884, Cantor suffered the first of his serious nervous
breakdowns. Although frustration over his lack of progress on the Continuum Hypothesis
or stress from Kronecker's attack may have helped to trigger the breakdown, it now
seems clear that such events had little to do with its underlying cause. The illness took
over with startling speed and lasted for somewhat more than a month. At the time, only
the hyperactive phase of manic-depression was recognized as a symptom; when Cantor
“recovered” at the end of June 1884, and entered the depressive phase, he complained
that he lacked the energy and interest to return to rigorous mathematical thinking. He was
content to take care of trifling administrative matters at the university, but felt capable of
little more.
Although Cantor eventually returned to mathematics, he also became increasingly
absorbed in other interests. He undertook a study of English history and literature and
became engrossed in a scholarly diversion that was taken with remarkable seriousness by
many people at the time, namely the supposition that Francis Bacon was the true author
of Shakespeare's plays. Cantor also tried his hand without success at teaching philosophy
instead of mathematics, and he began to correspond with several theologians who had
taken an interest in the philosophical implications of his theories about the infinite. This
correspondence was of special significance to Cantor because he was convinced that the
transfinite numbers had come to him as a message from God. But more of the
significance of this, as already promised, in a moment.
There is still one last element of Cantor's technical development of transfinite set
theory that needs to be mentioned as part of his continuous efforts to mount a convincing
and satisfactory mathematical defense of his ideas -- namely the nature and status of the
transfinite cardinal numbers.
The evolution of Cantor's thinking about the transfinite cardinals is curious,
because, although the alephs are probably the best-known legacy of Cantor's creation,
they were the last part of his theory to be given either rigorous definition or a special
symbol. Indeed, it is difficult in the clarity of hindsight to reconstruct the obscurity within
which Cantor must have been groping, and his work up to now has been discussed here
largely as if he had already recognized that the power of an infinite set could be
understood as a cardinal number. In fact, beginning in the early 1880's, Cantor first
introduced notation for his infinite (actually transfinite) sequence of derived sets Pv,
extending them well beyond the limitation he had earlier set himself to sets of the first
species. At this time he only spoke of the indexes as “infinite symbols” with no reference
to them in any way as numbers.20
By the time he wrote the Grundlagen in 1883, the transfinite ordinal numbers had
finally achieved independent status as numbers, and were given the familiar omega
notation. However, there was no mention whatsoever of transfinite cardinal numbers,
although Cantor clearly understood that it is the power of a set that establishes its
equivalence (or lack thereof) with any other set. Nevertheless, he carefully avoided any
suggestion that the power of an infinite set could be interpreted as a number.
Soon, however, he began to equate the two concepts, and by September of 1883
did so in a lecture to mathematicians at a meeting in Freiburg.21 Even so, no symbol was
yet provided for distinguishing one transfinite cardinal number from another. Since he
had already adopted the symbol w to designate the least transfinite ordinal number. When
Cantor finally introduced a symbol for the first transfinite cardinal number, it was
borrowed from the symbols already in service for the transfinite ordinals. By 1886, in
correspondence, Cantor had begun to represent the first transfinite cardinal as w; the next
largest he denoted W. This notation was not very flexible, and within months Cantor
realized he needed a more general notation capable of representing the entire ascending
hierarchy of transfinite cardinals. Temporarily, he used fraktur “o”s -- obviously a
derivative from his omegas, to represent his sequence of cardinal numbers.
For a time Cantor actually used superscripted stars, bars and his fractur “o"s
interchangeably for transfinite cardinals without feeling any need to decide upon one or
the other as preferable. But in 1893 the Italian mathematician Giulio Vivanti was
preparing a general account of set theory, and Cantor realized it was time to adopt a
standard notation. Only then did he choose the alephs for the transfinite cardinals because
he thought the familiar Greek and Roman alphabets were already too widely employed in
mathematics for other purposes. His new numbers deserved something distinct and
unique. Thus he chose the Hebrew letter aleph -- which was readily available in the type
fonts of German printers. The choice was particularly clever, as Cantor was pleased to
admit, because the Hebrew aleph was also a symbol for the number one. Since the
transfinite cardinal numbers were themselves infinite unities, the aleph could be taken to
represent a new beginning for mathematics. Cantor designated the cardinal number of the
first number class aleph1 in 1893, but by 1895 changed his mind to aleph0, the number he
had previously called w, the cardinal number of the second number class was designated
aleph1.22
Cantor made his last major contributions to set theory in 1895 and 1897. He had
already used his famous method of diagonalization in 1891 to show that the cardinal
number of any set is always smaller than the cardinal number of the set of all its
subsets.23 A few years later he presented a corollary to this result, that the cardinal
number of the continuum is equal to 2aleph0, and he hoped this result would soon lead to a
solution of the continuum hypothesis -- which could now be expressed simply as 2aleph0 =
aleph1.
The arguments in Cantor's proof about the cardinal number of the power set of
subsets, however, led to far different conclusions. The most important of these was
reached by Bertrand Russell in 1903. Russell showed that a paradox can be derived in set
theory by considering all sets that do not include themselves as members. Russell's
paradox suggested there was something fundamentally wrong with Cantor's definition of
a set, and the consequences of this realization immediately became an important problem
m 20th-century mathematics.24
Even before Bertrand Russell, however, Cantor had already come upon his own
version of the paradoxes of set theory in the form of contradictions he associated with the
idea of a largest ordinal or cardinal number. This was all explained in letters first to
Hilbert in 1897, and then to Dedekind in 1899. In the draft of his letter to Dedekind of
August 3, 1899, for example, amid the many additions and crossed-out material, next to
the A in the left-hand margin, Cantor wrote “The system W of all numbers is an
inconsistent ‘absolut unendliche Vielheit’” -- an inconsistent absolutely infinite
aggregate.25
But it is possible, as I want to suggest now in conclusion, that Cantor may well
have been aware of the paradoxes of set theory much earlier, perhaps as early as the
1880's, when his difficulties with Kronecker were weighing on his mind and he was just
beginning to experience his first serious technical problems with set theory.
For example, as early as his Grundlagen of 1883, Cantor referred to collections
that were too large, he said, to be comprehended as well defined, completed, unified
entities. Unfortunately, he wrote obscurely, with references to absolute sets in explicitly
theological terms, explaining that “the true infinite or Absolute, which is in God, permits
no determination.”26
In a footnote accompanying
the Grundlagen, he went further and
explained that “the absolute infinite
succession of numbers [Zahlenfolge]
seems to me therefore to be an
appropriate symbol of the
absolute.”27 Was this a hint that he
already understood that the
collection of all transfinite ordinal
numbers was inconsistent, and
therefore not to be regarded as a set?
Later, Cantor said that was exactly
his meaning – a veiled sign, even
then, that he was aware of the
paradoxical results that followed
from trying to determine what
transfinite ordinal number should
correspond to the well-ordered set of
all transfinite ordinal numbers.
By the mid-1890s Cantor
could no longer be so vague about
absolute entities, and was forced to
be much more explicit about the
paradoxes resulting from
consideration of the sets of all
transfinite ordinal or cardinal
numbers. The solution Cantor then devised for dealing with such mathematical
paradoxes was simply to bar them from set theory. Anything that was too large to be
comprehended as a well defined, unified, consistent set was declared inconsistent. These
were “absolute” collections, and lay beyond the possibility of mathematical
determination. This, in essence, is what Cantor communicated first to Hilbert in 1897,
and somewhat later to Dedekind in his letters of 1899.28
Whatever the extent of Cantor's awareness of the paradoxes may have been in the
early 1880's, he was certainly sensitive to Kronecker's growing and increasingly vocal
opposition. Above all, it is clear that explicitly philosophical concerns expressed in his
Grundlagen were strategically crucial in Cantor's opinion for a comprehensive defense of
his new theory. Not only was this unusual at the time, but it still is. When Mittag-Leffler
asked Cantor's permission to publish French translations of Cantor's papers on set theory
for his newly founded journal Acta Mathematica, he persuaded Cantor to omit all of the
philosophical portions of the Grundlagen as unnecessary (and possibly repugnant in
Mittag-Leffler's view) to mathematicians who might find the theory of interest but the
philosophy unacceptable.29
The philosophical arguments, however, were essential to Cantor, if not to Mittag-
Leffler. They were essential because they were part of the elaborate defense he had begun
to construct to subvert opposition from any quarter, but especially from Kronecker. The
ploy was to advance a justification based upon the freedom of mathematics to admit any
self-consistent theory. Applications might eventually determine which mathematical
theories were useful, but for mathematicians, Cantor insisted that the only real question
was consistency. This of course was just the interpretation he needed to challenge an
established mathematician like Kronecker. Cantor clearly felt obliged, early in his career,
to plead as best he could for a fair hearing of his work. So long as it was self-consistent, it
should be taken as mathematically legitimate, and the constructivist, finitist criticisms of
Kronecker might be disregarded by most mathematicians for whom consistency alone
should be the viable touchstone.
Cantor put his philosophy about the freedom of mathematics into action early in
the 1890's, when his career had reached the point where he could do more than simply
write about it. During the 1880's he had already begun to lay the strategic foundations for
an independent union of mathematicians in Germany. The specific goal of such a union,
as he often made clear in his correspondence, was to provide an open forum, especially
for young mathematicians. The union (as Cantor envisaged it) would guarantee that
anyone could expect free and open discussion of mathematical results without prejudicial
censure from members of the older establishment whose conservatism might easily ruin
the career of an aspiring mathematician. Above all, this was needed in cases where the
ideas in question were at all new, revolutionary or controversial.
Cantor labored intensively for the creation of the Deutsche Mathematiker-
Vereinigung. Eventually agreement was reached and the Union of German
Mathematicians held its first meeting in conjunction with the annual meeting of the
Gesellschaft Deutscher Naturforscher und Aerzte, which met at Halle in 1891. Cantor
was elected the Union's first President, and at its inaugural meeting he presented his now
famous proof that the real numbers are non-denumerable using his method of
diagonalization.30
The German Union was not the end of Cantor's vision. He also recognized the
need to promote international forums as well, and began lobbying shortly after formation
of the DMV for regular international congresses. These were eventually organized
through the cooperative efforts of many mathematicians, and not directly, it should be
added, as a result of Cantor's exclusive efforts by any means. The first of these was held
at Zurich in 1897, the second at Paris in 1900.
Promoting new avenues for discussion of mathematics was one way Cantor
reacted to opposition of the sort his own research had provoked. Despite criticisms,
especially from Kronecker, Cantor persevered, even in the face of his own repeated
failure to resolve some of the most basic questions about set theory (notably his
Continuum Hypothesis), and even though he began to suffer increasingly serious cycles
of manic-depression. Ironically, like his conflicts with Kronecker, Cantor's manicdepression
may also have served a useful purpose. In his own mind it was closely linked
to the infallible support set theory drew from his strongly-held religious convictions.
Letters (and the testimony of colleagues who knew him) reveal that Cantor believed he
was chosen by God to bring the truths of set theory to a wider audience. He also regarded
the successive waves of manic-depression that began to plague him in the 1880's -- peaks
of intense activity followed by increasingly prolonged intervals of introspection -- as
divinely inspired. Long periods of isolation in hospital provided opportunities for
uninterrupted reflection during which Cantor envisioned visits from a muse whose voice
reassured him of the absolute truth of set theory, whatever others might say about it.
In promoting set theory among mathematicians, philosophers and theologians (he
even wrote to Pope Leo XIII at one point on the subject of the infinite), Cantor was
convinced he would succeed in securing the recognition that transfinite set theory
deserved.31 By stressing self-consistency and the intrinsic freedom of mathematics, he
also advanced an essential element of any intellectual inquiry. The mind must be free to
pursue the truth wherever it might lead. Inspiration should be encouraged, not
confounded by arbitrary prejudice, and for Cantor this meant a tolerance for theories
judged upon standards of consistency and utility.
THE IMAGES OF SET THEORY
In closing, there is yet another important connection between Cantor's mental
illness and his mathematics worth considering. Certain documents suggest that in
addition to enforcing periodic intervals of contemplation and withdraw from daily affairs,
Cantor's periods of depression were not wholly unproductive, and in fact he was often
able to pursue his mathematical ideas in the solitude of the hospital or quietly at home.
The illness may, in fact, have supported his belief that the transfinite numbers had been
communicated to him from God. In fact, as he noted in the third motto to his last
publication, the Beitrage of 1895:
The time will come when these things which are now hidden from you will be
brought into the light.32
This is a familiar passage from the Bible, first Corinthians, and reflects Cantor's
belief that he was an intermediary serving as the means of revelation. It also may have
served to reflect Cantor's faith that despite any prevailing resistance to his work, it would
one day enjoy recognition and praise from mathematicians everywhere.
It is easy, of course,
to misinterpret the religious
element in Cantor's
thinking, as popularizers
often do. This was certainly
the case in an article that
appeared not long ago in
the French magazine La
Recherche, which supplied
the following caricatures to
illustrate an expository
article about Cantor, his
religious convictions,
psychological illness and
transfinite set theory.33 The
first drawing depicts Cantor
in ecstasy, as it were,
receiving the divine
message. In the second
illustration, the figure with
the gun of course is meant
to be Kronecker -- with
God helping Cantor to
maintain his balance -- all
of which rests precariously
on a transfinite aleph.
But there is a very
serious side to all of this,
and it deserves to be emphasized. For example, following a long period of hospitalization
in 1908, Cantor wrote to a friend in Gottingen, the British mathematician Grace
Chisholm Young. As he described it, his manic depression took on a strikingly creative
quality:
A peculiar fate, which thank goodness has in no way broken me, but in fact has
made me stronger inwardly, happier and more expectantly joyful than I have been
in a couple of years, has kept me far from home -- I can also say far from the
world... In my lengthy isolation neither mathematics nor in particular the theory
of transfinite numbers has slept or lain fallow in me; the first publication in years
which I shall have to make in this area is designated for the “Proceedings of the
London Mathematical Society.”34
Elsewhere, Cantor actually described his conviction about the truth of his theory
explicitly in quasi-religious terms:
My theory stands as firm as a rock; every arrow directed against it will return
quickly to its archer. How do I know this? Because I have studied it from all sides
for many years; because I have examined it from all sides for many years; because
I have examined all objections that have ever been made against the infinite
numbers, and above all because I have followed its roots, so to speak, to the first
infallible cause of all created things.35
Later generations might dismiss the philosophy, look askance at his abundant
references to St. Thomas or to the Church Fathers, overlook the metaphysical
pronouncements and miss entirely the deeply religious roots of Cantor's later faith in the
absolute truth of his theory.
But all these commitments contributed to Cantor's resolve not to abandon the
transfinite numbers. Opposition seems to have strengthened his determination. His
forbearance, as much as anything else he might have contributed, ensured that set theory
would survive the early years of doubt and denunciation to flourish eventually as a
vigorous, revolutionary force in 20th-century mathematics.
ENDNOTES
1. Much of the information presented here may be found in Joseph W. Dauben, Georg
Cantor. His Mathematics and Philosophy of the Infinite. Cambridge, Mass.: Harvard
University Press, 1979; reprinted Princeton: Princeton University Press, 1990.
Additional details depend on archival material drawn from archives in Gottingen and
Berlin, including the Deutsche Akademie der Wissenschaften (Berlin), the Deutsches
Zentralarchiv in Merseburg, and the important holdings at the Institute Mittag-Leffler
in Djursholm, Sweden.
2. Henri Poincare, “L' Avenir des mathematiques,” in Atti del IV Congresso
Internazionale dei Matematici. Rome. 1908. Rome: Accademia dei Lincei, 1909, pp.
167-182, esp. p. 182; Leopold Kronecker as quoted in A. Schoenflies, “Die Krisis in
Cantor's mathematischem Schaffen,” Acta Mathematica. 50 (1927), pp. 1-23, esp. p. 2.
3. K. Ponitz, “Shakespeare und die Psychiatrie,” Therapie der Gegenwart. 12 (1964), pp.
1463-1478, esp. p. 1464; also quoted in Walter Purkert and Hans Joachim Dgauds,
Georg Cantor. 1845-1918. Basel: Birkhauser Verlag, 1987, p, 79.
4. Among these, see Schoenflies 1927, although the most exaggerated though possibly
best-known is that by E.T. Bell, Men of Mathematics. New York: Simon and Schuster,
1937, Chapter 29, pp. 555-579. For more balanced accounts, see Ivor Grattan-
Guinness, “Towards a Biography of Georg Cantor,” Annals of Science, 27 (1971), pp.
345-391; and “Cantors Krankheit” in Purkert and Dgauds 1987, pp. 79-92.
5. See Dauben 1979/1990, pp. 284-291.
6. See the chapter, “Paradise Lost?” in Bell 1937, esp. pp. 560-561. Details of the close
relationship between father and son are provided in H. Meschkowski, Probelme des
Unendlichen: Werk un Leben Georg Cantors. Braunschweig: Vieweg, 1967, pp. 1-9.
See also Dauben 1979/1990, pp. 272-280.
A famous (and lengthy) letter Cantor's father sent his son on the occasion of his
Confirmation, dated “Pfingsten, 1960,” is reproduced in A. Fraenkel, “Georg Cantor,”
lahresbericht der Deutschen Mathematiker-Vereinigung. 39 (1930), pp. 189-266. The
Whitsuntide letter appears on pp. 191-192. This biography also appears separately as
Georg Cantor. Leipzig: B.. Teubner, 1930, and is reprinted in an abridged version in
Georg Cantor, Gesammelte Abhandluni!en mathematischen und ohilosoohischen
Inhalts. ed. E. Zermelo, Berlin: Springer, 1930, pp. 452-483; reprinted Hildesheim:
Olms, 1966; Berlin: Springer, 1980, 1990. The Whitsuntide letter is given in part in H.
Meschkowski 1967, p. 3, and in full in H. Meschkowski and W. Nilson, eds., Georg
Cantor. Briefe. Berlin: Springer, 1990, pp. 18-21; an English translation appears in
Dauben 1979/1990, pp. 274-276.
7. G. Cantor, “Uber die Ausdehnung eines Satzes aus der Theorie der trigonometrischen
Reihen,” Mathematische Annalen. 5 (1872), pp. 123-132; in G. Cantor, Gesammelte
Abhandlungen mathematischen und ohilosophischen Inhalts. ed. E. Zermelo, Berlin: J.
Springer, 1932, pp. 92-102; reprinted Hildesheim: Olms, 1966; Berlin: Springer, 1980,
1990.
8. Richard Dedekind, Stetigkeit und irrationale Zahlen, Braunschweig: Vieweg, 1872, pp.
1~2; in R. Dedekind, Gesarnrnelte mathematische Werke, eds. R. Fricke, E. Noether
and O. Ore, Braunschweig: Vieweg, 1930-1932.
9. G. Cantor, “On a Property of the Collection of All Real Algebraic Numbers,” Journal
fur die reine und angewandte Mathematik, 77 (1874), pp. 258-262; in Cantor 1932, pp.
115-118.
10. Briefwechsel Cantor-Dedekind. eds. E. Noether and J. Cavailles, Paris: Hermann, p.
13.
11. Purkert and Ilgauds 1987, p. 46.
12. See Cantor's letter to Dedekind of December 25, 1873, in Briefwechsel Cantor-
Dedekind, pp.16-17.
13. See Dauben 1979/1990, pp. 66-70.
14. Kronecker made this legendary remark during a lecture he gave at a meeting of the
Berliner Naturforscher Versammlung in 1886. See H. Weber, “Leopold Kronecker,”
Mathematische Annalen, 43 (1893), pp. 1-25, esp. p. 15; “Leopold Kronecker,”
Jahresbericht der Deutschen Mathematiker Vereinigung. 2 (1893), pp. 5-23, esp. p. 19;
A. Kneser, “Leopold Kronecker,” Jahresbericht der Deutschen Mathematiker
Vereinigung. 33 (1925), pp. 210-228, esp. p. 221; and J. Pierpont, “Mathematical
Rigor, Past and Present,” Bulletin of the American Mathematical Societv. 34 (1928),
pp. 23-53, esp. p. 39.
15. Heine to Schwarz, May 26, 1870, in Dauben 1979/1990, pp. 66-67; the letter is
transcribed in full, pp. 307-308.
16. See A. Fraenke11930, pp. 189-266, in Cantor 1932, pp. 458-460; Meschkowski 1967,
p. 40; Dauben 1979/1990, pp. 69-70.
17. Cantor, Grundlagen einer allegemeinen Mannigfaltigkeitslehre. Ein mathematischohilosophischer
Versuch in der Lehre des Unendlichen. Leipzig: B. O. Teubner. In
Cantor 1932, pp. 165-208, esp. p. 182.
18. Quoted in a letter from Cantor to Mittag-Leffler, January 26, 1884, in Schoenflies
1927, p. 5. For Cantor's letters to Mittag-Leffler in which he claimed first to have
proved the Continuum Hypothesis, then to have disproved it, and finally that he was
unable to establish either conclusion, see those he wrote between August 26 and
November 14, 1884, all transcribed in Schoenflies 1927, pp. 16-18. See also
Meschkowski 1991, p. 170.
19. See Cantor's letter to Mittag-Leffler dated June 21, 1884, in Schoenflies 1927, p. 9.
Cantor's breakdown in the summer of 1884 is also discussed in Dauben 1979/1990, pp.
280-282. See as well Grattan-Guinness 1971, pp. 355-358 and 368-369.
20. Cantor, “Ueber unendliche, lineare Punktmannigfaltigkeiten,” Part 4, Mathematische
Annalen, 21 (1883), pp. 51-58; in Cantor (1932), pp. 157-164, esp. p. 160.
21. Cantor described his lecture at the Freiburg meeting of the section for mathematics of
the Oesellschaft Deutscher Naturforscher und Aerzte in a letter to Wilhelm Wundt of
October 5, 1883, transcribed in Meschkowski 1991, pp. 136-140.
22. Cantor explained his choice of the alephs to denote the transfinite cardinal numbers in
a letter to Felix Klein of April 30, 1895. The original letter is in the Klein Nachlass,
Universitatsbibliothek, Gottingen, and may also be read in a draft version in Cantor's
letter-book for 1890-1895, pp. 142-143, also kept in the archives of the
Niedersachsische Staats- und Universitatsbibliothek, Gottingen. See also Dauben
1979/1990, pp. 179-183; Meschkowski 1991, pp. 354-355.
23. G. Cantor, “Uber eine elementare Frage der Mannigfaltigkeits-lehre,” Jahresbericht
der Deutschen Mathematiker-Vereinigung,1 (1891), pp. 75-78; in Cantor (1932), pp.
278-280.
24. Russell explained the significance of his paradox in a famous letter to Gottlob Frege,
reprinted in J. van Heijenoort, From Frege to Godel. A Source Book in Mathematical
Logic, Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1967, pp. 124-25; Frege's reaction
is detailed in Appendix II to G. Frege, Grundgesetze der Arithmetik. begriffsschriftlich
abgeleitet. II, Jena: Verlag Hermann Pohle; reprinted Hildesheim: Olms, 1962, pp.
127-143. For Russell's own views of the significance of the paradoxes of set theory, see
B. Russell, Principles of Mathematics. Cambridge, England: Cambridge University
Press, 1903; and “On Some Difficulties in the Theory of Transfinite Numbers and
Order Types,” Proceedings of the London Mathematical Society. 4 (1907), pp. 29-53.
25. The letter is transcribed in Cantor 1932, p. 445; in Meschkowski 1991, p. 408.
28. Cantor's letters to Hilbert have recently been published in Purkert and llgauds 1987,
pp. 224-227; the letters to Dedekind were first published by Zermelo in Cantor 1932,
pp. 443-450. For discussion of the Cantor-Dedekind correspondence, including
problems with Zermelo's editing of the letters, see lvor Grattan-Guinness, “The
Rediscovery of the Cantor-Dedekind Correspondence,” Journal fur die reine und
angewandte Mathematik. 76 (1974), pp. 104-139, and Dauben 1979/1990, pp. 351-352.
See as well Meschkowski 1991, pp. 405-412.
29. See Mittag-Leffler's letter to Cantor of March 11, 1883. The letter is part of the
Nachlass Mittag-Leffler kept at the lnstitut Mittag-Leffler in Djursholm, Sweden. See
Dauben 1979/1990, p.96.
30. Dauben 1979/1990, p. 165.
31. Dauben 1979/1990, pp. 146-148.
32. See G. Cantor, “Beitrage zur Begrundung der transfiniten Mengen-lehre,” Part I,
Mathematische Annalen. 46 (1895), pp. 481-412, esp. p. 481; and Cantor 1932, p. 282.
33. Pierre Thuillier, “Dieu, Cantor et l'Infini,” La Recherche, (December, 1977), pp.
1110-1116.
34. Cantor to Grace Chisholm Young, June 20, 1908, transcribed in H. Meschkowski,
“Zwei unveroffentlichte Briefe Georg Cantors,” Der Mathematikunterricht, 4 (1971),
pp. 30-34; and Meschkowski 1991, pp. 453-454. For an English translation, see
Dauben 1979/1990, p. 290.
35. Cantor to Heman, June 21, 1988, from a draft version in Cantor's letter-book for
1884-1888, pp. 179, in the archives of the Niedersachsische Staats- und
Universitatsbibliothek, Gottingen. See also Dauben 1979/1990, p. 298.

 

Sur Nicolas de Cues, billet d'Henri Cesbron Lavau

Notes prises au sĂ©minaire d’Henri Cesbron Lavau du mercredi 26 novembre 2006

La topologie de la "docte ignorance" de Nicolas de Cuse

L’évocation topologique du texte de Nicolas de Cues de 1440 a de quoi nous surprendre et en mĂȘme temps de paraĂźtre familier au lecteur lacanien.
Au point de se demander pourquoi la topologie de Nicolas de Cues l’amĂšne Ă  la thĂ©ologie alors que celle de Lacan questionne le sujet ?

La diffĂ©rence peut se lire de ce que nous savons maintenant qu’il existe des surfaces topologiques fermĂ©es qui n’ont cependant ni intĂ©rieur ni extĂ©rieur, topologie plus fĂ©conde que celle de Freud qui Ă©tait d’enveloppement.

En ouvrant son texte, Nicolas de Cues évoque le désir :
« toutes choses ont en elles le dĂ©sir d’exister de meilleure maniĂšre ».
Puis il pose la question du rapport entre savoir et ignorance, rapport qui fait appel au nombre (raison pour laquelle le cusien produit d’autres textes, ceux-lĂ  purement mathĂ©matiques, notamment sur la quadrature du cercle).

Nicolas de Cues nous dit qu’ « il nous faut connaĂźtre notre ignorance et lĂ  nous atteindrons la docte ignorance. » Au terme, nous saurons que nous sommes ignorants.

Nous pourrions faire une dĂ©monstration mathĂ©matique de ce que Nicolas de Cues dĂ©veloppe dans sa dialectique. Il pose que le nombre N Ă©tant l’infini, il est le maximum, il est unique, il est tout, et que ce nombre N qui est le plus grand est aussi le plus petit.
(Nous pensons là à Freud : « altus » qui veut dire à la fois haut et profond.)

Mais l’infini qui intĂ©resse Nicolas de Cues n’est pas l’infini mathĂ©matique : celui-ci est dĂ©fini par le fait qu’il n’existe pas de nombre plus petit  (car ceci l’inscrit encore dans une dualitĂ©). Bien au contraire, l’infini qui parcourt ce texte de thĂ©ologie comprend tout aussi bien le maximum et le minimum car « ce qui est minimum, c’est ce qui est petit au maximum. »
L’infini de Nicolas de Cues , c’est l’infini du croyant, un UN en soi,  qui n’est pas l’opposĂ© du fini, mais qui le contient.

C’est à dire qu’il s’agit d’un plein et non d’un trou.
Nous trouvons là,  une différence fondamentale entre Nicolas de Cues et Lacan.
Alors que Nicolas de Cues traite de l’infini de la droite dans une identitĂ© avec le divin, Lacan, grĂące Ă  une topologie plus rĂ©cente, celle du cross-cap, structure l’articulation du sujet.

Le topologique, billet par Pierre Coerchon

LE TOPOLOGIQUE
Pierre Coerchon

Le 24 novembre 2007, nous avions la chance d’assister au sĂ©minaire de topologie d’Henri CESBRON LAVAU et de Marc DARMON. Monsieur CESBRON LAVAU partait de la dĂ©finition de la topologie Ă  partir des Ă©critures dans la thĂ©orie des ensembles, prĂ©cisant Ă  quelles conditions un ensemble pouvait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme topologique. M’est alors revenu Ă  l’esprit la remarque du samedi prĂ©cĂ©dent, prononcĂ©e par Charles MELMAN aux journĂ©es sur le symbole, remarque distinctive simple mais qui m’avait frappĂ© par sa pertinence. En effet, il prĂ©cisait alors comment le symbolique se distingue du symbole par un abord grammatical repĂ©rant que le premier est un adjectif et que le second est un substantif. Il ajoutait comment l’allusif adjectif nous gardait bien d’accĂ©der Ă  la substance de la chose. Le symbole isolĂ©, qui ne se rĂ©fĂ©rerait pas au symbolique, se trouverait alors, comme il le rappelait dans son argument serrĂ©, ravalĂ© au rang du signe dans un rapport sexuel dorĂ©navant possible mais lĂ  directement avec dieu. Comme nous Ă©tions, au cous du sĂ©minaire, en train de nous interroger sur le moment de dĂ©nouement et de bascule dans la psychose de Cantor, cette remarque sur la structure grammaticale de l’adjectif m’a semblĂ© pouvoir s’appliquer aux Ă©critures topologiques. En effet, en dĂ©finissant un ensemble comme structuralement topologique, c’est bien via l’allusion de l’adjectif qu’ont lieu d’ĂȘtre les conjugaisons des Ă©critures, leurs possibles ou leurs impossibles. Écritures mathĂ©matiques certes, mais surtout langage encore. Ce que l’adjectif topologique autorise de dĂ©cidable en interdisant, le substantif topos mĂȘme, du lieu mĂȘme, de la loge (le rĂ©el, la tombe) mĂȘme, lĂšve l’interdit d’accĂšs Ă  l’au-delĂ  mais au prix de l’indĂ©cidable, de la psychose avec des ensembles s’appliquant les uns aux autres mais selon les propriĂ©tĂ©s du signes et non plus du signifiant. Au delĂ  de la jouissance de petites lettres sur une feuille de papier, ce passage au substantif dĂ©connectĂ© de l’adjectif semble pouvoir avoir quelques effets cliniques sur l’énonciation et la subjectivitĂ© de  celui qui s’aventure Ă  ce genre d’expĂ©riences.
PS : les chinois en seraient-ils préservés ?

La tentation «psychologisante» (sur Cantor), par JerÎme Delangue


La tentation « psychologisante ». (Sur Cantor).

A la lecture des quelques textes sur la psychose de Cantor m’est apparue une forme de distorsion entre deux grandes tendances « interprĂ©tatives ».

La premiĂšre que je voudrais aborder ne se retrouve sans doute pas sous une forme aussi caricaturale dans les Ă©crits qui en ont inspirĂ© l’idĂ©e gĂ©nĂ©rale que celle qui sera esquissĂ©e par la suite. « Caricaturale » dans le sens d’ exclusive d’autres remarques qui procĂšderaient d’une autre tendance.

Cette premiĂšre tendance semble vouloir retrouver les causes de la psychose dans les relations sociales et familiales de Cantor, Ă  la lumiĂšre de certains prĂ©supposĂ©s qu’on peut qualifier de doctrinaux : il serait en effet question de comprendre ce qui a dĂ©clenchĂ© la maladie et Ă©ventuellement d’en mesurer les effets sur la thĂ©orie mathĂ©matique.

« Comprendre » : est-ce que cela ne se réduit pas, parfois, à « diagnostiquer » ?

Or nous ne sommes jamais tout Ă  fait Ă  l’abri d’une dĂ©rive possible, lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui peut expliquer l’apparition de symptĂŽmes aussi frappants, et par la mĂȘme aussi fascinants, que ceux dont Cantor souffrit
- Qu’on imagine en effet le grand mathĂ©maticien chanter Ă  tue tĂȘte durant des heures, ou offrant aux psychiatres les excrĂ©ments qu’il avait sculptĂ©s de ses mains-  SymptĂŽmes qui prennent un relief particulier au regard des remarquables dĂ©veloppement que nous lui devons dans le champ mathĂ©matique, et qui ne sont pas moins fascinants, puisqu’il fut le premier Ă  pousser, au delĂ  de simples remarques Ă©tonnĂ©es ou inquiĂštes, la rĂ©flexion sur les nombres infinis (ou transfinis), pour en proposer une arithmĂ©tique cohĂ©rente qui Ă©voquait Ă  Hilbert l’image d’un paradis.

« Comprendre » : quelqu’un dont on s’étonnait qu’il ne voulĂ»t pas qu’on le comprĂźt avait ainsi traduit ce verbe : « prendre pour un con ».

Peut ĂȘtre en effet qu’au lieu de comprendre il serait parfois prĂ©fĂ©rable d’essayer de se laisser instruire ?

On ne manquerait pas, pourtant, de trouver des arguments pour soutenir, par exemple, l’image d’un Cantor dominĂ©, et peut ĂȘtre Ă©crasĂ©, par un pĂšre qu’il lui faut alors honorer et mĂȘme craindre, et Ă  l’emprise duquel il faut Ă©chapper pour pouvoir respirer :

-           Il y a cette lettre, que Cantor gardait peut ĂȘtre constamment sur lui, dans laquelle le pĂšre lui enjoignait de devenir une sorte de hĂ©ros de la science.
-           Ces tĂ©moignages biographiques qui font Ă©tat d’une grande proximitĂ© entre le pĂšre et le fils.
-           Cet intĂ©rĂȘt dĂ©lirant pour Shakespeare que le pĂšre admirait et que Cantor tenta d’identifier Ă  Bacon.
-           Ce choix pour une carriÚre mathématique, rare domaine dans lequel le pÚre confessait son ignorance.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, on pourrait aussi ramener ce curieux symptĂŽme – Lorsque Cantor se mettait Ă  chanter Ă  tue tĂȘte durant des heures - Ă  un hommage au nom du pĂšre, pourquoi pas Ă  un dĂ©sir de s’inscrire ou se rĂ©inscrire dans une lignĂ©e, Ă  une forme de reconnaissance qui serait un appel Ă  une reconnaissance en retour
 HypothĂšse qu’on soutiendrait en soulignant cet autre symptĂŽme : Cantor s’était inventĂ© des ancĂȘtres anglais, lui qui ne portait pourtant pas les sujets de sa majestĂ© en haute estime
 Il s’acharnait Ă©galement Ă  retrouver le pĂšre historique de JĂ©sus, aprĂšs s’ĂȘtre pourtant longuement battu pour que l’Eglise catholique reconnaisse la compatibilitĂ© de ses thĂ©ories mathĂ©matiques avec les dogmes, lui qui Ă©tait pourtant issu d’une famille protestante.

Cependant, la proximitĂ© d’avec le pĂšre peut tout aussi bien s’interprĂ©ter comme la soumission de l’esclave au maĂźtre, que comme un dĂ©sir de le combler, de lui fournir ce qui lui manque, ou plus simplement parce qu’on partage avec lui quelque centre d’intĂ©rĂȘt, et cela mĂȘme dans l’épreuve du peu de poids et, pourquoi pas, d’une carence Ă  l’endroit de l’exercice de la fonction qui lui revient. Elle peut tout aussi bien signifier la reconnaissance pour celui Ă  qui l’on doit sa libertĂ©.
En deux mots : on peut supposer une chose comme son contraire ! Il n’y a pas de limite aux jeux associatifs auxquels se prĂȘtent les significations et on voit bien que tous ces extraits biographiques oĂč rĂšgnent l’ambiguĂŻtĂ© et la contradiction se prĂȘtent aisĂ©ment Ă  toutes les reconstructions possibles.

Qu’importe mĂȘme que les faits ne collent pas trĂšs bien aux hypothĂšses : souhaite t’on par exemple que la dĂ©couverte des paradoxes en fichent un coup Ă  la superbe du pĂšre, alors que Cantor lui mĂȘme ne paraissait pas en ĂȘtre affectĂ© ? Il suffit d’invoquer la « forclusion » de ceux ci, forclusion que trahirait justement un retour inattendu dans le rĂ©el sous la forme de la torturante question de la continuitĂ© entre À0 et À1.
Et ça tombe bien : Cohen dĂ©montre l’indĂ©cidabilitĂ© de l’hypothĂšse du continu 
 en 1963 !
Quel gĂ©nie dans l’anticipation ! Cantor se fiche des paradoxes, mais est obsĂ©dĂ© par une question indĂ©cidable
 et, miracle ! la solution qui sera donnĂ©e par la suite aux paradoxes dĂ©bouchera sur la dĂ©couverte des thĂ©orĂšmes d’incomplĂ©tude qui affirment l’existence de problĂšmes indĂ©cidables, parmi lesquels l’hypothĂšse du continu sur laquelle Cantor s’épuisait vainement ! On finirait par croire que le monde est bien fait.

Pourquoi faire cette hypothĂšse d’une forclusion des paradoxes (forclusion derriĂšre laquelle on reconnaĂźtrait celle de l’inconsistance de l’Autre) alors que Cantor ne se montrait nullement gĂȘnĂ© par ceux ci : d’une part parce que Dieu n’est pas un ensemble (un « genre » disait il), il est l’Absolu, au delĂ  de toute spĂ©culation humaine, et d’autre part parce qu’il rĂ©glait simplement la question en distinguant  « ensembles consistants » et « ensembles inconsistants ».
S’il nous dit tout cela, pourquoi ne pas le croire ?

Fonder l’interprĂ©tation sur la reconstruction historique du lien qui unit le symptĂŽme Ă  l’évĂ©nement passĂ© pour en restituer la signification (chanterÂź chanteur/Cantor » hommage au nom du pĂšre) s’expose donc au reproche d’infalsifiabilitĂ© formulĂ© par Karl Popper, et repose sur ce fait dont jouent les hĂ©ros du « Pendule de Foucault » de U. Eco : entre deux termes d’objets dont la signification est aussi Ă©loignĂ©e qu’on voudra, on peut toujours crĂ©er une chaĂźne associative de moins de cinq mots
 et lorsqu’elle est faite, les « preuves » de la pertinence de cette association pleuvent comme des cordes.

On pourrait alors essayer d’emprunter une autre voie et, plutĂŽt que d’appliquer de l’extĂ©rieur des thĂ©ories convenues Ă  un « pauvre » Cantor qui ne peut plus rĂ©pondre, tenter de le suivre dans certains des dĂ©veloppements qu’il nous a offerts pour Ă©ventuellement approcher par nous mĂȘmes, recueillir quelques miettes de l’expĂ©rience particuliĂšre qui fut la sienne, quitte Ă  en reprendre ensuite l’expression dans quelques uns des termes que Lacan nous a lĂ©guĂ©s de son expĂ©rience Ă  lui.

L’Ɠuvre de Cantor est immense, mais je crois qu’un petit aperçu de sa thĂ©orie des nombres ordinaux peut suffire Ă  nous donner ne serait ce qu’une vague idĂ©e de ce qui a pu se jouer pour lui.

Les ordinaux sont des nombres construits Ă  partir d’ensembles dont l’ordre des Ă©lĂ©ments importe, contrairement aux nombres cardinaux. En grammaire les adjectifs ordinaux sont : «  premier, deuxiĂšme,  troisiĂšme, etc  ».

Le premier principe d’engendrement de ces nombres permet l’adjonction d’une unitĂ© au dernier nombre construit.

La difficultĂ© est donc d’abord de « trouver » le premier ensemble qui puisse justifier la dĂ©finition du premier nombre, tout en Ă©vitant de se rĂ©fĂ©rer au monde physique.

Cette difficultĂ© est vite levĂ©e : l’ensemble vide a ce remarquable avantage de ne rien exiger du monde physique pour sa construction. Frege, par exemple, l’associait Ă  tout concept contradictoire.

On pourra alors définir le zéro comme la propriété de cet ensemble :
Æ  Û  0

Comme tout ensemble peut ĂȘtre considĂ©rĂ© Ă  son tour comme Ă©lĂ©ment d’un autre ensemble, l’ensemble vide peut alors ĂȘtre pris comme l’élĂ©ment qui nous permet de construire le 1 :

{Æ}Û 1

On constate que 0Î1
En construisant un nouvel ensemble qui a pour élément les deux précédents ensembles, on obtient :

{Æ ;{Æ}} Û  2

Puis :

{Ø,{Ø},{Ø,{Ø}}} Û  3

Et ainsi de suite


Par ce procédé nous obtenons les nombres de catégorie I.

Le deuxiĂšme principe d’engendrement autorise Ă  considĂ©rer la suite des entiers naturels comme une totalitĂ© achevĂ©e pour poser l’existence du premier nombre de catĂ©gorie II  qui est aussi le premier transfinis : w

w a la particularitĂ© d’ĂȘtre plus grand que tout nombre de catĂ©gorie I et, de plus, de ne pas avoir de prĂ©dĂ©cesseur immĂ©diat.

" x / (x Î N), (w > x)   : Quel que soit l’entier naturel x, w est strictement plus grand.
" x / (x Î N) Ù (x x) Ù (y < w) : Quel que soit l’entier x plus petit que w, il existe un y plus grand que x et plus petit que w.

Par application des deux  principes, on construit les ordinaux suivants :

w + 1
w + 2
w + 3
.
.
w + w =  2w
2w + 1
2w + 2
.
.
3w
.
.
w.w = w2
.
2w2
.
w3
.
.
ww

On peut ensuite ajouter les puissances de puissances un nombre w de fois 
 puis w + 1 fois
 etc
 etc


Ce qui est troublant dans certains aspects de la thĂ©orie cantorienne, c’est la façon dont elle rompt avec l’intuition et, une fois posĂ©s les principes de la construction des nombres ordinaux, poursuit d’elle mĂȘme sa progression, suivant une logique inhĂ©rente Ă  la lettre, indĂ©pendamment du sujet qui n’est plus lĂ  que pour tenir le stylo : Cantor se disait lui-mĂȘme n’ĂȘtre que le scribe de Dieu (il tĂ©moignait aussi parfois auprĂšs de son ami Dedekind de son incrĂ©dulitĂ© face Ă  ses propres dĂ©couvertes. Devant sa dĂ©monstration de l’existence d’une bijection entre les points d’un segment de droite et ceux d’un plan il aurait Ă©crit Ă  son collĂšgue : « Je le vois mais je ne le crois pas »).

Si la psychose de Cantor a quelque chose Ă  voir avec l’Autre, encore faut il prĂ©ciser lequel. Je ne crois pas que Cantor ait Ă©tĂ© « écrasé » par le poids de l’Autre, si cet Autre est l’ Autre « plein », celui qui garanti le sens, voire celui qu’habite une volontĂ© ou un dĂ©sir. Au contraire, Cantor fait fi de l’interdit posĂ© par Aristote qui pĂšse sur l’infini actuel et rappelĂ© avec force par Kronecker. « l’essence des mathĂ©matiques, c’est la liberté » objecte t’il Ă  ses dĂ©tracteurs. De cet Autre dont procĂšde le sens parce qu’il abrite le signifiĂ© premier, Cantor s’est libĂ©rĂ©.
En revanche, ce qu’il rencontre dans ce mouvement c’est l’Autre du symbolique, l’Autre qui ne se soutient d’aucune intuition et qui, une fois que les rĂšgles de combinaison des lettres ont Ă©tĂ© posĂ©es, se dĂ©veloppe de façon autonome et mĂȘme contre tout dĂ©sir du sujet qui tient la plume. Il s’agit alors d’un rĂ©el, en tant que le rĂ©el est ce qui rĂ©siste, fait barrage Ă  l’intrusion du sujet.
Peut ĂȘtre donc que Cantor, aprĂšs s’ĂȘtre affranchi de cet Autre qui tient le manche s’est heurtĂ© Ă  cet Autre qu’est le rĂ©el du symbolique, un rĂ©el qui ne veut pas de lui, un rĂ©el dont il est expulsĂ©.
Je dois reconnaĂźtre qu’il est pour moi ici tentant de supposer que lorsque Cantor pĂ©trissait ses excrĂ©ments pour les offrir Ă  ses mĂ©decins, il dupliquait dans la rĂ©alitĂ© ce Ă  quoi le fait de s’en remettre ainsi sans entrave Ă  l’Autre du symbolique l’avait livrĂ©, expulsĂ© comme sujet, Ă  n’ĂȘtre plus qu’un dĂ©chet, une merde.  Ce serait peut ĂȘtre plus vraisemblable que de s’en tenir Ă  l’affirmation d’une rĂ©gression vers un mystĂ©rieux et historique « stade anal » . Toutefois je craindrais aussi de m’exposer au reproche que je formule de me laisser sĂ©duire par les commoditĂ©s qu’offre la plasticitĂ© du langage et la facilitĂ© avec laquelle il autorise les associations.

De la mĂȘme maniĂšre, que dire de ce curieux effet du nom de famille lors de certains Ă©pisodes critiques ? On peut relever une corrĂ©lation entre d’une part le fait que Cantor se soit trouvĂ© exclu du symbolique, dans la mesure oĂč la lettre a poursuivi sa route indĂ©pendamment de tout ancrage dans le signifiĂ©, et une manifestation Ă©trange du symbolique au travers du surgissement d’un signifiant sans signifiĂ©, puisqu’il s’agit du nom du pĂšre, qui se traduit par une sorte d’identification Ă  ce qui est, mais par ailleurs, le signifiĂ© du signifiant homophone. Dans un cas, le signifiant exclut le sujet, dans le second il le pĂ©trifie.
Le signifiant pur du nom du pĂšre produit ici un effet de sens, dans la mesure oĂč il dĂ©termine les « gesticulations » de Cantor, effet de sens qui me semble analogue Ă  celui que produit une autre ordre de signifiants sans signifié : la musique, en tant qu’elle commande elle aussi l’agitation de ceux qui se livrent Ă  son pouvoir
 mais il n’y a pas lĂ  de rapport avec le fait que Cantor chante : on doit supposer que l’effet aurait Ă©tĂ© diffĂ©rent s’il ne s’était appelĂ© ainsi ; c’est peut ĂȘtre Ă©ventuellement pour moi qu’il y a un lien entre le dĂ©sir qui me lie aux thĂ©ories cantoriennes et celui dont la musique est pour moi l’objet.
Pour finir, si cette corrĂ©lation - entre l’exclusion du sujet par le signifiant d’un cĂŽtĂ© et la pĂ©trification de l’autre -  est possible, je serai bien en peine d’en dire plus.

Les versants masculin et féminin de la limite, par Henri Cesbron Lavau

Versants masculin et féminin de la limite
ConfĂ©rence d’Henri Cesbron-Lavau


Cette question de limite est la notion fondamentale sur laquelle Lacan va s’appuyer pour poser un certain nombre de questions, question du rapport homme-femme, mais aussi qu’on va retrouver dans un certain nombre de structures, et on pourrait articuler des Ă©lĂ©ments aussi bien du cĂŽtĂ© de l’hystĂ©rique que du cĂŽtĂ© de l’obsessionnel, qui ont chacun leur abord de la limite. Pour nous limiter, ce que je propose, c’est que nous allons nous appuyer essentiellement sur la premiĂšre leçon du sĂ©minaire Encore.
Encore, donc, ce sĂ©minaire 20, de 72 – 73, qui est un sĂ©minaire dans lequel Lacan dĂ©veloppe les formules de la sexuation, et dont la premiĂšre leçon est extrĂȘmement riche. Avant de l’aborder, ce n’est peut-ĂȘtre pas d’une lecture rĂ©cente pour un certain nombre d’entre vous, je voudrais pointer quelques Ă©lĂ©ments de transcription, comme ça, quand vous reviendrez au texte, vous pourrez lire un texte qui soit correct.
Alors, j’ai travaillĂ© d’une part Ă  partir de l’édition du Seuil, qui est l’édition dite officielle, d’un texte qui est interne Ă  l’ALI, et Ă©galement en Ă©coutant la leçon. Alors, dans ce qu’on entend, deux points – il faudra que vous corrigiez, si vous voulez vous conformer Ă  ce qu’on entend. – le lien, c’est : http://ubu.com . Il y a deux leçons du sĂ©minaire Encore, dont la premiĂšre, et puis un certain nombre d’enregistrements.
Alors c’est assez intĂ©ressant, quand mĂȘme, pour Ă©valuer ce que vaut une transcription, de repĂ©rer
 Donc ça commence par une petite introduction, un prologue, qui n’est pas en rapport direct avec le sĂ©minaire, de trois paragraphes. La premiĂšre phrase, c’est :
Il m’est arrivĂ© de ne pas publier l’Ethique de la psychanalyse, en ce temps-lĂ , c’était une forme, chez moi, de la politesse.
Dans l’édition du Seuil, il y a Ă©crit : 
c’était chez moi une forme de la politesse. Vous allez me dire, ce n’est pas fondamental, mais enfin, ce n’est pas ce qu’il a dit : une forme, chez moi, de la politesse.
Il y a aussi les phrases, les passages qui sont un peu sautés, un petit peu plus loin, puisque dans ce prologue, Lacan interroge : pourquoi son séminaire, hein !?  Et il dit :
Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement Ă©tait de l’ordre du « je n’en veux rien savoir ». C’est sans doute ce qui avec le temps, fait qu’encore je suis lĂ , et que vous aussi vous ĂȘtes lĂ , je m’en Ă©tonne toujours encore. Ce qui depuis quelques temps me favorise, c’est qu’il y a aussi chez vous, dans la grande masse de ceux qui sont lĂ , un « je n’en veux rien savoir ».
C’est ce qu’il y a dans l’édition du Seuil.
Et Lacan dit : un mĂȘme, virgule, en apparence un mĂȘme « je n’en veux rien savoir ».
Bon, ça permet de mieux comprendre ce qui est aprĂšs : Seulement tout est lĂ  : est-ce bien le mĂȘme ?

Alors plus important, Ă  mon avis : Lacan dit :
Je ne peux ĂȘtre ici qu’en position d’analysant de mon « je n’en veux rien savoir. D’ici que vous atteigniez le mĂȘme, il y aura une paye.
Et la phrase suivante dans l’édition du Seuil est celle-ci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement quand le vĂŽtre « je n’en veux rien savoir » vous apparaĂźt suffisant, que vous pouvez, si vous ĂȘtes de mes analysants, vous dĂ©tacher normalement de votre analyse.
C’est ce qui est dans l’édition du Seuil. Ce qu’a dit Lacan, c’est ceci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement que, quand le votre vous apparaĂźt suffisant,  vous pouvez, si vous ĂȘtes de mes analysants, vous pouvez, normalement, vous dĂ©tacher de votre analyse.
Alors j’insiste, ce qui est dans le Seuil, c’est : vous pouvez vous dĂ©tacher normalement de votre analyse,
Et ce que Lacan a dit, c’est : vous pouvez, normalement, vous dĂ©tacher de votre analyse.

C’est quand mĂȘme pas du tout pareil. Comme s’il y avait une norme
 Bon.  VoilĂ  quelques petits points, mais ça, c’est pour dire, quand on lit
 et alors il y a une faute, aussi qui a Ă©tĂ© corrigĂ©e dans la version de l’ALI, qui est un peu plus loin, page 14 :
Rien de plus compact qu’une faille, s’il est bien clair que l’intersection de tout ce qui s’y ferme Ă©tant admise comme existante sur un nombre infini d’ensembles, il en rĂ©sulte que l’intersection implique ce nombre fini.
Dans le Seuil, il y a écrit « ce nombre infini », ce qui ne veut rien dire.

Alors il y en a une autre, et ça, la faute existe aussi dans le texte  – il faudra qu’on le signale – de l’ALI, mais elle est plutĂŽt amusante, puisque Lacan rappelle qu’un juriste s’est inquiĂ©tĂ© du fait que Lacan venait Ă  la facultĂ© de Droit, donner son cours. Vous savez c’est une Ă©poque oĂč il avait Ă©tĂ© 
,  il ne donnait plus [son sĂ©minaire ] Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure, et il le donnait Ă  la Fac de Droit, prĂšs du PanthĂ©on, Paris I,  et alors lĂ , Ă  propos de ce juriste, aprĂšs avoir rappelĂ© l’existence des codes , du code civil, du code pĂ©nal et de bien d’autres, et que le langage se tient lĂ , dit Lacan, c’est Ă  part, et que l’ĂȘtre parlant, ce qu’on appelle les hommes, il a affaire Ă  ça, tel que ça s’est constituĂ© au cours des Ăąges, la phrase est la suivante :
Alors commencez par vous supposer au lit, bien sĂ»r il faut qu’à son endroit je m’en excuse – je m’en excuse auprĂšs du juriste –
En fait, ce n’est pas ça qu’a dit, Lacan, c’est :
Ă  commencer par le supposer au lit, bien sĂ»r il faut qu’à son endroit je m’en excuse .

C’est le juriste que est au lit, il n’est pas dans un lit de justice, mais dans un lit de plein emploi, comme dit Lacan. Mais c’est Ă©tonnant comment il y a une rĂ©sistance 
 d’abord il l’a dit pas trĂšs fort, c’est : Ă  le supposer au lit, il faut qu’à son endroit je m’en excuse
 Bon, ceci Ă©tant, ces petites corrections Ă©tant faites, ce que je nous propose, c’est d’articuler les principaux passages de cette sĂ©ance, qui est extrĂȘmement riche, et qui introduit, aborde un certain nombre de notions importantes.

La question qui est posĂ©e, c’est la question de la jouissance, et de ce qui, son statut, en quelque sorte, alors puisqu’il est Ă  la Fac de Droit, il parle de l’usufruit, qui en un seul mot, rĂ©sume l’emploi de l’outil et de la jouissance qu’on en a, la jouissance est un terme juridique, aussi, Ă  savoir la diffĂ©rence qu’il y a de l’outil 
 qu’il y a de l’utile Ă  la jouissance. Alors est-ce que dans le Seuil on a bien outil, vous le retrouvez, c’est dans la page 10, au milieu 


Alors je m’attendais Ă  ce que ça ne soit pas dans l’édition du Seuil, Ă  savoir :
la diffĂ©rence qu’il y a de l’utile Ă  la jouissance,
ce n’est pas exactement ce que dit Lacan. LĂ , c’est dans l’édition de l’ALI  Ă  savoir :
la diffĂ©rence qu’il y a de l’outil, virgule, qu’il y a de l’utile Ă  la jouissance,
donc il joue là sur outil et utile, et d’ailleurs il va reprendre un petit peu plus loin la question de l’utile et de l’outil.
Alors l’outil, hein c’est quelque chose qui est survalorisĂ©, nous dit Lacan : le respect prodigieux que grĂące au langage, l’ĂȘtre parlant a pour le moyen. C’est un peu ce qui ferait qu’on pourrait surĂ©valuer les mathĂ©matiques comme outil, pour comprendre Lacan par exemple. C'est-Ă -dire que le langage pourrait nous amener Ă  surĂ©valuer l’outil.
Dans le sĂ©minaire Le moment de conclure, Lacan termine en disant que le langage est un mauvais outil. C’est quelque chose 
 et alors quand Lacan vous dit quelque chose comme ça, c’est qu’il y a anguille sous roche, gĂ©nĂ©ralement. C'est-Ă -dire que c’est tellement un mauvais outil qu’en fait, ça n’est pas un outil - c’est quelque chose qui est dit dans certains courants de linguistique, peut-ĂȘtre Jakobson - puisque c’est le langage mĂȘme qui nous permet 
 qui nous fait exister comme sujet. Ce n’est pas un outil. Et d’en faire un outil 
 puisque ce langage, Ă  partir du moment oĂč on le considĂ©rerait comme un outil, eh bien, on parlerait depuis une position qui serait d’ĂȘtre dans un mĂ©talangage, une explication par le langage du langage. Et comme le dit Lacan, il n’y a pas de mĂ©talangage. On y reste, on y est dedans, ou on ex-siste au langage.
Donc l’outil survalorisĂ© par le langage qui, du fait qu’il est lui-mĂȘme un mauvais outil, nous amĂšne Ă  avoir des difficultĂ©s Ă  articuler la question de la jouissance et la question de l’amour. L’amour fait signe, et il est toujours rĂ©ciproque, dit Lacan
 mais pas la jouissance. La jouissance ne fait pas signe, ou alors, c’est dans des structures perverses. La jouissance du corps de l’Autre, qui est, dit Lacan, ni nĂ©cessaire ni suffisante.

Ce qui distingue, je dirais, le chemin de la jouissance par rapport Ă  celui de l’amour, c’est que l’amour veut faire Un – tout Ă  l’heure, ou a parlĂ© du un du comptage et du un signifiant – lĂ  il y a le Un, Ă©crit avec un U majuscule, qui fonde Un comme une entitĂ©, une consistance.
Eh bien, ce Un avec un U majuscule, n’est pas celui du mathĂ©maticien, n’est pas celui du signifiant, et c’est pourquoi, pour ĂȘtre au plus prĂšs du signifiant, et de l’analyse, Lacan est allĂ© chercher chez Frege qui n’utilise pas le Un en tant qu’entitĂ© avec un U majuscule. Pour l’analyse, pour nous, eh bien, ça se passe du cĂŽtĂ© du signifiant, du cĂŽtĂ© des objets, et 
.
Y compris avec la question de l’amour dont il nous donne un exemple avec la perruche de Picasso, en nous disant que la perruche de Picasso, elle Ă©tait amoureuse de Picasso, puisqu’elle lui mordillait le vĂȘtement et que c’est l’essentiel d’un homme, d’ailleurs, c’est son accoutrement, et qu’un homme, c’est des habits en promenade, bien sĂ»r, ce pro ça promet la mĂ©nade, dit Lacan, c'est-Ă -dire qu’on est quitte. Donc la perruche s’identifiait Ă  Picasso habillĂ©.
L’impuissance de l’amour, quoi qu’il soit rĂ©ciproque, tient Ă  cette ignorance d’ĂȘtre l’amour, d’ĂȘtre le dĂ©sir d’ĂȘtre Un. Et Ă  ce propos, il nous parle des ravages que cela peut produire.
La jouissance du corps de l’Autre, c’est en principe moins ravageant. Pourquoi ? Parce que ça n’est pas pris dans cette question du sens. C’est quelque chose qui se prĂ©sente lĂ , ni nĂ©cessaire ni suffisant, et qui n’est pas arrĂȘtĂ© par le sens. C'est-Ă -dire si Ă  propos de la jouissance on introduisait la question du sens, eh bien c’est ce que Lacan se met Ă  Ă©crire Ă  ce moment-lĂ  : J’ouis-sens. Mais cette j’ouis-sens, elle est sans sens. Elle a cette propriĂ©tĂ© d’ĂȘtre phallique. D’ĂȘtre phallique, c'est-Ă -dire que ce dont l’homme jouit, ça n’est pas du corps de la femme, du corps de l’Autre, mais c’est de son sexe, et c’est ce qui fait qu’il se trouve, dans sa jouissance, je dirais mĂȘme au cƓur de sa jouissance, il se trouve castrĂ© de ce fait, puisque son sexe en quelque sort l’arrĂȘte, c’est la limite.
Alors sur le versant fĂ©minin, eh bien le sexe, nous dit Lacan, n’y prend de place qu’en rĂ©ponse Ă  la jouissance du corps. Il y a donc lĂ  un mouvement d’une cĂŽtĂ© homme – d’Achille, appelons-le – et un mouvement du cĂŽtĂ© femme – mettez lĂ  l’animal que vous voulez  –  je ne pense pas Ă  la tortue. Eh bien qu’il n’y ait pas de rapport, c’est quelque chose qui dĂ©jĂ  s’entend, du fait que la jouissance est phallique, que l’homme jouisse de son sexe, et la femme de son corps.
Mais ce n’est pas une affaire d’organe. C’est quelque chose qui se situe pour l’humain, parce qu’il parle, dans le fait mĂȘme qu’il parle. Et c’est ça qui est, je dirais, au cƓur de cette articulation que Lacan nous fait de la jouissance. Il nous dit :
c’est dans cet espace, espace de la jouissance

c'est-Ă -dire que la jouissance est inscrite dans un espace un espace topologique
c’est dans cet espace, espace de la jouissance, prendre quelque chose de bornĂ© et de fermĂ©.

Je dirais, qu’à Ă©crire cela comme ça, il est dans la plus pure tradition de la topologie mathĂ©matique qui est d’écrire, et non pas de reprĂ©senter un imaginaire de la jouissance.
Donc dans cet espace, prendre quelque chose de bornĂ© et de fermĂ©, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie : si nous guide ce que dans quelque chose que vous verrez paraĂźtre en pointe de mon discours de l’annĂ©e derniĂšre, je crois dĂ©montrer la stricte Ă©quivalence de topologie et de structure.

Alors ce quelque chose que vous verrez paraĂźtre c’est quasi-certainement le texte de l’Etourdit. Parce que Lacan nous parle lĂ  en novembre, le 25 novembre 72, l’Etourdit, il l’a Ă©crit pendant l’étĂ© 72, et c’est paru dans Scilicet en mars 73. Et ça commence par ces quelques phrases :
Je pars de miettes, certes pas philosophiques, puisque c’est de mon sĂ©minaire de cette annĂ©e Ă  Paris I, qu’elles font relief.
Alors des miettes certes pas philosophiques, ça rejoint tout Ă  fait une question trĂšs intĂ©ressante que quelqu’un m’a posĂ©e tout Ă  l’heure, sur le un, justement, le un de l’identification de la philosophie, qui est un un, pour ce que je peux en entendre, qui est articulĂ© sur l’essence, l’identitĂ© comme fait d’essence. Or les miettes, ici, eh bien ce sont les signifiants. Et c’est quelque chose qu’on va retrouver, d’ailleurs, dans toute cette leçon, c’est que Lacan va tirer les choses du cĂŽtĂ© de ces miettes, du cĂŽtĂ© du signifiant, de maniĂšres Ă  ne pas rester dans une approche qui serait de consistance.
Donc l’amour du cĂŽtĂ© du Un avec un U majuscule, c'est-Ă -dire du cĂŽtĂ© d’une consistance, et puis la jouissance ni nĂ©cessaire ni suffisante, qui vient lĂ  dans une bĂ©ance, et dans un non-rapport. Pour articuler cette bĂ©ance, Lacan avance le terme de compacitĂ©.
Alors pour aller vite, les points que nous avons vus entre 0 et 1 sur la droite des rĂ©els, eh bien ces points qui sont en nombre infini, qui sont aussi rapprochĂ©s les uns de autres que possible et qui donc vont constituer chacun des limites confĂšrent Ă  cette droite la propriĂ©tĂ© d’ĂȘtre compacte. Alors c’est un peu paradoxal de dire : rien de plus compact qu’une faille.

V.H : Pardon, la dĂ©finition dit que c’est l’infini des ouverts.
HCL : L’infinitĂ© des points ! ce n’est pas 
 la dĂ©finition, on aura l’occasion d’y revenir. Mais retenons simplement comme effet de cette compacitĂ© que en tout point, il y a un point qui fait limite, pour la sĂ©rie des points qui sont autour.
Mais en rĂ©alitĂ©, enfin en rĂ©alitĂ© 
 ça dĂ©pend ce que veut dire ce terme rĂ©alitĂ© ici, on pourra voir que cette droite de l’infini, cette droite entre 0 et 1, elle est remplie de trous. Non seulement il y a une infinitĂ© de points, mais en fait, il y a des trous, partout !
V.H. C'est-Ă -dire on peut supposer un trou entre deux points ?
HCL Entre deux points il y a toujours des trous, absolument.
Xxx Mais c’est infini aussi, ce trou ?
HCL : Et c’est infini, absolument. On montrera mĂȘme, puisqu’il y a des nombres qu’on dit rationnels, c'est-Ă -dire rapports de deux entiers, et des nombres qu’on dit irrationnels, qui ne sont pas le rapport de deux entiers,  par exemple, divisez-le par 2 pour qu’il soit entre 0 et 1, donc on montre qu’entre deux rationnels, il y a toujours un irrationnel, et entre deux irrationnels, il y a toujours un rationnel.
V.H. Henri, ce que tu dis lĂ , est-ce que ça rend compte de cette petite phrase qui pour moi est Ă©nigmatique, page 13, Ă  propos du paradoxe de ZĂ©non, Lacan dit Ă  propos d’Achille et de la tortue : C’est de lĂ  que se dĂ©finit un nombre quel qu’il soit, s’il est rĂ©el. Un nombre a une limite, et c’est dans cette mesure qu’il est infini.
HCL : Oui, c’est comme ça que 
 Je me suis demandĂ© d’ailleurs s’il avait dit un nombre a une limite, ou un nombre est une limite. Faudrait qu’on réécoute Ă  cet endroit lĂ , je crois qu’il dit un nombre a une limite, mais j’aurais prĂ©fĂ©rĂ©, du point de vue mathĂ©matique, qu’il ait dit un nombre est une limite parce que voilĂ , c’est une des constructions possible des nombres de les construire par des limites.
V.H. Lorsqu’il dit nombre s’il est rĂ©el, est-ce qu’il dĂ©signe ici les nombres entre 0 et 1, Ă  ton avis ?
HCL : Oui. RĂ©el est Ă  prendre ici au sens large, c'est-Ă -dire incluant bien sĂ»r les rationnels. Tous les nombres rĂ©els. Si tu veux, en un mot, on montre que – on aura l’occasion d’y revenir – c’est que si je prends ici une sĂ©quence de nombres qui sont rationnels, les rapports 3/5, 5/8, etc., hein bon, des nombres qui sont rationnels, ils vont s’approcher toujours avec cette idĂ©e de œ puis œ, puis œ, hein, de plus en plus d’un point et que ce point vers lequel ils vont se rapprocher qui est une limite, eh bien cette limite, elle n’est pas forcĂ©ment rationnelle, elle n’est pas forcĂ©ment le rapport de deux entiers. Si par exemple je mets ici le terme   ou 0,7 
quelque chose, eh bien je pourrai m’en approcher autant que je veux par des rationnels, je ne pourrai jamais atteindre ce nombre lĂ . Il n’est pas rationnel.
V.H. D’accord, Alors ce nombre là, est-ce qu’il est un des trous dont tu parlais tout à l’heure ?
HCL On pourrait l’espĂ©rer, mais non ! parce que entre deux irrationnels 

V.H.  est un irrationnel
HCL C’est un irrationnel, eh bien il y a forcĂ©ment un rationnel 
 ça veut dire qu’il y a de l’espace entre les deux. Donc les trous qu’il y a entre les points de la droite sont lĂ , en infinitĂ©. Alors c’est un objet trĂšs spĂ©cial, trĂšs particulier. Et pourtant prĂ©sent toujours. Ce qui fait qu’entre 0 et 1 on a toute une sĂ©rie de points, aussi loin qu’on aille il y a des trous, et que ces trous, mĂȘme si je les remplis, il y aura toujours 
 J’ai un nombre ici, un nombre lĂ , donc il y a un trou entre les deux, eh bien j’en mets un ici au milieu, je me retrouve avec la mĂȘme disposition : j’ai un trou, j’en mets un entre les deux, un autre trou, j’en mets un entre les deux, 
 ce n’est jamais rempli, en quelque sorte.
V.H. Henri, est-ce qu’il y aurait un rapport entre ce que tu dis lĂ  : « entre deux irrationnels il y a toujours un rationnel »,  et ce que tu as dit tout Ă  l’heure sur les ouverts et les fermĂ©s ? Est-ce que c’est superposable : entre deux ouverts il y a toujours un fermĂ© ou est-ce que c’est un rapprochement hĂątif , Est-ce que c’est en rapport ?
HCL : Non, parce qu’on utilise les ouverts pour Ă©tablir ceci. Il n’y a pas d’équivalent. Il faut qu’on introduise une notion de classement des ouverts, et Ă  ce moment lĂ , il y aura un trou qui sera entre les deux, mais un trou qui est irrĂ©ductible, on appelle ça d’ailleurs d’un nom qui nous intĂ©resse, ça s’appelle une coupure. C’est Dedekind qui a construit les nombres rĂ©els par les coupures justement. Les coupures dans les irrationnels.
V.H. Le classement des ouverts ?
HCL Oui, le classement des ouverts. Les ouverts d’une topologie des rationnels sur la droite. Mais on aura l’occasion de dĂ©velopper ça.
Ce qu’on peut en retenir lĂ , c’est que cette compacitĂ© mĂȘme, eh bien la faille est au cƓur de cette compacitĂ© 
 et que l’impossibilitĂ© du rapport sexuel comme tel, c’est que la jouissance en tant que sexuelle, elle est phallique. C'est-Ă -dire qu’elle ne se rapporte pas Ă  l’Autre, au grand Autre, comme tel. En d’autres termes, chacun est dans son erre. Y compris Ă  propos du mythe de Don Juan, dont Lacan nous dit que c’est un mythe essentiellement fĂ©minin.
Xxx : Question sur le bas de la page 14  à propos du complément de la compacité.
HCL : Alors ce n’est pas le complĂ©ment que sens mathĂ©matique. C’est ce qui s’en suit. Cette compacitĂ© et ce qui s’en suit c’est ce qui est bien connu sous le nom de thĂ©orĂšme de Borel-Lebesgue, qui est que sur un espace fermĂ©, fini, si ce segment est recouvert par une infinitĂ© d’ouverts, donc des ouverts, on l’a vu tout Ă  l’heure, j’en ai une infinitĂ©, ils sont lĂ , ils peuvent trĂšs bien se chevaucher, si je puis dire, c'est-Ă -dire avoir quelque chose ici, lĂ , de lĂ , ici, et, une infinitĂ©, puisqu’on a une infinitĂ© de points de dĂ©part, une infinitĂ© de points d’arrivĂ©e, Ă  condition que tout le segment soit couvert, c’est Ă  dire que quelque soit le point, il y ait au moins un ouvert auquel il appartienne. Je prends un point ici, il est dans cet ouvert lĂ , je prends un point ici, il est dans cet ouvert-ci, et aussi dans celui lĂ .
Donc tout point d’ici est dans un ouvert. Le thĂ©orĂšme de Borel-Lebesgue nous dit que cette infinitĂ© d’ouverts 
 de cette infinitĂ© d’ouverts, on peut extraire un nombre fini d’ouverts qui recouvrent tout le segment. On peut toujours en extraire un nombre fini.
Qu’est-ce qui est Ă  entendre ici ? C’est un peu la mĂȘme chose que l’articulation de la faille et du compact. Le compact, ça irait vers quelque chose qui serait plutĂŽt fini, c’est d’ailleurs bien dĂ©terminĂ© , le nombre d’élĂ©ments qu’il contient, qui vient borner le sens, puis la faille, cette ouverture, c’est le bord jamais atteint.
Il me semble que dans cette leçon, ce que Lacan interroge, c’est la question de l’infini, en tant qu’objet de structure pour une femme. Qu’est-ce que l’infini pour une femme ? c'est-à-dire que l’infini borne. C’est une borne.
XXX : C’est Ă©trange

HCL : Oui, c’est Ă©trange, D’ailleurs il utilise l’étrange, l’ĂȘtre ange, puisque j’avais donnĂ© comme titre le versant masculin et le versant fĂ©minin de la limite, eh bien l’infini peut ĂȘtre articulĂ© comme ce qui borne, ce qui fait limite du cĂŽtĂ© fĂ©minin. C'est-Ă -dire que le tout, qui est ce qui est appelĂ© du cĂŽtĂ© fĂ©minin, ce qui est appelĂ© d’une façon structurale, c'est-Ă -dire au point de mettre de cĂŽtĂ©, de considĂ©rer comme non-valable, non-vrai, ce qui viendrait du RĂ©el parce que justement, ça n’est pas tout. Ca n’est pas tout !
Eh bien le tout, paradoxalement, ça peut s’entendre comme une limite, un des bords de la structure du cĂŽtĂ© fĂ©minin. Je dirais mĂȘme ce qui vient inĂ©luctablement y creuser une faille. Parce que le tout est d’avoir cette insistance structurale, du tout, c’est pas de tout repos, hein, c’est plutĂŽt fatigant. Mais c’est comme ça.
Alors , vous allez me dire, et du cĂŽtĂ© masculin ? Eh bien suivons la topologie. Du cĂŽtĂ© masculin, c’est le vide. C’est le vide !
Du cĂŽtĂ© fĂ©minin, l’ouvert, l’ouvert qui n’est jamais tout, qui est manquĂ©, et du cĂŽtĂ© masculin, le fermĂ©, mais si bien fermĂ©, hein, que lorsqu’il s’agit d’un masculin normal, c'est-Ă -dire obsessionnel, eh bien il va avoir toute une approche de cette bordure, et le moteur – et c’est ça qui est Ă©tonnant dans le parcours d’une cure – le moteur de cette avancĂ©e, eh bien, c’est le vide ! En fait, il n’y a rien. Y a rien, mais il y a quelque chose qui avance de façon trĂšs rĂ©guliĂšre, trĂšs mathĂ©matique, trĂšs organisĂ©e, puisqu’il s’agit de la mĂȘme maniĂšre que du cĂŽtĂ© du tout, de refuser qu’il y ait du manque, et de refuser tout simplement la position de sujet, de sujet barrĂ©. Alors d’un cĂŽtĂ©, on va le barrer, on va, disons, ne pas accepter sa barre, en mettant en place 
 en le dĂ©logeant chaque fois qu’il s’y prĂ©sente par cette catĂ©gorie du tout, et de l’autre cĂŽtĂ©, on ne va jamais l’accepter, parce que le vrai, c’est ce qui serait en fait le vide.
Alors ce qui fait difficultĂ©, lĂ , aussi bien le tout que le vide, c’est prĂ©cisĂ©ment d’en faire une substance, une consistance. Tant que l’on reste dans ce 
 cette consistance, eh bien je dirais, on n’est pas lacanien. Dans l’Etourdit – c’est la page 34, dans Scilicet – Lacan nous dit :
Ma topologie n’est pas d’une substance Ă  poser au-delĂ  du RĂ©el, ce dont une pratique se motive. Elle n’est pas thĂ©orie. Elle n’est pas thĂ©orie, mais elle doit rendre compte de ce que, coupures du discours  - au pluriel -  il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Donc la topologie doit rendre compte de ce que coupures du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Je pense que vous ĂȘtes tous sensibles Ă  la construction de cette phrase. C’est une phrase difficile Ă  comprendre. Parce qu’elle apparaĂźt sans sujet. On ne sait pas oĂč est le sujet.
La topologie doit rendre compte de ce que coupure du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure du discours qu’il accueille d’origine. C'est-Ă -dire que tel que je peux le lire, le discours de l’analyse est en mesure de produire des coupures qui modifient la structure mĂȘme de ce discours.
V.H. : Est-ce qu’on pourrait pas 
[ Passage peu audible] page 15 quand il dit : cette exigence de l’Un, c’est de l’Autre qu’elle sort. Et c’est lĂ  qu’il dit: c’est l’exigence de l’infinitude. N’y a-t-il pas lĂ  une coupure du discours si c’est vrai que dans le discours philosophique, et dans notre langage implicite en quelque sorte, on confondrait l’Un et l’ĂȘtre. Et lĂ , il a une façon de trancher, de sĂ©parer l’Un de l’ĂȘtre, en disant que l’exigence de l’Un qui nous vient de l’Autre, et l’exigence de l’ĂȘtre rattachĂ©e Ă  l’infinitude. VoilĂ  un exemple de coupure du discours qui modifie complĂštement l’espace dans lequel on est.
HCL : Je voudrais bien comprendre. Non, non, mais, si, si, je pense que 
 tu peux redire parce que je pensais rebondir là-dessus.
V.H. : Pour le dire autrement, quand tu disais tout Ă  l’heure que le tout, du cĂŽtĂ© fĂ©minin, peut faire faille, je ne sais pas comment tu l’as montrĂ© mais est-ce que ça n’est pas justement du fait que cette exigence du tout, c'est-Ă -dire du Un, telle qu’elle se prĂ©sente chez une femme, cette exigence du tout, en rĂ©alitĂ©, vient de l’Autre, ne vient pas d’elle, c’est Ă  dire que cette exigence du tout, elle est liĂ©e Ă  son rapport au langage, Ă  son rapport au phallus, elle se prĂ©sente comme une exigence totalitaire qui dĂ©pend d’elle mĂȘme, qui s’impose Ă  elle. Dans la clinique, c’est ça qu’on voit.
C’est comme ça que je comprendrais ton affirmation : le tout peut faire faille en ce sens que cette exigence du tout chez une femme, elle ne vient pas d’elle, elle vient de l’Autre.
HCL : Tout Ă  fait !
V.H. : C'est-Ă -dire que cette faille, en fait, vient de son rapport au phallus.
Je pense aussi, pour nuancer ce que tu dis, ce que dit Henri peut aussi ĂȘtre rapportĂ© au discours de l’hystĂ©rique, c'est-Ă -dire que le discours de l’hystĂ©rique, en tant qu’elle s’adresse au maĂźtre, pour qu’il rende compte, elle veut que le maĂźtre rende compte de cette dimension de l’ĂȘtre
 je n’ai pas la citation exacte de Lacan, c’est dans radiophonie je crois,
 Chose que le maĂźtre ne peut pas, et je crois que dans l’articulation des quatre discours, cette adresse au maĂźtre est un des moteurs de ce qui fait tourner les quatre Ă©lĂ©ments des quatre discours. Je ne peux pas en dire plus, mais on voit comment l’hystĂ©rique s’adresse au maĂźtre, elle est dans la revendication adressĂ©e au pĂšre
 elle est dans une adresse Ă  un pĂšre imaginaire qui serait ce tout, ce qui la met en difficultĂ© pour reconnaĂźtre quoi que ce soit de la difficultĂ© d’un homme dans son rapport Ă  lui Ă  la structure, hein puisqu’il est dans cette quĂȘte de ce tout qui me semble trĂšs bien explicitĂ©e dans ce que dit Henri. Qu’est ce qui suscite ce rapport d’une femme au tout ? Est-ce son rapport au langage, ou est-ce que c’est son rapport, le rapport Ă  celui auquel elle s’adresse ? C’est la difficultĂ© Ă  cerner ce qu’il en est du grand Autre : est-ce que c’est le langage en soi, ou est-ce que c’est celui auquel on s’adresse ? On est dĂ©jĂ  dans la topologie.
HCL : Dans l’Etourdit, il note ceci, en disant :
l’Univers n’est pas ailleurs que dans la cause du dĂ©sir – C’est page 30 – l’universel non plus. C’est de lĂ  que procĂšde l’exclusion du RĂ©el, de ce RĂ©el qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ceci du fait qu’un animal a stabitat. Stabitat qu’est le langage que d’labiter, – l’avantage c’est que c’est Ă©crit, donc ce n’est pas une transcription, l’étourdit, c’est du texte Ă©crit – que d’labiter, c’est aussi bien ce qui pour son corps fait organe.

Et donc, pour terminer, justement, cette question qu’on a abordĂ©e, c’est la question d’ĂȘtre, qui est centrale, eh bien dans la suite de ce qu’il a articulĂ© dans ce sĂ©minaire, Lacan termine justement sur la question de l’ĂȘtre, en disant que ĂȘtre, eh bien ça n’est jamais que couper, c'est-Ă -dire que c’est le fait de se refuser au prĂ©dicat,  de dire « l’homme est », par exemple, sans dire quoi. Que l’indication par lĂ  nous est donnĂ©e de ce qui de l’ĂȘtre, est Ă©troitement reliĂ© prĂ©cisĂ©ment Ă  cette section du prĂ©dicat c'est-Ă -dire que la question de l’ĂȘtre est tout de suite renvoyĂ©e Ă  la question de la castration, et tirĂ©e du cĂŽtĂ© de l’avoir. L’avoir, cette propriĂ©tĂ©, quelle qu’elle soit. Rien, en somme ne peut ĂȘtre dit sinon par ces dĂ©tours en impasse, par ces dĂ©monstrations d’impossibilitĂ© logique, oĂč aucun prĂ©dicat ne suffit. Et que ce qui est de l’ĂȘtre d’un ĂȘtre qui se proposerait comme absolu, n’est jamais que la fracture, la cassure, l’interruption, de la formule ĂȘtre sexuĂ©, en tant que l’ĂȘtre sexuĂ© est intĂ©ressĂ© dans la jouissance.
Donc je crois que dans cette leçon, ce que j’essayais de donner Ă  lire, c’est un travail qui est fait pour nous dĂ©partir de ce que 
 du versant de la consistance, du versant de l’ĂȘtre, pour nous faire travailler dans ce qui nous interroge en permanence, qui est le langage, par le jeu des signifiants, qui produit ces catĂ©gories, comme le tout ou le vide, et que ça n’est pas en en faisant des consistances qu’on va avancer dans l’analyse, mais beaucoup plus en les prenant comme des signifiants, et, ces signifiants en les prenant pour leur valeur opĂ©ratoire dans la structure
VoilĂ 

Voyage sans frontiùres vers l’infini, entretien avec Jean-Pierre Luminet

Voyage sans frontiùres vers l’infini

Jean-Pierre Luminet

De l’infini
 MystĂšres et limites de l’Univers (Dunod, 2005) de Jean-Pierre Luminet et Marc LachiĂšze-Rey, du CNRS, nous invite aux confins de la recherche que la cosmologie, les mathĂ©matiques et la physique entretiennent avec la mĂ©taphysique. Un ouvrage qui rĂ©ussit l’exploit de rendre le mystĂšre de l’infini accessible.

Votre ouvrage explore les trois Ă©nigmes de l’infini : celles du nombre, de l’espace et du temps. Parler de l’infini au singulier a-t-il un sens ?

En fait, non. Quand on parle de l’infini, il faut dĂ©jĂ  distinguer l’infiniment grand et l’infiniment petit qui posent des problĂšmes d’ordres diffĂ©rents. DĂšs l’origine de la pensĂ©e sur l’infini, cette distinction Ă©tait faite. D’un cĂŽtĂ©, ArchimĂšde (287-212) Ă©tablit un systĂšme de numĂ©ration qui permet d’atteindre non pas l’infini mais des nombres extraordinairement grands. De l’autre, ZĂ©non (Ve siĂšcle avant notre Ăšre) pose le problĂšme de la divisibilitĂ© Ă  l’infini de l’espace, du temps, et finalement de la matiĂšre et tend donc vers les nombres infiniment petits. C’est pourquoi nous avons, dans le livre, clairement opĂ©rĂ© cette distinction, tout en essayant de faire la synthĂšse entre l’infini du nombre – c’est-Ă -dire l’infini mathĂ©matique, l’infini de l’espace et du temps qui ont plutĂŽt Ă  voir avec la cosmologie –, et l’infini de la matiĂšre. Ce dernier infini est, d’une certaine façon, impliquĂ© par celui de l’espace et du temps Ă  travers la liaison matiĂšre-espace-temps qui se trouve dans la thĂ©orie de la relativitĂ© et les thĂ©ories quantiques. Il y donc bel et bien plusieurs infinis.

Quelles sont les origines de la pensĂ©e sur l’infini ?

Les origines de l’infini remontent Ă  la pensĂ©e grecque. ZĂ©non Ă©nonce ses fameux paradoxes Ă  propos de la course entre Achille et la tortue. Bien que courant dix fois plus vite que la tortue, si Achille lui concĂšde 10 mĂštres d’avance, celle-ci parcourra toujours un dixiĂšme de plus que la distance franchie par Achille et ce, jusqu’à l’infini. MĂȘme exemple avec la flĂšche tirĂ©e vers une cible : avant de l’atteindre, il lui faut parcourir la moitiĂ© du chemin, puis ayant atteint cette moitiĂ©, il lui faut encore parcourir la moitiĂ© de la moitiĂ©, etc.

Ces apparents paradoxes ou sophismes, ne pouvaient pas ĂȘtre rĂ©solus Ă  l’époque car les mathĂ©matiques ne permettaient pas de comprendre qu’une somme infinie puisse tendre vers un nombre fini. C’est lĂ  l’explication mathĂ©matique naturelle des paradoxes de ZĂ©non qui ne soulĂšvent plus aujourd’hui aucune contradiction. Mais les mathĂ©matiques d’alors posaient de sĂ©rieux problĂšmes d’ordre philosophique et mĂ©taphysique notamment sur la divisibilitĂ© du mouvement et du temps.

La vĂ©ritable origine de la pensĂ©e sur l’infini remonte Ă  deux grands philosophes, Aristote (384-322) et DĂ©mocrite (460-370), qui ont chacun fondĂ© une Ă©cole de pensĂ©e avec des visions radicalement distinctes. Aristote a produit un cĂ©lĂšbre commentaire des paradoxes de ZĂ©non tout en dĂ©veloppant ses propres idĂ©es : il a abouti Ă  une distinction philosophique essentielle entre ce qu’il appelle l’infini actuel et l’infini potentiel. Le premier existerait rĂ©ellement dans la nature, le second ne serait qu’une crĂ©ation de l’esprit humain, Ă©ventuellement nĂ©cessaire pour rĂ©soudre certains problĂšmes physiques ou mathĂ©matiques. Aristote prend nettement partie pour ce type d’infini et dĂ©nie toute pertinence Ă  l’infini actuel. À l’inverse, DĂ©mocrite et les autres fondateurs de l’école des Atomistes mettent directement l’infini dans leur physique et dans leur cosmologie. Ils Ă©laborent un systĂšme gĂ©nĂ©ral du monde constituĂ© d’un espace infini et peuplĂ© d’un nombre infini de ce qu’ils appellent des atomes, sans oublier un vide infini lui aussi. L’histoire va plutĂŽt retenir la conception d’Aristote : celle-ci va s’imposer pendant des siĂšcles jusqu’à ce que l’on redĂ©couvre, Ă  partir du XVIe puis du XVIIIe siĂšcle, la pensĂ©e trĂšs profonde des atomistes.

TrĂšs tĂŽt, les thĂ©oriciens distinguent donc un infini actuel d’un infini potentiel. Cette distinction a-t-elle perdurĂ© ?

Oui, elle a perdurĂ©. Si la vision d’Aristote s’est longtemps imposĂ©e, certains savants et notamment des mathĂ©maticiens en soulignaient les incohĂ©rences apparentes et tentaient de reformuler la possibilitĂ© d’un infini actuel. Mais le sujet Ă©tait dĂ©licat : les mathĂ©matiques n’étaient pas claires et il Ă©tait thĂ©ologiquement dangereux de parler d’un infini actuel qui a longtemps Ă©tĂ© « rĂ©servĂ© » Ă  Dieu. Giordano Bruno, pour avoir soutenu l’infinitĂ© du monde, a d’ailleurs Ă©tĂ© immolĂ© en 1600, Ă  Rome. Mais Ă  la fin du XIXe siĂšcle, les grands travaux de Bolzano et de Cantor ont remis sur le devant de la scĂšne l’actualitĂ© de l’infini dans les mathĂ©matiques, c’est-Ă -dire la nĂ©cessitĂ© absolue de l’utilisation actuelle de l’infini dans leurs dĂ©monstrations. À partir de lĂ , deux perceptions majeures s’affrontent. La premiĂšre est celle des physiciens qui veulent Ă©liminer l’infini de leurs thĂ©ories car, pour eux, l’infini ne peut se rĂ©aliser dans la nature. La seconde est celle des mathĂ©maticiens qui, avec Georg Cantor (1845-1918), considĂšrent que l’infini actuel existe en mathĂ©matiques.

Mais l’infini actuel n’existerait-il qu’en mathĂ©matiques ?

Une premiĂšre remarque s’impose. Distinguer comme nous le faisons un infini mathĂ©matique et un infini dans la nature pose un problĂšme fondamental : les mathĂ©matiques, n’est-ce pas aussi la nature ? Cette contradiction n’est toujours pas rĂ©solue.

Seconde remarque : il faut noter qu’au sein mĂȘme des mathĂ©matiques, le statut actuel ou potentiel de l’infini n’est pas clair. Certaines Ă©coles rĂ©flĂ©chissent d’ailleurs sur la philosophie des mathĂ©matiques, sur le sens profond de cette dĂ©marche : est-ce une sorte de langage universel ou une crĂ©ation de l’esprit humain ? On pourrait croire qu’avec les travaux fondamentaux de Cantor ou de Gödel, par exemple, l’infini actuel en mathĂ©matiques est acceptĂ© par tous, mais il n’en est rien. Il y a encore des Ă©coles – rappelons-nous les Intuitionnistes au dĂ©but du XXe siĂšcle – qui dĂ©nient toute actualitĂ© Ă  l’infini. La trĂšs grande majoritĂ© des physiciens conteste aussi toute rĂ©alitĂ© Ă  l’infini actuel. Il n’existerait qu’en mathĂ©matiques. Toutefois, une branche particuliĂšre de la physique qui est la cosmologie et dans laquelle les deux auteurs de cet ouvrage travaillent, lui accorde une existence.

La cosmologie a un statut Ă©pistĂ©mologique un peu particulier. C’est, je pense, le seul domaine de la physique oĂč il y a, dans les modĂšles actuels, la possibilitĂ© d’un espace infini, d’un temps Ă©ternel. Éternel dans le futur – et pas dans le passĂ©, Ă  cause du big-bang – c’est-Ă -dire d’un espace en extension perpĂ©tuelle. Aucune autre thĂ©orie de la physique ne l’admet.

En cosmologie, les modÚles récents plaident volontiers pour un univers fini mais sans limites. Comment accepter cette apparente contradiction ?

La cosmologie admet la possibilitĂ© logique d’un espace infini et d’un temps Ă©ternel. Mais elle reconnaĂźt aussi la possibilitĂ©, d’ailleurs de plus en plus favorisĂ©e par les rĂ©centes observations, d’un espace fini. Le temps, lui, peut rester Ă©ternel. Quelle est cette nouveautĂ© qui permet d’imaginer un espace fini mais sans limites ? Pour comprendre qu’il n’y a pas lĂ  de contradiction, il convient d’intĂ©grer un progrĂšs fondamental de la gĂ©omĂ©trie, dĂ©veloppĂ© au XIXe siĂšcle : la gĂ©omĂ©trie non euclidienne. Issue notamment des travaux de Gauss, Batchevski ou Riemann, elle permet de construire des espaces mathĂ©matiques qui ont une taille et un volume finis mais qui n’ont pas de frontiĂšres. C’était Ă©videmment tout Ă  fait impensable dans le cas de la gĂ©omĂ©trie euclidienne oĂč l’on associait nĂ©cessairement l’infini avec l’illimitĂ© et le fini avec la limite. On trouve d’ailleurs cette erreur chez Kant.

Les outils mathĂ©matiques d’aujourd’hui, les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes et la topologie, qui est une branche des mathĂ©matiques, permettent de construire d’une façon logique et sans aucune contradiction des modĂšles d’espace qui sont finis et n’ont pas de frontiĂšre. Ces espaces ne sont Ă©videmment pas plongĂ©s dans un espace extĂ©rieur, ils sont en eux-mĂȘmes et occupent tous les lieux de l’Univers. On peut tenter de se les reprĂ©senter sur un plan Ă  deux dimensions, en imaginant la surface d’une sphĂšre. En tirant une ligne droite sur cette surface, on obtiendra un cercle qui est de longueur finie et qui n’a pas de limite. On ne tombe jamais dans le vide. En trois dimensions, l’équivalent de la sphĂšre s’appelle l’hypersphĂšre et offre une infinitĂ© d’autres espaces possibles qui sont tous finis et sans limites. Aujourd’hui, toute contradiction est donc levĂ©e quant Ă  la correspondance entre la finitude et l’absence de limite.

On a mis du temps Ă  Ă©vacuer l’existence d’un bord de l’espace et voilĂ  que rĂ©apparaĂźt, avec les thĂ©ories du big-bang et l’existence d’un temps zĂ©ro, la possibilitĂ© d’un bord temporel. Ne risque-t-on pas de l’interprĂ©ter comme un bĂ©gaiement de la science ?

PlutĂŽt qu’un bĂ©gaiement de la science, il y a d’abord peut-ĂȘtre lĂ  l’indice d’une limitation du modĂšle. La thĂ©orie du big-bang n’est que l’une des consĂ©quences de la thĂ©orie de la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale, issue des travaux d’Einstein, appliquĂ©e simplement Ă  la description globale de l’Univers. Elle fait effectivement apparaĂźtre un dĂ©but de tout, une sorte de temps zĂ©ro. On peut mĂȘme mesurer avec une assez grande prĂ©cision l’ñge de l’Univers Ă  partir de ce moment singulier, probablement vieux de quatorze milliards d’annĂ©es. Mais ce temps zĂ©ro pose un Ă©norme problĂšme : comment admettre un bord temporel ? Si l’on s’en tient Ă  ce cadre strict des modĂšles de big-bang, le temps zĂ©ro n’a pas grand sens et pousse forcĂ©ment Ă  s’interroger sur l’avant big-bang. Mais cette interrogation est-elle justifiĂ©e en ces termes ? « Avant », c’est dĂ©jĂ  un terme temporel. Or, si le big-bang a créé le temps, on ne peut pas parler d’un avant le temps. Évidemment, cela heurte la physique et le bon sens.

Beaucoup de gens considĂšrent en fait que la thĂ©orie du big-bang n’est qu’une thĂ©orie approchĂ©e. Aussi belle soit-elle, la thĂ©orie de la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale sur laquelle celle du big-bang est fondĂ©e n’est pas complĂšte puisqu’elle n’inclut pas les prĂ©ceptes de la physique quantique, c’est-Ă -dire les propriĂ©tĂ©s de l’infiniment petit
 Beaucoup de physiciens fondamentaux cherchent donc aujourd’hui Ă  unifier relativitĂ© gĂ©nĂ©rale et physique quantique, au sein de thĂ©ories que l’on appelle dĂ©jĂ  de gravitĂ© quantique. L’un des buts poursuivis serait justement d’éliminer la notion de bord temporel et celle de temps zĂ©ro sans Ă©vincer pour autant l’idĂ©e gĂ©nĂ©rale d’un big-bang. Parti d’une phase trĂšs chaude et comprimĂ©e, l’Univers serait en expansion. Mais le temps zĂ©ro au sens strict du terme et le point infiniment petit originel seraient Ă©liminĂ©s.

PlutĂŽt qu’un bĂ©gaiement, voyons-y un signe intĂ©ressant : l’apparition de l’infini fait progresser la physique.

Finalement, l’infini n’est-il pas cet horizon inaccessible qu’il faut Ă  la fois toujours repousser et ne jamais voir sous peine de faire s’écrouler la validitĂ© des thĂ©ories ?

L’infini, un peu comme le sphinx, renaĂźt toujours de ses cendres. C’est un moteur : l’élimination de l’infini par la physique, je ne parle pas des mathĂ©matiques, permet de fabriquer des thĂ©ories toujours plus perfectionnĂ©es. Mais jusqu’oĂč ? Il y a aujourd’hui des physiciens, dont certains sont trĂšs connus, comme Stephen Hawking, qui prĂ©tendent que l’on aura trĂšs bientĂŽt une thĂ©orie dite de tout. Elle permettrait de comprendre en une poignĂ©e d’équation l’ensemble des phĂ©nomĂšnes... Je ne partage absolument pas ce point de vue et je pense que toutes les thĂ©ories, aussi perfectionnĂ©es soient-elles, comprendront toujours des zones d’ombre dans lesquelles l’infini viendra en gĂ©nĂ©ral se cacher. C’est un fait heureux pour les physiciens : la recherche ne va pas s’arrĂȘter dans cinquante ans ! On peut d’ailleurs trouver un sens profond derriĂšre tout cela : si l’infini ne peut ĂȘtre Ă©liminĂ© de la physique, cela ne vient-il pas rĂ©activer la rĂ©alitĂ© de son actualitĂ© ? Pourquoi pas ? Je pense que mon co-auteur et moi faisons partie des physiciens idĂ©alistes : nous accordons un statut fondamental au rĂŽle des mathĂ©matiques dans la modĂ©lisation de l’Univers. À partir du moment oĂč l’infini est dĂ©montrĂ© comme Ă©tant actuel dans les mathĂ©matiques, pourquoi ne le serait-il pas Ă©galement dans la physique ? Peut-ĂȘtre pas de façon directe, dans un espace infini avec un nombre infini d’atomes, etc. Mais sans doute d’une autre façon, plus subtile et dĂ©guisĂ©e...

Votre ouvrage fait preuve d’un rĂ©el souci pĂ©dagogique et vulgarisateur tout en brassant des thĂšmes, des idĂ©es et des thĂ©ories complexes. À quels publics le destinez-vous ?

Il s’agit ici de faire de la culture scientifique. Nous essayons donc de toucher tous les publics possibles et en particulier les jeunes. Mes prĂ©cĂ©dents ouvrages abordaient aussi des concepts de la cosmologie un peu compliquĂ©s. Pourtant, sans forcĂ©ment tout y comprendre, nombre de jeunes lecteurs y ont trouvĂ© un grand intĂ©rĂȘt jusqu’à parfois se dĂ©couvrir une vocation. Les disciplines scientifiques sont un peu en dĂ©saffection aujourd’hui dans les Ă©tudes supĂ©rieures. Montrer aux jeunes Ă  quel point faire de la physique et de la recherche scientifique ne revient pas uniquement Ă  rĂ©soudre des Ă©quations et Ă  acquĂ©rir une technique purement mathĂ©matique me paraĂźt indispensable. C’est pourquoi nous mettons Ă©galement en avant le rĂŽle fondamental de l’imagination, de l’imaginaire, de la poĂ©sie et de la crĂ©ativitĂ© dans l’élaboration des thĂ©ories. Nous essayons donc de donner chair Ă  ces savants, auteurs de grandes rĂ©volutions scientifiques. Nous nous attachons aussi Ă  bĂątir des ponts entre la pensĂ©e abstraite et sa traduction artistique et enrichissons l’ouvrage de nombreuses citations littĂ©raires...

Ces rĂ©flexions sur des thĂšmes a priori complexes s’insĂšrent en fait dans une culture extrĂȘmement large qui doit se dĂ©barrasser des clivages entre les scientifiques, les littĂ©raires, les philosophes, etc. L’approche scientifique du monde a toujours eu des rĂ©sonances avec les grandes questions philosophiques et mĂ©taphysiques. D’une certaine façon, faire de la science revient Ă  reformuler des questions irrĂ©solues de la philosophie et de la mĂ©taphysique jusqu’à obtenir une rĂ©ponse possible.

© DUNOD EDITEUR, 1er Octobre 2005

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Le site de JP Luminter :

http://www.luth.obspm.fr/luminet.html

 

L'infini, négation de détermination, chaos, ou néant? conf. de M. Ch. Cadeau

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L'infini, négation de détermination, chaos, ou néant?

Conférence du 31 mars 2007

Marie-Charlotte Cadeau




-H.Cesbron-Lavau: Je voudrais vous dire quelques mots d'introduction et d'articulation par rapport au cheminement du sĂ©minaire au cours de cette annĂ©e. Plus nous avançons, plus il m' apparaĂźt Ă  quel point la question de l'infini est inscrite dans l'Ă©criture mĂȘme. Je n'ai pu assister Ă  l'excellent exposĂ© de Perle Israel, mais j'ai pu l'entendre,  et ce que j'ai pu entendre c'est Ă  quel point Cantor s'est trouvĂ© aux prises avec cette Ă©criture:  Ă  l'endroit de l'infini, le mathĂ©maticien produit une lettre, ce huit couchĂ© que vous connaissez bien. Je vous signale que dans les Ă©ditions plus anciennes, il n'est pas forcĂ©ment fermĂ©, vous commencez le signe et il est ouvert. Donc un huit allongĂ©, ouvert ou fermĂ©
Quel signe est portĂ© par cette lettre sinon celui de quelque chose qui ne peut s'Ă©crire? A la diffĂ©rence du vide, il s'agit d'un lieu Autre. Que cette impossibilitĂ© de l'Ă©criture se soit ensuite transformĂ©e en interdiction, c'est, dans les religions qui s"en sont fait les porte-parole, la consĂ©quence logique de leur volontĂ© de dire l'universel. L'impossible y prend alors la forme de la rĂ©ponse oĂč font  retraite les parents qui sont assaillis des questions de leur enfant: "Papa, pourquoi est-ce que les choses piquantes, çà pique?"ou encore "Papa, pourquoi est-ce que les parents çà sait tout?".
Infini actuel ou infini en extension posent la question du statut de cette lettre: S'agit-il d'une lettre qui est dans la sĂ©rie des autres lettres, infini actuel, ou qui a un statut Ă  part, infini en extension? La lecture qu'on en fait n'est pas sans incidence sur le sujet, car c'est le lieu oĂč la question se pose Ă  Cantor. Comment, dans cette Ă©criture fermĂ©e, dans son principe, l'Ă©criture dĂ©cimale qui devrait produire tous les nombres, comment surgit,du fait mĂȘme de cette fermeture, un manque, une faille, qui signifie l'impossible d'Ă©crire l'universel. Que l'Ă©criture, le dire, soient incomplets, il n'y aurait pas de quoi en faire un drame, sauf peut-ĂȘtre pour celui qui s'inscrit, se repĂšre, se reconnaĂźt, tire son essence de ce qui s'inscrit de l'universel. Nous pourrions appeler celĂ  une paresse de l'existence.
Si le mathématicien produit une lettre, le philosophe produit un concept. Et c'est ce dont Marie-Charlotte Cadeau va nous parler. Elle est agrégée de philosophie, elle anime ici un séminaire sur le "pas-tout", sur la question féminine, et aujourd'hui, elle a choisi de nous parler de "L'infini, négation de détermination, chaos, ou néant?"

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-Marie-Charlotte Cadeau :
Alors effectivement, je voulais vous parler d'un aspect, trÚs limité bien sûr, de la question de l'infini en philosophie. TrÚs limité, et encore vais-je essayer si nous en avons le temps, je l'espÚre, de déborder un tant soit peu sur la question théologique.
J'ai suivi, j'ai choisi de suivre le fil du concept d'apeiron,  peiras signifiant en grec limite, apeiron, c'est donc l'infini, dans les premiers siĂšcles de la philosophie, Ă  l'aube de la philosophie, et puis un peu plus tard, le retournement de ces significations, des significations du concept d'apeiron, dans un exemple extrĂȘme de la thĂ©ologie du 13iĂ©me siĂšcle, MaĂźtre Eckhart, grand maĂźtre justement en  thĂ©ologie nĂ©gative. Ce choix s'est fait en fonction des questions que je poursuis, moi, sur la question fĂ©minine, et je dois vous dire que la richesse  de la rĂ©flexion dans tous ces siĂšcles est si touffue et si complexe que je ne vais tirer que quelques fils, j'espĂšre fondamentaux, mais pas forcĂ©ment les plus faciles, en tous cas dans le but de mieux saisir les enjeux de Lacan.
D'autre part, pendant tous ces siĂšcles, la rĂ©flexion mathĂ©matique s'est poursuivie, et parallĂšlement, chez les philosophes qui sont Ă©videmment aussi mathĂ©maticiens Ă  cette Ă©poque de l' AntiquitĂ©, mais, sauf quelques Ă©lĂ©ments, je laisserai celĂ  de cĂŽtĂ© aujourd'hui. En revanche, comme vous allez le voir il est impossible de penser  l'infini sans rencontrer la question de l'Un, et donc ce travail est aussi une sorte de petit prĂ©liminaire pour ceux qu'intĂ©resse la lecture du sĂ©minaire de Lacan, "...ou pire" notamment, car il est Ă©vident que Lacan avait en tĂȘte, non seulement le fameux dialogue de Platon, le ParmĂ©nide, auquel il fait explicitement allusion, mais bien d'autres textes de cette Ă©poque.
Nous dirons pour commencer que ce que Kant, au 18Úme siÚcle, - donc bien plus tard, dans une époque dont je ne parlerai pas, et qui évidemment mériterait un tout autre exposé de la question de l'infini en philosophie, -  ce que Kant appela au 18Úme siÚcle "les antinomies de la connaissance" se déployaient déjà chez ceux qu'on a appelé les présocratiques, c'est à dire le fait que ce que nous connaissons d'une chose, ce sont ses limites. L'esprit pose la limite par les concepts, mais comme les opérations du mental sont, elles, illimitées, elles contestent toujours le bien-fondé de ces limites que se fixe la connaissance. Au-delà de chaque limite qu'y a -t-il?
Alors, l'infinité a effrayé les présocratiques déjà, parce qu'ils s'efforçaient d'appréhender l'univers dans sa totalité, mais aussi parce qu'ils se sont confrontés aussi tout de suite à la question du plus petit corps, du continu, de l'étendue, du temps, du mouvement, et comment les penser? Effectivement tous phénomÚnes qui sont énigmatiques. De plus, la question de la régression de l'effet à la cause s'est aussi posée sous l'angle de l'infini et du fini.
Alors, voyons quelques fils de ce tressage. Anaximandre de Milet introduisit pout la premiĂšre fois l'exigence d'un principe d'infini pour le temps et l'espace du monde: apeiron, donc. Il semble qu'il entendait par lĂ  un Ă©lĂ©ment infini qui embrasse tout, immortel et indestructible. Il admettait de mĂȘme, comme d'ailleurs de nombreux philosophes prĂ©socratiques, l'existence de mondes innombrables qui se succĂ©daient dans le temps. Parmi, Ă©galement les philosophes de cette Ă©poque, DĂ©mocrite, Leucippe, qui sont connus comme atomistes, puisque DĂ©mocrite a inventĂ© le terme d'atome, se trouvent dans cette mĂȘme lignĂ©e de penseurs qui comme HĂ©raclite, posent un flux continuel et infini pour toutes choses. Pour tous ces philosophes, donc les plus anciens, le concept d' apeiron est essentiel, mais sa problĂ©matique n'est pas encore aperçue. La bombe intellectuelle, vous la connaissez tous, celle qui va faire de l'apeiron un problĂšme au sens philosophique, eh bien c'est effectivement la dĂ©couverte des irrationnels par Pythagore, selon la tradition car il semble bien que cette dĂ©couverte par Pythagore avait Ă©tĂ© faite bien avant lui par aussi bien les Egyptiens que les Indiens, ainsi que le thĂ©orĂšme...hein?
- M.D : Et les Babyloniens...
-MCC: ...Et les Babyloniens aussi. Ainsi que le thĂ©orĂšme qui porte son nom. Donc les Pythagoriciens dĂ©couvrent qu'il existe une non-congruence entre le nombre et la grandeur gĂ©omĂ©trique. On sait quel personnage Ă©tonnant et mystĂ©rieux fut Pythagore, au 6Ăšme siĂšcle avant JĂ©sus-christ, qui vĂ©cut Ă  Crotone, en Italie. Nous n'avons que peu de textes directs de Pythagore, dont nous connaissons les oeuvres, ses idĂ©es et ses oeuvres, surtout Ă  travers son disciple, Philolaos.  L'Ă©cole pythagoricienne prĂ©sente un double visage, elle cultive les mathĂ©matiques, fait avancer la mĂ©decine, la musique, l'astronomie, et elle est le point de dĂ©part d'une mystique philosophique liĂ©e aux propriĂ©tĂ©s des nombres. La dĂ©couverte des irrationnels, que l'on appelle en grec d'un nom trĂšs intĂ©ressant, puisque c'est logoĂŻ alogou, le logos non logique, les logoĂŻ alogou. Cette dĂ©couverte fut problĂ©matique et elle devait d'ailleurs rester secrĂšte, les Pythagoriciens ne devaient pas dĂ©voiler, parce que c'Ă©tait vraiment un scandale, car ils croyaient, les Pythagoriciens, connaĂźtre l'essence de toutes choses au moyen de simples rapports numĂ©riques. CelĂ  s'exprimait entre autres en musique, oĂč Pythagore Ă©tablit les rapports des hauteur de sons, la quarte, la quinte, l'octave, Ă  l'aide de simples fractions, qui sont restĂ©es au fondement de notre systĂšme tonal, encore Ă  l'heure actuelle.
Les Pythagoriciens concevaient la ligne comme une somme de points discontinus, et cette nouvelle découverte des "logoï alogou" venait contredire de façon flagrante cette intuition. S'ouvre alors un abßme, que va exploiter une autre école de philosophie, à laquelle évidemment Platon va avoir affaire, il va avoir affaire d'un cÎté aux Pythagoriciens, et de l'autre cÎté, l'autre grande école, c'est bien sûr les Eléates, fondée par le fameux Parménide, et dont le disciple est  Zénon d'Elée.
Revenons un instant encore sur le Pythagorisme. Nous remarquons au sujet du Pythagorisme, que les nombres pairs Ă©taient pour eux infinis, et les impairs finis. Pourquoi? Ce n'est pas trĂšs clair. Ils arguent que l'addition des nombres impairs Ă  1 donne toujours des nombres carrĂ©s. Par exemple, 1 + 3 + 5 = 3 au carrĂ©. La question du pair comme infini nous allons peut-ĂȘtre la retrouver, vous allez voir, chez Platon, justement cĂ  n'est peut-ĂȘtre pas sans rapport avec ce qu'a Ă©voquĂ© Henri Cesbron.
-V.Hasenbalg: Excuse-moi, tu peux répéter celà?
-MCCadeau: Les nombres pairs infinis. Il semble que si on additionne des nombres impairs, 3 et 5, et si on ajoute 1, on obtient toujours un nombre au carré. Je ne sais pas, je ne sais pas si vous savez saisir, pour les mathématiciens, en quoi çà donne un rapport à l'infini. Pour ma part, j'essaierai de l'expliquer plutÎt par rapport à la suite, vous allez voir.
Alors, tous les nombres se composent donc de pair et d'impair. Que vous preniez n'importe quel nombre, il y a du pair et de l'impair,on peut le décomposer en pair et impair. Donc toutes les choses sont composées de fini et d'infini, de limite et d'illimité.  L'apeiron,  l'infini, est considéré comme une substance par toutes ces écoles, vous voyez, ce n'est pas simplement un nombre, mais c'est substantiel. Nous sommes évidemment là dans l'ontologie. Disons que apeiron signifie à cette époque trois choses: celà signifie sans limitation déterminée,ce qu'on ne peut pas vraiment saisir par un concept, mais qui a une substance, ce qui n'est soumis à aucune rÚgle fixe, et ce qui est spatialement infini, en particulier au-delà de la voûte céleste, c'est-à-dire l'espace, et le temps.
Le maĂźtre-mot du pythagorisme, c'Ă©tait l'harmonie comme vous savez, mais c'Ă©tait un principe  surtout esthĂ©tique et Ă©thique qui tendait Ă  faire malgrĂ© tout de l'apeiron un mal. C'Ă©tait quand mĂȘme pas bon, l'apeiron! Il fallait le tenir par un concept, çà, c'est  une position qu'on pourrait dire grecque en gĂ©nĂ©ral.
Les ElĂ©ates, l'autre grande Ecole, vont aller dans ce sens, en portant Ă  l'acmĂ© le principe dominant de l'ordre grec, c'est-Ă -dire la supĂ©rioritĂ© de la finitude sur l'infinitude. Le grand service que rendit l'Ecole d'ElĂ©e, ce fut d'avoir donnĂ© au concept d'ĂȘtre une forme abstraite, et surtout d'avoir affirmĂ© l'unitĂ© de l'ĂȘtre. L'ĂȘtre est immuable et exclut tout mouvement et toute multiplicitĂ©. Çà c'est ParmĂ©nide. Vous savez que Lacan exploitera la maniĂšre dont ZĂ©non va tirer les consĂ©quences de l'enseignement du ParmĂ©nide en niant la possibilitĂ© mĂȘme du mouvement, et par consĂ©quent la rĂ©alitĂ© du monde sensible qui est illusoire. Je vous rappelle briĂšvement parce que vous l'avez tous lu dans Encore, la plus importante des dĂ©monstrations  de ZĂ©non est fondĂ©e sur les difficultĂ©s que recĂšle le concept d'infini, justement. L'argument le plus connu rejette le mouvement; un corps en mouvement ne peut jamais franchir une longueur donnĂ©e puisqu'il doit avoir parcouru tous les espaces intermĂ©diaires qui sont infinis en nombre, c'est ainsi que Achille ne rejoindra jamais la tortue - vous connaissez tous celĂ  - si celle-ci a pris au dĂ©part une avance. De mĂȘme la flĂšche qui vole est en repos puisqu'elle s'est trouvĂ©e Ă  chaque moment de son mouvement en un lieu bien dĂ©terminĂ© de sa trajectoire. Donc le mouvement est impossible et tout ceci est illusoire, c'est imaginaire. Le mĂ©rite impĂ©rissable de ZĂ©non fut d'attirer l'attention sur la difficultĂ© de la division infinie, et donc de l'Ă©tendue infinie aussi. ZĂ©non est un disciple de ParmĂ©nide. Son point de dĂ©part est la fixitĂ© du concept qui lui apparaĂźt comme ce que nous appellerions nous le RĂ©el. A partir de lĂ , le mouvement du multiple comme je l'ai dit est imaginaire, au sens lacanien.
Avant d'aller plus loin et d'aborder la question platonicienne, ce sont des prĂ©liminaires, mesurons un instant pourtant le sens, pour la philosophie et pour nous lacaniens, de la question du ParmĂ©nide, de ParmĂ©nide, parce que du ParmĂ©nide renverrait au dialogue de Platon dont je parlerai un tout petit peu dans un instant. ParmĂ©nide, vous le savez, affirmait "l'ĂȘtre est, et le non-ĂȘtre n'est pas". Il n'y a que cette sphĂšre immuable de l'ĂȘtre et tout le reste est imaginaire. Certes, l'ĂȘtre est pour ParmĂ©nide une sphĂšre homogĂšne, parfaite et immuable. Mais, par ailleurs, ParmĂ©nide affirme que l'ĂȘtre et la pensĂ©e de l'ĂȘtre sont le mĂȘme. Or, si nous y rĂ©flĂ©chissons un instant, cette derniĂšre affirmation, c'est l'affirmation rationaliste qui va traverser la philosophie, puisque c'est affirmer le non-ĂȘtre comme objet d'un logos: le non-ĂȘtre n'est pas, mais vous le dites. Et donc d'une certaine façon, il reconnaĂźt un ĂȘtre du langage,, une forme d'ĂȘtre au langage, et c'est ce que nous dira Lacan dans "...ou pire": " Il y avait dĂ©jĂ , nous dit Lacan, un pas franchi par ParmĂ©nide, dans ce milieu" - je cite Lacan - "dans ce milieu oĂč il s'agissait en somme de savoir ce qu'il en est du RĂ©el. Nous en sommes tous lĂ . AprĂšs qu'on ait dit que c'Ă©tait l'air, l'eau, la terre et le feu", - vous savez les fameux quatre Ă©lĂ©ments de l'AntiquitĂ© - "il y en a un qui s'est avisĂ© que le seul facteur commun de toute substance dont il s'agissait, c'Ă©tait d'ĂȘtre dicible. C'est çà, le pas de ParmĂ©nide. Mais "- je continue, toujours citation de Lacan, vous allez voir, surprenante - "mais le pas de Platon", - que je vais essayer de vous expliciter aprĂšs - "c'est le cernage de ce qui fait bĂ©ance dans le dire. En d'autres termes, Platon, pour tout dire, Ă©tait lacanien". C'est la leçon du 15 mars 72.
Alors, je vais essayer de vous faire saisir comment j'ai essayĂ© de comprendre en quoi Platon Ă©tait lacanien .Pour ceux qui Ă©ventuellement assistaient Ă  la confĂ©rence de Melman le vendredi 23 mars, je ne m'inscris pas en faux contre ce que dit Melman puisque Melman disait Ă  peu prĂšs le contraire, mais en nuance, disons, par rapport Ă  ce qu'il disait. CelĂ  s'explique, ce qu'a dit Melman s'explique sans doute parce que Melman s'est appuyĂ© fondamentalement sur le jeune Platon, celui du PhĂ©don, du Banquet, etc. Je vous rappelle briĂšvement ce qu'il en est du jeune Platon. Dans le PhĂ©don, enfin dans le PhĂ©don, le Banquet, le PhĂšdre, et les dialogues qu'on dit aporĂ©tiques de la jeunesse de Platon, l'apport fondamental de Platon, c'est cette distinction entre...- qui Ă©videmment est un soulagement - entre le sensible et l'intelligible. Il sĂ©pare, il se sĂ©pare de l'ElĂ©atisme par le fait qu'il admet un certain ĂȘtre du sensible, ĂȘtre qui est un moindre ĂȘtre, proche du non-ĂȘtre, Ă  tel point que l'on pourra dire que pour Platon, il dira: "le non-ĂȘtre est", contrairement Ă  ce que dit ParmĂ©nide. Mais en mĂȘme temps, çà reviendra au mĂȘme,comme vous allez voir, puisque ce sera aussi du dire, son ĂȘtre. L'ĂȘtre pour Platon, le jeune Platon, est avant tout dans l'intelligible, dans ce qu'il appelle  le monde des IdĂ©es des eĂŻdos. Le monde sensible n'est pour Platon, - ce que nous appelons la rĂ©alitĂ©, ce qui nous entoure -  n'est qu'une image de ce monde intelligible, et il ne s'explique, ce monde sensible, que par l'action de l'idĂ©e, la eĂŻdos suprĂȘme, qui est l'agatos, le Bien, qui est cause Ă  la fois de l'existence des choses qui nous entourent et qui en permet la connaissance. Donc les eĂŻdos, ce sont les concepts. Le monde sensible participe de l'intelligible - le concept en grec c'est metaxein, la participation - il participe du monde intelligible. Ce concept en effet assez Ă©nigmatique,, je vais vous expliquer - qu'y a-t-il par exemple dans ce monde des IdĂ©es, des eĂŻdos? Platon, qui est alors fidĂšle Ă  Socrate, y met surtout les concepts d'attributs, par exemple le juste, le bon, le pieux, tous les titres des dialogues aporĂ©tiques de la jeunesse de Platon. Qu'est-ce que le beau? Qu'est-ce que le pieux? Qu'est-ce que...etc. Par exemple, si je dis que la table est belle, c'est qu'elle participe de l' IdĂ©e de beautĂ©.  Il mettra aussi dans ce monde des IdĂ©es, un certain nombre de concepts d'objets fabriquĂ©s, par exemple justement la table: il y a cette table lĂ  qui est sensible, mais cette table lĂ  sensible, elle n'existe que parce qu'il y a au ciel des IdĂ©es  la table, le concept de table sur lequel l'artisan qui a fabriquĂ© cette table a fixĂ© son mental, il s'est fixĂ© mentalement sur l'IdĂ©e de table pour fabriquer la table, voilĂ .
A cette Ă©poque donc du PhĂ©don et du Banquet, une chose qui est belle ou bonne s'explique par cette participation, qui est aussi une imitation, mimesis, metexein et mimesis, des concepts qui sont au ciel des IdĂ©es qui sont des Uns, les eĂŻdos sont des Uns, fixes, limitĂ©s et Ă©ternels, bien entendu. Par exemple si je dis cette table est belle, nous pouvons dire que la BeautĂ© qui est au ciel est  indĂ©pendante, elle est Une et indĂ©pendante de toute relation. C'est un concept unique et indĂ©pendant de toute relation, et tout ce qui en dehors d'elle est appelĂ© beau, une belle jeune fille, une belle marmite comme s'amuse Platon dans son dialogue sur le Beau, dans le PhĂšdre, il s'amuse beaucoup: est-ce que je peux dire qu'une marmite est belle, qu'une jeune fille est belle, pourtant c'est le mĂȘme mot, il s'amuse beaucoup avec çà. Tout ce qui est dit beau n'a aucune beautĂ© en soi, en fait, mais rĂ©sulte uniquement de la participation Ă  l'IdĂ©e de BeautĂ©. Une chose n'est jamais belle en elle-mĂȘme, mais seulement par participation Ă  l'IdĂ©e. La cause, qui est au ciel, dans le monde des IdĂ©es, agit ou n'agit pas et l'effet n'est qu'une manifestation fragmentaire, multiple -dans la rĂ©alitĂ©- changeante, infinie, on retrouve le concept d'apeiron, infinie, de la chose rĂ©elle qui elle est au ciel et qui elle est unique.
Mais en fait, les difficultés de cette conception, et le désir qui va se faire jour petit à petit chez Platon de sauver l'expérience sensible, parce que vous voyez bien que ce monde sensible - vous connaissez tous le le mythe de la Caverne, de la République - nous sommes là dans la caverne, la réalité c'est une caverne, ce sont des ombres. Et petit à petit chez Platon va se faire jour le désir de sauver le monde de l'expérience, le monde sensible, voire de fonder une physique. Il ne peut pas avec cette conception premiÚre. Donc Platon va avancer beaucoup dans ses conceptions au cours du temps et notamment dans le fameux dialogue le Parménide, il va remettre en question ses propres conceptions. Le Parménide, que Lacan commente dans  le séminaire "...ou pire" est une remise en question de ses propres conceptions, il passe au crible ses propres conceptions, c'est une auto-critique.
Alors je vais essayer d'ĂȘtre assez brĂšve lĂ -dessus pour arriver Ă  un concept qui m'intĂ©resse particuliĂšrement. D'abord, il va souligner les difficultĂ©s de cette participation, cette metaxein. Par exemple, dit-il, si on suppose que c'est l'eĂŻdos toute entiĂšre, par exemple tout Ă  l'heure je disais la BeautĂ©, qui est participĂ©e, qui sort d'elle-mĂȘme, alors elle abdique son unitĂ© pour se faire multiple et infinie dans la rĂ©alitĂ©. Comment on se dĂ©brouille avec çà? Si on insiste sur l'idĂ©e que la metaxein est une mimesis, donc une imitation du monde intelligible, alors pour rassembler le modĂšle, la belle table, pardon! L'IdĂ©e de beautĂ©, et sa copie la belle table, la belle jeune fille, la belle marmite, etc. il faudra supposer une autre forme rĂ©fĂ©rente, c'est le fameux argument que vous connaissez qu'on appelle du troisiĂšme homme, s'il y en a deux, alors il va en falloir un troisiĂšme qui va faire rĂ©fĂ©rence, et ainsi de suite Ă  l'infini, puisque si j'en prend un troisiĂšme, il en faudra un autre qui fera encore rĂ©fĂ©rence, et rĂ©fĂ©rence, et rĂ©fĂ©rence, et ainsi de suite Ă  l'infini, nous entrons donc dans le chaos qui affecterait le monde des IdĂ©es elles-mĂȘme. VoilĂ  quelques arguments avancĂ©s par Platon lui-mĂȘme contre sa propre doctrine. Donc nous sommes acculĂ©s Ă  une chose redoutable si nous tentons de confĂ©rer de la rĂ©alitĂ© au sensible - nous, nous dirions du RĂ©el - au sensible, le monde intelligible devient chaotique par infinitisation; il devient donc inconnaissable, et si nous refusons ces consĂ©quences, c'est le sensible alors qui lui n'Ă©tant pas intelligible devient inconnaissable. Nous sommes effectivement dans une pensĂ©e circulaire, ce que disait Melman. C'est soit l'un soit l'autre qui est inconnaissable mais nous ne nous en sortons pas; soit c'est le sensible qui devient multiple et apeiron, infini, donc inconnaissable, immaĂźtrisable par le concept, soit c'est le monde intelligible lui-mĂȘme qui devient apeiron et inconnaissable.
-M.D. Deux infinis.
-MCCadeau: Oui, dans ce sens là, il y aurait deux infinis. Mais dans tous les cas, apeiron pour Platon veut dire inconnaissable, que le concept ne peut pas maßtriser, le concept est la maßtrise bien sûr.
Donc, cette circularitĂ©, on ne peut pas dire que Platon ne s'en est pas aperçu. Il le dit explicitement. Aussi bien le Platon de la maturitĂ© et de la vieillesse essaya sinon de combler l'abĂźme qu'il avait lui-mĂȘme creusĂ©, du moins de jeter un pont autre que celui de la participation de l'infĂ©rieur au supĂ©rieur, c'est-Ă -dire du sensible Ă  l'intelligible. Alors, je ne vais pas m'engager dans un commentaire du ParmĂ©nide, peut-ĂȘtre que j'aurai l'occasion de le faire dans un sĂ©minaire, mais seulement Ă©voquer ce qu'on appelle la quatriĂšme hypothĂšse du ParmĂ©nide, qui est celle qui Ă©tablit au plus prĂšs - Le ParmĂ©nide, n'est-ce pas, c'est la maturitĂ© de Platon, ce n'est pas encore la vieillesse, c'est la maturitĂ©, c'est le moment critique - dons la quatriĂšme hypothĂšse qui Ă©tablit au plus prĂšs le chemin futur de Platon. La question de Platon est: que rĂ©sulte-t-il pour tout ce qui est Autre que l'Un? Platon introduit le concept d'Autre, tout ce qui est Autre que l'Un, si l'Autre n'est cependant pas privĂ© de l'Un, c'est-Ă -dire si on peut trouver Ă  l'Autre nĂ©anmoins quand mĂȘme des limites. Qu'est-ce que celĂ  signifie? CelĂ  veut dire que  Platon se propose de trouver quelles sont les formes intermĂ©diaires entre l'Un et l'infini,quel est  le nombre des Uns, des choses conceptualisables et des concepts, qui vont de l'Un Ă  l'infini. Chacun de deux termes, l'Un et le multiple, multiple que dĂ©sormais Platon va nommer l'Autre, enferme en soi l'Autre que soi. De lĂ  une limitation rĂ©ciproque,  - vous allez voir çà va s'Ă©clairer - c'est-Ă -dire que ou bien tout s'absorberait dans l' Un de la rĂ©alitĂ© intelligible sans qu'il y ait de multiplicitĂ©, ou bien serait multiple sans ĂȘtre jamais un, c'est ce qui se passait dans sa premiĂšre thĂ©orie, ce qui faisait d'eux deux inconnaissables. Maintenant, autrement dit il s'agit de faire que le multiple ne soit plus un apeiron au sens d'indĂ©terminĂ©, mais qu'il participe de l'Un. Ainsi - je vais expliquer - ainsi par exemple il faut introduire l'unitĂ© immobile de la forme dans le sensible, il faut reconnaĂźtre qu'il y a de l'immobilitĂ© du Un, de la limite dans le sensible dĂ©jĂ , avant le concept, et qu'entre les concepts, il y a non pas des IdĂ©es qui soient complĂštement indĂ©pendantes les unes des autres, comme dirait Leibniz plus tard des sortes de monades qui sont des Uns en tant que tels mais qui ne participent pas entre elles - alors justement Platon va introduire le fait qu'il y a des relations entre les IdĂ©es, donc qu'il y a de l'Autre entre les IdĂ©es, et qu'il y a de la limite dĂ©jĂ  dans le sensible. Vous voyez, il bouleverse complĂštement la donne. Maintenant, il y a de la limite et de l'illimitĂ© dans le sensible comme dans l'intelligible. Le concept n'apparaĂźt plus comme une unitĂ© qui n'existe que par elle-mĂȘme, les IdĂ©es participent les unes des autres. Pour utiliser les termes de l'Ă©poque, il y a donc du mouvement, de la mobilitĂ©, donc des relations, de l'Un et de l'Autre dans les IdĂ©es comme il y a de l'Un et de l'Autre dans le sensible;  ce qui effectivement va donner tout Ă  fait autre chose, et le travail du philosophe est d'arriver Ă  construire ce rĂ©seau d'Un et d'Autre, auquel Platon va consacrer tous ses derniers dialogues. Je passe sur tous les dĂ©veloppements, les recherches de Platon pour Ă©tablir cette dialectique nouvelle de l'Un et de l'Autre, - qu'il Ă©crit avec un A majuscule. Pour poser la question: si tel Ă©tait seulement le dire de Platon, serait-il quand mĂȘme lacanien?
Platon, dit Lacan en juin 72, dans "...ou pire"  Ă  la fin du mĂȘme sĂ©minaire,  Il dit ceci: "Platon, cest celui quand mĂȘme qui a avancĂ© la fonction de la dyade - je vais vous expliquer ce que c'est - comme Ă©tant ce point de chute, lĂ  oĂč tout passe, lĂ  oĂč tout fuit... et le fait que la dyade soit le lieu de notre perte, le lieu de notre fuite - rĂ©pĂšte-t-il - c'est bien parce qu'il est lĂ  comme nous tous - Platon -    plongĂ© dans ce seul supplĂ©ment, la diffĂ©rence qu'il y a entre le supplĂ©ment et le complĂ©ment." ( ...ou pire, ALI p173)  De quoi Lacan parle-t-il? Je vais essayer de vous dire ce que j'ai compris.
Dans un des derniers dialogues de Platon, le PhilĂšbe, consacrĂ© Ă  savoir si le Souverain Bien de l'homme consiste dans le plaisir, c'est le thĂšme du dialogue, Platon se propose de chercher en combien de genres, genos, - c'est le terme qui va avoir, disons, une histoire un peu compliquĂ©e par la suite - genos, on peut rĂ©partir toutes les existences qui sont rĂ©parties dans le tout, il maintient effectivement cette idĂ©e du tout, l'examen porte sur la limite et l'infini, peiras, apeiron, vous voyez nous poursuivons le fil. Or, le premier abord de l'infini dans ce dialogue, c'est ce qu'il appelle la dyade du grand et du petit auxquels Melman a fait explicitement allusion. Alors qu'est-ce que c'est que cette dyade du grand et du petit? D'abord, c'est le fait qu'il y a une oscillation illimitĂ©e des phĂ©nomĂšnes de grandeur, d'intensitĂ©, de vitesse. Le plus ou moins grand, oĂč est-ce que vous allez mettre le curseur? Le plus ou moins chaud, qu'est-ce que vous allez nommer chaud? Qu'est-ce que vous allez nommer froid? OĂč est le curseur? C'est toujours relatif. C'est pour celĂ  que je pense que la question du pĂšre Ă©tait dĂ©jĂ  en liaison avec celĂ . C'est-Ă -dire qu'effectivement oĂč est-ce que vous allez mettre la limite? Vous dites c'est chaud, mais c'est chaud par rapport Ă  quoi? Il n'y a pas un chaud absolu. Alors le plus ou moins grand, le plus ou moins chaud, le plus ou moins fort, etc. C'est donc ce que Platon avait appelĂ© la dyade du grand et du petit. Mais lĂ , ici, la limite qui arrĂȘterait l'oscillation de la variable, nous dit Platon, ce serait une mesure, un nombre, qui ramĂšnerait Ă  l'unitĂ© et introduirait la proportion et l'harmonie. La vraie limite, c'est donc l' Un. L' Un, l' IdĂ©e suprĂȘme, l' IdĂ©e qui est au dessus pour Platon de tous les autres concepts, qui est au fondement  mĂȘme de toute relation.
La vraie limite c' est donc l'Un, et en rapport avec l'infini .C'est pourquoi ce sera pour Platon la dyade de l'Un et de l'infini, l'infini en tant que principe de multiplicité, donc l'Autre comme principe aussi de la diversité, donc ce qu'il y aurait comme grandeur à nombrer, il fait bien appel  à la question du nombre, mais il ajoute quelque chose - et c'est ce quelque chose qui m'a particuliÚrement intéressée - et la KhÎra. Alors là! Qu'est-ce que c'est que ce truc?
La khĂŽra, c'est un concept qui apparaĂźt dans le dialogue du ThimĂ©e. C'est un signifiant Ă©nigmatique dont je vais vous parler dans un instant. Parce qu' effectivement on peut dire que Platon, avec la question de la dyade du fini et de l'infini, il voit bien qu'il faudrait nombrer, que la limite soit introduite par un nombre, mais il ne s'en sort pas encore, si je puis dire, de la circularitĂ©. Sauf que quand mĂȘme, il introduit la question de l'infini ici dans un sens particulier. J'y viens. Je vous dirai quand mĂȘme ceci: lĂ  oĂč Melman faisait remarquer la circularitĂ© conceptuelle Ă  propos de la dyade, Lacan souligne, hein? Est-ce qu'il s'en sort ou est-ce qu'il ne s'en sort pas? Lui, Lacan, il dit que Platon s'en sort, parce que premiĂšrement çà ne lui a pas Ă©chappĂ© cette circularitĂ©, et que deuxiĂšmement en introduisant l'Autre dans l'opposition limite-infini comme dyade de toutes choses, aussi bien du monde intelligible que du monde sensible, il marque lĂ  une dissymĂ©trie, il rompt ou tente de rompre l'indĂ©terminĂ©, la circularitĂ© de la dyade, en faisant valoir,comme Lacan l'a fait lui-mĂȘme dans le sĂ©minaire du 11 avril 56; Il y fait rĂ©fĂ©rence Lacan, il dit "Comme je l'ai fait valoir le 11 avril 56" il nous renvoie au clos et Ă  l'ouvert, il nous renvoie - on pourrait traduire - Ă  du symbolique et Ă  du rĂ©el. C'est-Ă -dire que pour Lacan, cette dyade n'est pas une circularitĂ©, mais quelque chose qui justement fait exploser la binaritĂ©. Et on comprend pourquoi les pythagoriciens avaient eu cette intuition que le binaire Ă©tait l'infini, parce que c'est circulaire. Moi je pense que c'est ce que les pythagoriciens avaient pressenti, c'est qu'il y a une circularitĂ© dans le binaire, voilĂ ! Le grand le petit, tout ce que vous savez, et justement la question de la dyade. Mais Ă  partir du moment oĂč vous dites la dyade du fini et de l'infini, pour Lacan vous introduisez autre chose.
Alors, pour Lacan, cette fuite, puisque Lacan dit que c'est une fuite, une fuite du sens, Ă©videmment le rĂ©el, c'est la fuite du sens, nous le savons bien, c'est le hors sens le RĂ©el. Cette fuite du sens dans le langage, il se trouve qu'elle se repĂšre singuliĂšrement dans le dialogue le ThimĂ©e, dans ce signifiant difficile, ce signifiant de khĂŽra.  ThimĂ©e est, vous le savez, un dialogue qui, pour le dire trĂšs vite, dĂ©crit la crĂ©ation du monde. C'est donc un dialogue qui pourrait appartenir au discours mythique, s'il ne cherchait justement Ă  dĂ©passer aussi l'opposition  du discours logique et du discours mythique. Il y a çà aussi chez Platon, essayer de dĂ©passer cette opposition. Le programme du ThimĂ©e est bien de parcourir le cycle du savoir sur toute chose, et sa fin est encyclopĂ©dique. Il doit marquer le temps  d'un logos au sujet de tout ce qui est, genĂšse en quelque sorte. C'est donc bien une ontologie gĂ©nĂ©rale, tout en traitant de tous les types d'ĂȘtres. Elle comporte une thĂ©ologie, une cosmologie, une cosmogonie, une physiologie, une psychologie, une zoologie, etc, et  s'il maintien la distinction du visible, vivant, sensible du monde et du monde intelligible,  il introduit entre les deux - entre les deux -  le discours sur khĂŽra.  Evidemment pour nous c'est intĂ©ressant puisque çà rĂ©sonne comme corps, et comme le prĂ©nom fĂ©minin, khĂŽra, qui est un espace vide, disons une ouverture bĂ©ante, ce qu'on appelle un chasme, pas un chiasme mais un chasme.
Une lecture rapide et superficiel pourrait laisser croire que khĂŽra dĂ©signerait tout simplement la matiĂšre, la matiĂšre de base indĂ©terminĂ©e Ă  partir de laquelle le demiurge, qui est l'image sensible de Dieu, sorte d'ouvrier qui va construire le monde Ă  l'image du Dieu intelligible, cĂ d du Un, du Dieu Un, cet ouvrier fabriquerait le monde Ă  partir d'une matiĂšre. C'est la lecture superficielle qui en a Ă©tĂ© faite malheureusement par Aristote. Or, jamais Platon ne confond khĂŽra et hylĂ©, la matiĂšre, jamais Platon ne dit que khĂŽra c'est la hylĂ©. Il maintient ce concept, il n'y a aucune assimilation. Evidemment c'est plus facile Ă  lire si on dit: c'est la matiĂšre et puis voilĂ ! C'est tout de suite rĂ©solu, il prend la matiĂšre, il prend les IdĂ©es, et puis il fait le monde! Mais c'est pas çà, justement. Le terme de khĂŽra est rapprochĂ© par Platon lui-mĂȘme de decomenon, ce qui veut dire rĂ©ceptacle en grec. Et aussi bien khĂŽra est-il traduit par le terme de rĂ©ceptacle le plus souvent. RĂ©ceptacle, c'est dĂ©jĂ  autre chose, sans que celĂ  soit un sens dit propre. KhĂŽra semble dĂ©signer donc un lieu, un emplacement, voire une rĂ©gion, - quand on sait que la rĂ©gion c'est aussi un terme mathĂ©matique c'est intĂ©ressant -  je dis bien sans que ce sens soit prĂ©sentĂ© comme propre, ni d'ailleurs une mĂ©taphore, car Platon semble dĂ©jouer l'opposition classique sens propre, sens mĂ©taphorique. Platon Ă  travers le terme de khĂŽra semble vouloir dĂ©jouer la logique de la binaritĂ©. Aussi bien avance-t-il tout de suite que khĂŽra appartient Ă  un triton genos, un troisiĂšme genre, ni sensible, ni intelligible Elle est Autre, -on dit elle pour khĂŽra, on la fĂ©minise!- elle est Autre que l'ordre de l'intelligible, ce n'est pas un eĂŻdos, ce n'est pas une IdĂ©e, mais elle en participe de façon - c'est le terme de Platon - embarrassante, aporĂ©tique, l'aporie vous savez que c'est le mur que l'on rencontre dans la raison, dans le raisonnement. Elle est pourtant sans forme sensible, elle est invisible, amorphon, sans forme, c'est le terme du ThimĂ©e. Elle tient du sensible mais elle n'est pas sensible, elle n'est dĂ©finie que par la nĂ©gation, ni sensible, ni intelligible, sans forme, invisible, elle n'est pas un eĂŻdos pourtant. Le discours sur khĂŽra ne procĂšde pas -c'est toujours Platon qui le dit - du logos lĂ©gitime, mais d'un raisonnement bĂątard, logos noto, ce qui veut dire bĂątard, qui s'annonce comme dans un rĂȘve, - rĂȘve - ce qui peut le priver de luciditĂ©, mais lui confĂ©rer aussi un pouvoir de divination. C'est aussi pourquoi il semble que la question de khĂŽra ait fait partie de l'enseignement Ă©sotĂ©rique de Platon. Vous savez qu'il semble qu'il y ait eu un enseignement oral de Platon qui n'ait jamais Ă©tĂ© Ă©crit, et dont Aristote nous parle. Mais çà c'est Ă©crit dans ThimĂ©e, mais il semble que khĂŽra il en ait dit plus dans son enseignement Ă©sotĂ©rique. KhĂŽra serait le rĂ©ceptacle oĂč l'action de l'intelligible devient capable de donner naissance au sensible. Elle n'est pensable ni en terme de qualitĂ©, ni en terme de quantitĂ©, mais elle est le lieu oĂč surgit la possibilitĂ© de se qualifier par exemple dans le feu, l'eau, la terre, l'air, etc. et l'aptitude Ă  se quantifier dans ces matĂ©riaux. Vous savez que le vieux Platon, le Platon de la maturitĂ©, s'efforcera de donner Ă  ces matĂ©riaux des nombres et des figures gĂ©omĂ©triques, la matiĂšre elle-mĂȘme sera  rĂ©duite par Platon Ă  des figures gĂ©omĂ©triques, essentiellement des triangles et des polynĂŽmes, des cercles aussi.
Donc elle est le lieu de l'aptitude Ă  recevoir toutes les marques, les configurations, c'est pour celĂ  qu'on l'appelle aussi un porte-empreinte, mais c'est un porte-empreinte - de l'intelligible, les empreintes proviennent de l'intelligible, toujours, mais la khĂŽra reste vierge - c'est pourquoi c'est un lieu, mais un lieu  qui reste nĂ©anmoins vierge. Vous voyez c'est un concept vraiment difficile Ă  penser. On pourrait peut-ĂȘtre dire qu'il y a dans ce lieu un "çà se donne", il y a quand mĂȘme quelque chose qui se donne puisque c'est un porte-empreinte mais qui reste vierge, qui est nĂ©cessaire pour que l'intelligible puisse se faire sensible, et un "çà se donne" tout en se soustrayant puisque l'empreinte ne reste pas. Et - rapprochement osĂ© , mais qui est aussi fait par Jacques Derrida - qui Ă©voque aussi Ă  ce propos le "Es gibt" allemand, le "çà se donne" que l'on va retrouver dans la thĂ©ologie nĂ©gative et qui pour nous analystes, pointe bien vers le lieu du RĂ©el.
Bien sĂ»r, la mĂ©taphore de la mĂšre et de la nourrice Ă  propos de khĂŽra se trouve dans ThimĂ©e. Aussi bien ne serons-nous pas Ă©tonnĂ©s de voir Platon souligner de khĂŽra, et de la mĂšre donc, qu'elle est agitĂ©e, secouĂ©e par la force des schĂšmes, skhĂȘmata en grec, qui viennent de l'intelligible, qui l'emplissent sans pourtant la modifier, et qui en fait donc un lieu de chaos infini.
Khaos, khaĂŻro, nous arrivons ici Ă  la signification la plus ancienne connue de ce terme, khĂŽra, khaos, khaĂŻro, et lĂ -dessus, on peut faire confiance Ă  Heidegger, il connaissait parfaitement le grec,  khaĂŻro: qu'est-ce que c'est? Le baillement, le bĂ©ant, ce qui se fend, et que l'on retrouve dans la thĂ©ogonie d'HĂ©siode, oĂč c'est l'abĂźme qui s'ouvre. En tant qu' analystes nous sommes tentĂ©s de voir dans ce baillement l'image mĂȘme de cette grande gueule de la mĂšre qui s'ouvre pour rĂ©intĂ©grer au besoin ses enfants, si la limite -  par ailleurs explicitement nommĂ©e pĂšre par Platon,  dans le ThimĂ©e, il nomme peiras le pĂšre - ne venait s'y inscrire, mais pour Platon sans y laisser de trace, c'est assez curieux. Nous, nous disons le phallus qui va venir tenir la grande gueule de la mĂšre, et pour Platon,  oui, peiras vient s'y inscrire mais çà ne laisse pas de trace, c'est Ă©trange comme formulation. Ne peut-on y entendre - c'est ma proposition, Ă  partir de ce que dit Lacan de Platon, qu'il Ă©tait lacanien - l'aperception par Platon de ce que le logos, sous la forme de la demande bien entendu, vienne creuser cette bĂ©ance dans le RĂ©el, ce trou qui n'est pas seulement de l'ordre de l'Imaginaire comme nous savons, mais bel et bien la rĂ©ponse active - vous voyez je fais rĂ©sonner cette rĂ©ponse active avec le Es gibt - la rĂ©ponse active du RĂ©el au Symbolique, qui leur assure leurs consistances rĂ©ciproques. On peut mĂȘme dire que c'est prĂ©cisĂ©ment ce que Derrida et Heidegger ne saisiront pas, cette question du trou, bien qu'ici, Ă  certains Ă©gards, surtout Derrida ait Ă©tĂ© si proche de Lacan concernant la question des rapports de la langue et du logos. Ce sur quoi je m'appuie Ă©galement pour dire celĂ , c'est que dans une intervention de 75,  Lacan, Ă  la fin des JournĂ©es des cartels nous dit ceci: "La dĂ©couverte de l'analyse, c'est, quoique l'ĂȘtre et le non-ĂȘtre soient la mĂȘme chose" - puisque le non-ĂȘtre çà existe puisqu'on en parle -  "il faut qu'il y ait un trou qui fasse tenir le tout ensemble. Chaque fois que nous avançons un mot, nous faisons surgir du nĂ©ant, ex nihilo, une chose". Et il me semble que ce que Platon appelle ici infini de khĂŽra, c'est cet ex nihilo, tout au moins il en a une certaine aperception. C'est pourquoi il peut dire aussi qu'il n'y a  pas d'empreinte, c'est toujours un ex nihilo.  Naturellement  c'est une aperception, je ne dis pas que... On voit bien comment Lacan -je trouve çà extraordinaire -  comment Lacan se sort de toute cette ontologie par la question du trou, et qu'il y en a une certaine aperception chez Platon, naturellement il ne va pas jusqu'au bout, sinon il aurait inventĂ© le noeud borromĂ©en! Mais il a une certaine aperception de ce trou, me semble-t-il, qui le fait sortir de cette opposition de l'ĂȘtre et du non-ĂȘtre. VoilĂ  ce qui pour moi semble Ă©clairer ce que Lacan dit dans "...ou pire" Ă  propos de Platon.
Vous ĂȘtes peut-ĂȘtre fatiguĂ©s? Vous souhaitez peut-ĂȘtre qu'on s'arrĂȘte? C'est comme vous voulez, je peux continuer sur la thĂ©ologie nĂ©gative, la question du passage, çà dĂ©pend si vous le souhaitez ou pas.
ND: CĂ  mĂ©rite peut-ĂȘtre une autre confĂ©rence? Il y a dĂ©jĂ  beaucoup de choses. C'est passionnant. Merci, merci.
H.Cesbron-Lavau: Il y a peut-ĂȘtre des questions?
X: le logos? Le langage et le logos?
MCCadeau: Sur le logos? Le logos, Il est  fondamentalement dans l'intelligible, mais Platon va reconnaĂźtre qu'il y a une rĂ©alitĂ© du logos, puisqu'il y a des mots,  et que les mots, c'est toute la question du langage.. C'est un point que je n'ai pas traitĂ© lĂ . Le logos est Ă©videmment d'abord le concept, mais Platon va tomber bien sĂ»r sur la question des mots, et donc il y a une rĂ©alitĂ© sensible du logos, ce qui va l'obliger Ă  mettre aussi de la limite dans le sensible, non seulement dans la matiĂšre, mais de par le langage lui-mĂȘme puisque le langage est une rĂ©alitĂ© sensible. C'est pour celĂ  qu'il va faire jouer tous les genres dans les deux, les deux...Pardon?
V.Hasenbalg: Marie-Charlotte, merci, merci. Pour moi, qui ne suis pas philosophe, maintenant j'ai une petite idĂ©e. Quand  j'entends Platon jeune, vieux, mĂ»r, dans la maturitĂ©, il devient quelqu'un plus proche. Tu nous a fait un parcours formidable. Et surtout autour de cette question de l'infini qui nous travaille, en tant que lacaniens

M.C.Cadeau: Oui, bien sûr
V.Hasenbalg:  Je t'ai écoutée attentivement, et je perçois une congruence avec ce qu'on peut faire du cÎté mathématique, ce qui est surprenant.
M.C.Cadeau: Oui, alors çà, çà m'intéresse beaucoup.
V.Hasenbalg: Oui, c'est impressionnant, notamment  pour la question des irrationnels, ce que tu as Ă©voquĂ© chez les grecs. Perle nous a expliquĂ© l'autre fois comment DieudonnĂ©, le grand mathĂ©maticien qui faisait partie du groupe Bourbaki, qui a dit « Heureusement il y a eu  Frankel, pour nous permettre justement de nous dĂ©barrasser de l’hypothĂšse du continu, ce qui est intĂ©ressant, bien sĂ»r, quand on se pose la question de la fĂ©minitĂ© et du RĂ©el, parce que on sait bien que si on fait l'Ă©conomie du RĂ©el, de l'impossible...
Ce qui m'a le plus surpris, ce qui rĂ©sonne pour moi dans cette histoire de khĂŽra
 tu sais ce que j'entends lĂ , c'est le  pot de moutarde,  les pots trouĂ©s, qui sont chez Lacan quelque chose qui revient constamment. Je m'excuse pour ceux qui ne sont pas familiarisĂ©s, mais pour ceux qui ont travaillĂ© les sĂ©minaires c'est quelque chose qui revient tout le temps chez Lacan. Par exemple, dans "D'un Autre Ă  l'autre" qu'on a travaillĂ© l'Ă©tĂ© dernier, il y a les pots trouĂ©s, à  l'intĂ©rieur desquels on va mettre des objets dans les tombes des personnages de l'AntiquitĂ©, et Lacan va parler de ces trous dans les pots, en parlant du signifiant, c'est par lĂ  que sortaient les signifiants, et c'est dans ce rĂ©ceptacle qu’ils dessinent un trajet. J'ai envie de dire ils dessinent un trajet, parce que je suis fascinĂ©e par la bouteille de Klein. Il y a dans la bouteille de Klein cette image d'un cylindre par oĂč çà circule et qui va faire un drĂŽle de tour pour se rejoindre lui-mĂȘme. C'est  une façon de rĂ©soudre la question du trou mais d'une façon particuliĂšre qui est celle de la bouteille de Klein. Je ne peux pas m'Ă©tendre lĂ -dessus mais en t'Ă©coutant, je trouve que ce que tu dis est pertinent pour moi avec les issues, les rĂ©ponses de la topologie.
M.C.Cadeau: Tout à fait. C'est d'ailleurs étonnant comment Platon, justement dans ce passage par khÎra va essayer de montrer que ces empreintes sont absolument mathématiques, ces nombres et ces figures géométriques. Il y a toutes sortes de calculs vraiment extraordinaires sur les triangles, les polygones,pour essayer de ramener la matiÚre à de la... à une topologie, on ne peut pas dire autrement. Et jamais il ne dit hylé, jamais il ne dit matiÚre.
M.De Lagontrie: Et Aristote?
M.C.Cadeau:  Cà va simplifier. Aristote parait simple à cÎté, je trouve. Celà ne diminue pas la pensée d'Aristote, il va introduire des choses tout à fait subtiles au niveau de la logique, mais de ce point de vue là Aristote est plus simple, de ce point de vue là.
X: Vous avez eu une trĂšs jolie expression tout Ă  l'heure pour opposer discours logique Ă  discours mythique. Comme vous connaissez trĂšs bien le grec, il doit y avoir une traduction, je m'explique, j'ai rĂ©alisĂ© Ă  ce moment lĂ  seulement, je ne dois pas ĂȘtre douĂ©, que logos et logique c'Ă©tait Ă  peu prĂšs la mĂȘme racine. Du coup, pour opposer discours logique et discours mythique, par quel mot vous traduisez discours?
M.C.Cadeau: par logos. Logos logos! De mĂȘme que lorsqu'il parle des irrationnels, il dit logoĂŻ alogou, on peut trĂšs bien redoubler le terme, logos logou.
X:  Alors il y aurait le logos, la connaissance et puis le reste, le logos mythique, le Réel?
M.C.Cadeau: Le logos mythique qui deviendrait le Réel?
X: je veux dire simplement que, si vous acceptez une espÚce d'identité entre logos et logique, à ce moment là, alors le discours mythique çà serait le Réel.
M.C.Cadeau: Alors ce serait une imaginarisation du RĂ©el. On pourrait tout Ă  fait dire, -ce qui s'est toujours dit d'ailleurs, enfin, c'est surtout ce que disait Aristote - que lĂ  oĂč la philosophie employait le mythe, Aristote critiquait beaucoup, chez Aristote, il n'y a pas de mythes. C'est justement lorsque la philosophie rencontrait du RĂ©el, ce que nous dirions nous en nos termes, c'est Ă  dire quelque chose qu'elle ne peut plus dire, il n'y a plus de concept pour dire, celĂ  irait dans votre sens, on emploierait l'Imaginaire pour parler du RĂ©el, ce qu'on fait souvent d'ailleurs. Mais en mĂȘme temps je trouve que Platon essaie de dĂ©passer mĂȘme cette opposition. Je ne dis pas qu'il y rĂ©ussit, je dis que c'est une tentative, il dit: troisiĂšme genre.
X: Petite question subsidiaire, qui n'a pas de rapport tout à fait direct, mais profitant de votre connaissance de la philosophie et du grec. Dans la controverse rigolotte entre Lacan et je ne sais plus qui, à propos de la phrase de Jean "Au commencement était le Verbe". Il y en a un qui dit de varim(?), un qui parle en hébreu, et l'autre qui dit non, ce serait logos, le discours. Vous comment vous auriez traduit la phrase grecque, "Au commencement était le Verbe"?
M.C.Cadeau: Je ne sais pas. Alors là, vous me posez une colle! Qu'est-ce que je mettrais en français? Au commencement, on serait tentés nous de dire la lettre.
X:C'est le séminaire dans lequel Lacan dit on ne pourra pas discuter sérieusement tant qu'il n'y aura pas une faculté de théosophie... J'ai posé la question à un théologien qui m'a répondu, vous n'avez rien compris. Ce n'est ni le Verbe, ni le langage, à cette époque de l'histoire, c'était le Saint-Esprit, le logos correspond à  ce que à cette époque de l'histoire on appelait le Saint-esprit.
M.C.Cadeau: Alors c'est intéressant parce que dans la théologie, à quoi correspond l'Esprit Saint la question se pose. Chez Maßtre Eckart, il pose vraiment la question. Mais pour nous, je pense, vous savez,  à ce que dit Lacan dans RSI,  la question de ce trou primordial qu'il appelle aussi l'Urverdrangung. De ce Ur surgit quoi? La lettre. C'est ce que dit Lacan dans RSI. De l'ex nihilo, surgit la lettre. Toute création est lettre. C'est problématique, effectivement
V.Hasenbalg: C'est une question d'étymologie. Logos et Ratio, ils ont ce double sens qui renvoie à  la pensée et au nombre.
M.C.Cadeau: Absolument, ratio c'est le calcul. A l'origine c'est la petite pierre, qu'on mettait dans les sacs pour compter les animaux du troupeau? Comment? Logos, non, parce que en grec, il y a deux termes, arythmos pour les nombres, et logos pour le discours, pour les mots, etc.
V.Hasenbalg: Et les irrationnels?
M.C.Cadeau: Les irrationnels: logos alogou. Mais effectivement, tu as raison, en grec, logos peut aussi désigner le nombre, tout à fait. Il y a arythmos, mais on peut dire aussi logos.
V.Hasenbalg: De mĂȘme qu'en latin, ratio, renvoie au nombre.
M.C.Cadeau: TrĂšs juste..
Y:  Une question, si khÎra, c'est un lieu sans empreinte, un porte-empreinte sans empreinte, mais si on ne sait pas que çà a déjà eu lieu, comment est-ce qu'on peut dire qu'il y a une  répétition?
M.C.Cadeau: TrÚs juste. Bonne question. Comment on sait que çà a déjà eu lieu? Alors, il faudrait vérifier la question de la mémoire, mais dans mon souvenir il ne parle pas de...,.il insiste au contraire sur le toujours vierge. Ce qui fait que certains philosophes ont pensé qu'on pouvait assimiler khÎra à l'espace, mais, mais je pense que c'est pas çà.
V.Hasenbalg: Il y a un trajet, un parcours. Si on prend la bouteille de Klein, il y a ce trouage qui dessine une parcours qui vient se rejoindre. Ce qui reste, c'est cet objet topologique qui est la trace qui reste d' un certain parcours du signifiant. Le signifiant peut ĂȘtre quelconque, ce qui reste, c'est la possibilitĂ© d’un parcours, s'il y a raboutage.
M.C.Cadeau: C'est çà. Ce qui fait que la mĂ©moire ne commencerait qu'avec la production de ce qui sort de khĂŽra, c'est Ă  dire des Ă©lĂ©ments, qu'ils soient mathĂ©matiques, ou littĂ©raux, ou la matiĂšre elle-mĂȘme.
H.Cesbron-Lavau :  N'allez pas trop vite!
V.Hasenbalg: Mais oui, dans le sĂ©minaire de cet Ă©tĂ© tu as le grand A ici et le grand A lĂ , et les signifiants de la demande. On peut voir comment le trou de la demande fait comme un entonnoir et qui va rejoindre ce bord du grand Autre et celui-lĂ , ce sont le mĂȘme, mais seulement inversĂ©s...    M.C.Cadeau: Je trouve çà trĂšs intĂ©ressant.
V.Hasenbalg: S'il n'y avait pas d'inversion, dans les deux extrémités de la trique creuse, on reviendrait au tore. Alors, qu'il y ait ici la série des signifiants qui a servi pour le mouvement, pour reprendre ta métaphore du mouvement, il ne reste de ces signifiants que le tracé topologique. Tout est dans le raboutage, si raboutage il y a. Parce qu'on peut rester dans la logique infinie de la demande. Enfin, c'est comme çà que j'entends ta khÎra.

Henri Cesbron-Lavau: Merci beaucoup, Marie-Charlotte. Je crois que çà nous a permis d'abord de parcourir une variété trÚs riche des différentes étapes de la philosophie grecque, et puis de bien mettre en évidence ce que Lacan a apporté le trou comme ce autour de quoi les choses s'articulent et ce trou, je suis d'accord, ce trou est structuré. Voilà. Merci beaucoup.
Je termine par quelque petites annonces que je prends dans l'ordre du plus lointain vers le plus proche: le 23juin, dans la cadre du séminaire; "questions d'infini à partir de quelques bricoles cliniques", avec M Czermack., le 24 mai, ton séminaire,  à 21h, l'établissement par Lacan des formules de la sexuation, à partir de la logique d'Aristote, et enfin, le mercredi 25 avril, je tiens un atelier de topologie qui est ouvert, à 21h15, et actuellement nous travaillons sur la bouteille de Klein et la surface de Boyle On peut apporter des ciseaux, du papier du scotch, on travaille justement ces articulations.


 

D'un infini à l'Autre, texte de Virginia Hasenbalg (journées ALI sur le sujet)

ALI - Journées sur le sujet
D’un infini à l’Autre
Virginia Hasenbalg

Quelques uns ici savent que je suis travaillĂ©e par la question de l’infini actuel, infini que nous devons Ă  Cantor, et effet de l’entrĂ©e du langage dans le rĂ©el, pour Lacan. Lors d’un Ă©change, Marc Darmon me suggĂ©rait que l’infini actuel soit posĂ© comme une symbolisation de l’infini potentiel. C’est ce passage qui m’intĂ©resse de cerner, si possible.

On peut supposer au commentaire que Lacan fait sur le texte de Freud concernant LĂ©onardo da Vinci la description d’un franchissement, d’une coupure tĂ©moignant du surgissement du sujet de la science.
Ainsi, le rapport de Léonard à la nature, et sa mathématisation ne pouvait que rester inachevée, et pour cause. Le franchissement se fera grùce à la formalisation mathématique du réel chez Galilée, quelques 100 ans plus tard.
Chez LĂ©onard, la nature est un vaste champ d’observation qui est sommĂ© de rĂ©pondre. Pour GalilĂ©e bien qu’il questionne toujours le monde physique le maniement des concepts l’amĂšne Ă  une combinatoire de lettres comme condition de sa dĂ©marche - le rĂ©el en Ă©tant la consĂ©quence.

Lacan conclut son sĂ©minaire sur la relation d’objet en commentant le texte de Freud sur Leonard de Vinci, celui qui analyse le fameux tableau qui reprĂ©sente, dans une sorte d’agglomĂ©rat corporel, JĂ©sus, Marie et Sainte Anne.
Il y a dans ce tableau la reprĂ©sentation d’une TrinitĂ©, celle qui Ă©tait effectivement diffusĂ©e Ă  une certaine Ă©poque. On parlait alors d’Anna Metterza (en Italie), ou de Anna Selbstdritt (en Allemagne), c’est-Ă -dire de Sainte Anne en tiers. Lacan Ă©voquera Ă  son sujet une trinitĂ© imaginaire.
Entre 1485 et 1510, le culte de Sainte Anne a Ă©tĂ© promu dans la chrĂ©tientĂ© comme un degrĂ© d’élĂ©vation liĂ© Ă  toute la critique dogmatique autour de l’ImmaculĂ©e Conception de la Vierge. Cette reprĂ©sentation figurait dans les indulgences qui Ă©taient vendues Ă  cette Ă©poque, celles qui assuraient Ă  chacun et Ă  sa descendance 20000 ans de pardon
 C’est Lacan qui en parle de la sorte.

C’est ainsi qu’il va distribuer les places de ces trois personnages dans le schĂ©ma L. Il situe Sainte Anne au lieu de l’Autre. La ligne imaginaire a-a’ relie la mĂšre phallique au moi qui se trouve en fonction de fĂ©tiche. L’enfant est donc isolĂ© dans une confrontation duelle avec la femme. Ceci laisse l’enfant confrontĂ© au phallus comme manque chez la femme. Cette duplication, ce dĂ©doublement de la figure maternelle est aussi perceptible dans le tableau dans la confusion des corps de la Vierge et de Sainte Anne, jusqu’au point de reprĂ©senter dans les deux versions existantes du tableau, les jambes de l’une Ă  la place de celles de l’autre. La grand-mĂšre de l’enfant occuperait le lieu de l’Autre, qui de ce fait n’est pas l’Autre absolu, celui de l’Inconscient.

Une forte capacitĂ© de sublimation, propre Ă  l’artiste, lui permet d’enlever la libido Ă  son rapport Ă  l’objet, et de se livrer Ă  la compulsion Ă  fouiner, Ă  sa soif de savoir
ayant comme objet la nature. On voit chez LĂ©onard la marque d’un reste de tradition aristotĂ©licienne, c’est-Ă -dire de tradition fondĂ©e sur certaines Ă©vidences de l’expĂ©rience.

Sa position vis-Ă -vis de la nature est celle du rapport avec cet autre qui n’est pas sujet, cet autre dont il s’agit pourtant de dĂ©tecter l’histoire, le signe, l’articulation et la parole, dont il s’agit de saisir la puissance crĂ©atrice. Bref, cet autre est quelque chose qui transforme le radical de l’altĂ©ritĂ© de cet Autre absolu, en quelque chose d’accessible par une certaine identification imaginaire

Il se trouve en fait dans un rapport de soumission Ă  la nature. Il s’agit d’en dĂ©chiffrer les signes. C’est ce qui le maintient justement en deçà d’une formalisation mathĂ©matique pure. Le domaine de l’expĂ©rience sensible, celui des corps rĂ©els et existants, a encombrĂ© l’esprit humain par son Ă©vidence.
Il a fallu du temps pour arriver Ă  formuler les phĂ©nomĂšnes autrement puisqu’il y a une limite Ă  dĂ©passer pour que les mathĂ©matiques puissent faire une entrĂ©e vivante dans l’analyse des phĂ©nomĂšnes du rĂ©el. Elle nĂ©cessite que le point de dĂ©part se fasse ailleurs, en renonçant aux Ă©vidences et en tenant compte de l’impossible : mettre l’expĂ©rience Ă  l’épreuve des termes du problĂšme, termes qui partent de l’impossible. Il est en effet impossible Ă  partir de l’expĂ©rience sensible ou de l’intuition de savoir que ce n’est pas vrai qu’un corps plus lourd tombe plus vite. Parce que pour cela il faut la poser dans l’absolu, c’est-Ă -dire dans le vide. L’expĂ©rience est donc trompeuse. Seulement la formalisation symbolique pure permet d’instaurer une physique d’une façon correcte.
On voit ici donc que le sujet ne peut ĂȘtre envisagĂ© qu’à partir de la coupure avec le monde naturel des objets, monde qui sera dĂšs lors abordĂ© avec une mĂ©thode « purifiĂ© » qui prend son dĂ©part du concept, du signifiant.
Des siĂšcles entiers ont fait des efforts pour y parvenir et n’y sont jamais parvenus avant cette sĂ©paration du symbolique et du rĂ©el.
Un franchissement que KoyrĂ© date dans l’histoire de la science, et qui ne manifeste pas moins une torsion structurale qui a donnĂ© naissance au sujet.
Voici comment KoyrĂ© Ă©voque ce processus, en vertu duquel l’homme a perdu sa place dans le monde, ou plus exactement peut ĂȘtre, a perdu le monde mĂȘme qui formait le cadre de son existence et l’objet de son savoir, et a dĂ» transformer et remplacer non seulement ses conceptions fondamentales mais jusqu’aux structures mĂȘmes de sa pensĂ©e.

Pour conclure
Ce texte de Lacan date de 1957. Il y est question aussi du caractĂšre inachevĂ© pour le petit Hans de son accession Ă  l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© puisqu’il reste sous la domination du phallus maternel. Comme LĂ©onard.
Il me semble qu’il est d’actualitĂ© pour notre clinique, lorsqu’une grand-mĂšre occupe cette place impossible d’ĂȘtre l’Autre de l’Autre. Il est en tout cas une entrĂ©e dans la rĂ©flexion sur la grand-mĂ©ritude




L’impossible mĂ©diation entre fini et infini (Docte Ignorance, N. de Cues), par J.P. Hiltenbrand


L’impossible mĂ©diation entre fini et infini
Conférence de Jean-Paul Hiltenbrand[1]

Henri Cesbron Lavau :
Nous avons le plaisir, aujourd’hui, d’accueillir Jean-Paul Hiltenbrand. Pour l’introduire, il est psychiatre et psychanalyste, il a fondĂ© l’École RhĂŽne-Alpes qui est l’école de l’Association lacanienne internationale dans cette rĂ©gion et Jean-Paul a Ă©galement publiĂ© rĂ©cemment : Insatisfaction dans le lien social, chez Eres. Le sujet d’aujourd’hui n’est pas spĂ©cifiquement sur Cantor, mais sur quelqu’un qui Ă©tait lĂ  cinq siĂšcles avant et je dois dire que c’était pour moi en fait l’occasion de dĂ©couvrir ce texte que je trouve absolument sidĂ©rant et j’attends beaucoup de ce que Jean-Paul va pouvoir nous dire et donc le titre de la confĂ©rence est  L’impossible mĂ©diation entre fini et infini.

Jean-Paul Hiltenbrand
Ce petit livre de 1440 est une vĂ©ritable bombe pour son Ă©poque et je souligne aussi qu’il a Ă©tĂ© enfin traduit en français en 1930, c’est-Ă -dire cinq siĂšcles aprĂšs. C’est dire qu’en langue française, les commentaires de Nicolas de Cuse sont relativement peu nombreux, l’essentiel se faisant en allemand ou en langues anglo-saxonnes. Évidemment, pour votre registre de travail, c’est-Ă -dire sur Cantor, les mathĂ©matiques de Nicolas de Cuse sont tout Ă  fait sommaires et intuitives. D’ailleurs, lorsque Cantor a lu les textes de Nicolas de Cuse, ça l’a fait un peu ricaner, bon, mais on va prendre les choses dans leur temps. Pour commencer, je vais vous lire une lettre que Nicolas de Cuse a Ă©crite Ă  un de ses contemporains :
« Dans mon sermon sur l’esprit sain, vous avez dĂ©couvert comment la connaissance coĂŻncide avec l’amour. Il est impossible, en effet, de susciter un sentiment, sinon par amour et quel que soit l’objet aimĂ©, il ne peut ĂȘtre aimĂ© que dans la perspective du Bien, car rien de ce qui est choisi n’est aimĂ© sans connaissance du Bien. Dans l’amour donc, par lequel on est portĂ© vers Dieu, la connaissance est prĂ©sente quoiqu’elle ignore ce qu’est l’objet de son amour, elle est donc coĂŻncidence de la science et de l’ignorance, Ă  savoir de la docte ignorance. »

VoilĂ  donc un texte qui fait, en quelque sorte, le rĂ©sumĂ© et le commentaire, qui date d’une douzaine d’annĂ©es aprĂšs la rĂ©daction de la docte ignorance et c’est en mĂȘme temps, ce courrier, le rĂ©sumĂ© du projet de Nicolas de Cuse. Alors, ce projet nous intĂ©resse nous, analystes, dans la mesure oĂč la structure mise en place, mais la structure seulement, bien entendu, concerne et dĂ©finit l’expĂ©rience de l’analyse, Ă  savoir, le rapport du sujet au grand Autre inconscient, ce rapport Ă©tant mĂ©diatisĂ© dans une formalisation du savoir, lui-mĂȘme conditionnĂ© par l’amour. Mais je ne vais pas anticiper sur la nature du projet pour m’attacher d’abord Ă  la mĂ©thode empruntĂ©e et Ă  son but.
Alors je vais un peu renverser la disposition du texte, pour permettre une clarification rapide des donnĂ©es du problĂšme que va aborder Nicolas de Cuse. Donc, je vais d’abord parler de la mĂ©thode empruntĂ©e et de son but et, dans un second temps, j’essaierai d’en tracer les consĂ©quencesque je dis tout de suite considĂ©rables et ceci nous intĂ©resse Ă©galement puisqu’on voit bien oĂč mĂšne le dĂ©sir de vĂ©ritĂ© qui ne cesse pas d’allumer ce texte. Alors, comment peut se dĂ©finir la nature de la divinitĂ©. D’emblĂ©e, Nicolas de Cuse se trouve affrontĂ© Ă  ce problĂšme, n’est-ce pas, et c’est le chapitre XXVI du livre I qui va y rĂ©pondre et qui s’intitule « La thĂ©ologie nĂ©gative » oĂč il nous dit :
« Parce que le culte de Dieu, qui doit ĂȘtre adorĂ© en esprit et en vĂ©ritĂ©, se fonde nĂ©cessairement sur des affirmations positives au sujet de Dieu, toute religion s’élĂšve nĂ©cessairement dans son culte au moyen de la thĂ©ologie affirmative adorant Dieu comme un et trine, comme infiniment sage, bon, lumiĂšre inaccessible, vie, vĂ©ritĂ© et ainsi de suite, dirigeant toujours son culte par une foi qu’elle atteint plus vĂ©ritablement par la docte ignorance, croyant que celui qu’elle adore Ă©tant un et uniment toute chose et que celui Ă  qui elle rend son culte comme Ă©tant la lumiĂšre inaccessible n’est pas comme la lumiĂšre matĂ©rielle – vous voyez lĂ , dĂ©jĂ , il commence Ă  faire des distinctions – Ă  laquelle s’oppose les tĂ©nĂšbres, mais la plus simple est l’infini dans laquelle les tĂ©nĂšbres sont la lumiĂšre infinie. Elle croit que la lumiĂšre infinie luira toujours dans les tĂ©nĂšbres de notre ignorance. Ainsi, la thĂ©ologie de la nĂ©gation est si nĂ©cessaire pour parvenir Ă  celle de l’affirmation que, sans elle, Dieu n’est pas adorĂ© comme Dieu infini, mais plutĂŽt comme crĂ©ature. Or, ce culte est une idolĂątrie attribuant Ă  l’image ce qui ne convient qu’à la vĂ©ritĂ©. Il sera sans doute utile d’ajouter, Ă  ce qui prĂ©cĂšde, quelques mots sur la thĂ©ologie nĂ©gative. L’ignorance sacrĂ©e nous a enseignĂ© un Dieu ineffable et cela parce qu’il est infiniment plus grand que tout ce qui peut se compter et cela parce qu’il est au plus haut degrĂ© vĂ©ritĂ©. »

VoilĂ  donc pourquoi ce dĂ©tour par la thĂ©ologie nĂ©gative, parce que tout ce qui peut ĂȘtre Ă©noncĂ© sur Dieu qui ne serait pas la figure divine, tout ce qui serait donc ce Dieu ne pourrait pas ĂȘtre dit et, par consĂ©quent, ça n’est que par la nĂ©gation d’abord que l’affirmation peut se faire ensuite. C’est formidable, n’est-ce pas, parce que lĂ  vous voyez dĂ©jĂ  la dĂ©marche mĂȘme de Freud Ă  propos de son article sur la nĂ©gation. Donc, nous rencontrons plus de vĂ©ritĂ©, nous dit-il, en Ă©cartant et en niant. Ce Dieu n’est ni pĂšre, ni fils, ni saint esprit, il est seulement infini et puis il dira encore plus loin :
«  il est manifeste, dĂšs lors, comment les nĂ©gations sont vraies et les affirmations insuffisantes en thĂ©ologie ».

C’est lĂ  son programme qui va l’amener aux mathĂ©matiques. « La prĂ©cision de la vĂ©ritĂ© luit d’une façon incomprĂ©hensible dans les tĂ©nĂšbres de notre ignorance et voilĂ  donc la docte ignorance que nous avons cherchĂ©e. » VoilĂ  donc le programme, n’est-ce pas, qui, il faut le dire, s’initie du mouvement de la thĂ©ologie nĂ©gative. J’insiste lĂ -dessus parce que ce chapitre XXVI va permettre Ă  certains contradicteurs d’accuser Nicolas de Cuse de mysticisme puisque, Ă©videmment, cette thĂ©ologie nĂ©gative fait allusion indirectement Ă  MaĂźtre Eckhart qui est rĂ©putĂ© ĂȘtre un mystique. C’est donc un temps essentiel Ă  la dĂ©monstration, Ă  savoir, le principe d’ignorance indispensable avant toute affirmation de quelque chose qui va devoir ĂȘtre dĂ©montrĂ© car n’appartenant pas au registre sensible. Concernant la divinitĂ©, ce qui la caractĂ©rise est donc dĂ©faut, manque dans le savoir, d’oĂč recours Ă  ce qui est dans son temps la science. Alors, les Ă©claircissements prĂ©liminaires qui est le chapitre II du livre I oĂč il va donc nous dire comment il va organiser son propos, donc il s’agit d’étudier ce que c’est que d’ĂȘtre le plus grand :
« J’appelle maximum – maximum, je le dis tout de suite, c’est ce qu va dĂ©signer la divinitĂ© – j’appelle maximum une chose telle qu’il ne puisse pas y en avoir de plus grande. – tout simplement – Il est absolu, il est en acte, tout l’ĂȘtre possible, ne subit des choses aucune restriction et en impose Ă  toutes. Ce maximum, que la foi indubitable de toutes les Nations rĂ©vĂšre comme Dieu sera, dans mon livre, premier sur la raison humaine l’objet que, sans jamais pouvoir le comprendre, je m’efforcerai de rechercher sous la conduite de Celui qui seul habite dans une lumiĂšre inaccessible. En second lieu, comme la maximitĂ© absolue est l’entitĂ© absolue par laquelle toutes choses sont ce qu’elles sont ainsi est-ce d’elle, de cette maximitĂ©, que l’on nomme maximum absolu que vient l’unitĂ© universelle des sens. Parce que son unitĂ© s’est restreinte en une pluralitĂ© sans laquelle elle ne peut pas ĂȘtre. »

Donc, ça ce sont des types d’argumentations qu’il va rĂ©pĂ©ter sans cesse dans le texte et qui sont, je dirais, le modĂšle des argumentations de l’époque.
« Le maximum montrera la nĂ©cessitĂ© d’un troisiĂšme ordre de considĂ©rations, en effet, comme l’univers ne subsiste que d’une façon restreinte dans la pluralitĂ©, nous rechercherons dans les choses multiples elles-mĂȘmes le maximum Un dans lequel l’univers subsiste au degrĂ© maximum et le plus parfait dans sa rĂ©alisation et dans sa fin. »

Alors, de quoi s’agit-il ? Il s’agit de montrer comment une certaine conceptualisation de ce maximum, c’est-Ă -dire de la divinitĂ©, va avoir un caractĂšre universel. J’y reviendrai Ă  la fin.
« Il s’agit donc d’un maximum tel qu’il ne puisse y en avoir de plus grand, il est absolu et il est impossible Ă  comprendre et donc : docte ignorance. Maximum et minimum, je le dis tout de suite, coĂŻncident dans leur valeur et est au-dessus de toute opposition pensable et possible. Le maximum est un et il reprĂ©sente la nĂ©cessitĂ© absolue. »

Donc, je viens d’aborder une dĂ©finition tout Ă  fait importante chez Nicolas de Cuse, Ă  savoir ce qu’il dĂ©signe comme Ă©tant la coĂŻncidence des opposĂ©s. Ce concept est tout Ă  fait central chez lui, il est au cƓur de sa dialectique et il Ă©claire aussi l’usage qu’il va faire des mathĂ©matiques justement pour montrer cette coĂŻncidence des opposĂ©s et il Ă©claire aussi, surtout, l’usage qu’il va faire du nombre. Se pencher sur ce concept nous fera entendre Ă  quel endroit Nicolas de Cuse porte la cĂ©sure entre savoir et non savoir, c’est-Ă -dire entre science et ignorance. Pour lui, il y a une fondamentale ignorance de l’infini. Ça, c’est une dĂ©finition qui va traverser toute son argumentation.
« Ignorance de l’infini parce que nous sommes dans l’incapacitĂ© de le connaĂźtre, cet infini, en tant qu’infini puisqu’il y a absence de proportion entre lui et n’importe quelle rĂ©alitĂ© plus ou moins accessible. Or, notre pensĂ©e – celle de 1440 – est mesure capable de comparaison et si elle ne peut opĂ©rer de la sorte, elle n’a aucune chance que nous ayons prise sur cette rĂ©alitĂ©. Raison pour laquelle la voie pour une comprĂ©hension de l’infini nous est strictement fermĂ©e : c’est l’ignorance. »

Il s’agit-lĂ , pour Nicolas de Cuse d’une thĂ©orie de la connaissance et on comprend pourquoi on tombe sur une omniprĂ©sence du nombre. La proportion indispensable Ă  la connaissance de l’inconnu trouve ici son fondement. Je vais citer le chapitre 1 du livre I qui s’intitule : « Comment savoir est ignorer » :
« Donc, toute recherche consiste en un rapport comparatif facile ou difficile et c’estpourquoi l’infini qui Ă©chappe comme infini Ă  tout rapport est inconnu.) Or, le rapport qui exprime accord Ă  une chose, d’une part, et l’altĂ©ritĂ©, d’autre part, ne peut se comprendre sans le nombre. C’est pourquoi le nombre enferme tout ce qui est susceptible de relation ou de rapport. Donc, il ne crĂ©e pas une relation en quantitĂ© seulement, mais en tout ce qui, d’une façon quelconque, par substance ou par accident peut concorder ou diffĂ©rer. Ainsi Pythagore – qu’il va citer plusieurs fois dans son texte – jugeait-il avec vigueur que tout ce qui Ă©tait constituĂ© et compris par la force des nombres. Le nombre ainsi conçu a un caractĂšre transcendantal. DĂšs qu’il y a similitude ou diversitĂ©, il y a nombre. Mais ce nombre ne dĂ©signe pas seulement quantitĂ© mesure etc, il est une catĂ©gorie qui permet d’apprĂ©hender la pluralitĂ© certes, qualitative ou quantitative sur fond d’appartenance commune. »

C’est-Ă -dire que tout ce qui va ĂȘtre Ă©valuĂ©, la seule appartenance commune dans l’ordre du fini, c’est le nombre.
« Sans lui, le monde et le cosmos ne seraient que chaos à notre compréhension. »

Autrement dit, la logique du nombre est celle du monde. Elle est aussi celle du CrĂ©ateur. Ça, c’est tout Ă  fait important, il le dira quelque part, j’espĂšre retrouver le texte oĂč il dit que le CrĂ©ateur lui-mĂȘme obĂ©it Ă  la logique du nombre. Il est de la catĂ©gorie du rĂ©el, ce nombre, et de celle de la pensĂ©e. Ainsi, pour Nicolas de Cuse, tout ce que nous connaissons, percevons, pensons, est de l’ordre du nombre. Un concept par excellence, par exemple, est une unitĂ© multipliĂ©e de nombres. Cette prĂ©gnance du nombre va donc se traduire par le fait que tout objet de l’esprit va se trouver ĂȘtre marquĂ© par l’excĂšs ou le dĂ©faut. Donc, tout contenu de connaissance se trouve impliquĂ© dans une relation d’antĂ©rioritĂ© ou de postĂ©rioritĂ©, bien entendu, comme dans une suite de nombres. L’objet, en gĂ©nĂ©ral est tout de suite pris dans des relations d’ordre et, par consĂ©quent, de nombre ; c’est son essence. Il nous dit ça dans la partie 4 du chapitre I, oĂč il parle lĂ  des objets finis, bien sĂ»r :
« Car tous les objets qui sont apprĂ©hendĂ©s par les sens, la raison ou l’intelligence, diffĂšrent tellement entre eux et de l’un Ă  l’autre qu’il n’y a pas entre eux d’égalitĂ© prĂ©cise. »

Autrement dit, la seule rĂ©fĂ©rence que nous puissions avoir c’est celle du nombre et en outre, ce nombre, en tant qu’essence, est toujours du registre du fini et il le dit :
« Parce qu’il va de soi qu’il n’y a pas rapport de l’infini au fini, il est aussi trĂšs clair, de ce chef, que lĂ  oĂč on peut trouver quelque chose qui dĂ©passe et quelque chose qui est dĂ©passĂ©, on ne parvient pas au maximum simple – c’est-Ă -dire au maximum absolu, c’est-Ă -dire Dieu – en effet, ce qui dĂ©passe et ce qu’est dĂ©passĂ© sont des objets finis. Au contraire, le maximum simple est nĂ©cessairement infini. »

Et donc, cette dimension du nombre qui va, si vous voulez, caractĂ©riser les connaissances ou la connaissance du fini, alors que dĂšs qu’on bascule dans l’infini, cette rĂ©fĂ©rence va tomber. Dans le registre de l’infini, au contraire, donc, il peut y avoir coĂŻncidence des opposĂ©s, ce qui n’est pas le cas dans le champ du fini. De mĂȘme, le maximum absolu est au-dessus de toute affirmation ou nĂ©gation. C’est pour ça que j’ai commencĂ© par la thĂ©ologie nĂ©gative. VoilĂ  ce qu’il nous dit :
« Que l’on purifie par la quantitĂ© le maximum et le minimum en enlevant par l’intelligence le plus grand et le plus petit et l’on voit clairement que le maximum et le minimum coĂŻncident. »

Je crois qu’il faut l’expliquer cette phrase. Il parle là du monde fini, c’est-à-dire si on enlùve toujours quelque chose à un objet fini, on arrive à une certaine forme de minimum ou si on ajoute quelque chose à un objet fini, on arrive à un certain maximum.
« Ainsi, donc, le maximum est un superlatif comme le minimum, un superlatif. Donc, la quantitĂ© absolue n’est pas maxima plutĂŽt que minima puisqu’en elle le minimum et le maximum coĂŻncident. Donc, les oppositions n’existent que pour les objets qui admettent un excĂ©dant ou un excĂšs. Elles leur conviennent avec des diffĂ©rences, mais en aucune façon elles ne conviennent au maximum absolu – c’est-Ă -dire Ă  l’infini – car il est au-dessus de toute opposition. »

C’est intĂ©ressant ! Par la suite :
« Comme le maximum absolu est absolument en acte toutes les choses qui peuvent ĂȘtre tellement en dehors de n’importe quelle opposition, que le minimum coĂŻncide avec le maximum, il est de la mĂȘme maniĂšre au-dessus de toute affirmation et de toute nĂ©gation. »

VoilĂ  comment, n’est-ce pas, Nicolas de Cuse parvient Ă  franchir ce dĂ©bat qui a Ă©tĂ© permanent pendant son Ă©poque entre les thĂ©ologies nĂ©gatives et les thĂ©ologies positives. Comme on le constate, il Ă©labore toute une thĂ©orie rationnelle de la connaissance fondĂ©e sur le nombre avant que de dĂ©finir la part inconnaissable de la nature divine. Autrement dit, il se fait philosophe, logicien et scientifique pour mieux asseoir son argument thĂ©ologique. Et c’est ainsi qu’il dĂ©finit le maximum absolu, c’est-Ă -dire Dieu comme Ă©tant ce qui Ă©chappe Ă  la sphĂšre du pensable, mais surtout Ă  la dimension du nombrable. C’est lĂ  ce que je vous avais cité :
« Car tous les objets sont apprĂ©hendĂ©s par les sens, donc il n’y a pas entre eux d’égalitĂ© prĂ©cise. »

Donc, tout ce qui est de l’ordre du nombrable, du mensurable est de la dimension par excellence de la connaissance. Alors, vous voyez comment il le cadre d’une façon tout Ă  fait rigoureuse : le champ de la connaissance. Je reviendrai sur ce problĂšme Ă  propos de Saint Anselme qui le prĂ©cĂšde de quatre siĂšcles, puisqu’il y a une proximitĂ© apparente avec l’argument ontologique, n’est-ce pas, le fameux : id quo maĂŻus cogitari non potest, c’est-Ă -dire le plus grand que je ne puisse penser. Et puis j’en profite pour vous demander
 Pardonnez le cĂŽtĂ© lapidaire de mon propos, de ce tour d’horizon, par exemple le id quo maĂŻus n’est pas une simple articulation rationnelle comme on pourrait le croire. Ça, c’est un dĂ©tournement cartĂ©sien. Il ne faut pas oublier que cette formule d’Anselme est contenue dans une priĂšre, ce qui change la nature de l’argument, c’est-Ă -dire que c’est une incantation. La forme id quo maĂŻus cogitari non potest, c’est une incantation dans une priĂšre, ce n’est pas du tout Anselme derriĂšre un bureau qui pose un argument ontologique, ce n’est pas ça du tout. Ça, c’est un dĂ©tournement de la dimension de la priĂšre que va faire Descartes quand il va reprendre l’argument de Saint Anselme, entre autres, il y en a d’autres. Il y a d’autres choses sur lesquelles je suis obligĂ© de passer trĂšs rapidement, la notion d’ordre des nombres et la question des distances en mathĂ©matiques, bien sĂ»r
 L’autre problĂšme chez le cusin, que je ne puis que signaler, Ă  savoir, comment il parvient Ă  introduire la distinction fondamentale entre l’ĂȘtre et l’existence, en particulier au niveau de la divinitĂ©, en tant que forme universelle d’ĂȘtre ou forme universelle d’existence. Je laisse ce problĂšme de cĂŽtĂ© parce qu’il nous amĂšnerait dans des dĂ©bats sans fin. Donc, cette question est Ă  la fois un problĂšme philosophique de l’époque, je veux dire celle de la connaissance et du maxima absolu et, en mĂȘme temps, c’est un problĂšme thĂ©ologique. Le premier, c’est-Ă -dire le problĂšme philosophique, ne pouvant ĂȘtre rĂ©solu que dans le cadre du second, Ă  savoir la thĂ©ologie et le second, dĂ©pendant du caractĂšre universel des proposition, c’est-Ă -dire spĂ©cialement la proposition d’un Dieu comme forme de toute chose. Si on a le temps, je vous en parlerai tout Ă  l’heure. Donc, ce Dieu comme forme de toute chose, c’est-Ă -dire son caractĂšre universel – mais, plus loin, entrer dans ce champ nous imposerait de prĂ©ciser la distinction faite Ă  l’époque entre substance et matiĂšre puis entrer dans les considĂ©rations de MaĂźtre Eckart auquel, Ă©videmment, Nicolas de Cuse emprunte beaucoup. Alors maintenant, j’en viens trĂšs rapidement, pour avancer, aux objets mathĂ©matiques. Ces fameux objets mathĂ©matiques, n’est-ce pas ? Alors dĂ©jĂ  les intitulĂ©s, c’est au paragraphe 10 toujours du livre I qui s’intitule : « Comment l’intelligence de la trinitĂ© dans l’unitĂ© dĂ©passe toute chose ». Alors je vous passe ça, vous le lirez, c’est l’acte d’intelligence dans son unité :
«   se compose de l’objet intelligible et du fait de comprendre. »

VoilĂ  qui est clair. Donc, on a l’acte, l’objet et la comprĂ©hension.
« Donc l’unitĂ© maxima est parfaite. Si l’unitĂ© et intellection maxima est parfaite, qui sont ses trois composants, elle ne pourra ĂȘtre ni intellection, ni intellection parfaite, il n’y a pas une conception exacte de l’unitĂ©. Pas d’unitĂ© en effet sans TrinitĂ©, car le mot exprime indivision, – ça, c’est un terme trĂšs important – discernement et connexion. L’indivision en vĂ©ritĂ© vient de l’unitĂ©. Donc, l’unitĂ© maxima n’est pas autre chose qu’indivision, discernement et connexion et comme elle est indivision, elle est Ă©ternitĂ© sans commencement, de mĂȘme que l’éternel ne s’est sĂ©parĂ© de rien. Comme elle est discernement, elle vient d’une Ă©ternitĂ© immuable et comme elle est connexion ou union, elle procĂšde des deux. Donc, quand je dis unitĂ© et maxima, j’exprime la TrinitĂ©. En effet, en disant l’unitĂ© – c’est lĂ  que c’est intĂ©ressant et c’est pour cela que c’est un prĂ©alable important Ă  ces figurations mathĂ©matiques, donc – en disant l’unitĂ© j’exprime le commencement sans commencement – c’est une merveille, cette formulation maxima - le commencement qui sort du commencement et quand je dis grĂące au verbe qu’il y a lĂ  une copulation et une union, j’exprime la procession qui vient des deux termes. L’unitĂ© elle-mĂȘme est Ă  la fois minima, maxima et union. De lĂ  rĂ©sulte qu’il est nĂ©cessaire Ă  la philosophie de vomir tout ce qu’on obtient par l’imagination et le raisonnement  »

Vous voyez, il s’écarte clairement du champ philosophique.
«   si elle veut comprendre que l’unitĂ© maxima est Trine. »

Alors, je vais avancer assez rapidement parce que, au fond, ces histoires de figures... Donc, nous partons d’un monde fini et le but est de dĂ©montrer comment on peut atteindre le maxima grĂące aux manƓuvres de figures gĂ©omĂ©triques qui sont essentiellement fondĂ©es sur une conceptualisation de l’infini de la ligne, chapitre XIII qu’il va d’ailleurs intituler : « Les passions de la ligne maxima et infinie ». Il va donc utiliser le cercle, et puis il en reprĂ©sente un deuxiĂšme et puis la ligne infinie et ici, ça se touche.


Vous voyez que l’arc de cercle infĂ©rieur, au fur et Ă  mesure que l’on agrandit le cercle, cet arc de cercle va s’ouvrir et va finir Ă  l’extrĂȘme par donner une ligne droite. Ce n’est pas vĂ©rifiĂ© dans les mathĂ©matiques modernes, je crois, mais enfin, c’est comme ça que Nicolas de Cuse l’a fait.
« Donc, cqfd – nous dit-il – et parce que tu veux voir plus clairement comment l’infini est en acte ce que le fini est en puissance, de cela encore, je te rendrai trĂšs certain. »

On va dire que c’est lĂ  un raisonnement de type aristotĂ©licien, mais il dĂ©passe complĂštement ce type de langage, n’est-ce pas. Donc, l’infini est en acte, ça va ĂȘtre cette ligne horizontale tout en haut, c’est la mise en acte, en quelque sorte de ce que dans l’ordre du fini, l’ordre du fini c’est la courbe que vous voyez, la courbe infĂ©rieure, cette courbe est en puissance ce qui va se rĂ©aliser en haut en acte. Alors, comment est-ce qu’il va s’y prendre ? Il va parler du triangle, alors on va reprendre l’histoire du triangle qui est tout Ă  fait simple. VoilĂ  un triangle :


Et grosso modo, il suffit de passer et de repousser le a qui est ici Ă  l’infini pour qu’on ait deux lignes parallĂšles qu’il va rĂ©duire Ă  une seule ligne et il dira : « voilĂ  comment toutes les figures se rĂ©duisent Ă  une ligne infinie. » Je ne discute pas ce type de dĂ©monstration. Il ne s’agit certes pas d’une gĂ©omĂ©trie moderne, bien entendu, puisque Nicolas de Cuse raisonne en mĂ©taphysicien, ça, c’est fondamental, n’est-ce pas. De mĂȘme en ce qui concerne la dĂ©monstration du triangle, l’identitĂ© ligne/triangle est apprĂ©hendĂ©e par la connaissance et non pas par l’imagination, c’est ça qui est intĂ©ressant. C’est ce saut, n’est-ce pas, qui va de l’imagination du triangle Ă  son intelligence. Il veut montrer l’identitĂ© contenue dans le fini comme capable de s’actualiser au niveau infini. L’infini est donc en acte ce que le fini est en puissance. ConsĂ©quence considĂ©rable au niveau mĂ©taphysique puisque s’ouvre la perspective pour l’homme fini, c’est ça qui est important, la consĂ©quence qui va apparaĂźtre, c’est que pour l’homme fini, c’est-Ă -dire nous, nous allons pouvoir participer Ă  la nature infinie du maxima. Parce que si nous sommes des triangles, mĂȘme pas oedipiens, forcĂ©ment, on va pouvoir participer de cette nature infinie du maxima. Ça, c’est la question, il en parle toujours dans le texte, il en parle clairement dans le texte, c’est la question de l’universalitĂ© et de l’universalisation. Il y a donc deux dĂ©marches chez Nicolas de Cuse Ă  partir des mathĂ©matiques, Ă  savoir que dans le passage
 Alors ça aussi je vais le dessiner rapidement, le polyĂšdre
 Vous avez un cercle et donc, vous dessinez une figure polyĂ©drique lĂ -dedans. Plus vous allez multiplier les faces et rĂ©duire les cĂŽtĂ©s du polyĂšdre en les multipliant, vous allez avoir, petit Ă  petit, quelque chose qui va s’approcher du cercle, mais qui ne pourra jamais l’atteindre. Donc, il y a cette dĂ©monstration du polyĂšdre oĂč il montre qu’il y a un certain franchissement : tout d’un coup, on est dans le cercle. On pousse, on pousse, mais ce franchissement est logiquement, mathĂ©matiquement, impossible. Donc, il reprĂ©sente une Ă©nigme dans le moment du saut. Il y a une Ă©nigme et du saut de l’intelligible, du rationnel Ă  l’incomprĂ©hensible, Ă  l’incommensurable et Ă  l’au-delĂ  divin. Tout ceci, grĂące aux mathĂ©matiques qui sont, comme il le dit, des vĂ©ritĂ©s incorruptibles. C’est ça l’avantage des mathĂ©matiques, c’est-Ă -dire ni imaginaires, ni intuitives. Les autres mouvements, celui du triangle que je vous ai mis au tableau et celui du cercle rĂ©ductible Ă  une droite infinie, laquelle ne saurait aucunement ĂȘtre
 Alors, c’est ça aussi qu’il souligne, c’est qu’une ligne infinie n’est pas une addition de portions de ligne droite. Ce mouvement prend en considĂ©ration la coĂŻncidence des opposĂ©s. Comme vous la voyez apparaĂźtre avec l’histoire du polyĂšdre et du cercle qui est tout Ă  fait claire, la coĂŻncidence des opposĂ©s, donc, leur rĂ©duction, de mĂȘme que disparaĂźt la fameuse distinction entre nĂ©gation et affirmation au niveau du maxima absolu. Au fond, il nous dĂ©finit la fonction du Un et Ă  cĂŽtĂ©, Ă  proximitĂ©, la pluralitĂ© des ĂȘtres que nous sommes et des objets. Il y a donc ce commencement sans commencement et quelque chose que je ne vous ai pas encore dit, je crois, ce maxima n’engendre pas, ni n’est engendré : il ne procĂšde pas, c’est-Ă -dire qu’il n’est pas Ă  la suite de quelque chose.
Alors, trĂšs rapidement pour arriver au terme de notre exposĂ© et laisser de la place Ă  la discussion – aprĂšs tout ça, et il y a encore beaucoup d’autres choses lĂ -dedans – Nicolas de Cuse n’est pas seulement celui qui a fourni une preuve rationnelle de Dieu pour son Ă©poque. Il n’est pas seulement le continuateur de Saint Anselme. D’ailleurs, Ă  ce niveau-lĂ , nous avons dĂ©jĂ  une indication, puisque ce qui Ă©tait priĂšre, invocation pour Saint Anselme – je vous rappelle quand mĂȘme le titre de ses ouvrages, c’est  Prostolium et Monologium, c’est-Ă -dire que c’est lĂ  qu’il parle tout seul au Seigneur – donc, ce qui Ă©tait invocation humble chez Anselme devient affirmation scientifique qui se veut fondatrice et preuve d’universalisme. Alors, qu’est-ce que ça veut dire preuve d’universalisme ? Ça veut dire que si 1+1+1+1+1+1 etc, nous conduit Ă  l’infini, ceci est aussi vrai pour un chrĂ©tien, pour un musulman que pour un juif. Autrement dit, ce qu’il veut tracer lĂ , c’est vraiment une universalitĂ©, ça ne vise pas seulement le Dieu de notre monothĂ©isme : ça vise tout ! Toute la conception de la divinitĂ©, sauf, bien sĂ»r, ceux qu’il considĂšre comme Ă©tant les adorateurs d’images. Alors ceux-lĂ , c’est autre chose. Mais entre les deux, entre Anselme et Nicolas de Cuse, il y a rupture dans la dĂ©marche, rupture qui ne fera que s’approfondir. Anselme invoque un Dieu, en quelque sorte, cachĂ©, dont il voudrait voir les manifestations, alors que Nicolas de Cuse, dĂ©montre l’existence d’un Dieu qui, a priori, n’est pas prĂ©sent. Anselme procĂšde par gradations hiĂ©rarchisĂ©s, c’est-Ă -dire qu’il est encore inscrit dans le discours platonicien, alors que Nicolas de Cuse, lui, procĂšde par cĂ©sures, c’est-Ă -dire ruptures, c’est-Ă -dire en dĂ©finissant d’un cĂŽtĂ© le statut de la science et d’un autre cĂŽtĂ©, le statut mĂ©taphysique. Donc, Anselme opĂšre une quĂȘte de savoir sur la divinitĂ©, il est dans une quĂȘte, c’est le querens intellectum, alors que Nicolas de Cuse est au-delĂ , dans une quĂȘte des vĂ©ritĂ©s, vĂ©ritĂ©s par l’entremise des savoirs bien Ă©tablis, c’est-Ă -dire des mathĂ©matiques incorruptibles. Du mĂȘme coup, chez ce dernier, c’est-Ă -dire chez le cusin, l’institutionnalisation des savoirs prend une importance absolument dĂ©cisive et en cela il rompt avec son Ă©poque et ce qui nous importe Ă  nous, analystes, c’est d’identifier oĂč il place dĂ©sormais, lui, la cĂ©sure, puisqu’il renverse la proposition anselmienne. Ce qui est : fides querens intellectum, chez Nicolas de Cuse, c’est l’inverse : intellectum querens fides. Je caricature un peu j’exagĂšre, mais c’est pour vous faire sentir tout d’un coup le renversement, c’est l’intelligible, l’intelligence qui cherche la foi. Alors oĂč le cusin place-t-il la cĂ©sure ? C’est une chose tout Ă  fait importante parce que, si nous ne savons pas dans notre existence, par exemple, oĂč sont les cĂ©sures, nous sommes dans un monde pas forcĂ©ment chaotique, mais complĂštement mallĂ©able, qui peut aller dans n’importe quel sens. C’est la raison pour laquelle vous trouverez, par exemple, Ă  la fin des Écrits de Lacan : « Science et vĂ©rité », qui prĂ©tend, justement, opĂ©rer et situer la cĂ©sure en un lieu, en un point, tout Ă  fait prĂ©cis. Alors, ici, vous le savez maintenant parce que je l’ai dit, cette cĂ©sure commence d’abord entre la nĂ©gation et l’affirmation, exactement comme Freud et, surtout, dans la sĂ©paration radicale, qui va avoir des consĂ©quences pour son Ă©poque, la sĂ©paration entre image et vĂ©ritĂ©, entre adorateur et idolĂątre de l’image et les vrais croyants, c’est-Ă -dire ceux qui sont donc des scientifiques, mais aussi la cĂ©sure entre les objets finis qu’il met tous d’un cĂŽtĂ©, mensurables, donc qui sont repĂ©rables par leur caractĂ©ristique de nombre et puis l’infini de l’autre cĂŽtĂ©.
Or, si vous rĂ©flĂ©chissez Ă  ce qu’il y avait Ă  son Ă©poque, c’est-Ă -dire la sĂ©paration platonicienne, vous sentez bien comment il dĂ©place brutalement cette division, celle qui avait cours Ă  son Ă©poque qui Ă©tait celle de Platon, c’est-Ă -dire ce qui ressort du principe de la caverne. Et puis, il y a une autre cĂ©sure, qu’il va mettre, c’est entre la connaissance, les connaissances et l’immanence et puis, de l’autre cĂŽtĂ©, le champ de la vĂ©ritĂ© qui commence donc par la nĂ©gation et qui est donc aussi le champ de la transcendance et donc de l’infini. Il y a une sĂ©paration radicale qu’il va poser, mais aussi entre sciences prĂ©cises incorruptibles et une savoir sur la divinitĂ© qui est Ă  la fois amour des sciences, ignorance, etc. Ainsi, il est clair que la coĂŻncidence des opposĂ©s a une signification transcendante et puis aussi une valeur transcendante dans le savoir dĂ©sormais, puisque en quelque sorte il rĂ©fute d’une maniĂšre tout Ă  fait rigoureuse, n’est-ce pas, Ă  la fois le pouvoir et la fonction de l’icĂŽne. Tout cela confirme donc notre pressentiment, Nicolas de Cuse est un immense personnage Ă  l’origine d’un bouleversement radical Ă  son Ă©poque, dans sa culture. C’est le premier moderne que nous parvenons Ă  identifier, le vrai premier moderne. Il rĂ©capitule le savoir passĂ© pour lui donner une inflexion tout Ă  fait nouvelle, opĂ©rant donc un bouleversement dans la culture bien plus importante que ce que l’on dĂ©signe habituellement comme Ă©tant la rĂ©volution copernicienne qui viendra aprĂšs.
Indiscutablement grand thĂ©ologien et grand philosophe, sa docte ignorance, en 1440, constitue le carrefour tout Ă  fait net, clair, entre la pensĂ©e mĂ©diĂ©vale et ce qui va suivre derriĂšre, la Renaissance. Un fait tout Ă  fait drĂŽle, que j’évoquerais, est que ceux qui ont travaillĂ© sur Nicolas de Cuse considĂšrent qu’il est le prĂ©curseur de la Renaissance. Puis, quand nous consultons des textes commentant la Renaissance, en particulier Giovani Gentile et Ugenio Garine, ils n’en font pas mention. Ils parlent de la philosophie, de la pensĂ©e et de tout ce qui se passe au moment de la Renaissance et il n’y a pas une seule allusion Ă  Nicolas de Cuse, alors tout simplement parce que Gentile Ă©tait un sympathisant nationaliste et voire un peu fascisant et qu’il a Ă©crit entre les deux guerres mondiales et pour donner plus d’ampleur Ă  la Renaissance italienne, il a complĂštement escamotĂ© Nicolas de Cuse et Garine lui fait juste une petite concession dans ses commentaires sur l’humanisme dans la Renaissance. Nicolas de Cuse est nĂ© dans les environs de Cologne, il a beaucoup travaillĂ© et Ă  l’ñge de 17 ans, il est allĂ© Ă  l’universitĂ© de Padoue faire un cursus d’études juridiques. Donc, il a forcĂ©ment rencontrĂ© les gens de l’école de Padoue qui Ă©tait rĂ©putĂ©e pour ĂȘtre aristotĂ©licienne, dogmatique, figĂ©e et opposĂ©e Ă  l’école florentine qui Ă©tait nĂ©o-platonicienne. Donc, forcĂ©ment, dĂ©jĂ , Nicolas de Cuse a plongĂ© lĂ -dedans, dans ces idĂ©es qui Ă©taient manipulĂ©es entre ces deux Ă©coles et puis surtout, avant 1440, il a fait plusieurs voyages et il a eu une sorte d’illumination, c’est bien connu, avant d’écrire la docte ignorance, sur le bateau de retour d’un congrĂšs Ă  Constantinople, Ă  un moment, comme ça, s’est rĂ©vĂ©lĂ©e tout la structure de la docte ignorance et c’est comme le rĂȘve de Descartes, tous ces moments tout Ă  fait fastes.
Alors, qu’est-ce que c’est que la Renaissance ? Ce n’est pas seulement une ouverture Ă  la sensibilitĂ© nouvelle, celle que vous trouvez chez PĂ©trarque, par exemple. PĂ©trarque, si vous voulez, c’est dĂ©jĂ  quelque chose qui est une sorte de dĂ©gĂ©nĂ©rescence de la Renaissance. La Renaissance, c’est un mouvement qui va modifier son rapport Ă  la pensĂ©e de la tradition Antique. Sa particularitĂ© tient essentiellement – je rĂ©sume, n’est-ce pas – Ă  ce que le savoir, contenu dans les textes anciens, n’est, lui, pas remis en cause, cependant que ce qui est refusĂ©, c’est la forme scolastique, dogmatique, figĂ©e, plus spĂ©cialement celle de l’école de Padoue, justement, qui est une scolastique aristotĂ©licienne.
C’est dans ce cadre-lĂ  que Nicolas de Cuse est Ă  entendre, Ă  savoir l’ouverture d’une perspective absolument inĂ©dite Ă  partir des connaissances de l’époque. C’est le nouveau problĂšme de la connaissance qui est moderne chez lui. Il s’interroge sur les possibilitĂ©s de connaĂźtre et non pas sur les formes de la connaissance. Le tournant de la docte ignorance survient dans une rupture radicale, celle de la logique aristotĂ©licienne qui est une logique du fini qui est condamnĂ©e Ă  l’échec dĂšs qu’il s’agit de penser l’infini. La logique Ă©tant d’abord une relation d’implications, de subordinations entre diffĂ©rentes dimensions conceptuelles, elle ne peut que conduire Ă  des formes de savoir, d’objets hiĂ©rarchisĂ©s : similitude, diffĂ©rence, accord, dĂ©saccord, etc. Elle ne peut aller que d’un fini Ă  un autre fini. Tout ceci est subverti par ce point de bascule du point d’ignorance de l’infini. Cette vision intellectuelle n’est plus mystique, ni mentale, ni rĂ©sultante d’une contemplation passive, elle est le produit d’une pensĂ©e spĂ©culative, en particulier mathĂ©matique. Je cite Nicolas de Cuse :
« Des Ɠuvres de Dieu, si nous avons quelque idĂ©e, nous la tirons du symbole et du miroir mathĂ©matique. Tout bien considĂ©rĂ©, nous n’avons rien de certain dans notre science que notre mathĂ©matique. »

Ça, c’est un commentaire qu’il fait quelques annĂ©es aprĂšs. Donc, plus de logique scolastique, plus de logique aristotĂ©licienne des classes. Je pense que c’est tout Ă  fait intĂ©ressant qu’il y ait eu cette amorce en 1440. DerniĂšre remarque :
« Le terme de maximum absolu n’est pas comparatif, il dĂ©signe un au-delĂ  transcendant, certes de type platonicien, comme le Bien, le souverain Bien est situĂ© au-delĂ  de l’ĂȘtre chez Platon. »

Pour Nicolas de Cuse, le maximum se situe dans une coupure et je cite :
« Puisqu’il est de soi Ă©vident que, de l’infini au fini, il n’y a pas de rapport. »

Alors, ça, c’est vraiment le message, pas subliminal, mais le vrai message de Nicolas de Cuse, n’est-ce pas, qu’entre les deux, il n’y a pas de rapport. Par ces simples formulations, le cusin introduit dans le savoir une cĂ©sure, une limite entre l’indĂ©terminĂ©, l’indĂ©fini, l’inconditionnĂ©, le non-su et puis, de l’autre cĂŽtĂ©, l’infini et je crois que c’est une rĂšgle que nous pouvons encore conserver aujourd’hui. C’est-Ă -dire que tout ce qui est indĂ©terminĂ© et ce qui n’est pas su s’oppose effectivement Ă  cette forme d’infini. Donc, le statut de l’infini nous est totalement Ă©tranger et soulignez ce terme « étranger ». Autrement dit, il tranche dans l’indĂ©cis, dans le sensible, dans l’intelligible pour donner un statut Ă  l’altĂ©ritĂ©, ce qui est nouveau Ă©galement. Et je cite encore un passage :
« L’unitĂ© de la vĂ©ritĂ© insaisissable se connaĂźt dans l’altĂ©ritĂ© conjecturale. »

Quelle formule formidable, n’est-ce pas ! On ne peut, mĂȘme aujourd’hui, imaginer plus moderne que ça ! C’est rien de plus actuel, on ne saurait concevoir plus belle formule pour dĂ©finir quoi ? Eh bien, la dynamique hystĂ©rique et son projet, c’est bien Ă©vident ! Je veux dire que c’est le discours du sujet moderne que vous avez lĂ  dans cette formule qui vient d’ĂȘtre tirĂ©e de son sommeil par le cusin. Il nous montre Ă©galement l’émergence de l’individu dans son cadre premier qui est religieux. En effet, c’est lĂ  la naissance de l’individu moderne et ce qu’il convient d’ajouter, ce qu’il dĂ©montre, c’est que l’individu, ce fameux individu Ă©mergeant dans le religieux n’est pas un contraire de l’universel, parce qu’aujourd’hui on a l’habitude d’opposer individu et holisme, ce n’est pas le contraire de l’universel, mais le vĂ©ritable accomplissement du savoir thĂ©ologique.

Henri Cesbron Lavau
Merci Jean-Paul pour, au-delà de ces quatre siùcles qu’il a fallu pour que Nicolas de Cuse soit traduit


Jean-Paul Hiltenbrand
Cinq !

Henri Cesbron Lavau
Cinq ! Merci. Cinq siĂšcles, pour nous donner des Ă©lĂ©ments qui nous montrent Ă  quel point cette pensĂ©e nous concerne et aujourd’hui est actuelle. Si vous avez l’occasion de vous confronter Ă  ce texte, je crois que le premier effet qu’on a en est un de sidĂ©ration. Trouver de façon inattendue que, au XV siĂšcle, on commence dans un texte Ă  visĂ©e thĂ©ologique Ă  faire des mathĂ©matiques, Ă  montrer que la ligne droite, c’est un triangle, etc. Bien sĂ»r il y a le pĂšre, le fils et le Saint Esprit et toute la thĂ©ologie qui permet de lire toutes les articulations qu’il y a lĂ , mais ça nous est montrĂ© vraiment dans un raisonnement de mathĂ©matique. Et il me semble qu’en fait on est dans la dĂ©couverte de Nicolas de Cuse, de ce que tu apportes, c’est quelque chose qui a vocation Ă  se dĂ©velopper, je veux dire que c’est tout Ă  fait intĂ©ressant qu’on se mette Ă  travailler sur ces textes. J’hĂ©site Ă  dire la premiĂšre question que j’avais notĂ©e, mais avec ta conclusion, je m’y trouve tout Ă  fait encouragĂ©, en fait. Dans ce qui nous intĂ©resse lĂ , du point de vue de la psychanalyse, c’est-Ă -dire la question de la vĂ©ritĂ© du savoir, la question qui me venait, c’est quelle articulation on pourrait faire entre le refus de savoir de l’hystĂ©rique et la docte ignorance. La lecture de Nicolas de Cuse m’a amenĂ© Ă  cette question-lĂ , ce que tu invoques dans ta conclusion.

Jean-Paul Hiltenbrand
Ce n’est pas tant un refus de savoir, au contraire Ici, on voit, chez Nicolas de Cuse quelque chose que Lacan souligne plusieurs fois, c’est-Ă -dire l’hystĂ©rique Ă  la source de la science. C’est plutĂŽt ça qu’on voit, c’est plutĂŽt ça qu’on repĂšre dans ce texte de Nicolas de Cuse, c’est comment cette nouvelle altĂ©ritĂ© qui apparaĂźt dans ce monde encore un peu superstitieux, opaque,  il y a beaucoup de courants, Nicolas de Cuse Ă©merge lĂ -dedans, mais enfin, c’est une Ă©poque troublĂ©e sur le plan civile, mais aussi troublĂ©e sur le plan intellectuel et Nicolas de Cuse apparaĂźt comme une espĂšce d’émergence extraordinaire. Donc, ce que moi j’aurais tendance Ă  dire, ce n’est pas refus de savoir, au contraire, c’est une maniĂšre d’instaurer une modalitĂ© de savoir qui soit telle que vous n’avez plus d’hĂ©sitation. Vous ĂȘtes ou dans le fini, c’est-Ă -dire n’importe quoi, ce que Nicolas de Cuse vous dit, c’est que quand vous ĂȘtes dans le fini, si vous n’avez pas ce critĂšre du nombre, vraiment, c’est le chaos. Et puis, il y a cette autre dimension, n’est-ce pas, cette dimension de l’altĂ©ritĂ© qu’il est en train de crĂ©er de toutes piĂšces et qui a ce caractĂšre universel et c’est ça qui est important. Sa volontĂ©, c’est de dĂ©finir un Dieu qui soit valable pour tout le monde. Ce n’est plus ton Dieu, celui que tu invoques avec tes petites affaires, non ! C’est le grand Dieu universel valable pour tous les peuples. C’est-Ă -dire que quand on s’en tient Ă  ce texte de la docte ignorance, il n’y a plus de raison de distinguer les gentils et les croyants, c’est-Ă -dire ceux qui sont Ă  l’intĂ©rieur et ceux qui sont Ă  l’extĂ©rieur et tout ce qu’il va provoquer au niveau de la culture, etc. Je veux dire que je ne pourrais pas inventer, n’est-ce pas, c’est cinquante ans avant la dĂ©couverte de l’AmĂ©rique, comme par hasard, voilà ! Il y a beaucoup de choses qui vont se passer sur le plan de notre civilisation et dans notre monde qui ne sont pas palpables et qu’on ne va pas pouvoir dĂ©finir. Donc, c’est le sujet hystĂ©rique qu’il est en train de dĂ©finir, ce n’est pas le sujet qui refuse le savoir, c’est l’hystĂ©rie Ă  la recherche de la vĂ©ritĂ© et c’est ça, toute la poussĂ©e est lĂ .

Christiane LacĂŽte
Je voulais dire un certain nombre de choses parce que Nicolas de Cuse, c’est quelqu’un que j’ai pratiquĂ©, il y a longtemps, quand j’étudiais l’Europe au XV et XVI siĂšcle. C’est que nous sommes ignorants et Ă  son Ă©poque, il Ă©tait complĂštement admirĂ©, c’était quelqu’un de puissant, ambassadeur, missions secrĂštes, il faut savoir aussi ce qu’était Cologne Ă  cette Ă©poque-lĂ , d’oĂč il est parti, quand mĂȘme.

Jean-Paul Hiltenbrand
De TrĂšve.

Christiane LacĂŽte
De TrĂšve, enfin, dans ces villes allemandes, il y a aussi eu Cologne, mais ce que je voulais dire, c’est pour confirmer, je suis tout Ă  fait d’accord avec toi, c’est le dĂ©but du sujet moderne, je veux dire, ça, c’est quelque chose qu’on a oubliĂ©, on a beaucoup oubliĂ©. Ce qui m’a le plus intĂ©ressĂ©e dans ce que tu as dit, c’était la cĂ©sure qu’il fait entre un discours d’invocation, ce que tu appelles la priĂšre chez Saint Anselme et puis l’affirmation. Ça, je dois dire que c’est sensationnel parce que, par exemple, MaĂźtre Eckart, il est toujours dans l’invocation, c’est-Ă -dire que la transcendance, c’est toujours au-delĂ  de soi, c’est toujours dans un mouvement d’invocation. Je ne sais pas si vous serez d’accord, parce que je trouve que c’est la premiĂšre fois qu’on a une pensĂ©e de la limite comme telle. Alors, il y a un point que tu as Ă©voquĂ©, c’était les polyĂšdres Ă  l’intĂ©rieur du cercle. Ça, je ferais intervenir quelqu’un d’autre que Saint Anselme, c’est-Ă -dire Raymond Lulle, parce qu’on peut dire que Nicolas de Cuse a rĂ©solu le problĂšme de la quadrature du cercle et Raymond Lulle avait posĂ© ce problĂšme de la quadrature du cercle deux siĂšcles ou trois avant, je ne suis pas trĂšs prĂ©cise lĂ -dessus. Mais il l’avait fait par le calcul des surfaces, c’est-Ă -dire qu’il avait posĂ© le cercle et c’est trĂšs intĂ©ressant de savoir que c’est un cercle plein, il avait mis des triangles et des polyĂšdres pour approximer. Et quand Nicolas de Cuse parle de ça, ce n’est pas du tout de la mĂȘme façon, Raymond Lulle en parlait en additionnant et en multipliant les surfaces, tandis que Nicolas de Cuse, c’est ton premier dessin, il parle des tangentes et il va aboutir aprĂšs aux dĂ©rivĂ©s, c’est-Ă -dire la question des tangentes et des limites, c’est-Ă -dire qu’il parle lĂ  de la ligne elle-mĂȘme. D’ailleurs, il parle dans son texte de la ligne et pas des surfaces.

Jean-Paul Hiltenbrand
Les passions de la ligne.

Christiane LacĂŽte
VoilĂ , les passions de la ligne, c’est-Ă -dire que c’est tout Ă  fait diffĂ©rent. Nous n’avons plus du tout du plein, c’est-Ă -dire de la substance, mais une pensĂ©e sur la ligne, c’est ce que je voulais dire. Quand j’enseignais Ă  Nanterre, dans l’iconographie, la trinitĂ© a longtemps Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©e par un triangle et, Ă  cette Ă©poque-lĂ , on a reprĂ©sentĂ© la trinitĂ© sur les cabochons qui retenaient les chapes des ecclĂ©siastiques par deux cercles concentriques. Alors, bien sĂ»r, il y avait un texte de MaĂźtre Eckart qui disait que le pĂšre, le fils et le saint esprit, c’était comme un caillou dans l’eau et les ondes qui vont et viennent autour de ça, mais c’est aussi une autre iconographie sur la limite mĂȘme


Jean-Paul Hiltenbrand
Oui, il y a une longue spéculation dans la docte ignorance sur le pÚre, le fils et le saint esprit


Christiane LacĂŽte
C’est-Ă -dire que nous sommes des ignorants. Tout le XVe siĂšcle a connu ça, dessinĂ© ça, il n’y avait pas, comme tu le disais justement, ou Aristote ou Marcel Ficin Ă  Florence.

Jean-Paul Hiltenbrand
Mais justement, il l’ont certainement lu, mais il ne l’ont pas citĂ©, c’est ce qui a fait que les commentateurs italiens, dont je parlais tout Ă  l’heure, n’en font aucune mention alors que ce n’est pas possible. On repĂšre, chez Ficin, des passages qui sont pratiquement des transcriptions de la pensĂ©e de Nicolas de Cuse. Je vais vous lire un petit passage, juste pour terminer, qui se situe au paragraphe 2 du livre II. Ça s’appelle : « Comment l’ĂȘtre de la crĂ©ature est d’une façon incomprĂ©hensible de par l’ĂȘtre du maximum premier », c’est-Ă -dire comment nous, hommes finis, pouvons participer Ă  l’infinitĂ© du maxima absolu. Vous allez voir comment il va expliquer cela en disant, je n’ai pas osĂ© le dire tout Ă  l’heure, c’est l’individu devenant une partie de Dieu :
« Qui donc peut comprendre comment d’une forme infinie unique participent diversement, diverses crĂ©atures ? Alors que l’ĂȘtre de la crĂ©ature ne peut pas ĂȘtre autre chose que son resplendissement mĂȘme, non pas reçu d’une façon positive par quelque chose d’autre, mais divers par contingence. »

Alors, lĂ , il va introduire des catĂ©gories qui sont absolument magnifiques, il va introduire le concept de contingence. Comment donc, un processus infini, autosuffisant, qui n’a pas de commencement, qui n’a pas de fin, je veux dire qui est lĂ , comment est-ce qu’il va pouvoir, comment est-ce que l’ĂȘtre, la crĂ©ature, c’est-Ă -dire nous, comment est-ce que nous pouvons participer Ă  cette chose ?
« Comment Dieu peut nous devenir manifeste au moyen de créatures visibles ? »

C’est quoi ça ? Eh bien, c’est toute la hiĂ©rarchie ecclĂ©siastique qui est visĂ©e lĂ -dedans, bien entendu ! Et puis, il va plus loin. Il nous dit :
« Dieu n’a pas pu ĂȘtre fait puisqu’il n’a pas de commencement, Lui, qui est l’éternitĂ© mĂȘme. Cet ĂȘtre a Ă©tĂ© fait le plus semblable Ă  Dieu possible. »

Ça, c’est nous ! Nous avons Ă©tĂ© faits, comme le dit la Bible, Ă  l’image de Dieu, donc :
«   le plus semblable Ă  Dieu possible, d’oĂč l’on dĂ©duit que toute crĂ©ature est parfaite comme telle, mĂȘme si, par rapport Ă  une seconde, elle paraĂźt moins parfaite. En effet, le Dieu de toute bontĂ© communique l’ĂȘtre Ă  toute chose de la façon dont il peut ĂȘtre perçu. Donc, comme Dieu communique l’ĂȘtre sans diversitĂ© et sans envie  »

C’est drĂŽle ça ! Il nous prĂ©sente un Dieu qui n’est pas jaloux. Donc :
«   comme Dieu communique l’ĂȘtre sans diversitĂ© et sans envie et comme il reçu Ă  la façon et au degrĂ© permis par la contingence – c’est-Ă -dire le hasard – tout ĂȘtre créé est en repos dans sa perfection  »

Quelle chance !
«   que l’ĂȘtre divin lui a libĂ©ralement donnĂ©e. »

Alors, tñchez d’en profiter ! Mais ça, c’est l’individu ! En tout repos, profitez de votre perfection !

Henri Cesbron Lavau
Justement, il y a une question qui est celle qui parcourt notre annĂ©e, qui est de comprendre ce qui s’est passĂ© chez Cantor du fait de s’intĂ©resser aux questions de l’infini et je dirais, a contrario, Nicolas de Cuse, le fait de travailler la question de l’infini de la façon dont il l’a fait, ça lui permet de dire les choses comme ça, alors que Cantor en a plutĂŽt souffert. Au niveau de ce qu’on pourrait dire, c’est difficile cinq siĂšcles aprĂšs de la structure


Jean-Paul Hiltenbrand
Non, je pensais Ă  ça lorsque je travaillais pour vous. Je me disais que c’est en lisant Nicolas de Cuse que l’on comprend, enfin, que l’on comprend, que l’on aperçoit, que l’on saisit pourquoi certainsgrands scientifiques finissent par ĂȘtre des mystiques. DĂ©jĂ  Kronecker a dit qu’il y avait des nombres qui venaient directement de Dieu, je ne sais plus comment il a dit ça, donc, ne cherchons pas plus loin, n’est-ce pas. Et pourquoi certains scientifiques, lorsqu’ils arrivent au but ultime de leurs recherches, bien souvent, ils s’arrĂȘtent. Le nom m’échappe, mais il y a un grand scientifique, Schrödinger, est parti rĂȘver en Irlande, il s’est installĂ© lĂ -bas et a arrĂȘtĂ© tous les travaux et il s’est mis Ă  faire des textes mystiques. Il y a aussi Henry Atlan qui raconte dans un de ses livres comment un scientifique monte Ă  la tribune lors d’un colloque trĂšs sĂ©rieux sur la physique et il fait un speach qui est totalement religieux, mystique. Alors, tous les scientifiques sont sidĂ©rĂ©s par ses propos car ilss’attendaient Ă  un exposĂ© de physique. Non ! Il leur fait un exposĂ© mystique. Eh bien, je pense que la structure mĂȘme que nous dĂ©crit et thĂ©orise Nicolas de Cuse, nous fait saisir, pas comprendre, comment, justement, au terme d’une recherche, au terme d’une Ă©nigme, l’énigme qui est poursuivie dans une recherche un peu sĂ©rieuse, qu’est-ce qui est derriĂšre. Je ne sais pas si vous vous souvenez, lorsqu’un Pape – ce n’était pas Jean-Paul II, c’était un Pape avant –, a visitĂ© le centre de recherches atomiques, le CERN de GenĂšve, le directeur du CERN Ă  l’époque Ă©tait un prix Nobel et ils ont dĂ©battu sur la question de Dieu et le prix Nobel n’a pas hĂ©sitĂ© un seul instant que Dieu Ă©tait derriĂšre ses machines ! VoilĂ , on voit comment les choses se combinent parce que l’infini, c’est finalement une butĂ©e conceptuelle, c’est une butĂ©e du savoir et que chaque fois qu’on est devant une butĂ©e du savoir, on peut avoir cette rĂ©vĂ©lation du maxima.
Alors, Ă  propos de rĂ©vĂ©lation, il faut noter que Nicolas de Cuse ne se prĂ©occupe absolument plus de la rĂ©vĂ©lation. MĂȘme au contraire, Ă  la limite, il vient nous montrer que ce n’est mĂȘme pas nĂ©cessaire. Pourquoi est-ce qu’on serait dans un processus qui rĂ©sulterait d’une rĂ©vĂ©lation, qu’un truc nous tomberait sur la tronche, n’est-ce pas, qu’on aurait une rĂ©vĂ©lation ? Il y en a eu une, une rĂ©vĂ©lation, sur le bateau qui le ramenait de Constantinople. C’est ça qu’il a traduit, il l’a traduit en termes mathĂ©matiques, sa rĂ©vĂ©lation, n’est-ce pas ? Sa mĂ©taphysique prend un aspect scientifique. C’est curieux, lorsqu’on lit ce texte, lorsqu’on le travaille, j’ai pas fait de parallĂšles lacaniens, mais parce qu’ils sont dans le texte, les parallĂšles lacaniens. C’est le Lacan de 1440, voilĂ , ce que je dirais, c’est exactement ça. C’est-Ă -dire que comme Lacan a dĂ©placĂ© les cĂ©sures, les coupures, par rapport Ă  Freud, n’est-ce pas, de mĂȘme, c’est la mĂȘme opĂ©ration.

Virginia Hasenbalg
Une derniĂšre question, Jean-Paul, car il se fait tard, je ne sais pas si tu peux dire quelque chose lĂ -dessus
 Quand tu as comparĂ© Anselme et Nicolas de Cuse, tu as dit que pour Anselme, Dieu Ă©tait cachĂ© et que pour le cusin il n’était pas prĂ©sent. Je ne sais pas si tu peux ajouter quelque chose par rapport Ă  cela : il est prĂ©sent, il est absent, il est oĂč ?

Jean-Paul Hiltenbrand
Il n’est pas absent, il est Ă  dĂ©montrer. Or, s’il est Ă  dĂ©montrer, c’est qu’il n’est pas là ! Je veux dire que c’est la dĂ©monstration qui le rend prĂ©sent. Je veux dire, allez donc raconter aux petits catholiques qui vont Ă  l’office que ce qu’ils voient comme figurine dans l’église, c’est simplement le principe du maxima. Vous voyez un peu ? C’est une religion dĂ©jĂ  athĂ©e ! C’est un athĂ©isme religieux !

Virginia Hasenbalg
Est-ce que ce « pas prĂ©sent » ce serait « pas prĂ©sent dans la rĂ©alité », parce que je pense que c’est la question de la rĂ©alitĂ© qu’il pose avec le nombrable, les objets, le monde du fini


Jean-Paul Hiltenbrand
Il n’est pas identifiable à du fini, ni à du nombrable.

Virginia Hasenbalg
Voilà ! Est-ce qu’il y a lĂ  une premiĂšre hypothĂšse sur un rĂ©el ?

Jean-Paul Hiltenbrand
Ensuite c’est la rĂ©vocation de toutes les images et il le dit violemment dans le texte : les adorateurs, les idolĂątres
 Il veut un Dieu qui soit un mode presque conceptuel. Mais c’est une religion athĂ©e dĂ©jĂ  et il a quand mĂȘme eu des histoires, n’est-ce pas ? Le grand philosophe qui a suivi, Giordano Bruno, qui a repris les thĂšses de Nicolas de Cuse. Alors, est-ce qu’il les avait lues ou pas lues ou est-ce que c’était dans l’air du temps ? Ça ne nous intĂ©resse pas beaucoup, mais il a Ă©tĂ© brĂ»lé ! Et pourtant, vous retrouverez, chez Bruno, des thĂšses qui sont chez Nicolas.

Christiane LacĂŽte
Sauf qu’il y avait une question sur le centre chez Giordano Bruno qui


Jean-Paul Hiltenbrand
Oui, oui, il y a eu des modifications. Il vous dit textuellement, n’est-ce pas, un cercle infini qui n’a plus de bord et qui n’a plus de centre, puisque vous ĂȘtes dans l’infini, vous n’avez plus de centre, vous ne savez plus oĂč il se trouve, s’il est Ă  proximitĂ© au bord de l’infini. Comment voulez-vous fonctionner lĂ -dedans ? C’est ça le maxima absolu. C’est ça le nouveau Dieu de Nicolas de Cuse. Pour ma part, c’est un Dieu athĂ©e, c’est un Dieu athĂ©e et mathĂ©maticien, tout ce que vous voulez, mais ce n’est plus la fides querens : c’est fini ! Et je pense que de retourner la proposition de Saint Anselme est un renversement dans la civilisation europĂ©enne.

Henri Cesbron Lavau
Merci Jean-Paul de nous avoir apporté 

Jean-Paul Hiltenbrand
Je vous ai convaincu qu’il fallait le lire !

Henri Cesbron Lavau

 de nous avoir donnĂ© tellement de liens avec les auteurs que tu as citĂ©s, merci beaucoup !

Jean-Paul Hiltenbrand
Permettez-moi juste d’ajouter ceci, c’est que Nicolas de Cuse, vous entendez son importance dans l’analyse, c’est-Ă -dire cette supposition, qui devrait ĂȘtre la nĂŽtre, que le savoir ne peut pas ĂȘtre supportĂ© par une figure.  En bon entendeur, salut !


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[1] Dans le cadre du groupe de travail « Drame subjectif de Cantor », conférence du 16 novembre 2006


Quelques essais sur la question de la modalité dans 
Ou pire et Encore , Ch. LacÎte


Quelques essais sur la question de la modalité dans les séminaires 
Ou pire et Encore de Lacan.

Conférence de Christiane LacÎte-Destribats.  31 Janvier 2009 -  Mathinées lacaniennes -

Virginia Hasenbalg : nous avons le plaisir aujourd’hui d’accueillir Christiane LacĂŽte-Destribats Ai-je besoin de la prĂ©senter? Membre fondateur de l’ALI, sa premiĂšre prĂ©sidente-femme, Christiane a Ă©crit un petit ouvrage, dans la collection  Dominos, chez Flammarion, qui s’appelle L’inconscient, que je vous recommande. Christiane est ancienne Ă©lĂšve de l’Ecole Normale SupĂ©rieure et agrĂ©gĂ©e de philosophie. Et, bien sĂ»r,  pratique l’analyse.
Elle fait aujourd’hui un groupe de travail avec Bernard Vandermersch et Roland Chemama, le samedi matin, comme nous, mais ils sont plus travailleurs que nous, ils commencent Ă  neuf heures et finissent Ă  treize heures. Ce groupe centre son travail, cette annĂ©e, sur la notion d’objet.
J’ai eu la chance de travailler avec Christiane dans un cartel sur l’AmĂ©rique Latine, oĂč il a fallu travailler dur pour que la brĂšche ouverte par la colonisation ne se ferme pas, ce qui a tendance Ă  se faire. Cela a Ă©tĂ© pour moi une source d’enseignement formidable. Nous avons publiĂ© nos confĂ©rences dans un petit ouvrage
 un petit gros ouvrage, intitulĂ©  L’inconscient post-colonial, s’il existe. Christiane y a participĂ© avec une confĂ©rence sur le baroque, thĂšme qui nous a semblĂ© nĂ©cessaire de travailler puisque le baroque
comment pourrait-on dire, Christiane ?
puisque la mentalitĂ© – ce n’est pas trĂšs psychanalytique de dire « la mentalité » - Ă©tait ce qui rĂ©gnait en Europe, et donc est allĂ©e en AmĂ©rique Latine et a laissĂ© des marques lĂ -bas.
J’ajoute aussi qu’il y a dans cet ouvrage un beau texte de Jorge Cacho, sur le Concile de Trente, qui est aussi passionnant.

Alors, nous avons voulu, avec Jorge, inviter Christiane, dans cette prĂ©paration pour le sĂ©minaire d’étĂ©. Elle va nous parler de la question de la modalitĂ©. Je lui passe la parole.


Christiane LacĂŽte-Destribats.
Vous allez peut-ĂȘtre  rĂ©-entendre  certaines  choses que je vous ai dĂ©jĂ  dites Ă  la faveur, ou du  sĂ©minaire que je fais  avec Roland Chemama et Bernard Vandermeersch, ou de certains  colloques rĂ©cents. Mais aujourd’hui je vais centrer mon questionnement Ă  partir de la lecture de 
Ou pire, et  il  y a des choses qui me semblent faire suite au sĂ©minaire de la semaine derniĂšre. Je ne sais pas si je serai dans le climat de votre travail mais  les intersections entre les groupes m’intĂ©ressent beaucoup et cela me semble fructueux et essentiel pour l’enseignement de l’ALI qu’il y ait  des Ă©changes comme celui-ci.
La question que je poserai et à laquelle je ne peux  pas répondre facilement parce que, vous le  verrez, elle est immense et que je ne peux en donner que quelques éléments, est celle-ci :
- en quoi  la chaßne signifiante a-t-elle rapport, et le rapport le plus étroit, avec le nombre ?
- en quoi ce qui perturbe une appréhension du nombre affecte-t-il directement le signifiant,
- et par conséquent, peut-on entendre et lire les symptÎmes de nos patients selon la radicalité de ce lien ?
- en quoi la prise en compte de la modalitĂ© - et en tout cas, par exemple, des modalitĂ©s classiques : le possible, l’impossible, le nĂ©cessaire, le contingent - permet-elle de lire, selon ce que j’appellerais, ce que j’ai dĂ©jĂ  appelĂ©, « un trajet modal », de lire autrement, donc, ce que nous entendons ?
Le jeu de mot de Lacan, Ă  partir du mot français, nĂ©cessaire, c’est Ă  dire ne cesse pas de s’écrire, lie en effet la modalitĂ© Ă  ce qui peut s’écrire ou ne peut pas s’écrire, pose ainsi un lien direct, radical, avec la question de l’écriture.
Dans 
Ou pire, d’ailleurs, Lacan dit qu’il trouve en Ă©crivant – vous avez certainement lu ça – il trouve en Ă©crivant. Et il y a une insistance sur ce qui peut ou ne peut pas s’écrire, en relation, vous le savez, avec la question de la sexuation et de ce qui peut ou ne peut pas s’en Ă©crire, c’est Ă  dire le rapport sexuel.
Donc vous voyez nous avons du pain sur la planche : Il s’agit du lien entre le nombre, le signifiant, la modalitĂ©, le sexe. Nous ne ferons, Ă©videmment, lĂ -dessus, qu’un tout dĂ©but de recherche , et je le ferai Ă  partir de remarques cliniques.
J’avais dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, lors des journĂ©es sur le sujet, la question du nombreux, cette question qui peut ĂȘtre prise de façon poĂ©tique ou autrement, comme du registre prĂ©-mathĂ©matique à interroger ; la foule, le nombreux


V. Hasenbalg : le nombreux, pas le nombre


Ch.LacĂŽte-Destribats : Oui ! Le nombreux, e-u-x . Un pluriel nombreux et incomptable. Et je citais un texte de Marguerite Duras, ou plutĂŽt des conversations, des entretiens avec Marguerite Duras oĂč, Ă  propos d’une absence, elle notait la maniĂšre dont on cherche, mĂȘme si l’on sait qu’il ne peut y ĂȘtre, car il n’est plus, quelqu’un dans la foule. C’est quelque chose de un qui manque, mais prĂ©liminaire


V.Hasenbalg : pardon, mais préliminaire, à quoi ?

Ch. LacĂŽte-Destribats : Je veux dire que, si vous avez lu 
Ou pire, le 1 qui manque sur fond d’absence, vous savez qu’il est conclu. Tandis que dans l’expĂ©rience dĂ©crite par M.Duras, il s’agit de  quelque chose d’imagĂ©, d’une figure qui manque dans le nombreux, de  quelque chose de disparu, dont on sait qu’on ne le retrouvera pas parce que c’est impossible. On est braquĂ©, fixĂ©, installĂ© sur cette modalitĂ© de l’impossible, et de lĂ , on croit tout de mĂȘme Ă  une apparition possible,  bien qu’on la sache impossible : clinique classique !
Il y a une sorte de ruse, lĂ , avec ce nombreux qu’on ne met pas, qu’on ne met surtout pas en forme de nombre, c’est Ă  dire qu’il ne peut pas ĂȘtre comptĂ©. On le laisse dans sa globalitĂ© vibrionnante, dans ce pluriel immobilisé  on attend que quelque chose clignote, si vous voulez. Il y a une espĂšce de suspension opposĂ©e à  ce qui pourrait faire nombre c’est-Ă - dire l’ordre et la rĂšgle de  succession. On peut dire aussi, Ă  la lumiĂšre du sĂ©minaire  
Ou pire, qu’il y a une sorte d’interruption, une sorte de nĂ©gation du manque, de ce qui pourrait manquer.



Remarques sur la complexité du déni

La premiĂšre remarque que je pourrais faire, c’est que le possible et l’impossible ont partie liĂ©e avec ce qui permet ou ne permet pas de compter. Nous entrons lĂ  dans des processus qu’on pourrait appeler, et qu’on a appelĂ©s, des processus de dĂ©ni.
Et je voudrais faire un deuxiĂšme petit paragraphe sur le dĂ©ni, parce que d’habitude le dĂ©ni est un mot sous lequel on met un processus qui me semble, Ă  chaque fois, complexe. Dans nos textes fondateurs, le premier exemple du dĂ©ni, l’exemple canonique, vous le savez, c’est le dĂ©ni du petit Hans, c’est Ă  dire
c’est le plus cĂ©lĂšbre
l’exclamation devant le sexe de sa petite sƓur : « Qu’il est beau son fait-pipi ! ». Vous vous rappelez cela, c’est trĂšs connu, et j’use la corde de cet exemple trĂšs cĂ©lĂšbre. On a dĂ©jĂ  beaucoup glosĂ© sur le fait que, par exemple, l’esthĂ©tique faisait fuir le jugement objectif


V.Hasenbalg : Je ne me souvenais pas – c’est peut-ĂȘtre mon dĂ©ni Ă  moi  - que le petit Hans avait dit cela.

Ch.LacĂŽte-Destribats :  Il n’a pas dit « y’en a un » ou directement « y’en a pas », il a dit « qu’il est beau », et c’est Ă  l’adresse des parents.
Je vais essayer de vous dĂ©plier cela pour faire entendre quelque chose qui cliniquement est trĂšs important parce que le dĂ©ni on le rencontre trĂšs souvent. Alors, entrons dans le processus du dĂ©ni. Il suppose, certes, que le fait-pipi existe mais sur le mode du beau c’est-Ă -dire, vous le remarquez tout de suite, que le jugement  ne se fait ni sur le vrai ni sur le faux. Pensons Ă  Kant : le jugement sur un universel sans concept dans  La critique du jugement. Ce qui est intĂ©ressant c’est que c’est un jugement qui appelle le consensus sans en relever, et l’exclamation, « Il est si beau son fait-pipi ! » peut se rĂ©soudre Ă  cet appel : «  ĂȘtes-vous d’accord sur le fait que c’est si beau ? » C’est aussi une question sur le dĂ©sirable : « qu’est-ce qui fait que vous, les parents, le trouviez si beau ? », « qu’est-ce qui fait qu’un homme, surtout, trouve un sexe fĂ©minin si beau ? »
Est-ce encore alors un dĂ©ni, ce que nous dĂ©plions de l’exclamation du petit Hans ? C’est la question que je poserais. Est-ce que ce n’est pas plus profondĂ©ment une question sur le dĂ©sirable ? La question du petit Hans c’est : « Par quelle construction fantasmatique trouvez-vous cela beau ? », et Ă  un moment de l’enfance oĂč la possibilitĂ© d’un fantasme vacille encore. Si on dit que le dĂ©ni est un dĂ©ni de la rĂ©alitĂ©, nous suivons les termes de Freud, mais avec Lacan nous posons la question sur la rĂ©alitĂ© comme construite par le fantasme. Or une question sur le fantasme est aussi alors une question sur la promesse de jouissance.
En tout cas - parce que j’ai une tendresse particuliĂšre pour le petit Hans, je ne la cache pas - malgrĂ© l’ironie du petit Hans qui se moque de ses parents en posant sa question-exclamation, malgrĂ© l’ironie de Hans, que souligne Freud, ce qui est posĂ© lĂ  c’est la question de la jouissance.
Vous voyez, j’essaie d’ouvrir ce qui est raplati dans l’idĂ©e d’une nĂ©gation d’affimation dans un jugement. Celui du petit Hans ne relĂšve pas d’une affirmation, mais d’une exclamation bien singuliĂšre. Cela peut nous conduire Ă  penser que quand on dit« dĂ©ni » , il y a une question sur la jouissance,  une question sur la rĂ©alitĂ©, une question sur le dĂ©sirable,  une  question sur le consensus, fort Ă  la mode aujourd’hui.
En quoi cela concerne-t-il notre recherche sur la modalité ? Eh bien parce que cela peut nous faire rĂ©flĂ©chir cliniquement, par contraste, sur la complexitĂ© qui va conduire Ă  une affirmation, Ă  ce qui est affirmĂ© par un jugement et qui dans notre domaine ne sera pas rangĂ© sous la banniĂšre de l’induction ou de la dĂ©duction comme en philosophie de la connaissance, mais dans les parcours optatifs de la parole.
Page 48 de notre Ă©dition de 
Ou pire, dans  la leçon du 12 janvier 1972, Lacan fait entendre « ce rapport dĂ©rangĂ© Ă  son propre corps, qui s’appelle jouissance. » C’est une expression que je trouve extrĂȘmement juste, cliniquement importante. Ce rapport dĂ©rangĂ©, comment allons-nous pouvoir y entendre des successions, de l’ordre, comment cela va-t-il se faire ?
 C’est bien le problĂšme de ce dĂ©rangement, de ce dĂ©sarroi devant le dĂ©rangement que pose la phobie, par exemple.
Le rĂ©el de la jouissance qui est lĂ  dĂ©signĂ© par ce que je dĂ©plie de ce qu’on appelle un peu trop vite « le dĂ©ni », mĂȘme si l’affirmation concluante est une affirmation Ă  l’indicatif « ce n’est pas ça, ça n’existe pas », il faut savoir sur quoi cela se fonde.
Il y a quelque chose sur le rĂ©el de la jouissance que perçoit bien le petit Hans, devant le sexe de sa petite sƓur Anna, et qui aboutit Ă  quelque chose que je voudrais vous faire remarquer, toujours dans ce texte  magnifique de 
Ou pire, celui du 8 dĂ©cembre 1971, page 27, oĂč Lacan parle de la fonction phi de Fx : « Pour l’instant la fonction Fx, telle que je l’ai Ă©crite, ne veut dire que ceci : que pour tout ce qu’il en est de l’ĂȘtre parlant, le rapport sexuel fait question. C’est bien lĂ  toute notre expĂ©rience,  je veux dire le minimum que nous puissions en tirer. Qu’à cette question (comme Ă  toute question, il n’y aurait pas de question s’il n’y avait de rĂ©ponse), que les modes » – j’ai relevĂ© ce terme-lĂ , vous pensez bien –«  que les modes sous lesquels cette question se pose, c’est Ă  dire les rĂ©ponses, ce soit prĂ©cisĂ©ment ce qu’il s’agit d’écrire dans cette fonction, c’est lĂ  ce qui va nous permettre sans aucun doute de faire jonction entre ce qui s’est Ă©laborĂ© de la logique et ce qui peut, sur le principe considĂ©rĂ© comme effet du rĂ©el, sur le principe qu’il n’est pas possible d’écrire le rapport sexuel, sur ce principe mĂȘme, de fonder ce qu’il en est de la fonction, de la fonction qui rĂšgle tout ce qu’il en est de notre expĂ©rience.»  – la fonction phallique – « En ceci qu’à faire question, le rapport sexuel qui n’est pas – en ce sens qu’on ne peut l’écrire -, ce rapport sexuel dĂ©termine tout ce qui s’élabore d’un discours dont la nature est d’ĂȘtre un discours rompu. »
C’est sur ce discours rompu, rompu par le rĂ©el de la jouissance, par ce qu’il y a de rĂ©el dans la jouissance, ce discours rompu, c’est cela qui m’intĂ©resse. Ne nous fixons pas sur l’aspect lyrique de cette expression, sa poĂ©sie est plus radicale,  il y a lĂ  quelque chose qui est intĂ©ressant, pourquoi ? Eh bien c’est parce qu’un discours dont la nature est d’ĂȘtre un discours rompu n’est pas seulement un discours rĂ©gi par les oppositions engendrĂ©es par les nĂ©gations. C’est tout le texte de 
Ou pire, en particulier page 127, Ă  la fin de la leçon du 10 mai 1972, Lacan dit : « 0 n’est pas la nĂ©gation de quoi que ce soit, notamment d’aucune multitude. Il joue son rĂŽle dans l’édification du nombre. » Vous voyez qu’il y a chez Lacan ce jeu sur le signifiant, qui Ă  l’occasion, peut ĂȘtre poĂ©tique, le discours rompu, et ce qu’il affirme  du rĂ©el de la jouissance et de ce zĂ©ro qui n’est pas la nĂ©gation. - J’espĂšre que ça va dans le sens de ce que nous Ă©tudions cette annĂ©e, et aussi dans ce groupe dont je ne connais malheureusement pas le travail dans son dĂ©tail - et c’est lĂ  le nƓud de la question.
« 0 n’est pas la nĂ©gation de quoi que ce soit, notamment d’aucune multitude. Il joue son rĂŽle dans l’édification du nombre. »,  c’est Ă  partir de cette position du 0, de ce  qui peut-ĂȘtre indique la place du rĂ©el de la jouissance, que Lacan va bouleverser les modalitĂ©s aristotĂ©liciennes qui, elles, ne sont rĂ©gies que par des oppositions et des nĂ©gations.
Chez Aristote, vous le savez, l’impossible est opposĂ© au possible, et le nĂ©cessaire est opposĂ© au contingent, par un jeu de nĂ©gations. Et tout le travail de Lacan va ĂȘtre d’opposer le nĂ©cessaire Ă  l’impossible. Le nĂ©cessaire ne sera pas opposĂ© au possible mais tout va passer par l’impossible, c’est Ă  dire que si le nĂ©cessaire peut avoir un rapport avec le contingent, il doit passer par l’impossible. Il n’est pas opposĂ© directement par un jeu de nĂ©gations


V.Hasenbalg :  
le nĂ©cessaire : prise en compte de l’impossible ?


Ch.LacĂŽte-Destribats : Le nĂ©cessaire est opposĂ© Ă  l’impossible. Aristote, lui, opposait le nĂ©cessaire au contingent par un jeu de nĂ©gations ; mais lĂ , si on veut faire un lien (qui ne sera pas forcĂ©ment d’opposition) entre le nĂ©cessaire et le contingent, ce sera par un passage par l’impossible. Pourquoi est-ce important ? Parce que la rĂ©flexion de Lacan, vous le savez, sur le contingent est essentielle puisque c’est la catĂ©gorie sous laquelle joue le signifiant, et en particulier le phallus. Mais, en une heure on ne peut pas tout voir. Et j’ai choisi de vous faire « apprĂ©cier » ça, Ă©valuer ça avec des exemples cliniques.
Ce que dit encore Lacan dans 
Ou pire, c’est que la nĂ©cessitĂ© est toujours une nĂ©cessitĂ© de discours. C’est une nĂ©cessitĂ© aprĂšs-coup qui implique la nĂ©cessitĂ© de ce qui inexiste comme tel. Et on peut lire, page 58 de notre Ă©dition : «  de n’ĂȘtre existence que du symbole qui la ferait inexistante - la jouissance -, et qui, lui, existe. C’est un nombre, comme vous le savez gĂ©nĂ©ralement dĂ©signĂ© par zĂ©ro. ».
Et il reprend : « la vie mĂȘme – et cela Charles Melman en a rĂ©cemment parlĂ©, entre pulsion de vie et pulsion de mort – la vie est une nĂ©cessitĂ© de discours. » Ce sont des choses qui vont trĂšs loin mais ce n’est pas tout Ă  fait mon propos.

Cependant, la question que je nous pose est : est-ce que nous ne pourrions pas considĂ©rer nos patients comme des logiciens qui touchent par leur symptĂŽme Ă  une condition de possibilitĂ© de la symbolisation mĂȘme. Page 57, Lacan dit : « ce qui est au principe du symptĂŽme, c’est Ă  savoir l’inexistence de la vĂ©ritĂ© qu’il suppose, quoiqu’il en marque la place. » C’est une formulation trĂšs importante sur le symptĂŽme. Le symptĂŽme reste toujours dĂ©fini comme mĂ©taphore, mais lĂ  on a l’impression qu’on est Ă  un niveau plus radical de ce qui y sont les conditions de possibilitĂ© de la mĂ©taphore.

Pour le petit Hans, le il n’y a pas ou le il y a,  extrapolĂ© du fameux ou prĂ©tendu dĂ©ni  pourrait ĂȘtre sans doute repris au niveau de cette inexistence radicale qui permettra de faire surgir ce Un qui permet de compter et de parler.
En Ă©coutant un patient, je me dis souvent : « il y a quelque chose oĂč il a raison.» Et il me semble qu’il n’y a que cela qui permette les interventions. Quelle est la question posĂ©e ?
Et justement par rapport Ă  ce dĂ©ni, il ne faut pas s’arrĂȘter Ă  la nĂ©gation qui est mise sur l’affirmation. Il faut peut-ĂȘtre essayer de voir s’il ne parlerait pas par hasard de ce zĂ©ro, c’est Ă  dire de ce rĂ©el de la jouissance qui va permettre l’émergence d’un 1, Ă©mergence qui, chez lui, est le surgissement du plus dangereux, par exemple.

V.Hasenbalg : Dis-moi si je suis bien ton dĂ©veloppement qui est trĂšs intĂ©ressant et dense
le fait qu’il ait dĂ©signĂ© cette inexistence par la beautĂ© serait, chez le petit Hans, une façon de pointer vers un zĂ©ro, en tant que symbole phallique  dans son rapport Ă  la jouissance ?

Ch.LacĂŽte-Destribats.  Je rĂ©pondrais autrement. Je pense que la beautĂ© ne relĂšve ni du vrai ni du faux ; le petit Hans, si nous le voulons bien, nous indique qu’on n’est pas au niveau de la nĂ©gation ou de l’affirmation mais peut-ĂȘtre au niveau de quelque chose de plus radical, qui est prometteur de jouissance. On peut plutĂŽt prendre les questions comme cela.

Madame A : Est-ce que tu penses que l’horreur c’est prometteur de jouissance ?

Ch.LacĂŽte-Destribats : Oui ! Oui, je pense. En tout cas il faudrait retrouver quelque chose – je ne l’ai pas retrouvĂ©, mais vous le retrouverez sĂ»rement  pour le mois d’aoĂ»t – le rĂ©el de la jouissance, ce rĂ©el, Lacan dit qu’il est « éprouvé ».

V. Hasenbalg : Je vais faire un petite digression : quand on parle de beautĂ©, tout de suite il m’est venu cette distinction chez Freud entre le jugement d’attribution et le jugement d’existence. On reprendra peut-ĂȘtre cela tout Ă  l’heure. « Il est beau », c’est un attribut mais ce n’est pas un jugement s’il existe ou pas. C’est un abord autre, mais ton travail m’interpelle par rapport Ă  cette interprĂ©tation du signifiant du petit Hans, « c’est beau » lĂ  oĂč il y aurait l’horreur.

Ch.LacĂŽte-Destribats : Ce que je voulais vous dire pour dĂ©plier ce prĂ©tendu dĂ©ni
 Voyez, la question du petit Hans pourrait ĂȘtre reprise entre nĂ©cessitĂ© et contingence - on a eu des journĂ©es sur le phallus, et on sait bien la question de la contingence par rapport au phallus – c’est Ă  dire pas seulement « qu’est-ce que c’est ? », « de quoi s’agit-il ? » touche  surtout sa fonction. Et quand on sait que la fonction phallique vient Ă  la place de quelque chose qui ne peut pas s’écrire, on peut concevoir que la catĂ©gorie du contingent est tout Ă  fait propre Ă  Ă©laborer  la question du phallus.

Madame B : Puisqu’il s’agit d’enfant, avec le petit Hans, je pensais au Petit Prince de Saint-ExupĂ©ry, c’est sur ce fond d’absence que le mouton va ĂȘtre dĂ©signĂ©. Quand il lui dessine la boite avec les petits trous, il dit : « c’est ça, le mouton que je veux ! ».

Ch.LacÎte-Destribats : Mais oui, il avait  raison ! Tout était là.

Madame B : Dans cette absence, et dans le désirable.

Ch.LacĂŽte-Destribats : C’est Ă  dire qu’il dĂ©signait et donc voilait le dĂ©sirable : « voilà ! ».



Lieux et temps


Le deuxiĂšme exemple que je voulais prendre pour vous faire apprĂ©cier certaines choses, est un cas de phobie d’un jeune homme , une phobie trĂšs massive - qui quelquefois trompe son monde sur une apparence de psychose -  et dont le rĂȘve fait diagnostic. Ce sont des rĂȘves que j’ai pu rencontrer frĂ©quemment dans ces cas. Ce rĂȘve marquait, comme souvent, « la difficultĂ© Ă  cheminer sur un pont au-dessus d’un ravin et puis, on ne saurait dire qu’il y ait eu chute»  - bien que, Ă  ce rĂ©cit de rĂȘve, j’aie commencĂ© Ă  craindre – « mais tout d’un coup , le  patient retrouve tranquillement, en bas,  un ancien copain,  ĂągĂ© de trois ans ».
Alors, que disent ces vertiges sur le pont, avec en bas le ravin : est-ce qu’il y a eu peur de la chute ? On ne sait pas. Je lui propose la chose suivante : ce trajet dans l’espace, du pont jusqu’au fond du ravin,  « est-ce que ce ne serait pas un trajet dans le temps ? », puisqu’il retrouve son copain Ă  trois ans. Cela a eu des effets apaisants et aussi extrĂȘmement forts, vigoureux. Je me rappelle que auparavant je lui avais demandĂ© – ce que je fais souvent – « quel est votre premier souvenir ? », et il m’avait dit « impossible, il n’y en a pas ! ».
Un autre rĂȘve « accompagnait » ce rĂȘve, et, comme je l’ai remarquĂ© en ces cas,  Ă  cĂŽtĂ©, tout d’un coup, je ne sais pas si c’est pour satisfaire l’analyste, si c’est dans le transfert, mais effectivement, tout d’un coup est dĂ©couvert un petit escalier, latĂ©ral, Ă  peine dĂ©robĂ© et qui permet de  descendre. C’est l’occasion de pouvoir dire quelque chose comme : « mais il n’est pas du tout interdit de prendre l’escalier pour aller au fond de ce ravin retrouver votre copain », le copain qui est Ă©videmment lui-mĂȘme, Ă  trois ans, en miroir. Le copain Ă©tait « tranquille, sur la terre ferme ».
Je lui dis qu’on peut effectivement prendre des voies indirectes et - voilĂ  le nombre! - graduĂ©es pour arriver au sol, qu’on n’est pas obligĂ© de faire un trajet direct, et que c’était un trajet dans le temps, (de son Ăąge presque’adulte Ă  3 ans) et qu’il rĂ©pondait Ă  quelque chose de l’ordre de la demande que je lui faisais d’un premier souvenir d’enfance, et peut-ĂȘtre qu’il s’agissait de l’ñge repĂ©rant ce premier souvenir et que mĂȘme s’il ne s’en souvenait pas encore, sa place en Ă©tait indiquĂ©e peut-ĂȘtre. Un intervalle  s’était bouclĂ©.
Donc, l’important n’était donc pas la chute dans l’espace et dans le nĂ©ant. Mais en insistant sur la dimension temporelle, c’est Ă  dire quelque chose, tout de mĂȘme, de l’ordre du mode,  un intervalle pouvait se boucler et devenir fondateur, et  quelque chose  pouvait dĂšs lors, et cela c’était vĂ©rifiĂ© aprĂšs-coup, permettre  l’ordre graduel d’un rĂ©cit, Ă  partir, en ce cas, de ses 3 ans.
Une Ă©ternisation produite par l’angoisse cessait – et lĂ  je m’approche de termes lacaniens  ne cesse de s’écrire, ne cesse pas de s’écrire. Vous voyez que je m’en approche parce que de boucler un intervalle, c’est cesser de ne pas s’écrire, on arrive Ă  la nĂ©cessitĂ© d’un discours qui va faire passer Ă  ne cesse pas de s’écrire ou au rĂ©cit. l’éternisation, le suspens de  l’angoisse cessait, le temps remettait en marche le possible, l’impossible, le nĂ©cessaire et le contingent. Mais pour cela il fallait sans doute, et c’est lĂ  cliniquement ce qui m’intĂ©resse,  prĂ©parer la question globale de la rĂ©alité par la temporalitĂ©, par exemple. Il fallait ne pas l’instantanĂ©iser par la chute dans l’espace ; et ne pas la poser par les termes mis en tableau d’oppositions et nĂ©gations, mais inclure le rĂ©el dans le calcul. Insister sur une dimension temporelle est quelquefois une façon d’inclure quelque chose de rĂ©el.
Je pensais Ă  ce que Lacan disait de ce discours rompu, et dans ce rĂȘve il y avait cette rupture entre l’éternisation de l’angoisse sur le pont, et quelque chose qui faisait qu’il se retrouvait sur la terre ferme.

Madame C : Tu interroges le mot rompu par la temporalité  c’est dans la temporalitĂ© qu’il est rompu ?

Ch.LacĂŽte-Destribats : Oui, mais seulement dans la mesure oĂč ce que l’on cherche en elle ce n’est pas une image de continuitĂ© vĂ©cue subjective, mais plus radicalement ce qui peut permettre le changement de mode et de buter sur du rĂ©el.
Alors, page 89, 
Ou pire : le rĂ©el «son approche, son approche par la voie de ce que j’appelle le symbolique et qui veut dire les modes de ce qui s’énonce par ce champ


V.Hasenbalg : Encore « le mode » 

Ch.LacĂŽte-Destribats : C’est un texte sur la modalitĂ©.
« On s’est aperçu – dit Lacan – qu’il y avait des choses qui ex-sistaient en ce sens qu’elles constituent la limite de ce qui peut tenir de l’avancĂ©e, de l’articulation d’un discours. C’est ça, le rĂ©el. Et je crois que pour la phobie c’est tout Ă  fait important. D’ailleurs, ce pont de vertige qu’on retrouve dans toutes les phobies, qu’est-ce qu’il joint ? Qu’est-ce qu’il unit ? Quel Un frauduleux reprĂ©sente-t-il ? Quel lien reprĂ©sente-t-il ? Certes, direz-vous, lĂ  je tombe dans le lien, dans la signification. Mais les significations d’union Ă©ternisĂ©e, vous savez trĂšs bien que certains parents en abusent, il n’y a qu’à faire un tout petit peu de psychanalyse d’enfant pour le savoir, 
le couple parfait, l’union parfaite.
De ce que dans le rĂȘve cela ait cessĂ©, cessĂ© dans le temps - atterrissage sur la rive ou par l’escalier – le rĂȘve sert Ă  cela, au temps. Cela a cessĂ© et ne cesse plus de ne pas s’écrire. C’est Ă  dire qu’il y a quelque chose du rĂ©el qui est situĂ© là : ne cesse plus de ne pas s’écrire. La catĂ©gorie du contingent, celle du phallus peut-ĂȘtre peut s’ouvrir, c’est Ă  dire que les modalitĂ©s marchent ensemble. C’est pour cela que je parlais, lors des journĂ©es sur le sujet, d’un trajet modal. Certes, on savait dĂ©jĂ  depuis trĂšs longtemps que le rĂȘve Ă©tait un discours rompu. Encore fallait-il y mettre tout ce que Lacan dit du 0 et du 1.



Les falsifications du calcul dans l’anorexie

Le troisiĂšme exemple est un exemple d’anorexie, dont j’ai dĂ©jĂ  un petit peu parlĂ©, et j’ai encore repris, d’une autre maniĂšre pour le  numĂ©ro du J.F.P. sur l’anorexie .
Page 53 de 
Ou pire, il y a six lignes trĂšs intĂ©ressantes que vous connaissez sans doute puisque vous avez Ă©tudiĂ© le sĂ©minaire, c’est le lien entre la modalitĂ© et ce que Lacan dit sur le pas-tout et les formules de la sexuation. Il y a une traduction – cela m’a beaucoup aidĂ©e de trouver cela, parce qu’on se tourmente sur le lien qu’il peut y avoir en tout cela – « Le pas-toutes veut dire (comme il en Ă©tait tout Ă  l’heure dans la colonne de gauche) veut dire le pas impossible » – ce n’est pas si simple Ă  comprendre – « il n’est pas impossible que la femme connaisse la fonction phallique. » – contingente - « Le pas impossible, qu’est-ce que c’est ? Ça a un nom que nous suggĂšre la tĂ©trade aristotĂ©licienne, mais disposĂ©e autrement ici : de mĂȘme que c’est au nĂ©cessaire que s’opposait le possible, Ă  l’impossible, c’est le contingent. C’est en tant que la femme, Ă  la fonction phallique, se prĂ©sente en maniĂšre d’argument dans la contingence, que peut s’articuler ce qu’il en est de la valeur sexuelle femme. »
C’est, je trouve, un texte qui noue les modalitĂ©s aux formules de la sexuation qui sont assez intĂ©ressantes et que je mets  au front de mon hĂ©roĂŻne anorexique, qu’on pourrait dire une hĂ©roĂŻne du continu.

Je vais reprendre certaines choses que j’ai dĂ©jĂ  dites sur l’anorexie. La lecture des forums Pro-ana ou Pro-anorexie met mal Ă  l’aise ; il s’agit d’élucider le malaise dans lequel cela met.

V.Hasenbalg : C’est sur Internet, n’est-ce pas ?

Ch.Lacîte-Destribats : Des pages web sur l’anorexie


V.Hasenbalg : 
tenues par les anorexiques elles-mĂȘmes.

Ch. LacÎte-Destribats : Mais oui !

P.Belot-Fourcade : Je suis allĂ©e au BrĂ©sil pour parler de l’anorexie, et il faut savoir que c’est traduit. C’est Ă  dire qu’ils ont sur Internet un style Pro-ana ou style Pro-ana, au BrĂ©sil.

Ch.Lacîte-Destribats : Oui !  Je ne sais pas qui les a vus mais je dois dire que ça vaut le coup, sauf
que c’est assez violent.

P.Belot-Fourcade : Parfois c’est repris par d’autres problĂ©matiques plus militantes, par exemple par le militantisme fĂ©ministe homosexuel, et cela les happe parce qu’elles ne sont pas toutes dans cette possibilitĂ© militante tout le temps.

Ch.LacÎte-Destribats : Tout à fait. Je vous engage à aller voir ce qui se passe sur Internet au niveau de la clinique.
Pour moi, ce qui met mal Ă  l’aise c’est le consensus entre ces jeunes filles. A croire qu’elles militent pour une philosophie du consensus ! Elles partagent les mĂȘmes Ă©vidences. Il s’agit presque d’une sorte de religion laĂŻque.
LĂ , je pose une question que je n’ai pas parfaitement Ă©laborĂ©e : pourrait-on dire, sur ce consensus, qu’elles ne partagent pas les mĂȘmes signifiants mais les mĂȘmes signaux ? C’est Ă  dire que je commence Ă  poser la question de l’altĂ©ration du signifiant. Des signaux ? Je raffinerais et je dirais des dĂ©signations. Ravaler les signifiants en dĂ©signations. Le signal , avec son aspect dĂ©clencheur, comme un vĂ©ritable prĂȘt-Ă -porter pour les comportementalistes, c’est plutĂŽt le signal boulimique. Tandis que pour l’anorexique, ce serait plutĂŽt par un ravalement Ă  la dĂ©signation que se produirait la dĂ©gradation du signifiant.
Si cette hypothĂšse est juste, le signifiant serait dĂ©gradĂ© en signal ou dĂ©signation, mais comment ? Non pas en signal d’angoisse, comme pour la phobie ; ni en signal dĂ©clencheur, me semble-t-il, comme pour la boulimie. C’est sur ce point qu’interviennent sans doute les diffĂ©rents comptages auxquels se livre l’anorexique : comptage des calories, celui du poids quotidien ou pluri-quotidien. De quelle temporalitĂ© s’agit-il et qu’est-ce qui s’y dĂ©fait ? Et qu’est-ce que c’est que ce comptage ? Il me semble que les explications psychologisantes ne sont pas satisfaisantes. On ne peut pas simplement invoquer un rituel et faire l’exĂ©gĂšse  de ce qu’on trouve sur le site, : les « dix commandements » du forum Pro-ana. On ne peut pas expliquer en disant qu’il y a un Surmoi monstrueux, ce ne serait que mettre un mot sur notre ignorance du processus.
Alors, il s’agit de compter quoi ? Eh bien on compte les entrĂ©es et les sorties.  Jorge Cacho connaĂźt bien un texte cĂ©lĂšbre sur ce point : Le  journal du peintre italien Pontormo, Ă©crit dans des moments certes mĂ©lancoliques.  On peut y  lire des Ă©numĂ©rations de ce qu’il mangeait et de ce qu’il excrĂštait, et la description de la qualitĂ© des humeurs et des excrĂ©ments en fonction de ce qu’il ingĂ©rait
 Cependant, et ce n’est pas sans intĂ©rĂȘt, entre les comptages des entrĂ©es et des sorties, il y avait dans le journal de Pontormo, des croquis, des esquisses des fresques qu’il Ă©tait en train de faire. Et cela change la donne dans cette Ă©numĂ©ration indĂ©finie, le vif de la question surgit dans ce que meut de temps et d’espace le dessin d’esquisse entre les lignes, entre le projet possible et le plĂątre frais qui attend la fresque rĂ©elle. Mais tout le monde n’a pas cette possibilitĂ© de projets sublimes dans ce comptage d’entrĂ©es et de sorties. Si le projet sublime n’existe pas, il ne reste qu’une parole attachĂ©e au factuel. Des constats qui sont comme des Ă©tats des lieux. Et, ce qui est intĂ©ressant, c’est que c’est un mode trĂšs particulier, Ă©tendu Ă  tout le discours, et qui va le « contaminer » de façon globale.
Je me souviens d’un rĂȘve d’une patiente, un rĂȘve qu’elle m’avait Ă©crit, mais Ă©crit en style tĂ©lĂ©graphique et Ă©noncĂ© comme tel : « apporte de la nourriture
il en reste. » On peut commenter cela multiples maniĂšres. C’est un constat, mais est-ce sur une rĂ©alitĂ© ou sur toute part de qui ou de quoi qui resterait Ă  l’abandon ? Car enfin, il y a un constat – je disais que l’anorexique faisait des constats – mais il y a un constat qui n’est jamais fait, c’est celui de sa maigreur. Il serait trop simple, lĂ  encore, de parler de dĂ©ni. Il faut peut-ĂȘtre, lĂ  aussi, entrer dans la complexitĂ© de ce processus et ne pas rĂ©duire ce qu’on appelle dĂ©ni Ă  la nĂ©gation d’un jugement qui en est sans doute seulement la forme aboutie. Pourquoi une anorexique ne se sent-elle pas maigre ?  Pourquoi ne se voit-elle pas maigre ? Et pourquoi le dire des autres sur sa maigreur est-il sans effet ? Il y en avait une comme cela qui venait de faire dans ma salle d’attente, un peu Ă  l’avance, visiblement ravie  peur aux autres. Je pense qu’elle n’était pas sans en Ă©prouver un certain plaisir, mais ce n’était pas clair. Elle se moquait d’eux en effet et de leurs regards et  cette provocation consciente Ă©tait bien loin de rejoindre un savoir assumĂ© sur sa maigreur. Ce hiatus est d’ailleurs l’énigme de ces cas.
Si on lit certains documents -  dans les sites pro-ana il y a de vrais documents sur l’anorexie - ou encore si on considĂšre les sites qui avertissent - avec perversion ! – des dangers de l’anorexie, on s’aperçoit qu’il ne s’agit que de passer des seuils : jour aprĂšs jour, une signalĂ©tique sur la maniĂšre de maigrir. Dans un sens ou dans l’autre, pour maigrir ou pour reprendre un poids minimum qui va permettre de sortir de l’hopital – 36 kilos.
Je ne sais pas s’il y a un jeu sur les nombres, mais il y a un jeu sur les chiffres. Rien d’autre. Il y a un jeu sur les chiffres : addition, soustraction. Je trouve cela trĂšs simpliste. Il n’y a pas de choses compliquĂ©es lĂ  dedans. Tout devrait ĂȘtre addition ou soustraction.

V.Hasenbalg : Il n’y a pas de multiplications, pas de racines carrĂ©es


Ch.LacĂŽte-Destribats :  Non, justement ! Addition, soustraction ! C’est peu complexe. Il s’agit de manger le moins possible. Ah, ce possible !
Mais le terme « possible », Ă  mon avis, est de trop en toute rigueur. En effet, il me semble qu’il s’agit d’un « moins », indĂ©finiment, et sans but. Il s’agit, sur la balance des calories ou du corps, d’une pseudo succession de chiffres dont chacun me semble un signal impĂ©ratif pour atteindre le suivant. C’est un dĂ©filĂ©, mais non rĂ©glĂ© par une loi de succession et qui rĂ©pĂšte, Ă  chaque fois, le mĂȘme impĂ©ratif. La subjectivitĂ© est comme retranchĂ©e derriĂšre cet impĂ©ratif. Et, par rapport Ă  cela, l’anorexique est d’une obĂ©issance trĂšs curieuse. Il y a pourtant un livre dĂ©jĂ  ancien sur l’anorexie qui s’appelle Les indomptables. Or elles me semblent moins indomptables qu’au contraire d’une impuissance totale devant le dĂ©filĂ© de chiffres sollicitĂ©s presque automatiquement. Ceci pour discuter un peu plus avant l’apparent dĂ©sir de maĂźtrise qu’on leur attribue d’emblĂ©e et qui m’apparaĂźt plutĂŽt comme une rĂ©action dĂ©sespĂ©rĂ©e Ă  cette impuissance.
Ces chiffres se succĂšdent donc de façon impĂ©rative, selon une succession de seuils qui n’ont pas de nombre prĂ©cis puisqu’il s’agit seulement qu’il soit « moins » que le prĂ©cĂ©dent :  Cet amenuisement est sans imaginaire totalisant, c’est chose impossible, il n’y a pas d’universel. Dans le sĂ©minaire 
Ou pire, Lacan dit que c’est le possible qui permet de penser l’universel. Or dans l’anorexie nous entendons cette lacune qui est Ă  l’origine du travail de sape de ces chiffres qui dĂ©filent sans s’inscrire comme nombres et qui de ce fait ont pour effet de dĂ©truire, Ă  mon avis, la chaĂźne signifiante dans sa possibilitĂ© d’inscription et de vĂ©ritable comptage subjectifs.
Il semble que dans l’anorexie, un chiffre ne serve qu’à prĂ©dire le suivant comme une espĂšce d’horoscope venu d’ailleurs et privĂ© de sens.

Le rĂȘve dont le  texte frugal  est : « apporte de la nourriture
il en reste », ne renvoie pas seulement Ă  la question de l’abandon oĂč, effectivement, l’anorexique est ce reste abandonnĂ©. Mais, si nous songeons aussi Ă  la globalitĂ© de la nourriture apportĂ©e, (ce qui n’était pas chez elle l’imagination d’une globalitĂ©, mais un constat ),  on la consomme et le rĂȘve dit qu’il y a un reste. On peut continuer, et dire qu’il y aura toujours et indĂ©finiment un reste. Ce reste sera consommĂ© et il en restera ; il sera consommĂ©, il en restera ; il sera consommĂ©, il en restera. Il y aura toujours quelque chose qui restera...je n’ose pas dire de la division, peut-ĂȘtre d’une division en deux, Ă  chaque fois, mais il me semble qu’il s’agit plus justement d’un processus de soustraction.  Or si nous disons que le continu Ă©chappera toujours Ă  la discontinuitĂ© du nombre,  que l’intervalle entre 0 et 1, et entre 1 et 2, ne sera jamais rempli, et qu’il y aura toujours un reste, si nous Ă©voquons, avec ZĂ©non, la course fĂ©minine de Dame tortue au regard de la mĂąle course du liĂšvre, nous nous situons dans un calcul fondĂ© sur la division. « Il en reste », dit l’anorexique dans son rĂȘve, mais par rapport Ă  quoi ? Le processus complexe et fondateur de la division est Ă©ludĂ© chez elle, par une rĂ©pĂ©tition non ordonnĂ©e de soustractions. Ce comptage trĂšs particulier, qui rejette  ce qui aurait pu fonder le nombre, dĂ©grade ce qui aurait pu ĂȘtre nombre en signalĂ©tique rĂ©pĂ©titive de seuils Ă  passer. Ce n’est pas sans consĂ©quence sur la chaĂźne signifiante  qui  se trouve alors altĂ©rĂ©e en fragments de signaux impĂ©ratifs qui trouvent leur raison d’une telle  rĂ©pĂ©tition sans s Ă©riation.
En effet, comme le rappelait rĂ©cemment Charles Melman, le nombre est la forme la plus pure, la plus vidĂ©e du signifiant lui-mĂȘme. Or ici, dans ce comptage « simplifié » de l’anorexique, il ne s’agit pas de nombre Ă  proprement parler mais d’une sortede comptage rĂ©pĂ©titif.
Ce qui m’importe, et que je n’arrive pas Ă  rĂ©soudre, ce qui m’intĂ©resse, c’est de quelle maniĂšre cela attaque, altĂšre, mine le signifiant que nous Ă©coutons. Cela vient sans doute de l’impossibilitĂ© Ă  constituer l’intervalle entre 0 et 1. Pas de 1, pas de signifiant, sans doute. C’est ce que contestaient Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe dans  Le titre de la lettre, cette question lacanienne de l’articulation du 1 et du signifiant. Pas de 1, pas de signifiant, sans doute.

Le comptage chez l’anorexique est dĂ©signation au coup par coup et transforme le signifiant en quelque chose qui n’a que fonction de dĂ©signation, comme de passer le seuil comme je le disais.
Comment cela ? ImpossibilitĂ© ou refus de considĂ©rer le possible, « le mode du possible qui permet l’universel », comme le  dit Lacan ?  Pas d’hypothĂšse imaginĂ©e, il reste un processus qui n’arrive jamais, par exemple, Ă  la problĂ©matique du nombre rĂ©el par rapport au nombre naturel. D’ailleurs, est-ce division ou simple soustraction ? Je pense que c’est simple soustraction mais la question est ouverte. Est-ce que certaines anorexiques, en ces cas du moins, Ă©vacueraient, refouleraient par une gĂ©nĂ©ralisation de la soustraction un processus de division dont elles auraient tout de mĂȘme quelque idĂ©e, mais dont l’enjeu de jouissance fĂ©minine par exemple leur serait insupportable ?
De fait, il n’y a lĂ  ni Ă©mergence du 1, ni imagination du tout ou du tous, mais sans ĂȘtre rigoureusement dans ce que Lacan inscrit Ă  propos de la jouissance fĂ©minine, le pas-tout du rapport Ă  la fonction phallique.  Si nous nous rĂ©fĂ©rons au tableau de la sexuation Ă©crit par Lacan dans le sĂ©minaire Encore on pourrait dire qu’elles ne passent pas par ce qui est de l’ordre de l’inexistence, ni, par consĂ©quent, de ce que j’appelais Ă  propos du sujet, le trajet modal. Qu’une des modalitĂ©s soit bloquĂ©e et les autres le sont aussi.

Cependant, d’exclure le possible par quoi se pose l’universel, comme peuvent le faire certaines anorexiques, ne produit pas pour autant le contingent, ce qui pourrait, selon le texte de 
Ou pire, page 53 que j’ai citĂ© auparavant, leur  permettre d’explorer le rapport de la fĂ©minitĂ© Ă  la jouissance. Car ces modalitĂ©s ne fonctionnent pas l’une sans l’autre.
Comment situer, enfin, ce que Lacan Ă©voque de temps instantanĂ©, l’instant du surgissement du 1, qui n’est certes pas seulement temps, mais notation de l’émergence d’autre chose ? Cela n’est pas sans lien avec cette notation lacanienne qui est au-delĂ  du jeu de mots sur le nom des catĂ©gories antiques, ce qui cesse, ce qui ne cesse pas, 
 Il s’agit de l’indication de quelque chose dont la possibilitĂ© de s’inscrire  tout d’un coup surgit, et dont on ne peut pas feindre que cela ne s’inscrive pas ou que ce ne soit pas possible. Mais pour situer une telle inscription il faut quitter le terrain de l’anorexie oĂč l’inscription est prise comme un simple relevĂ© qui tue le signifiant.
Voilà donc un essai d’ouverture de toutes ces questions.

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A quoi reconnaßt-on une secte? conférence de Charles Melman à la Maison de l'Amérique latine en 2001

 

A quoi reconnaüt – on une secte ?

Charles Melman

Cycle de confĂ©rences Ă  la Maison d’AmĂ©rique latine

Octobre 2001

 

 

 

 

C’est un peu pour mettre au dĂ©fi les psychanalystes que j’ai proposĂ© ce thĂšme puisque, comme vous le savez, la dĂ©finition de secte Ă©chappe aussi bien aux thĂ©ologiens, aux spĂ©cialistes de l’histoire de religions, aux sociologues, aux moralistes
 En tout cas, ils en apportent souvent des dĂ©finitions diverses mais dont aucune, en tout cas, ne semble satisfaisante pour chaque fois distinguer trĂšs prĂ©cisĂ©ment le phĂ©nomĂšne sectaire et lui donner l’interprĂ©tation qu’il mĂ©rite, c’est-Ă -dire, du mĂȘme coup dĂ©cider ce qui pourrait ĂȘtre une conduite lĂ©gitime Ă  leur endroit.

Vous savez en effet que nous avons, en tout cas en Europe, mais aussi dans d’autres contrĂ©es, aussi bien dans les deux continents de l’AmĂ©rique, nous avons le bĂ©nĂ©fice qui fait de la religion un Ă©lĂ©ment de la sphĂšre privĂ©e des individus, je veux dire, qui ne relĂšve pas des dĂ©cisions de l’Etat et dĂšs lors bien sĂ»r, Ă  quel titre est-on en droit d’intervenir sur ce qu’il en est du comportement privĂ© de tel ou tel pour ce qui regarde son rapport Ă  la rĂ©ligion ? Il y a donc une premiĂšre question qui n’est pas inintĂ©ressante et qui est de savoir si l’on est lĂ©gitimement fondĂ©s en tant que citoyens Ă  intervenir sur le phĂ©nomĂšne des sectes, ou bien s’il convient de laisser le choix Ă  chacun, c’est-Ă -dire de respecter cette libertĂ© qui a Ă©tĂ© chĂšrement acquise, cette libertĂ© de culte, ou bien, est-on fondĂ© Ă  intervenir pour protĂ©ger contre eux-mĂȘmes ceux qui sont engagĂ©s dans ce genre de mouvement ? Et alors, qu’est-ce qui nous permet de reconnaĂźtre ce qu’il en est spĂ©cifiquement d’une organisation sectaire, ou bien ce qu’il en est, plus beaucoup plus communĂ©ment, une organisation religieuse.

Si vous cherchez du cĂŽtĂ© de l’étymologie, vous savez que la racine vient de deux mots qui sont trĂšs explicites en latin et qui signifient aussi bien suivre que couper.

Si vous regardez dans le Dictionnaire des Religions*, Ă©ditĂ© au PUF et qui date de 1984 on vous dit qu’une secte constitue un groupe de contestation de la doctrine et de structure de l’église entraĂźnant le plus souvent une dissidence, et dans un sens plus Ă©tendue, la secte dĂ©signe tout mouvement religieux minoritaire, ce qui est comme vous le voyez une dĂ©finition faible, car on voit pas pourquoi des mouvements indiscutablement sectaires et qui intĂ©ressent des millions d’individus, pourquoi le fait, donc, de concerner des millions d’individus permettrait de dire qu’il s’agit forcement de mouvement minoritaire.

Il y a une dĂ©finition de Max Weber que je vous donne, car je la trouve intĂ©ressante, et qui oppose l’église a la secte en disant que l’église est une institution de salut qui privilĂ©gie l’extension de son influence, alors que la secte est un groupe contractuel qui met l’accent sur l’intensitĂ© de la vie de ses membres. C’est une dĂ©finition intĂ©ressante mais Ă©trange car vous voyez que l’église est une institution de salut qui privilĂ©gie l’extension de son influence alors qu’il s’agit dans la secte d’un groupe contractuel, je crois que le terme mĂ©rite d’ĂȘtre soulignĂ©, groupe contractuel qui met l’accent dans l’intensitĂ© de la vie de ses membres.

Encore une dĂ©finition de sociologues, c’est la derniĂšre que je vous donnerai, d’Ernst * qui dit que l’église, elle, elle est accoutumĂ©e Ă  passer des compromis avec les Ă©tats alors que les sectes se situent rĂ©guliĂšrement en retrait de la sociĂ©tĂ© globale.

Je pense que en Ă©coutant, en lisant ces dĂ©finitions nous percevons aussitĂŽt ce que je vous disais au dĂ©part, c’est-Ă -dire finalement le fait que
alors que le phĂ©nomĂšne est Ă©vident, nous sommes en peine pour le conceptualiser d’une façon qui serait pertinente, car aucune de ces dĂ©finitions, je ne vais pas passer mon temps Ă  les critiquer, ce n’est pas ce qui nous intĂ©resse, aucune de ces dĂ©finitions ne tient. Elles peuvent toutes ĂȘtre rĂ©cusĂ©es.

Il est bien Ă©vident que nous connaissons des sectes fort importantes qui n’opĂšrent pas du tout de retrait Ă  l’égard de la sociĂ©tĂ© globale et qu’au contraire cherchent Ă  l’investir, cherchent Ă  l’occuper. On peut pas dire qu’aujourd’hui l’Eglise se preocuppe essentiellement de passer des compromis avec les Ă©tats, etc, etc.

Alors pour en parler avec vous je dois d’emblĂ©e vous dire que je n’ai pas de contact, d’expĂ©rience personnelle et privĂ©e avec les sectes. Je n’ai pas eu non plus l’occasion, je dois dire, c’est une carence mais elle ne m’étonne pas, je n’ai pas m’occasion d’avoir Ă©tĂ© amenĂ© Ă  recevoir en analyse un patient qui viendrait de ce genre d’expĂ©rience et en rĂ©alitĂ© je pense, mĂȘme je suis persuadĂ© que les analystes n’ont guĂšre l’occasion de les rencontrer.

Je vais donc vous en parler Ă  partir Ă©videment de documents qui existent sur
 des documents issus, produits par les sectes elles-mĂȘmes, bien sĂ»r, et en particulier ceux qui m’ont retenu car je les trouve admirables, ce sont les textes de l’Eglise de la Scientologie, en particulier ceux Ă©crits par Lafayette von Hubard et qui sont absolument superbes, qui sont une espĂšce d’affront Ă  l’intelligence,et au bon sens absolument magnifique et Ă  la vraisemblance d’ailleurs, et qui, comme vous le savez, marchent formidablement – ils rencontrent un grand succĂšs. Et puis aussi je me suis intĂ©ressĂ© aux manifestations de ce mouvement qui me paraĂźt trĂšs important et intĂ©ressant et que certains d’entre vous ici connaissent directement et qui est l’Eglise universelle du royaume de Dieu et qui me paraĂźt un phĂ©nomĂšne par son extension, par son importance, par sa richesse, par sa puissance non seulement financiĂšre mais aussi politique, par exemple au BrĂ©sil
 Donc qui est un mouvement qui me paraĂźt trĂšs intĂ©ressant et trĂšs important de suivre.

 

Alors pour rentrer maintenant dans, plus directement dans notre question et aprĂšs tout m’autorisant, je dirais, de cette dĂ©marche de Freud lorsqu’il s’autorise Ă  parler de la psychologie collective et de montrer comment l’analyse individuelle aprĂšs tout est dĂ©pendante, est liĂ©e Ă  ce qui peut ĂȘtre la psychologie collective, je veux dire que nous ne fonctionnons pas certains d’entre nous comme des individus isolĂ©s mais bien entendu nous percevons un certain nombre de contraintes, un certain nombre de plaisirs, un certain nombre de possibilitĂ©s du fait de notre participation sociale. Donc d’emblĂ©e poursuivant la mĂ©thode Ă  cet Ă©gard de Freud, j’évoquerai pour vous ce qui me semble ĂȘtre l’économie particuliĂšre, l’économie psychique particuliĂšre du groupe que constitue la secte. Et, au risque peut-ĂȘtre de vous surprendre, je vous dirais que le premier trait que j’y relĂšve est celui du bonheur procurĂ© par l’organisation en cause Ă  ces membres du fait de l’accord qui se trouve rendu possible Ă  chacun avec l’ordre organisateur et prescriptif de la communautĂ©. Le bonheur est fait de l’accord de l’individu membre de ce groupe avec l’ordre prescriptif de la communautĂ©, avec le commandement et principes religieux, moraux et sociaux de la communautĂ© et du mĂȘme coup l’harmonie de ces rapports devenus fraternels et non plus conflictuels avec les autres membres du groupe.

C’est un type de bonheur trĂšs particulier et qui porte en psychiatrie un nom bien prĂ©cis, et qui est toujours significatif, et qui est le sentiment d’élation, c’est ce qui se passe pour vous, pas trop souvent j’espĂšre, lorsque dans des circonstances particuliĂšres vous vous trouvez brusquement en harmonie. Ce sentiment ocĂ©anique, dont a pu parler Ferenczi ; pour vous trouver en harmonie avec les impĂ©ratifs avec organisation du monde, avec autrui et en mĂȘme temps du mĂȘme coup avec vous mĂȘme.

Ce n’est pas une situation qui est la plus frĂ©quente mais c’est le type d’expĂ©rience que peut arriver Ă  l’occasion de tel ou tel incident dans le parcours que vous pouvez Ă©prouver ce genre de sentiment d’élation, ce sentiment d’élation que c’est accompli, que vous y ĂȘtes et que maintenant l’essentiel est rĂ©solu.

Vous pouvez remarquer Ă©galement Ă  cette occasion que ce groupe auquel vous appartiendrez fonctionne comme une famille Ă©largie, autrement dit les structures privĂ©es de la famille sont en gĂ©nĂ©ral rompues au profit de l’appartenance collective fonctionne comme une famille Ă©largie oĂč la distinction des sexes passe volontiers au second plan devant ce qui devient la communautĂ© des enfants de Dieu, peu importe, Ă  partir de cet instant le sexe des dits enfants, ils sont tous Ă©gaux Ă  l’égard de cet amour pour le fondateur, pour le crĂ©ateur. Et puis aussi, on peut le signaler en passant, le fonctionnement volontiers endogamique de cette famille Ă©largie

Dans ce qui appartient toujours Ă  l’économie propre Ă  ce groupe on notera de façon Ă  peu prĂšs gĂ©nĂ©rale un desintĂ©rĂȘt pour les biens matĂ©riels avec un goĂ»t justement pour le sacrifice pour le fait d’avoir Ă  y renoncer, et accompagnant Ă  ce sacrifice des biens matĂ©riels, une exaltation du narcissisme de chacun des membres comme si enfin il se trouvait en conformitĂ© avec les idĂ©aux propres au dit groupe.

On pourrait remarquer encore que ces sectes se comportent d’une certaine façon sur le mode du ghetto, c’est-Ă -dire, sur le principe de l’exclusion, de la mise a part d’une communautĂ© des participants. Ce sentiment d’élation va avec le renoncement Ă  ce que l’on appelle communĂ©ment le libre arbitre, je dis communĂ©ment parce que comme vous le savez c’est un terme qui appartient aux premiĂšres rĂ©flexions, aux premiĂšres considĂ©rations thĂ©ologiques ; donc bon debarras avec mon dĂ©barras avec ce que l’on appelle le libre arbitre et la facultĂ© de s’en remettre entiĂšrement et pleinement au commandement prescripteur.

Toujours au titre des traits de cette Ă©conomie collective, une organisation dont il faudra remarquer qu’elle n’est pas fondĂ©e sur la croyance. On serait presque enclin Ă  dire qu’elle n’est pas fondĂ©e aprĂšs tout sur la foi.

Elle est fondĂ© en effet sur une toute autre dimension psychique qui est celle de la conviction, qui est toute autre chose que la croyance, la croyance c’est effectivement s’engager dans un acte de foi, alors qu’ici dans la matiĂšre, ils’agit de conviction et de certitude. Il n’est pas question ici du pari des pascaliens ; chacun est Ă  l’avance assurĂ© que son gain, compte tenu de sa mise, que son gain sera total, sera parfait, c’est le gros lot !

Un autre trait qui mĂ©rite de distinguer ces organisations sectaires des organisations religieuses c’est que le fondateur est en gĂ©nĂ©ral Ă©minemment incarnĂ©, je veux dire, Ă©minemment prĂ©sent dans le champ de la rĂ©alitĂ©, et la vie du groupe est organisĂ© Ă  partir de ce qui est son savoir et son autoritĂ©. Ce fondateur, pour reprendre une distinction trĂšs fine faite par Lacan Ă  propos des mĂ©canismes de la psychose, ce fondateur on le croit, ce n’est pas qu’on y croit, on le croit en tant que tel.

Une remarque encore, c’est qu’il n’y a bien entendu et je crois Ă  mes yeux, pour moi c’est un trait essentiel du dispositif, il n’y a pas la moindre Ă©tude exĂ©gĂ©tique des textes de fondation. Ce sont des textes d’ailleurs dont le caractĂšre prescriptif et dont les sens sont voulus pour ĂȘtre clair, net, prĂ©cis, et donc, il n’y a aucun place Ă  ce qui serait des travaux d’hermĂ©neutique religieuse, qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? On comprend pas trĂšs bien


La programme est limpide, il est nette, il est simple et il n’y a lĂ  aucune place je dis bien pour ce qui serait Ă  proprement parler un travail de thĂ©ologie, d’interprĂ©tation. Je crois d’ailleurs que ce type de distinction dans le rapport au texte, c’est-Ă -dire de savoir si, Ă  l’endroit du texte, on un travail d’hermĂ©neutique, d’exĂ©gĂšse, d’interprĂ©tation ou si au contraire le texte vaut comme une holophrase dans son intĂ©gralitĂ© et sans rĂ©ticence et sans retrait, je crois que cette diffĂ©rence d’abord, de rapport au texte mĂ©rite d’ĂȘtre reconnue comme je dirai essentielle pour ce qu’il en est de notre devenir Ă  partir du rapport au texte parce que comme vous le savez, jusqu’à ce jour nous sommes entiĂšrement faits de rapport aux textes

C’est pas, c’est peut-ĂȘtre pas Ă©ternel, en tout cas pour le moment, nous sommes tous des produits, les enfants de certain nombre de textes et il est Ă©vident que le rapport avec eux est essentiel pour ce qu’il en est de notre fonctionnement psychique et dans la conduite de notre vie. Et dans le cas prĂ©cis que je suis en train d’évoquer, je vous fais remarquer que le message que l’un de ces bienheureux reçoit de fondateur est un message qui reprend d’une façon directe, aucunement sur le mode inversĂ©, qui est le propre de nos rapports au texte, mais il a Ă  reproduire le programme, il a Ă  reprendre les prescriptions religieuses avec une fidĂ©litĂ© qui exclut toute reprise par ce qu’il en serait de sa subjectivitĂ©, et d’une interprĂ©tation subjective, une espĂšce d’endossement subjectif. Ce n’est aucunement ce qu'on lui demande. On lui demande de s’abolir en tant que sujet pour reprendre intĂ©gralement et textuellement ce qu’il en est du programme, et de disparaĂźtre comme sujet dans cette modalitĂ© du rapport au texte.

Alors, comme je vous le faisais remarquer il y a un instant, je ne crois pas que l’on puisse nier que ce dispositif ne soit source de ce qu’il faut bien appeler le bien-ĂȘtre. Le bien-ĂȘtre puisque le sujet se trouve, en quelque sorte, soulagĂ© des affres de son existence, que sa conduite est bien rĂ©glĂ©e, est bien dĂ©terminĂ© et que il a en outre le plaisir de pouvoir cultiver avec autrui une relation fondĂ©e sur une identitĂ© Ă  peu prĂšs parfaite, c’est-Ă -dire des semblables qui soient effectivement des semblables, la dimension de l’altĂ©ritĂ© Ă©tant rejetĂ© Ă  l’extĂ©rieur du groupe et prĂ©sentĂ©e comme Ă©tant le monde profane, le monde de la chute, le monde de l’erreur, le monde des dĂ©chets, etc
.

Et si vous me permettez cette incidente, je vous dirais que c’est bien pourquoi chaque fois qu’une activitĂ© guĂ©risseuse est proposĂ©e au nom d’un bĂ©nĂ©fice qui serait celui d’un bien -ĂȘtre et bien, je pense que cela devrait ĂȘtre largement acquis dans notre culture qu’il s’agit lĂ  Ă  chaque fois d’une menace et que le fonctionnement spirituel prend place comme nous le savons pour ce qu’il est d’un inconfort fondateur, d’un malaise fondateur, du doute, de l’incertitude, de la quĂȘte, de l’égarement, de l’échec et que ces divers traits sont les conditions d’un possible exercice spirituel. Autrement dit, le caractĂšre justement guĂ©risseur de ces groupes, car il n’y a aucun doute qu’ils agissent comme psychothĂ©rapies collectives, psychothĂ©rapies de groupe, et bien je crois que ce trait mĂ©rite par nous d’ĂȘtre soigneusement, attentivement rĂ©flĂ©chi. Je vous cite ce qu’un mĂ©decin auditionnĂ© par la Commission Parlementaire qui en France s’est attachĂ© au phĂ©nomĂšne sectaire, un mĂ©decin dont la Commission dit qu’il est peu suspect Ă  la complaisance Ă  l’égard des phĂ©nomĂšnes sectaires, voilĂ  ce qu’il a dĂ©claré : Vous rencontrez le meilleur et le pire dans les sectes. Parfois par le biais des sectes les personnes se retrouvent dans un groupe chaleureux, d’autres redonnent un sens Ă  leur vie, d’autres encore se structurent. Parmi mes patients certains sont entrĂ©s dans des sectes. Je ne voudrais pour rien au monde qu’ils en sortent car cela leur sert momentanĂ©ment de tuteur. Bien entendu cela ne lĂ©gitime pas l’ensemble du phĂ©nomĂšne, mais c’est vous dire qu’il y a des aspects trĂšs positifs. Si on ne le comprend pas on comprendra pas davantage le succĂšs des sectes. Nos contemporains ne sont pas des imbĂ©ciles. s’ils se ruent par centaines de milliers dans ces mouvements c’est qu’ils ont des raisons et surtout qu’ils y trouvent de rĂ©ponses.

Une autre des personnalitĂ©s
, c’est publiĂ© sous le couvert de l’anonymat, on ne connaĂźt pas les honorables confrĂšres qui ont produit ces jugements, mais une autre de ces personnalitĂ©s auditionnĂ©es dĂ©clare, en insistant sur la transformation personnelle et l’amĂ©lioration des capacitĂ©s de chacun des membres de la secte et il dĂ©clare, Il est vrai que si on se mobilise, comme c’est le cas dans les sectes, on augmente ses capacitĂ©s et il trouve le fonctionnel allĂ©gĂ©, petits maux de ventre, de tĂȘte, les rhumatismes disparaissent pour peu que l’on ait une plus forte motivation.

Les sectes obtiennent donc des rĂ©sultats. C’est vrai que l’on augmente ses capacitĂ©s, c’est vrai que si l’on se mobilise autour de n’importe quoi , mĂȘme le culte de la betterave, on peut devenir meilleur, plus fort, plus efficace et plus dynamique. Nous sommes tous tentĂ©s de dĂ©velopper notre potentiel, qui d’entre nous ne le serait pas ? Les personnes se ruent dans les sectes parce qu’ils ne trouvent plus dans le monde que nous leur avons construit les repĂšres, les moyens de mobilisation, la crĂ©dibilitĂ© des appareils, bien sĂ»r nous sommes lourdement responsables.

On attrape les mouches avec du vinaigre. Les gens ont besoin d’idĂ©al. On rentre dans une secte avant tout par idĂ©al.

Il ne faut pas se tromper, les sectes manient une langue de bois que l’on ose mĂȘme plus pratiquer ailleurs, et, tĂ©moignage d’un ancien adepte d’une secte, pour quoi des individus sont poussĂ©s Ă  y adhĂ©rer ? VoilĂ  ce qu’il dĂ©clare : Tout d’abord je crois qu’il y a ce mal du siĂšcle, ce mal de vivre qui est de plus en plus prĂ©sent, la cellule familial est souvent Ă©clatĂ©e, le pĂšre en particulier est souvent absent ou au contraire trop prĂ©sent par sa violence, par exemple. A travers un secte, on recherche une famille, un pĂšre d’emprunt, une autoritĂ©, un modĂšle qui nous fait dĂ©faut. Du jour au lendemain on se retrouve avec deux cent, trois cents amis, qui vous recevront, qui vous accueilleront. Votre couvert sera mis.

Et on vous entendra, et vous vous sentez en confiance. Les personnes qui rentrent dans les sectes sont souvent des idĂ©alistes, des personnes qui recherchent la perfection, pas toujours mais en partie. Personnellement, l’éclatement familial, le dĂ©sir idĂ©aliste m’ont poussĂ©, le gourou nous disait « le monde va mal, il suffit d’allumer la tĂ©lĂ©vision Ă  l’heure des informations pour s’en convaincre. Il y a des guerres, des maladies, des problĂšmes partout, le monde va mal. Que peut-on faire Ă  titre individuel pour essayer qu’il aille mieux ? C’est ce que nous proposait le gourou. Nous voulions amĂ©liorer la situation de la terre, de la planĂšte des autres. Commencez par vous-mĂȘme, commencez par vous transformer et vous transformerez le monde et j’y croyais. Je me transformais pour transformer le monde.

Je crois que tous ces tĂ©moignages, aussi bien des mĂ©decins que d’anciens adeptes de sectes, nous rendent bien compte de ce qui est parfois l’authenticitĂ©, Ă  la fois le trouble produit par ce que j’évoquais pour vous de cette Ă©conomie particuliĂšre induite que par le jugement apportĂ© sur ses consĂ©quences. La question donc Ă  laquelle nous avons ce soir Ă  trĂšs briĂšvement rĂ©pondre, nous avons Ă  esquisser la rĂ©ponse, cette question est la suivante : quelle est, Ă  quelle demande populaire rĂ©ponde donc cette offre ?

Parce qu’il est Ă©vident qu’il n’y aurait pas de secte s’il n’y avait une demande et qu’est-ce que ces sectes offrent pour rĂ©pondre Ă  cette demande. La rĂ©ponse que je vais vous proposer, qui est ma thĂšse, est ce qui justement permet de distinguer secte et religion. Car on ne va pas dire qu’il s’agit simplement d’un besoin spirituel auquel rĂ©pondraient des officines qui auraient Ă©tudiĂ© le marketing de la question comme il convient, c’est tout-Ă -fait le sentiment que l’on a quand on s’intĂ©resse Ă  la Scientologie, c’est-Ă -dire, que l’inventeur gĂ©nial de cette affaire, c’est-Ă -dire Lafayette von Hubard. Lisez, vous les trouvez pour pas trĂšs cher, ses bouquins
 L’electropsychomĂštre est un peu plus cher, c’est un appareil qui permet de mesurer, je ne sais pas quoi, un potentiel Ă©vocateur qui fait que vous y ĂȘtes sur la question. Alors il y a l’aiguille qui se dĂ©place
 ça, ça coĂ»te plus cher, l’electropsychomĂštre, mais le bouquin, vous pouvez vous l’offrir beau marchĂ©, et sa lecture est tout Ă  fait instructive car cette homme a parfaitement flairĂ©, pigĂ© de quelle façon on pouvait faire de la religion unbusiness contemporain particuliĂšrement rentable et que le degrĂ© de crĂ©dulitĂ© de nos contemporains Ă  notre Ă©poque de formation rigoureuse et scientifique, ce degrĂ© de crĂ©dulitĂ© Ă©tait immense.

Mais je reviens a ma question. Qu’est-ce qu’offrent les sectes Ă  cette demande populaire ? Elles offrent ce que nos democracies et nos organisations politiques ont souvent perdu ou dont elles ont la nostalgie, elles offrent un maĂźtre. VoilĂ  ce qu’elles offrent. Un patron. Un maĂźtre. C’est-Ă -dire, un guide. Vous pouvez le traduire en allemand si vous voulez
 Il vous soulage du doute, du choix, de la responsabilitĂ©. Il vous soulage de l’existence. Vous avez simplement Ă  suivre, Ă  obĂ©ir. Ce qui, comme vous le voyez, n’est pas du tout identifiable Ă  ce qui est une religion. Une religion qui est organisĂ©, celles qui sont issues du monothĂ©isme, qui organisĂ©s donc autour d’un figure paternelle et qui donc d’emblĂ©e accordent la rĂ©mission des pĂ©chĂ©s, d’emblĂ©e sait que vous serez en infraction avec la loi, et qui d’emblĂ©e reconnaĂźt en vous cette division qui est propre Ă  tout croyant, Ă  tout fidĂšle ici, puisque c’est vouloir, c’est chercher et qui est donc une religion Ă©videment d’amour.

Ici ce n’est pas du tout forcement le cas. Ce qui importe, je dis bien, c’est le commandement. Et si vous vous amusez Ă  aller voir la diversitĂ© de programmes offerts par les diverses sectes, parce que c’est un Ă©ventail, c’est un panorama, c’est un fourre-tout, c’est miraculeux, c’est merveilleux, c’est incroyable, c’est strictement
 on y cherche, comme je vous le disais tout Ă  l’heure
 on n’a aucun souci, plus c’est invraisemblable, plus c’est cocasse mieux c’est. Le seul trait commun entre des programmes aussi diffĂ©rents c’est le caractĂšre impĂ©rieux, impĂ©ratif, obligatoire, sans manquement possible, sans aucune rĂ©mission de faute de ce qui est Ă  l’intĂ©rieur de ce groupe prescrit. Et c’est sĂ»rement de la part des observateurs extĂ©rieurs, ce qui fait leur retrait, leur surprise quand ils apprennent par un Ă©chappĂ© ce qui se passe Ă  l’intĂ©rieur, leur retrait, leur sentiment effectivement de se trouver devant un systĂšme de type totalitaire de telle sorte que s’il devait y avoir quelque assimilation avec la religion on pourrait dire que les sectes rĂ©alisent la religion « plus », il y a un bonus qui fait toute la diffĂ©rence.

On remarquera aussi que le type d’organisation, je dirais, donne en outre ce sentiment trĂšs agrĂ©able, trĂšs recherchĂ© aujourd’hui, qui figure trĂšs volontiers aujourd’hui parmi les exigences contemporaines, c’est le sentiment de proximitĂ©. Cela n’a non plus seulement le caractĂšre universel ou Ă  prĂ©tention universelle des religions que nous savons, mais ça a lĂ  un cĂŽtĂ© local, je dirais presque rĂ©gionaliste, en tout cas un mode d’organisation de proximitĂ© qui intervient au titre des facteurs d’agrĂ©ment.

Alors il est du point de vue psychopathologique intĂ©ressant de retenir que ce dispositif met, peut mettre les adeptes dans une situation de dĂ©pendance qui est parfaitement Ă©gale comme vous le savez Ă  la relation de dĂ©pendance Ă  l’endroit des produits, des drogues diverses. La dĂ©pendance n’est pas Ă  prendre lĂ  seulement comme une mĂ©taphore. Je veux dire que les adeptes peuvent de trouver en Ă©tat de manque dĂšs lors qu’ils sont extraits de cette communautĂ©, le ressentir avec une extrĂȘme violence, un grand dĂ©sarroi psychique, de l’angoisse, un sentiment de dĂ©sorganisation. Autrement dit, ces sectes, n’est-ce pas, font des accros. Et la difficultĂ© bien entendu du lĂ©gislateur est d’avoir affaire Ă  un public qui est non seulement consentant mais qui en redemande. Comment donc intervenir s’il n’y a de plainte que latĂ©rale, que marginale, qu’accidentelle comme lorsque par exemple une famille vient se plaindre que son enfant ait Ă©tĂ© ainsi soustrai, mais si le gosse est majeur, comment aller contre ce qui sera la parfaite adhĂ©sion dont il fera Ă©tat. Alors, nous pouvons tenir cet Ă©trange appĂ©tit pour un maĂźtre comme Ă©ventuellement une rĂ©ponse Ă©videmment au type d’athĂ©isme induit par la science et comme vous le savez la surprise des observateurs c’est de constater qu’il y a souvent de scientifiques de bon niveau qui font partie de ces mouvements.

Nous pouvons Ă©videment, c’est facile invoquer le fait que les migrations, la mondialisation, etc. entraĂźnent Ă  s’écarter, Ă  s’éloigner de ce que l’on appelle les racines, propres Ă  chacun, et puis aussi bien sĂ»r au fait que nous n’avons plus guĂšre dans notre Ă©ducation des projets existentiels. Ce qui comme le disait tout Ă  l’heure ce mĂ©decin quand il y a des motivations, ne serait-ce que pour le culte de la betterave, on se mobilise, on se sent mieux on oublie les rhumatismes, le mal de tĂȘte, etc.

Il y a aussi bien sĂ»r, et je l’évoquais tout Ă  l’heure, le fait que lorsqu’on lit les textes de l’Eglise de la Scientologie qui est, je dirais, organisĂ©e en un rĂ©seau souterrain, en un rĂ©seau souterrain souvent, assez remarquable, avec une organisation secrĂšte assez remarquable. Je ne sais pas si vous avez suivi ces pĂ©ripĂ©ties dans la presse mais les dossiers de l’Eglise de la Scientologie qui Ă©tait instruit une juridiction provinciale ne cessent pas de disparaĂźtre, on va les chercher, ils ne sont plus lĂ . Et puis, donc, l’Eglise de Scientologie organisĂ©e comme une vĂ©ritable commerce, on y vend de la marchandise que manifestement il y a un tas de gens qui apprĂ©cient et qui veulent.

Et puis avec l’Eglise Universelle de Royaume de Dieu, ce qui risquerait d’apparaĂźtre comme une surprise, c’est-Ă -dire de constater que les pauvres et les misereux car il constituent quand mĂȘme au BrĂ©sil une fraction importante sinon majeure de troupes de cette Ă©glise, et bien, on aurait pu spontanĂ©ment croire que ces pauvres avaient besoin de subside, de subventions, des bons alimentaires
 ce que cette Ă©glise, ce que ces Ă©vĂȘques de cette Ă©glise ont parfaitement compris c’est que ce dont ils avaient besoin c’était de payer, eux qui n’ont pas un sous, ce dont ils avaient besoin c’était de se sacrifier et payer et d’acheter leur salut futur. Et pour ceux d’entre vous qui ont pu voir le film montrant la façon dont ce public misĂ©reux s’empresse de venir donner son salaire, le maximum du salaire, n’est-ce pas, aux Ă©vĂȘques qui sont lĂ , Ă  recueillir ces dons, c’est une opĂ©ration qui par elle-mĂȘme est Ă  la fois scandaleuse et en mĂȘme temps Ă©mouvante.

Et en mĂȘme temps, je dirais le dur mĂ©rite de nous rappeler certains traits majeurs de notre psychologie puisque il est limpide, clair que ces organisations sectaires sont des organisations maffieuses dont les victimes sont consentantes, dont les victimes ne sont pas contraintes, de telle sorte qu’il n’est pas excessif ou absurde si l’on consent de l’envisager comme telle, de noter ce goĂ»t pour ce qu’il faut bien appeler des micro fascismes, c’est-Ă -dire d’organisations en faisceau d’un groupe, Ă  partir du principe d’un sacrifice commun Ă  accorder, Ă  payer et qui concerne non seulement ses propres biens, non seulement son organisation familiale, mais comme vous le savez, qui peut aller jusqu’à celui de sa propre vie sans problĂšme majeur comme cela a Ă©tĂ© illustrĂ© Ă  quelques reprises. Ce qui diffĂ©rencie donc radicalement des sectes des religions c’est qu’en aucun cas il s’agit pour elles d’un pĂšre qui aime ses crĂ©atures, mais il s’agit d’un maĂźtre Ă  qui il faut donner et pour lequel il faut ĂȘtre prĂȘt Ă  mourir.

Il me semble que ces remarques que je vous ai proposĂ©es introduisent un type de sĂ©paration, de distinction qui pourrait Ă©ventuellement servir justement pour distinguer les deux phĂ©nomĂšnes et ne pas fonctionner sur une espĂšce d’équivoque, et sur ce qui serait aprĂšs tout la libertĂ© de croyance, la libertĂ© de culte, le fait que la religion serait, relĂšverait de la sphĂšre privĂ©e de chacun. Est-on en droit, est-ce que l’Etat est en droit d’intervenir, l’Etat rĂ©publicain est en droit d’intervenir sur des telles organisations, contre de telles organisations ? Je crois que cela dĂ©pendra justement essentiellement des conceptions qu’il sera amenĂ©, des conceptions thĂ©oriques qu’il sera amenĂ© Ă  s’en faire et du mĂȘme coup de l’argumentation qu’il pourra se donner pour agir. Mais je crois pour ma part que ce type d’entreprise, comme celle que j’évoquais entre autre en dernier mais il n’y a pas qu’elle, la secte Moun, les sectes dĂ©rivĂ©es du bouddhisme, les sectes japonaises qui sont particuliĂšrement autoritaires
 Je crois que nous ne pouvons rester insensibles, et je dirais au nom de la libertĂ©, comme je disais il y a un instant, de croyance et d’opinion, et c’est tout ceci comme ça dans
 marquĂ©s par le souci de la libre entreprise. Je crois que nous avons Ă  ĂȘtre un peu plus prĂ©sents, et un peu plus actifs pour nous donner les moyens conceptuels de nous y opposer.

VoilĂ  ces quelques remarques. Merci pour votre attention.

 

Bernard Vandermersch : Nous vous remercions beaucoup de nous apporter des Ă©lĂ©ments pour nous orienter dans cette affaire. Pour poser quelques questions avant de passer la parole dans la salle, il me semble que dans votre façon d’envisager les choses il y a des points trĂšs forts et d’autres qui me semblent
 plus ou moins


Charles Melman : plus faibles


B. V. : Non, mais
en tout cas ce qui me semble trĂšs trĂšs fort c’est ce que vous appelez cette appĂ©tence pour le maĂźtre qui est effectivement un point sur lequel il y a une diffĂ©rentiation massive, cette espĂšce d’abolition subjective souhaitĂ©, et qui s’écarte de ce qui se passe dans les religions. C’est une question que je voulais vous poser Ă  cette Ă©gard, pourquoi cette appĂ©tence pour la maĂźtrise et cette abolition de toute coupure entre ce qui commande et ce qui obĂ©it, coupure oĂč se situerait le sujet en fin de compte, pourquoi cette appĂ©tence rĂ©clame-t-elle ces dons, ces offrandes supplĂ©mentaires, le sujet ayant dĂ©jĂ  consenti quelque part Ă  son abolition ?

Quelle est l’économie qui vient, subjectivement je parle, pour un sujet qui vient consentir Ă  payer ça un prix exorbitant ? VoilĂ  c’est cela ma premiĂšre question


Ch. M. : Merci Bernard. Mais ça fait partie si vous voulez de ce que l’on note de plus traditionnel dans les cultures ante religieuses et que nous connaissons, n’est-ce pas ? Le sacrifice a toujours Ă©tĂ© un Ă©lĂ©ment essentiel de l’organisation sociale et en particulier le sacrifice aux dieux. Alors c’est lĂ , l’un des grands traits de l’humanitĂ©, les motivations sont souvent celles de le vouloir riche et puissant, et plus les dons sont importants, y compris Ă©ventuellement en jeunes gens et en jeunes filles, plus, n’est-ce pas, ce dieu est supposĂ©, ce maĂźtre, est supposĂ© florissant. C’est une Ă©conomie trĂšs ancienne dont il est intĂ©ressant de noter qu’elle reste vivace n’est-ce pas, justement que la religion ne semble pas avoir effacĂ© ce mode trĂšs primitif de rapport aux dieux ou aux maĂźtres.

Donc cela ne paraüt pas du tout de l’ordre de la surprise


B.V. : Cela serait donc pourtant un dĂ©voilement massif de cette structure fondamentale


Ch.M. : Oui.

B. V. : On fonde son existence dans un sacrifice, c’est là, c’est plutît son abolition au profit de faire tenir un dieu.

Ch.M. : Il ne s’agit pas lĂ , dans ce cas lĂ  de fonder son existence, mais de se fonder comme existant, c’est-Ă -dire comme aimĂ© et comme reconnu par ce dieu, ce qui n’est pas la mĂȘme chose, d’ĂȘtre reconnu comme un membre de la communautĂ© dont il est le fĂ©tiche, dont il est le totem, dont il est l’emblĂšme, etc.

Roland Chemama : Quelle différence est-ce que vous verriez entre le fascisme politique et ce micro fascisme que vous avez décrit ?

Ch. M. : La diffĂ©rence, Roland, elle tient surtout en ceci, c’est que ces micro fascismes, comment dirais-je, n’ont un pouvoir que trĂšs locale, n’est-ce pas ? trĂšs parcellaire. Mais autrement, un autre Ă©lĂ©ment est sans doute que le militarisme ne constitue pas un trait spĂ©cifique de ces groupes mais l’agressivitĂ©, les dĂ©marches agressives et offensives, en particulier pour se faire connaĂźtre, oui. Mais en dehors du fait, dont je dis bien que le pouvoir de ces groupes se trouve limitĂ© Ă  des surfaces, des espaces particuliĂšrement restreints, quelques hectares, n’est-ce pas ?

(retournement de la cassette)

 

R. Ch. : parce qu’en mĂȘme temps vous avez dĂ©montrĂ© qu’ils pouvaient rĂ©unir des millions d’hommes


Ch. M. : oui !

R. Ch. : Donc on pourrait imaginer que la ressemblante structurale avec le fascisme est telle, qu’est-ce qui empĂȘcherait ces groupes de s’installer, de pouvoir


Ch. M : Je suppose que vous me tendez la perche, en fin, comme vous le savez, et comme ça m’a Ă©tĂ© confirmĂ© rĂ©cemment par AngĂ©la, l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu a un pouvoir politique important au BrĂ©sil et la question serait Ă©ventuellement de savoir s’il est possible aujourd’hui qu’un prĂ©sident de la rĂ©publique au BrĂ©sil puisse se passer de leur soutien s’il veut ĂȘtre Ă©lu


Puis, ça intĂ©resse aussi , s’il y en a parmi vous qui ĂȘtes psychanalystes, puisque ladite Ă©glise a ses psychanalystes, n’est-ce pas ? , promeut ses psychanalystes et peut trĂšs bien demain ĂȘtre la beneficiare d’une loi qui rĂ©glementera la profession, de telle sorte que ce seront les membres de l’église qui seront seuls reconnus lĂ©galement au titre de psychanalyste.

XX : Je voulais vous demander si vous faites une diffĂ©rence extrĂȘmement nette entre religion et secte, quel statut pourrait-on donner Ă  l’Opus Dei au sein de l’Eglise catholique, qui a beaucoup des caractĂ©ristiques de sectes, **qui jouĂ© un rĂŽle extrĂȘmement important dans l’Espagne franquiste et aprĂšs et qui continue Ă  ĂȘtre promu au sein du Vatican par le pape


Et donc, j’aimerai avoir votre avis là-dessus.

Ch. M. : Ca aussi c’est une question amicale
 Il y a une longue tradition de flirt entre le pouvoir et l’Eglise, et le pouvoir politique, nous le savons, c’est ce qui a donnĂ© la Reforme. On peut pas ignorer, et il est certain qu’une tradition soit ce qui s’abolit si aisĂ©ment, si tant est qu’on ait la volontĂ© de l’abolir. Il est donc certain qu’il y a dans l’Eglise cette participation temporelle que vous Ă©voquiez et vous pourrez souhaiter que l’image de CĂ©sar ne soit pas distincte de celle du pontife, ça c’est clair


Mais au moins ce qui est quand mĂȘme notable c’est que aussi avertie soit-elle, parce qu’il est bien Ă©vident que les spĂ©cialitĂ©s au Vatican et ailleurs connaissent tout ça parfaitement, ils ne jouent pas la carte de sectes. Ils ne s’engagent pas sur le terrain, je dirais dĂ©magogique, des organisations sectaires.

Jeanne Wiltord : Il semble que c’est quand mĂȘme la montĂ©e des sectes sur le plan social qui a poussĂ© dans l’Eglise catholique la formation de mouvements charismatiques. C’est-Ă -dire qu’ils sont quand mĂȘme


Ch. M. : Sans doute. Mais je dirais que malgrĂ© cela, je prend votre remarque qui est importante et prĂ©cieuse, mais malgrĂ© cela je dirais que la distinction me semble nĂ©anmoins pertinente et que mĂȘme dans les mouvements charismatiques il s’agit de reconstituer ce qu’il en serait du plaisir et du bonheur de la foi, des rites et de la communion collective, n’est-ce pas ? Je veux dire que tout un ensemble de phĂ©nomĂšnes qui sont un peu tombĂ© en dĂ©shĂ©rence dans les Ă©glises et bien, je dirais que malgrĂ© ces mouvements charismatiques on ne trouve pas, l’église ne s’avance pas dĂ©guisĂ©e sur ce terrain. Elle ne cherche pas Ă  employer les mĂȘmes instruments, les mĂȘmes armes
 les mĂȘmes moyens

Christiane LacĂŽte : ce qui m’a le plus intĂ©ressĂ© dans ce que tu as dit est ce qui concernait la certitude par rapport au doute qui est toujours au fond du domaine religieux. C’est un point de clivage trĂšs important. Cependant je trouve qu’il y a beaucoup de diffĂ©rences dans les types de certitudes et je te demanderais bien sur quoi ça s’applique entre quelque chose qui dans l’église de la Scientologie est tout de mĂȘme de l’ordre d’un bonheur pragmatique tandis que, par exemple, du cĂŽtĂ© des raĂ«liens, j’ai eu Ă  faire Ă  un raĂ«lien, Ă  faire Ă  des gens comme ça, il y a un type de certitude quasi dĂ©lirant. Parce que cela vient des astres, il y a des ovnis, des choses intĂ©ressantes. VoilĂ . Quelles sont les deux bornes de cette certitude ?

Est-ce que dans l’église de la Scientologie c’est simplement la certitude liĂ©e Ă  l’obĂ©issance Ă  des ordres ? On ne peut pas que le contenu implique une certitude tandis que dans des sectes Ă  contenu apocalyptique, il y a un contenu reprĂ©sentatif


Ch. M. : Je ne suis pas sĂ»r
je ne suis pas certain qu’il y ait une diffĂ©rence majeure parce que – comment dirais-je ? Si l’on prend par exemple les raĂ«liens, il faut quand mĂȘme pas oublier que les soucoupes volantes ça a Ă©tĂ© un grand thĂšme populaire pendant quelques dĂ©cennies. Il y a moins en ce moment, c’est bizarre. Il doit y avoir, je ne sais pas, une pĂ©nurie (rires). Il y a quand mĂȘme eu un moment, il y a eu des annĂ©es durant lesquelles beaucoup de gens ont vĂ©cu avec
 les soucoupes volantes, combien on avait vu
 ?

Je vais donc dire que nous sommes Ă©videmment, spontanĂ©ment, comme tu sais, tous enclins Ă  penser qu’il y a un peu plus haut, qu’il y a lĂ  sinon un ĂȘtre, du moins des ĂȘtres qui ne demandent qu’à entrer enfin en contact avec nous. Je veux donc dire que c’est Ă  la limite lĂ  encore de ce qu’on pourrait appeler une physiologie, de la psychopathologie de la vie quotidienne. Et je ne dirais pas que ce type de certitude est essentiellement diffĂ©rent de l’autre.

Ch. LacĂŽte : Je parlai de la quĂȘte de certitude engagĂ©e par l’Eglise de la Scientologie


Ch. Melman : Oui, bien sûr
La certitude


Bernard Vandermersch : Je ne suis pas sûr que ce soit de la certitude, ce serait plutÎt de la conviction, sinon on serait dans la paranoïa.

Ch. M. : La conviction est toujours ce qui est en rapport avec une vĂ©ritĂ© structurale. Et donc 
 Il n’y pas Ă  la limite
 Croire qu’il y a quelqu’un dans l’Autre, c’est de l’ordre de la conviction, et je dirais que le vrai problĂšme c’est de savoir pourquoi cela ne se vĂ©rifie pas plus souvent ? Le vrai problĂšme ne serait pas tant qu’il y ait des gains qui croient aux soucoupes volantes, mais pourquoi il y en a qui ne croient pas ?

Donc moi je crois que la conviction est à tenir dans ce registre, conviction qu’il y a du maütre et que donc c’est une faute de ne pas affaire, en entendre les lois.

C’est de l’ordre d’une conviction qui lĂ  aussi c’est pas de l’ordre de la psychose, c’est de l’ordre de ce que la structure met en place pour chacun d’entre nous et qui fait que ça va tout seul. La vraie question Ă©tant pourquoi il y en a qui s’en passent


Cecilia Hopen : Je voulais vous poser une question qui est peut ĂȘtre un peu risquĂ©e 
J’essaie de me rĂ©pondre, de me demander quelle diffĂ©rence il y aurait entre ce que vous dites des sectes et un groupe religieux fondamentaliste, intĂ©griste ?

Ch. M. : Ah voilà ! Merci, Cecilia, Oh ! Je n’ai rien Ă  dire lĂ -dessus
 DĂ©solĂ© mais


XX : Je voudrais savoir si pour vous ce maütre des sectes favoriserait le fantasme du pùre du pùre, plus accessible (
) que Dieu, est-ce qu’il n’y aurait pas là une structure (
)

Ch. M. : Oui, sans doute vous avez raison, c’est un avantage, d’autant que ces sectes ont le sens de la hiĂ©rarchie, de l’accession, de monter de degrĂ©s, des approches, n’est-ce pas ? Ca occupe une vie, c’est merveilleux de voir ça, pĂ©riodiquement par son excellence monter les degrĂ©s qui vous mettent de plus en plus prĂšs de l’autoritĂ©, de l’autoritĂ© suprĂȘme. SĂ»rement ce que vous Ă©voquez est surement un des facteurs moteur de l’affaire


Oui


Alors on est censĂ©s ĂȘtre tout prĂšs de la psychose dans tout ça, et cependant, qu’est-ce qui fait dire que ce n’est pas psychotique ? C’est qu’il y a des gens qui font leur beurre, leur affaire, il y a des gens qui ne sont pas fous.

Maha Hammad : Ils recrutent quand mĂȘme parmi les psychotiques !

Ch. M. : Pas seulement, pas seulement, Maha


B.V. : Est-ce que dans le fond, est-ce qu’une position paranoĂŻaque, un paranoĂŻaque supporterait ce type de lien, sinon d’un façon trĂšs xĂ©nopathique, sans ĂȘtre hallucinĂ©s inmediatement


Je pense que c’est plutĂŽt des nĂ©vrosĂ©s en souci de se soulagĂ©s en raison de


Ch. M. : Des nĂ©vrosĂ©s dans la nostalgie de n’ĂȘtre pas psychotiques !

XX : Il y a des patients qui trouvent une certaine armature


Ch. M. : Mais il n’y a pas que des schizophrùnes. Ce ne sont pas des repùres.

Virginia Hasenbalg : Est-ce qu’il s’agirait d’un phĂ©nomĂšne qui a lieu au sein d’un discours hystĂ©rique puisqu’il s’agit d’un pĂšre imaginaire dans ce maĂźtre? Est-ce qu’on peut concevoir que ce phĂ©nomĂšne puisse avoir lieu avec des structures obsessionnelles ?

B.V. : Pourquoi est-ce qu’une hystĂ©rique serait plus favorisĂ©e puisque l’adresse au maĂźtre est tout Ă  fait diffĂ©rent. Au contraire, elle a un appĂ©tit du maĂźtre mais sans aucune, sans aucun souci de soutenir une subjectivitĂ©. Ce serait presque le contraire de la position hystĂ©rique.

Ch.M. : Ce qui paraĂźt quand mĂȘme dramatique c’est que si vous voulez voir un groupe social heureux, c’est ça qui moi me paraĂźt scandaleux, ce qui me hĂ©risse, si vous voulez voir un groupe social heureux, et dont les gens le disent, et bien allez voir lĂ  dedans. C’est ça qui paraĂźt abominable.

XX : Est-ce qu’il ne s’agirait d’un systĂšme qui nie la psychopathologie ? Qui nie notre systĂšme de pensĂ©e. Parce qu’au fond les sectes c’est mondiale, c’est mondial et local en mĂȘme temps. On pourrait mĂȘme penser une nouvelle forme de psychose. Je crois que c’est un faux problĂšme de poser la question, quelle type de patient peut y adhĂ©rer. Moi je pense que ce qui est fort dans le systĂšme(
) Il n’y a pas de texte, il n’y a pas de division
(
) Notre problĂšme c’est la nĂ©gation du symbolique

Ch. M. : Je vais vous lire quelques phrases du programme de la Scientologie : La Scientologie comporte un certain nombre de connaissances qui proviennent de certaines vĂ©ritĂ©s fondamentales. Parmi les premiĂšres de ces vĂ©ritĂ©s sont les suivantes : l’homme est un ĂȘtre spirituel et immortel. C’est bien ça ! Son expĂ©rience va bien au-delĂ  de la durĂ©e d’un vie.

On est sur terrain familier, tout le monde se retrouve avec sa formation coutumiĂšre
 Ses capacitĂ©s Ă  l’homme sont illimitĂ©es mĂȘme si elles ne sont pas rĂ©alisĂ©s dans le prĂ©sent
 Ca c’est dĂ©jĂ  quelque chose
 lĂ  d’un seul coup on sort des sources religieuses, lĂ  
 ses capacitĂ©s sont illimitĂ©es, de plus la scientologie considĂšre que l’homme est fondamentalement bon et que son salut spirituel dĂ©pend de lui-mĂȘme et de ses semblables ainsi que de l’accomplissement de sa fraternitĂ© avec l’univers

X.X. : C’est de la littĂ©rature pour des gogos, et quand on lit ce qu’ils Ă©crivent pour leur hiĂ©rarchie ça n’a rien Ă  voir avec ça, c’est mĂȘme exactement l’inverse.

Ch. M. : Bien sĂ»r
Et alors, quel est le premier moyen d’appliquer les vĂ©ritĂ©s fondamentales de la Scientologie Ă  la rĂ©habilitation de l’esprit humain ? Le premier moyen s’appelle ?  ça s’appelle l’audition. Il s’agit lĂ  de la pratique centrale de la scientologie. Elle est administrĂ© par un auditeur, du latin audire, celui qui Ă©coute. Autrement dit les auditeurs de la Scientologie aident des individus Ă  atteindre ce but en leur faisant examiner leur existence par le biais d’une sĂ©rie d’étapes soigneusement conçues par Lafayette von Hubard, n’est-ce pas ? Le but c’est de devenir auditeur. Autrement dit, vous n’inculquez rien au candidat Ă  l’église, il faut ĂȘtre auditeur, il faut savoir l’écouter, et vous voyez de quelle maniĂšre, n’est-ce pas, ce type a le gĂ©nie de venir prendre son bien dans ce qui au dĂ©part est la religion traditionnelle. Ensuite on vous dit que les capacitĂ©s humaines sont illimitĂ©es et ensuite on dĂ©couvre ce qui appartient Ă©videment a la psychanalyse, on dĂ©couvre l’auditeur. On n’est pas prĂȘtre de cette Ă©glise, si vous montez dans la hiĂ©rarchie vous devenez auditeur. L’audition n’est pas une chose qu’une personne subit. On ne peut tirer des bienfaits qu’au moyen d’une participation active et une bonne communication. L’utilisation de l’electropsychomĂštre, ou l’électromĂštre, etc., alors lĂ , c’est le canular intĂ©grale et ça ne gĂȘne pas


Angéla Jesuino Ferreto :

Quand je me suis intĂ©ressĂ© Ă  l’Eglise Universelle de Dieu c’est ce rapport au texte qui m’a beaucoup interpellĂ©e, dans le sens de voir qu’il n ‘y avait pas de folie.

Il y avait mĂȘme une mĂ©fiance Ă  l’égard de ce qui Ă©tait (
) et le rapport Ă  l’interprĂ©tation


Ce qui me semblait moins dĂ©lirant c’était tout ce qui avait trait au corps. C’est quelque chose que dans les articles en France (
) la place prĂ©dominante du rapport au corps.

Ce qui se passe dans les sectes au niveau de (
) des traitements. Et je trouvais qu’il y avait cette similitude là, alors que par ailleurs il y des tas de choses qui ne sont pas pareilles.

Cette place du corps qui est tout Ă  fait importante.

Ch. M. : (
) Non, si ce n’est effectivement les pratiques du corps sont chez nous aujourd’hui limitĂ©s Ă  ce que l’on sait des salles de gymnastique ou des instituts de massages de beautĂ©. Cette usage, cette destination devenue profane de la manipulation du corps laisse effectivement la place Ă  des exercices qui se trouvent donc associĂ©s Ă  un souci spirituel. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Moi je pense que ça doit ĂȘtre trĂšs agrĂ©able.

X.X. : (
) Ce monsieur Lafayette dont vous venez de parler et que je ne connais pas
 Il semble quand mĂȘme poser le problĂšme de la tromperie et de la canaillerie. C’est-Ă -dire qu’il semblerait quand mĂȘme qu’au niveau de ses convictions, les convictions sont pour les autres, ceux qui viennent vers eux, par contre eux savent trĂšs bien que ça repose sur pas grande chose (. ..) de tromper, de leurrer. On est mĂȘme dans une certaine forme de perversion. Il y a quelque chose qui est su par certains et qui permettrait (
) Il y aurait cet attrait pour les autres, d’ĂȘtre attirĂ©s justement par cette tromperie,

Ch. M. : Je suis parfaitement d’accord avec ça. Je veux dire qu’il y a lĂ  une espĂšce d’invitation perverse, c’est fort vraisemblable, c’est-Ă -dire une espĂšce de complicitĂ© tacite, un petit clin d’Ɠil comme ça. Comment dire ? Autrement dit, une position avantageuse Ă  ce que le partenaire se fasse avoir et que ça ne lui dĂ©plaise pas.

B.V. : 
 Sans jamais qu’il y ait un dĂ©masquage de la chose, mĂȘme au plus haut niveau


Maha Hammad : Je ne sais pas si j’ai bien compris au dĂ©part, vous parlez d’une sociĂ©tĂ© oĂč il y aurait une pĂ©nurie de maĂźtre, et vous le mettiez en rapport avec le surgissement des sectes.

Qu’est-ce qu’il en serait dans les sociĂ©tĂ©s de maĂźtres ?

CH. M. : Ecoutez lĂ  vous me posez une question
 comment voudriez vous que je rĂ©ponde ? Si ce n’est que dans une sociĂ©tĂ© de maĂźtres il n’y a pas besoin de sectes. On a sous la main tout ce qu’il faut, et il n’y a pas besoin de se donner du mal pour 
 il suffit de payer son tribut au maĂźtre qu’il est lĂ , si ce n’est que dans une sociĂ©tĂ© de maĂźtre on n’a pas le plaisir exquis que peut procurer la secte, ce qui, vous voyez c’est dommage


B. V. : Je vous remercie beaucoup.

 

 

Sur la mascarade, extraits des séminaires

 

4 concepts, page 228

La mascarade n’est pas ce qui entre en jeu dans la parade, nĂ©cessaire au niveau des animaux Ă  l’appariage, et aussi bien la parure se rĂ©vĂšle-telle, lĂ , gĂ©nĂ©ralement, du cĂŽtĂ© du mĂąle. La mascarade a un autre sens, dans le domaine humain, c’est prĂ©cisĂ©ment de jouer, au niveau non plus imaginaire mais symbolique.

,C’est Ă  partir de lĂ  qu’il nous reste, maintenant, Ă  montrer que la sexualitĂ© comme telle fait sa rentrĂ©e, exerce son activitĂ© propre, par l’intermĂ©diaire, si paradoxal que cela paraisse, des pulsions partielles.

Tout ce que nous en dit Freud, tout ce qu’il en Ă©pelle, tout ce qu’il en articule, nous montre ce mouvement que je vous ai tracĂ© au tableau la derniĂšre fois, ce mouvement circulaire de quelque chose de la poussĂ©e qui sort Ă  travers le bord Ă©rogĂšne pour y revenir comme Ă©tant sa cible, aprĂšs avoir fait le tour de quelque chose x, que j’appelle l’objet a.

Je pose que c’est par là que le sujet vient, tente à  atteindre ce qui est à proprement parler la dimension de l’Autre (avec un grand A).

 




5 mars 1958, Formations de l’Ics

Cette batte constituĂ©e la derniĂšre fois par ce signe bĂąton, de la cravache ou du n’importe quoi qui frappe, est ce quelque chose, par oĂč mĂȘme un effet dĂ©sagrĂ©able devient distinction et instauration de la relation mĂȘme par oĂč la demande peut ĂȘtre reconnue comme telle ; ce par quoi ce qui a Ă©tĂ© d’abord moyen d’annuler la rĂ©alitĂ© rivale du frĂšre, devient secondairement ce quelque chose par quoi le sujet lui-mĂȘme se trouve distinguer par oĂč lui-mĂȘme est reconnu comme quelque chose qui peut ĂȘtre, ou reconnu, ou jetĂ© au nĂ©ant, ce quelque chose qui d’ores et dĂ©jĂ  se prĂ©sente donc comme la surface sur laquelle peut s’inscrire tout ce qui peut ĂȘtre donnĂ© par la suite, une sorte de chĂšque, si je puis dire, tirĂ© en blanc, sur lequel tous les dons sont possibles.

Et vous voyez bien que puisque tous les dons sont possibles, c’est qu’aussi bien il ne s’agit mĂȘme pas de ce qui peut ou non ĂȘtre donnĂ©, parce que lĂ  il s’agit bien de cette relation de l’amour dont je vous dis qu’elle est constituĂ©e par ce que le sujet, lui, donne essentiellement, c’est-Ă -dire ce qu’il n’a pas. Tout le possible de cette introduction Ă  l’ordre de l’amour suppose ce signe fondamental qui, par le sujet, peut ĂȘtre, ou annulĂ©, ou reconnu comme tel.

(...)

Joan RiviĂšre montre comment, dans un cas qu’elle situe par rapport Ă  diverses [voies et] cheminements possibles dans l’accession Ă  la fĂ©minitĂ©, comment un de ces cas dĂ©montrait pour elle, se prĂ©sentait comme ayant une fĂ©minitĂ© d’autant plus remarquable dans son assomption apparemment absolument complĂšte que c’était prĂ©cisĂ©ment chez un de ces sujets dont toute la vie par ailleurs peut sembler ĂȘtre Ă  l’époque, beaucoup plus encore qu’à la nĂŽtre, l’assomption de toutes les fonctions masculines. Autrement dit, il s’agit de quelqu’un qui avait une vie professionnelle parfaitement indĂ©pendante, Ă©laborĂ©e, libre, et qui nĂ©anmoins, ce qui, je le rĂ©pĂšte, tranchait plus Ă  cette Ă©poque qu’à la nĂŽtre, se manifestait par une sorte d’assomption corrĂ©lative et au maximum, Ă  tous les degrĂ©s, de ce qu’on pouvait appeler ses fonctions fĂ©minines ; ceci non seulement sous la forme apparente, publique, des fonctions de maĂźtresse de maison, dans ses rapports avec son Ă©poux — en tant que montrant partout la supĂ©rioritĂ© des qualitĂ©s qui sont, dans notre Ă©tat social, forcĂ©ment, [censĂ©es ĂȘtre de façon] univoque les caractĂ©ristiques sociales de ce qui est la charge de la femme — [mais] particuliĂšrement dans un autre registre, tout spĂ©cialement dans le plan sexuel, quelque chose d’entiĂšrement satisfaisant dans ses relations Ă  l’homme, autrement dit dans la jouissance de la relation.

Or, cette analyse met en valeur, sous cette apparente et entiĂšre satisfaction de la position fĂ©minine, quelque chose de trĂšs cachĂ© qui n’en constitue pas moins la base, quelque chose qui sans aucun doute est ce qu’on trouve aprĂšs qu’on y ait Ă©tĂ© incitĂ© tout de mĂȘme par quelque menue, mais infiniment menue discordance apparaissant Ă  la surface de cet Ă©tat en principe complĂštement satisfaisant.

Ce quelque chose de cachĂ© — il est intĂ©ressant de le montrer, parce que vous savez l’importance, l’accent que notre expĂ©rience a pu mettre sur le Penisneid, revendication du pĂ©nis, dans beaucoup de troubles du dĂ©veloppement de la sexualitĂ© fĂ©minine — ici ce qui est cachĂ©, c’est bien tout le contraire, c’est ce phallus, comme on l’appelle. Je ne peux pas vous refaire l’histoire de cette femme, ce n’est pas notre objet aujourd’hui, mais la source de la satisfaction fondamentale supporte [que] ce qui apparemment fleurit dans cette libido heureuse, c’est la satisfaction cachĂ©e de sa suprĂ©matie sur les personnages parentaux.

C’est le terme mĂȘme dont se sert Madame Joan RiviĂšre, et ceci est par elle considĂ©rĂ© comme Ă©tant Ă  la source mĂȘme de ce qui se prĂ©sente avec un caractĂšre qui n’est pas tellement assurĂ© dans l’évolution de la sexualitĂ© fĂ©minine, pour ne pas ĂȘtre remarquĂ© dans ce cas. La source du caractĂšre satisfaisant de l’organe lui-mĂȘme est la preuve [du fait que] prĂ©cisĂ©ment, Ă  partir de la dĂ©tection de ce ressort cachĂ© de la personnalitĂ© chez le sujet mĂȘme, si [c’est] seulement d’une façon transitoire [que s’] obtient cet effet de perturber profondĂ©ment ce qui avait Ă©tĂ© acquis ou prĂ©sentĂ© chez le sujet comme relation achevĂ©e, mĂ»re et heureuse, [ceci avait] entraĂźnĂ© mĂȘme pour un temps la disparition de cette heureuse issue de l’acte sexuel.

Ce devant quoi lĂ  donc nous nous trouvons en prĂ©sence, souligne Madame Joan RiviĂšre, est ceci : c’est que c’est en fonction du besoin chez le sujet d’éviter de la part des hommes la rĂ©torsion de cette subreptice soustraction Ă  l’autre de la source et du symbole mĂȘme de sa puissance, que, Ă  mesure qu’avance l’analyse, apparaĂźt de plus en plus Ă©videmment guidĂ©, et dominĂ©, et donnĂ©, le sens de la relation du sujet avec les personnes de l’un et l’autre sexe. C’est dans la mesure oĂč ceci doit ĂȘtre, pour en Ă©viter le chĂątiment, la rĂ©torsion de la part des hommes qui sont ici visĂ©s, que le sujet — dans une scansion trĂšs fine, mais qui apparaĂźt d’autant mieux que l’analyse avance, qui Ă©tait dĂ©jĂ  perceptible pourtant dans ces petits traits “anomaliques” de l’analyse — Ă  chaque fois en somme que le sujet a fait preuve de sa puissance phalliquement constituĂ©e, se prĂ©cipite dans une sĂ©rie de dĂ©marches, soit de sĂ©duction, soit mĂȘme de procĂ©dures sacrificielles : tout faire pour les autres, et justement en apparence adoptant lĂ  les formes les plus Ă©levĂ©es du dĂ©vouement fĂ©minin, comme quelque chose qui consiste Ă  dire : “Mais voyez, je ne l’ai pas ce phallus, je suis femme et pure femme”, Ă  se masquer spĂ©cialement dans les dĂ©marches qui suivent auprĂšs des hommes immĂ©diatement, dans ces dĂ©marches professionnelles par exemple, dans lesquelles elle se montre Ă©minemment qualifiĂ©e, adoptant soudain par une sorte de dĂ©robade l’attitude de quelqu’un d’excessivement modeste, voire anxieux sur la qualitĂ© de ce qu’il a fait, et en rĂ©alitĂ© jouant tout un jeu de coquetterie, comme s’exprime Madame Joan RiviĂšre, qui Ă  ce moment-lĂ  lui sert, non pas tant Ă  rassurer qu’à tromper, dans son esprit, ce qui pourrait souvent s’offenser de ce quelque chose qui, chez elle, se prĂ©sente essentiellement et fondamentalement comme agression, comme besoin et jouissance de la suprĂ©matie comme telle, comme profondĂ©ment structurĂ© sur toute une histoire qui est celle de la rivalitĂ© avec la mĂšre d’abord, avec le pĂšre ensuite.

Bref, Ă  propos d’un exemple comme celui-lĂ , aussi paradoxal qu’il paraisse, nous voyons donc bien que ce dont il s’agit dans une analyse, dans la comprĂ©hension d’une structure subjective, c’est toujours de quelque chose qui nous montre le sujet engagĂ© dans un procĂšs de reconnaissance comme tel, mais de reconnaissance de quoi?

Comprenons-le bien, puisque de ce besoin de reconnaissance le sujet est inconscient, c’est bien pourquoi il nous faut quelque part situer cet Autre, nĂ©cessitĂ© par tout rapport de reconnaissance, le situer dans une altĂ©ritĂ© d’une qualitĂ© que nous n’avons pas connue jusqu’à prĂ©sent, ni jusqu’à Freud, celle qui en fait la pure et simple place de signifiant par quoi l’ĂȘtre se divise d’avec sa propre existence, qui fait du sort du sujet humain quelque chose d’essentiellement liĂ© Ă  son rapport avec ce signe, d’ĂȘtre ce qui est fait de ce signe, d’ĂȘtre l’objet de toutes sortes de passions qui prĂ©sentifient dans ce procĂšs mĂȘme la mort, en ce que c’est dans son lien Ă  ce signe que le sujet est assez dĂ©tachĂ© de lui-mĂȘme pour pouvoir avoir ce rapport, semble-t-il unique dans la crĂ©ation de sa propre existence, qui est la derniĂšre forme de ce que dans l’analyse nous appelons le masochisme, Ă  savoir ce quelque chose par quoi le sujet apprĂ©hende la douleur d’exister, cette division oĂč le sujet se trouve constituĂ© dĂšs l’abord en tant qu’existence.

Pourquoi ? Parce que ailleurs son ĂȘtre a Ă  se faire reprĂ©senter dans le signe, et le signe lui-mĂȘme est dans un tiers endroit. C’est lĂ  ce qui, dĂšs le niveau de l’inconscient, structure le sujet dans cette dĂ©composition de lui-mĂȘme sans laquelle il nous est impossible de fonder d’aucune façon valable ce qui s’appelle l’inconscient.


 

Entre l'homme et la femme, le tango, exposé de Virginia Hasenbalg au Séminaire d'été 2009

Entre l’homme et la femme

Virginia Hasenbalg-Corabianu

Seminaire d’étĂ© de l’Ali - AoĂ»t 2009





Vous connaissez tous :


Entre l’homme et la femme,

Il y a l’amour,

Entre l’homme et l’amour

Il y a un monde.

Entre l’homme et le monde,

Il y a un mur.




Alors, une Ă©treinte entre un homme et une femme est-elle encore possible ? Je vais vous parler d’une Ă©trange bĂȘte Ă  deux dos qui se tient serrĂ©, comme dirait Lacan, et en silence se dĂ©place, au rythme d’une musique venue des antipodes. Vous l’avez devinĂ©, c’est le tango.



 la fameuse bipartition de l’ĂȘtre qui de prime abord n’eĂ»t Ă©tĂ© que bĂȘte Ă  deux dos qui se tient serrĂ©e (Ou pire, 15 mars 1972)


Dans le tango comme dans le couple, tout se joue, se noue et se dĂ©noue entr’eux . Je vous parlerai de ce « d’eux » qui nous occupe. It takes two to tango
 Un deux inaccessible, un rĂ©el, selon les mathĂ©maticiens, bien que si proche.


La mathĂ©matisation seule atteint le rĂ©el, un rĂ©el qui s’évade (Encore p216)

La notion d’existence n’a surgi qu’avec l’intrusion du rĂ©el mathĂ©matique comme tel. Une fonction sans rapport avec quoi que ce soit qui fonde d’eux, Un. (fondre fonder). Deux n’est pas fondu en Un, ni Un fondĂ© par Deux. 17mai 72, P131


Il est question donc du rapport homme-femme tel qu’il se met en place grĂące Ă  l’assomption de l’ordre que le langage dĂ©termine pour les positions sexuĂ©es, en tenant compte de ce rĂ©el.


(le langage fonctionne en suppléance de la jouissance sexuelle)



Une jeune femme sur le divan me dit : « Je suis habituĂ©e Ă  porter la culotte avec les garçons. Avec les garçons, je suis dans un rapport de force ». Une liaison entre deux lettres fait alors sauter la censure : « je suis s’excessivement agressive. Avec un garçon il y a toujours Un de trop ».

J’entends cet Un de trop comme une revendication Ă©galitaire.


(Encore : L’Autre n’est pas Un).


Plus tard, elle dira Ă  un homme lors d’une rencontre, « Bravo ! tu me fais sentir fille », phrase qu’elle ramĂšne en sĂ©ance avec perplexitĂ© et agacement. Elle s’en explique aussitĂŽt aprĂšs : « je me sens fille quand je suis effondrĂ©e, abolie ». Ce constat l’étonne. Par ailleurs, elle perçoit que cette « abolition » qui la rend fĂ©minine n’est pas sans dĂ©plaire aux deux.

On peut alors se demander comment accepter de nos jours cette invitation Ă  « ĂȘtre nulle » - j’exagĂšre mais c’est pour signifier ce qui serait une invitation Ă  reprĂ©senter le zĂ©ro, pour ĂȘtre Ă  la place de ce qui est aboli, ou vidĂ© parce que troué ?



 

L’Autre c’est un trou (E p195)


Elle est l’Autre, mais pour que ce lieu soit celui de la vĂ©ritĂ© il doit ĂȘtre barrĂ©.

Le réel est ce qui commande toute la fonction de la signifiance (15 décembre 71, page 34)

De l’Autre on en jouit mentalement (on n’en jouit pas sexuellement) S(A/) Ă©crit quelque chose sur l’Autre, en tant que terme de la relation qui, de s’évanouir, de ne pas exister, devient le lieu oĂč ça s’écrit. OP, 8/3/72 p82

Un des termes de la relation doit se vider pour lui permettre Ă  cette relation de s’écrire. p83


Cette annulation de l’Autre ne se produit qu’à ce niveau oĂč s’inscrit de la seule façon qu’il peut s’inscrire Non Fi de x, ce qui veut dire qu’on ne peut pas Ă©crire que ce qui y fait obstacle, la fonction phallique, ne soit pas vrai.

Chez Hegel : l'absence de la plus-value telle qu’elle est tirĂ©e de la jouissance dans le rĂ©el du discours du maĂźtre. Cette absence note quelque chose, elle note rĂ©ellement l’Autre, non pas comme aboli mais comme impossibilitĂ© de corrĂ©lat. Discours de Marx, consolide de discours du MaĂźtre en le complĂ©tant, en incitant la femme Ă  exister comme Ă©gale. Egale Ă  quoi ? Personne le sait puisqu’on peut trĂšs bien dire aussi que l’homme Ă©gale zĂ©ro puisqu’il lui faut l’existence de quelque chose qui le nie pour qu’il existe comme tous.


Effet du discours de Marx, inciter la femme Ă  exister comme Ă©gale. La femme Ă©gale Ă  l’homme : Cela pose un obstacle qu’elles prĂ©tendent transgresser. ( Ou pire 8/3/72 p88)



la femme du travailleur, qui s’appelle, de la bouche mĂȘme du travailleur qui s’appelle la bourgeoise ! C’est vrai qu’ils les appellent comme ça ! Et alors je me mettais quand mĂȘme Ă  rĂȘver. Parce que tout ça se tient. Ce sont des travailleurs, des exploitĂ©s. C’est tout de mĂȘme bien parce qu’ils prĂ©fĂšrent encore ça Ă  l’exploitation sexuelle de la bourgeoise ! VoilĂ  ! Ça c’est pire. C’est le 
ou pire. Vous comprenez? Parce que, Ă  quoi ça mĂšne, de prononcer des articulations sur des choses Ă  quoi on ne peut rien. Le rapport sexuel ne se prĂ©sente, on ne peut pas dire que sous la forme de l’exploitation, c’est d’avant, c’est Ă  cause de ça que l’exploitation s’organiseparce que, il n’y a mĂȘme pas cette exploitation-lĂ . (Ou pire, 17 mai, rĂ©sumĂ©)


Le populaire appelle la femme « la bourgeoise », c’est bien ça que ça veut dire. C’est que pour ĂȘtre Ă  la botte , c’est lui qui l’est, pas elle. Elle a divers modes de l’aborder, ce phallus, et de se le garder. Elle est Ă  plein dans la fonction phallique, mais il y a quelque chose en plus, une jouissance au-delĂ  du phallus. Une jouissance qui ne signifie rien. (ne pas se prĂ©cipiter sur le « en plus ») C’est peut-ĂȘtre ça qui doit nous faire entrevoir ce qu’il en est de l’Autre. E, 20/2/73, p 130


Un petit carrĂ© pour dĂ©signer le lieu de l’Autre (E,70) Vider les petits carrĂ©s (p197)


Accepter de se volatiliser en tant que partenaire, comme dit Lacan, lorsque la connaissance du monde se met Ă  occuper les hommes ?


Pendant un temps cette bipolaritĂ© de valeurs a Ă©tĂ© prise pour suffisamment supporter, figurer ce qu’il en est du sexe. C’est de lĂ  mĂȘme qui est rĂ©sultĂ© cette sourde mĂ©taphore qui, pendant des siĂšcles, a sous-tendu la thĂ©orie de la connaissance
 Le monde Ă©tait ce qui Ă©tait perçu, voir aperçu, comme Ă  la place de l’autre valeur sexuelle.12/1/72 OP P44

Entre l’homme et le monde, ce monde substituĂ© Ă  la volatilisation du partenaire sexuel 6/1/72 SP


N’est-ce pas lĂ , la condition mĂȘme pour reprĂ©senter ou incarner l’objet a, opĂ©ration qui s’associerait Ă  la prise en compte de la nature du grand Autre: un signifiant lui manque, et le monde est dĂ©peuplé  ? On pourrait mĂȘme dire, un ĂȘtre lui manque


Cette abolition peut bien ĂȘtre un repaire, un refuge Ă  partir duquel une femme se divise entre

- un lieu de silence qui lui donne une marge subjective oĂč, par exemple, mĂącher ses mots,

- et ce qui reste - son image et avec elle, son corps et sa prĂ©sence - qu’elle peut offrir au fantasme du partenaire. Elle n’y est pas toute.

La condition fĂ©minine paraĂźt bien complexe. Mais, peut-on s’en passer ? En tout cas, il y a certaines choses qu'on ne peut pas faire tout seul, comme : se bagarrer, faire l’amour ou danser le tango. L’ordre est facultatif.

Il en va de mĂȘme pour apprendre Ă  parler, processus qui nous lie Ă  un Autre dans un rapport qui nous marque Ă  vie, et qui est destinĂ© Ă  subir des mĂ©tamorphoses. Ainsi, on passe de la mĂšre au pĂšre, puis selon les alĂ©as de l’histoire de chacun, Ă  celle ou celui avec qui on partage sa vie, grĂące Ă  l’analyse ou pas.

Peu Ă  peu se rĂ©vĂšle que, derriĂšre l’amour, ce qui nourrit ce lien est l’altĂ©ritĂ© et le dĂ©sir qui s’ensuit tel qu’ils se mettent en place par les lois du langage, la castration.

MalgrĂ© les apparences le tango n’est point une parade nuptiale. Si la parade animale est rĂ©gie par les lois de la biologie, par l’instinct, le tango dessine plutĂŽt un parcours pulsionnel. L’instinct dicte un comportement stĂ©rĂ©otypĂ©, tandis que la pulsion, marquĂ©e dĂšs le dĂ©part par le rapport Ă  l’Autre, fait appel non seulement au courage qui est aussi bien requis par l’instinct, mais surtout Ă  l’invention faisant ainsi une large place Ă  la crĂ©ativitĂ©. Et avec elle, Ă  l’imprĂ©visible qui prĂ©serve l’altĂ©ritĂ©. Les diffĂ©rentes styles et figures possibles dans le tango pourraient ĂȘtre la mĂ©taphore de l’impressionnante diversitĂ© de moyens dĂ©ployĂ©s par les humains quand ils se font la cour


C’est vrai qu’il y aura toujours des hommes et des femmes qui auront tendance Ă  faire l’économie du discours amoureux afin de garder une « toute indĂ©pendance » doublĂ©e irrĂ©mĂ©diablement d’une solitude insondable. Certes, la nouveautĂ© est condition pour la jouissance, comme le dit Freud dans Au-delĂ  du Principe du plaisir.

Pour bien cerner la fonction du dĂ©sir il est nĂ©cessaire de distinguer la jouissance, de l’écrasement du besoin, dit Lacan dans De ce que j’enseigne, et on peut ajouter, lorsque la sexualitĂ© reste sans arrimage dans le discours.

La jouissance prend place donc quand la nouveauté est assurée par la discursivité, comme dans le tango qui met en acte les deux places propres au discours, deux places non symétriques, non interchangeables.

Lalangue a sa sagesse lorsqu’elle suggĂšre le « Sois belle et tais-toi », autrement dit, accueille la parole que suscite l’image que tu offres
 Ton silence peut alors provoquer l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© apte Ă  reprĂ©senter le rĂ©el, l’énigme propre au sexuel. Et en tant que rĂ©el, te situer au-delĂ  du mur, le rĂ©el qui rĂ©siste Ă  la puissance de la parole.


Il y a quelques chose en elle qui échappe au discours (E 9/1/73, p75) et que les mathématiciens ont démontré sans, bien entendu, lui donner un sens


Encore : une jouissance Ă  elle qui ne signifie rien.

Ce qui est au delà du sens et qui a comme effet l’angoisse (OP p135)

Dans le discours analytique: si l’analyste en position de semblant de a produit de l’angoisse, c’est un bon signe (OP, 135)


Lacan s’appuie sur le rĂ©el mathĂ©matique pour rendre compte du discours de l’analyste, tout en donnant de surcroit ses lettres de noblesse Ă  un fĂ©minin qui dĂšs lors peut ĂȘtre autre que celui de la revendication Ă©galitaire.

Il dira quelque part que la premiĂšre chose qu’une femme doit apprendre c’est Ă  se taire. J’avoue, ce n’est pas toujours facile ! Mais vous n’ĂȘtes pas sans savoir que les femmes « actuelles » se sont mises Ă  parler elles aussi. Il est indĂ©niable que cela a introduit un certain dĂ©sordre. Voir mĂȘme, une Ă©trange inquiĂ©tude.

En tout cas, le tango les fait taire, comme d’ailleurs il fait taire les hommes aussi. Mais, comme Lacan nous l’enseigne, ce n’est pas parce qu’on se tait qu’il n’y a pas de discours. Le silence n’abolira jamais le discours, tout autant qu’un coup de dĂ©s n’abolira jamais le hasard.

On ne parle pas pendant la danse. Cela oblige Ă  Ă©couter ce qui reste, la pure prĂ©sence du corps de l’Autre. Croyez moi, ce n’est pas une mince affaire, un corps sans paroles. Mais on dirait qu’ils dansent en silence pour mieux s’entendre. Borges avait dĂ©jĂ  saisi que le tango est une Ă©treinte entre des gens qui ne parlent pas la mĂȘme langue. Un homme et femmes, par exemple


Des codes prĂ©cis rĂ©gissent le monde des milongas, les bals Ă  tango. Si on ne les respecte pas on est tout de suite mal vu ! Il y est donc question d’un semblant impliquĂ© dans une jouissance.

Je passe sur les rÚgles qui définissent les frontiÚres de circulation des femmes, il y en a, bien sûr
 pour souligner celle de leur mise en valeur grùce à la bonne prise en main par leurs partenaires.

L’homme doit garder le cap, et mener sa barque lĂ  oĂč il faut : dans un bal les couples tournent autour d’un vide centrale, bon ce n’est pas le tore, quoique
 les couples tournent autour d’un vide centrale dont le sens Ă©tabli par convention : celui qui est contraire aux aiguilles d’un montre - hĂ©misphĂšre sud oblige. L’homme avance, il ne recule jamais. Il peut marquer des temps d’arrĂȘt – mais il ne recule pas. Il voit ce qui se passe autour du couple, et choisit par oĂč il veut passer. Ses mouvements sont autant sobres que fluides et dĂ©terminĂ©s.

Tout est une question de confiance. Si l’homme sait sur quel pied danser, la femme peut danser les yeux fermĂ©s. Tout est là ! Elle se laisse embarquer dans le mouvement. Si le but est de rĂ©ussir Ă  ce qu’elle s’absente d’elle mĂȘme, enjeu de S de A barrĂ©, il faut qu’elle puisse s’abandonner Ă  son partenaire, le temps de la danse.

De son cĂŽtĂ© Ă  elle, elle se doit de reconnaĂźtre si les consignes donnĂ©es par l’homme s’accordent bien avec sa position. Et si la consigne n’est pas bonne – il y aura toujours de jeunes danseurs ! - s’il ne tient pas compte de sa prĂ©sence correctement elle se doit de rester immobile. « Ca » ne rĂ©pond pas... Si elle fait Ă  ce moment lĂ  une remarque, elle perd pied.

Elle doit laisser du temps à l’homme pour la barrer


Parfois la femme, dans un dĂ©sir de domination peut se prendre pour l’homme en cherchant Ă  devancer les mouvements, mouvements qui sont normalement l’initiative de l’homme. Cette anticipation mettrait l’homme dans une position d’avoir Ă  valider une chorĂ©graphie qui ne serait plus la sienne. A moins que cela puisse ĂȘtre une provocation s’excessivement agressive, une invitation Ă  la surenchĂšre ? Dans le tango en tout cas cela doit rester dans la subtilitĂ©.

Pour danser le tango la femme se doit d’ĂȘtre belle et lĂ©gĂšre. La beautĂ©, comme vous le savez, a la fonction de voiler les vĂ©ritĂ©s derniĂšres


Par sa beautĂ© une femme voile ce qu’il faut taire mais qui est inscrit dĂšs le dĂ©part dans la logique du signifiant. Les femmes savent souvent, pas toutes donc, que derriĂšre ce qui voile l’entre-deux, git le rĂ©el oĂč le sexe se noue Ă  la mort


Doit-elle jouer ce jeu jusqu’à assumer l’ensemble de l’ordre du signifiant lorsqu’il instaure la mort de la Chose ? Autrement dit, si le dĂ©sir du partenaire l’installe comme objet sublime, elle ne doit pas oublier que le propre de cet objet est d’ĂȘtre perdu Ă  jamais. Elle devra en assumer les consĂ©quences structurelles, en acceptant de vivre dans la crainte d’ĂȘtre dĂ©logĂ©e de la place que la sublimation lui amĂ©nage dans l’amour selon les rĂšgles du principe du plaisir. Pour le dire autrement, l’homĂ©ostase sera dĂ©rangĂ©e par l’impĂ©ratif de la jouissance qui trouvera la voie ouverte seulement dans la sexualitĂ©.

Est-ce lĂ  le sacrifice de l’objet de la tendresse dont Lacan parle dans le sĂ©minaire « Des quatre concepts  » ?

Ou celui de la proie de chasse à sacrifier aprÚs que le chasseur se soit donné la peine de la connaßtre jusque dans ses habitudes les plus intimes, dans son instinct de vie ?

Est-ce la condition pour assumer l’(a)bject du sexe qui ne peut se tenir qu’hors la loi, hors les lois du langage, dans la jouissance du corps ?

Quant à l’homme, il lui faudra accepter comme fait structurel que choisir c’est perdre aussi. Que ce que la logique phallique lui impose c’est que c’est de savoir qu’elle est perdue d’avance, qu’il l’a. Autrement c’est lui qui est perdu.

Il y a l’amour

Entre l’homme et la femme.

Il y a un monde

Entre l’homme et l’amour.

Il y a un mur

Entre l’homme et le monde.

Entre un homme et une femme, le discours et l’amour ? Certes. Le silence, la danse, le sexe ? Peut-ĂȘtre. Le temps d’une danse, ou deux.

Mais dans tous les cas, limitĂ©e. Et si danser un tango ou deux, dans sa mĂ©taphore n’est pas le signe de l’amour, il en est au moins une rĂ©ponse.

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